‹ Histoire des moeurs et de l'instinct des animaux. Avec les distributions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait a l'Athénée Royal de ParisChapitre 47 sur 50 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

Comparaison des Animaux vertébrés avec les invertébrés .

Ce sera toujours un sujet profond detonnement pour le philosophe , comme pour tout homme qui sait penser, que le spectacle de notre monde. Qu’est-ce, en effet, que ce monde, et pourquoi ce grand tout a-t-il été créé? Il serait glorieux et magnifique pour notre espèce, qu’elle fût le but delà création; mais tant d’Univers lointains et inconnus dans l’espace des cieux , ne paraissent pas plus formés pour nous que les pestes , les poisons , les êtres malfaisans, et tant d’autres maux ne le sont sur ce globe pour notre bonheur.

Revenu de ce vertige d’amour-propre , reconnaissant sa destinée plus modeste, l’homme qui se faisait dieu , se détrône ; il comprend que le grand tout ne peut être formé que par rapport à son Créateur, vers lequel l’Univers conspire, et que noire espèce n’est qu’une sorte de créature plus fière ou plus vaine de son rang que toutes les autres.

Les rapports des différens règnes delà nature entre eux, nous montrent, en effet, le but auquel elle aspire, en traçant cette longue chaîne de vie , depuis le

COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AUX INVERTÉBRÉS. 455 minéral le plus brut, jusqu’à l’homme, le plus parfait des animaux. Cette gradation perpétuelle d’organisation , cette centralisation successive du principe vital , obscur dans le minéral , végétant dans la plante , sensible et actif dans l’animal , nous montre une puissance agissant sur la terre sans relâche; le minéral aspire à la vie végétale, la plante à l’existence animale , et l’animal à la vie intelligente et raisonnable de l’homme. Il semble que la vie s’épure peu-à-peu et sorte progressivement du sein de la terre , où letre créateur en a déposé les germes; elle s’exalte danstoutesa forceet sa splendeur, au sommet de l’échelle organique; mais s’évanouit en se disséminant dans le règne minéral.

Que seraient les êtres sans cette faculté de sentir, de connaître les corps extérieurs, ou de sortir par la vue, par l’ouie, et surtout par la pensée, hors de la simple existence du végétal, de ce someil de la vie? Comment agirions-nous sans ce principe d’énergie qui fait contracter nos muscles à volonté , qui nous transporte à notre gré par toute la terre , et qui élève l’oiseau dans les champs de l’air? Il fallait donc une source de vigueur , de sentiment, de passion, qui nous rendit capables de jouir comme de souffrir; c’est cette faculté merveilleuse, encore plus que celle de l’aimant dans le fer, qui distingue un corps animé de son cadavre. Elle réside manifestement dans la pulpe médullaire des cordons nerveux, et dans la moelle épinière, avec le cerveau , qui deviennent les centres de la sensibilité , des sensations et des idées. Ainsi le

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système nerveux est le gouvernement de la machine animale ; les corps vivans ne sont plus ou moins perfectionnés ou développés dans toutes leurs facultés que par ce système. Le foyer principal , situé à la tête, comme dans une citadelle, imprime de là scs volontés suprêmes à tout le reste de l’organisation , ainsi qu’un roi , dans son palais , envoie ses ordres jusqu’aux extrémités de son empire. Quel pouvoir étonnant fait sur-le-champ mouvoir notre orteil par une simple idée?...

Comme toute la série des êtres organisés se tient et se nuance par des harmonies multipliées, nous ne pourrions exposer avec exactitude ni la description, ni l’histoire des animaux dont il nous reste à traiter , sans les comparer «à ceux dont nous vous avons entretenus. Il est donc nécessaire de récapituler ici les principaux caractères de ce règne.

Vous vous rappelez sans doute , Messieurs, qu ’àprès avoir retracé les lois générales qui nous ont paru présider à la formation et à l’existence des êtres, nous avons signalé la grande ligne qui sépare les corps organisés , vivans ou végétans , des matières minérales et inorganiques. Nous avons examiné l’animal ou la plante, capables de vivre, de s’accroître jusqu’à certaines limites de la taille, au moyen de nourritures absorbées et assimilées dans l’intérieur du corps , puis susceptibles de se reproduire par génération ou par bouture , enfin sujets à la mort. Nous les avons distingués de la pierre, du métal, qui n’ont ni organes, ni individualité ni accroissement par intus-susception ou

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nourriture , enfin qui ne peuvent ni engendrer ni mourir. Cette distinction de deux grands règnes dans la nature est la loi fondamentale sur laquelle repose presque toute 1 économie de l’Histoire naturelle. Ce n’est pas , sans doute, que les animaux, et surtout les plantes, ne puissent tirer leur subsistance de matériaux inorganiques, de l’eau, de l’air, de substances minérales ou désorganisées, inertes ; que des animalcules , que des mousses , des champignons, ne paraissent sortir, soit des eaux corrompues, soit des débris de matières mortes, du terreau, du fumier en décomposition; mais les observations les plus fidèles ont montré avec évidence les germes de ces animalcules, les semences de ces mousses et de ces champignons, toutes les fois que leur extrême petitesse , ou leur transparence ne les dérobait pas au microscope.

