I.E MONT SAINT-MICHEL
elle disposait dans les premiers temps de la Restauration, quand elle comptait;» peine quelques voix dans la chambre des députés; c'est pourtant grâce à ces huit ou dix voix éloquentes, c'est par le concours d'écrivains indomptables, c'est par le moyen des sociétés secrètes et des journaux que le sentiment du droit s'était formé, que l'opposition, faible d'abord, était parvenue à être une force réelle dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement. Toutefois, hâtons-nous de le dire, elle ne fût jamais arrivée à son but sans l'ébranlement de 1830 ; le jeu régulier des institutions constitutionnelles n'aurait jamais délivré la France de la domination temporelle du clergé ni de l'oligarchie des anciennes familles, car ces deux remparts du trône tenaient au trône même.
Pour les enlever, ces obstacles, il fallait déraciner la dynastie :
c'est dire qu'il fallait une révolution 1
L'histoire donne un continuel démenti à ces esprits timides et inconséquents qui veulent le progrès sans crise, le résultat politique ou social des révolutions sans les révolulions mêmes. Non, rien ne se serait fait dans le monde; l'esprit humain, l'esprit national en serait encore à ses premières luttes contre l'autorité de l'Église ou de l'État , sans ces emportements du courage et de la conscience , qui enlèvent en trois jours l'obstacle de trois siècles.
En 1830, les hommes qui dirigeaient l'opposition se tenaient presque tous cachés derrière le mouvement insurrectionnel : après avoir signé une protestation qui témoignait, il est vrai, de quelque courage , les principaux acteurs disparurent. M. Thiers avait fui ; nul n'osait prendre le commandement des forces irrégulières qui avaient engagé le feu contre les troupes royalistes. Dans le premier jour de cette lutte suprême qui décida du sort de la monarchie de 1815, dans cette éclatante revanche prise sur notre défaite de Waterloo, les ouvriers seuls montrèrent vraiment de l'abnégation et de l'héroïsme; la jeunesse, qui est peuple par le cœur, la jeunesse des écoles suivit , en l'excitant , l'émeute des faubourgs.
Députés, généraux, écrivains et journalistes, tout était
consterné. Un cri de surprise et de satisfaction s'éleva sur les boulevarts, quand on vit paraître en costume, monté sur son cheval, le général Dubourg, le premier, le seul, qui osât se mettre ostensiblement à la tête des forces populaires.
Si les balles dirigées contre le trône par cette multitude aux bras nus arrivèrent si bien à leur adresse, c'est que ces balles, il ne faut jamais l'oublier, étaient marquées du sang de Ney, du sang de Labédoyère, du sang des frères Faucher, du sang des sergents de la Rochelle, du sang de Berton, et de tant d'autres! — Oui, il y avait, ce jour-là, dans l'air de la ville, le souffle des morts qui conspiraient avec les vivants. Les révolutions portent dans leurs flancs les vengeances de tout ce qui souffre et de tout ce qui a souffert. Ceux que nous avons nommés, ceux que nous avons passés sous silence : Moulon-Duvernet, Chalgran, Caron, toutes les victimes de la Restauration, assistaient, dans le peuple, à la première décharge qui fut faite contre les Suisses.
Au fond, rien d'était moins révolutionnaire que le libéralisme; aussi le premier soin des chefs du mouvement fut-il de mettre leur conscience à l'abri derrière une excuse : Charles X a violé la Charte; en retirant la liberté qu'il avait jurée, il donne à la nation le droit de lui retirer son obéissance.
S'il faut dire notre pensée sans détour, il n'y avait dans ce langage ni courage, ni bonne foi Charles X, en profitant d'une porte dérobée que lui ouvrait l'article 14, pour sortir des embarrras oîj il se trouvait, avait it^erprété la Charte. Vous l'en blâmez : moi aussi; mais où en seriez vous, si, toutes les fois que l'autorité interprète le pacte fondamental, sous la monarchie ou sous la République, le peuple était aulorisé à faire une révolution? Par cette doctrine, qui était alors la vôtre, ô ancêtres du grand parti de l'ordre, ne venez-vous pas de réhabiliter le 13 juin , ne venez-vous pas de dire au peuple qu'il a mal fait de ne pas s'être soulevé après la loi du 31 mai !
Par une manœuvre plus habile que généreuse, le libéralisme avait mis Charles X dans la nécessité de recourir à un coup d'État. Il pouvait, dit-on, changer de ministère, il pouvait se jeter dans les bras de Casimir Périer, c'est-à-dire de la bourgeoisie. En parlant ainsi, on ne lient pas compte des difficultés très réelles qui naissent de certaines positions fausses. Renoncer au concours que lui apportaient la vieille aristocratie et le clergé, le gouvernement de Charles X ne le voulut pas, disons mieux, il ne le pouvait pas; la Restauration, sans les émigrés, sans les nrêires, sans la Sainte- Alliance, n'eût plus été la Restauration.
Dans cet état de choses, la révolution de 1830 n'a plus qu'un motif, mais celui-là, très réel et très légitime, c'est le droit qu'ont les nations de changer leur gouvernement, quand ce gouvernement devient un obstacle au progrès des idées, des mœurs et des libertés publiques. Le peuple, en 1830, a chassé Charles X, et je l'en loue, parce que Charles X était la personnification d'un ordre de choses sous lequel la France ne pouvait plus vivre.
