‹ Histoire des martyrs de la libertéChapitre 30 sur 49 · PASSAGE DU MONDE ANCIEN AU MONDE NOUVEAU · texte numérisé non relu

PASSAGE DU MONDE ANCIEN AU MONDE NOUVEAU

Reportons-nous avec un grand artiste fl) au berceau du christianisme. Douze hommes se réunissent sur une montagne où saigne depuis quelques jours l'instrument du su[)plicc. Leur maître a été obscurément mis à mort par les grands de la Judée, comme faux prophète et comme séditieux. Ses doctrines, contraires à la religion et à la morale des Juifs, ont été frappées à Jérusalem par le shanédrin, ainsi que les doctrines de Socrate l'avaient été par le tribunal d'Athènes. Ces douze disciples, unis par la foi en la parole de leur maître, comme par un lien indissoluble, vont se séparer dans le temps et l'espace pour annoncer au monde la grande nouvelle. Quel moment! ne sentez-vous pas derrière cette montagne le paganisme qui tremble et le vieux monde qui se bouleverse. Ces douze insensés vont donner à la civilisation tout entière la forme de la croix.

Il faut le dire, la mort de Jésus-Christ fut un événement inaperçu et ignoré du monde antique. Cela se passait dans un coin de la terre méprisé des Romains. Le cri du fils de

(l)On .«c soiiviftii sans douti; d'avoir vu ce tableau do M. Gleyre à Vi'xposiiiou do iSîj.

l'homme mourant n'arriva pas jusqu'aux oreilles distraites de cette société plongée dans l'ardeur fiévreuse des convoitises et des délices sensuelles.

Il est toujours triste d'assister par la pensée à ces époques de décadence ou de transition. La lumière ne s'est pas encore faite ; elle se fera. Mais en attendant les pierres de l'ancien édifice religieux et social se détachent ; on les entend tomber une à une dans le silence des ténèbres. — Mon Dieu, abrégez ces mauvais jours! — Non, il faut que les lois de la nature et de l'humanité s'accomplissent. Il faut que le renouvellement soit précédé d'une dissolution lente, fatale, profonde;

Dans ces heures de malaise et de tremblement, une partie de l'humanité s'enveloppe en Dieu ; l'autre s'ensevelit dans la matière.

Chaque jour apporte un élément nouveau de décomposition i'i la société qui rit et qui meurt ; temps affreux, oii la vie se retire peu à peu, où la nation malade s'ensevelit dans l'autorité, comme dans un linceul, oîi la corruption gagne tous les membres de ce grand corps, oii les ténèbres s'étendent lentement sur les consciences ! Il n'y a plus alors qu'un Dieu, mais adoré de tous, l'inconnu.

Rome réalise dans ses derniers moments ses rêves de démociaiie, mais sans atteindre à la liberté. Le règne de la liberté m; s'établit pas dans la fange.

Les caractères du peuple romain s'étaient effacés dans la iutto. Les forces morales de la nation étaient épuisées. Le cercle de ses développements était fermé. Il fallait à l'esprit humain une religion nouvelle, un principe nouveau, pour franchir îa limite k laquelle s'arrêtait fatalement la société romaine.

Le caractère qui distingue la civilisation moderne et qui la sépare des civilisations anciennes, c'est le concours des faibles, des simples, des ignorants, aux affaires publiques. L'antiquité n'avait pas regardé à la femme, à l'enfant, à l'esclave. Tout cela était pour elle comme n'étant pas. Aujourd'hui les mères, dans leur instinct touchant, appellent volontiers mon Jésus le nouveau-né qu'elles bercent entre leurs bras. — Telle est, en effet, l'idée la plus juste qu'on puisse se faire du Christ. C'était l'enfant du Père, l'agneau qui venait bêler au monde une foi nouvelle, un Dieu nouveau. Avec lui et à sa suite devaient entrer par le sentier étroit tous les petits.

Le règne de Dieu, selon l'Evangile , c'est le règne des humbles, la cité des rédemptions sociales. Confondre les grands par les petits, la science par l'instinct, la sèche raison qui analyse par l'inspiration qui devine, voilà tout le génie populaire des temps modernes. En politique , en religion, en art, un élément venu d'en bas (l'élément naïf) rajeunira ce qui était en haut et qui se mourait. Oui, de nos jours, le peuple c'est l'enfant Jésus assis dans le temple et enseignant les docteurs. Place à cet enfant qui s'avance, en modeste tunique de lin, et qui trouvera la langue môme des savants muette de stupeur devant la sagesse tout ingénue de ses réponses !

Le miracle du christianisme, c'est d'avoir trouvé un Dieu dans la souffrance, dans l'abaissement, dans l'affliclion.

En même temps que la société romaine, épuisée, luttait contre ses vices, contre ses causes de ruine, contre son impuissance, elle sentait se développer dans son sein le germe d'une croyance nouvelle. Ce germe, elle fit tout pour l'étouffer, pour le noyer dans le sang. Les vieilles sociétés se rai-

dissent toujours contre ces renouvellements de la foi , et elles ont raison de le faire; car on n'a pas vu jusqu'ici un peuple traverser d'une religion à une autre sans périr.

D'abord le paganisme social n'opposa aux progrès du christianisme que la dérision et l'insulte. Le moyen que les grands de Rome, auxquels Jupiter était favorable, s'inquiétassent beaucoup de la mort d'un charpentier juif qui se disait Dieu. Des dieux, il y en avait tant à Rome ! A mesure que les Romains avaient soumis un peuple, ils ramenaient prisonniers , parmi les autres dépouilles , les dieux de la nation vaincue. Rome était ainsi le Panthéon de la terre.

