CHAPITRE XIV
DERNIERS ACTES DE L'ADMINISTRATION DE PERNY. CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE FAURIE
Minières et Lions changent de poste. — Travaux des missionnaires, naire de Tsin-gai. — Relations de Faurie avec le mandarin Siu.
e semi-
Les autres faits que nous avons à raconter, datant de cette époque, sont peu nombreux. Avant son départ pour la France, Perny avait changé de poste deux missionnaires, Mihières qui était au nord remplaça Lions dans le sud-ouest. Son district s'étendait de Gan-chouen aux frontières du Kouang-si, comptant une quarantaine de stations avec 14 à 1300 fidèles ; il garda avec lui Thomas Lo, dont l'activité ne le cédait guère à la sienne. Lions fut chargé du district de Mihières, qui comprenait toute la région de Mao-tien à Tsen-y avec 1300 chrétiens, dispersé^ dans une trentaine de stations.
Th. Yang reçut en partage les chrétientés précédemment administrées par Payan, et dont les principales étaient Koui-tin, Ong-ngan et les environs de Che-tsien. ce Ce jeune prêtre de 40 ans, écrit Lions \ n'avait pas besoin d'apprentissage ; il avait suivi Ms"" Albrand ou des missionnaires pendant plus de 10 ans. Il était aussi expérimenté que n'importe qui, ce qui me confirme de plus en plus la sagesse du synode du Su-tchuen, d'éprouver plusieurs années les théologiens à la suite d'un missionnaire avant de les élever à la prêtrise. »
Les travaux de Mihières, de Lions et des deux prêtres indigènes n'eurent à cette époque rien de bien particulier : administration ordinaire des chrétiens, conversions alternant avec les voyages, alertes causées par les rebelles, maladie qui visite tantôt l'un, tantôt l'autre des ouvriers apostoliques.
* Journal,
t^K^imt^^mi^vvf^f'^^gfm^
mim'gmmm^mÊmw
DERNIERS ACTES DE l'aDMTNISTRATION DE PERNY
if
Le principal catéchiste de Mihières avait été Laurent Ouang, dont nous avons vu la glorieuse mort. Après avoir prêché non sans quelques succès à Kou-ouang-pa, Keou-kan-chang, Pe-ka-yuen et ensuite dans les stations du sud-ouest à Houang-tsao-pa, Kiu-y-tien, Hin-y fou, il convertit en 1857 dix à douze familles dans le petit village de Ta-ma-o. Ces beaux débuts n'eurent, hélas ! pas de suites ; les conversions s'arrêtèrent et « même, ce qui est plus affligeant, écrit Mihières, presque tous les convertis sont retournés à leurs anciennes superstitions par la crainte des molestations de la population païenne». De Ta-ma-o Laurent s'était rendu à Pou-gantin, avait attiré quelques païens à la foi, puis, au mois de janvier 18S8, il était allé à Mao-keou que la Providence avait marqué pour être la fin de sa carrière.
En dehors de ces faits, les lettres de Mihières sont muettes sur ce qui se passe dans son district; Lions, au nord, est un peu plus prolixe ; nous allons résumer ou reproduire les pages de son Journal^ :
« J'ai visité trois fois Ou-tchoan, et trois fois j'ai été arrêté. La première fois, ce fut à Ou-tchoan même. J'avais dépassé la ville de 2 li^ quand on m'y rappela ; je vous demande si cela me convenait; je craignais (un guet-apens. Heureusement un baptiseur se trouvait en ville , puis j'avais avec moi un chrétien bien connu comme porteur, de sorte qu'après un interrogatoire peu sérieux au milieu d^un
^ Journal, p. 153, ce fait est raconté d'une façon un peu différente dans le Journal de la mission an 1857 :
« Sur la fin du mois dernier il y eut un contre-temps. M. Lions traversait la ville d'Outchouan-hien. A peine avait-il franchi les dernières murailles qu'il entendit derrière lui un groupe tumulteux de satellites poursuivant quelqu'un. Il ne soupçonnait pas le moins du monde qu'on en voulût à sa personne. C'était pour la première fois qu'il parcourait ce district. L'ayant atteint,ces satellites l'arrêtent etle prient de rebrousser chemin. <c Notre maître veut vous parler. — Mais, dit M. Lions, je n'ai rien à faire avec votre maître ; il ne me connaît pas ; voilà le premier voyage que je fais ici. — Vous êtes bien le maître de religion qui porte le nom de Mey .3 — Eh, mais non je
m'appelle £rj,m'avez-vous jamais vu ?quelqu'un me connaît-il ici ? amenez-le. Les
satellites regardent de tous leurs yeux. M. Lions n'a aucune ressemblance physique avec M. Mihières qui se trouvait 1 objet des recherches. Bien plus ce cher confrère est celui de nous tous qui attire le moins les regards des Chinois et laisse le moins soupçonner un Européen. Ce quiproquo coupa la parole aux satellites. Cependant, ils ne voulaient pas lâcher prise sans examiner encore de plus près M. Lions, pour éviter une entrevue dont les résultats ne pouvaient être prévus, faisait ses efforts pour ne pas rebrousser chemin et continuer sa route. Mais il n'y eut pas moyen. On le reconduisit à la ville dans une maison particulière. Là on disputa beaucoup pour faire convenir aux satellites du quiproquo. On fut assez heureux pour les amener à ce point de franchise. Alors M. Lions fut exempt de paraître devant le mandarin, et put continuer sa route. On en voulait à la per-sonne deM. Mihières. Sans doute ce cher confrère aura été l'objet d'une dénonciation. Nous ne pouvons conjecturer ni à quelle occasion, ni par qui il aura été dénoncé, n
fmmmmWmW^l^s^^
i^:îf« -?-F^.rV, ,>--,t:- .'^'••.ï'-
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
rassemblement considérable, après qu'on eût constaté que j'étais réellement le Père spirituel des chrétiens, avec mille excuses, on me laissa continuer ma route. Cette fois j'en fus quitte pour un peu de peur. » De Ou-tchoan, Lions alla visiter la famille Joan, dont le chef avait été une sorte de brigand célèbre et qui demeurait toujours redouté malgré sa conversion. A son retour, il fit une rencontre peu rassurante. « En quittant les Joan, raconte-t-il ', j'avais fait une forte journée de marche, et nous avions été surpris par la nuit en un petit hameau, situé sur une colline. Là, nous demandons une auberge, il n^ en a pas; chaque famille nous ferme ses portes. Enfin, on nous indique une maison à l'extrémité du hameau. Là, nous nous imposons presque de. force ; il n'y a pas de chambre ; nous nous installons le moins mal possible dans une grande pièce commune à tout le monde. Le maître n'était pas revenu du marché, nous prions la maîtresse du logis de faire cuire du riz pour tant de personnes. Elle finit par s'exécuter en maugréant, et nous allumons un petit feu autour duquel nous faisons cercle.
(( Pendant que nous nous chauffions, peu rassurés et mornes, le maître arriva en compagnie de quatre ou cinq hommes armés de grands couteaux ou de sabres, qui entrèrent sans hésitation et s'assirent autour du feu (nous étions en automne). Le patron, pour faire voir qu'il était le maître, lança quelques malédictions sonores à sa femme, puis vint s'asseoir à côté de moi et me demanda d'oii nous venions, où nous allions, etc. Lorsque je lui dis que je venais de chez Joan Eul--fei-tso, il s'écria :
— Oh ! Joan Eul-fei-tso, je ne l'ai jamais vu, mais j'en ai entendu parler; j'ai là-bas, de ce côté, mon fils aîné qui fait le métier, mais c'est un propre à rien : depuis un an, il ne m'a envoyé qu'un bœuf ! . . . »
Il se mit alors à parler avec ses compagnons touchant le commerce de la journée. L^un disait : « Je n'ai attrapé qu'une ligature •>•> ; et les autres disaient aussi leurs prouesses, mais pour sûr aucun d'eux n'était à jeun, surtout le patron. Enfin, notre riz étant cuit, nous nous mîmes à table, si table il y avait, et on nous laissa tranquillement souper. Comme on nous avait servi une écuelle de potage, je me hasardai timidement à demander une cuillère pour y puiser et arroser mon riz qui avait bien de la peine à passer. La maîtresse de la maison me répond d'un ton peu civil : « Il n'y a pas de cuillère. » Son mari qui continuait à deviser avec ses compagnons, entendant la réponse, pousse un cri à faire trembler les vitres, s'il y en avait eu : « Comment,il n'y a pas de cuillère, espèce d'imbécile ! » La cuillère apparut tout de suite; mais je vous assure que nous étions un peu inquiets.
* Journal, p. 177*
»«!!|t?JW^W'WSW?êi'!»«'U?*^-*-'
''^^piBB!fips^^lpra<«'ppB^ir^^P^
CONSÉCRATION EPISCOPALE DE FAURIE
« J'avais avec moi le catéchiste YangSien-sen, le père de YangNgaite. Ce fut, je crois, l'unique soir oii je n'ai pas pu faire ma lecture spirituelle; heureusement j'avais dit mon bréviaire. Après souper, on se coucha comme on put ; mais pas de lit, pas de paille même, s'il me souvient. D'ailleurs, quoique nous fussions bien fatigués, notre sommeil ne pouvait être profond, car ces brigands à demi-ivres continuèrent jusqu'au matin leurs édifiantes histoires. »
Lions revint ensuite vers le Ou-kiang et visita les stations de Chetse-pa, Ta-ping-chang, Ta-ma-choui, Kari-ki et plusieurs autres qui devaient, peu d^années après, être en totalité ou en partie détruites par les rebelles.
Il fut deux fois arrêté par la garde nationale qui, moyennant une petite somme d'argent, le relâchai En 18o9^ il dut rester pendant trois mois dans un camp établi par les chrétiens près de Mao-tien, pour ne pas tomber entre les mains des rebelles : « Je vous assure, écrit-il % que je n'étais pas très fier et très rassuré. J'avais fait le sacrifice de ma précieuse vie. En ai-je récité des actes de contrition ! Un jour on est venu m'inviter à descendre de la montagne pour administrer un malade qui était resté à Mao-tien ; n'ayant plus grand chose à perdre. Je pars vers minuit, car voyager de jour n'était pas sûr ; j'étais accompagné d'une douzaine de gaillards bien armés, auxquels il avait fallu, naturellement, payer un pourboire. J'arrive à Maotien sans malencontre. Je confesse le malade ; je célèbre la sainte messe, ce que je ne pouvais faire au camp; je donne l'extrême-onction. Pendant ce temps mes porteurs immolent un coq, et le servent à demi cuit, avec un verre de vin,, le tout à mes frais, car le malade était pauvre, et nous repartons pour le camp. En route, nous rencontrons des brigands, qui, voyant que nous étions armés, nous laissent passer comme amis. »
La veille de NoM., Lions fit un nouveau voyage, afin de célébrer la fête dans le petit oratoire de Mao-tien. Depuis lors, il ne retourna plus dans le camp qui lui avait servi d'asile. Il était à Mao-tien depuis une dizaine de jours, lorsque, le6 janvier 1860, la nouvelle se répandit
^ « Je revenais du Su-tchuen par Che-nieou-pa, je n'étais qu'à deux lieues de MaO'^ leao, lorsque je fus arrêté par la garde nationale, en traversant un petit marché, on voulait me faire passer pour un chef de rebelles ; pourtant en déclinant mes titres, en visitant mes effets où ils virent un crucifix et des livres, on voulut bien se laisser persuader que j'étais le chef des chrétiens. Enlin après un grand tintamarre, afin de m'effrayer et me faire délier les cordons de ma bourse, ils me permirent de partir après m'avoir fait contribuer de quelques taëls aux frais de la guerre. Si la même histoire était arrivée dans un autre endroit éloigné de toute chrétienté, je n'en aurais pas été quitte à si bon marché. » (A. M.-E., vol. 544, p. 886. M. Lions à M. Albrand 1" août 1859).