L’animal, la plante, ne naissent donc jamais que d’un animal, d’une plante, semblables à eux-mêmes par génération , soit au moyen d’œufs ou de graines , soit par bouture ou prolongement. Cette loi demeure sans exception parmi tous les êtres dont la grandeur ne leur permet pas d’échapper à la vue. ÎNous ne sommes plus au temps où l’on croyait, avec Pline, que les rats se formaient dans les champs par la pourriture, et les abeilles dans le ventre d’une génisse morte, après neuf jours, quoique Virgile ait chanté ces prodiges en beaux vers.

On sait aujourd’hui que les mittes, les vers qui dévorent les fromages, sont dus à des insectes qui y déposent leurs œufs, comme dans les fruits ou

la chair. Enfin , la génération spontanée et équivoque a été abandonnée à mesure qu’on a découvert la manière dont se propageaient jusqu’aux êtres les plus petits et les plus imparfaits; car puisque la nature attribue à des insectes si délicats des parties sexuelles, l’instinct de se chercher, et une industrie admirable pour se reproduire , elle eut donc pris une peine fort inutile, si la putréfaction eût suffi pour créer ces animaux. Quiconque disséquera, avec Swammerdam ou Lyonnet, la moindre puce, comprendra qu’une organisation si merveilleuse, qu’un art si sublime et si manifeste ne peuvent jamais être le résultat de la pourriture ou de la désorganisation, et que les fonctions si compliquées de la vie ne sont pas créées par la mort ou par le hasard.

La difficulté ne regarde donc plus que les espèces d’une excessive ténuité, telles que des animalcules infusoires, qu’onne peutobserver qu’au microscope, des moisissures, des byssus , des conferves, ou d’autres plantes aussi imperceptibles. Mais, de ce qu’il est impossible de voir , soit les graines ou les œufs, ouïes parties sexuelles d’êtres si déliés dont le corps déjà se remarque avec tant de peine, il ne serait pas raisonnable d’en conclure que la loi générale est violée pour eux seuls , et que la prétendue génération spontanée, ou par pourriture, après avoir successivement reculé des rats aux abeilles , et ensuite plus loin , existe uniquement pour cesanimalcules et pour ces plantules, comme dans 6on dernier asile.

La séparation entre les êtres organisés et les matières minérales nous paraît donc constante. L’animal, la plante, sont émanés de germes de vie créés sur la terre; ils s’y développent, dans les circonstances favorables de la chaleur et de l’humidité, se distinguent des masse? inorganiques par leurs attributs de croissance, d’intus-susception ou nourriture, de génération ou de mort.

L’animal et le végétal ont des rapports manifestes; car il y a des animaux-plantes, des êtres ambigus qui soudent pour ainsi dire ces deux règnes ; tels sont les coraux, les lithophytes, et des plantes qui paraissent conserver des facultés animales. Cependant l’on ne prendra pas la sensitive, qui replie ses feuilles quand on la touche, pour un animal, ni l’huître, presqu 'insensible dans sa coquille , pour un végétal.

Ce qui spécifie l’animalité , est le don précieux du sentiment avec la volonté et la puissance de se mouvoir. Ainsi les nerfs , ou un système nerveux , source de la sensibilité , constituent l’essence de l’animal, qui sera d’autant plus parfait, d’autant mieux organisé , et par là plus intelligent , plus sensible , que cet appareil nerveux sera plus complet , plus étendu et plus volumineux par rapport à son corps.

Et en effet , Messieurs , quelle horrible inconséquence ne serait-ce pas à la nature, d’avoir accordé le pouvoir de souffrir et de jouir aux arbres , aux herbes , en leur étant tout moyen d’éviter la douleur, de chercher le plaisir? Ce serait alors que

les dryades gémiraient dans les troncs des chênes sous la hache du bûcheron et qu’une fleur innocente pourrait se plaindre d’être dévorée si jeune par la brebis. La mobilité doit donc être en rapport avec la sensibilité ; l’oiseau passionné , le vif quadrupède , seront plqs mobiles que le froid reptile , et celui-ci le sera plus encore que l’huître ou la moule stupidement fixées sur leurs rochers ; ainsi notre mobilité décroît avec lage , parce que nous redevenons moins sensibles.

Les animaux ont tous des sens extérieurs , comme autant de sentinelles vigilantes , par lesquelles leur sensibilité est avertie des objets capables ou de nuire ou de servir. Le- toucher, et même le goût , sont les deux sens indispensables pour connaître ces choses utiles ou nuisibles; aussi se trouvent-ils chez tous les ' animaux absolument, quoiqu’en diverses mesures; mais l’odorat, l’ouïe, la vue , qui sont moins nécessaires , manquent soit l’un , soit l’autre, soit tous les trois, à certaines classes d’invertébrés. Enfin le sens particulier de l’amour, si ardentchez les animaux à sexes séparés, parait moins vif dans les invertébrés à sexes réunis, tels que les androgynes et les hermaphrodites ; il devient froid surtout parmi les animaux sans sexes visibles, qui se reproduisent avec indifférence , à la manière des plantes.

La sensibilité modifie encore chez les animaux leur organisation particulière. Puisque la plante ne saurait se mouvoir, il faut que ses alimens affluent dans elle , qu’ils viennent la trouver , ou

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l’environnent de sorte qu’elle n’ait rien à faire qu’à les absorber. Ainsi , les bouches, les orifices de la plante , ses suçoirs , ses organes digestifs ou réparateurs , s’étendront au-dehors. Mais l’animal devant quêter sa pâture, pouvant la reconnaître , la poursuivre au loin , avait besoin , pour se mouvoir librement , de renfermer au-dedans de lui cette proie, dans un sac interne ou un estomac; il fallait donc que ses sens fussent placés à l’extérieur , et ses organes digestifs à l’intérieur; au contraire des plantes dont la moelle et les parties les plus délicates sont situées au centre, et les organes nutritifs vers la circonférence.

