‹ Histoire des moeurs et de l'instinct des animaux. Avec les distributions méthodiques et naturelles de toutes leurs classes. Cours fait a l'Athénée Royal de ParisChapitre 7 sur 50 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

Comparaison entre les Végétaux et les Animaux ; Caractères distinctifs de l'Animalité,

A mesure que nous avançons dans l’Histoire de la nature , la sphère de nos études se resserre autour d’objets plus circonscrits , mais non moins intéressans par eux-mêmes.

Dans la leçon présente et la suivante, nous nous proposons de développer les caractères propres aux animaux, et ceux qui les distinguent des végétaux, puisque ces deux grandes classes d’êtres organisés se partagent les règnes delà nature vivante. Comme ces êtres jouissent également de la faculté de s’accroître intérieurement ou par intus-susception , au moyen de nourritures qu’ils assimilent à leur corps; comme ils se reproduisent uniquement ou par génération ou par bouture, mais jamais par formation spontanée ; comme tous doivent mourir naturellement , après avoir parcouru les âges de la tendre et délicate enfance, de l’ardente jeunesse, de la vigueur adulte, de l’aride et froide vieillesse, nous ne devons nous occuper que des attributs qui séparent spécialement l’animal de la plante.

Sans doute, Messieurs, il serait bien superflu

d établir des différences entre un quadrupède et un arbre ; mais nous avons déjà dit qu’il existait d’autres animaux et d’autres végétaux tellement voisins entr’eux , que les premiers observateurs , «ne pouvant pas les distinguer avec exactitude , les ont appelés zoophytes , c’est-à-dire animaux - plantés , comme si ces deux règnes étaient mêlés et confondus d’une manière inséparable.

En effet , sera-ce la faculté de changer de lieu qui distinguera l’animal? Mais l’huître, la moule, qui sont des animaux cependant , vivent et meurent attachées au même rocher qui les a vus naîtrev Sera-ce le mouvement de diverses parties ou des organes? Mais la fleur se développe, s’épanouit, se ferme; mais elle a des étamines capables, en plusieurs espèces déplantés, comme l'épine-vinette , de s’agiter au moindre attouchement, et n’en est pas moins un végétal. La sensitive se retire sous la main qui la saisit ; la dionée attrape-mouche porte deux feuilles accolées et hérissées de pointes , et à leur jointure il suinte une liqueur mielleuse qui attire les insectes ; lorsque ceux-ci s’en approchent , ces feuilles se referment et percent l’animal de mille dards. Toutefois ces actions s’opérant à l’occasion d’un agent extérieur qui l’excite , l’on établira peut-être comme caractère de l’animal, le mouvement spontané. Mais nous en fournirons encore des exemples dans des plantes. Une Anglaise , milady Monson , a trouvé près des rives du Gange , une espèce de sainfoin ( hedysarum ) , dont les petites feuilles s’agitent et oscillent continuellement , sur-

tout lorsqu’il fait chaud, comme pour s’éventer et se rafraîchir. Il y a des conferves , des tremelles , et d’autres plantes aquatiques de texture fibreuse ou gélatineuse , qui semblent se mouvoir à la maniéré des vers, et osciller sans qu’on les touche. Rechercherons-nous dans la génération , par des sexes séparés, la distinction de l’animal d’avec la plante? Mais nous voyons des animaux hermaphrodites, tels que les huîtres, et tous les coquillages bivalves , et des plantes dont les sexes sont séparés comme le chanvre, le houblon, les peupliers , plusieurs palmiers , etc.

Quel sera donc l’attribut essentiellement propre à l’animal , le type de l’animalité ? Ce sera la faculté de sentir, de percevoir du plaisir et de la douleur. A-la-vérité certaines plantes paraissent agir comme si elles sentaient ; les fleurs à demi-fleurons, telles que le souci, le pissenlit, s’ouvrent et se closent à des heures déterminées pendant le jour, comme le prouve l’horloge do Flore ; la nuit fait pencher et flétrir d’autres plantes , comme la balsamine v ou fermer le feuillage de plusieurs papilionacées , telles que les trèfles ; on voit les résédas , l’héliotrope , présenter leurs fleurs aux divers aspects du soleil ; enfin , la direction des racines , qui cherchent des veines de terre plus ou moins convenables , l’élancement des tiges , la position des feuilles par rapport à la lumière , tous les mouvemens spontanés des organes des plantes y démontrent parfaitement l’impulsion de la vie ; mais peut-on dire que les végétaux sentent de la douleur et du plaisir >

Qu’ils aient une volonté? Le chêne gémira-t-il lorsqu’on en arrache une branche, comme Virgile nous représente dans l’Enéide l’infortuné Polydore, fils de Priam, transformé en arbre, et des gouttes de sang s’écoulant de ses blessures? Laissons ces touchantes fictions à la poésie , mais recherchons le vrai dans la nature. La plante vit, mais sans doute elle ne sent pas. Et quelle cruauté ne serait-ce pas à cette nature d’avoir attribué le sentiment à ces êtres, en leur ôtant tout moyen de fuir la douleur et de se défendre contre les maux , ou de leur avoir inspiré les désirs , en ravissant toute espérance de les satisfaire ! Quand la nature prive les animaux de la faculté de fuir leurs ennemis, elle les couvre , comme la lente tortue , d’un bouclier osseux, d’uhe carapace solide; elle renferme le limaçon dans une coquille pierreuse , ou bien elle diminue le sentiment des douleurs , comme chez les vers. Mais lorsqu’elle donne une vive sensibilité, comme au quadrupède , à l’oiseau , à l’homme , elle leur attribue la faculté d’éviter le mal , de chercher le plaisir par toute la terre ; elle épanouit leurs sens a u-devant du bien-être; elle les resserre à l’approche de la souffrance.

