TROISIÈME LEÇON
De la Nature vivante et organisée et de ses Règnes.
A. près avoir parcouru l’histoire des hypothèses proposées sur la théorie de la terre ou sur l’origine de notre planète et de l’Univers , aujourd’hui , Messieurs , je dois appeler votre attention sur des objets moins vastes.
Si nous limitons maintenant le champ de nos recherches aux êtres créés que présente notre sphère sublunaire, les spectacles qui naîtront de cette contemplation seront plus attrayans peutêtre parce qu’ils nous toucheront de plus près. Toute la majesté de l’Univers n’est pas renfermée dans les deux, comme tous les plaisirs ne sont pas réservés aux seuls palais des rois. On trouve aussi des charmes non moins ravissans dans l’étude des productions terrestres , comme il est des jouissances du cœur dans les hameaux et sous l’humble chaume d’un manoir champêtre. Au premier aperçu , nous distinguons dans toute la nature deux ordres généraux d’êtres. Les uns sont bruts , inanimés, sans organes ni vie propre ou personnelle. Ainsi l’air,
l’eau, la terre ou une pierre, un morceau de fer ou d’or, sont des matières sans organisation, qui, par elles-mêmes , ne peuvent ni vivre , ni mourir , qui resteraient éternellement en leur état d’immobilité, d’inertie, si l’on pouvait les séparer de tout corps extérieur capable d’influer sur elles. C’est ainsi que de l’eau , de l’air renfermés dans les géodes, les enhydres ou autres pierres creuses , ou que des particules ferrugineuses , des paillettes d’or, des cristaux de roche , subsistent peut-être depuis le commencement des siècles, dans le scinde la terre ou d’une montagne, sans avoir éprouvé le moindre changement.
Au contraire, d’autres êtres ont des organes di vers , composant un corps individuel , complet ; ils ont une existence propre, mais limitée dans sa durée; ils se nourrissent et s’accroissent, par l’intérieur, jusqu’à certaine grandeur; ils se reproduisent et se multiplient , puis ils se décomposent peu-à-peu , meurent, se détruisent, et toutes leurs parties se séparent. Tels sont les végétaux, les animaux , et l’homme , soumis comme eux à ces éternelles destinées.
Mais pour mieux comprendre la différence entre les corps minéraux ou inorganiques et les êtres vivans organisés, prenons une pierre ou un métal, un sel quelconque; réduisons en molécules trèsfines cette substance : elle ne cessera point de manifester sa nature propre ; chacune de ses particules conservera, dans elle -même, le pouvoir d’exister indépendante de toutes les autres; ajouter
à cette particule inanimée cent millions de ‘partiticules semblables, vous composerez une masse beaucoup plus volumineuse; mais cette pierre, ce métal, ce sel, quelque figure qu’ils reçoivent, de quelque manière que leurs, atomes s’arrangent j n’en vivront ni plus ni * moins, ne jouiront que des propriétés générales de toute matière , comme l’étendue, la figure, l’impénétrabilité, n’obéiront qu’aux lois mécaniques de la pesanteur, qu’aux attractions chimiques, etc..
.. Tout corps minéral existe donc tout entier en chacune de ses molécules ; chacune d’elles , incorruptible en son essence, représente, en miniature, les plus énormes masses de semblable espèce. On pourrait donc dire, si l’on voulait lui supposer une vie propre, que cette force est moléculaire , quelle est latente ou renfermée dans chaque particule infiniment petite de ce même cristal , ou de ce même rocher. En supposant qu’elle agît , c’est toujours indépendamment de toutes les autres molécules. Ainsi les forces sont toutes réparées, disséminées en chaque atome d’une masse minérale.
Il en est tout autrement d’un corps organisé, d’un animal ou d’un végétal. Il est formé de molécules élémentaires sans doute ; mais ces molécules ne conservent point une existence indépendante les unes des autres; au contraire, elles associent leur action, leurs forces ( suivant la conformation qu’elles ont reçue dans chaque organe) pour concourir ensemble à un but, pour travailler de concert et en corps ; elles ne peuvent rien cha-
78 DI IA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE, cunc séparément; elles ne vivent que par rapport à leur tout: leur puissance est corrélative. Et, pour preuve, si vous dépecez un animal , si vous coupez un arbre en mille pièces , vous détruisez leur vie : chacune de ces parties, séparée, se putréfie, se détruit; ce n’est plus qu’une substance morte qui se désorganise, et dont chaque molécule reprend son existence à part comme dans l’état minéral. C’est comme dans l’anarchie, où chacun s’entreheurte , se repousse ; alors tout s’écarte , se dissipe : car tous les individus étant en guerre entr’eux , on finit par s’isoler à la manière des sauvages, pour subsister dans l’indépendance.
