HISTOIRE OES MARTYRS
temps, à la vieille société féodale et monarchique, la vieille loi du talion: œil pour œil, dent pour dent, tête pour tête? Ont-ils eu tort ou raison, avant d'ensemencer à nouveau le champ de la démocratie, de déraciner l'ivraie des anciennes idées par le fer et le feu ? L'avenir jugera ; l'avenir dira surtout quels étaient les caractères de cette lutte. La terreur de 93 (c'est à la fois son excuse et son tort] fut une réaction de la terreur religieuse et monarchique.
Persécuteurs et martyrs, les hommes de 93 ont tué deux fois l'échafaud. Ils l'ont tué en exerçant sur les autres et sur eux-mêmes les rigueurs d'une justice qui s'usait par ses propres excès. La mort violente allait finir. Tout le monde sait qu'au 9 thermidor, le système de la terreur était sur le point de s'évanouir entre les mains de Robespierre et de Saint-Just. M. Mignet lui-même en convient. Ce sont les modérés, les girondins, les royalistes et quelques hommes féroces par peur qui relevèrent l'échafaud. Nous ne parlons pas seulement ici de la terreur thermidorienne, mille fois plus sanguinaire que l'autre; nous parlons de toutes les vengeances auxquelles cette ère de réaction ouvrit la voie et qui ne se terminèrent qu'en 1815, dans le sang des derniers soldats de l'Empire et de la Révolution.
On a voulu voir une contradiction entre les doctrines de ces hommes et leur gouvernement; leurs doctrines étaient la paix, la fraternité, la liberté, l'égalité, la justice, le respect des droits et de la personnalité humaine ; leurpolitique fut la mort. Là est le contraste ; mais ce contraste s'évanouit à la réflexion; car, dans leur pensée, il fallait détruire une dernière fois à coups de hache, à coups de dictature, les vieilles tyrannies implantées depuis des siècles sur le sol et qui faisaient obstacle à l'avènement des libertés politiques, sociales, religieuses. Ces obstacles détruits, le glaive devait tomber de leurs mains et pour jamais. Alors devait commencer le règne tranquille et doux de la République, fondée sur le bien-être des villes, sur l'abondance des campagnes, sur l'exercice paisible de tous les droits, sur l'expansion de toutes les facultés humaines, sur la liberté dans l'égalité.
Ces hommes ont été jugés par leurs ennemis sur ce qu'ils ont fait, non sur ce qu'ils voulaient faire.
Aujourd'hui la Terreur est vieille d'un demi-siècle. N'avez-vous jamais visité ces musées d'armes où sont exposés d'âge en âge, d'époque en époque, les instruments qui ont servi à donner la mort? Ces instruments ont rendu des services à la civilisation et au mouvement des idées; car la guerre a été nécessaire, elle aussi, dans son temps. Eh bien, la Terreur est une de ces armes historiques. Gardez-vous bien de relever ce glaive souillé de sang, mais ne l'insultez pas!
Aujourd'hui les temps sont changés : nous n'arriverons à la liberté que par la liberté.
Nous sommes des hommes nouveaux, un parti nouveau, une idée nouvelle. Le passé ne nous lie. Dieu merci ! en aucune sorte aux nécessités que nos pères ont subies. Le passé sanglant des doctrines révolutionnaires nous obligerait, au contraire, si nous étions au pouvoir, à exagérer la tolérance. 1,'obstacle au succès des idées démocratiques et sociales est, nous le savons bien, dans le fantôme de la dictature. Notre force, dans ce moment-ci, entendez-vous? c'est que seul de tous les partis , en réclamant le suffrage universel, nous faisons appel aux moyens de douceur, d'apaisement et de persuasion. En cela, nous continuons la tradi-
tion de nos pères. La fin des révolutions politiques et sociales, c'est le gouvernement de la liberté.