^ Journal, p* 154.
^!^^'^«^mi^^igsm!m'f!ii§Bmi^l!9Slfli^^
DERNIERS ACTES DE l'aDMINISTRATION DE PERNY
que les rebelles avaient été battus du côté de Tchen-ngan, et que la route était libre. « Le lendemain de la fête de l'Epiphanie, dit-iP, inorganisé un bataillon de quinze à vingt gaillards avec des armes, mais peu de bagages, et surtout peu d'argent, du maïs, du riz, des légumes. Je laissai mes livres qui furent tous perdus, et mon petit magot, 20 taëls, que j'avais cachés dans un vieux tombeau, derrière le presbytère -.
« La première étape fut à Mao-men, pays presque désert. Je crois cependant que nous avons pu trouver là une marmite pour faire cuire notre riz. Le lendemain, nous traversons le grand marché de Chang-pa, un des plus beaux et des plus riches que j'ai vus dans le nord de la province.
« Il était alors complètement ruiné ; au-delà, c'est le bassin de Tchen-ngan ; on nous dit qu^il n'y avait plus de danger ; on couche dans un village presque désert à mi-côte ; tout le monde en avait assez. Quatre jours après, jetais à Hoang-yu-kiang, pays encore tranquille. »
De son côté, Faurie dirigeait le séminaire de Lou-tsong-koan, et achevait les constructions nécessaires à l'établissement. Il voulut ensuite commencer près de Tsin-gai, dans la propriété achetée par Albrand, un grand séminaire dont il espérait beaucoup de bien. Tandis qu'on étudiait le projet, un voisin mal intentionné suscita des difficultés en refusant de céder une parcelle de terrain et quelques arbres utiles aux constructions.
Le mandarin païen de Tsin-gai, Tchao, intervint inopinément et heureusement : « Une maison d'instruction, dit-il au voisin récalcitrant, est un ornement pour le pays, tu dois céder les arbres pour ce qu'ils valent. Il en fixa lui-même le prix, et les adjugea au missionnaire. ))
« Je ne sais, écrit Faurie, d'où lui vint cette sympathie pour nous, car c'est vraiment un monstre de cruauté. »
Il nous reste à signaler les relations de Faurie avec le mandarin militaire Siu, un des rares chefs impériaux redoutés des rebelles qu'il avait battus en quelques rencontres et chassés des environs
' Journal, p. 161 .
2 « Je ne l'ai dit à personne ; aussi l'année suivante je l'ai retrouvé au môme endroit, mais non sans avoir eu peur, car, à peine de retour, je n'eus rien de plus pressé que daller jeter un coup d'œil sur ma cachette Qu'apercois-je ? Le papier qui enveloppait mon petit trésor hors du trou.
« Je me hasarde pourtant à enfoncer ma main, puis mon bras pour tàter s'il ne resterait pas quelque chose. Oh ! bonheur pour un pauvre comme moi ! mon argent était là, et les rats n avaient fait que le dépouiller de ses vêtements. Oh ! honnêtes rats ! qui, je crois, trouveraient peu d'imitateurs parmi les Chinois I »
P^l.W.WI^'.'v
CONSECRATION BPISCOPALE DE FAURIE
-.••\^^fi^m^m''itif^-wmJ!^.
de Kouy-yang. Il avait pour secrétaire Hoang, un chrétien auquel il accordait toute sa confiance, au point de lui laisser même la garde de son sceau. Hoang servit d'intermédiaire entre son maître et Faurie. Celui-ci commença par envoyer d'abord au mandarin le meilleur médecin chrétien, Jean Y, qui eut le bonheur de le guérir ; un peu plus tard le missionnaire, par une nouvelle prévenance, sut se faire du mandarin Siu un ami et un protecteur.
Depuis deux ou trois ans, les ouvriers apostoliques le priaient de dresser une grande mappemonde pour détruire Teffet produit par les cartes de géographie chinoises , qui représentaient la Chine comme la plus grande partie du globe terrestre , et tout le reste du monde sous forme de petites îles tributaires, semées autour de Fempire du Milieu. Faurie mit longtemps à composer cet ouvrage ; il ne pouvait y consacrer que de bien rares instants. Il l'acheva pourtant, au mois de juin 1838.
Sa carte, enrichie de notes cosmographiques, représentait les signes du zodiaque, indiquait la durée des jours et des nuits, selon les latitudes et les saisons, les lois générales du mouvement de l'univers, le nombre des royaumes et la population du globe, le tout en chinois et décoré de quatre caractères, en forme de titre, avec la traduction latine interlinéaire : Decem millium Regnprum rotiinda mappa. Ce travail terminé, Faurie le fit graver sur des planches de poirier par un ouvrier habile, son élève à Lou-tsong-koan , puis, pour remercier le mandarin Siu de sa bienveillance et des nombreux passeports que Hoang obtenait de lui pour les baptiseurs ambulants, il lui envoya en hommage le premier exemplaire de sa mappemonde, en le priant de revoir et de corriger au besoin le style des notes cosmographiques. Siu admira l'œuvre et se montra touché de l'hommage.
« Qui a dressé cette carte et rédigé ces notions? » demanda-t-il à Hoang. Le secrétaire répondit sans détour : « C'est Fou Sien-sen » (maître Fou, M. Faurie).
— Où donc, reprit Siu, ce maître Fou a-t-il étudié l'astronomie?
— Notre maître de religion, dit Hoang, a étudié en Europe. Aucun de nos lettrés ne possède ses connaissances.
— C'est donc un Européen ?
— Le grand homme l'a dit.
— Eh bien ! Je voudrais le voir.
— La chose est facile : le grand homme n'a qu'à l'inviter, et je me chargerai volontiers de l'aller cherchera »
• Malgré la bienveillance du mandarin, il fallait quelque hardiesse pour révéler la présence, au cœur de la Chine, d'un prêtre français. Mais, en supposant, selon toute probabilité, que le traité de Tien-tsin ne fût pas encore connu ou publié
mi!Piyp.i|iii >HM^WJ^I!li^ppt^''J)J'!l<l#-l'^<
a ;■''•-'■-;;- «'■'ï^^'XS'fï:-'
DERNIERS ACTES DE L^ADMlNlSÎRATION DE PERNY
Siu fit d'abord remettre à Faurie, en réponse à son hommage, des tablettes munies du sceau mandarinal. par lesquelles il louait la science, l'astronomie et les astronomes. On les plaça dans la salle d'étude du collège. Le mandarin offrit, en outre, pour l'église Saint-Joseph, une belle inscription en lettres d'or, et annonça qu'il irait lui-même la suspendre au-dessus de l'autel ; à cette occasion, il fit demander une entrevue au missionnaire. Faurie fixa le jour de la réception, et ordonna de préparer, en Fhonneur de Siu, un grand dîner. Les chrétiens, heureux de la faveur faite au maître de religion, voulurent lui acheter des bottes de soie, un habit de cérémonie ; mais le missionnaire ne consentit pas à ces dépenses inutiles.
Au jour fixé, il expédié promptement les affaires urgentes de son collège de Lou-tsong-koan, monte à cheval et part pour la ville. Il arriva vers midi à l'église. Siu l'attendait depuis le matin. Dès qu'on annonça Fou Sien-sen, le grand homme descendit de l'estrade où on lui avait dressé un lit d'honneur, et alla recevoir à la porte rillustre astronome. Gomme Faurie voulait faire la prosternation devant le mandarin, Siu l'en empêcha en le prenant par le bras : « C'est moi, dit-il, qui suis honoré de votre visite , et non vous de la mienne. ».
Lorsqu'il revint à son lit d'honneur, le missionnaire se dirigea vers Fun des sièges placés au bas de l'estrade ; mais le mandarin l'obligea de monter et de s'asseoir à son côté sur le môme lit. Il Tinterrogea d'abord sur sa patrie, son âge, sa science ; puis dit beaucoup de mal des Anglais ; et comme il paraissait attendre, sur ce point, l'approbation de Faurie :
« Je suis peu au courant des choses politiques, dit le missionnaire ; je suis Chinois maintenant, et rien ne me touche que les intérêts de mes nouveaux concitoyens. » Siu parut flatté, et passa tout de suite au principal objet de sa curiosité : la cosmographie. « Comment, ditil, peut-on dresser ces cartes, déterminer la position des villes, la conformation des rivages, des îles? »
P'aurie commença ses explications, en les appuyant sur les principes de la géométrie, depuis la ligne droite jusqu'aux propriétés des triangles semblables. En même temps, il traçait des figures sur le papier. Siu comprenait ces principes à merveille. Maître Fou en vint à l'application : de la fenêtre, il mesura la distance d'une pagode
au Kouy-tcheou, on n'y pouvait pas ignorer la présence des troupes anglo-françaises et leurs premières victoires. Sans doute, — la suite ne le prouvera que trop, — on ne devait se fier ni aux victoires des armes européennes, ni aux engagements pris par le gouvernement chinois, mais on avait hâte d'en profiter.
P^îi.'j!
CONSÉCRATION EPISCOPALE DEFAURIE
située à plusieurs kilomètres. Alors l'ébahissement de Siu ne connut plus de bornes.
« Gomme c'est clair! criait-il; quand on le mesurerait avec un cordeau, je n'en serais pas plus certain ! »
Et il riait, se frottait les mains, ne tenait plus en place.
« Ah ! dit-il encore, je comprends comment on peut calculer la distance du soleil et des étoiles ! Quand je me trouverai avec mes collègues qui se rient des prétentions de l'Europe, je pourrai ouvrir la bouche ! »
Au commencement du dîner qui suivit ces longues démonstrations, Siu voulut déférer au savant cosmographe les honneurs de la table, mais Faurie protesta qu'il n'était que l'invité du grand homme qui avait daigné l'attendre une demi-journée. Pendant le repas, on s'entretint de la France et des missionnaires, Faurie en profita pour parler d'une pharmacie chrétienne qu'il voulait ouvrir, Siu lui promit son patronage. Enfin, comme le diner se prolongeait, Faurie, craignant de trouver les portes de la ville fermées et de ne pouvoir rentrer au collège, demanda la permission de se retirer. Le -mandarin se leva et l'accompagna jusqu'à la porte.
Quelques jours après, Siu invita Faurie à dîner ; mais le missionnaire allégua, pour refuser, ses nombreuses occupations. « L^histoire de ces missions-ci, dit-il, nous apprend que les familiarités des missionnaires avec les grands aboutissent rarement à la plus grande gloire de Dieu ; elles sont d'ailleurs contraires à l'esprit de notre règlement. »
C'est ainsi que Faurie s'efforçait de gagner Festime des mandarins dans Fespoir de les amener à Jésus-Christ ou d'en obtenir au moins quelque protection pour les chrétiens.
