PLUS DE ROYAUTÉ III II
« Le gouvernement exercé par les seuls mandalalrcs élus « de la nation.
« Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire.
« Le concours médiat ou innnédiat de tous les citoyens à « l'élection des députés.
« La liberté des cultes; jilus de culte de l'État.
« Les emplois de l'armée de terre et de mer garantis contre « toute destitution arbitraire.
« Etablissement des gardes nationales sur tous les points « de la France. La garde de la Constitution leur est con- « fit'e.
« Les principes pour lesquels nous venons d'exposer notre « vie, nous les soutiendrons, au besoin, par la vole de l'in- « surrection légale ! »
Ce programme fut imprimé et affiché, dit-on, du consentement de la commission municipale, qui voulut ensuite faire arracher le placard.
La révolution de 1830 contenait la République et le suffrage universel, comme celle de 1848 contenait le Socialisme. En 1830, les républicains, moins nombreux, moins influents, furent accablés par les orléanistes; en 1848, les socialiste», moins influents et moins nombreux, furent accablés par les républicains. Cette élude de la formation des mouvements politiques (l'un apportant en quelque sorte l'embryon de l'autre) est curieuse, mais peu consolante : elle nous enseigne qu'il faut deux révolutions pour qu'une idée arrive.
Après la victoire du peuple, on vit, en 1830, ce qu'on vit après le 24 février, ce qu'on verra toujours après toutes les révolutions, ces courages du lendemain, cesdévoûments sans péril, qui viennent bravement prêter leurs mains à la lutte, quand la lutte est terminée. Le premier jour du feu, on n'apercevait dans la rue que des blouses et des guenilles. Le 28, quand le mouvement eut pris de la consistance, apparurent çà et là quelques rares uniformes de la garde nationale ; le 29 les habits bourgeois se montrèrent; le 30, on ne voyait plus qu'eux.
Faut-il ajouter que ce même peuple, si flatté, si caressé d'abord par les mains de l'aristocratie nouvelle : « peuple grand I peuple sage ! peuple de héros ! » fut bien vite éconduit de toutes les positions qu'il avait conquises au prix de son sang On lui refusa, plus tard, l'entrée du jardin des Tuileries, l'accès de ce même château royal qu'il avait pris le 29 juillet 1 On écarta peu à peu ces mains noires de poudre ei de travail qu'on serrait d'abord si affectueusement; les ouvriers furent oubliés dans le partage des droits politiques, et quand ils voulurent plus tard réclamer contre cet oubli, — on les mitrailla.
Si nous avions besoin d'une nouvelle expérience pour démontrer la transformation que le pouvoir fait subir aux diclrines, nous la trouverions dans l'avènement du libéralisme aux aft'.drcs. En se faisant gouvernement en 1830, rop|)osition de quinze ans recommence toutes les fautes qu'elle avait blâmées dans le gouvernement déchu; elle avait protesté contre l'arbitraire et elle règne par l'arbitraire ; elle accusait la branche aînée des Bourbons d'avoir été imposée à la France, et elle impose à celte même France une dynastie nouvelle; elle avait condamné les mesures violentes, et à la première résistance qu'elle rencontre, elle décrète l'état de siège; elle faisait un crime à Charles X de se servir de la religion connne d'un instrument de règne, et son premier soin est d'intéresser le clergé par une subvention considérable, par des avances personnelles, au mainlien de la dynastie nouvelle, de l'ordre nouveau; elle avait réprouvé l'alliance de l'Égli.se et de l'Etat, et elle n'a rien de plus à cœur que de renouer celte alliance; elle appelait
avec dédain la Restauration le gouvernement de l'étranger, et, à peine installée aux afl'aires, elle commence une série d'actes et de soumissions qui devaient avilir la France; elle reprochait au ministère Polignac d'être un cabinet russe, et elle met notre honneur national sous la dépendance de l'Angleterre ; elle avait réclamé contre les procès de presse, contre l'abus que la magistrature faisait de ses pouvoirs, et elle accroît ces pouvoirs occultes, et elle fait à la liberté de penser une guerre terrible; elle avait blâmé l'usage des moyens comminatoires, et elle règne par l'intimidation; elle avait censuré l'emploi que le gouvernement déchu avait fait des forces militaires de la nation, en les opposant à la nation même, et elle ne se soutient que par la. paix armée, c'est-à-dire par les baïonnettes dirigées contre l'intérieur; elle avait prolesté contre l'intervention du pouvoir dans le choix du jury, et elle compose un jury probe et libre ; elle avait amèrement dénoncé, sous Louis XVIII et Charles X, la part que l'administration avait prise dans les élections, et elle invente un nouveau trafic des consciences, un système de corruption électorale qui n'a point de modèle dans l'histoire ; elle avait incriminé la police, et elle organise l'espionnage; à une oligarchie si décriée par elle, la noblesse et le clergé, elle substitue une oligarchie nouvelle; elle avait mis sur son programme : liberté, et, dans ses lois, dans ses actes, elle écrit: compression. — A ce parallèle entre l'opposition avant la victoire, et l'opposition après la victoire, entre les libéraux sans places et les libéraux aux affaires, quelques partisans de l'autorité quand même répondront sans doute qu'il n'y a pas deux manières de gouverner, et que, par conséquent, les royalistes de 1830 ont bien fait de repasser sur les traces des royalistes de 1815. Soit; mais, alors, je n'ajouterai plus qu'un mot : s'il n'y a que ces moyens-là de gouverner la France, la France n'entend plus être gouvernée.
De toutes les institutions, celle qui avait le plus souffert dans l'ébranlement de 1830, c'était la royauté. Louis-Philippe affaiblissait encore la prérogative souveraine, en recevant d'une chambre qui avait perdu ses pouvoirs une couronne qui était usurpée sur les droits de la nation. En vain, crut-il profiter des circonstances; en vain, chercha-t-il dans un système de transaction une force qu'il n'osait point demander au sentiment public. Par ses premiers actes, il s'était condamné à gouverner le pays contre le pays.
Son idée fixe était de combiner les débris de l'ancienne noblesse avec l'élément de la finance et de l'industrie , de manière à reconstituer autour du trône une aristocratie nouvelle. C'est sur cette idée que s'établit son règne, c'est sur cette idée qu'il vécut, c'est sur cette idée qu'il est mort.
Le mouvement de la France avait imprimé aux autres nations des secousses qui se prolongeaient de Paris à Madrid, de Madrid à Ancône, d'Ancône à Varsovie. La France avait alors à choisir entre un système d'action et une politique de neutralité. La neutralité, c'était la défection et la honte. Au lieu de prendre conseil de l'honneur national, le gouvernement de 1830 prit alors conseil de ses intérêts. A ces intérêts qui lui étaient personnels, intérêts de roi et de dynastie , il rattacha sans peine ceux de la classe moyenne sur laquelle s'appuyait le nouveau système. Au commerce, à la banque, aux grandes industries, il fit peur de la révolution, de ses déchaînements, des éventualités et des hasards d'une guerre européenne. Cependant la masse était frémissante; on la calma par des discours et des démonstrations
cauteleuses. La politique de l'égoïsme et de la peur se couvrait dans les commencements d'un voile de patriotisme. Faut-il tout dire? les généraux de l'empire se montraient aussi effrayés de la guerre que le roi lui-même. Ces hommes, élevés à l'école de Napoléon, ne croyaient comme lui qu'à la force. Us ignoraient l'art de faire la guerre avec les idées. Us ne savaient point diviser les intérêts des populations qu'on attaque, surexciter les sentiments d'indépendance, tourner l'ennemi contre l'ennemi; ils ne croyaient ni à l'expansion morale de la France, ni aux miracles de la liberté. Manquant de foi, ils manquèrent de courage.
Il n'y avait pas deux partis à prendre : le gouvernement français ayant déserté, la révolution appartenait , de ce jourlà, sans réserve, à la contre-révolution européenne. Louis- Philippe répondait à la Sainte-Alliance du repos et de la sagesse de la nation, c'est-à-dire qu'il s'engageait à enchaîner les masses, à comprimer par la force toutes les libertés inquiétantes , à éteindre le mouvement des idées dans le développement des intérêts matériels, à corrompre les résistances que la force n'aurait pu soumettre. Cet homme était la borne qui , avec le concours d'autres bornes organisées, devait arrêter en France et par conséquent dans le monde le débordement de 1830.
La marche rétrograde du nouveau gouvernement excitait des mécontentements et des défiances dans l'esprit même des hommes qui s'étaient commis tout d'abord à le former. Alors la défection commença. Ils se retirèrent d'un pouvoir qui se retirait du pays. Quelques-uns de ces hommes étaient naïfs, d'autres roués: trompés, ils l'étaient tous. C'était, dans tous les cas, de leur part, une marque de faiblesse et d'inintelligence, que d'avoir cru un seul instant aux conséquences d'une révolution qui laissait debout, devant elle , le clergé, la magistrature et l'armée.
Si Louis Philippe n'avait pas confisqué la victoire du peuple, d'autres l'auraient confisquée pour lui : la réaction était en eft'et bien moins dans un homme que dans l'ensemble des institutions et des influences sur lesquelles 1830 avait passé sans les détruire.
A toutes ces causes d'agitation morale venait se joindre dans le pays le malaise des classes ouvrières.
Les bornes étroites de notre livre nous ont défendu de parler d'un homme qui, par son action sur le mouvement social et par la nature de ses idées, appartient d'ailleurs plutôt à l'histoire de la révolution de 1848 qu'à l'histoire des Martyrs de la liberté. Mangeant du pain, buvant de l'eau, manquant quelquefois de l'un nt de l'autre, ce malheureux avait été poussé au suicide par le découragement, l'ennui et la misère! Défiguré, il avait survécu de quelques années à cet attentat sur lui-même. Enfin, il était mort en 1817, obscur et pauvre, laissant cette maxime brève mais sublime : « La religion doit diriger la société vers le « grand but de l'amélioration, la plus rapide possible, du « sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Cet homme était Saint-Simon.
Depuis longtemps, de sourds et immenses problèmes dormaient, si l'on ose ainsi dire, dans les souflVances de la classe ouvrière. A ces problèmes, il manquait une formule, un drapeau. Ce drapeau des idées sociales, les saint-simoniens (et c'est leur immortel honneur devant l'histoire) le levèrent.
Les premiers ils reconnurent que les révolutions apportent avec elles d'autres questions à résoudre que les ques-
Li; CLOrillK S\IM'-MKr.UV.
tions politiques; ils virent que, sous ces grands mouvements, à l'insu des hommes d'État, à l'insu même des masses agitées , il y avait des souffrances auxquelles les changements de gouvernement ne remédient pas. Leur système... Je passe; il me suflit de dire ici que leurs opinions modifiées sont entrées dans la plupai-t des écoles socialistes qui se disputèrent, un instant, la révolution du 24 février. De 1830 à 1832, cette secte fut livrée au ridicule, aux attaques grossières, et finalement aux tribunaux qui la condamnèrent. Mais les saint-simoniens, hommes remarquables pour la plupart, laissèrent dans les masses, en disparaissant, une émotion ; leur doctrine avait ouvert à travers la politique des horizons nouveaux; on reconnut avec eux que quand l'humanité s'agite, c'est qu'elle esta la recherche d'une nouvelle loi. Cette loi, les grands pouvoirs de l'Élat s'inquiétèrent peu de la chercher : faire digue au mouvement, ce fut toute la préoccupation des chambres; pourvoir, par des expédients, aux embarras d'une situation difficile, ce fut toute la sollicitude de la royauté constitutionnelle; aussi, après avoir résisté, ces grands pouvoirs tombèrent.