Les royalistes, avec leur bonne foi bien connue, reviennent à satiété sur les rigueurs de la République, sur les têtes qu'elle a fauchées, sur les villes qu'elle a meurtries, ils se gardent bien de dire les grandes choses qu'elle a faites, les exemples qu'elle a laissés, les lois et les institutions qu'elle a fondées dans un orage. Ils oublient ce que n'oubliait pourtant pas un des leurs, un grand homme, il est vrai, M. de Maistre, ils oublient que la République a sauvé le territoire de l'invasion étrangère. Ce n'est pas tout, nos armées républicaines ont porté partout la démocratie et la liberté à la pointe de leurs baïonnettes. Pour la première fois dans le monde, on vit un peuple faire la guerre aux autres peuples sans autre haine r|ue celle de la tyrannie. A l'étranger comme en France, le mot d'ordre était : mort aux châteaux, paix aux chaumières! Sans uniforme, sans armes, sans munitions de guerre, nos bandits de soldats, comme les appelaient alors les royalistes, ont brisé la coalition des rois, des nobles et des prêtres. Croyez-vous qu'ils auraient enfanté de tels prodiges, ces humbles enfants de la glèbe; croyez -vous qu'ils se seraient imposé les sacrifices inouïs, les privations de nourriture et de vêtements; croyezvous qu'ils auraient racheté dans toute l'Europe la terreur de l'échafaud par la terreur de la gloire, si derrière le bruit du canon républicain n'eût alors retenti le mugissement de la tribune! Ce qui a vaincu, ce tie sont pas nos armes, ce sont nos principes. Si II Révolution fut d'ailleurs bravement représentée aux frontières, c'est que les tribuns, en mourant sur la guillotine, apprenaient à nos soldats à mourir sur les champs de bataille.
A la fois sacrificateurs et victimes, les hommes de 93 ont payé de leur sang les quelques libertés dont nous jouissons. Nous avons dit ailleurs ce qu'ils ont fait, les combats de géants qu'ils ont soutenus à la tribune, les haines grondantes et écumantes qu'ils ont bravées ; les obstacles qu'ils ont forcés avec leurs mains de fer ; les sacrifices qu'ils ont imposés à leur sensibilité naturelle; les réactions furieuses et sanguinaires qu'ils continrent avec la terreur ; les ennemis du dedans et du dehors qu'ils ont intimidés avec très peu de forces; les réformes qu'ils ont introduites dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs. — Leurs doctrines, nous les résumons ici par quelques maximes brèves : « Ne souffrez point qu'il y ait un malheureux ni un pauvre dans l'État, c'est à ce prix que vous aurez l'ait une Révolution. — La première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société le moyen d'exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là. — Jamais les maux de la société ne viennent du peuple ; ils viennent du gouvernement; l'intérêt du peuple, c'est le bien public; l'intérêt de l'homme en place, c'est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n'a besoin que de se préférer lui-même à ce qui n'est pas lui. Pour être bon , il faut que le magistrat s'immole lui-même au peuple. — Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a été que l'art d'asservir et de dépouiller le grand nombre au profit du petit nombre ; et la législation , le moyen de réduire en attentats ce système. — Nous voulons substituer la morale à l'égoïsme et le mépris du vice au mépris du malheur. » Leur vie, la critique la plus haineuse n'a rien pu y découvrir jusqu'ici qui ne fût conforme à la probité, au désintéressement, à la tempérance. A ces hommes qui ont dévoué non-seulement leur vie, ce qui est peu, mais leur
mémoire; à ces violents amis de rhumanité, à tous ceux qui ont péri amnistiés par le couteau des assassins ou par le glaive des lois, la liberté qu'ils ont souvent blessée pour la liberté même, ouvre aujourd'hui ses bras en disant : Venez, mes martyrs !
Nous avons parlé du rapport qui existe entre la Révolution française et la vie de Jean -Jacques Rousseau. Cet homme n'a pas seulement donné ses idées à son siècle, il lui a donné encore son tempérament, ses changements d'humeur et de fortune. La Révolution a commencé par les Charmettes. Ce n'était , de 89 il 90 , que confiance, amour, ex- ^^^
pansion , fêtes et ré- — ^^
jouissances publiques.