Postes assignés aux missionnaires. — Conseils aux directeurs du séminaire. —
Fin du supériorat de M. Perny.
Lors du retour de Perny quelques changements de résidence eurent lieu, en même temps que la nomination des nouveaux missionnaires à leurs postes : Bouchard alla dans le nord, Vielmon fut placé à MatchaQg etNéei dans la sous-préfecture de Tsin-tchen ; Lions, qui succombait à la fatigue, et ne pouvait plus entendre les confessions, fut appelé à Kouy-yang pour se reposer : « Après deux mois de tranquillité, dit-il, ^ je demandai à M. Perny de me laisser repartir et
' Journal de M. Lions, p. 198.
i^^PBPiPP^PiPWP^W^F^^^W^ilil^
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
de suite je filai sur Ou-tchoan afin d'en faire la visite pour la troisième et dernière fois. » « Depuis, ajoute-t-il ailleurs % les confessions m'ont toujours extrêmement fatigué et c'est à peine si je puis les entendre deux jours de suite. »
Le supérieur du séminaire, Faurie, fut envoyé dans le district de Long-pin, « afin, dit Lions ^ d'apprendre un peu le ministère et un peu mieux la langue parlée, car au collège on ne parlait que latin bu français. »
Il fut remplacé par Sabattier auquel on adjoignit Fourcy.
Le supérieur du Kouy-tcheou, qui ne perdait pas souvent l'occasion de donner des conseils, s'empressa d'adresser aux deux nouveaux professeurs les pages suivantes sur la manière de conduire les séminaristes, sur les principales vertus et qualités que ceux-ci devaient posséder et les défauts qu'ils devaient s'appliquer à éviter^ :
Leur piété sera vraie et solide, quand on les verra : 1° Se porter avec joie, bonheur et empressement à la prière ; 2 " Quand ils auront une faim croissante de la justice, c'est-à-dire de la réception de l'Eucharistie ; 3" Quand leur conduite extérieure sera de plus en plus édifiante ; 4° Quand on pourra se fier à eux en son absence ; 5° Quand, au lieu de bagatelles, on les verra heureux d'entendre ou de raconter des histoires pieuses, des traits édifiants, etc. ; 6° Quand ils seront détachés de l'amour du luxe dans les habits, etc. etc. L'éducation a pour but la réforme du cœur et l'édification du règne de Dieu, sur les ruines du vieil homme. Pour réformer ce cœur, il faut bien le connaître. Vous ferez une étude sérieuse du caractère, du tempérament de chaque élève ; vous saurez éviter avec soin cet abus effrayant de certains maîtres, hélas, plus nombreux qu'on ne pense, qui veulent faire passer sous le même niveau tous leurs élèves, qui n'ont qu'une règle, qu'une mesure, qu'un poids, qu'une seule vue...
A la concupiscence, il faut ajouter la légèreté du cœur, une apathie morale surtout des plus grandes. On trouve dans ce pays des âmes droites, assez timorées, etc. On y trouve fort peu d'âmes qui avancent dans la spiritualité. La cause est cette apathie. Dès qu'il s'agit de choses spirituelles leur âme est comme engourdie, leurs facultés comme inactives. D'oii ce désespérant statu quo spirituel. Le cœur chinois ne sait pas sentir et aimer; à quoi cela tient-il ? A des causes profondes que nous discuterons à loisir. 11 est donc fort difficile de l'émouvoir, de le toucher. Parce qu'il est sensueljles motifs d'attrition sont à peu près les seuls qui fassent un peu d'impression sur lui. 1° Vous étudierez à fond le faible dominant de chaque élève. Cette étude exige du temps, de la réflexion, un esprit d'observation auquel rien n'échappe, et qui n'oublie rien. Votre direction générale portera sur les vices généraux des Chinois. La direction particulière qui se donnera dans les avis particuliers, en confession surtout, portera durant quelques années sur les vices privés d'abord. 2° Vous exciterez souvent les élèves à
'Journal de M. Lions, p. 199.
2 Journal de M. Lions, p. 206.
3 A. M.-E., vol. 5491, p. 50.
-^'^^"^r^^'^^^siW'^^^lf^^^J^^IIP^Iffff
CONSÉCRATION EPISCOPALE DE FAURIE
l'esprit de foi, d'union à Dieu. Vous serez attentif à leur faire admirer Dieu dans les œuvres de la création. 3° Traitez les élèves avec bonté, mais avec dignité. Ne riez jamais avec eux ; sourire, c'est tout ce qu'on peut se permettre. Les plaisanteries même innocentes ne conviennent point. 4° Ne parlez pas de l'Europe, pas plus que si vous étiez Chinois. 5° Quand vous punirez, évitez avec soin les motus primo primi. Toujours calme, toujours égal, si la conduite d'un élève, d'un domestique vous a blessé, ne le reprenez qu'après que la paix est revenue en vous, si vous aviez été ému intérieurement. 6° Ayez l'œil toujours ouvert sur eux. L'habileté consiste ici à ce qu'il n'y paraisse pas. Si vous avez quelques moyens de police secrète, prenez garde qu'on les découvre jamais. Pour avoir surpris ceux de M. Faurie, il est arrivé que certains élèves se défiaient de lui. Cela augmente l'hypocrisie déjà si naturelle aux Chinois. 1° Observez, autant que possible, les rites et usages chinois. Etudiez-les. Je tiens à ce que nos élèves les observent en tout, en marchant, en étudiant, en mangeant, en parlant, en présence des supérieurs et étrangers, etc, en toute occasion en un mot. 8° Ne changez pas les règles et coutumes déjà reçues au collège. Les Chinois perdent tout respect pour une règle qu'on change à tout moment ; je ferai quelques modifications légères, à propos de votre entrée à la maison parce que l'occasion est favorable. 9° Pour augmenter en vous la connaissance de la langue, vous partagerez avec votre collègue le soin des fermiers ; tour à tour, vous direz la messe du dimanche à la nouvelle église, avec sermon chinois. Celui qui aura dit la messe des élèves fera le catéchisme chinois, dans la matinée du dimanche. 10" Vous consacrerez chaque jour quelq^ue moment à l'étude de la langue parlée et écrite.
La règle est que nos enfants se confessent chaque mois. On ne les admet pas si souvent à la communion. Vous n'admettrez plus souvent que de coutume que ceux en qui vous verrez des dispositions réelles, c'est-à-dire une piété croissante.
Pour punir utilement, il faut de la prudence et de l'habileté. Ne le faites jamais dans l'émotion. Cette émotion, vous y serez peut-être sujets quand par exemple un élève vous niera ce que vous savez être ; la fourberie chinoise nous révolte involontairement. Vous laisserez donc passer votre émotion. Il est rare à présent que les élèves se querellent entre eux ; cependant cela peut encore arriver ; ne les punissez pas sur le moment, mais seulement quelques heures après, ou mieux encore, le lendemain. Habituez-les à se rendre justice eux-mêmes dans ce cas-là, en reconnaissant : 1° qu'ils ont mal fait, donné mauvais exemple ; 2° qu'il est juste qu'ils soient punis, etc ; ce mode a de grands avantages. Punissez avec sagesse, examinant toujours l'intention du délinquant. La punition qui n'amende pas cause du mal ; voilà ce qui rend difficile le talent de punir.
Plus tard, je vous parlerai en détail de l'urbanité chinoise ; il est bon que je vous en dise ici un mot. Ne faites jamais asseoir les enfants dans votre chambre, en dehors du temps de la classe. Ils ne doivent pas entrer chez vous en votre absence ; ils ne doivent jamais rien toucher de ce qui est chez vous. En vous demandant la confession, la communion, un objet àleur usage, en le recevant, ils vous feront la prosternation, s'ils y manquaient vous leur diriez : nonintelligo. En vous parlant, ils le feront toujours à la S** personne. Vous tiendrez à ce qu'ils se servent habituellement des e^- ■pressions: Dominus, Reverendus, Reverentia vestra., Dominatio veslra... au
ipii
MPiiiF
IPPS^SÇH!^-'
DERNIERS ACTES UE L ADMINISTRATION DE PERNY
lieu du mot Pater que je veux ici être employé pins rarement. Ils ne parleront jamais qu'à voix médiocre en votre présence ou en vous parlant. Hors les temps classiques, ils doivent se lever quand vous paraissez. Lorsque vous marchez, à moins que ce ne soit en vous promenant au milieu d'eux, ils doivent s'arrêter pour vous laisser passer. Ils doivent être graves, ne jamais rire en vous parlant.. Ils ne doivent jamais vous présenter d'une main un objet. A table, ils se tiendront droit sans jamais se détourner, ni s'asseoir inclinés ; après avoir mangé, ils se tiendront de même. Pendant les repas ayez les yeux sur eux. Habituez-les à l'esprit d'ordre et de propreté. Leurs cellules seront tenues propres et en ordre. Ils plieront avec soin chaque matin leur couverture. A l'étude, leurs papiers et livres seront rangés en bon ordre. Je défends qu'ils aient à l'étude, c'est-à-dire au lieu qui leur est assigné, les objets de jeux et de petites chinoiseries afin qu'ils ne soient pas distraits durant l'étude. Vos prédécesseurs n'ont pas vu que c'était là une cause de dissipation. Ils seront propres en leurs habits ; ce point a été fort négligé, aussi il faut y tenir la main à présent, en leur défendant tout ce qui est un obstacle à la propreté, comme de s'asseoir à terre, etc.
Vous avez besoin, l'un et l'autre, d'avoir du temps pour réfléchir. Si les occupations extérieures, la surveillance vous absorbent tellement que vous n'ayez pas le temps d'être à vous, il en résultera un grand mal pour le collège ; c'était là l'inconvénient de votre prédécesseur ; le cher M. Faurie se trouvait tellement accablé par les soins extérieurs qu'il sentait le vice de sa gestion. J'ai défendu toute bâtisse, tout travail extérieur qui causait cet obstacle.
Prenez chaque jour, l'un et l'autre, quelque temps pour réfléchir sur vos devoirs, sur l'éducation, sur le caractère des enfants, sur leurs progrès, sur le succès ou l'insuccès de vos moyens. Faites-vous part mutuellement de vos remarques. Notez vos doutes pour consulter. Prenez ces enfants à l'endroit de la vertu où ils en sont ; suivez-les comme un médecin suit le pouls de son malade chaque jour. Vous devez être comme sur le qui-vive perpétuel. Ce n'est pas assez d'agir, il faut voir si votre action porte ses fruits et quels fruits. Vous n'êtes pas exposés à donner de mauvais remèdes, mais à en donner de tellement généraux qu'aucun effet ne s'en suive. Il faut que vous trouviez la clef du cœur de chaque élève, que vous sachiez la fibre de chaque élève qu'il faut toucher pour avoir accès chez eux, pour les remuer, pour les conduire : c'est là votre grand travail du moment.
Vous avez besoin de tact, le tact ne s'enseigne pas ; je sais seulement qu'on l'augmente, qu'on le perfectionne en examinant, en observant, en entendant beaucoup.