Hors de là, je vous défie de trouver à la révolution de 1830 une base raisonnable. — Vous faites à Charles X un crime d'avoir rendu les ordonnances du 25 juillet 1830, et vous avez raison ; mais à l'appui de son coup d'État, Charles X invoquait la loi du salut public. Or, cette loi du salut public, anciens libéraux, ne l'invoquiez-vous pas vous-mêmes sous le gouvernement de Louis-Philippe? ne l'invoquez-
vous pas à cette heure sous la République pour suspendre l'action des lois?
Que Charles X se soit servi de la Charte pour détruire la Charte, c'est un tort; mais parmi ceux qui l'ont renversé, n'y en a-t-il pas qui voudraient aujourd'hui se servir de la Constitution pour détruire la Constitution?
Ne sortons donc pas de la vérité : en se masquant de la Charte, les chefs du mouvement libéral faisaient acte d'hypocrisie. Cette Charte de 1815, la plupart d'entre eux, et ils avaient bien raison , n'aspiraient déjà qu'à la briser. Le peuple, lui, n'avait pas recours à ces artifices, il prenait les Tuileries, parce qu'il est le peuple, c'est à-dire souverain; il brillait le trône de Charles X, parce que ce trône était un obstacle au développement de la raison et des libertés publiques; il effaçait dans toute la ville les fleurs de lis et les armes royales, parce que ces fleurs de lis et ces armes avaient été ramenées en France pur la main de l'étranger. Il tuait, en un mot, cette monarchie, parce qu'il n'avait pas été consulté pour la faire vivre.
Nous ne dirons rien de la lutte. Versons seulement des pleurs et des souvenirs sur les premières victimes qui tombèrent. Voici leurs noms : Farcy, Jennisson, Petit-Jean , Jeanne, Prosper, Fournier, Rougemont, Rodillon, Sebire, Benoît, Gautier, Vanneau, Widurer, François, d'Octon, Potlin , Nicoud, Nicol , Gravel , Emile, Humbert, Papu, chirurgien, Achille Piqueson. Je ne t'oublierai pas, Arcole, toi qui, percé de balles royalistes, voulus mourir enveloppé dans les plis du drapeau national ! Voici d'ailleurs un poète qui vient à mon secours pour te chanter :
Quel est-il ce guerrier suspendu dans les airs?
De son drapeau qu'il tient encore
U roule autour de lui le linceul tricolore.
Et disparait au milieu des éclairs.
Viens recueillir sa dernière parole.
Grande ombre de Napoléon !
C'est à toi de graver son nom
Sur les piliers du nouveau pont d'Arcole !
Mais à quoi bon nommer? La liberté n'a dans ces jourslà qu'un grand martyr anonyme : le peuple.
Ici s'arrête, à proprement parler , l'action de notre livre. Le reste appartient à des temps que nous nous proposons de traiter ailleurs avec des développements considérables (1). Quoi qu'il en soit , nous sommes convaincu d'avoir écrit dans cette histoire des Martyrs la véritable histoire de l'humanité. A la place des rois qui ont régné ( et dont le nom sert encore dans la plupart des livres d'étiquette au mouvement de leur siècle) , nous avons mis pour jalonner le terrain les hommes qui ont soutt'ert. 1830 rouvre l'ère des révolutions que 1815 avait cru fermer pour toujours; la lutte recommence, disons-mieux, elle continue. Si nous jetons en effet un regard rétrospectif sur la longue chaîne de siècles et d'événements que nous venons de traverser, nous reconnaîtrons que le genre humain , malgré les formes si diverses de son développement, n'a eu depuis les temps anciens qu'un but, la liberté; qu'un moyen de l'obtenir, le sacrifice.
(1) Nous publierons, quand le moment sera venu , une Histoire de la Bévululion de 1848 et des causes qui Vont préparée. Cet ouvrage , dont l'Histoire des Martyrs de la Liberté est en quelque sorte la préface, parlera des vivants ; ici nous n'avons vouln parler que des morts.
Cette loi est dure, qui le nie? Mais , c'est la loi. La souffrance cessera-t-elle un jour, d'être dans le monde, lu condition inséparable du progrès? Il faut Tespérer; à mesure que la liberté pénétrera dans les institutions sociales, elle élargira cette porte étroite par laquelle les idées nouvelles sont entrées jusqu'ici dans le monde toutes saignantes; elle abaissera les obstacles qui provoquent la nécessité de la lutte ; elle désarmera dans la ruine des privilèges la résistance des intérêts à toutes les réformes utiles; elle pacifiera les cœurs, en déracinant par la tolérance les superstitions serviles et haineuses. — Il en est de cela comme des révolutions de la nature ; à mesure qu'elles approchent du terme de la formation des choses, elles déposent ce caractère d'emportement et de violence qui distingue les premiers âges du globe et de l'humanité.
Nous ne croyons pas néanmoins que le dévoùment devienne jamais inutile : dans l'ordre physique , comme dans l'ordre moral, une certaine souffrance demeurera toujours attachée aux enfantements de l'humanité , seulement ce sera une souffrance mêlée de joie et de consolation, la souffrance de la mère qui sourit à travers ses larmes, car elle sent que le fruit de ses entrailles va naître.