Au Champ -de -Mars, tout un peuple fraternisait sous l'œil de Dieu. Marat, le cœur remué par ces scènes attendrissantes , s'écriait : « Ma sensibilité n'y résistera pas; c'est trop de bon heur; j'y succombe. »
Robespierre deman dait qu'on noyât la peine de mort dans ces flots de joie et d'émotion populaire. Saint- Just donnait ses biens à sa commune en disant : a Puisque nous sommes tous frères, il ne doit plus y avoir de pauvres parmi nous. »
L'homme n'était plus étranger à l'homme ni à la nature. Les femmes communiquaient à ce mouvement le charme de leurs personnes ; elles embrasaient lescd'ursde leur amour patriotique. On sympathisait avec la terre ; c'était une affection universelle. — Plus tard , quand ce
même Champ-de-Mars eut été taché de sang par la main de la réaction ; quand les grandes intrigues des émigrés et des prêtres curent allumé la guerre civile ; quand le terrifoire fut menacé par les armées étrangères; quand la Révolution, calomniée, attaquée en face par ses plus mortels ennemis, se vil en outre perfidement et ténébreusemcnt circonvenue par les menées de ceux qui se disaient ses amis , oh ! alors , il lui arriva ce qui était arrivé à Jean- Jacques dans sa vieillesse ; elle devint -soupçonneuse , mélancolique , alarmée; comme le philosophe de Genève, en butte aux poursuites de l'autorité, aux machinations des siens, elle chargea son esprit de ciiiintes et de fantômes. Tout lui devint suspect , jusqu'à l'amitié même.
UOIIEUT BMIM
Nierez-vous pourtant que cette défiance ne fût provoquée par des dangers très réels ? Nous ne condamnons pas les dernières années de la vie de Jean-Jacques , ses ombrages, ses noirs jugements sur les hommes et les choses ; nous le plaignons. Ce que nous accusons, ce sont les conditions qui lui ont été faites, ses ennemis acharnés, ses malheurs, les intrigues venimeuses dont il était entouré, les complots tramés confie sa sûreté personnelle.— Est-ce donc être trop exigeant que de demander la même justice pour la Révolution française ?
Ce que les événements, tout en provoquant de terribles représailles , ne purent jamais arracher du cœur de Jean-Jacques ni du cœur de la Révolution, c'est la bonlé. Masquée par les exigences politiques , cette bonté a pris une fois les traits de la colère et de l'indignation ; mais regardez aux résultats et jugez: mutilée sur mille clianips de bataille, répandant la lumière par ses blessures, la Révolution, malgré ses violences, a passé sur la terre en faisant du bien. — Trouvant dans l'ancien régime , suivant l'expression de itobespierre , « des échafauds et des bastilles pour la vertu, des palais pour la débauche , » elle a démol les palais, elle a retourné l'échiifaud. Ce n'était qu'une rigueur transitoire, un moyen de rétablir les choses dans lajustice. Au fond du cœur, elle aspirait à l'alliance avec les faibles , au pardon des injures, à la fédération des travailleurs, Ji la réconciliation des intérêts dans le seuliment de l'égalité; elle aspirait à faire de la nation française un peuple de frères; de l'humanité, une famille.
Raconter les actions de ces martyrs, ce serait tout une histoire ; mais si nous pa.ssons .sous silence le dévoûnient des forts, de ceux dont la liberté a buriné le nom, nous ne t'oublierons pas, toi, l'enfant du peu[)le, loi, modeste et petit tambour, qui fus tué par des royalistes, en allant faire boire des chevaux ! — On l'entoure, on le menace; « Crie vive le roi I ou tu es mort; » mais lui : « Vive la République ! » Il tombe percé de coups.