L'impatience des masses augmentait de moment en moment; le peuple de Paris, qui s'était senti frère dans la victoire avec les autres peuples du globe, n'apprit pas sans une douleur furieuse que r.\utriche avait remis la main sur l'Italie, et que Varsovie venait de retomber au pouvoir des Russes. A cette nouvelle, le sentiment national frémit. On accuse de pusillanimité, de trahison, la politique du Château. Aussi impopulaire que Charles X , dont il suit les traces, sans même avoir l'excuse des traditions de sa famille, Louis-Philippe, attaqué par la liberté, se défend par l'arbitraire.
Un parti de jeunes gens s'était formé, qui, croyant la France mûre pour la République, voulait en finir avec cette royauté trompeuse et avare. Ce parti s'appuyait au faible et mouLafayette, qui, après avoir servi à faire un roi, rougissait maintenant de son œuvre; la lutte était inévitable : les anciens versaient du sang, et offraient même quelquefois des victimes humaines sur la cendre de leurs généraux; on se souvient des funérailles d'Achille : hélas! les funérailles du général Lamarque devaient avoir ce même et triste honneur.
Des réunions de tous les corps d'ouvriers, avec des drapeaux, des masses de garde nationale, des jeunes gens des écoles, des groupes de réfugiés, composaient ce funèbre cortège. L'opposition voulait opposer les obsèques du général Lamarque, entourées des regrets populaires, aux obsèques de Casimir Périer, qui n'avait recueilli que les regrets du monde officiel; le nombre, la marche, l'enivrement des idées et des souvenirs qui circulaient dans cette grande foule, tout contribua à rendre la manifestation imposante; la guerre civde en fut l'immédiate conséquence. Quand le sang eut coulé, le gouvernement, comme toujours, voulut faire retomber la responsabilité des massacres sur l'opposition, et l'opfjosition la rejeta sur le gouvernement; la pensée immuable, c'est ainsi qu'on désignait alors Louis- Ph'lippe et son ministère, lut accusée d'avoir provoqué la guerre par une froide et implacable résistance à l'opinion publique: les plus indulgents la blâmèrent d'avoir pratiqué, dans des circonstances sans excuse, cette terrible sentence : Périssent les citoyens plutôt qu'un système!
Notre mémoire déborde de terreur et de sanglots, quand
nous songeons à ces journées de juin 1832, à ces hommes du peuple qui, après avoir recueilli les humiliations du nouveau pouvoir qu'ils avaient créé, reprenaient une seconde fois les armes, à leur héroïque résistance, à ces scènes de dévoùment lugubre qu'abritait de son ombre le vieux cloître Saint-Merry, à ces blessés qu'on transportait dans l'église, à ces morts couchés froidement sur la dalle, au serrement de cœur de la population ouvrière durant ces éternelles heures oii le canon manœuvrait sans relâche contre les débris de l'insurrection acculés derrière les barricades teintes de sang!.... Ceux que le canon et la fusillade avaient épargnés furent traités en criminels d'État. — Leur crime était d'avoir voulu inaugurer seize ans trop tût une forme de gouvernement que la France se donna le 24 février et le 4 mai 1848, sans qu'il y eût une seule voix dans la population ni dans l'Assemblée constituante pour s'y opposer.
Nous passerons sous silence les égorgements de la rue Transnonain. A Lyon, ville de souffrances, ville martyre, les ouvriers avaient levé le drapeau de la guerre sociale : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant! » Ils moururent.
Le nouveau règne nageait dans le sang.
Au milieu de ces circonstances, où le parti républicain terrifia les vainqueurs eux-mêmes par son courage et son sang-froid dans la lutte, par sa fermeté devant les juges, par sa patience dans les cachots, un auxiliaire qu'on n'attendait pas vint aux idées démocratiques : nous avons nommé Lamennais.
M. l'abbé de La Mennais sortait d'une famille bretonne qui avait été anoblie dans le dernier siècle, pour des services rendus au pays. On était alors aux premiers jours de la Restauration, cette aurore sans soleil qui trompa tant d'espérances honorables ! Si jamais monarchierallia tout d'abord à sa cause les imaginations ardentes, les cœurs d'un entraînement facile, ce fut, il faut bien en convenir, eellequi revenait alors pour la seconde fois de l'exil. A travers l'odieuse protection de l'étranger, à travers des crimes, elle avait pour elle un prestige souverain sur les natures sensibles et poétiques : ses malheurs. D'autres, et nous les en louons, ne se laissèrent point séduire à ces infortunes plus imaginaires que réelles, qui ne donnaient d'ailleurs aux Rourbons aucun droit sur la France ; mais il serait injuste de ne pas tenir compte des influences sous lesquelles se forment les premières opinions religieuses et politiques. Né à Saint-Malo, dans une maison qui touchait presque celle oii Chateaubriand naquit, M. Lamennais , dominé par son éducation catholique, par les sentiments traditionnels de sa famille, avait besoin d'expérience et de travail sur lui-même pour secouer ses préjugés royalistes.
M. Lamennais ne passa point, avant d'arriver au sacerdoce , par les épreuves d'usage : cette vigoureuse intelligence ne fut point pliée sous la discipline des séminaires.
Nous sommes en 1820. L'Église et la monarchie, ruinées par une récente et mémorable secousse, cherchaient à rasseoir leurs débris sur un terrain nouveau : la monarchie eut pour la défendre un homme qui valait mieux que les armées étrangères , Chateaubriand ; l'Église ne rencontra d'abord que des apologistes médiocres et prétentieux. Le clergé français, éteint dans les luttes de la Révolution, ne faisait entendre rà et là que des voix, faibles échos du
passé, quand du sein même de celte ignorance et de ces ténèbres s'éleva tout-à-coup la plus vive lumière qu'on eût vue briller en France depuis Bossuet. L'Essai sur l'iîidijférence en matière de reliçjion venait de paraître.
II est dittîcile de se faire aujourd'hui une idée de l'impression formidable que ce livre produisit dans le monde : ce fut plus qu'un livre, ce fut un événement. A cette société qui recommençait à se parer des ornements et des oripeaux du culte avec la dévotion affectée d'une vieille coquette, voici qu'une voix sacerdotale venait dire : — A travers le luxe de tes prières et de tes cérémonies publiques , j'aperçois la plaie qui te ronge le flanc. Un voile de mort est déjà sur tes yeux : ce voile est celui de l'indifférence qui l'empêche de discerner le vrai du faux , le bien du mal , la lumière des ténèbres. Tu n'as même plus la force de nier, tu doutes. — En présence de cet état léthargique des esprits, il fallait une parole tonnante, une voix austère et inspirée qui allât retentir comme celle du Christ dans la profondeur effrayante du tombeau, pour tirer Lazare de son sommeil de trois siècles. M. Lamennais fut cette voix. Son éloquence a quelque chose d'inquiétant. Il est de ces envoyés que Dieu fait marcher devant sa face, quand je ne sais quoi de sombre et de lamentable se prépare sourdement dans les nations. Il y a plus que de l'art dans le style prophétique de cet écrivain à part , qui semble né pour parler aux ossements arides. Je ne suis jamais sorti , pour mon compte, tout pâle et tout tremblant» de la lecture de ses ouvrages, sans me dire intérieurement : cet homme-là enseigne comme ayant puissance, quasi poleslatem habens.
Le monde admira et se tut. — VEssai sur l'indifférence était une de ces tentatives désespérées que les esprits audacieux, les Titans de la pensée, renouvellent à toutes les époques de décadence et de transition. Au moment où l'art chrétien décline, où l'architecture surtout, cette grande voix de pierre, est sur le point de mourir, il se rencontre au xvi'" siècle un homme du nom de Michel-Ange qui, par un effort colossal, élève le Panthéon sur le Parthénon, et nous laisse Saint-Pierre de Rome. M. Lamennais fit ainsi : il ramassa avec une furie religieuse tous les matériaux des anciennes croyances religieuses, il entassa la philosophie sur la théologie, — Pelion sur Ossa ; — il releva les preuves et les arguments que le temps avait détruits, et, fort de sa pensée, de son courage , il voulut reconstruire le catholicisme malgré son siècle , malgré le genre humain, malgié Dieu même. Il n'avait réussi qu'à élever un édifice personnel. L'Essai sur l'indifférence , où les croyances et les institutions du passé sont protégées par le génie de l'écrivain , ressemble à une de ces citadelles puissantes, assises sur le roc, qui défendent fièrement l'entrée de vieilles cités du moyen-âge, promises à une ruine inévitable.
L'Essai sur l'indifférence menaçait d'ailleurs ce qu'il venait défendre. Nous n'en voulons d'autres preuves que les sourdes inquiétudes jetées dans le clergé par l'apparition du premier volume. Ces appréhensions confuses prenaient diverses formes. Les uns se montraient effrayés du style imposant et de l'énergie extraordinaire du penseur; ils se disaient que ce nouveau Samson ébranlerait, quand il le voudrait, d'un coup d'épaule, l'édifice religieux auquel il s'était volontairement enchaîné. D'autres, — c'était le plus grand nombre, — entrevoyaient dans celte manière de défendre le catholicisme, la seule possible au temps où nous vivons, une nouveauté d'arguments qui les blessait. M. Lamennais
eut à essuyer, dès son début, une double opposition. La première lui vint des philosophes , la seconde des prêtres; ce fut la plus furieuse. Il s'y attendait. Pour tirer ses anciens confrères d'embarras, pour jeter la pâleur et l'effroi de la victoire sur la tête consternée de ses détracteurs impuissants , M. Lamennais leur vint plus tard en aide; il fit ce que pas un d'entre eux n'avait pu faire : il réfuta lui-même VEssai sur l'indifféi'ence dans l'Esquisse d'une philosophie.
Le germe des transformations que devait subir la pensée de M. Lamennais est dans son premier ouvrage, où, tout en croyant défendre l'autorité de l'Eglise catholique, il jetait|, sans le savoir, sur le terrain philosophique et religieux, la base de la souveraineté du peuple. Ses adversaires, alors ses amis, parlent tous les jours des contradictions de l'auteur de VEssai sur l'indifférence, et opposent, en souriant, M. l'abbé de La Mennais à M. Lamennais. Nous ne voulons pas leur enlever une joie puérile, mais nous sommes naturellement conduit par leurs attaques à chercher s'il existe un lien entre le prêtre et le philosophe : ce lien existe. En donnant pour base à la certitude la raison générale, le consentement universel, que faisait, à son insu peut-être, M. Lamennais, sinon proclamer le principe démocratique dans l'ordre intellectuel et religieux. En plaçant la vérité et les moyens de la reconnaître dans l'humanité où elle se développe incessamment, l'auteur deV Essai, par une inconséquence à laquelle n'échappent point toujours les esprits les mieux trempés, croyait raffermir l'autorité de l'Eglise et de la monarchie; il minait l'une et l'autre.