Cette diversité de structure nous expliquera la différence des alimens dont usent la plante et l’animal, etpourquoi celui-ci sera supérieur à cellelà. M’est-il pas évident que la plante reçoit des matériaux presque bruts ou non élaborés de la terre , de l’air et des eaux ? Mais l’animal , qui ne pouvait admettre qu’une quantité plus bornée d’aliment à chaque fois , devait prendre une nourriture plus substantielle , sous un volume donné. Il a donc cherché des substances déjà travaillées par la vie végétale ou la vie animale; et ces nourritures mieux élaborées , plus vivifiées , ont imprimé pareillement plus de vie , plus de facultés , et un degré supérieur à l’animal sur les végétaux ; par cette raison , les carnivores ont plus d’énergie, de facultés et d’activité vitale que les especes simplement herbivores ; de même, les animaux vivant de fruits ou des parties les plus élaborées des végétaux, montrent encore

quelque supériorité sur les bêtes brutes qui se contentent de foin ou d’herbages.

La plante étant condamnée à l’immobilité , ne pouvait , dans ses amours , chercher au loin un autre sexe ; aussi la nature a rendu presque tous les végétaux hermaphrodites, soit dans une même fleur, soit sur la même tige. Lorsque la nature a donné des exceptions à cette loi , comme pour les plantes dioïques , elle a prévu différens moyens de réunion ou de contact. Ainsi le chanvre , le houblon , les épinards de chaque sexe trouvent toujours leurs pieds différens , semés ensembleet mêlés ; les palmiers, le muscadier, les peupliers et les saules se trouvent plus écartés entr’eux ; mais les mâles exhalent leur pollen fécondant avec tant d’abondance, que presque toujours lèvent, ou des insectes, messagers officieux des mariages des fleurs, apportent cette poussière sur les organes sexuels de la femelle. Et la prévoyance de la nature est rarement trompée, soit que la femelle imprégnée d’un nectar sucré attire ces insectes * ou qu’elle s’attache le pollen fécondateur, soit qu’elle demeure plus longuement en fleur, attendant comme une veuve , de tardives amours , soit enfin qu’elle se reproduise seule de boutures , ou fasse éclore sur ses branches quelques fleurs mâles, comme le genevrier rouge de Virginie, tour-à-tour mâle et femelle.

D’ailleurs la réunion des deux sexes chez les plantes , chez les animaux imparfaits et froids , tels que les coquillages, les colimaçons, n’offrait aucun inconvénient, aucuhe crainte d’abus; leurs amours

COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AUX INVERTÉBRÉS. 463 De peuvent avoir cette ardeur passionnée des races plus sensibles qui les entraînerait à de trop funestes excès. Cette réunion des sexes est plutôt le témoignage de leur sagesse; c’est une confiance que met la nature en eux. Les coquilles bivalves , telles que l’huître, la moule , les pétoncles ou pèlerines, n’ont point d’yeux pour se chercher ; il leur serait impossible, par leur conformation, de s’unir entr elles ; si la nature ne les eût pas rendues capables de se reproduire seules , leurs espèces eussent depuis long-temps péri sans retour. Les univalves , tels que les colimaçons, les bulimes et planorbes, ou des mollusques nus, tels que la limace , quoiqu’ayant les deux sexes , ne peuvent pas se suffire seuls , la nature ne s’est pas entièrement reposée sur leur peu de sensibilité ; aussi leur a-t-elle donné des yeux et la faculté de se reconnaître l’un l’autre alin de concourir à leur fécondation réciproque.

Mais dans les races plus sensibles, plus parfaitement organisées , il devenait nécessaire de séparer les sexes , afin que l’amour , ce sentiment créateur de tous les êtres , n’en devînt pas le destructeur par ses propres excès. Aussi , à commencer par les insectes , ensuite les crustacés, et à remonter depuis les poissons, les reptiles, les oiseaux et les quadrupèdes jusqu’à l’homme ; les sexes sont 'constamment distincts; l’union reproductive nepeut avoir lieu que du consentement des deux êtres, ou même pour la plupart qu’à des époques marquées par la nature»

Cette séparation des sexes est la source du perfectionnement des êtres qui s’y voient soumis. Elle

464 COMPARAISON' DES VERTÉBRÉS ACX INVERTÉBRÉS, inspire plus d’activité et d’ardeur aux individus l’un pour l’autre , et par-là , elle aiguise leur industrie mutuelle, elle exige le développement , l’exercice d’un plus grand nombre de sens ; aussi les animaux à sexes séparés ont une forme exactement symétrique ou composée de deux moitiés semblables , avec des membres plus ou moins développés et articulés; tous jouissent de l’organe de la vue; la plupart ont aussi l’odorat et l’ouïe, indépendamment du toucher et du goût, sens primitifs les plus inhérens à l’animalité.