L’animal est donc un être actif, la plante un corps passif. Le premier agit, parce qu’il veut, et il veut, parce qu’il sent; celle-ci agit en automate, elle est mue, non par volonté, mais parce qu’elle y est forcée par son organisation ou déterminée parles circonstances. Aucune plante ne sort d’elle-même du lieu dans lequel elle a pris naissance. La plupart

122 ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS, des animaux changent de place : les uns parcourent la terre , d’autres fendent les airs d’une aile vigoureuse , sillonnent le sein des eaux avec leurs nageoires, ou creusent la terre, et même les rochers, comme quelques vers ; partout ils s’agitent sur le globe , tandis que l’arbre attend sa destinée sans s émouvoir ; il paraît être indifférent à tout ce qui l’environne, et passer son existence dans une vie obscure et égale. Voyez ees combats, ces haines* ces passions des animaux sauvages qui s’entredévorent sous ces paisibles chênes , qui n’éprouvent ni la pitié, ni les plus douces affections! Heureux peut-être de ne rien sentir, ils passent une vie semblable à celle de 1 âge d’or; mais ce bonheur est en effet imaginaire ; car quiconque est insensible aux maux peut-il jouir des biens ?

L’animal étant sensible a donc besoin de se mouvoir pour chercher le bien et fuir le mal. Ayant des sens extérieurs , il peut discerner ce qui lui convient de ce qui lui est nuisible ; au contraire , comment la plante saurait-elle agir, puisqu’elle n’a ni faculté de connaître , ni sens extérieurs pour diriger ses actions? Mais puisqu’elle est fixée et immobile , il faut donc que sa nourriture vienne la chercher; aussi les organes de nutrition sont placés à l’extérieur du végétal; ses racines rampent et s’étendent sous terre, son feuillage s’épanouit dans les airs pour absorber de toutes parts l’aliment , pour l’aspirer par mille pores ou mille bouches.

Au contraire, les organes des sens et du mouvement doivent être placés à l’extérieur chez les ani-

maux , comme autant de sentinelles vigilantes pour connaître les objets environnans , et pouvoir agir librement. Leurs organes de nutrition doivent donc être renfermés dans l’intérieur de leur corps. Aussi l’on a dit que l’estomac des végétaux était à leur extérieur, tandis que les racines de l’animal sont dans ses viscères. À cet égard, l’animal est comme une plante retournée. Il est sensible et mobile par Je dehors surtout; il se nourrit par le dedans. Chez la plante , la nutrition s’opère par l’écorce ou la surface , tandis que sa moelle et ses organes vitaux les plus importans sont placés au centre.

Définissons l’animal , un être organisé , sensible , volontairement mobile , pourvu d’un organe central de digestion ; le végétal sera un corps organisé , non sensible , non mobile volontairement , se nourrissant par l’extérieur. On ajoute à la plante un autre caractère, c’est que ses organes de reproduction tombent ou meurent chaque année , tandis que ceux des animaux subsistent pendant toute leur vie. L’animal est composé à l’intérieur d’organes pour ainsi élire végétaux, puisque la faculté de digérer, de s’accroître, de se reproduire, est commune à la plante aussi; il est revêtu à son extérieur des organes de l’animalité , ou des sens et du mouvement volontaire. Les animaux ne diffèrent entr’eux que par cette écorce d’animalité , si l’on peut ainsi s’exprimer. Dans les classes inférieures, on ne trouve, avec toutes les parties essentielles à la vie végétative, que de légers indices extérieurs d’animalité; mais celle-ci s’accroît de plus en plus jusqu’à

l’homme, qui possède le sentiment au suprême degré. On peut évaluer ainsi combien un être est plus animal qu’un autre , et par conséquent plus élevé dans l’échelle de l’organisation, depuis l’animalcule microscopique jusqu’à notre espèce, et nous en présenterons des preuves dans la série de toutes les créatures.

Lorsque le végétal meurt de vieillesse , c’est par son centre qu’il commence à périr ; ainsi le cœur du bois se pourrit, ainsi de vieux saules ne vivent plus que par l’écorce; mais l’animal au contraire meurt par la circonférence, les sens s’éteignent les premiers, lesmouvemcnsextérieurscessent d’abord, tandis que le cœur, ou le foyer intérieur, est le dernier mourant.

Maintenant, Messieurs, descendons dans l’étude merveilleuse de l’organisation animale : voyons à quoi tient cette faculté de sentir, cette divine source de nos connaissances, cette puissance qui nous met en relation avec tout l’Univers, qui, comme un vivant miroir, réfléchit dans le cerveau, dans notre âme , les images ou les actions de tous les objets de la nature.

Les nerfs ou le système nerveux sont les dépositaires de toute sensibilité, et par conséquent sont la trame première, la racine même de l’animalité. Supposez des nerfs à une plante , il faudra nécessairement quelle devienne animal : car sentir , c’est être animé , c’est avoir des nerfs. Il faudra qu’elle fuie le mal , qu’elle cherche le plaisir. L’animal est d’autant plus sensible, d’autant plus intelligent, que

son système nerveux est plus parfait , plus développé ou plus compliqué; et il se voit par là plus élevé dans l’échelle des animaux. Ainsi , la présence des nerfs constitue la vie animale , imprime le mouvement ; l’absence des nerfs réduit à la vie végétale, au repos, au sommeil.