Le jeune Darra est l'incarnation naïve de l'esprit des ar-
méps fie la Rôpubliqne. La calomnie, qui n'a rien épargné dans notre n'-voluiion française, a pourtant, respecté le caractère de nos soldats. Tous les. partis ont reconnu ce qu'il y avait de désintéressement, de courage, d'amour de la patrie dans les volontaires français qui ont icjeté par de là nos frontières les ruffissements de l'invasion. Hé bien ! après le 9 thermidor, quand la nouvelle de la grande hécatombe arriva aux armées, ce fut un cri de douleur et ne malédiction contre les auteurs de celte funeste journée Le drapeau se voila de deuil, « sur ces entrefaites, la lévolulion du 9 thermidor jiai vint aux années, dit M. Mignet, dont le témoignage, du moin--, ne seia pas su -ipecl, elles étaient entièrement républicaines, et elles craignirent que la chute de nobespierre n'entraînât celle du gouvernement populaire; aussi, l'apprii-ent-elle^ avec une désappiobation marquée. »
La révolution française avait peuplé la terre et la mer des miracles du patriotisme. Le dévoùment, nous l'avons dit, croît chez les races avec le seniimeni de la liberté. Jamais on ne vit tant d'hommes, de femmes, d'enfants empressés à donner leur vie. — La patrie était devenue un être d'adoration auquel chacun tenait à honneur de se sacrifier. Jamais le sentiment de la dignité nationale ne fut porté si haut dans les cœurs, que depuis le jour oii chaque citoyen, participant à la souveraineté, croyait mourir pour lui-même en mourant pour tous.
La poésie, la peinture, la musique, tout a dit le dévoùment du vaisseau le Vengeur, qui aima mieux s'engloutir dans les (lots que de passer sous les couleurs cle l'ennemi — Oh ! qu'il en soit ainsi, frères 1 que si jamais ( Dieu, détournez ce présage ! j notre républi(|ue de février, ce vaisseau qui porte les traditions de la grande éeoque, était réduit à cette alternative de se rendre ou de sombrer, n'hésitons pas 1 ('louons nof' e pavillon à chacun de nos mâts brisés par la foudre; et là, gpaves, recueillis, les mains levées vers le ciel, en présence de l'ennemi terrifié par notre héroïsme tranquille, comme nos pères, dent l'Océan même n'a pu éteindre le patriotisme, femmes, enfants, vieillaids, tous unis dans un même cœur, dans un même cri , « Vive la llépublique I » em|H)rtons avec nous dans l'abîme le mystère des destii.ées futures de l'humanité 1
LES GUERRES DE LA PÉVOLUTICN ET DE LEiViPIRE.
IX MORT DE MARCEAU ET DE HOCnE.
Ce qui n'a jamais été dit, c'est la cause qui après le 9 thermiilor, après la défaite de B !l)œuf et de ses complices, poussa la Ilévolulion dans un immense mouvement militaire. Le conmninisme fut le fantôme, le monstre dont on se servit jiour faire plus tard lecouj) d'Etat du 18 brumaire. Bonaparte voyait s'agiter dans les débris du jacobinisme des pioi)lèmes tumultueux auxquels il ne connaissait pas de solutions. Ne pouvant noyer le mouvement des idées nouvelles dans le bien-être, il essaya de le noyer dans la uloire.
On sait ce que voulait Dabœul : Uiàlô indirisihie de fonds, de palrimuine, el usage commun de ses productions (Ij.
Bijjœuf abritait son système deriière l'autorité des philosophes Mably, Diderot, Morelly, Jean-Jacques Kousseau: « Vous êtes perdus, avait dit ce dernier, si vi>us oubliez que les fruits sont à tous et la terre à personne. »
Bdiœuf réunit les débris du paili des jacobins, que le 9 thermidor avait dispersé, vaincu, assassiné. Organiser le rèyiie dubonheur commun était son but ; son moyen une coiispiialion. Lycurgue, à Sparte, n'avait il pas dû sa grandeur à une entreprise pareille? Tout était piêl; comme il ar ive dans presque toutes les conspirations, un tiailre dénonça B.ibd'uf et ses complices. — Arrêtés.
Sa contenance au procès fut celle d'un homme inébi'anlable et convaincu. On lui imposa plusieuis fois silence.— o J'ai ciinspiré, dites-vous? oui. j'ai conspiré contre les conspirateurs royalistes. » — Il y a toujours une coii- Iradiciion choquante avoir dans une république des partisans de la monarchie en ojiposition, plus ou moins sourde, avec le piincipe même du gouvernement, faire le procès à des hommes qui ont toute leur vie été ré|)ul)licains.