Observez les minimes actions de vos élèves; voyez-les dans leurs jeux, leur caractère se dessine là plus facilement qu'ailleurs. Ecoutez leurs paroles, sans avoir l'air de rien. Quand ils se querellent même légèrement, les nuances même de chaque caractère apparaissent. Ne concluez pas d'un fait, d'une faute ; ce serait un malheur pour un enfant si vous prononciez ainsi, de suite, un jugement sur lui ; on est fort exposé à ce vice dans l'enseignement.
Malgré ces excellents conseils, plus faciles à donner qu'à suivre et qu'à faire observer, le séminaire de Lou-tsong-koan ne prospéra que très lentement ; peut-être même se contenta-t-il d'exister, ce qui
iCONSECRATION EPISCOPALE DE FAURIÉ
est assurément insuffisant. Plus tard, quand nous jetterons un coup d'oeil d'ensemble sur sa destinée, nous verrons les causes du peu de résultats obtenus pendant de longues années.
Ces actes furent les derniers de l'administration de Perny qui dura pendant près de sept années.
Nous n'apprécierons pas plus complètement que nous ne l'avons fait jusqu'à présent l'homme dont la longue vie vient de se terminer dans une paix qu'on lui aurait souhaitée toujours.
Dans son ensemble et malgré les inconvénients de sa situation de supérieur intérimaire, ayant sous ses ordres le prêtre désigné pour être Vicaire apostolique, Perny eut une administration favorable à Faction de l'Evangile et aux œuvres de charité ; l'extension considérable et rapide de la Sainte-Enfance par l'augmentation des baptêmes d'enfants de païens, la formation de baptiseurs et de baptiseuses, l'établissement de pharmacies, ainsi que la création d'une imprimerie et la publication de plusieurs ouvrages de propagande sont des résultats dûs à son initiative et à son activité, il convient que ceux qui le jugeront en tiennent compte.
Nomination et consécration épiscopale de Faurie. — Statistique du Vicariat. Personnel. — - Séminaristes, leur nom et leur âge.
En 1860, Faurie accepta enfin Tépiscopat.
Lions, témoin et acteur de cet événement, nous l'a raconté dans les termes suivants^ :
« A son retour de France, M. Perny nous fit connaître que Ms"^ Desflèches était chargé par le Saint-Siège de choisir un Vicaire apostolique pour le Kouy-tcheou ; il nous engagea à émettre de nouveau notre vote et à l'envoyer à l'évêque qui serait heureux de se guider d'après notre opinion.
« Nous sortons de la salle, et nous allons faire conseil à part. Nous exhortons M. Faurie à accepter, en cas qu'on le nomme. Gomme il désirait autant que nous la fin de la vacance, il ne répondit pas non, de sorte, je crois, que tous, sauf un ou deux, le nommèrent. On expédie promptement les billets ; mais notre lettre croise en route Ms"" de Sinite qui revenait au Su-tchuen; elle s'en alla à Hong-kong, d'oii elle
1 Journal, p. 206.
m^mi^^wmm'^
DERNIERS ACTES DE l'aDMINISTRATION DE PERNY
dut revenir à Tchong-kin. Pendant ce temps, j'étais .à Hoang-yukiang. Ms"^ de Sinite m'y écrivit, peu a près son retour, une première lettre pour demander des informations sur M. Perny et principalement sur M. Faurie, etc.
« Je lui répondis de mon mieux. Une deuxième lettre me demanda si M. Faurie accepterait s'il était nommé, je crois avoir répondu oui. Une troisième lettre m'arriva bientôt accompagnée de la nomination de M. Faurie, que Ms"" Desflèches me chargeait de lui conduire au plus tôt. J'envoie de suite la lettre à M. Faurie.
« Il la reçut à Che-tse-ya, près de Kou-ta-koung, malade, qu'il administra. Cette fois il accepta, écrivit un billet au crayon à M. Perny, en lui disant qu'il partait pour le Su-tchuen où l'appelait M.^'^ de Sinite, etc, etc. C'était au mois d'août 1860. Le nouvel élu repart pour Long-pin, dispose tout à la hâte, puis vient me rejoindre à Hoang-yu-kiang, vers l'Assomption. Après la fête nous repartons ensemble pour le Su-tchuen. »
La consécration fut faite le 2 septembre 1860, au séminaire de la mission du Su-tchuen oriental, par Desflèches assisté de Lions et de Vinçot, l'ancien compagnon de voyage de rélu,etn'ayant pour témoins, avec les élèves et les fidèles, d'autres prêtres que Blettery, alors jeune missionnaire, et le prêtre chinois supérieur de l'établissement.
Une quinzaine de jours après la cérémonie, Faurie écrivit au Séminaire des Missions-Etrangères la lettre suivante* :
Je viens d'être nommé évêque d'Apollonie, Vicaire apostolique du Kouytcheou. J'ai cru, vu les circonstances, ne plus pouvoir reculer. C'était le vœu à peu près unanime de tous mes confrères qui, fatigués d'une si longue vacance, et ne voyant pas, si je refusais, sur qui porter leurs votes, m'ont vivement pressé d'accepter. Ils ont cru voir de l'avantage à ce que le Vicaire apostolique fût choisi dans notre propre mission qui, comme vous le savez peut-être, a son esprit particulier, différent en quelques points du genre des missions voisines.
J'ai cru voir dans ces circonstances des marques suffisantes de la volonté de Dieu pour accepter.
Puisse le Seigneur faire que ce soit pour sa gloire et pour le plus grand bien des âmes.
Le Vicariat apostolique à la tête duquel Faurie venait d'être placé ne possédait qu'un petit nombre de chrétiens et de missionnaires ; les œuvres y étaient relativement peu développées. Les chiffres et les noms que nous allons donner le prouveront suffisamment.
Le nombre total des fidèles du Kouy-tcheou^ était de 3677, répartis en 9o stations. La plus importante de ces stations était Kouy-
1 A. M.-E., vol. 544, p. 976. Su-tchuen oriental, 20 septembre 1860. ' A. M.-E., vol. 544, p. 1058, vol. 549i, p. 243.
CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE FAURIE
yang, qui comptait plus de 200 familles, les autres stations renfermaient de 1 à 30 familles ^
W y avait i évêque : Faurie ; 10 missionnaires : Perny% qui n^était chargé d'aucun district;
1 Voir à V Appendice XXXIV la liste des districts et des chrétientés principales en 1860.
2 Perny se retira pendant quelque temps à Ki-lou-tchai, près de Che-teoutchai ; en 1862, il quitta le Kouy-tcheou pour le Su-tchuen oriental. Il resta cependant attaché de droit au Kouy-tcheou jusqu'en 1866. Il rentra en France et quitta la Société des Missions-Etrangères en 1872. Il est mort le 2 mars 1907 à Garches-lès-Saint-Cloud (Seine-et-Oise),
Perny publia les ouvrages suivants :
Vocabularium latino-sinicum ad usum studiosœ juventiitis sinicee. Auctore Paulo Perny. Anno post partum Virginis, 1861, gr. in-8', pp. 730.
Dictionnaire français-latin-chinois de la Langue mandarine parlée par Paul Perny, M. A. de la Congrégation des Missions-Etrangères. Ouvrage dédié à Sa Majesté l'Empereur des Français, Paris, Firmin-Didot,1869 in-4, à 2 col., pp. 8-459.
On lit. p. 459 : & L'impression de ce dictionnaire a été commencée en mai 1868, et terminée en avril 1869. »
Appendice du Dictionnaire français-latin-chinois de la Langue mandarine parlée contenant : Une notice sur l'Académie impériale de Pékin ; Une notice sur la botanique des Chinois ; Une description générale de la Chine ; La liste des Empereurs de la Chine avec la date et les divers noms des années de règne ; Le tableau des principales constellations; La hiérarchie complète des mandarins civils et militaires; La nomenclature des villes de la Chine avec leur position; Le livre dit des Cent familles avec leurs origines ; Une notice sur la musique chinoise et sur le système monétaire ; La synonymie la plus complète qui ait été donnée jusqu'ici sur toutes les branches de l'histoire naturelle de Chine, etc, etc., Paris, Maisonneuve et Ci« — Ernest Leroux, 1872, in-4, pp. IV-270-II-173.
Proverbes chinois, recueillis et mis eu ordre. Paris, Firmin-Didot frères, fils et Cie, petit in-12'', pp. 135, s. 1. préf. et la table.
Dialogues chinois-latins, traduits mot à mot avec la prononciation accentuée Paris, 1879, in.8, pp. 232.
Grammaire de la Langue chinoise orale et écrite. Paris, Maisonneuve et Ernest Leroux, 2 vol. gr. in-8. Tome premier. Langue orale, 1873, pp. VII-248 Tome second. Langue écrite, 1876, pp XVI-547.
Vestiges de dogmes chrétiens retrouvés dans les anciens livres chinois ou analyse d'un ouvrage inédit du P. Prémare, par l'abbé A. Sionnet*, de la Société Asiatique de Paris, Paris, Gaume, in-8, pp. 54. Cet opuscule a été inséré en partie dans les Annales de Philosophie chrétienne. Le titre de cet ouvrage du P. Prémare, qui existe à la Bibliothèque nationale est : « Selecta qusedam Vestigia principuorum Christianœ Religionis dogmatum ex antiquis Smarum libris eruta. » 11 a été traduit en entier et publié par MM. Bonnetty et Perny, d'abord dans les Annales de Philosophie chrétienne, ensuite séparément avec le titre suivant : — Vestiges des principaux dogmes chrétiens tirés des anciens livres chinois, avec reproduction des textes chinois parle P. Prémare, Jésuite, ancien missionnaire en Chine. Traduits du latin, accompagnés de différents compléments et remarques
* Pseudonyme que prit à ce moment M. Perny, qui, pour une autre brochure, choisit celui de Bertin.
'f^r'5^Pf^|!pW||l|PPPP^''^W^^
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
Lions, dans la préfecture de Tsen-y ; il passera bientôt au séminaire, puis retournera à Gan-chouen ;
Mihières, dans la préfecture de Gan-chouen; il sera chargéMe Kouy-yang-, puis de Tsen-y et sera nommé pro vicaire en 1861 * ;
Payan, au séminaire de Tsin-gai ;
Bouchard, dans le district de Ou-tclioan ;
Muller, à Mei-tan ;
Sabattier, au séminaire de Lou-tsong-koan ;
Fourcy, au séminaire de Lou-tsong-koan ;
Néel, dans la sous-préfecture de Tsin-tchen ;
Vielmon, à Ma-tchang.
2 prêtres indigènes :
Thomas Lô, aloi's âgé de 49 ans, était à Kouy-yang.
par MM. A. Bonnetty, Directeur des Annales de philosophie chrétienne, et Paul Perny, ancien pro-vicaire apostolique en Chine. Paris, bureau des Annales de philosophie chrétienne, 187R, in-8. pp. XV-511.
' Voici la traduction des Lettres qui nomment Mihières provicaire : « Louis Simon Faurie, par la grâce de Dieu et du Saint-Siège Apostolique évêque d'Apollonie. Vicaire apostolique de la mission du Kouy-tcheou, à tous ceux qui les présentes Lettres verront, salut dans le Seigneur.