Chez les races les plus parfaites, le cerveau et la moëlle de l'épine vertébrale sont le centre ou le réservoir des nerfs qui en émanent généralement. Ainsi, plus le cerveau sera étendu, volumineux, relativement au corps, plus l’animal aura de sensibilité , plus il sera capable d’intelligence. Un anatomiste, disséquant un cheval, disait de cet animal : J’ai long-temps douté si nous avions le droit de monter sur ton dos; mais envoyant la petite capacité de ton cerveau , je n’en doute plus maintenant : tu n’es qu’une bête. En effet, le cheval a trois ou quatre fois moins de cervelle que l’homme. La nature l’a donc soumis à nous. Ainsi notre empire sur toutes les créatures est légitime, et justifié par l’organisation même et la loi de la nature.

En effet, depuis l’homme, suivons toute la série des races inférieures d’animaux , nous verrons le cerveau se rétrécir de plus en plus. Déjà , dans le singe, la boîte du crâne plus resserrée, fait paraître plus saillans les os des mâchoires , et la face s’allonge en museau , à proportion que la cervelle est moins étendue. Par cette structure, l’animal ne semble-t-il pas nous annoncer qu’il met, avant l’esprit, les appétits des sens grossiers; qu’il préfère de paanger plutôt que de penser? Et en effet.

les organes du goût, ainsi étendus et développés, acquièrent toute prépondérance sur les fonctions plus nobles; la bête ne songe plus qu’à assouvir un besoin brutal , qu’à vivre physiquement. Parcourons toute la série des quadrupèdes , des oiseaux , des reptiles , des poissons , nous verrons le cerveau de ces êtres diminuer de plus en plus, à proportion du volume du corps , ou leurs têtes s’allonger de plus enplus en museau : par exemple, un poisson long de six pieds n’a pas tant de cervelle qu’un lièvre; mais à mesure que cette cavité du crâne se rétrécit, elle semble refouler la matière médullaire dans le corps ou dans les cordons nerveux qui émanent du cerveau. Aussi les animaux à petit cerveau ont-ils des nerfs beaucoup plus volumineux que ceux de l’homme, relativement à leur taille. Et ceci nous découvre une nouvelle loi fort curieuse de l’organisation. C’est que la substance médullaire sentante est, pour ainsi dire, ramassée principalement chez l’homme , en son cerveau , tandis que cette matière est au contraire refoulée , répandue , disséminée en tous les cordons nerveux qtji se ramifient dans le corps des animaux. Ces derniers êtres semblent destinés à sentir et agir par leurs membres principalement, tandis que l’homme est constitué surtout pour réfléchir ou penser. La tête est donc ce qui domine chez l’homme; les sens et les membres sont ce qui influe le plus sur l’animal. Il s’ensuit que l’animal est entraîné à tous ses appétits; qu’il cède aux penchans de ses organes, à l’activité de tous ses membres : il est l’esclave de

sa constitution. Au contraire , l’homme , par la force de son âme, et par la supériorité de son action cérébrale , peut résister à ses appétits désordonnés , réprimer, dompter même les propensions corporelles , et suivre la vertu à travers les tempêtes des passions. Ainsi Régulus retourne à Carthage , certain de son supplice, et s’indignant qu’on lui ravît l’honneur de mourir. Ainsi se maintenait inébranlable, au péril de sa vie , la fierté de Louis IX, dans les fers des Sarrazins , admiré de ces barbares mêmes. Voilà la liberté, elle n’appartient pas à la bête; l’homme se commande, l’animal s’obéit.

A mesure que l’appareil nerveux est moins centralisé dans un cerveau , il se dissémine davantage parmi les organes des animaux, en descendant toute la série de ces créatures. Ainsi, chez les mollusques ou les coquillages , chez les crustacés ou les écrevisses et crabes , chez les insectes et chez les vers , les nerfs sont d’autant plus épars, d’autant plus divisés en divers centres dans le corps , en divers petits cerveaux ou ganglions , qu’il n’y a guère ou presque point de véritable cerveau dans leur tête. Il en résulte des effets très-singuliers ; par exemple , si vous coupez la tète d’un limaçon , d’un ver de terre, ces animaux, loin de périr, reproduiront par une sorte de prodige une nouvelle tête. Mais si vous décapitiez au contraire un quadrupède, un oiseau, un reptile , un poisson, qui ont un cerveau , l’animal périrait nécessairement. Quoique les insectes auxquels on arrache la tête n’en reproduisent pas à-la-vérité une autre, ils vivent encore long-temps,

et l’on a vu même une sauterelle privée de tête ne pas cesser de s’accoupler à sa femelle. 11 y a des animaux de forme circulaire, tels que les anémones de mer, les polypes, dans lesquels la substance nerveuse paraît être si divisée , si disséminée en toutes leurs parties , qu’en coupant ces animaux en plusieurs* morceaux , chacun de ceux-ci reproduit un animal entier; c’est que dans ces créatures il n’y a point une tête , un foyer d’animalité : chaque molécule nerveuse devient elle-même un centre de vie , une sorte de cerveau capable de reconstituer un être complet. Ainsi , l’on peut dire que l’homme vit principalement par la tête ; les quadrupèdes , les oiseaux, les reptiles, les poissons, qui ont également un squelette intérieur ou des os articulés , vivent par leur corps ou par les sens et les membres ; les coquillages, les insectes, les vers, vivent moins dans leur tête que dans chaque organe , où un ganglion nerveux , un petit cerveau , établit sa sphère d’activité ; enfin les zoophytes , privés de tête ou de centre de vie , chez lesquels la matière nerveuse est comme fondue et répandue dans leurs chairs, vivent tout entiers en chacune de leurs parties.

