‹ Histoire des Merovingiens, comprenant les règnes de Clovis ler, Clovis II, Dagobert et autres rois de FranceChapitre 9 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CLOVIS (48i).

Puissance et caractère de Clovis. — Conseils de saint Rcmy à ce prince. — Ses projets de conquêtes sur les Arraoriques. — Bataille de Soissons. — Défaite et mort de Syagrius, clitf des Arraoriques. — Le vase de Soissons. — Clovis lise sa résidence dans cette ville. — Sa prédilection pour l'Eglise. — Son mariage avec Clotilde. — Son gouvernement. — Invasion des Allemands. — Leur défaite à la bataille de Tolbiac. — Baptême de Clovis et de ses guerriers. — 11 est sacré à Rt-ims. — Miracle de la Sainte- Ampoule. — Guerre en Bourgogne. — Diflérends entre Clovis et Alaric. — Leur entrevue. — Guerre entre eux. — Leur combat singulier. — Danger de Clovis. — Défaite d'Alaric. — Clovis est aussi défait devant Arles. — Kouvelle victoire deTliéodoricsur Clovis. — Traité de paix. — Lettre aux évêqucs. — Diplôme d'Anastase en faveur du roi. — Prologue et extrait de la loi salique. — Fin sanguinaire du règne de Clovis. — Sa mort et celle de sainte Geneviève. — Retraite de Clotilde en Touraine.

issance et caractère

Lé'oRACLE des douze vautours de Romulus sem- Pui blait accompli, et la puissance du peuj)le-roi deciovis tombait au moment où le sort plaçait dans le

nord (le la Gaiilo, a la \vW de la (rihu vaillante des Francs saliens, un jeune roi à peine sorti de l'enfance. Clovis, âgé de quinze ans, régnait sur un territoire peu étendu : tous les pays conquis par la nation étaient partagés en plusieurs tribus indépendantes , et gouvernés par des j)rinces de sa famille; environ cinq mille guerriers, fiers et turbulens, composaient toute sa force : comme prince, il exerçait sur eux une autorité très bornée; comme général, son pouvoir dépendait de ses succès et des cliances de la fortune ; possesseur d'un étroit domaine, il n'avait d'autres richesses que les antiques trésors des Francs, la simplicité des mœurs, un courage indomptable et l'inviolable fidélité de ses leudes, ou compagnons d'armes dévoués à sa personne.

Jamais on ne vit un conquérant célèbre entrer dans sa carrière avec de si faibles moyens ; mais le sort des empires dépend plus du génie des hommes que de l'étendue des États et du nombre des guerriers. Le jeune chef d'une faible tribu de Sicambres changea le destin de la Gaule, parce qu'il était doué d'une âme forte, d'un vaste génie, d'une audace impétueuse et d'un esprit adroit : il seiid)lait réunir dans son caractère l'intiépidité léméraire d'un Franc, 1.1 prudence d'un Romain , la finesse artificieuse

GLOVIS. 5

d'un Grec, et la sanguinaire dureté d'un Carthaginois. Soumis aux lois dans le conseil national , despote au milieu de ses soldats, humble au pied des autels, rapide et terrible comme la foudre contre ses ennemis, circonspect et rusé dans sa politique, perfide et cruel avec les princes francs, rivaux jaloux de sa fortune, respectant habilement les coutumes de Germanie et les lois romaines, comme il était supérieur à son siècle, il le domina.

Quoique Clovis fût païen, on doit penser qu'il traitait avec tolérance la religion des Gaulois ou Romains qui vivaient dans le pavs soumis à sa domination , et qu'il montrait même quelque déférence à leurs évèques, personnages alors fort inlluens dans les Gaules. C'était assez l'usage des nations les plus barbares , puisqu'on A*it Attila lui-même s'arrêter dans sa course, délivrer lllalio de ses armes, et céder aux prières du pontife de Rome.

On peut croire aussi que Clovis, ainsi que c.msc.u .k-

a., , , . - , , , , saint Reniy

iildcric et lAlerovee, pour commander aveca<c,irince.

plus de facilité à ces nouveaux peuples, s'était revêtu du titre de maître de la milice romaine. C'est sans doute pour cette raison qu'au moment où sa naissance et le consentement des Francs lui décernèrent la couronne , snint Remy, évêque de Reims, crut pouvoii" lui don-

4 r.LOVis.

ner des conseils, et lui parler en ces termes,

clans une lettre que le temps nous a conservée.