Les vertébrés étant l’homme , les quadrupèdes vivipares et les cétacés ( tous animaux portant des mamelles ou mammifères ) , puis les oiseaux, les reptiles ( quadrupèdes ovipares et serpens ) , et les poissons à nageoires; ils présentent tous un squelette osseux articulé dans l’intérieur du corps, et une colonne vertébrale qui est comme la charpente essentielle de leur structure ; mais les invertébrés comprennent toutes les autres classes inférieures du règne animal, comme les suivantes : i.’Lesm#/lusques céphalopodes , les sèches et poulpes portent dans leur dos un os plat et oblong comme un bouclier , et connu sous le nom d’os de sèche ; mais il ne fait nullement fonction de vertèbres , n’a point un canal pour le passage d’une moelle épinière, ni des articulations qui permettent à l’animal de se fléchir. D’autres mollusques à coquilles présentent bien aussi quelques parties osseuses intérieures articulées à leur estomac , comme les bullécs; mais elles n’ont aucun caractère propre à servir de squelette.

2.° Les crustacés , ainsi que les vrais insectes, loin d’avoir intérieurement des os , portent tous à l’extérieur une cuirasse, soit d’une coque pierreuse chez les premiers , comme les écrevisses et les crabes , soit cornée comme chez les scarabées , les autres coléoptères , etc. Le système musculaire de ces animaux est renfermé dessous , tandis que chez les vertébrés , il revêt les os à l’extérieur.

5.° Les zoophyles n’ont également aucun os intérieur, et quelques-uns sont encroûtés, au contraire, d’une sorte de test , comme les oursins , les étoiles de mer et autres échinodermes. La plupart des litophytes ont bien, à-la-vérité, des parties intérieures pierreuses , quelquefois même articulées , comme les diverses corallines , et aussi les encrines , etc. , mais qui ne sauraient avoir la fonction de vertèbres , malgré quelques apparences. .

La différence entre les animaux vertébrés et les invertébrés, est très-importante à l’égard de leurs fonctions. Les vertébrés possèdent tous un système nerveux cérébral et spinal qui les met en rapport avec les corps extérieurs ; ils ont une vie de relation trèsétendue, toujours cinq sens plus ou moins parfaits, une forme symétrique ou de deux moitiés accollées ; ils ne présentent jamais plus de quatre membres. Leur sang est constamment rouge; ils ont constamment un cœur, un foie , les principaux organes des sécrétions, et toujours des sexes séparés sur deux individus. • .• . ... . .

Les invertébrés ont, au-lieu de sang rouge, une liqueur blanchâtre ou sanie lymphatique (excepté Tome I. 3o

dans la classe des vers annélides , tels que sangsue , lombric , aphrodite , naïde , etc. , qui ont un sang rouge ). On ne trouve pas toujours un cœur chez eux , car les mollusques , les crustacés et quelques annélides sont les seuls qui en possèdent un distinctement ; aussi ne s’opère-il aucune véritable circulation chez les insectes , les vers , les zoophytes.

Le système nerveux des invertébrés n’est que l’analogue de celui du grand sympathique ou trisplanchnique des animaux pourvus d’une colonne vertébrale ; il préside principalement à leurs fonctions intérieures ; le premier ganglion tient lieu de cerveau chez les mollusques , les crustacés , les insectes , les vers ; on n’aperçoit plus de système nerveux manifestement chez les zoophytes. Aucun des invertébrés ne possède évidemment aussi tous les organes des cinq sens. Il manque aux uns l’ouïe ou l’odorat , aux autres même la vue ; plusieurs paraissent être bornés uniquement au tact.

Les organes sexuels sont souvent réunis sur le même individu , chez les mollusques , soit qu’ils aient besoin d’accouplement réciproque , soit qu’ils se suffisent à eux seuls; d’autres naissent eunuques naturellement ( des abeilles , dés founnis , des guêpes, des mutilles ); d’autres n’offrent aucun organe sexuel, et se reproduisent par des bourgeons, ou des boutures comme les végétaux ; tels sont la plupart des zoophytes ; mais on ne trouve jamais d’hermaphrodites complets ( si non par monstruosité ) parmi les vertébrés.

On peut affirmer que les animaux invertébrés n'ont point de cerveau proprement dit , puisque le ganglion qui en tient lieu est un appendice du système nerveux analogue au grand sympathique , et qui peut, parmi des vers et des mollusques, être amputé sans que ranimai en périsse; il se reproduit au contraire quelquefois. Aussi ces animaux ne paraissent aucunement susceptibles d’une intelligence d’acquisition; ils ne savent rien apprendre, comme le font les vertébrés , même dans les classes des reptiles et des poissons. Mais en revanche l'instinct est infiniment plus développé chez ces invertébrés.

La grande différence qui existe encore entre les vertébrés et les invertébrés se manifeste dans la nature de leurs chairs , de leurs parties dures. Les os des vertébrés sont plus ou moins chargés de phosphate calcaire ( quoique le squelette des poissons chondroptérygiens ou cartilagineux , tels que les raies, en ait peu) ; mais les parties dures des invertébrés , les coquilles des testacés , la cuirasse des crustacés , los de sèche , le test des oursins , la matière pierreuse des coraux et des madrépores , sont presque uniquement composés de carbonate de^chaux. De même, quoique la chair des poissons nourrisse peu, elle est pourtant beaucoup plus substantielle que la chair des mollusques , des crustacés , des insectes et vers , des zoophytes. Plus on descend dans la série des animaux , moins la chair offre de nourriture. Ce n est qu’une gelée qui se fond à la chaleur , dans les zoophytes ; les huîtres et autres coquillages substantent faiblement , mais

468 COMPARAISON DES VERTÈBRES ACX INVERTÉBRÉS» plus on prend des animaux élevés dans la série de l’organisation , plus leur chair devient nourrissante , ou riche en principes réparateurs. Ainsi, le pois-» son et le reptile sont encore du maigre; les animaux à sang chaud , à respiration et circulation complètes , comme les oiseaux , les mammifères, donnent du gras ou un aliment très-fortifiant.