En vain cette forte intelligence passionnément soumise, voulut-elle d'abord se raidir contre les conséquences inévitables de son système qui dépassait de beaucoup les bornes prévues par l'auteur lui-même; en vain le prêtre cherchat-il des arguments spécieux pour ramener à l'Eglise catholique la tradition universelle du genre humain; en vain, faussant la notion exacte de l'unité, prétendit-il investir le chef de l'Eglise d'une certitude infaillible : le principe fut plus fort que l'homme. Cette haute raison, fatalement dominée par la logique, devait être entraînée tôt ou tard, malgré les luttes et les résistances convulsives de la foi, hors des limites qu'elle s'était tracées dans l'orthodoxie. Il était dès lors écrit que M. Lamennais arriverait un jour à rechercher les éléments du vrai, non dans le témoignage d'un homme, ni même d'une église ou d'une tradition religieuse, mais dans l'autorité de tous et la conscience des peuples. Dieu n'est point avec Pierre, ni avec ses successeurs , ni même avec telle ou telle communion; Dieu est avec tous, Dieu est avec rhumanilé.
M. Lamennais avait décidé que la voix de la conscience universelle, du sens commun, était la voix de Dieu ; or, que disait cette voix? — Les temps sont changés; le moment viendra et il est déjà venu , où les dogmes anciens tomberont de l'arbre de vérité comme ces feuilles d'autommc que le vent emporte. — Le penseur effaré regarda aloisau fond de la société, qu'y vit-il"? hélas! Il n'y rencontra plus la foi aux institutions de l'Eglise. De tous côtés se révélait, par des tressaillements mystérieux, un profond travail de décomposition et de renouvellement de la vie. Que faire au milieu de ce mouvement général des idées et des consciences"? S'isoler, s'immobiliser dans les croyances qu'on avait si vaillamment défendues contre l'incrédulité du siècle? M. Lamennais l'eût voulu sans doute , il ne le put pas. Les intelligences obéissent comme les astres à une loi de gra-
vilation fatale. S'armer de la raison individuelle contre le progrès, mais c'eût été mentir à sa doctrine , à sa philosophie, au dogme qu'il avait mis dans VEssai sur l'indifférence au-dessus de tous les autres dogmes , l'autorité de la raison humaine. M. Lamennais hésita pourtant ; on ne brise pas en un jour des idées qu'on s'est habitué à regarder dès son enfance comme des vérités marquées du doigt de Dieu, des alfections politiques ou religieuses qui sont devenues la chair de noire chair, l'Ame de notre îime. Qui dira les luttes, les ébranlements , les angoisses infinies de cette conscience secouée; par l'cspril nouveau? M. Lamennais (léchit et releva tour-à tour la tête sous la main de l'Eglise. Ecrasé, non convaincu, par la majesté de ce pouvoir spirituel, si grand encore dans sa décadence, il tomba d'abord la face contre terre, comme le Christ dans le jardin des Oliviers; il but le calice amer jusqu'à la lie, c'est-à-dire la vérité jusqu'au doute. Que sont les tueries superbes qu'on décore des noms d'AusIcrlitz et de Waterloo, auprès de ce champ de bataille silencieux où l'àme est aux prises avec elle-même, la pensée avec la pensée. L'Eglise avait eu raison : la philosophie avait maintenant raison; la vérité heurtait la vérité; c'était une de ces luttes morales oii Dieu s'avance contre Dieu.
Un tel étal de choses n'était pas lolérable. .\lors ce que les catholiques appellent la chute de M. Lamennais arriva. Cette haute intelligence, renversée de sa base, tombée aux pieds de ses croyances en ruine, releva, comme le Satan de Milton, un regard morne vers le ciel et dit : Je me suis trompé 1 Mais plus grand et plus fort que Satan, M. Lamennais ne renia ni ne maudit le Maître de la création. Sa chute était un progrès. Le fond de ses croyances n'était pas encore changé ; la forme seule s'était moditiée sur le sentiment nouveau du genre humiiin. Enfin, \es Paroles d'un croyant et les Affaires de Rome parurent. Toute alliance i'vec l'Eglise était désormais biiséc : M. Lamennais était désormais et sans retour l'honmie de la foi renouvelée , l'homme de l'avenir.
Ce qui distingue M. Lamennais des réformatcui's du xvi° siècle, c'est son inih'xible rigidité envers lui-même Fidèles, ses pensées ne l'étaient pas; ses mœurs l'étaient (mcore. On peut accuser quelques-uns des grands saccageurs d'abus d'avoir cherché l'intérêt de leurs convoitises dans la guerre qu'ils ont faite à l'orlliodoxie; on peut dire, avec plus ou moins de bonne foi. que Luther mêla le souille de ses passions déchaînées dans la tempête intellectuelle qu'il souleva contre l'Eglise. Un tel reproche ne saurait être adressé , par ses advers;dres eux-mêmes , à M. Lamennais. Celui-ci a donné au monde le spectacle unique d'un prêtre abandonnant les croyances de son état sans en déserter les devoirs.
M. Lamennais est la dernière protestation contre l'autorité religieuse qui soit sortie des entrailles mêmes de l'Eglise; il clôt cette série de confesseurs qui, depuis et avant Jean Hus, aHirment dans le monde, à travers l'excommunication et le bûcher, la liberté d(! conscience.
Nous avons ex|ili(iui'' chez M. Lamennais l'évolution de la pensée religieuse ; un mot sur l'évolution de l'idée politique.
Quoique rallié au parti des souvenirs, par des sentiments de famille, M. Lamennais n'intervint pas directement, sous la Restauration, dans le mouvement des intrigues royalistes. Dans le Conservateur, dont il fut un des rédacteurs principaux, la besogne ayant été partagée entre les écrivains, M. Lamennais se traça lui-même la limite des questions re-
ligieuses. Quand du haut de son point de vue catholique, il lui arriva par hasard de faire des excursions rapides dans le domaine des attaires du jour, ce fut plutôt pour attaquer quepour défendre le gouvernement. M. Lamennais fut toute sa vie un homme d'o|iposition, dans la grande et généreuse acception du mot: le fond de son caractère breton était l'indépendance. S'il combattit alors le pouvoir d'une main et le libéralisme de l'autre, c'est que le libéralisme delà Restauration était [)lulôt le fantôme, l'ombre de la liberté, que la liberté même. La Révolution de 1830 se chargea de lui donner raison, en démontrant le néant de ces doctrines, rim|)uissance de ces hommes , qui avaient attaqué le gou-r vernement avec force , avec talent, et qui, investis , après 1830 , de l'autorité , recommencèrent l'œuvre de leurs prédécesseurs, la guerre aux libertés publiques.
Il y a dans les œuvres de M. Lamennais, un livre remarquable , en ce qu'il forme le lien entre les anciennes et les nouvelles opinions de l'auteur. Ce livre, qui parut en 1829, — Des progrès de la Ri-volulion , et de la yuerre contre l'Église,— montre bien que le philosophe n'avait pas attendu les événements pour se ranger à la cause du peuple. Que demandait alors M. Lamennais ? « Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation. » On voit que le programme adopté par lui , sous le gouvernement de la Restauration , était le même que celui qu'il réclama plus tard sous le gouvernement de 1830. Voici d'ailleurs, en quels termes clairs M. Lamennais annonçait un changement prochain dans la forme de l'État : « Trouverait-on, quelle quesoit la nature de ses opinions, un homme, un seul homme qui veuille ce qui est , et ne veuille que ce qui est? Jamais, au contraire, on n'aspira avec une si vive ardeur à un nouvel ordre de choses ; tout le monde l'appelle, c'est-à-dire, appelle, sans se l'avouer, une révolution. Oui, elle viendra... La France n'en sera pas l'unique théâtre; elle s'étendra partout où domine le libéralisme, soit comme doctrine, soit comme sentiment, et sous cette dernière forme, il est universel. » Il ne faut pas perdre de vue que ces lignes ])rophétiqucs ont été écrites sous le ministère Martignac , dans un moment où tous les chefs de l'opposition euxmêmes regardaient la monarchie léyiiime comme affermie pour toujours. Cependant , les événements allaient marcher. Le gouvernement des Rourbons s'avançait de jour en jour vers la catastrophe que M. Lamennais avait tant de fois prédite. «Oui, elle viendra, cette révolution.... » Elle est venue 1
La chute de Charles X contrista médiocrement l'ancien écrivain du Conservateur. Il y avait déjà longtemps que , d'ms sa pensée , il avait détaché les intérêts de la religion des intérêts du trône. M. Lamennais crut le moment favorable pour tenter une entreprise qu'il méditait dans le silence et la solitude de la Chênaie. Il avait souvent rêvé de diviser les deux pouvoirs et de les rendre indépendants l'un de l'autre : par la nature de ses iniluences, le gouvernement de Charles X était un obstacle à cette séparation ; aussi M. Lamennais le vit-il tomber sans regret. Connue prêtre, M. Lamennais s(! sentait blessé dans sa dignité de chrétien par la fiction d'un Etat protecteur; comme homme et connne philosophe , il s'avouait tout ce qu'avait de souverainement contraire à la liberté l'alliance de l'Église et de l'État.
Le clergé de France était loin de partager alors les sen-? liments du prêtre réformateur. La Révolution de 1830 ve-r nait d'ébranler une Église qui était appuyée sur les fonde-
ments du Irône déchu. Les regrets furent amers. La moitié de la foi des prêtres s'en alla par le chemin de Cherbourg. M. Lamennais regarda cette défaillance du clergé français avec un sourire de pitié. Que voulait-il? Détruire les racines du passé , l'attachement à la forme d'une monarchie absolue, le lien de l'autorité ecclésiastique et de l'autorité civile , en un mot , les restes de vieilles sympathies légitimistes, qui s'opposaient dans l'église à l'avènement des idées nouvelles, des progrès nouveaux, en suspendant Dieu à un bras de chair.
Cependant l'illusion du cle>'gé était évidente; la chute des institutions de 1815 était profonde , impossible à nier; ces institutions, l'Église les avait pourtant protégées de sa main sacrée, comme elle espérait bien elle-même en être couverte. Une tempête d'un jour avait bouleversé tout cela. Assis sur les débris du naufrage, quelques catholiques fervents, mais éclairés, à la tête desquels était toujours M. Lamennais, réfléchirent sur les causes d'une si grande ruine et sur les moyens de sauver ce qui pouvait encore être sauvé de leurs croyances. Ils ne virent alors de moyens de salut que dans une alliance de l'Église avec la liberté.
Il était clair que la haine du prêtre n'avait pas été étrangère à la Révolution de 1830. Le peuple qui, dans l'ivresse de la victoire , avait respecté les monuments de la ville et les propriétés publiques, avait châtié par la dévastation le palais de l'archevêque de Paris, qu'on accusait, non sans indices , d'avoir poussé la main de Charles X à signer les ordonnances. La déchéance du parti prêtre, du parti jésuite, était implicitement contenue dans celle de la monarchie de 1815. A quoi tenait cette haine contre le clergé ? A sa participation, durant le dernier règne, aux affaires de l'État. On ne lui pardonnait pas la protection qu'un gouvernementantipathique à la France lui avait accordée. Il s'était identifié aux attaques et aux justes rancunes dont la Restauration était l'objet, en s'identifiant à ses intérêts et à ses faveurs. M. Lamennais croyait donc lui donner un avis sage et inspiré par la foi, en l'engageant à refuser désormais toute alliance avec un gouvernement quel qu'il soit : de là, le conseil de renoncer à une protection calamiteusequi l'entraînait, avec la religion même, sur le terrain des agitations politiques.