La vie d’un corps organisé est donc , comme l’état social* la concentration en un foyer, de toutes les forces, de toutes les actions particulières, en un centre du gouvernement : la mort n’est que la séparation de ces mêmes molécules, ou la division de leurs forces, comme dans la dissolution du corps social.
Plus ces forces particulières sont rassemblées en un centre unique, et enchaînées par une structure parfaite, plus leur vie générale est développée, manifeste, intense, comme dans l’homme ou l’animal ; mais aussi, plus elle est destructible. Les animaux les plus parfaitement organisés , ayant un centre unique d’existence , forment des individus , ou des êtres indivisibles. Ainsi, une grande blessure suffit souvent pour tuer l’homme , le quadrupède , l’oiseau, le poisson. Mais les êtres qui ont plusieurs foyers de vie dans le même corps , forment bien
des individus; toutefois, on peut en ôter quelques parties sans faire périr le tout. Ainsi, un arbre, une herbe, un polype, un zoophyte, un vermisseau, peuvent être divisés, même dans des organes essentiels; et l’individu reproduit la portion amputée, ou cette portion amputée peut devenir le germe d’un nouvel individu jouissant d’une existence qui lui est propre. C’est qu’il y a moins d’unité dans ces êtres individuels; c’est qu’il y a plusieurs centres de vie ou germes formant comme divers états dans le grand état : leur organisation n’est pas aussi réunie et leur existence aussi homogène que dans les individus doués d’une vie plus centrale, plus unique, pour ainsi parler ; delà vient que ces confédérations d’états, ces réunions de germes peuvent se diviser et subsister chacune à part. Eniin , dans le minéral , toutes les forces sont dispersées séparément en chaque molécule, et toutes ses actions divergent comme les volontés des particuliers réduits à l’état indépendant et sauvage , chacun vivant pour soi seul. Les molécules d’un minéral sont, pour ainsi parler, des égoïstes qui ne prennent aucun intérêt à leurs voisines , ni au corps où elles sont attachées ; mais dans le végétal, dans l’animal , chaque particule, comme le bon citoyen , aspire avec le plus vif intérêt au salut général, et concourt de tous ses efforts au bien de sa patrie.
11 résulte de là, que jamais le minéral ne forme un corps individuel. Prenez un cristal de roche prismatique et d’une figure parfaitement régulière.
Ce n’est point un individu, il peut s’augmenter d’une manière indéfinie par l’aggrégation d’une multitude de molécules de même nature, siliceuse ou quartzeuse , sans que rien limite sa grandeur ou sa masse , comme lien n’empêche qu’il ait seulement une petitesse microscopique. Il n’en est pas de même d’un arbre, d’un animal; ils ne peuvent s’accroître , grandir que jusqu’à certaine limite , passé laquelle ils décroissent , puis se détruisent ou meurent, comme si le lien qui rassemble leurs molécules constituantes se rompait au-delà de certaine mesure:
Mais cette singulière différence résulte d’un mode particulier de conformation. Le minéral ne grossit point à la manière d’un arbre ou d’un animal. Ce cristal de roche se compose par une multitude de particules cristalines qui viennent s’apposer les unes sur les autres, suivant certains sens , pour former un solide plus ou moins régulier pc'est donc une attraction qui s’opère sur les surfaces et par dehors ; c’est une aggrégation , une superposition de molécules. C’est ainsi que se composent, soit des blocs immenses de rochers , soit de petits cailloux : le principe de formation est le même. Tournefort a cru que les stalactites s’augmentaient par un accroissement intérieur. Ce botaniste voyait dans des grottes ces concrétions pierreuses suspendues à leurs voûtes , à la manière des glaçons qui pendent des toits en hiver. Ces concrétions conservent souvent , dans leur centre , un trou par lequel découle l’eau chargée de molécules pierreuses.
DE U NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. 8l Ces molécules se déposent successivement au bout de la stalactite , par l’évaporation de l’eau qui les charriait. Mais on voit que cet accroissement ne s’opère que par superposition , par juxta-position. Il n’y a point de vie intérieure qui pousse, qui distribue des nourritures dans la masse des rochers j il n’y a point de fluides qui circulent et transportent dans des canaux les principes réparateurs de leur existence.