« Comme dans ces temps de tribulations des périls journaliers menacent les ouvriers apostoliques, il nous a paru nécessaire, pour que le Vicariat Apostolique du Kouei-tcheou ne soit jamais privé des soins d'un pasteur, de nous assurer d'un autre nous-mème qui puisse partager ^es fonctions de notre charge et gouverner avec nous.
« Pleinement confiant dans la foi, la piété, la charité, la prudence l'honnêteté, la science et l'expérience du vénérable Simon Mihières, espérant qu'il gouvernera et administrera avec sollicitude et prudence ce que nous jugerons à propos de lui confier, de notre science et de notre pleine et entière volonté, nous l'avons nommé et constitué, nous le nommons et constituons notre vicaire général au spirituel et au temporel, pour notre Vicariat du Kouei-tcheou ; nous lui avons concédé et lui concédons plein pouvoir de régir et de gouverner toute notre mission; nous lui avons communiqué et lui communiquons tous les pouvoirs ordinaires ou extraordinaires à nous concédés par le Saint-Siège ; nous lui avons donné et lui donnons droit d'exercer tous et chacun de ces pouvoirs ordinaires ou extraordinaires (même nous vivant et capable d'exercer nos fonctions) et de les communiquer aux autres missionnaires, selon qu'il le jugci-a utile dans le Seigneur ; enfin nous lui permettons de dire, fai^e, décider et exécuter ce que nous-mème nous pourrions dire, faire, décider et exécuter si nous étions présent; nous promettons de tenir pour valable tout ce qui aura été fait et accompli par ce même Simon Mihières, notre vicaire général, ou par ceux qu'il aura substitués à sa personne. En foi de quoi, nous avons signé de notre main les présentes Lettres, et avons voulu qu'elles soient munies des signatures de notre secrétaire, ainsi que des témoins ci-dessous nommés, — et du sceau de notre Vicariat apostolique.
Donné à Kouy-yang fou, métropole du Kouei-tcheou le [pas de date) de l'année 1861 [A. M.-E., vol. 549', p. 296 bis).
CONSÉCRATION EPISCOPALE DE fAÛRlE
^^wsçw^pppçîPPWBff^jSi^BBgpr
Thaddée Yang, 39 ans, était dans le sud-ouest.
Le séminaire de Tsin-gai, encore inachevé, n'avait pas d'élève. Le séminaire ou collège Saint-Paul à Lou-tsong-koan, comptait 2 théologiens, 3 philosophes, et 7 autres élèves.
Les deux théologiens étaient * :
Joseph Tchang, 29 ans, zélé et actif.
Paul Ouang, 23 ans, ancien élève du séminaire général de Pinang, d'une famille de cultivateurs, caractère un peu dur, mais persévérant.
Les philosophes étaient : Paul Tchen, 22 ans, fils d'un médecin, caractère doux, mais un peu mou et timide, pieux,
Jean-Baptiste Yang, 19 ans, d'une famille de cultivateurs, rude, mais studieux, persévérant et docile.
Jean Yang, 20 ans, calme, pieux, travailleur.
Voici les noms et les notes des sept autres-:
Pie Ma, 18 ans, de famille païenne, solide dans la foi, de bonnes mœurs, persévérant.
Philippe Oui, 16 ans, de race Tchong-kia-tse, élevé par la mission, intelligent, pieux, docile, lent.
Sylvestre Jouan, 12 ans, intelligent et docile.
Pierre Tcheou, 16 ans,, pieux, médiocrement intelligent.
Jean-Baptiste Tchen, 18 ans, de race Miao-tse, de famille païenne, recueilli et élevé par la mission, studieux, docile, peu intelligent.
Louis Lou, 12 ans ; son père, encore néophyte, avait confessé la foi; le fils se montrait digne de marcher sur ses traces.
Joseph Ten, 16 ans.
On comptait 30 baptiseurs et 10 baptiseuses.
Les vierges étaient au nombre de 16 ; 3 enseignaient dans l'école de la mission à Kouy-yang, et s'occupaient d'un orphelinat ; 2 avaient la charge d'une autre école et de l'instruction des femmes catéchumènes. Les 1 1 autres demeuraient dans leurs familles, et enseignaient les vérités religieuses aux jeunes filles et aux femmes.
Il y avait 10 pharmacies, 2 orphelinats, 4 ou 5 écoles, une seule église digne de ce nom, celle de Kouy-yang, encore était-elle fort modeste, et l'on n'osait pas même y conserver la sainte réserve.
* Un troisième théologien, Pierre Tsiang, âgé de 20 ans, faisait alors ses études à Pinang.
- On en comptera bientôt trois autres, ce qui portera à 15 le nombre total des élèves.
.'^i^^lfÇ*'
^ftyi
DERNIERS ACTES DE l' ADMINISTRATION DE PERNY
Nouveaux missionnaires et prêtres indigènes pendant l'épiscopat de Faurie, — Rousseille procureur de la mission. Les Journaux .
Durant les onze années de l'épiscopat de Faurie, de 1860 à 1871, le Kouy-tcheou recevra 18 missionnaires^ dont voici les noms avec les dates d'arrivée : Lebrun, en 1864; Guichard, Gilbert, Bodinier, Mercusot, Esslinger, Lamy, Largeteau-, Chemier, Gréa en 186S; Macaire et Bouriau en 1868 ; Gilles^ Faneau, Roux, Viret et Moineaux en 1869; Niaux en 1870*.
* En septembre 1863, mourut un aspirant prêtre destiné à la mission du Kouytcheou, Pinelli.
2 Une lettre du 9 juin 1865 annonçait pour le Kouy-tcheou (A. M.-E., vol. 66) Mercusot, Esslinger, Lamy, Lemarchand, Chemier, Gréa. Une lettre du 10 octobre 1865 nomme Largeteau, et ne parle plus de Lemarchand.
3 M. Gilles était missionnaire au Su-tchuen oriental depuis 1865.
Il avait eu une vie assez mouvementée; petit-fils par sa mère du fermier général des Simiane (JeValréas, qui pendant la Révolution ne'craignit pas de donner asile à plusieurs prêtres et à Mgr Valayer ancien évêque de Verdun fils d'un officier du premier empire, il avait refusé d'aller au prytance de La Flèche où son père voulait le placer. Il entra au noviciat des Frères des Ecoles chrétiennes à Avignon : il fit tour à tour la classe à Nîmes, à Morières, à Orange, à La Ciotat et à Marseille. En 1851, il quitta cet Institut, vint à La Palud trouver son frère qui y était vicaire, reprit ses études de latin et entra au grand séminaire d'Avignon, en 1854. En 1859, il fut ordonné prêtre, et peu après, nommé professeur au petit séminaire d'Avignon, où il demeura jusqu'au mois de mai 1862. II fut alors appelé, sur sa demande expresse, à la cure de Savoillans, derrière le Mont Ventoux, et il la conserva jusqu'au mois d'octobre 1863, époque à laquelle M, Pons, vicaire de Fermes, voulant fonder à Valréas un pensionnat ecclésiastique, fit appel à son dévoûment. Gilles ne resta pas longtemps dans cette nouvelle position; vers la fin de 186^, il entra au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris, et le 19 septembre 1865 il s'embarqua à Marseille pour le Su-tchuen Oriental qu'il, quitta en 1869 pour le Kouy-tcheou. (A. il/.-.Ë'., vol. 549, p. 1941. Revue des Bibliothèques paroissiales du diocèse d Avignon, 30 novembre 1869).
* M. Niaux était parti en 1869, avec sa destination pour la Cochinchine Occidentale ; mais, pour cause de santé, il passa au Kouy-tcheou.
Nous ne connaissons pas de détails de leur voyage dignes d'être notés, sauf ceux du voyage de M. M. Esslinger, Lamy et leurs compagnons, que Mgr Faurie leur fit écrire et qu'il consigna dans le Journal de la mission. La première partie, qui est d'ailleurs fort courte, ne présente rien d'extraordinaire. Elle mentionne le départ de Paris, l'arrivée à Hong-kong, à Shang-haï, la générosité de la Compagnie anglaise, dont un bateau les transporte presque gratuitement à Han-keou, le séjour à Tchong-kin où ils ne restent que le temps nécessaire pour préparer leur voyage au Kouy-tcheou. Mais, à partir de ce moment, l'expédition est assez périlleuse; on en pourra d'ailleurs juger par le récit des jeuneë ouvriers apos-
îiiPPil^^PSIi^'^^'^^P^^^^^^^f'^^^^
^mgim^^^'i^-?w^m
CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE FAURIE
Lorsqu'en 1868, Faurie écrira pour déclarer que les missionnaires partis en 1864 et en 1865 méritent d'être agrégés à la Société il donnera sur eux les notes suivantes* :
toliques : « La voie directe pour entrer au Kouy-tcheou était la voie de terre, mais elle était occupée par les rebelles ; force nous fut de contourner le pays à l'ouest par . la voie d'eau jusqu'à Yun-nin-fou (autre ville du Su-tchuen). Nous n'étions pas embarqués depuis deux jours que partout nous n'entendions parler que de rebelles. Déjà les barques des marchands ne remontaient plus le fleuve. Nous rencontrions au contraire nombre de barques chargées d'émigrants ; tout le monde fuyait ou se mettait en mesure de fuir ; mais nous avions mis notre voyage sous la protection de notre glorieux patron saint Joseph. Tout le monde nous annonçait que nous serions obligés de rebrousser chemin ; cependant nous arrivâmes heureusement à Yun-nin-fou. Mais c'était là le commencement de nos principales misères. Notre arrivée mit toute la ville en émoi. Notre auberge était assiégée ; on enfonçait les portes ; on criait ; on alla même jusqu'à jeter du feu par nos fenêtres. C'était une vraie sédition. La force armée, qu'on demanda au mandarin, nous fut plus importune qu'utile ; bref, il fallut se hâter de partir. C'était pour la première fois que nous allions voyager à travers les mauvais chemins de la Chine, affreux surtout depuis les brigandages des rebelles, et périlleux pour ceux qui voyagent avec quelques bagages.
« Heureusement que nous avions pour guide un homme très courageux et très dévoué, globule, excellent chrétien, aussi simple et modeste qu'il a de mérite. Sans ce brave guide, nous ne serions pas arrivés à Yun-nin-fou, mais surtout nous n'aurions pas avancé plus loin. Le brave homme prenait les devants pour examiner le pays, puis il changeait de route selon que l'exigeaient les circonstances. Il'nous encourageait et tâchait par son humeur gaie de nous faire oublier la fatigue. Le soir, quand nous étions arrivés au gîte où nous devions passer la nuit, il nous demandait souvent : « Chen-fou (Les pères) ont-ils peur ? Nous lui répondions de notre mieux, plus par gestes que par paroles : c< Et toi, as-tu peur ? — Non, je n'ai pas peur ! — Eh bien, si tu n'a pas peur, nous non plus ! » Alors notre Gan, c'est son nom, bondissait de joie et nous faisait des pantomimes fort amusantes, dégainant son sabre, braquant son pistolet, brandissant sa lance ; puis tombant à la renverse pour nous faire comprendre comment il se proposait de battre les rebelles si nous les rencontrions. Après avoir bien ri, nous chantions un cantique, nous nous couchions gaiement derrière quelque pan de mur écroulé, et quoique assez mal abrités nous dormions bien quand même,
« Cependant nous avions beau essayer de tous les chemins, impossible d'avancer. Toutes les voies se trouvaient fermées. Force fut donc d'abandonner nos palanquins, et d'envoyer nos porteurs de bagages, les uns d'un côté les autres d'un autre... et en avant marche la caravane en travers les montagnes, un bambou à la main, sur le dos un petit sac où nous portions nos vases sacrés, sans autre sentier souvent que le lit des torr.ents, sans auberge le soir pour coucher, n'ayant à manger le matin qu'un peu de riz avant le départ, et le soir iquand on s'arrêtait. C'était pourtant le seul moyen de traverser un pays devenu désert et tout infesté de rebelles. Nous y avons couru plus d'une fois des dangers sérieux qu'il serait trop long de rapporter : mais notre confiance en saint Joseph n'a jamais été déçue.