M. Lamennais alla plus loin ; il dit aux prêtres : « Si vous aimez vraiment le Christ et sa doctrine , quittez tout pour le suivre. Comment voulez-vous annoncer aux autres hommes l'indépendance du monde , le désintéressement des richesses, l'amour de la croix, si vous dépendez vous-mêmes du traitement que l'État vous paie et des avantages qu'il vous accorde? Vous n'avez que faire des honneurs et des dignités de l'ordre temporel? Laissez là ces chaînes dorées dont on charge vos vanités séduites, ces faveurs avilissantes auxquelles vous vendez votre âme. Apôtres du Charpentier, retrempez-vous dans cette pauvreté féconde qui a régénéré l'univers, il y a dix-huit siècles. Dites, prenez-vous donc Dieu pour un avare ou pour un voleur, que vous croyez lui être agréables en accumulant l'or dans vos temples, dans vos maisons et vos sacristies ?» — Ce langage du désintéressement et de l'abnégation des biens matériels acheva de perdre M. Lamennais dans l'esprit de l'Église. Tant qu'il n'avait touché qu'à des opinions , on le laissa faire, sans l'approuver; on l'écouta même, malgré ses détracteurs, avec une sympathie évidente ; mais du jour où il voulut toucher aux intérêts matériels, oh I alors, le clergé français fit comme ce jeune homme de l'Évangile , qui aimait Jésus , et qui , ne
voulant pas vendre ses biens pour le suivre, s'en alla triste.
Cependant les doctrines que M. Lamennais avait prêchées dans ses livres, il résolut de les prêcher maintenant dans un journal, l'Avenir. Autour de ce journal se rangèrent, le lendemain de 1830 , les catholiques jeunes et prévoyants qui Sentaient le besoin de régénérer les vieilles institutions dans l'esprit nouveau. Séparation radicale de l'Église et de l'Etat, suppression du budget ecclésiastique ; tel fut, en deux mots, le programme de V Avenir. « Le pouvoir, disait-on, placé en dehors de toutes les communions, n'exerce aucune autorité sur elles, comme il n'entend pas que ces communions en exercent aucune sur lui-même... De même , qu'il ne peut y avoir aujourd'hui rien de religieux dans la politique , il ne peut y avoir rien de politique dans la religion... La religion, sa force est dans la conscience des peuples , et non dans l'appui des gouvernements. Elle ne redoute de la part de ceux-ci que leur dangereuse protection ; car le bras qui s'étend pour la défendre, s'efforce presque toujours de l'asseivir. Toute intervention de la force dans la grande lutte intellectuelle qui agite le monde , tournerait nécessairement contre le catholicisme, soit qu'elle tendît, comme cela arriverait souvent, à étouffer la voix de ses défenseurs, soit qu'en appelant la contrainte au secours de la foi , elle soulevât contre lui les plus nobles sentiments du cœur humain, qu'irrite souvent en matièi'e de religion tout ce qui ressemble à de la violence .. Le seul moyen qui reste aux hommes d'État d'avoir une religion légale, c'est, d'avoir une religion payée. Ils sentent qu'au fond, le budget leur donne dans l'Église autant de pouvoir que le pape. » Tel est le programme auquel adhéraient alors M. le comte de Montaiembert, jeune homme qui donnait des espérances, M. Henri Lacordaire, et toute l'élite du jeune clergé français.
L'alliance intime de l'Eglise et de l'État, pendant toute la durée de la Restauration, avait confondu les haines politiques dans les haines religieuses. Ces haines ne s'arrêtèrent point ausacdel'archevèché, elles allèrent jusqu'aux croix de noséglises qu'elles abattirent. M. de Montalembert accusait alors de cette profanation, non le peujjle , mais le clergé lui-même qui, par une impure alliance, avait associé la religion à des intérêts qui lui sont étrangers : « Nous nous inclinons, écrivait-il le 21 février 1831, devant les jugements de Dieu; mais au milieu de ces ruines sacrées et l'œil encore errant sur la spoliation de nos églises , qu'il nous soit permis d'adresser quelques paroles de tristesse et d'avertissement à ceux qui partagent notre foi sans admettre toutes les conséquences que nous en tirons. — Aux uns nous ' dirons: hommes du passé, jusques à quand resterez-vous fidèles à votre délire, et persisterez vous à unir ce que Dieu a séparé? Quand cesserez-vous de trahir les nobles affections de votre cœur par une alliance qui ruine également les deux causes que vous servez? Vous l'avez voulu ; la fleur de lis a été accolée au crucifix et le peuple a protesté contre cette union par un saciilége. »
Et c'est ce même M. de Montalembert qui, après avoir renoncé à l'indépendance de l'Eglise etde l'État, après avoir appelé sur le chef du catholicisme une protection qu'il déclarait alors dangereuse ciimpie, veut, aujourd'hui, rendre le repos du dimanche obligatoire 1 M. de Montalembert attirerait par cette contrainte sur le dimanche la même protestation que les prêtres qu'il accusait alors d'être les vrais auteurs de la journée du 20 janvier 1832 avaient attirée sur la croix de Jésus-Christ : il ferait rétablir la décade.
V Avenir eut une double lutte à soutenir, l'une contre le nouveau gouvernement qui, cherchant alors à retrouver les traces du gouvernement déchu , voulait renouer avec le clergé des intelligences politiques : l'autre contre le clergé lui-même qui, averti par une révolution, n'en persistait pas moins à vouloir étendre sur ses intérêts la main de l'Etat. Dans cette lutte M. de Montalembert suivait alors docilement la pensée de M. Lamennais ; on était seulement obligé de modérer çà et là l'ardeur démocratique de sa plume. En amis sincères des institutions catholiques, les rédacteurs de l'Auentr avaient reconnu que l'opposition religieuse, alors très forte, venait de la contrainte que le clergé avait imposée sous la Restauration à l'opinion publique. Ce sont les jésuites qui ont fait Voltaire; c'est la domination des prêtres qui a fait les athées.
Jamais œuvre ne fut plus courageusement soutenue que celle deV Avenir. S'il suffisait d'une volonté ardente, d'un génie puissant, d'un caractère indomptable et du concours de quelques écrivains détalent, pour faire entrer une idée dans le cœur des institutions anciennes. M. Lamennais eût alors changé la face de l'Eglise. On sait qu'il n'en fut rien. L'^luem'r, malgré l'éclat répandu sur les questions religieuses, ne servit qu'à démontrer l'impuissance de l'Eglise à réformer les destinées sociales et à se réformer elle-même.
En rêvant l'alliance de l'Eglise et de la liberté, M. Lamennais (il le reconnut lui-même plus tard) avait caressé une chimère. Ce grand esprit s'était follement abandonné à une illusion puérile. Il y avait de l'inconséquence à supposer que la même institution religieuse put servir tour à lour de moule au principe d'autorité et au principe de liberté. M.Lamennais fut forcé de reconnaître après JeanHus, après Luther, après tant d'autres, que , pour prolester contre les tendances matérialistes de l'Eglise, il fallait se retirer d'elle. Il n'arriva pourtant à cette conclusion que par degrés.
Le vieux clergé ne cessait de soulever contre les doctrines nouvelles une tempête furieuse. Hérétique, le terrible mot n'était pas encore lâché, mais il était dans le cœur de tous les prêtres, hommes d'affaires , qui voyaient avec déscs- [)oir M. Lamennais saper la base de l'autorité civile, sur laquelle ils trav.iillaient à reconstruire l'Eglise, après 1830. M. Lamennais tourna alors les yeu.v vers Rome. Par une autre inconséquence, bien faite jxjur nous éclairer sur l'aveuglement des plus beaux génies , M. Lamennais avait longtemps cru que le chef de l'autorité spirituelle pouvait se faire le promoteur des réformes dont l'Eglise avait besoin, prendre les peuples et leurs libertés sous sa tutelle, initier enfin le mieux monde aux clartés de l'esprit nouveau. Par un effort violent de son intelligence hardie, il avait un instant allié les idées libérales et démocratiques aux tendances ultramontaines. Cette erreur devait être châtiée; elle le fut. Comme les pèlerins du moyen-àge, M. Lamennais partit pour Rome, emportant avec lui le bagage de ses doctrines; mais Rome n'était plus que la ville des sépulcres. Après bien des démarches, M. Lamennais obtint d'être reçu par lepape, qui évita de lui parler de l'objet de son voyage. Le spectre du Vatican se leva<lans sa robe blanche, pourvoir le pèlerin renommé qui venait demander justice à la ville sainte; et ce fut tout. M.Lamennais demandait une réponse; les tombeaux ne répondent pas. Que faire? Secouer sur la ville sainte, sur la ville muette, la poussière de ses vêtements et revenir en France? M. Lamennais revint.
Cependant, à son retour, il se trouva seul, seul contre tous. La censure de Rome, longtemps attendue par le clergé de cour, avait transpiré. Ce fut autour de M, Lamennais un mouvement de désertion fatale. Ses amis, ses collaborateurs de V Avenir s'étaient dispersés comme des brebis timides , voyant que le maître était frappé. Quelques-uns des plus intimes, ceux avec lesquels l'illustre écrivain avait partagé son œuvre, son toit, sa table, le renièrent, et dirent hautement à ceux qui leur parlaient de l'abbé Lamennais : — Adressez-vous à d'autres , nous ne connaissons pas cet homme , nescio hominem islum quem dicitis. — Et le coq ne chanta point pour eux.
La Chênaie , ce vieux château de Bretagne , où M. Lamennaisavait formé une pépinière de jeunes esprits dévoués au progrès et à la liberté, la Chênaie demeura abandonnée, avec ses grands arbres et sa tristesse cénobilique, image en cela de la solitude et de la mélancolie qui étaient dans le cœur du croyant. Le sacrifice devait être complet : M. Lamennais perdit, en ce temps-là, toute sa fortune. Il quitta seul, dénué, malade, il quitta pour n'y plus revenir cet antique château oîi erraient les ombres et les souvenirs de sa famille. Il devait passer par toutes les tribulations du peuple ; il devait souffrir pendant quelque temps de la pauvreté , je dirais presque de la faim (1), celui qui allait être bientôt une des voix les plus éloquentes de la démocratie.
On peut dire qu'à cette époque, l'abbé Lamennais mourut; car, c'est mourir que de renoncer en même temps aux croyances et aux illusions de toute sa vie, à Tamitié des siens, à la terre même sur laquelle on a marqué ses premiers pas, aux arbres qui ont grandi avec nous et dont les bruits mystérieux sont comme les voix de notre enfance , aux livres (2) , ces autres amis, dont la pensée nous tient au cœur. M. l'abbé de Lamennais mourut donc, mais ce fut pour renaître moralement sous'une forme nouvelle. Après avoir jeté les dépouilles de sa première existence religieuse et politique, il se fortifia dans cette épreuve qui élit abattu toute autre âme moins robuste que la sienne, et qui acheva au contraire de la retremper dans la vie même de son siècle, dans la vie future de l'humanité.
La perte que le clergé venait de faire était immense. Si l'Église était encore l'Église, c'est-à-dire la société des intelligences, M. Lamennais eût été pape. A quoi bon? Pour peu qu'on repasse sur l'histoire un regard rapide, on reconnaît que les hommes supérieurs, ceux qui ont dominé leur siècle et les siècles à venir, n'ont presque jamais été revêtus extérieurement des insignes de la puissance. Le" génie est un dévoûmcnt ; s'il recevait sa récompense de son vivant dans les titres et les richesses qui entourent l'autorité aux yeux du monde, où serait le sacrifice? où serait le mérite d'être grand?— La vraie grandeur, c'est quelque ciiose d'àpre et de dénué , qui s'achète par le martyre de toutes les convoitises humaines ; c'est Jean-Baptiste avec un vêtement de poil de chameau, une ceinture de cuir autour des reins, des sauterelles, du miel sauvage pour nourriture, la solitude pour palais et les animaux du désert pour courtisans.