L’assimilation , la vie sont donc faibles dans ces classes inférieures d’animaux sans vertèbres ; leurs facultés sont moins intenses , moins énergiques ou peu développées. Ce sont en quelque manière les préparateurs , les élémens d’une élaboration plus perfectionnée , puisqu’ils sont destinés par leur subordination naturelle , à servir de première pâture à des animaux successivement plus élevés dans la chaîne des créatures.

Tous les animaux vertébrés dont nous vous avons précédemment entretenus , savoir l’homme , les mammifères et les cétacés , les oiseaux , les reptiles , les poissons, possèdent les cinq sens, caries espèces qui , comme la taupe , les cécilies , les tritons , etc. , sont aveugles, ou comme les poissons , qui paraissent dépourvus d’oreilles, n’eupossèdent pas moins les organes de la vue et de l’ouïe , plus ou moins développés. Tous ces animaux ont une tête renfermant un cerveau dans une boîte osseuse , et une épine du dos ( même chez les lamproies, les cyçlostomes, les poissons gastrobranches, où elle est mucilagineuse à certaines époques de l’année ) composée de vertèbres creusées par un canal rempli d'une moelle nerveuse, et de laquelle sortent des

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rameaux de nerfs qui distribuent la sensibilité r la vie dans tout le corps. À cette épine dorsale s;attachent les membres, toujours au nombre de quatre chez les mammifères , les oiseaux , les quadrupèdes ovipares , et la plupart des poissons à nageoires , mais au nombre de deux seulement chez les cétacés, chez quelques lézards , ou même nuis chez les serpens,lespoissons sans nageoires, nommés apodes. Dans toutes ces tribus , il y a donc un squelette articulé, osseux , soutenant intérieurement leurs chairs. Leur tête contient elle-même les cinq sens. Tous ont un cœur, mais les plus sensibles, rhomme , les mammifères et les oiseaux , ont seuls deux ventricules ou cavités à leur cœur , un sang chaud , et une respiration vive par des poumons. Les reptiles portent aussi des poumons, mais qui respirent peu d’air et lentement; c’est pourquoi leur sang est froid , leur sensibilité engourdie , ainsi que les poissons qui ne respirent que les molécules d’air mêlées à l’eau , par le moyen de leurs branchies ou peignes rouges appelés ouïes; en effet, les poissons périssent dans une eau privée d’air , comme sous la glace ou sous la machine pneumatique.

Les animaux portant des mamelles sont seuls vivipares et allaitent leurs petits naissans, tandis que les oiseaux sont ovipares , comme les reptiles et les poissons; mais les oiseaux et les mammifères prennent seuls le soin de nourrir leur famille.

Dans les animaux sans vertèbres que nous nous proposons d’étudier, le plan de l’organisation devient ' bien plus diversifié et plus bizarre. Nous descendons

comme dans un autre monde ; il y a moins de rapports avec notre structure ; nous n’entrons presqu’en aucune communication avec ces créatures v qui d’ailleurs n’expriment aucune voix; car les bourdonnemens de quelques insectes, les chants de la cigale ou du criquet ne sont point des voix, mais des froissemensde plusieurs parties sèches, ou une vibration rapide des ailes. Ici donc la nature vivante est muette; elle ne se modèle plus d’après l’homme, ainsi qu’on en remarquait si manifestement des dégradations successives dans la forme et jusque dans les squelettes des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, et même des poissons : il n’y a plus de sang rouge et chaud, mais une lymphe blanchâtre; il n’ya plus cette colonne vertébrale , charpente primitive de l’édifice , et soutien de toute l’économie; aussi les espèces mollasses, privées de ces supports , se déforment, se contournent, se plient souvent avec irrégularité. Si nos parties les plus solides sont placées à l’intérieur du corps , elles se trouvent au contraire toujours au-dehors parmi les animaux sans vertèbres , comme sont les coquilles des colimaçoqs et des moules, le test des crabes, la coque des écrevisses , les étuis cornés des insectes, les tiges pierreuses des coraux. Ainsi, chez, les invertébrés , le dedans est mou et le dehors est dur ; tandis que chez les vertébrés , les os sont à l’intérieur, et les chairs qui les revêtent, à l’extérieur.

Déplus, les animaux sans vertèbres n’ont pas tous une tête, ni toujours une configuration symmétrique aussi régulière que les insectes. Le coli-

COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AEX INVERTÉBRÉS. 4 maçon se contourne en spirale, l’huître n’a pas des coquilles égales , l’éponge s’accroît en toutes sortes de figures; les espèces les plus molles, et qui ressemblent même à une gelée vivante, transparente, se peuvent contracter, resserrer, ou s’épanouir, s’étendre en prenant les configurations les plus étranges avec une variété et une facilité merveilleuses.

Chgz les animaux osseux ou vertébrés se trouvent non-seulement un cerveau , mais encore de l’intelligence, quoiqu’avec divers degrés de modification. Il y a seulement de l’instinct parmi les animaux sans vertèbres. Ceux qui sont pourvus d’une tête , n’ont pas pour cela une véritable cervelle , bien qu’on y remarque d’ordinaire un renflement nerveux , un ganglion ou nœud , simple ou double; ce cerveau imparfait n’est nullement chez eux le principe moteur de tout le corps : on a décapité des vers de terre , des colimaçons , et loin de périr , ces animaux ont repoussé une nouvelle tête, un nouvel encéphale. L’on a vu un papillon auquel on. avait arraché la tête , s’accoupler néanmoins à sa femelle : ces animaux ne périssent pas sur-le-champ par une telle amputation. Les enfans savent même que des guêpes privées de tête s’envolent encore , quoiqu’elles ne sachent plus se diriger. Au contraire tout animal vertébré périt par l'amputation* de la tête, parce que le cerveau, chez lui, devient comme un centre auquel tout conspire.