Babo'uf, devant ses juges, fit l'éloge de la Constitution de 93; aux exécutions de la Terreur il opposi les égorgemenls loyalistes du Midi. «Si notre mort est résolue, s'écrie-t-il, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je suis résigné. Constammi'nt victime dans cette longue révolution, je suis f.mnliaiisé avec les supplices. La lOche Tai-péienne est toujours présente à mes veux, et Gracchus Babœuf est trop heureux de mourir pour son pays. L'histoire gravera nos noms en ti'aits honorables. Vous (en se touinanl vers les prisonniers) qui êies a.ssis avec moi sur ces gradins, je vous reconnais pour les vrais amis de la patrie. Si nous sommes condamnés, le royalisme jouira du trioinphe d'avoir détruit les derniers républicains. »
Les femmes des prévenus les avaient suivis au ti'ibunal. « Les piéjugés vulgaires, a t-il ajouié en les regardant, ne sont rien pour nous. Elles n'ont pas rougi, ces saintes femmes, fie nous accompagner au[)rès de nos juges, elles nous suivront sur le calvaire, parce que les actes qui nous y conduisent ne peuvent les faire rougir.
« El vous, mes chers enfants, je vous laisse flans un honteux esclavage. Je ne vous lègut; point mon amourpour la liberté, je vous ferais un trop l'uiiesie présent. »
Babœuf s'arrête attendri : d'abondantes larmes inontlcnt son visage.
La haute cour de Vendôme condamna à mort Babœuf et Darllié : en entendant leur sentence, ils se fra))pèrent l'un el l'autre d'un coup tie couteau.
Babd'uf fut le dernier chef du parti démocratique.
La Ilévolulion était tombée avec les martyrs de thermidor: elle tomba ])our ne plus se relever, au camp de Grenelle et à la haute cour de Vendôme. Ce qu'il resta de démocrates fut livré aux conseils de guerre, à la prison, à réeliafaud, à l'exil, à l'oubli, aux malédiciions des vainqueurs. La Bépublifjue n'existait plus que de nom. La ii-
(I) Lps pièces de son procès vicniienl d'élre pnlilii^s; 'loiis y renvoyons no^i lecteurs. Tdl ou lard nous ferons paraiire une IniUiirp pour laqiiotle nous avons recueilli depuis plusieurs anni'es de nonitireux renseignements, {'llisluire delà réncliun Ihennidurieniu;. Nous nous réservons d'y parler longuenicnt de Babœnl, de son caractère, de ses doctrines, de ta n ituie »( du l'ut d<j 8a cuiispiraliun.
borté. voyant qu'il n'y avait plus pour eUe, où reposer sa tète sous le ni.uveau fiouverncinent de la Fiance, se réfugia dans les plis du drapeau national.
La Révolution, à pariir du 9 lliermidor, à partir surtout de 93, passe tout entière de l'Etal dans l'arnice.
Ombres de la firande époque, vous allez revivre dans les mouvements militaires de la France, dans le pairiolisnie de nos soldats; vous allez revivre dans ces apôtres de la guerre qui, tendant aux autres peuples une main armée, leur portent la l'ra.ternilé à la pointe du glaive ou à la bouche du canon !
La polilii|ue de la Convention était la même à l'extérieur qu'à l'intérieur ; elle couvrait les faibles de son amour et de sa protection ; elle épouvantait les forts de sa haine. Ses passions ressi'mblaient à celles de la Divinité même : elle promen lit sa foudre sur la tète des superbes et son soleil sur le cœur des humides. La guerre, ce meurtre en masse, était aussi coniraire à ses (irincipes que la peine de mort; mais elle se rési^nia dans les circonstances où elle se trouvait à se montrer terrible pai' humanité.
Marceau estl'liéroique |)ersonnilicaiion des idées de cette grande époque: lui, si brave, il avait horreur de la guerre. Après s'être battu comme un lion , il ne quittait jamais le champ de bataille sans verser des larmes. Bien dilférent de celui qui <lisail : « Un ennemi mort sent toujours bon.» Après laction , après la victoiie, il n'y avait plus d'ennemis pour Marceau , il n'y avait que des lionmies.