Aucune espèce d’animal n’a plus de cinq sens , comme l’homme; un grand nombre d’animaux en ont beaucoup m,oins : tous jouissent nécessairement de celui du toucher, qui semble essentiel à l’animalité , et qui est indispensable en effet pour so mouvoir. Sans le toucher, les animaux se choquant contre tous les obstacles , se tueraient au moindre déplacement. Le goût , cette garde soigneuse ,

placée à l’entrée du canal nourricier, pour rejeter le poison, pour distinguer l’aliment salutaire; le goût, qui semble un toucher plus intime, doit être pareillement accordé à tous les animaux , et être mis en rapport avec les nourritures que leur présentent cette table toujours servie, et ces festins préparés par la nature sur toute la terre. L’odorat , qui est un avant-goût chez les bêtes, n’existe pas dans toutes les espèces; il ne paraît être chez elles que relatif aux nourritures ou à l’amour. Le bœuf, dans la prairie , ne fait attention à l’odeur des plantes , qu’autant que cette odeur flatte son goût ou lui répugne ; tandis que l’homme respire le parfum d’une fleur pour le seul agrément. L’insecte sent les odeurs de fort loin, puisqu’il découvre par ce moyen , soit la plante , soit le cadavre dont il se nourrit. Cependant on n’a point pu trouver quel est son organe de l’odorat. Les pêcheurs attirent les poissons par certaines substances odorantes dans l’eau : ainsi l’air n'est pas le seul conducteur des odeurs. La plupart des animaux exhalent , à l’époque de leurs amours, des odeurs fortes , quelquefois agréables , comme le musc , la civette , ou la rose, en certains insectes, quelquefois fétides pour nous , mais délicieuses sans doute pour chaque espèce ; les mâles et les femelles s’attirent par les émanations de leurs organes sexuels ; ils aspirent l’amour, ils Todorent. Chez les plantes , les odeurs sortent principalement des fleurs, qui sont leurs organes de reproduction ; cependant elles n’ont pas le sens de l’odorat. La vue n’appartient point à tous Tome I. , 9

l3ô ANIMAUX ET VÉGÉTAUX. COMPARÉS.

les animaux ; toutefois les plus aveugles paraissent encore sensibles à la lumière. Les insectes , une partie des mollusques , des coquillages univalves seulement , les crustacés et les animaux plus parfaits ( qui ont un cerveau et un squelette articulé » tels que poissons, reptiles, oiseaux, quadrupèdes), ont tous des yeux ; mais excepté les insectes et la plupart des mollusques , tous ceux que nous venons dp nommer possèdent aussi les organes de l’ouïe. Cependant les insectes doivent entendre les bruits , bien qu’ils manquent d’organes propres à les apercevoir; car comment le criquet, la cigale attireraient-ils leurs femelles par une sorte de chant , si celles-ci ne pouvaient pas entendre cet appel amoureux?

L’homme est sans doute le plus parfaitement organisé des animaux ; mais il semble que sa sensibilité extérieure soit répartie en cinq sens , à-peuprès également ou uniformément. Plusieurs animaux, au contraire, ont des sens très-actifs ou trèsdéveloppés, et d’autres plus faibles. L’odorat do-

mine dans le chien , la vue dans l’aigle , l’ouïe dans

le lièvre , l’appétit du goût dans le cochon , le tact

dans la trompe de l’éléphant; aussi ces animaux

sont principalement entraînés par l’organe qui règne

en eux. Voilà pourquoi le chien aime, poursuivre les

animaux, et cherche même les cadavres putréfiés

et fétides; l’aigle se plaît parmi les hautes régions,

où il plane sur une vaste étendue ; le lièvre, croyant %

toujours entendre des bruits sinistres , tremble au *»

moindre murmure des herbes ; le pourceau , do- ^

ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS. l5l

miné par ses appétits grossiers , dévore tout avec une sale et avide gloutonnerie ; l’élépliant se sert sans cesse de sa trompe pour tout embrasser et saisir avec adresse.

Parmi les sens, celui qui contribue le plus à ' l’intelligence est celui du tact; aussi les animaux qui jouissent le moins de celui-ci sont les plus stupides, témoin le porc , qui , encroûté d’une couche N de lard , sent à peine les trous qu’y font parfois des rats pour ronger cette graisse; témoin encore la tortue : mais l’éléphant doit son intelligence à cette trompe mobile , qui lui donne des notions si exactes des objets autour desquels elle se replie 5 le castor, si industrieux, trouve des mains dans ses pieds de devant; les singes, si adroits, ont véritablement quatre mains. Enfin l’homme doit la solidité, la perfection de ses idées, comme tous ses ouvrages , à cette main si flexible , à ce merveilleux instrument du tact, et au toucher répandu sur tout son corps. Ne nous plaignons donc pas de naître nuds, tandis que de chaudes fourrures, des plumes ou des écailles, des coquilles, des têts, enveloppent plus ou moins le reste des animaux. Ces couvertures sont sans doute pour eux des bienfaits de la nature; mais notre nudité nous rendant plus sensibles, plus délicats, est aussi l’une des plus grandes sources de notre intelligence. A quoi peut-on attribuer l’extrême délicatesse de sentimens, d’idées, la finesse des aperçus, l’esprit et l’adresse de la femme , qu’au tissu mince et tendre de sa peau, qu’à la subtilité merveilleuse des

1Î2 ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS, rameaux nerveux qui s’y épanouissent plus finement encore que chez l’homme?