Les intervébrés manquent d’ordinaire d’un ou plusieurs sens ; on n’a découvert l’organe de l’ouie

- qu’à peine chez les sèches et les crabes ou écrevisses, tous les autres en sont dépourvus. La vue existe chez les insectes, les crustacés, chez plusieurs mollusques sans coquille , comme les sèches et les limaces, et chez des univalves, tels que les colimaçons, les buccins, etc. ; mais tout le reste de la création vit aveugle ; et quoique plusieurs espèces se plaisent aux rayons de la lumière, elles ne contempleront jamais l’astre du jour. Les insectes jouissent de l’odorat , on ignore par quels organes , quoiqu’on suppose que ce soit au moyen des parties voisines de leur bouche ; le goût paraît exister chez toutes les espèces, puisqu’elles savent choisir leur aliment et le discerner ; enfin le toucher est un sens nécessaire , et aussi universellement répandu parmi tous les animaux. •

On comprendra que nos animaux sans vertèbres ayant une cervelle si peu importante, et même que plusieurs tribus étant naturellement sans tête , comme les oursins , les étoiles de mer , les polypes ou zoophytes, toutes ces espèces seront dépourvues d'intelligence ; mais ici , Messieurs , s’ouvre un champ vaste et inattendu de recherches sur l’admirable industrie de la nature. ■ ' : ; -

En effet , ces êtres si maltraités , ce rebut, pour ainsi parler, de la création , nous- découvrira plus que tout le reste des animaux, plus que l’homme même, ne craignons pas «de le dire, la sublime puissance qui préside à leur formation, qui perpétue sans cesse leur existence. Ne croyez pas que ce moucheron si vil en apparence ne végète que par

hasard , se conduise sans dessein , et soit comme abandonné dans toute l’étendue de ce monde. 11 n’a presqu’aucune cervelle dans sa petite tête ; il est né d’un œuf, délaissé de ses pères; il n’a pu recevoir d’eux aucune instruction ; il manque de plusieurs sens ; il est la faiblesse même , au milieu des masses effroyables de l’Univers. Mais sur cet être inconnu , dans ce recoin imperceptible, au fond des eaux, comme au milieu des forêts, une secrette prévoyance veille ; elle gouverne , comme par un miracle perpétuel, toute la vie de cet insecte; elle trace d’avance toutes les actions de son espèce , leur naissance, leur accroissement, leurs amours , leurs guerres; elle prévient leur destruction même. Jamais le génie humain égala-t-il dès sa naissance l’industrie de cette guêpe maçonne qui , solitaire, sans documens, se fabrique avec tant d’art des demeures merveilleuses pour elle , pour sa postérité qu’elle ne verra point, et qui ayant rempli sans intérêt ses devoirs de mère par tant de labeurs, pond et meurt, satisfaite sans doute sur la terre de son humble destinée ! Jamais la nature ne s’est manifestée avec plus d’éclat et de naïveté que dans ces créatures si faibles et si chétives, comme si elle déployait tout l’effort de ses ressources , toutes les merveilles de son intelligence, à mesure que le corps offre moins de secours par lui-même. Nous en réservons des preuves si évidentes, si multipliées, que nous serons également embarrassés du choix et surpris de leur étonnante singularité.

Et après avoir recherché de quelle manière peu-

4"4 COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AUX INVERTÉBRÉS, vent se diriger et trouver leur vie , des animaux sans tête naturellement , comme sont tous les zoophytes, les polypes, les radiaires, qui prennent la forme circulaire des fleurs, souvent même leur éclat et leurs couleurs , ainsi que nos anémones de mer; après avoir contemplé les étranges mystères de leur reproduction , ces associations de diverses espèces, qui se réunissent par une base commune, dont les individus cependant conservent chacun leur existence à part, mais fabriquent de concert leurs coraux, leurs polypiers avec tant d’élégance; nous considérerons l’utilité et les résultats généraux sur notre globe, de cette multitude d’êtres si bizarres et si disparates.

En effet, /lorsqu’on descend jusqu’aux couches les plus profondes de la terre , dans lesquelles on ne rencontre encore aucun vestige de créature organisée; on trouve immédiatement au-dessus de ces terrains antiques et primitifs , les dépôts coquillers , les débris des madrépores , des coraux , qui s’annoncent comme les premiers habitans de notre planète, lorsqu’elle était recouverte d’eaux. Les bancs immenses de ces productions marines s’étendent à des profondeurs différentes sur presque toutes les contrées du globe ; ils comblent ses vallons, s’élèvent même sur le dos des montagnes, et s’accumulent en collines, de telle sorte qu’ils n’ont pu devenir si vastes , si épais, que par l’effroyable multiplication de ces animaux dans la suite des siècles. Ces espèces ont donc amassé à loisir les matériaux des autres créatures qui devaient un

jour éclore j c’est ainsi que tant de groupes d’iles dans rOcéan-Pacifique, sont formés entièrement de ces madrépores , de ces coraux , de ces coquillages accumulés , exhaussés sans cesse par la suite des âges , suivant l’observation de tous les navigateurs ; elles élèvent maintenant, au-dessus des ondes, leurs têtes parées des plus riches productions végétales , sous les cieux ardens des tropiques.