Deux ou trois fois , le chapeau de cardinal alla trouver M. Lamennais, au moment même où il allait se détacher de l'Église; il écarta ces honneurs d'une main sévère. Ce fut,
(1) M. Lamennais vivait alors avec quatre sous par jour.
(2) 11 avait été contraint de vendre sa bibliotlièquo.
bien fait : en se liant aux dignités de l'autel et du trône , M. Lamennais n'eût point acciù son autorité, il eût perdu laliberté deson esprit. Il semble que Jésus-Christ lui-même ait voulu frapper d'une dérision amère les hochets, et, si l'on ose ainsi dire, les travestissements de la grandeur humaine. Le libérateur des Juifs tend les mains au sceptre, mais c'est à un sceptre de roseau ; il revêt la pourpre comme les Césars; mais c'est un lambeau écarlate qu'on lui attache sur l'épaule, par moquerie; il accepte une couronne, mais c'est une couronne d'épines. Voilà comme le monde traite les représentants de l'autorité véritable , qui est dans le peuple.
Quoique méconnus, persécutés, mis à mort par les ministres du fait, les ministres de la parole n'en sont pas moins les maîtres de la société qui les renie, de leur propre caste qui les censure. Si les prêtres n'ont point condamné à mort M. Lamennais, s'ils n'ont point jeté ses cendres au vent, c'estqu'ils n'avaient plus la protection du bras séculier, c'est que la tolérance de nos mœurs s'opposait , en 1834. , à ce qu'on rétablît les tribunaux de l'inquisition , c'est que la Révolution de 89 avait clos l'ère sanglante des persécutions religieuses. Les chefs de l'Église ont suppléé par des ana- Ihèmes à la force matérielle dont ils jouissaient au concile de Constance, mais leurs anathèmes ont été impuissants. 'L'Avenir a laissé dans le clergé une trace profonde. O princes des prêtres ! vous avez beau fermer la porte des séminaires, la voix de l'Envoyé retentit jusque dans la cellule de vos Lévites ! Si vous alliez au fond, vous trouveriez les Paroles d'un Croyant , les Affaires de Rome , les Évangiles , cachés entre la paillasse et le matelas de leur couche. Ce n'est plus au dehors, c'est en vous-mêmes, c'est dans le cœur de vos disciples, qu'est le germe d'une réforme inévitable. Vous avez beau faire, celte réforme viendra, j'allais presque dire: elle est venue. En dépit de Rome, en dépit des évêques de France, les idées qui ont attiré sur V Avenir la grande colère de l'Église ne périront pas : ces idées ont germé.
Qu'aura donc été cet orage qui a laissé sur le grand chône la cicatrice de la foudre? Cet orage aura fécondé, en le renouvelant, le champ des idées religieuses.
M. Lamennais n'en avait pas fini avec la persécution; l'auteur du Livre du Peuple, de l'Esclavage moderne, du Pays et du gouvernement, était entré dans une voie qui devait le conduire en cour d'assises. Le bras séculier s'abaissa en effet sur lui ; on se demande si ce bras ne fut point guidé alors par les manœuvres combinées de l'autorité civile et ecclésiastique, qui avaient renoué depuis 1830 leurs rapports. M. Lamennais avait été ferme en face de l'Église ; il fut inébranlable en face de l'État. Nous devons à la prison politique l'honneur d'avoir connu M. Lamennais; qu'elle en suit louée! 11 faut avoir vu sous les barreaux cette tète énergique pour se faire une idée du caractère de l'homme, Ses cheveux raides et en désordre hérissent un front à pic; le nez est long et d'une ligne inflexible, le menton résolu ; les yeux, d'un gris bleu très pénétrant comme le ciel de la Bretagne, regardent par delà les objets mêmes , par delà l'horizon des choses créées, par delà le fini ; ils regardent dans l'idéal. Il y a de l'ironie dans les plis de ses joues creuses; mais cette ironie est tempérée par une bienveillance austère.
On a quelquefois accusé M. Lamennais d'avoir la soif du martyre. — Voilà du moins, on l'avouera, une ambition qui n'est pas très commune de notre temps. — Ce reproche ne
porte sur rien de sérieux. M. Lamennais n'a pas été chercher la persécution ni la douleur; c'est la douleur qui est venue à lui sous la forme de la maladie, de la prison, de l'abandon des siens. Celte souffrance n'est-elle pas d'ailleurs la condition nécessaire des changements qui modifient le sentiment du moi?... Pour que ce qui se trouve dans un grand cœur paraisse au dehors, — pensées nouvelles, sentiments cachés, — il faut que ce cœur soit ouvert par le glaive de l'angoisse et de la contradiction. Cela est surtout vrai des ré'ormateurs qui aspirent à la gloire d'améliorer le sort du genre humain. On n'enlève une souffrance du monde qu'en la prenant pour soi-même. Telle est la raison de cette tristesse et de cette langueur incurable qui accompagnent de siècle en siècle la recherche des moyens de perfectionnement.
M. Lamennais, en 1840, croyait bien qu'il ne verrait jamais le triomphe de la République. Il le croyait et il se résignait. Voltaire et Rousseau n'ont pas vu la Révolution française; les grands semeurs d'idées sèment pour un temps qu'ils ne connaîtront pas. Presque toujours ils laissent leurs os sur la lisière de la terre promise Vivants ou morts, les destinées du monde ne s'en dénouent pas moins sans eux, mais par eux. La parole est une fille qui n'a plus besoin que son père soit là pour grandir.
Dans les années qui précédèrent la révolution de 184-8, M. Lamennais s'était déclaré contre toutes les écoles socialistes. Cette forte mais étroite intelligence se raidissait contre le nouveau mouvement de l'humanité, comme autrefois elle s'était raidie contre la liberté religieuse et politique, dont l'auteur de VEssai était devenu, avec le temps et la réflexion, un des plus éminents défenseurs. Cette haine des idées sociales qui prenait sa source dans un sentiment tout personnel nous fit craindre, après 1848, que M. Lamennais ne passât droit à l'ennemi. Nous devons le dire, la conduite de M. Lamennais, dans les premiers temps qui suivirent la révolution du 24- février, nous inquiéta. Ses attaques amères à l'adresse de certains hommes et de certains systèmes, nous firent redouter un instant que cet écrivain n'eût épuisé ses forces pour le progrès dans la lutte qu'il avait soutenue contre la monarchie. Quoique rédigé dans un sentiment élevé, le Peuple conslituant fit du mal, en divisant le parti républicain, et en signalant aux défiances de la multitude les hommes qui voulaient pousser la révolution vers ses véritables conséquences : le bien-être et l'affranchissement des travailleurs. Un instant, M. Lamennais donna des gages à la réaction du National, qui s'en empara et qui se servit de son autorité pour combattre les socialistes dans les élections. Les événements de juin 1848 rouvrirent les yeux du sincère vieillard, que ses préventions avaient fourvoyé»: il vit où l'on conduisait la France, et se révolta contre la main qui la dirigeait : il était trop tard.
La place de M. Lamennais est surtout marquée dans la philosophie, où il a fait révolution. Il doit à son divorce de l'Église romaine cette révélation du monde extérieur dont nous avons reconnu les premières atteintes chez Jordano Bruno, et chez les autres penseurs du xvi^ siècle qui avaient rompu avec le catholicisme. D'après le dogme catholique, la terre fut condamnée en naissant : la nature doit passer devant les enfants de Dieu la têle couverte d'un voile comme les grands criminels de lèse-majesté sur lesquels la justice humaine jetait autrefois la sentence de mort et l'anatlième; on ne doit pas même la regarder. En lompant avec ces
croyances farouches, M. Lamennais, déjà vieux, retrouva, dans un coin de son cœur, les yeux du souvenir pour le ciel demi-bleu de sa chère Bretagne. Il découvrit, si Ton ose ainsi dire, ce qui lui avait été dérobé jusque-là sous l'impénétrable voile du spiritualisme chrétien, il découvrit le soleil, la pluie, les feuilles, il entendit le chant de l'oiseau sauvage au boni de la mer. Ce sentiment du monde extérieur, tout nouveau chez lui, modifia ses pensées sur la matière et sur la création, sans toutefois le conduire jusqu'au panthéisme.
Le moment est venu de dire un dernier mot sur l'homme, après avoir parlé du philosophe et de l'écrivain politique. — Samson avait, dit-on, le secret de sa force dans les cheveux; si l'on nous demandait où réside la force morale de ■*^ M. Lamennais, nous répondiions : dans son cœur. Ce prêtre a beaucoup aimé; il a aimé la vérité d'abord, le peuple, ses amis, SCS ennemis même, car il n'a rien négligé pour les instruire et pour les châtier. M. Lamennais a pour l'humanité, si chargée de misères et de faiblesses, de sottises et d'injustices, une afteclion amère. Esprit mobile, caractère indomptable , imagination violente mais alarmée, cœur tendre mais défiant, combien il a dû souflVir de cette alliance rare de qualités et de défauts qui lui ont donné puissance sur l'esprit des multitudes ! Aucun autre que lui n'a remué, de 1833 à 18i8, les entrailles du peuple jusque dans ces profondeurs inconnues où germe la semence des révoluiions politiques et religieuses, c'est que ses propres entrailles étaient remuées, alors comme maintenant, d'un mal immense, le mal de l'avenir et du bien-être de l'humanité.
Les idées que M. Lamennais défendait en France avec sa plume, de généreux jeunes gens allaient les confesser en Italie par les armes et par leur mort. Nous voulons parler des frères Bandiera.
Atlilius et Emile Bandiera étaient nés à Venise. Fils du baron Bandiera, contre-amiral des forces navales autrichiennes, ils avaient pris du service dans la flotte. L'uniforme étranger pesa bien vite à leur noble cœur. Dès le second semestre de 18i2, Attilius écrivait de Smyrnc à Giuseppe Mazzini , une lettre signée d'un nom su|)posé , et où il lui révélait ses sentiments intimes. « Je suis Italien , homme de guerre et non proscrit. Je vais sur trente-trois ans. Je suis d'un physique quelque peu débile ; ardent de cœur, mais d'une apparence froide. Je crois en un Dieu, en une vie future cl dans le progrès du genre humain. Je m'accoutume dans mes pensées à regarder successivement à l'humanité, à la patrie, à la famille et à l'individu. Je maintins formement que la justice est la base de tout droit. D'où j'ai conclu, il y a déjà longtemps, que la cause de l'Italie n'est qu'une dépendance de la cause de l'humanité. Appuyé sur cette vérité incontestable , je me console des tristesses et de la dillieulté des temps, en songeant que servir l'une, c'est servir l'autre. . Plus je pense aux conditions de notre patrie, jilus je me persuadeque la voie la plus sûre pour émanciper l'Italie de l'état honteux où elle languit à cette heure est dans le manège ténébreux des conspirations 1). «Ces projets vagues roulaient alors dans la tête
(1) Nous avons entre tes mains uni' liri-ichnrf italinnnr , aiijonrrt'liui , fort rare, qui a pour titrf : Rirordi Dei fralelii Bandieraet Dei loro rompagni rfi marlirio en Colensa, edili da OiMcppe Maziini. CV'st un ciil^ qui écrit la vie des exilés, un martyr italien qui écrit la vi« Jes martyrs italiens.
des deux frères, qu'unissait un même amour de la liberté.