(c Un jour entr'autres, ayaçt à contourner un camp de rebelles qui n'était qu'à quelques li, mais dont nous ignorions au juste la position, nous nous trompâmes
iA.M.-E.,voL547, p. 2.047.
sjfj
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
Lebrun « bon et pieux, mais trop méticuieax; il manque un peu de sens pratique dans les choses où il faut se décider tout seul,
de route, et nous nous engageâmes tous les six juste dans le sentier qui conduit à ce camp. Nous avions déjà perdu la caravane de vue, quand nous vîmes passer près de nous cinq à six hommes à figure suspecte. Ils prirent les devants à grands pas. Ils allaient sans doute donner l'éveil au camp, distant de quelques centaines de mètres, pour nous piller au passage. Mais l'intrépide Gan, ayant compris leur manœuvre, nous fit aussitôt rebrousser chemin et pour mieux dépister les rebelles, il abandonna tout sentier et nous engagea dans le lit profond d'un large torrent que nous longeâmes le reste du jour, errant à l'aventure. L'eau était heureusement peu profonde, mais il fallait la traverser cent fois pour gagner la rive praticable. Quand l'eau se rencontrait trop profonde, l'un de nos guides, qui était grand et fort, nous passait tour à tour sur ses épaules.
(( Enfin, Dieu aidant, les rebelles ne nous trouvèrent pas. Si nous ne nous fussions point trompés de route, nous n'aurions point vu les espions des rebellés^ et nous aurions probablement été surpris.
« Un autre trait de Providence, c'est au passage de la montagne dite d'or et d'argent, fameuse par ses brigands, les caravanes de marchands dévalisées, les marchands eux-mêmes massacrés, etc.. Nos gens n'osaient pas avancer. Force fut de s'arrêter à midi dans un lieu très désert, derrière quelques misérables bambous, qui ne nous mettaient guère à Fabri du froid ni de la neige qui tombait depuis le matin, et qui dura jusqu'au lendemain. Que devenir? Au jour, plus la moindre trace de sentier, ni de fossés .. On avait de la neige au-dessus des genoux. Aucun de nos gens ne voulait avancer, excepté le courageux Gan, et les deux autres guides que Monseigneur nous avait envoyés avec lui. Tous les porteurs de bagages déclarèrent qu'il était impossible d'aller plus loin. L'intrépide Gan tire alors son grand sabre pour les menacer, laisse les deux autres guides derrière pour les pousser, et se met en tête de nous six pour frayer une route à travers les neiges. Chacun marchait tour à tour le premier comme les grues en émigration ; les autres suivaient, et nous tracions ainsi un passage suffisant aux porteurs de bagages. C'est ainsi que nous gravîmes cette fameuse montagne, tombant, suant, roulant sans pouvoir nous reposer.
« Nous arrivâmes ainsi de nuit à la ville de Pi-tsie, si ruinée par les rebelles qu'il nous fallut encore plus d'une heure pour trouver un gîte possible. Les porteurs n'arrivèrent que le lendemain soir. Malgré notre grande fatigue nous remerciâmes Dieu d'avoir envoyé ces neiges qui nous mirent à l'abri des brigands. Nous vîmes même de ces gens-là au milieu des neiges qui s'exerçaient aux armes et qui n'auraient pas manqué en temps ordinaire de nous courir sus. Mais un vallon plein de fondrières nous en séparait : les brigands n'osèrent pas s'y aventurer.
« Il n'est pas besoin de parler de l'état de nos chaussures. Quand nous arrivions le soir dans un gîte nous étions trempés jusqu'aux hanches. Nous allumions un grand feu, nous nous déchaussions, et tout en devisant chacun se séchait comme il pouvait. Nous laissions nos grandes bottes de cuir sécher toute la nuit : mais le lendemain elles étaient racornies et il fallait les plonger de nouveau dans l'eau, pour pouvoir les chausser. M. Esslinger seul n'avait pas cette inconvénient ; ses bottes s'étaient décousues et les orteils sortaient librement entre l'empeigne et la semelle. Ce n'était pas plus commode pour marcher, surtout quand il trébuchait contre les pierres. Au bout de quelques jours il perdit les semelles. Le grand guide Lo lui prêta ses souliers, mais ils étaient trop larges ; il fallut les ficeler au-
|pspf^!^iippspwî%«^^ 4, ■
s--;.i.-vï".,«4'*-<.
CONSECRATION EPISCOPALE DE FAURIE
mais comme il a grand peur de se tromper, qu'il consulte et qu'il est obéissant, il ne fera jamais de grande faute. >>
Guichard « excellent sous tous les rapports, bon caractère, très
tour du pied. Avec les ongles des pieds nous perdîmes aussi toute la peau de la ligure brûlée par les neiges.
« Nous ne pouvons nous empêcher de dire un mot de la désolation du pays que nous avons parcouru.
<c Dès notre entrée sur les terres du Kouy-tcheou, nous n'avons plus vu que villages détruits, villes rasées, des cadavres dépouillés gisant partout et quelquefois en si grand nombre que nous ne savions où nous tourner pour les éviter. C'était une infection insupportable. Nous avons compté une fois dans un bourbier quinze têtehumaines; à quelques pas plus loin dans une caverne il y en avait plus de soixante avec des cadavn s à moitié dévorés. Les chiens disputaient aux corbeaux cette hors rible pâture. Quand nous rencontrions de ces charniers humains, nous ne pouvions plus manger et nous aurions fait volontiers dix lieues à jeun pour éviter ce spectacle. A chaque pas nous trouvions des têtes suspendues par les cheveux aux branches des arbres. Les rares habitants qui étaient encore dans le pays allaient et venaient au milieu de ces horreurs sans avoir l'air d'y faire attention. Il est vrai qu'ils n'étaient guère eux-mêmes que des cadavres ambulants qui ne devaient pas tarder à tomber à côté des autres. Nous leur faisions, quand nous pouvions, l'aumône d'une partie de nos petites provisions, mais la plupart n'avaient plus la force de manger. Oh ! comme en face de cette désolation nous disions du fond de l'âme : J)a pacem Domine.
a Enfin, le mercredi des Cendres au matin, nous entrâmes dans un pays cultivé et habité. Il nous semblait que nous entrions dans le Paradis terrestre. Arrivés au sommet d'une colline, nous aperçûmes devant nous une belle plaine bien cultivée, et au milieu une grande ville. C'était Gan-chouen-fou, l'une des plus belles villes du Kouy-tcheou, contre laquelle les rebelles ont toujours échoué. Nous nous mîmes à genoux pour remercier Dieu, puis nous nous assîmes un instant pour réjouir nos yeux. Il y avait si longtemps que nous n'avions pas vu de maisons avec leurs loits et leurs murailles ! Le guide Gan parvint à nous faire comprendre qu'il y avait des chrétiens, une église, une pharmacie, et peut-être même un missionnaire. Il dépêcha quelqu'un à l'avance pour nous annoncer. Les chrétiens vinrent nous recevoir en cavalcade. Nous montâmes à cheval, mais nous n'avions guère l'air cavaliers avec nos habits sales, déchirés, nos pieds presque nus. La population cependant nous souriait au passage avec bienveillance. Cela nous dédommagea des avanies de Yunnin-fou.
« Nous descendîmes à l'élégante et proprette pharmacie de la Sainte-Enfance, où nous trouvâmes, ô bonheur ! trois confrères. Le provicaire M. Mihières, et MM. Lions et Lebrun, qui venaient de s'y réfugier, pourchassés par les rebelles. C'est dire assez notre joie et la réception qui nous fut faite. Ces trois messieurs mirent à contribution tous leurs habits pour nous approprier; nous n'avions change de rien, pas même de bas, depuis environ un mois et demi. Enfin, nous étions arrivés. Il était temps, c'était le 14 février, mercredi des Cendres, veille du nouvel an chinois. Le bon courrier Gan triomphait, car il s'était engagé auprès de Monsei^ gneur à nous amener avant la fin de lannée quoique cela ne parût guère possible.
« Après quelques jours de repos nous nous remîmes en route. Il nous restait encore quatre journées de marche pour arriver à la capitale. Jusqu'à Gan-pin, rien de fâcheux. Le mandarin de cette ville vint nous visiter, nous fit servir un bon dîner et
--■ -.y ■>•. ; ;■ , ;jV...--
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
obéissant, très aimé de tout le monde, très entendu à faire la mis-^ sion. C'est la perle des missionnaires du Kouy-tcheou. Il est actuellement chargé du nord de la capitale, paroisse Saint-Joseph, qui comprend près de deux mille âmes. Santé excellente. »
nous donna une escorte de 20 soldats pour nous accompagner le lendemain : c'était l'étape la plus dangereuse, et nous n'avioas plus noire lldèle Gan, il était resté dans sa famille, malade des faligues du voyage.
« Nous avions marché assez tranquillement pondant deux ou trois heures et nous nous reposions assis sur des ruines^ grignotant le reste du pain que nous avions apporté de Gan-chouen-fou, quand quatre de nos soldats qui avaient pris les devants reviennent au galop criant : les rebelles! les rebelles ! ! Tout le monde voulait fuir, mais nous, soupçonnant que ce pourrait bien être une fausse alerte, nous voulons avancer pour nous en assurer par nous-mêmes. Nous partons en avant, nos gens nous suivent timidement. Au détour d'une gorge nous apercevons toute la campagne en feu des deux côLés de la roule. Les gens fuient dans toutes les directions par les montagnes ; il n'y a plus à en douter. Nos gens déposent les bagages, chacun de prendre ce qu'il peut et de fuir à toutes jambes. Les soldats de notre escorte fuyaient comme les autres. Ne pouvant les arrêter, nous tâchions de leur arracher leurs armes au passage. M. Largeteau put accrocher une lance. Nous avions en outre trois pistolets que nous tenions ordinairement chargés pour effrayer les voleurs.