Cette sensibilité , fille des principes révolutionnaires, tenait tellement au cœur de Marceau qu'il épargna plus d'une fois le sang des ennemis de la Hépuhlique en exposant sa tête. A la bataille du .Mans, il était à cheval avec son étatmajor et donnait des ordres, quand il rencontre, poursuivie par des soldats, une jeune (ille qui combattait. Il la dégage et l'envoie, sous escorte , ù son quartier. Le soir, a[)rès le combat,, il la fit conduiicchez un vieux curé de campagne, afin de la soustraire aux recherches. Il ne la revit plus- Celle malheureuse alla plus tard à l'échafaud ; par rccoiinaiss;<nee pour Marceau , elle lui légua, en mourant, une petite montre qu'elle avait cachée dans son sein.
Connne tous les généraux de notie grande épopée révolutionnaire, Marceau s'était fait lui-même. Il n'était ùgé que de seize ans quand il s'engagea. Sa douceur était extrême, sa figure intéressante. Ou vantait sa sobriété. Jusqu'à l'âge de vingt-deux ans il ne connut d'autre boisson que l'eau. Depuis . l'usage du vin ne le plongea pas une seule fois dans l'ivresse. La haine ne dirigea jamais son bras; mais un seniimenl tendre ne fut pas étranger à son ardeur dans les batailles « A Rennes, écrivait-il lui-même, j'é[irouvai la puissance de l'amour. Je le tus à tout le monde. La passion que je sentis naître excita chez moi celle de la gloire; celle-ci fut la seconde. Je désirai m'illustrer en combattant les ennemis de mon pays, pour me rendre digne de la per.<onne (|ue j'aimais »
C'était en elfei à Kenn(!s. Marceau, étant tombé malade après la bataille qu'il avait gagnée au .Mans, fut conr lit dans une maison ou il y avait deux jeunes filles, i/ainéc le toucha et elle fut touchée île lui. Dix-sept ans, grande, bien faite, la peau très blanche, deux grands yeux bleus, une belle chevelure blonde, toujours né;;ligennnenl et simplement relevée, une main parfiiie. il y av:iil de cpiui fane tourner une lèle plus solide que celle d'un malade. On la nommait Agathe.
Lanière de la jeune fille se fit volontiers la confidente d'un amour qu'elle approuvait. Il n'en fut pas de même du père, un M. le comte le l'rêtre de Chi'ileaugiron . quelque gentillàtre de Bretagne, qui ne voulait pas mésallier son nom à celui d'un général de la République '.landaise. Il opposa son veto. Que faire? Il fallut attendre l'Age que la loi détermine pour lever respcclucusemcnl l'obstacle au mariage.
Le moment désiré arriva. Agathe avait atteint sa vingt et unième année. Bien ne s'op[iosait plus à une heureuse union. — Bien , croyez-vous"? lit la mort I
Marceau moulait, ce jour-là, un cheval fin , poil alezan , à cou de cygne. Il avait le dolmaii et le pantalon de chasseur du IF régiment, sans échaipe. Il allait reconn..ître la [losiiion et les forces de l'ennemi. Sa pliysionomie était belle; l'élégance de sa tournure, la distinction de ses manières, le caraclère de ses traits , une franchise mêlée de sensibilité et de douceur, tout concourait à répanilre sur Marceau un intérêt niysléiieux. Dans ce moment, l'action du combat, la chaleur du jour l'avaient coloré orlemcnt. Son regard était alors plein de feu, mais on y remarquait je ne sais quelle teinte de trislesse Etait-ce un présage? Il avançait au petit pas de son cheval, rêvant, les bras abandonnés, comme un homme plongé dans une méditation suprême.