Ce qui nous paraît ici le plus digne de remarque , c'est l'invasion du sentiment religieux dans les idées politiques. Leiibéralismede la Restauration n'avait pas d'autres croyances que cellesde l'honneur national. Simple esprit critique, il n'inspirait à ses martyrs que la haine de l'étranger et des institutions qui gouvernaient la France. Les quatre sergents de la Rochelle moururent fièrement et bravement, mais sans élever leurs yeux au ciel ni leur cœur à l'humanité. Chez les frères d'Italie, c'est une autre chose. Derrière les opinions nationales des Bandiera, on entrevoit l'infini. I.a liberté n'est dans leur pensée qu'une des formes de Dieu. Les quatre sergents de la Rochelle avaient été les soldats d'une cause juste; les frères Bandiera se montrèrent les saints d'une régénération sociale et religieuse.
De pareils germes d'action ne tardent pas à mûrir, surtout quand ces geriîies sont fécondés par le cœur. Vers la fin de 1843, Attilius avait trouvé une forme à son entreprise. « Ma pensée serait, écrivait-il, de me constituer sur les lieux condottiere d'une bande politique , de me cacher dans les montagnes et de combattre là pour notre cause jusqu'à la mort. L'importance matérielle d'un tel acte serait, je le sais, assez faible, mais bien plus fort serait l'effet moral. Je porterais l'inquiétude dans l'àme de notre plus puissant oppresseur, je donnerais un éloquent exemple à tous ceux qui, comme moi , se trouvent liés par des serments absurdes et inadmissibles , et je fortifierais ainsi la confiance des nôtres, incertains surtout par leur manque de foi dans nos propres moyens et par l'idée exagérée qu'ils se font des forces ennemies. » Ce projet aventureux n'eut pas de suite, ou du moins cette suite fut différée par les événements.
Les exilés, amis des Bandiera, les exhortaient à modérer leur dévoiiment et à attendre. Cependant leur cœur impétueux se révoltait contre ces conseils et contre toutes les mesures délatoires. — Attendre quoi ? s'écriaient-ils ? —Attendez le printemps, répondaient les autres. — « Nous prenez-vous donc pour des végétaux? » demsndaient a leur tour nos impatients .soldats de la liberté, qui bouillaient d'en vcniraux mains. L'Autriche ne leur lai.ssa pas le temps d'exécuter cette fois aucune tentative sur l'Italie. Elle les fît surveiller par les agents de la police. Les auteurs du complot reconnurent bientôt eux-mêmes que leurs desseins étaient découverts : un traître les avait vendus. Emile et Attilius résolurent d'échapper par la fuite à une enquête redoutable. Un bâtiment les éloigna de cette terre natale, dovc non è chc liica. On n'emporte pas avec soi le soleil du pays; on n'emporte pas surtout avec soi la lumière du cœur : la patrie, c'est non-seulement la terre sur laquelle on ouvrit les yeux, mais c'est aussi la vieille mère, la femme et tout ce que l'on aime.
En fuyant à toutes voiles de cette terre chérie et désormais dangereuse, le cœur d'Attilius se retourna en effet vers les objets deson afl'ection. «Comment, s'écriait-il, comment soutiendront-elles celte ruine, ma mère et ma femme, créatures délicates , incapables sans doute de résister à de grandes douleurs. Ah 1 servir l'humanité et la ])alrie fut et sera toujours mon prenier désir, mais je dois avouer qu'il m'en coiUe beaucoup ..» Hélas .' le triste pressentiment d'Attilius ne lui mi'ntait pas tau moment où il écrivait ces mots, sa femme était morte.
Emile s'était renduàCorfou. Dans celle ville, l'attendaitla plus terrible des épreuve». La mère des Bandiera avait suivi
la Irace du plus jeune de ses fils. Elle venait lui proposer un accommodement. Legouvernementautrichien,alarmédela fermentation que le départ des deux Bandiera avait jetée dans la flotte, craignant la force de l'exemple et surtout la confiance que la découverte d'un élément national parmi les uniformes étrangers donneraitaux révolutionnaires italiens, cherchait à ramener nos deux fugitifs par des moyens de conciliation. Une entrevue pathétique eut donc lieu à Corfou, entre la mère qui voulait ramener son fils à Venise, et le fils qui résistait à sa mère. « J'ai la parole du gouvernement autrichien, disait cette femme vénérable: il le promet par ma bouche que tu ne seras pas poursuivi ; on m'a juré que tu serais réintégré dans ton grade, dans ta noblesse, dans tous tes honneurs civils et militaires. A cette nouvelle, j'ai cru, j'ai espéré, je suis partie. Me voici à tes pieds, moi, ta mère, qui le conjure de retourner dans ta patrie ! — Non, disait le fils ému par la nature , mais ferme dans sa conviction, non, le devoir m'ordonne de rester ici. La patrie est désirable sans doute; mais quandjememettrai en marchepour la revoir, ce ne sera point pour y vivre d'une vie ignominieuse, ce sera pour y mourir ! — Que parles-tu de mourir? J'ai ton sauf-conduit entre les mains. — Mon sauf-conduit en Italie est désormais à la pointe de mon épée 1 — Quille, enfant, ces idées folles qui l'entraînent à ta perte? N'as-tu point déjà abandonné les premiers serments? — On peut abandonner l'étendard d'un oppresseur; celui de la patrie , jamais I » A ces mots , la malheureuse mère éclate en reproches et en sanglots; elle nomme son fils un impie, un enfant dénaturé, un assassin, et ses larmes coulent. Elle •conjure son fils de lui arracher le glaive qu'elle a dans le cœur. Celui-ci, inébranlable, mais brisé, détournait tristement les yeux. — Cette lutte entre la nature et la religion a fourni à Pierre Corneille la matière d'un de ses plus beaux dialogues : la foi politique et sociale avait trouvé ici un autre Polyeucle.
Durant leur séjour à Corfou, les Bandiera reçurent le concours des amis qui venaient se joindre à eux. Dominico Moro, jeune homme de vingt-deux ans, oflicier de la Hotte autrichienne, ne tarda point à déserter le drapeau étranger pour suivre la fortune des deux frères d'armes. C'était une nature angélique, d'une intrépidité de lion et d'une docilité d'enfant amoureux. Ses amis lui appliquaient ce vers du Dante:
Biondo era e bello e di gentite aspelto.
Les autres étaient des Italiens de toute l'Italie, hommes de cœur qui n'avaient pu vivre dans l'air de la servitude. Il fut décidé que le point stratégique le plus favorable à l'exécution de leurs projets était l'extrémité delà péninsule. « C'est là , se disaient-ils, qu'il faut entamer la guerre. » L'énergie des populations, les hautes montagnes, les forêts creusées de fondrières, les exemples et les traditions nationales d'une autre époque, tout semblait en effet marquer la Calabre pour être le théâtre de leur entreprise aventureuse. Ils espéraient à l'aide de leur premier succès s'étendre dans la Sicile et dans les Abruzzes. Quelques amis, exilés comme eux, cherchèrent à les détourner par lettres de cette expédition isolée : « Attendez, leur écrivait-on, le réveil de l'esprit national , attendez du moins un mouvement qui réunisse toutes les forces insurrectionnelles de l'Italie. » Les Bandiera rejetèrent les conseils de la pru- '
dence. Leur erreur, si erreur il y eut, fut de croire trouver dans la population de leur pays les idées et les nobles sentiments qu'ils avaient dans le cœur. Ils ne se dissimulaient pas les obstacles et les dangers d'une telle lutte à main armée contre des forces organisées, contre un gouvernement debout; mais la fatalité du dévoûment les poussait. « Addio dutique, écrivait le plus jeune des deux frères à Mazzini; e se fosse per sempre, per sempre addio! » Ce fut en effet pour toujours.
Ils partirent. Dans la nuit du 12 au 13 juillet, la mer reçut nos sublimes aventuriers. Ils savaient qu'ils allaient à la mort et ils allaient : après quatre jours de traversée, ils débarquèrent à l'embouchure du fleuve Neto et ils pénétrèrent dans les forêts. Leur intention était d'éviter toute rencontre et d'apparaître subitement en armes devant les murs de Cozense. Ils auraient alors engagé la lutte en cherchant à délivrer les prisonniers politiques qui étalent nombreux dans les prisons de la ville ; mais , comme on s'y attend sans doute, le gouvernement autrichien avait été prévenu de leur descente. Durant leur séjour à Corfou, les frères Bandiera avaient été épiés , surveillés et trahis. Après trois jours de marche à travers les bois et les fondrières, ils ne tardèrent point à se voir enveloppés par des forces militaires si imposantes que le combat devenait inutile. Ils combattirent pourtant : la lutte fut inégale , mais très vive. Les malheureux insurgés succombèrent au nombre; blessés et enchaînés, ils furent traînés à Cozense pour être jugés. C'est assez dire le sort qui les attendait.
On croyait que l'archiduc Frédéric, frère de la reine de Naples, condisciple et ancien caniai'ade de guerre d'Emile Bandiera, s'emploierait du moins à obtenir la grâce des deux frères. Vain espoir ! On avait compté sans les vengeances politiques qui font taire dans le cœur des princes tous les sentiments de la nature et de l'amilié.
Le jour fatal arriva, nous ne changerons rien au récit d'un témoin oculaire, d'un Italien qui nous a dit dans sa langue les derniers moments de ses frères politiques. Le 25 juillet àcinq heures dumalin, Atlilio etEmilio Bandiera, Nicola Kicciotti , Dominico Moro, Anacharsi Nardi, Giovanni Venerucci , Giacomo Rocca, Dominico Lupatelli et Francesco Berti, ancien soldat blanchi dans les batailles de Napoléon, furent réveillés pour le grand sommeil. Ils dormaient! Avertis par le geôlier, ils s'habillèrent avec soin et autant que possible avec élégance, comme s'ils se fussent préparés à une cérémonie religieuse. Un prêtre vint pour les confesser; ils refusèrent doucementson ministère : « Ayant, dirent-ils, pratiqué la loi de l'Évangile, et ayant cherché à la propager au prix de notre sangparmi lesenfants du Christ, nous espérons être recommandés à Dieu, plutôt par nos propres mérites que par vos paroles. Prêtre du Rédempteur, nous vous exhortons à réserver cette parole évangélique pour prêcher à nos frères opprimés en Jésus Christ la religion de la liberté et de l'égalité. » Cela dit, ils se mirent en marche avecun visage serein, et discoururent enti'e eux jusqu'au lieu de l'exécution. Atlilio était d'une taille élevée; if avait le front chauve, le visage sérieux, les manières graves; on eijt dit un prêtre, non tel que le prêtre est aujourd'hui, dit Mazzini, mais tel qu'il sera un jour. Arrivés au lieu de l'exécution, les soldats firent halte et chargèrent leurs armes. Les condamnés leur reconnnandèrent iVépanjner la télé faite à l'image de Dieu. Quelques spectateurs peu nombreux, mais
émus, regardaient le dénoûment de ce triste drame. Un officier commanda le feu; les Bandiera et leurs compagnons s'écrièrent : « Vive l'Itulie ! » et ils tombèrent morts.