« Nous nous lançons tous six au pas de course en chantant de tous nos poumons l'invocation : Sancte Joseph, ora pro nobis, sur le bel air de l'oratoire. Tout le monde fuit devant nous, même les braves gens ; nous les rassurons de notre mieux en leur criant les deux mots que nous savons : « Nous ne tuons pas >..
a Mais voilà bien une autre difficulté, à quelques centaines de pas plus loin nous apercevons une troupe nombreuse qui se rallie sur une hauteur par où il nous faut passer. Cette fois-ci nous avançons avec assurance, mais d'un pas modéré, comme des gens qui n'ont point peur, mais qui ne veulent pas attaquer. Dès que nous sommes à portée, la troupe s'ouvre comme pour nous faire une haie d'honneur. Le commandant s'avance et nous salue avec un respect mêlé d'une certaine terreur. Puis il détache cent hommes pour nous accompagner jusqu'à la ville de Tsin-tchen où nous devions coucher.
« C'étaient des soldats campés là depuis la veille. Ils avaient incendié les montagnes, pour effrayer le pays et piller les fuyards. Ils nous auraient pillés nousmêmes, si nous n'avions payé d'audace.
« Nous n'avions cependant pas grande confiance en tout ce monde-là; aussi avîonsnous soin de laisser passer de temps en temps hors de nos manches le bout de nos pistolets ; et ceux d'entre nous qui n'en avaient pas tenaient mystérieusement les mains sous leurs habits, en sorte qu'ils nous croyaient armés jusqu'aux dents. Peu à peu ils s'enhardirent à nous demander à voir nos armes. M. Mercusot exhibe le plus gros pistolet qui était chargé très fortement : il n'y avait pas de capsule sur la cheminée et ce fut une coïncidence merveilleuse. Il pose la capsule et tire le coup qui fait une détonation comn^ un coup de canon. Ils deviennent tous muets d'effroi. Après un instant de silence, ils se disent : « Quelles terribles munitions, et puis c'est si vite fait! à eux six, ils auraient bientôt fusillé toute une armée !! » Ils s'étaient figurés que cette petite capsule faisait tous les frais du chargement. Noua n'avions plus rien à craindre.
« Enfin, on arrive heureusement à Tsin-tchen. La ville est bientôt vue. Elle est
CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE t'AURlE
Bodinier. « Excellent sous tous les rapports : bon caractère, très obéissant, aimé de tout le monde, confrères et chrétiens. 11 est directeur au séminaire, sous iVI. Lions, supérieur. 11 remplit très bien ses fonctions. Santé excellente. »
Mercusot. « Plein de zèle et de bonne volonté, mais un peu trop impétueux parfois. Il administre un district de 2 à 300 adorateurs et il fait du bien. Sa santé s'est maintenue ; depuis deux ans il n'a eu qu'une attaque de nerfs. Il a besoin d'être égayé et distrait. »
Esslinger. « Excellent missionnaire, grand bon sens. Très obéissant, il administre très sagement lé district de Tsin-gai. C'est de tous les missionnaires celui qui parlera le mieux le chinois. Sa santé va mieux, mais sa maladie de tête n'est pas encore entièrement guérie. Les voyages et la vie active le soulagent beaucoup. »
Lamy. « Bon sens, zèle, activité, amabilité. Il administre l'important district de Gan-chouen. Santé à toute épreuve, il n'a pas encore eu un jour de maladie. )^
Largeteau. « Excellent sujet , pieux et obéissant jusqu'au scrupule. Un peu trop raide pour les principes ; mais comme on peut lui dire tout ce qu'on veut et comme on veut, il se forme à vue d'oeil. D'un zèle infatigable et insatiable. Je l'ai gardé non loin de moi, pour qu'il m'aide à faire les travaux du procès canonique. Il réside dans un orphelinat de la Sainte-Enfance, au faubourg sud de la capitale, (Saint-Etienne hors les Murs). Les enfants de l'établissement (86) et les chrétiens des alentours lui font un petit district de plus de 200 âmes. 11 fait le- catéchisme tous les jours, prêche tous les dimanches, et s'exerce au ministère tout en m'aidant dans mes autres travaux. Dès que le procès sera fini^ je l'enverrai dans un district éloigné, et
complètement rasée. 11 ne reste debout qu'une pagode et la moitié d'un prétoire. C'est tout juste ce qu'il nous faut pour passer la nuit ; le diable nous fournit le logement ; on ronfle à côté des monstrueuses idoles, sans les troubler pourtant. Dans tout le reste de la ville c'est table rase : il n'y a pas un pan de mur de la hauteur d'un homme. On voit par intervalles des cadavres grillés confondus avec les décombres. Cette ville a été saccagée et brûlée par les rebelles trois mois avant notre passage.
« Il ne nous restait plus qu'une journée pour arriver à la capitale. Aux approches de la ville nous avons rencontré un nombreux et brillant cortège de chrétiens qui venaient nous recevoir. Parmi eux étaient plusieurs mandarins en costume officiel ; ils nous ont fait le Ko-teou (salut à deux genoux), nous ont offert des rafraîchissements, puis nous ont invités à monter dans de beaux palanquins qu'ils avaient apportés exprès pour nous. Nous étions confus de tant d'honneurs. Le cortège est entré en ville en bon ordre Le vieux docteur Y, frère de la vierge martyre Lucie Y, ouvrait la marche : il nous précédait à cheval avec tous les insignes de sa dignité, tous les autres chrétiens suivaient. Enfin nous arrivons auprès de notre bien-aimé Vicaire apostolique qu'il nous tardait tant de voir ! Toutes nos fatigues sont oubliées !1! »
i^^^m^w^^mimmmm^w ■i^^Ai^^mm^mm^m^^^-fF'^^^^^mmj^.
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION Dt: PERNY
dans quelques années, je le placerai au séminaire pour enseigner la théologie. Santé excellente. »
Chemier. « Excellent missionnaire. Il a appris la langue lentement et difficilement, mais il parlera bien. Bon sous tous les rapports, il fera bien partout. Les Chinois Faiment beaucoup. Je l'avais d'abord mis au séminaire, mais comme il ne pouvait pasy apprendre la langue, je renvoyai dans un district éloigné. Maintenant qu'il sait parler, je viens de le placer auprès de M. Vielmon pour s'exercer au ministère, »
Gréa. « Très obéissant avec moi, il se formera sous ma direction, persévérant, beaucoup d'ordre, santé bq|ine, »
Parmi ceux dont Faurie fait l'éloge et précise le caractère, nous ne voyons pas figurer Gilbert, parti en 1865 avec Guichard. Ce jeune missionnaire, ancien zouave pontifical pendant une année, était mort le 24 octobre, à 11 heures du matin, après sept semaines de séjour à Kouy-yang, où il était arrivé le 1'^'' septembre. Déjà, pendant son voyage il avait été atteint de la fièvre typhoïde et s'était arrêté à Tchong-kin. Il se remit trop tôt en route, et souffrit beaucoup pendant les 15 étapes qu'il dut faire à travers un pays dévasté par la guerre et par la peste*.
Le même sort était réservé à Macaire, Il avait été, atteint d'une fluxion de poitrine et de la variole continente. Il expira « avec ce calme et cette sérénité qu'il avait toujours eu pendant sa vie », à Tsen-y, le 5 juillet 1868, avant môme d'avoir pu saluer son Vicaire apostolique*.
i <( Durant cinq joui;s le corps de notre cher défunt est resté exposé dans l'église et les chrétiens n'ont cessé pendant tout ce temps de chanter les prières auprès de lui.
« Le 29 octobre, a eu lieu l'enterrement avec une solennité comme on n'en avait jamais vu depuis les obsèques de Mgr de Sura. La croix était portée en tête du cortège. Le corps enfermé dans un riche cercueil a traversé lentement toute la ville porté par dix-huit hommes ; le poids du cercueil et le nombre des porteurs fait d'ordinaire toute la solennité des enterrements payens. Sa Grandeur et tous les missionnaires qui se trouvaient dans la ville accompagnaient le mort, portés en chaises ouvertes et revêtus de l'habit de chœur complet. Tous les chrétiens suivaient en chantant les prières à travers les rues de la capitale et jusqu'au cimetière ; tous avaient la ceinture de deuil et le turban blanc ; la Société de la bonne mort les avait fait laire pour la circonstance, et ils serviront désormais pour les autres enterrements. Le gouverneur lui-même avait donné une escorte de soldats, avec armes et drapeaux, pour faire honneur au cortège. Les restes du bien-aimé confrère ont été déposés près du tombeau de Mgr Albrand et de nos vénérés martyrs, M, Néel et ses compagnons. » [Journal de la mis. an. 1865.)
2 Faurie écrivit à la famille du jeune apôtre, si prématurément tombé au seuil de sa carrière, une lettre pleine de cœur : u Vous avez fait un grand sacrifice en donnant votre cher fils aux Missions. Nous espérions tirer grand profit de ses
fil
CONSECRATION EPISCOPALE DE FAURIE
Un des missionnaires partis en 1869, Moineaux, mourut au séminaire de Choui-ya-tang (Su-tchuen oriental), le 14 octobre 1869, avant d'arriver dans sa mission\
Un autre jeune prêtre, Bouriau, venu en même temps que Macaire, ne resta que 9 mois au Kouy-tche'ou. Par une lettre officielle du 22 avril 1869, il fut autorise' à changer de mission et partit pour le Japon'-.
Ainsi, sur les 18 missionnaires envoyés au Kouy-tcheou de 1860 à 1871, il n'en resta que 13 ; mais, parmi eux se trouvèrent des tempéraments robustes, des cœurs vaillants, des esprits vigoureux que ni les misères physiques, ni les souffrances morales ne devaient abattre. Il nous a été donné, en 1898, de serrer la main des ouvriers apostoliques survivants de cette époque déjà lointaine : à Tchen-lin, Roux, l'ancien zouave pontifical, qui semble n'avoir rencontré en sa vie que des roses sans épines et des jours sans
Vertus et de son zèle pour le bien des âmes, mais Dieu, dont les desseins sont impénétrables, a voulu vous imposer un nouveau sacrifice que je partage cette fois avec vous. Il a retiré à lui ce bon ouvrier évangélique déjà mûr pour le ciel.
« Il était arrivé en bon état de santé jusque dans la mission, et j'espérais pouvoir bientôt le presser dans mes îaras, quand je reçus une lettre de M. Bouchard du 6 juillet m'annonçant sa mort.
'( Et maintenant essaierai-je de vous consoler ? Dieu qui sait tout le prix de votre sacrifice vous consolera lui-même mieux que tous les discours humains. Je ne puis donc que prier avec vous et redire les paroles adorables que Notre-Seigneur nous a enseignées : « Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel. »
« Oh ! dites-les avec beaucoup de résignation et de foi et le bon Dieu vous consolera.
« C'est la grâce que je demande tous les jours pour vous à Dieu au Saint-Sacrifice. Que Dieu vous bénisse, bons et pieux parents d'un saint missionnaire, comme je vous bénis moi-même. » [A. M.-E. vol. 549*1, p 1060.)
* M. Moineaux reçut son passeport non de notre ministre à Pékin, mais du gérant du Consulat de France à Han-keou ; voici le texte de cette pièce :
Passeport, n° 33.
Consulat de France a Han-keou et Kieou-kiang.
Au nom de l'Empereur des Français.
Nous Gérant du consulat de France à Han-keou et Kieou-kiang.