Un coup de feu part de derrière un arbre Marceau , atteint par une balle, sans prononcer un mot, tourne son cheval et se relire
Ses forces l'abandonnèrent bientôt. Il n'avait qu'une pensée : «Fais en sorte, disait-il au capitaine Souhait, que la troupe ne sache rien ; que le soldat ne s'aperçoive jias de cela : je suis dangerrusemenl blessé. » Il fut obligé de se faire descendre de cheval. L'action s'engage. Les grenadiers commencent un feu très vif. Le bruit de la blessuie du général se répand çà et là. Jlêlée d'un accent de fureur, la douleur de ces braves soldats éclale par ces cris : « Mourons pour le venger ! » Deux fois l'ennemi lente de pénétrer, et diux fois il est repoussé hors de la forêt par le feu et les baïonnettes.
Marceau gisait sur la poussière, à l'ardeur d'un soleil brûlant, la face tournée vers l'ennemi, son cheval près de lui; il donnait ses ordres avec tranquillité. Une balle vint étendre mort à ses côtés un de ses soldais. L'ennemi pressait de toutes parts; le danger croissait; alors Maiceau : « Mes amis I faites que je ne tombe oas entn; leurs mains! tuez moi ! » 11 ne pouvait souffrir cette idée, que les ennemis de la Bépublique tinssent Marceau vivant.
Des cavaliers coupèrent des branches d'arbres pour en faire un berceau et le garantir du soleil ; on l'ileva sur un brancard; des grenadiers le chargèrent sur leurs épaules ; il se fit conduire ainsi dans les rangs pour dormer ses ordres. Le feu se souienait avec force; douze [)iè( es de canon jouaknl conlinuellement. «Je sonlbe cru> llcnient , dit-il; donnez-moi à boire. « On lui présenla de l'eau.
L'ennemi fut repoussé. Les gn-nadiersporlèrcnl Marceau sur leurs épaules jusqu'à Wolnierode, à trois petites lieues du bois.
Il lui rencontré à quelque distance par le général Derna-
dotie, qui s'était joint à lui sous Srs oi'dres. Marceau, lui
prenani la omIu, lui dit : « Nous ne inns levrritins plusl
niMisfiiiesqu'.iViinl que je meure, je ne voie pas iioslrou|ics
, forcées à se reliier eu disordie et à fuir devant l'enuenii,,.
Cette idée seule me tue... — Non, mon cher, réponrlit Bernadette, vous n'aurez pas ce chagrin ; tant que les troupes seront sous vos yeux , elles se défendront avec courage. Soyez tranquille, la retraite se fait avec ordre. »
L'arrière-garde se battit pendant toute la marche. Marceau, qui la commandait en personne, lui inspira une telle confiance et la dirigea si habilement qu'elle ne fut point entamée.
Midgré les soins avec lesquels on le portait, la chaleur et sa blessure le faisaient souffrir horriblement. On s'arrêta. Les soldats lui firent un toit contre l'ardeur d'un ciel pur et sans nuages avec des manteaux de chasseurs. Sur ces entrefaites, la funeste nouvelle était parvenue au général en chef Jourdan ; il accourt ; les yeux de Jourdan et de Marceau se rencontrent; ils laissent échapper quelques larmes.
La faiblesse de Marceau était si grande que le mouvement du transport sur le brancard faisait craindre pour sa vie. Un brave le porta sur son dos jusqu'à Altenkirchen. Le gouverneur voulut le recevoir chez lui , et le fit servir par ses deux filles. La vue de ces deux aimables personnes ne devait-elle pas réveiller dans le cœur du blessé l'idée déchirante de celle qui l'attendait pour s'unir à lui?
Le baron Rray, général de l'armée impériale , qui combattait depuis deux ans contre Marceau; mais qui dans les opérations militaires, avait reconnu les grands talents et les sentiments élevés du général français, avait conçu pour lui une véritable affection. On le vit entrer sur les quatre heures dans la chambre du malade. Des larmes mouillèrent ses joues. Ils étaient amis, ces deux grands cœurs, à travers les inimitiés de leurs nations et de leurs gouvernements. Le général allemand voyant Marceau étendu sur le lit l'embrassa, non sans pleurs, s'assit auprès de lui , lui prit la main , avec la tendresse d'un père pour son fils. Marceau reçut encore la visite d'autres généraux autrichiens.