Cette sensibilité si précieuse , cette source vive de toutes nos jouissances comme de toutes nos peines, voyons comment la nature a su l’exalter chez l’homme, les quadrupèdes vivipares, et les oiseaux, qui la manifestent à un degré plus éminent que toutes les autres créatures. Ces animaux ont des poumons dans lesquels l’air s’insinue , y combine son oxygène vivifiant avec le sang des vaisseaux qui parcourent les petites cellules de ces poumons. Cette combinaison est analogue à la combustion, puisque l’air vital ou l’oxygène brûle une partie du carbone et de l’hydrogène du sang, pour en former la vapeur aqueuse et le gaz acide carbonique exhalés par la respiration. Il se dégage de la chaleur; le sang vivifié et échauffé retourne au cœur, qui le distribue à toutes les parties du corps. Voilà ce sang chaud et vital qui accroît surtout la sensibilité chez les animaux.

En effet, Messieurs, qu’une partie comme l’œil ou le doigt soit enflammée, rouge, tendue, gonflée, brûlante, le moindre attouchement, l’air, la lumière, y excitent les plus vives impressions. Au contraire, si le froid engoQrdit notre main, à peine sentons-nous de forts contacts , comme les coups > les chocs , la compression : l’on a dit qu’il fallait écorcher un Cosaque, un homme du Nord, pour le faire sentir ; mais le délicat , le sensible méridional, bien plus ardent, s’émeut au moindre effleurement. De même, les animaux à sang chaud, tels que les

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ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS. 1 33 oiseaux, les quadrupèdes, sont bien plus sensibles, plus mobiles, plus irritables que ceux à sang froid, tels que les reptiles , les poissons , et tous les autres animaux moins parfaits encore. Les reptiles, comme les tortues, les lézards, les serpens, les grenouilles, ont à-la-vérité des poumons, mais ils respirent trèslentement et très-peu d’air; tout leur sang ne passe point dans ces poumons à vésicules lâches , mais seulement un petit filet. Ce sang est donc peu échauffé; ces animaux, froids au toucher comme une pierre, s’engourdissent aisément en hiver. Quand on les coupe par moïfceaux , ils paraissent à peine souffrir, et leur vie se dissipe lentement dans leurs membres. Les poissons respirent l’eau imprégnée d’air, et séparent celui-ci au moyen de leurs branchies , ou de ces peignes rouges qu’on appelle les ouies ; celles-ci sont composées de feuillets minces sur lesquels rampent mille petits vaisseaux sanguins ; les poissons pareillement ont le sang froid. Les coquillages et les limaçons respirent à-peu-près de même par des branchies, et les insectes par de petits tuyaux appelés trachées, qui pénètrent dans tout leur corps en s’y ramifiant. Tous ces animaux ont leurs humeurs et leurs corps froids, c’est pourquoi le sentiment est faible chez eux. Comme ils n’ont guère que la chaleur de l’atmosphère , le froid les engourdit presque entièrement, et l’hiver fait même périr la plupart des insectes.

Maintenant considérons l’oiseau , qui respire si abondamment l’air, et dont les poumons communi-

qucnt par diverses ramifications avec tout Bon corps* 11 est plus chaud et plus ardent que le quadrupède ; il est aussi sans cesse en mouvement. Quelle vigueur ne lui faut-il pas pour fendre les airs, pour parcourir comme le faucon jusqu’à aôo lieues dans un jour > ou voyager à plus de 5oo lieues en mer comme l’oiseau frégate? Mais combien cet animal inconstant montre une sensibilité constante pour scs œufs» pour sa naissante couvée? Car, si nous y prenons garde , aucun animal , excepté ceux à sang chaud, ne s’intéresse vivement à sa famille» ne s’attache même à^fa femelle, passé le moment de l’imprégnation. Parmi les abeilles et les fourmis.» des individus neutres, ou des mulets sans sexes» veillent bien au maintien de l’espèce , la nature les a spécialement chargés de la fonction de nourri* la progéniture ; toutefois oïl ne peut supposer à ces sortes d’eunuques le sentiment maternel; mais le quadrupède vivipare, le plus- féroce même, allaite Ses petits , et la panthère les caresse avec non moins de tendresse et d’amour que la femme* Ainsi, iandis que la femelle d’un bibou sauvage cOuve ses œufs , le mâle lui apporte la becquée» ou réchauffe à son tour ses petits hideux, à peine vêtus' d’un léger duvet. • ■

Au contraire, voyez le mâle du reptile, de l’insecte : après l’accouplement, il quitte sa femelle, et celle-ci , après avoir confié ses œufs à la providence de la nature, ou plutAtles avoir abandonnés ù leur sort, .ne s’inquiète plus d’eux; elle vit en marâtre insensible, ou convole à de nouvelles

ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS. 1 35 amours. Aussi combien de leurs générations périssent pour quelques-unes qui éclosent! La nature y a remédié. Ces êtres froids , dépourvus du sentiment de la maternité, multiplient étonnamment. Quelle énorme propagation chez les insectes! Les poissons eux-mêmes, en qui paraissent encore quelques lueurs de sentiment, produisent des œufs par milliers et même par millions; car Leuvvenlioeck en a calculé plus de neuf millions dans une seule morue. Aussi combien de ces œufs délaissés deviennent la pâture d’autres poissons! Mais les oiseaux, 4es animaux à mamelles, appelés mammifères, allaitent avec soin leurs petits : il en périt peu; la nature en fait donc moins naître; les parens d’ailleurs n’eussent pu suffire à en nourrir un trop grand nombre. La mer n’eût-elle pas été bientôt encombrée, si la baleine eût produit autant de petits vivans qu’une morue pond d’œufs?