Remjf évêcjiœ , a V illustre roi Clovisy niagnifiqiie par ses vertus.

(( Un bruit général, venu jusqu'à nous, nous » fail connaître que vous avez pris l'adminis- » tration des affaires militaires : je ne suis point » surpris de vous voir remplir les mêmes fonc- » tions que vos pères; répondez aux vues de » la Providence qui vous élève ; soyez modéré » dans votre pouvoir et juste dans vos hicn- » faits; montrez de la déférence aux pontifes, » et ne dédaignez pas leurs conseils; si vous » agissez de concert avec eux, vos peuples se- » ront plus heureux. ^lain tenez avec sagesse » votre discipline militaire; élevez vos compa- » gnons, mais n'opprimez personne; soulagez » les malheureux et nourrissez les orphelins » pour qu'ils puissent atteindre l'âge de vous » servir; ])ar-là vous ferez succéder l'affection » à la crainte. Que l'équité de vos jugemcns » préserve du pillage le faible et l'étranger. Ou- » vrez votre prétoire à tous, et que personne » n'en sorte mécontent. Vous possédez les biens M de votre père; s'ils vous servent à racheter » des captifs, que ce soit dans l'intention de » leur rendre la liberté; ne laissez point aper-

CLOYIS. 5

» cevoir aux étrangers, placés sous votre do- » mination, qu'ils sont d'une autre nation que )) la vôtre. Appelez à vos divertissemens vos » jeunes guerriers; mais n'admettez dans vos » conseils que les sénieurs (vieillards). Enfin, » si vous voulez obtenir une obéissance facile, » prouvez à tous que votre jeunesse est mûre » pour le commandement. »

Les historiens ont eardé le silence sur les sesprojcu

'-' ^ oc conque-

cinq premières années du rcr^ne de Clovis : il »" «"i^ •"

Al '-' Ainjonqucs.

les employa probablement à airermir son pouvoir, à comprimer des révoltes dans le pays de Tongres, à méditer et à mûrir ses grands desseins, et à s'informer des forces et de la situation des princes visigoths et bourguignons, qui occupaient alors la plus grande partie de la Gaule. Mais le premier but de son ambition fut nécessairement la conquête des Armoriques : cette contrée seule avait jusque-là résisté aux conquérans du Nord et de la Germanie : indépendante de fait, elle restait romaine de nom; des légions et des milices nombreuses la défendaient; et elle voyait à la tète de ses troupes Syagrius , comte de Soissons , fils du célèbre Égidius, nommé Gilon par les Francs.

Autrefois Égidius, élu roi par eux, s'était uni ensuite à Childéric pour la défense des Armoriques; leur accord fut si intime qu'on pcui

b CI.OVFS.

«liio (ju'ils irjjuaii'nt iMiscmhle : loui" mort rompif l'iilliance des tlcux ])t'uple8. Sya(ï;rius inéprisail renfance du nouveau roi des Francs, et , loin de partager son pouvoir avec lui, il espérait hériter de celui que son père avait exercé sur ces tribus belliqueuses.

Une lettre que lui (écrivit dans ce temps Sidonius, prouve l'ascendant que ce génér.al romain avait acquis sur les Barbares, dont la langue lui était familière : « Je ris beaucoup, » dit le poète romain, en voyant les Barbares » craindre de faire en votre présence des bar- » barismes dans leur propre langage ; leurs » sénieurs sont saisis d'étonnement en vous » voyant traduire si facilement leurs lettres. » Vous , ancien consulaire de Rome , vous êtes » le nouveau Solon des peuples du Nord : vous » discutez savamment leurs lois; nouvel Am- » phion pour eux, vous faites résonner sous » vos doigts leurs harpes et leurs instrumens à » trois cordes; et, quoique vous soyez Romain, » ils aiment, malgré la grossièreté de leurs » sens, à entendre votre voix; enfin ils vien- » nent apprendre de vous leur propre langue. »

Ciiildéric avait étendu ses États jusqu'à la Somme, d'autres disent jusqu'aux rives de la Seine. On sait par l'auteur de la vie de sainte Geneviève qu'il était même en(ré dans Paris.

u Ce prince, dit cet historien, était rempli de » vénération pour l'illustre vierge : voulant un » jour faire exécuter quelques criminels dans » Paris , il ordonna de fermer les portes de )) cette ville, dans la crainte que Geneviève n'y )) vint pour tenter de fléchir sa rigueur; mais » les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes ; la sainte » entra et obtint la grâce des condamnés. »

En séparant dans ce récit le fait du miracle , ce qu'il faut toujours faire quand on remonte au berceau des peuples, puisque tous ont leurs fables et leurs prodiges , on doit conclure que , si Childéric ne régna pas dans Paris, il y porta au moins ses armes.