Suétone n'est pas même fixé sur le nom des nouveaux sectaires. Cela s'appelle chreslians, christins, chrélins, on ne sait quoi. Tacite, le grave Tacite les confond avec les juifs; il les accuse dédaigneusement de pratiques imaginaires et ridicules.

Ce qui éveilla contre eux les persécutions violentes, c'est l'idée qu'on leur prêta de vouloir abolir l'esclavage. Cette idée était tellement dans l'esprit des dogmes nouveaux qu'on s'étonne de la lenteur qu'elle met à se développer. Les premiers apôtres et leurs successeurs recommandaient bien aux esclaves la soumission envers leurs maîtres ; mais, cette réserve démontrerait, à défaut d'autres preuves, que les principes chrétiens ébranlaient l'institution même. Il suffit , pour s'en convaincre , de raisonner : le caractère de l'esclave dans l'antiquité c'était d'èlre une cAose, d'appartenir à son maître, àme et corps; il n'y avait pour lui ni morale , ni religion , rien qui pût ie soustraire, même partiellement, à la main (manctpmm) de celui qui l'avait acheté. La nouvelle croyance , en plaçant une âme immortelle, une conscience dans ces êtres assimilés désormais aux autres hommes, les enlevait nécessairement à leur condition dégradante. Il y avait désormais dans chacun de ces esclaves tout un ordre de devoirs et de rapports avec Dieu sur lesquels le maître n'avait pas d'empire. L'esclave cessait d'être un être appropriable ; captif, lié à la chaîne, il était libre dans la partie la plus humaine, la plus vivante de sa nature. L'âme émancipée devait, en un temps très court, entraîner le corps vers la délivrance. Alors l'esclavage tomberait.

On ne s'imagine pas aujourd'hui quelle elfroyable terreur l'idée de l'abolition de l'esclavage répandait alors dans la société romaine. Il y avait dix esclaves contre un homme libre. Détruire l'esclavage, c'était détruire le travail; car tous les ouvrages industriels se faisaient par la main des esclaves. On n'entrevoyait pas sans horreur cette révolution. C'était la fin de la société , la fin du monde.

Le système de résistance appela toutes les forces à son secours. Les chrétiens furent déclarés ennemis des dieux et des hommes. On ne vit plus dans ces infâmes novateurs que les agents d'une révolution sociale, à laquelle il fallait s'opposer par touiles moyens. Le feu , le gibet, la roue, la dent des bêtes féroces, tout fut employé pour tourmenter cette secte audacieuse et récalcitrante. Il fallait en finir. L'épée, la sainte épée se désaltéra dans ce sang maudit. Néron se servait de chrétiens dans ses fêtes en guise de flambeaux. Cruelle épigramme adressée par le roi du passé à la lumière nouvelle 1 — Ces flambeaux animés éclairaient, en se consumant, l'agonie du vieux monde persécuteur.

Le Colysée déborde de sang chrétien. C'est le combat des bêtes contre l'Esprit. Les bêles mangent; mais à force de

Di: LA LIBERTE.

se gorger de cette chair chrétienne, elles finissent |iar devenir chrétiennes elles-mêmes. C'est une loi physiologique; la résistance en dévorant l'idée nouvelle linit par s'emplir de cette idée.

C'est par là que toutes les révolutions triomphent; attaquées, elles nourrissent de leur substance les persécuteurs, jusqu'au jour où la compression elie-méme arrive à s'absorber dans ses victimes.

Le sacrifice est dans le monde intellectuel un acte analogue à l'alimentation. Comme la nourriture communique peu à peu ses qualités aux organes qui se l'assimilent, de même les doctrines avalées , si nous osons ainsi dire, transforment lente ment, mais sûrement, les réactions qui les mangent.

.Tamais , à aucune époque de l'humanité, on ne vit une pareille fureur de dévoùment; jamais la chair ne s'offrit |)lus sainte, ni plus joycnse ;i la- flamme , au glaive, à la gueule des bêles féroces. C'était une rage de mourir. La liberté, non est vrai sous les traits qu'elle présente à cette heure , mais spirituelle, mystique, désintéressée de la terre et de ses jouissances, soutint contre l'esclavage et contre In malérialisme anti((ue une des plus terribles luîtes que le nuinde ait encore? admirées. Tandis que le passé réunissait toutes les forces lie la lésislance, l'idi'e ehrélicime faisait appel à toutes les énergies du sacrifice. Pour émousser le glaive, pour

lasser la force, c'est à qui do!inera sa vie ! — Nous voici ! nous voici ! répondent au\ pi'ovocations du vieux monde les saintes cohortes de la foi nouvelle. Lt le cou des vierges, et la chair des martyrs, et les ossemcnls des vieillards, tout dit au glaive : Prends-moi !

L'abîme est ouvert, il Imil le sanir: mais, un jour l'abîme ilil : C'est assez! — Il avait tant bu (pi'il en avait mal au LMCur.

La folie de la croix a pris toutes les consciences. C'est à qui fiancera le nouveau monde avec le ciel par les liens sccrés du supplice. Le tombeau est un auteK De faibles, de tendres femmes disent au gibet : Tu es mon bien-aimé, et à la roue : Tu es ma sœur ! La mori, celte vieille et laide (j-

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