Les êtres dont la température est la plus élevée sont donc les plus sensibles , mais aussi les moins féconds dans la nature animée. Leur chaleur propre dépend de la quantité de leur respiration; leur force et leur vivacité paraissent s’accroître dans la même proportion , ainsi que l’ardeur de leur sensibilité. L’oiseau , par exemple , est le plus amoureux parmi tous les êtres créés, quoique souvent infidèle et volage dans ses plaisirs. Ensuite vient l’homme, puis le quadrupède et le cétacé. Les autres espèces sont beaucoup plus froides dans toutes leurs affections , et l’on ne peut pas même dire, si l’animal imparfait qui réunit les deux

l36 ANIMAUX ET VÉGÉTAUX COMPARÉS, sexes, comme l’huître, éprouve , en effet, le sentiment de l’amour.

Ici, Messieurs, naît surtout un nouvel ordre de différences entre, l’animal et la plante. Mais en traitant un sujet qui touche de si près aux sources les plus sacrées de la production et de la perpétuité des êtres, nous supplions qu’on ne trouve dans notre langage que la simplicité de la nature ellemême. Si nous contemplons avec un respect religieux , dans nos palais ou nos temples , ces statues, ces peintures, qui représentent sans voiles les beautés des êtres divins ou des humains les plus parfaits, quelle doit être l’élévation de nos pensées lorsque nous entrons dans ces sanctuaires où l’étemelle sagesse a préparé, de ses mains, les admirables moyens de la multiplication de toutes ses créatures?

La plante est presque toujours pourvue de ses deux sexes dans la même fleur ou sur la même tige ; au contraire , la plus grande partie des animaux a ses sexes séparés en deux individus. Jamais on n’a vu de véritable hermaphrodite ou les deux sexes réunis parfaitement, constamment, chez l’homme, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons, les sèches, les crustacés et les insectes ; enfin chez presque toutes les espèces à forme double et symétrique, ou qui ont les deux moitiés du corps pareilles de chaque côté. Ces alliances monstrueuses des deux sexes, qui par fois apparaissent ensemble en quelques individus de ccs classes , ne sont jamais complètes ; et quand

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même -elles le seraient, l’individu, par le reste de sa structure, ne pourrait pas être à-la-fois père et mère. Il y a pourtant d’autres animaux qui le sont naturellement, ou qui portent les deux sexes exactement formés, enfin, qui se reproduisent d’eux seuls ; mais ces espèces sont les plus imparfaites de toutes, et elles n’ont point, la plupart, une forme double et symétrique ; elles se rapprochent déjà de la nature de la plante. Ainsi les colimaçons et les limaces, presque tous les animaux des coquilles univalves , turbinées ou roulées en spirale , et aussi les vers de terre et d’autres animaux mollasses , réunissent les deux sexes; toutefois, par une loi admirable du Créateur, les sexes sont tellement disposés en ces espèces, que l’animal ne peut so féconder lui-même , et qu’il faut le concours d’un autre individu. Ainsi le ver ou le colimaçon féconde et est fécondé par un autre colimaçon, un autre ver; mais seul , il est comme nul et incapable de se reproduire. Les coquillages bivalves, comme les huîtres , les moules et autres semblables , ou les multivalves, comme les glands de mer, les conques anatifères , sont des hermaphrodites plus véritables, c’est-à-dire ont leurs sexes réunis parfaitement, car ils se perpétuent d’eux seuls comme les plantes , par un frai qu’ils rendent. Enfin, si nous descendons encore à des races plus imparfaites , nous verrons d’autres animaux naturellement privés de tête, tels que les polypes, les anémones de mer, les oursins ronds comme des pommes épineuses, les étoiles de mer à cinq bras ou plus , qui ont tous

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une forme rayonnante, et une bouche centrale environnée de tentacules ou de petits bras mouvans. Tous ces animaux, qui ressemblent aux végétaux par beaucoup de leurs attributs, et aux fleurs même par leurs formes ( c’est pourquoi on les nomme zoophyteSj animaux-plantes, et ils composent la classe la plus imparfaite du règne animal ) , tous ces animaux , disons-nous , n’ont aucun sexe ; ils se reproduisent par des germes ou par des bourgeons qui se séparent de leur corps et qui se développent d’euxl-mêmes. L’on peut également multiplier ces espèces en les divisant, comme en coupant une branche de saule ou d’autre arbre pour la repiquer en terre , on forme de nouveaux individus.

Voilà donc des animaux à figure circulaire ou non double, et privés de tête, qui ressemblent aux végétaux dont les jfleurs ont également une forme arrondie ! Tous ces êtres , soit végétant, soit animés, se suffisent à eux seuls pour se perpétuer. Ce sont des êtres représentant l’espèce par eux seuls.

Les huîtres , les coquillages bivalves , et ceux à plusieurs coquilles ou les multivalves, ne pouvant s’accoupler avec d’autres à cause de leur conformation , ni même sortir de place pour la plupart , et d’ailleurs manquant d’yeux et de moyens pour se reconnaître» devaient avoir leurs deux sexes réunis, ou se suffire à eux seuls pour se multiplier. Ces êtres sont parfaitement hermaphrodites.