C’est sans doute ainsi que ces animaux invertébrés ont déposé des terrains de seconde , de troisième formation , sur lesquels ont pu se multiplier ensuite , les plantes et des animaux plus parfaits , plus ennoblis dans l’échelle de l’organisation. Sans ces animaux préparateurs , sans cette litière féconde du globe , déposée avec le limon du vieil Océan , nos continens n’offriraient aucun terreau, nul humus fertile dans lequel les végétaux puisent leurs élémens nourriciers. Ils forment donc aujourd’hui le fond commun de la vie générale , puisque les plantes tirent de leurs débris des nourritures qui se transmettent ensuite à des animaux plus parfaits, et passent au genre humain à son tour. Ils constituent donc les racines du grand arbre de la vie sur le globe ; la masse des végétaux et des autres animaux en forme le tronc et les branches ; les individus ressemblent aux feuilles qui sans cesse se renouvellent et périssent ; et la race humaine en est pour ainsi parler, la fleur, la portion la plus délicate et la plus accomplie. Ainsi l’existence de ces êtres imparfaits et primitifs a été nécessaire ; ils élaboraient dans l’origine des choses, les élémens des

/j76 COMPARAISON DES VERTÉBRÉS A l’X INVERTEBRES, futures destinées des créatures ; c’est par eux originairement que se substante le règne végétal , et que, par diverses filières, ils ont passé dans nousmêmes , et y passent encore ; comme c’est aussi dans ce fond de subsistance primordiale que les poissons puisent leur propre vie au milieu des mers.

Les animaux perfectionnés ou vertébrés , l’espèce lnimaine elle-même à leur tête, sont, si l’on ose le dire , des enfans ingrats et méconnaissans , qui dévorent leurs pères et dissipent l’héritage que ces laborieux et modestes ancêtres avaient amassé par tant de travaux. Trop souvent nous regardons avec dédain et incurie ces débris , ces dépouilles qui fertilisent nos campagnes : imitant ces riches parvenus qui détournent leur vue du village natal , et font démolir le manoir rustique , devenu le témoin importun de leur roture. Mais plutôt cette obscurité primordiale de tous les êtres , ce monde invisible duquel est partie la nature pour s’élever jusqu’à notre rang, montre par quels progrès lcs êtres ont été successivement perfectionnés , et devient la preuve de notre antique ennoblissement. Il estbeau d’honorer ses ayeux , de ressembler à cet empereur romain (Yespasien) qui, couvert de la pourpre, ne dédaignait pas de s’asseoir encore sous l’humble toit de la métairie paternelle des Flavius. Jettons encore une vue générale de comparaison entré les races d’animaux sans vertèbres et les espèces plus parfaites des vertébrés.

.Ce ne sont pas les baleines , les rhinocéros et

COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AUX INVERTÉBRÉS. 4;7 d’autres animaux monstrueux qui jouent le plus puissant rôle sur la terre, après l’espèce humaine ; ce sont au contraire les êtres les plus débiles , les plus imperceptibles de la création , tels que les insectes , les animalcules de toute sorte. Si nous voulons considérer sans prévention la nature , en ceuxci l’immensité du nombre des individus l’emporte infiniment sur la taille gigantesque des premiers. Des milliards de chenilles, par exemple , des nuées de sauterelles dévorent chaque jour un volume de nourriture supérieur à leur propre corps; elles rongent en peu de temps le feuillage de mille forêts ; cependant, ces dommages partiels, repartis sur la vaste surface des empires , ne s’aperçoivent guère, tandis qu’un troupeau de bœufs semblera détruire plus d’herbes dans une prairie , par cela seul , que la destruction sera plus concentrée en un lieu borné; toutefois , ces grands quadrupèdes mangent à peine par jour le dixième de leur poids.

Nous sommes donc trompés paR les apparences ; nous le sommes pareillement à l’égard delà force ; car si vous comparez, la vigueur des muscles d’un hanneton avec celle d’un éléphant , toute proportion gardée , le hanneton sera infiniment plus robuste. La moindre fourmi porte ou traîne avec ses tenailles quinzeà vingt foislepoids de son corps, etlalourde masse d’un éléphant se meut à peine sous six à sept milliers qui égalent son propre poids. S’il avait donc obtenu la force proportionnelle du moindre scarabée, il déracinerait des rochers, il soulèverait des montagnes. Non-seulement les êtres deviennent

4 78 COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AUX INVERTÉBRÉS, plus agiles et relativement plus vigoureux , à mesure qu’ils sont plus petits, parce que leurs forces se ramassent et se concentrent ; mais encore la situation interne des muscles des insectes , leurs points d’attache à leurs cuirasses donnent des leviers beaucoup plus favorables que la charpente osseuse intérieure n’en donne aux muscles des animaux vertébrés.