Partout où l'humanité jette un cri, la France dresse une pieire. Les Bandiera ont aujourd'hui leur monument, non sous le ciel ingrat de leur patrie, mais dans celte France hospitalière qui recueille sur son sein les exilés et les ombres des martyrs. L'artiste a représenté l'Italie couronnée d'épines qui allume le flambeau de la vengeance à l'urne cinéraire des victimes de Cozense. Sur cette urne qui jette des flammes, il a gravé ces mots du poète latin : nostris ex ossibus ttllor. Sur le piédestal qui soutient l'urne figure cette louve nourricière qui allaita de ses fauves mamelles les fondateurs de Rome , comme pour rappeler à leur origine les Italiens de nos jours, ces Romains dégénérés. .Vu-dessus , l'artiste a tracé ces mots : « 25 lugio 184-4, FenUnando re. » Cette inscri|)tion nous a fait souvenir du Dante; quand le poète de l'enfer veut faire jusiice d'un ennemi public, il le damne pour l'éternité dans ses rimes. Le sculpteur David a fait de même; il a gravé dans le bronze le nom du roi Ferdinand à côté de ceux des Bandiera, sachant bien que l'innocence des victimes fait l'opprobre éternelle de leurs bourreaux. —Tuez! tuez! tyrans de rilalie, il se rencontrera toujours en France un artiste indépendant qui recueillera dans un monument funèbre le souvenir des hommes morls pour la liberté, et qui y attachera votre nom; il se rencontrera toujours des cœurs pour protester contre voire infâme domination et des bras pour la combattre!
La mort des sergents de la Rochelle avait crié vengeance : la vengeance est accourue. La vôtre viendra, ô Italiens ! Elle estdéjàvenueen 1848: lamortdesfrèresBandieraaétéla préface de laRévolution romaine. Grâce â la protection que le gouvernement français a donnée à l'Aulriche et au Saint- Siège, cette Révolution a été étouH'ée; mais le sang des Bandiera et <les autres révolutionnaires italiens n'est pas perdu ; mais le sangdes martyrs est lasemence des hommes libres. Le grand jour de la délivrance approche !
Dans la revue très rapide des dix-huit années qui de 1830 à 1848 ont vu naître, grandir et tomber le gouvernement de la classe moyenne, nous avons laissé derrière nous des hommes qui ont vaillamment porté le drapeau de l'opposition. Nous ne parlerons pas cette fois des vivants. Nous ne parlerons ni de Raspail, ni de Kersausie, ni de Blanqui, ni de Flotte, ni de Barbes, ni de tous ceux qui, par leurs souffrances, leurs talents ou leur courage moral ont été les précurseurs du 24 février et immédiatement ses victimes. Ce livre-ci, nous l'avons dit déjà, appartient aux morts.
Les vivants auront leur tour; mais quand on traite du passé il faut rester dans le [)assé. Nous ne comprenons pas l'alliance des noms qui ont reçu la consécration de la tombe avec les noms de ceux qui luttent encore, ou qui mûrissent sous les verrous. Les uns ont dit leur dernier mot, les autres pas; nous n'avons fait à cette règle qu'une exception dont tout le monde comprend le motif; elle a été en faveur de M. Lamennais.
Il est pourtant impossible d'arriver au 24 février sans jeter un coup d'ceil sur ce sombre Mont-Sainl-.Michcl que le gouvernement de 1h30 avait mis comme un rempart entre la révolution et le Irone constitutionnel. Une plage désolée (jue l'Océan dispute à la terre et la terre ii l'Océan ; des constructions séculaires assises sur un rocher nu ; un
bâtiment moitié forteresse, moitié couvent, moitié prison; un triste royaume du silence; des lieux sinistres oii l'homme est inconnu à l'homme qui habite le même toit; un morne système cellulaire qui rend fou; tout un luxe de fer et de pierre destiné à séparer le cœur humain de la nature, de la liberté, des plus tendres et des plus délicates affections de la famille; des instruments de torture renouvelés de l'Inquisition; un système d'homicide à froid; des cachots pleins de ténèbres oii l'on étouffe; des loges d'animaux sauvages construites de manière à confisquer la vue, le mouvement, l'air, la pensée; une volonté arbitraire qui fait de l'homme enfermé une chose , le souffre - douleur des geôliers, la propriété des murs qui l'enceignent; tel était, en 1840, ce fatal Mont-Saint-Michel, oti tant de martyrs de la liberté ont répandu leur vie goutte à goutte depuis ce gazetier de Hollande, dont les rats venaient ronger les pieds dans sa cage de bois , jusqu'aux prisonniers de Louis-Philippe. Monstre de pierre, toi qui as bu les larmes des captifs, qui as dévoré l'âme et la chair des martyrs, comment se fait-il qu'après le 24 février, on ne t'ait point démoli? Comment se fait-il qu'on n'ait pas jeté à la mer les ruines maudites? La liberté n'est pas conquise, tant que les prisons d'État seront debout. Il faudra les renverser et en jeter la clé dans l'abîme, quand on voudra qu'elles ne s'emplissent plus des douleurs du peuple. Si, en 89, la Révolution n'eût pas détruit la Bastille, la Bastille eût absorbé la révolution.
Il faut pourtant que je vous passe en revue, vous fous dont la mort a été un appel à la République. — Carrel : celui-là ne fut pas un chef de doctrine, ce ne fut qu'un chef de parti. Esprit sombre, entier, cet homme, dont l'influence fut fatale à la monarchie de 1830, aurait été un obstacle au mouvement démocratique, si la révolution eût éclaté, lui vivant. D'idée organisatrice, aucune; de sympathie pour les classes laborieuses, aucune; d'intelligence des faits sociaux, aucune. Il avait au contraire la haine et la défiance des masses. Homme du passé, il croyait à la force, au gouvernement, aux armées. Le système des fortifications de Paris l'eût séduit; l'état de siège eût trouvé en lui, après 1848, un de ses plus zélés partisans; il aurait voulu constituer une république militaire et bourgeoise, avec le canon pour argument et la classe moyenne pour rempart. Carrel eut pourtant deux beaux moments dans sa vie : — Quand, en face de la chambre des pairs, devant les juges cloués sur leurs bancs par le remords et l'effroi , il osa caractériser le jugement du maréchal Ney comme l'apprécie l'histoire ; — quand, dans le National, il soutenait la cause de la liberté individuelle contre notre inique système d'arrestation préventive. Ce n'était plus un écrivain, un journaliste, c'était le droit incarné dans un homme qui, le pistolet au point, défiait l'arbitraire d'un gouvernement et les brutalités de la police. Sa mort fut une conséquence de sa vie. Homme de lutte, il devait périr dans une bataille ou dans un duel. Nous n'appuierons pas ici sur les motifs de de ce duel, il en est de cachés, que le linceul couvre aujourd'hui de ses plis, et que nous ne voulons pas découvrir; il en est d'autres que nous blâmons. En défendant le journal à quatre-vingts francs contre le journal à quarante, le républicain Carrel s'opposait à la révolution du bon marché, c'est-à-dire à la démocratie de l'intelligence. Le Xalional s'était fait borne. Il était alors regrettable pour le grand parti de l'opposition qu'un homme comme Carrel
allât verser son sang contre ses propres doctrines, ou pour mieux dire, contre les doctrines de sa cause. Sur le terrain, les rôles se trouvaient évidemment changés : le progrès était représenté , dans cette question-là du moins , par M. de Girardin, et la résistance par Carrel.
Carrel fut pleuré par tous ceux qui regardaient le gouvernement de Louis-Philippe comme un obstacle au développement des libertés publiques. Si le jeune parti républicain lui refusait sa confiance, nul du moins ne contestait son courage, ni l'élévation de son caractère, ni les services qu'il avait rendus au pays, en s'opposant à la marche rétrograde du nouveau règne. Sa mort fut à ce point de vue, mais à ce point de vue seulement, un deuil populaire. On ne sait point assez quelle action ont sur les sentiments de la multitude ces cérémonies funèbres. Dans le cimetière de Saint-Mandé, devant une fosse ouverte, les larmes tombèrent, mais brûlantes, mais pareilles à ces gouttes d'eau qui annoncent l'approche de l'orage.
Les cercueils de la démocratie défilèrent, aujourd'hui Garnier-Pagès, demain Godefroy Cavaignac. Le parallèle de Godefroy et de son frère appartient à l'histoire de la révolution de 1848 : nous le réservons.
Deux hommes se disputaient alors, dans deux journaux, le National et le Journal du Peuple, l'honneur de diriger ce qu'on nommait déjà le parti républicain et le parti démocratique : c'étaient M. Marrast et Godefroy Cavaignac. Le caractère du premier ne nous inspire ni estime ni sympathie. Il est cependant curieux de trouver l'éloge d'un rival dansla bouche d'un rival. Void ce qu'écrivait, en 1846, M. Marrast, sur une fosse toute fraîchement remuée : « Ce « que Godefroy a fait, non plus par les idées, mais par les « bras, pour réaliser son opinion, est une histoire toute « palpitante encore; ce qu'il a souflert et dans le combat « et après le combat, dans ces quinze années de lutte sans « repos, les dures épreuves de la calomnie, de la prison, « de l'exil, bien peu le savent, et Ton ne saurait écrire « cette biographie intime, composée de toutes les sensa- « tions qui viennent secouer, aigrir ou meurtrir l'âme la o plus accessible à la joie comme à la douleur. Les tris- « tesses que cause la patrie absente sont incompréhensibles « pour quiconque ne les a pas ressenties : celles de Gode- « froy s'accrurent encore par le chagrin infini que lui causa « la mort de sa jeune sœur, dont il lui fut défendu de « fermer les yeux. Personne n'éprouvait plus que lui les « doux sentiments delà famille: sa mère, .son père, sa sœur, « étaient l'objet d'un culte auquel il ne préférait rien que « celui de la patrie. »
Quand on songe que l'homme qui a écrit sur Godefroy Cavaignac ces lignes touchantes est le même qui, après 18i8. devenu un des membres de l'autorité nouvelle, a imposé à tant d'autres de ses frères les épreuves de la ealonmie, la prison, les (rislesses que cause la patrie absente, on est pris d'une grande mélancolie. A quoi bon détruire les mauvais gouvernements, si en changeant les hommes nous ne faisons que changer les proscripteurs?
Godefroy Cavaignac venait de succombera l'âge de 43 ans. Quelques amis s'empressèrent autour de son lit de mort et autour de sa fosse. Il faut le reconnaître, à cette époque, les plus croyants, dans le parti républicain, avaient ajourné leurs desseins à la mort de Louis-Philippe. On se résignait à attendre ce moment d'universelle émotion. Les funérailles de Godefroy Cavaignac furent mornes. Le devoir, non l'es-
pérance, suivit ses tristes restes. Qui se fût douté alors que quelques années plus tard le frère de ce même Cavaignac, héritant de son nom républicain, ferait... — Mais nous avons promis de ne point anticiper sur les événements de 1848. En vérité, quand je repasse un sérieux coup d'œil sur les pertes que fit le parti républicain de 1830 à 1848, je ne sais si je dois m'affliger ou me réjouir; apiès tout, ces citoyens ils ont bien fait de mourir ! Ils n'ont pas vu la trahison des hommes qui avaient juré de défendre l'honneur national ; ils n'ontpas vu la guerre civile, fomentée par la main des royalistes, ensanglanter nos rues ; ils n'ont pas vu la République tomber aux mains de ses ennemis; ils n'ont pas vu les exils , les emprisonnements, les transportations de leurs frères; ils n'ont pas vu les peuples replongés dans la servitude ; ils n'ont pas vu l'Italie, la Pologne, la Hongrie assises sur des tombes; eux-mêmes, ils n'ont point renoncé aux convictions de toute une vie pour pactiser, ne fût-ce que quelques jours, avec la contre-révolution!... Heureux les morts!