La plaie sondée fut reconnue mortelle. Marceau , quoiqu'on lui cachet le danger, n'avait conservé aucun espoir. Plusieurs fois la fièvre qui le dévorait lui occasionna le délire. Alors, il reprenait toute sa force; il ordonnait aux soldats qui l'entouraient des dispositions militaires; il les excitait au combat; il faisait manœuvrer sa division ; il l'opposait à l'ennemi... Jusque dans le délire , cet esprit inquiet gagnait des batailles.
Le soldat qui le veillait de nuit, s'était endormi, vaincu par la fatigue: au lieu de le blâmer, il l'exhorta au contraire il prendre du repos. « Dors, lui dit-il; mais tu es mal à ton aise; viens te coucher près de moi , puisqu'on ne t'a pas préparé un lit. » Et il se dérangea pour faire une place sur le bord du lit au pauvre Martin , qui se défendait contre tant de bonté.
Les symptômes alarmants redoublèrent. Ses yeux commençaient à s'égarer. Après quelques alternatives, à trois heures du matin, il revient à lui ; il reconnaît le général autrichien Elsnitz qui était près de son lit, il le nomme. Ce fut son dernier adieu à la vie. Faible, il retomba dans les bras du capitaine Souhait, qui ne quittait pas le chevet de son lit : « Mon ami, je ne suis plus rien... » Et il mourut.
« Je ne puis plus rien , » dernières paroles d'un siècle sans foi, auquel l'aristocratie mourante avait légué son affreux scepticisme! Oh! ce n'est pas toi , Robespierre, qui aurais prononcé cette désolante sentence sur toi-même, toi qui as dit : « La mort, c'est le commencement de l'immortalité 1 » Oh ! ce n'est pas toi, Saint-Just, toi qui as dit :
« Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux...» Oh I ce n'est pas vous, disciples de J.-J. Rousseau, qui disait : «Je commence ici, pour achever ailleurs. » Je ne suis plus rien, dis-tu ? n'est-ce rien que ce nom , une des gloires de la France, et qui te survit? N'est-ce rien que cette soif d'indépendance que tu as fait passer dans l'àme de la nation? N'est-ce rien que cette existence immortelle que lu t'es faite, en mettant le devoir et l'intérêt de la patrie audessus des intérêts privés, au-dessus de la vie ?
Il expira au milieu des soldats des deux armées ennemies.
Deux hussards de Barco arrosèrent de leurs larmes son sabre, qui était placé sur une petite table dans la chambre ; un d'eux le baisa. L'homme mort, le sabre meurt.
On trouva suspendu à son cou un portrait qui ne le quittait pas depuis deux ans. Ce portrait était celui d'Agathe, de cette jeune fille qui, dans ce moment-là, arrangeait des rêves de bonheur. Elle accommodait sa robe de noce, et c'était la robe de deuil qu'il fallait préparer.
Nous laissons à deviner quelle fut sa douleur. Mélancolique, vêtue toujours en gris ou en blanc, elle eut la dévotion de porter ses cheveux longs, comme les avait Marceau , relevés seulement par un ruban noir, autour de la tète.
Les deux armées se disputèrent l'honneur d'enterrer Marceau. Il n'y eut ce jour-là, ni Français, ni Autrichiens, ni nationaux, ni ennemis ; il n'y eut qu'un peuple de frères, séparés , il est vrai , par des divisions de territoire, par des intérêts politiques, par des préjugés et des uniformes, mais qui firent trêve un instant aux dissensions de leurs drapeaux , pour pleurer un homme qui honorait l'humanité.
« Si j'étais Français , s'écria l'archiduc Charles en apprenant cette mort, je préféiernis avoir perdu une bataille, plutôt qu'un tel général. »
Il y eut une suspension d'armes. On entendit pendant tout un jour le canon dans les deux camps , non le canon qui donne la mort, mais celui qui la pleure.
Toutes les cloches de la ville de Coblentz sonnaient ; toutes les pièces d'artillerie mugissaient; tous les fusils saiiglottaient, au moment oii la bière descendit dans la place qui lui était destinée , au pied du Pétersberg. De sombres larmes roulaient dans les yeux des braves qui avaient connu Marceau.