Et à l’égard de la fécondité , de la puissance de vie , il n’est nulle comparaison à faire entre la plupart des animaux vertébrés et ces insectes , ces coquillages, ces polypes de toute espèce qui déploient la faculté réproductive à un degré inconcevable. Aussi leur nombre sur le globe est-il hors de la portée de tous nos calculs. Quand on réfléchit que Leeuwenhœck a vu dans la moindre goutte d’eau croupie , des millions d’animalcules , on doit être anéanti devant l’épouvantable nombre que doivent receler tous les abîmes de l’Océan. 11 n’est pas jusqu a la moindre mitte qui ne se multiplie par milliers dans l’espace de quelques jours , et le plus petit banc de coquillages de nos terrains suppose un entassement de milliards sur des milliards incalculables des mêmes êtres. L’homme, tout puissant qu’il est par son nombre , par le concours des volontés dans une grande nation, parla persévérance de ses efforts , bâtit à peine des pyramides de cinq cents pieds, comme celles d’Égypte, ou de cent fois la hauteur de son corps. Il triomphe de cette entreprise , et cet entassement de pierres , il l’appelle une des merveilles de l’Univers; mais la moindre

COMPARAISON DES VERTEBRES AÜX INVERTlïBRis. 479

société de fourmis blanches d’Afrique et de l’Inde, élève des édifices qui surpassent mille fois la hauteurde leur taille ; elles fabriquent d’énormes buttes dans l’espace de quelques semaines. L’homme enfin ne crée pas des îles , des montagnes , des continens même , comme le font, avec le temps , ces milliards de petits polypes, d’animalcules glaireux et gélatiueux, qui construisent sans relâche ces immenses ouvrages parmi les gouffres de l’Océan. Cependant renfermés dans l’enceinte de nos villes , au milieu des palais et des temples , nous jetons à peine quelques regards sur ces vastes opérations d’êtres inaperçus, nous ne nous intéressons qu’à notre propre société ; mais elle n’est à leur égard qu’une obscure coterie dans la nature , tandis que la surface de notre globe est partout travaillée par ces êtres innombrables , la plupart ignorés. Nous leur devons peut-être le déplacement successif de nos mers , et d’immenses révolutions sur notre planète , puisqu’ils ont déposé laborieusement la plus grande partie de la terre calcaire des continens.

Sans doute nos regards sont plus flattés de contempler , parmi les animaux vertébrés , ces quadrupèdes agiles , bondissans sur nos collines , ces oiseaux ineonstans, voyageurs aériens, qui chantent leurs amours dans nos forêts ; notre surprise est plus grande en voyant d’énormes poissons sillonner rapidement les ondes , ou des reptiles hideux coasser dans la fange. Nous observons plus d’intelligence , plus de rapports entre nous et le mammifère ou l’oiseau qui ont des voix , qui ré-

480 COMPARAISON DES VERTÉBRÉS AC X INVERTÉBRÉS, pondent à notre appel , qu’entre les autres êtres muets et sourds de la eréation , comme sont tous les animaux invertébrés ; toutefois l’abeille n’en est pas moins industrieuse , ni le papillon moins éclatant. Quel ne serait pas notre étonnement si nous abordions dans une forêt de grands arbres, dont toutes les branches , au-lieu d’être de bois , seraient de corail, et qui porteraient , au-lieu de feuilles et de fleurs , autant d’animaux à longs bras , tous se mouvant à volonté en différens sens , tous saisissant au passage les insectes , les moucherons voltigeans à l’entour? C’est cependant ce qu’on observerait dans le fond de l’Océan , où mille espèces surprenantes de lithophytes et des coraux sont fabriqués par des polypes nichés dans leurs rameaux; l’on connaît de ces productions , tels que les palmiers marins , analogues pour la forme à nos beaux palmiers de l’Orient , et qui s’élèvent à plus de cent pieds , parmi des fucus gigantesques et pourprés , flottant près d’un quart de lieue dans leur longueur. Si nous y ajoutions de plus, le spectacle des espèces phosphoriques qui , comme des brandons allumés , éclairent le fond des abîmes des mers ; si nous nous transportions plutôt dans l’Inde, ou le Nouveau-Monde , sur des plages fertiles , pendant une belle nuit , nous verrions l’air sillonné sans cesse par des insectes lumineux, des fulgores , des lampyres , brillans flambeaux qui se posent sur des fleurs, qui illuminent les forêts dans cette fête perpétuelle de la nature. Cependant le merle Orphée, le bengali et les veuves y chantent des hymnes

inconnus ; les anolis , lézards aux yeux luisans , y mêlent leur voix flûtée ; les cigales nocturnes , leurs timbales retentissantes ; et des mouches parées d’aigrettes , semblent se mouvoir en cadence au-dessus des fleurs parfumées , tandis que le soleil , descendant sous l’horizon , ne répand plus qu’une lueur rougeâtre sur toute la nature.

Quels tableaux sans cesse mouvans, toujours nouveaux et harmonieux, se présentent au naturaliste parmi toutes les tribus d’animaux les plus débiles, dans les différens empires de la terre , de l’air et des eaux! Ainsi, ces classes plébéiennes, artisans industrieux de la nature , dérobés à notre vue , la plupart dans leurs obscures retraites , opèrent les changemens généraux de ce globe. Un monde invisible réagit sans cesse sur notre monde visible, s’empare des débris de toute espèce pour les rendre, sous d’autres métamorphoses , au mouvement et à la vie. La nature a distribué plus d’action , de force, de vivacité , de fécondité , de zèle à tous ces petits êtres; elle donne le travail et la peine aux tribus inférieures , pour laisser plus de loisirs , de faculté de penser , de diriger , de gouverner aux classes d’un haut rang. Il en est de même dans nos sociétés humaines , plus souvent calquées qu’on ne le penserait , sur les grandes lois des créatures vivantes , mais empreintes effacées , faibles copies d’une organisation merveilleuse, émanée des conceptions d’une sublime intelligence.

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