Au contraire , dans l’animal et la plante , il existe et des solides et des humeurs. Celles-ci roulant dans des vaisseaux , s’insinuant dans toutes les parties , apportent , charrient des particules nutritives qui s’organisent, qui s’incorporent dans le tissu de chaque organe , en prenant la même nature , soit pour réparer ses pertes , soit pour l’accroître intérieurement et le fortifier. Aussi l’animal, le végétal, se nourrissent, s’augmentent par intus-susception. Et considérez surtout que ce n’est point à l’aide d’un simple dépôt de matériaux dans les mailles , les tissus , le compartiment de nos fibres , que s’opère cette nutrition interne ; car comment un bœuf, qui ne vit que d’herbe et d’eau, parviendrait-il à former cette puissante masse de chairs , s’il n’avait pas la propriété de transformer ces herbes, de les métamorphoser en sang, en muscles, engraisse , etc. ? Comment l’arbre pourrait-il, avec du fumier ou du terreau , produire des fruits délicieux et parfumés , s’il n’existait pas dans ce végétal , comme dans l’animal , une force particulière toujours active, pour approprier ces matériaux Tome I. 6
8a DE LA NÀTCT.E VIVANTE ET ORGANISEE.
à l’individu ? Or, il n’y a rien de semblable dans le règne minéral.
Ainsi, toute masse brute est formée d’une agglomération d’atômes apposés l’un auprès de l’autre, ou sur l’autre , sans que rien borne cette augmentation ; cette masse n’a point de principe intérieur et unique d’action ; mais chacune de ses molécules jouit de ses facultés indépendantes des autres molécules ; le minéral n’est point composé de fluides et de solides agissant par un concours simultané d’efforts ; aussi l’on a remarqué que la disposition en cristaux était propre à tout le règne minéral. Les métaux , les pierres , les sels , les terres , prennent en effet des configurations plus ou moins cristallines, régulières, par juxta-position de leurs molécules , tandis que les plantes et les animaux affectent toujours au contraire des formes arrondies dans presque toutes leurs parties. Ainsi , Rome de Lille observait avec beaucoup de raison que la ligne droite et les surfaces planes étaient spécialement affectées aux minéraux. Les animaux et les végétaux sont formés par des lignes ou des surfaces courbes, parce qu’ils ont une puissance de vie centrale, qui pousse, qui dilate leurs organes intérieurement en tout sens, et de là vient qu’ils doivent être en général sphériques ou cylindriques. Les graines des plantes , les œufs des animaux , les jeunes individus sont d’ordinaire arrondis; ils ont quelque chose de joli, de flatteur à la vue. Dans la vieillesse , au contraire , lorsqu’on décroît , les formes se creusent, s’évident; en se desséchant, les .
2>Ë LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. 83 contours s’applatissent ou deviennent rudes, anguleux comme dans le minéral , parce qu’on descend dans le règne de la mort. Les minéraux qu’on voit arrondis, ne le sont qu’à cause des frottemens qui ont émoussé leurs angles , ou parce qu’ils ont été concrètes dans des creux circulaires, comme les cailloux , les calcédoines et les agathes dans des bancs de craie.
La vraie beauté devient , en effet , l’apanage des seuls êtres qui jouissent de la vie, ou des végétaux et des animaux. En vain ces pierres précieuses , ces éclatans métaux étincellent de mille couleurs, réfléchissent ou réfrangent les rayons de la lumière, éblouissent nos regards de tous les feux de l’aurore, comme ces lustres , ces girandoles * ces cristaux suspendus à des plafonds dorés ; rien dans eux ne parle à lame : tout reste inanimé. Cette pompe extérieure fatigue même, à la longue, comme les froides décorations des théâtres. Mais quel puissant intérêt naît tout-à-coup à l’aspect d’un être sensible, ou seulement à la vue d’une simple fleur penchée sur sa tige verdoyante , et qui semble déjà mourir? Ce papillon , emblème du plaisir, cet oi1 seau ardent et volage, cette touffe de rosiers, asile de si doux mystères, ne nous inspirent-ils pas davantage que ces riches dons de Plutus étalés dans nos palais? Que dis-je? il faut imprimer à l’or lui-même la figure d’un être vivant, ou le contour gracieux des fleurs, pour qu’il plaise à nos regards. Dans nos statues, le jaspe et le porphyre disparaissent pour ne laisser à l’esprit que l’image auguste
84 DS LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE, d’une divinité ou d’un héros. Sans doute la structure singulière d’un cristal nous instruit par la variété de ses plans , par la disposition de ses angles , par ' son poli , son éclat : tout intéresse dans la nature. Mais combien l’emporteront toujours ces formes molles, ces charmans contours d’une plante ou d’un animal? Combien cette légère gazelle, au corsage délicat , aux yeux noirs et brillans , nous plaît lorsqu’elle bondit sur une colline avec son jeune faon? Combien cette tige élancée de chèvrefeuille ou cette timide violette nous enchantent auprès de ce roc inanimé avec ses âpres anfractuosités et ses plans abruptes? Qu’il s’élève en immense pyramide, sans doute j’admirerai sa masse et son architecture ; mais ce joli insecte qui voltige à sa surface m’instruira mieux lui-même des lois de la création. Oh! jamais Yénus, cette mère de la vie, préféra-t-elle les flancs rocailleux du Caucase aux bosquets vivans de Cypre , aux champs féconds d’Amathonte ou d’Idalie ? Et d’ailleurs , Messieurs, le minéral , toujours dur et froid, n’admet ni ces liquides pour assouplir, ni cette chaleur de vie pour animer ses particules , tandis que jamais l’animal, la plante même, ne pourraient subsister sans le concours de l’eau et de la chaleur, soit dans les arides solitudes du Zahara , soit sous les cieux glacés des pôles , où les rochers seuls ont le pouvoir d’exister.