Enfin, les colimaçons et les limaces, qui se rapprochent déjà des formes doubles ou symétriques ,

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présentent, à-la-vérité, les deux sexes rassemblés dans le même individu, mais de telle sorte qu’ils ne peuvent se suffire eux seuls, comme nous l’avons dit. Ce sont des androgynes plus ou moins irréguliers.

La loi qui établit une parfaite distinction des sexes dans les êtres parfaitement doubles ou sy-t métriques, est donc la plus étendue dans le règne animal , tandis que la forme circulaire on rayonnante est plus spécialement affectée aux plantes, aux êtres hermaphrodites, qui se multiplient d’euxnaêmes, tels que les zoophytes ou les animaux les plus analogues aux végétaux.

Et si nous considérons la nature propre à chaque sexe, nous trouverons dans leurs différence :les principales causes de leurs rapports entr’eux pour la reproduction deè espèces.

La femelle, comme la plus importante, est tou* jours placée, chez les végétaux ( le pistil ) , au centre de la fleur, et entourée des organes mâles; chez les animaux, la mère est également l’être essentiel pour l’espèce; car les zoophytes , les coquillages hermaphrodites sont plus spécialement femelles que mâles ; et même parmi les pucerons , des femelles engendrent d’elles seules une partie de l’année. Chez les arbres à sexes séparés, tels que des mû-* riers., des saules, ^individu femelle se reproduit bien mieux de bouture que l'individu mâle. La femelle doit eet heureux privilège d'être la principale tige des espèces, surtout à sa constitution humide, plus propre -à la reproduction que la nature plus sèche et plus chaude du mâle.

Parmi tous les animaux, l’individu masculin a la complexion plus ferme , plus musculeuse , des formes plus carrées , plus anguleuses , une sensibilité plus profonde et plus ardente , une intelligence ou plus vaste ou plus intense , des couleurs plus foncées ou plus vives , une force vitale plus énergique, plus vigoureuse que l’individu féminin; il tient davantage du principe de la chaleur et de la sécheresse. La femelle , au contraire , a la complexion plus molle ou plus humide , des formes plus arrondies , une sensibilité plus mobile , plus délicate, plus modifiable un esprit plus fin , des couleurs plus claires, plus blanches ou moins éclatantes, une puissance vitale moins active, moins forte; enfin ce sexe tient plus du principe humide. •

La beauté des formes , dans la femme , dépend surtout d’une plus grande proportion de ce principe humide , qui donne aux membres la rondeur et la grâce , qui dessine mollement tous les contours , qui entretient la fraîcheur, la souplesse de toutes les parties ; tandis que la beauté , pour l’homme, consiste, au contraire, dans la mâle âpreté de ses traits , dans ses membres fermes et musculeux , dans les sailjies de son ossature, dans sa complexion fortement dessinée. Un hommed’une constitution efféminée n’est pas beau, et une femme hommasse révolte les sens.

Ainsi , plus les sexes sont différons entr eux , plus ils sentent la nécessité de se rapprocher, plus ils ont, relativement aux desseins de la nature, toute leur perfection.

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Pour résumer, nous définirons l’animal le plus parfait, un être organisé, ayant une tête, centre de sa sensibilité , et une bouche pour recevoir ses alimens : il est formé de deux moitiés symétriques, * ou d’une droite et d’une gauche ; il se meut ou change de place à volonté ; il a des sexes séparés , et ne complète ou ne perpétue son être que par la réunion des individus de sexes différens de sa même espèce. Il a des sens 'pour se diriger, et il est susceptible d’éprouver du plaisir et de la douleur. Le végétal , au contraire , et les animaux imparfaits qui lui ressemblent, n’ont point de tête ou d’organe unique.de vie; ils ne sont point composés exactement de deux moitiés symétriques , mais affectent plutôt des formes circulaires , demeurent fixés dans leur lieu natal , ou changent difficilement de place.

Ils ont leurs sexes réunis, ou se reproduisent d eux seuls , l’individu représentant l’espèce complète. Ils n’ont point ou presque point de sens pour se diriger, mais les seules facultés qui suffisent à une existence végétative et bornée.

Sans doute nous nous plaisons à supposer du gentiment dans unè fleur que nous voyons pourvue d’organes de l’un et l’autre sexes; mais l’amour, comme toutes les passions , n’a-t-il pas besoin de s’enflammer par les difficultés ? L’éloignement des sexes, la molle résistance n’y ajoutent-ils pas de nouvelles ardeurs? Or, la plante , l’a'nimal hermaphrodites se reproduisant sans obstacle au premier vœu de la nature, où sont ces affections vives, ces brûlaps désirs irrités par la cootrainte ?

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La sensibilité , la vie, sont au contraire bien plus développées chez les animaux à sexes séparés et à forme double ou symétrique, que chez tous les au-» très êtres. En effet, cette séparation des sexes exige, dans la reproduction de l’espèce , que les animaux aient, non-seulement des sens pour se reconnaître et un mouvement progressif pour se rapprocher, mais encore que les individus se conviennent , se plaisent l’un à l’autre ; de là naissent des idées de beauté, des comparaisons, des préférences ou des répugnances. Enfin cette loi d’amour, attirant et animant les sexes , elle accroît leur sensibilité, elle déploie leur intelligence.