A côté des hommes politiques, tombaientsousles flèches de la misère et de la persécution, ou mieux encore sous les traits de l'indifférence et de l'oubli, de généreux ouvriers de l'intelligence. Par le gouvernement qui courait alors, gouvernement d'industriels et de banquiers, le sort des hommes de lettres, des poètes, des artistes, était déplorable. Aujourd'hui , c'est Hégésippe Moreau qui redemande à Dieu le morceau de pain qu'il émiettait aux oiseaux sur les bords de laVoulzie; ce pain. Dieu ne le lui rendit pas; le drap de l'hôpital couvrit les membres amaigris et inanimés du poète martyr. Demain, c'est Bertaud, Chaudesaigues, Flora Tristan qui passent, dépouilles glacées, sous notre ciel sans foi.
Le boisseau des intérêts matériels avait éteint la lumière des idées religieuses et morales (1).
L'ancien parti libéral avait passé dix-huit ans à avoir peur ■* de la révolution qu'il avait faite en 1830 ; c'est cette défiance qui, de faute en faute, de terreur en terreur, l'a précipité dans le naufrage de 1848. Le parti républicain, nous l'avons dit, avait ajourné ses espérances à la mort du roi. Louis- Philippe fit mieux que de mourir ; il tomba.
Faut-il indiquer ici les causes immédiates qui préparèrent le 24 février? Les procès et les condamnations politiques, le mouvement réformiste des banquets, la suspension du cours d'Edgard Quinet, l'histoire et le cours de Michelet sur la Révolution française, VHistoire des Girotidins, les nombreuses brochures politiques et socialistes, l'impopularité ^ du ministère Guizot,la désafTection de la garde nationale, la détresse des classes ouvrières au milieu de la prospérité toujours croissante : plus que tout cela encore, l'entêtement d'une majorité qui, de plus en plus satisfaite, s'éloignait chaque jour de l'opinion du pays.
En constituant, après 1830, un pays légal, le gouvernement avait donné à l'opposition le droit et le moyen de constituer un pays révolutionnaire. È
(1 ; On ferait un véritable martyrologe de tous les j.Mines talents qui tombèrent alors comme des graines avortées au souffle desséctiant de leur siècle : nons citerons ces vers d'nne femme poète à une jeune fille poète que la mort avait enlevée :
Laurc lutta long'temps, usant ses jours dans l'ombre. Et puis quand elle vit dans l'avenir trop sombre Que son rêve d'amour ne devait pas lleurir, F.lle tourna la tête et se mit à mourir.
iS rm^IlLo U£ LA IJDJ^GEJf.
Les provocations ne manquaient pas. Le droit de réunion violé fournit le prétexte et, si l'on ose ainsi dire, le terrain sur lequel toutes les nuances de l'opposition se donnèrent rendez-vous. Louis-Philippe pesait sur l'honneur national, sur le progrès, sur la démocratie, sur les libertés publiques, il y avait dix-huit ans que la Révolution ciiculait dans les veines du pays; maisjusqu'ici, au mouvement comprimé des esprits il avait manqué un drapeau, une formule; désormais ce drapeau, cette formule, étaient trouvés : Réforme électorale.
Les chefs de l'opposition avaient donné au peuple un rendez-vous oii ils ne vinrent pas; à ce rendez-vous le peuple lui ne manqua point. Toutes les fois qu'il y a des libertés à conquérir, des droits à défendre; toutes les fois qu'il y a à vaincre ou à mourir, il est là !
Dans la nuit du 23 au 24 on promena des cadavres.
Le 2i février!... Ici, arrêtons-nous
Vous donnerai-je un regret ou un souvenir à vous qui êtes tombés dans cette lutte rapide? Nous en sommes presque réduits à envier le sort de nos frères qui sont morts en combattant la monarchie. Eux, du moins, ils se sont ensevelis dans leur espérance ; ils n'ont pas vu cette République si pure trahie par ses propres enfants, livrée aux satisfaits de la veille et aux confiants du lendemain ; ils n'ont pas vu la force d'expansion révolutionnaire comprimée en France et dans toute l'Europe par les mêmes mains qui avaient pesé en 1830 sur les conseils de la royauté ; ils n'ont pas vu la Pologne remise toute sanglante dans ses liens ; l'Italie abandonnée à son désespoir, l'Allemagne écrasée sous les yeux de la France immobile, la Hongrie étouffée dans les serres de la Russie; ils n'ont pas vu, ô pudeur! dos femmes déchirées par le fouet; ils n'ont pas vu Robert Blum tomber sous les balles des assassins; ils n'ont pas vu Dembenski, Kossuth, Bem, Mazzini, Garibaldi, Manin et tant d'autres demander à l'étranger un toit ou une tombe pour abriter leurs os; ils n'ont pas vu.... Oh! encore une fois heureux les morts du 23 février!
Les souffrants sont ceux qui vivent, ceux qui avaient cru, ceux qui avaient aimé. A ceux-là l'horreur du désenchantement, à ceux-là, mon Dieu ! le mal de l'àme ; à ceuxlà, comme au Christ dans le jardin des Oliviers, la sueur froide de l'agonie. Ils oni appelé la liberté et la liberté n'est l)as venue. Ah! quand je songe à nos espérances, le lendemain du 24 février! Il y avait pour nous dans la victoire du |)euple, le connu et l'inconnu, le fini et l'infini, l'alpha et l'oméga. Afl'ranchissement des classes ouvrières, réalisation de toutes les promesses faites par le clu'istianisme et par la philosophie à l'humanité; rayonnement de la fratwnité sur le monde par le développement du bienêtre; organisation du crédit; accroissement des forces humaines dans le sentiment du droit; développement de la conquête de l'intelligence sur la nature ; tout était contenu [)Our nous dans la Révolution de 1848. Le moyen d'arrêter alors cette Révolution dans sa marche ! Elle pariait par cent mille clubs, qui se répondaient d'une extrémité de la France à l'autre, et qui grossissaient ainsi d'écho en échoie bruit solennel de la pensée |)uLliqui'. Elle agissait par ses commissaires et ses délégués. L'enthousiasme du peuple, quesuiexcilaient encore les violentes pulsations du journalisme, communiquait une force ascendante aux convictions les plus tièdes. Et maintenant que reste-t-il?... les révolutionnaires du 24 février ressemblent , dans
leur désastre, aux derniers habitants d'un monde qui verraient avec une sourde inquiétude les étoiles s'éteindre une à une dans le ciel; ils contemplent autour d'eux d'un œil attristé les principes qui s'obscurcissent et qui s'effacent de moment en moment ; ils voient, avec un serrement de cœur indéfinissable, le monde politique livré au désordre des vieilles influences, et la société battue par une de ces tourmentes réactionnaires qui arrêtent tout.
Si meurtries que soient nos espérances, à Dieu ne plaise que nous regrettions ce que nous avons détruit. Nous jetterions iilutôt la poussière des morts au vent, nous frapperions plutôt le sein qui nous a nourris, nous dirions plutôt à Dieu : Tu as menti ! que nous n'insulterions au 24 février.
Une révolution marque dans la vie de l'humanité un progrès que rien ne saurait ensuite effacer. On peut combattre tant qu'on voudra les conséquences du 24 février; on peut retirer une à une en trois ans toutes les libertés que le peuple avait conquises en trois jours; on peut murer l'avenir en relevant les débris des privilèges et des vieilles doctrines que la secousse sociale avait renversés ; mais apiès"?... Nous avons vu dans l'histoire toute révolution comprimée éclater en une révolution nouvelle.
Nous ne rétractons aucune des promesses que le 24 février a faites en notre nom aux nations européennes. Nos espérances ont résisté comme nos convictions à l'épreuve des hommes et des choses ; elles sont désormais impérissables, ce qui n'est pas encore venu viendra. Tant que nous aurons la République, nous porterons haut nos fronts et nos cœurs. Or, cette République qu'on nous l'enlève, si on l'ose! Quoi ! dix-huit siècles de fièvre humaine : quoi! le dévoùment des martyrs, les victoires du peuple, le travail des générations nouvelles, ce que nos pères ont fait, ce qu'ils ont souffert, tout cela viendrait s'engloutir dans la fosse que creuse à la République une poignée de royalistes? Non cela n'est pas possible.
Au nom de tes enfants exilés, au nom de tes autres enfants plongés dans les prisons ou dans les bagnes, au nom des Français jetés sans jugement sur les sables de l'Afrique, au nom des citoyens morts sur la place })ublique, au nom des vivants qui souffrent et qui espèrent encore, nous te saluons, ô date glorieuse! ô 24 Février! jour oii naquit la République ! Vive la révolution, dùt-elle ensevelir dans son drapeau ledernier des révolutionnaires! vive la République, dùt-elle servir de linceul au dernier des républicains I |iourvu qu'elle ne meure pas, elle ! pourvu quelle secoue sa lumière sur les générations futures, nous inviterions encore les captifs, les blessés et les morts à crier du fond de leur tombeau : « Gloire, gloire au 24 février! »
Nous venons de faire à travers les siècles, à travers les croix, les gibets, les bûchers, les guerres civiles, un voyage qui attriste l'àme, mais qui doit nous rassurer sur le développement des destinées humaines. Ce monde si chargé de ténèbres, Dieu le couve et il ne le couve pas à petites ailes.
Los gouvernements, les nations, les partis s'organisent à cette heure pour une lutte suprême. Des forces énormes, des armées, dont le despotime dis[)0se seul, pressent nos frontières. Cela ne nl'elfraie pas beaucoup ; car je sais que derrière ces armées il y a des peuples.
Conmie l'écrivait dernièrement un homme remarquahle,'' exilé lui-même , M. Elliade, il n'y a que deux partis en Europe, la Révolution et la Russie.
Que seront les conséquences de cette nouvelle victoire
(car nous ne doutons pas un instant que les peuples ne triomphent)? Ce ne sera pas, cette fois de déplacer l'autorité d'un homme sur un autre, ce sera de remanier l'autorité même. Nous ne voulons pas détruire le gouvernement, nous voulons le mettre dans chaque homme, nous voulons que la souveraineté du peuple se couvre elle-même ; nous voulons que la nation s'administre par ses propres membres et ses propres forces ; nous voulons que les majorités n'absorbent plus l'action des minorités dans l'Etat. Alors seulement le règne de la liberté sera fondé.
A tous ceux qui appellent de leurs vœux, de leur foi, de leurs souffrances, cette ère nouvelle de l'humanité, nous dirons, avec les saints et les martyrs : Si vous voulez que le
règne de l'indépendance arrive, si vous voulez que la lumière se fasse, aimez ! — La liberté n'est dans le monde qu'un développement de l'amour.
Aimer! A quoi cela oblige-t-il? Jésus-Christ vous l'a dit, il y a dix-huit siècles : nul n'aime plus Dieu et l'humanité que celui qui donne sa vie pour ses frères.
Honneur donc à vous tous, morts obscurs, qui depuis le commencement du monde, méprisés ou inconnus, avez donné votre liberté ou votre vie pour déraciner une servitude, pour conquérir un droit, ou pour fonder dans l'ordre civil ou religieux une liberté nouvelle; à vos ombres toujours présentes dans l'humanité j'ai élevé de mes faibles mains ce monument, sur lequel j'écris en finissant:
Paris. — Imp. Lacour et Comp., rue St-Hyacinthe-St-Michel, 31, et rue Soufflet, 11.