Son alliance avec Égidius aplanissait pour lui toutes les didicultés : mais tout était changé ; Syagrius pouvait vouloir reprendre à un prince faible tout le pays que ses pères avaient enlevé à la Gaule. D'ailleurs cette nation des Francs se trouvait alors fort divisée : Sigebert régnait à Cologne sur l'une de leurs tribus; Ragnacaire à Cambrai ; Cararic, entre Terouenne et Boulogne; le pays de Tongres était en proie à la guerre civile ; et Syagrius ne voyait dans Clovis que le chef peu redoutable de quatre à cinq mille guerriers. Il pouvait compter avec vraisemblance sur une victoire facile, n'ayant à combattre qu'un rival si peu puissant; mais le

génie trompa tous les calculs de la politique.

Clovis, loin d'attenclre son ennemi, ose l'atlacpier; il sort de Tournai , lieu de sa résidence; les Francs approuvent avec acclamation son audace bellicpieuse ; Ragnacaire joint ses troupes aux siennes; Cararic, roi de Boulogne, de Terouennc et de Gand, le suit aussi; enfin ses forces furent encore augmentées par celles de Sigebert, roi de Cologne.

Les Francs entrèrent dans le territoire de la cité de Reims : on montrait encore du temps d'Hincmar, près deNoyon, quelques vestiges du chemin qu'ils suivirent : on l'appelait la chaussée des Barhares.

TaiaiUe Clovis défic audacicusement Syagrius, et lui

de Soissons. If. 1 • 1 1 • 1 1

propose de iixer le jour e^ le lieu du combat; le Romain l'accepte : les armées sont en présence ; la trompette sonne; les flèches volent des deux côtés. Le roi des Francs s'aperçoit que Cararic le trahit et reste immobile , probablement dans l'intention de se joindre au vainqueur pour dépouiller le vaincu ; son intrépidité alors le sauve du péril où l'exposait cette trahison ; il anime ses soldats de la voix et de l'exemple, et charge avec furie; la tactique des Romains cède à l'impétuosité des Francs; les légions sont enfoncées; Clovis renverse tout ce qui s'oppose à son passage; il s'ouvre avec

sa terrible francisque une sanglante et large route pour arriver à l'empire des Gaules. En Défaiteet

1 •* niorldeaya-

vain Syagrius veut rallier ses soldats; les Francs gjius^ chef profitent de leur désordre, les pressent, les "ques. poursuivent, et changent leur retraite en déroute. Syagrius fuit; Clovis le poursuit sans relâche, et le force à chercher au-delà de la Loire un asile chez le roi des \ isigoths *.

C'était le jeune Alaric qui , en succédant à son père Euric , avait hérité de sa puissance et non de son courage. Une victoire si prompte et si brillante aurait suffi à un général vulgaire; mais Clovis, semblable en ce point à César, croyait n'avoir rien fait quand il restait quelque chose à faire. Continuant donc sa marche sans s'arrêter, il osa menacer de la guerre le puissant roi des Visigoths, s'il ne consentait pas à remettre Syagrius entre ses mains.

La témérité, si dangereuse contre la fermeté, est habileté quand elle s'adresse à la faiblesse : Alaric, surpris et intimidé, livra lâchement Syagrius à son vainqueur.

La cruauté qui souilla le caractère du roi des Francs se montra presque aussitôt que sa gloire, et toutes deux ne firent que croître sans jamais se séparer. Un trophée, tel que Syagrius captif, embarrassa bientôt le conquérant des

lO CLOVIS.

Arni()ri({uos; il n'aurait pas osé le rendre libre; ii ne pouvait le tenir (oujours dans les fers: pour sortir de ces dillleuhés, il eut recours au crime, et lit tuer secrètement Syagrius dans sa prison.

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