Voyez ces êtres nuis , auxquels la nature ou un art cruel ont ravi l’espérance et les moyens d’immortaliser leur race ; ces individus neutres , rebut et mépris de chaque sexe , ne tiennent à rien dans la société de leurs especes : énervés dans leur force, dégradés dans leur intelligence, infortunés dans leurs affections, destinés à être le vil jouet ou les esclaves des créatures parfaites , ils ne vivent que d’humiliations; ils ne se font souffrir que par l’assiduité , le zèle de leur servitude. Ils s’associent surtout à la jalousie du fort pour tyranniser le faible, ou deviennent, comme chez les abeilles et les fourmis , des ilotes laborieux pcfur ces républiques ; ils préparent les subsistances , ou veillent à l’éducation dans ces Etats. Leur vie isolée et sans famille les place à la merci d’autrui , et en fait des instrumens fidèles , qui se plient sans effort aux volontés de leurs maîtres. Étant faibles , ils ne peuvent que

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craindre ; étant sans sexe , ils ne peuvent aimer ; ils se renferment en eux seuls , et passent sur la terre des jours de dégoût et de désespoir, dans une éternelle dépendance.

Du-moins l’huître, le plus vil animalcule, ont tout ce qui leur est nécessaire pour se perpétuer. Toutefois leur hermaphrodisme , en réunissant les deux sexes complets dans un individu , suffisant à leur espèce, les ramène à l’insensibilité, à l’unité ou l’égoïsme. L’huître, le ver, se reproduisent sans passion, et comme une plante fleurit à l’heure marquée par la nature; aussi cette félicité sans désirs n’est ni obscurcie de craintes, ni troublée parla discorde et les jalousies ; elle ne suit jamais que le besoin pour guide.

Remarquer de plus , Messieurs , que ces êtres complets étant la plupart hors d’état de changer de place , leur immobilité les exposé sans défense à la destruction. Or, si leurs sexes eussent été sé** parés au loin , qui les eût réunis ? et si l’un d’eux eût péri, l’autre ne fût-il pas demeuré stérile ? Il fallait donc que les êtres immobiles fussent herpaaphrodites , ou en état de se reproduire d’eux seuls.

Mais l’hermaphrodisme était moins applicable aux espèces qui, pourvues de sens , et douées de la faculté d’agir, pouvaient plus aisément se chercher* se reconnaître. Plus les animaux devenaient sensibles , plus au contraire la séparation des sexes était nécessaire. Quelle prompte destruction n,e

suivrait pas un hermaphrodisme complet dans des êtres ardens, impétueux, sollicités sans cesse à l’amour par le voisinage des sexes? Cet état n’était donc convenable qu’à des espèces froides ou insensibles , tels que les plantes ou les animaux imparfaits. Leurs désirs , modérés et bornés au seul instinct mécanique, opèrent la fécondation, peut-être sans la participation même de la volonté , et par la simple disposition des organes : il n’y a donc aucun excès à redouter.

Il n’en était pas ainsi des animaux plus sensibles ; il fallait opposer une barrière à leurs désirs ; il fallait qu’ils ne pussent s’y abandonner sans le consentement d’un autre sexe. Dans cette loi nouvelle d’harmonie et de concordance , il faut que le plus fort invoque le plus faible ; que la violence s’humilie à la prière ; là on cède pour vaincre. C’est donc une institution admirable de la nature , qui a voulu donner un frein à l’amour , afin de le rendre plus vif, et d’attirer davantage les sexes; elle établit , par la pudeur et la douce résistance de la femelle , un équilibre entre le pouvoir de l’un et la volonté de l’autre. La nature a voulu encore que la puissance de la femelle fût dans sa timidité , sa délicatesse même ; qu’elle empruntât la protection de l’être fort, en s’y abandonnant; mais de telle sorte, que ce sexe , qui veut et commande , soit en effet l’esclave du sexe qui succombe ou supplie , et que le plus craintif règne sur le plus courageux. La femelle , chez tous les animaux , cherche dans le

mâle la force qui lui manque, et l’asservit en s’y soumettant. La nature, qui toujours aspire à la perfection des espèces , établit que l’être le plus vaillant, le plus robuste, doit être préféré en amour, afin de multiplier les races les plus généreuses. C’est pour cela que la jalousie ou les rivalités sont nées parmi les animaux; que Vénus aime toujours le Dieu des batailles; que l’amour est un état de guerre , afin que le faible soit écarté , et que le plus vigoureux soit aussi le maître. La préférence des femelles se porte toujours aux vainqueurs ; elles sont le noble prix des conquêtes : l’on ne peut leur plaire sans être digne de les subjuguer; elles trouvent leur triomphe et l’excuse de leur défaite dans la valeur du sexe dominateur. Voyez comment les animaux les plus pacifiques, les races les plus humbles deviennent elles-mêmes hardies , courageuses au temps de leurs amours, et comment la plus tendre des passions est quelquefois laplusfière et la plus cruelle? C’est qu’il faut savoir braver la mort pour avoir le droit de donner la vie. Ainsi, plus la nature a séparé les sexes, plus elle a , par cet obstacle même, renforcé entre ux l’amour, l’ardeur de la vie, plus le mâle est devenu masculin et la femelle féminine. Les sexes, au contraire, sont d’autant moins passionnés qu’ils sont plus réunis, et qu’il y a moins de différence entre chacun d’eux. Admirable sagesse du Grand-Être , qui fait sortir l’accord le plus intime de l’opposition même , qui prévient l’abus par la satiété, autant qu’il excite.

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