En vertu de l'article 8 du traité de ïien-tsin et de l'article 3 de la convention de Pékin délivrons le présent passeport à M. J,-B. Moineaux missionnaire apostolique se rendant dans la province du Kouei-tcheou et engageons les autorités civiles et militaires de la Chine à le laisser passer librement dans l'Empire et à lui donner aide et protection.
Le présent passeport a été délivré sur sa demande,
Han-keou, le 7 juin 1869.
Le Gérant du consulat.
GuENIOK.
2 II revint en France en 1871.
DERNIERS ACTES DE L ADMINISTRATION DE PERNY
orages, tant son front est resté calme et son regard plein de jeunes espérances ; h Gan-chouen, Lamy, le vieillard au sourire gracieux, à la tenue très digne, qui sait unir dans un harmonieux mélange la douceur et la fermeté; àTsin-tchen, Esslinger, l'alsacien hospitalier, de cœur généreux et loyal ; à Kouy-yang, Dodinier qui, reventi enfin d'un exil de plus de dix années à Pékin, à Shang-haï, à Hong-kong, pendant lequel il avait garde si vivace l'amour du Kouy-tcheou, continuait de servir sa mission par le zèle et par la science ; Gréa, provicaire et procureur, persévérant et modéré, tenant ses livres avec ordre et réglant avec les mandarins les plus difficiles des procès; et près d'yeux, au-dessus d'eux l'homme que labonté^de son cœur, la sûreté de son jugement, la finesse de son espritont fait leur chef, Guichard. En écrivant l'histoire de votre Vicariat, Monseigneur, je ne puis résister à la joie de vous remercier de l'accueil si cordial, si empressé, si chaud que j'ai reçu en votre bel évèché, demeuré dans mes souvenirs de voyageur et d'historien comme une oasis, où après la dure fatigue des longues routes et l'isolement des nombreuses étapes qui s'échelonnent de Yun-nan sen à Kouy-yang, j'ai pu goûter le charme du repos sous un toit fraternel.
Aux missionnaires, nous n'avons à ajouter dans le clergé indigène, que le nom de Paul Ouang .qui fut ordonné sous-diacre, diacre et prêtre en 1862, et qui devait fournir une longue et honorable carrière ^ Il remplaça Thomas Lo qui venait de mourir. Ce dernier avait été atteint de la peste en visitant la station de Mao-keou. Revenu à l'évêché, il succomba à la maladie le 17 septembre 1862- et fut enterré le 22 dans le cimetière de Kouang-tao-gai, à gauche de la route de Tsen-y,
' Son ordination de sous-diacre eut lieu le 20 septembre, à Kouy-yang, en l'église Saint-Joseph, pendant que les restes mortels de Thomas Lo attendaient dans une chapelle latérale les honneurs funèbres. « Le 20 septembre l'église est remplie comme aux jours des grandes solennités. Il y a une ordination de sous-diacre^ on a transporté le catafalque du P. Thomas Lo sur le côté du sanctuaire. L'église est dépouillée un instant des tentures funèbres pour revêtir ses ornements de joie. C'était un touchant spectacle de voir un jeune lévite se consacrer irrévocablement au service des autels, auprès de la dépouille mortelle d'un saint prêtre qui semblait n'être là que pour lui léguer l'exemple de ses vertus, et lui prêcher l'éternité qu'il faut toujours avoir devant les yeux pour servir Dieu saintement. » [Journal de la mission, 20 sept. 1862).
2 Son corps resta plusieurs jours à l'église ; on était alors sous le coup des menaces de Tien, dont nous parlerons bientôt longuement, et les fidèles priaient l'évêque de retarder le plus possible les funérailles, a Tant que nous aurons ici le P. Thomas Lo, disaient-ils, nous n'avons rien à craindre. » « Ils se divisèrent les jours et les heures, de manière à chanter l'office des morts chaque jour et sans interruption depuis 5^heures du matin jusqu'à 9 heures du soir, auprès de son cercueil. Ils voulaient même prier aussi la nuit, mais dans les circonstances critiques où se trouvait la mission, il aurait été imprudent de leur permettre. Les prin-
Çe|^«5^iPn|Çq?w(^^wr
CONSÉCRATION ÉPISCOPALE DE FAURIE
où son corps demeura jusqu'au 2 novembre 1867. A cette époque il fut transféré dans le nouveau cimetière établi près de Kouy-yang.
« Cet humble prêtre, très mortifié, écrit Lions\ ne dépensait presque rien soit pour le vêtement soit pour la nourriture, il allait à pied, avec une seule charge d^objets (chapelle comprise) et c'était son dodomestique (Loung Pan-tchan), qui la portait; aussi je me souviens qu'ayant été envoyé de la capitale à Mao-keou pour en faire la visite avec tous ses environs, qui étaient alors considérables, il a dû y employer au moins deuxmois, et il n'avait pas dépensé iOtaëls; il serait à désirer que les prêtres chinois Timitent, et que nous-mêmes, nous tâchions de nous en rapprocher. C'est surtout après sa mort qu'on a vu combien les chrétiens, surtout les pauvres du Kou-lao-yuen, Paimaient et Festimaient. Que le Bon Dieu nous donne toujours de ces bons prêtres. »
Pendant cette même période, le procureur de la mission du Kouytcheou au Séminaire des Missions-Etrangères fut d'abord Albrand qui donna sa démission en 1864, écrivant à Faurie « que son âge et plus encore ses nombreuses occupations et la fatigue qui en résultait ne lui permettaient plus de continuer son office. »
Le Vicaire apostolique le remercia « des services qu'il avait rendus depuis si longtemps à la mission, déclarant que lui et ses prêtres le considéreraient toujours comme un protecteur dévoué, qui ne cesserait d'avoir à cœur leurs intérêts. »
L'évêque et les missionnaires choisirent aussitôt pour le remplacer Rousseille^ qui, par la lettre suivante, en date du 8 août 1864, fut prié de bien vouloir accepter cette charge ^ :
M. Albrand, étant surchargé d'occupations, me prie de transporter sur un autre directeur le mandat de procureur delà mission du Kouy-tcheou. Après en avoir conféré avec nos chers confrères, il a été convenu qu'on choisirait notre ami à tous M. Rousseille.
Nous vous prions donc de vouloir bien prendre sur vous cette charge. Sachant avec quel zèle vous vous en acquitterez, nous vous prions d'en agréer d'avance,
Monsieur et bien cher confrère,
le témoignage de notre plus vive reconnaissance.
Kouy-tcheou, le 8 août 1864.
f Louis, S Faurie Ev. d ApoUonie.
Vie. ap. du Kouy-tcheou.
cipaux voisins païens et les cliefs du quartier contribuèrent à la solennité des funérailles par une généreuse ofFrande. » [A. M.~E., vol. 546. p. 1083.) * Journal de M. Lions, p. 46.
2 Ancien sous-procureur à Hong-kong, ilirtcteur au Séminaire des Missions- Etrangères depuis 1860. Mémorial de la Soc. des M. -E., pp. 73,260, 266, 269,276,279.
3 A. M.-E ,voL 546, p. 1491.
-^Mï'5'^"?*'** rS^V^eBfMfi>''->'
:ri,!:''-{^-0'Srî^^-'^^.;~i:'S.V'ri^^^
DERNIERS ACTES DE L'adMINISTRATIOIV DE PERNY
Rousseille fut procureur du Kouy-tcheou jusqu'à sa nomination de procureur à Rome de la Société des Missions-Etrangères, en 1872. Il fut 'alors remplacé par Ghirou, ancien missionnaire du Yun-nan, directeur au Séminaire depuis 1869 ^
Tel sera le personnel ecclésiastique dont Faurie disposera pendant son épiscopat, qui offrira bien des événements importants.
Pour raconter ces événements, nous aurons les lettres des ouvriers évangéliques, mais surtout le Journal de la mission, inauguré par Perny, et qui continuera d'être imprimé jusqu'en 1862. Le Vicaire apostolique eut alors un scrupule, qu^au mois de juin il exprima en ces termes* : « C'est trop cher et trop prétentieux pour une mission comme la nôtre ; je me contenterai d'en faire une copie que je vous enverrai. » C'est en effet ce qui eut lieu jusqu'en 1869.
Pendant cette dernière période, le Journal ne s'occupa plus, comme il l'avait fait précédemment, de questions historiques, géographiques ou scientifiques, il ne donna place qu'aux faits religieux. L'évêque était encouragé dans ce travail par le Séminaire des Missions-Etrangères, qui lui écrivait ^ : « Vous avez eu une heureuse idée en entreprenant de consigner ainsi dans un Journal tous les faits qui regardent l'établissement de la religion dans la province du Kouy-tcheou. C'était la pratique de nos anciens missionnaires et nous désirons bien la voir établie dans toutes nos missions. »
Les Journaux tenus par les missionnaires prirent plus d^extension, Faurie encouragea ses prêtres dans cette voie : « L'on notera chaque soir, dit-il, le lieu oii on se trouve, ce qu'on a fait ce jour-là, coijfessions, communions, visites de malades, conversions de païens, enfin tout ce dont il peut être nécessaire ou utile de garder le souvenir. Cela demande peu de temps et a une foule d'utili-tés. Quand il se passe un fait intéressant, on l'écrit avec plus de détails, chacun selon son goût, son style, et môme son orthographe. Ce Journal reste toujours dans le district. Quand un missionnaire change de poste, il trouve dans ce Journal les antécédents et comme l'histoire
* Dès 1867,lors d'un autre vote, la missioa du Kouy-tcheou avait désigaé M. Chirou. A cette époque, Mgr Faurie, ayant reçu une lettre du Séminaire des Missions-Etrangères qui l'invitait à prendre part à l'élection d'un nouveau procureur officiel des missions de Chine et du Thibet, vota « avec l'agrément de tous les missionnaires du Kouy-tcheou qui étaient à sa portée » pour M. Chirou, missionnaire du Yunnan, et il envoya son vote « à Mgr Ponsot, qui, en qualité de doyen, devait réunir les votes et délivrer à l'élu son diplôme de procureur. » M. Chirou eut 2 voix et M. Guerrin, missionnaire du Kouang-tong, 4 : 3 du Su-tchuen et 1 du Thibet, ce qui le fît choisir. M. Voisin resta procureur du Kouang-tong.
2 A. M.-E., vol. 5491, p. 384.
•^ Journal de la mission, juin 1866.
CONSECRATION EPISCOPALE DE FAURIE
pratique de soïi nouveau poste et il continue d'écrire à la suite. On dépouille ce Journal tous les ans pour en extraire le résultat de l'administration spirituelle. »
Les principaux Journaux de ce genre, que nous possédions, sont ceux de Tchen-lin par Roux, de Gan-chouen par Lamy, du Lantang par Bodinier, du Lan-men-ouai par Mercusot et Bodinier, d'Euî-lang-pa par Bodinier.
Appuyés sur ces documents et sur de nombreuses pièces officielles, nous exposerons dans le second volume de cette Histoire les péripéties, parfois très émouvantes, qui marqueront les existences apostoliques des missionnaires du Kouy-tcheou pendant la période qui s'étend de 1860 à 1871.
1 A. M.-E., vol. 547, p. 1681.
■S^^pf ^y;^*^*^??^??^?^
%*iii'V
•^ !li;
Wm^^W^^^'
fW^sm^W^^wW^^^^'