Les corps vivans et organisés ont une naissance, et cette loi les distingue encore des minéraux. La naissance d’un corps organisé n’est pas une aggré-
DE U. NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. 85 gation fortuite de molécules , comme la formation spontanée d’un minéral. En effet, que des particules pierreuses, se trouvant en contact ou voisines, adhèrent entr’elles , voilà bientôt une pierre ; mais que des particules végétales ou animales soient rapprochées, il n’en naîtra jamais un animal ou une plante , s’il h’y a point de germe , d’œuf capables de se développer, de s’organiser. C’est que l’animal , le végétal , sont construits par un moule particulier; c’est qu’il faut une association départies bien différentes d’un simple agrégat de matériaux. Il faut des 'tissus, des vaisseaux , un organe central capable d’imprimer un mouvement vital aux divers organes , et de gouverner toute la machine.
Les a nciens , qui supposaient que la putréfaction engendrait de nouvelles organisations animales et végétales, avaient été déçus par des apparences trompeuses, et se laissaient entraîner à des raisons peu philosophiques. Comment serait-il possible que la mort , la destruction , qui livrent tous les êtres aux lois de la matière brute, pussent former des organes si sagement combinés ? Qu’on songe seulement aux milliers de fibres , de vaisseaux , de muscles, de nerfs d’une mouche; à son instinct, à sa petite dose d’intellect, à la disposition profondément savante et ingénieuse de tous ses membres; et qu’on croie , après cela , qu’elle n’est qu’un résultat d’un mélange fortuit de matière dans un fromage passé ou de la chair gâtée? Si la mouche était née de la corruption, quel besoin la nature aurait-elle de donner à ce petit animal des organes
sexuels pour se reproduire à la manière des espèces les plus parfaites':1 Pourquoi former des mâles, des femelles, faire pondre des œufs, et métamorphoser régulièrement des vermisseaux ou des larves en mouches parfaites avec un art merveilleux , si la seule pourriture suffit?
Quand l’observation la plus scrupuleuse n’aurait pas démontré qu’aucun être vivant ne se forme spontanément par la putréfaction , et que la force qui désorganise ne peut pas organiser , le simple raisonnement, et l’examen des animaux plus parfaits, et des plantes mêmes, nous en convaincraient. Il faut donc une prédisposition des germes, un moule primitif pour chaque espèce d’animal et de plante; eniin , une création organisatrice, depuis l’homme jusqu’au vermisseau, depuis le chêne jusqu’à la mousse. Tout être vivant naît d’un être vivant semblable, soit par génération, soit par bouture ou émanation; jamais rien d’animé ne sort de ce qui est mort ; la destruction ne construit pas. C’est un germe inaperçu, un œuf caché qui, se développant, trompent ainsi nos regards inattentifs.
- D’ailleurs , la vie ne peut régner sans un concours actif d’organes « ou d’instrumcns propres à ses diverses fonctions. Le minéral ne peut pas vivre, parce qu’il n’a point d’organes ; l’une de ces qualités est inséparable de l’autre: ainsi, pour peu que* les organes d’un être se dérangent, il devient malade; et s'il meurt, son organisation se détruit. Mais un minéràl ne peut mourir, il ne peut pas être malade. Qu’un chimiste habile, analysant unè mine
d’antimoine, une pierre, un sel neutre, séparant exactement leurs matériaux, recompose ensuite, par la synthèse, ces minéraux : il imite en cela la nature inorganique ; mais la nature vivante s’est réservé seule le pouvoir d’organiser, de yiyifier.. Quelle force humaine fera jamais sortir un beau lis, jeune et brillant, de la cornue enfumée qui le, distille? Quel mécanicien sublime redonnerait la vie, à ce bras que le chirurgien ampute, et le rattacherait au corps? Le minéral, comme toute matière brute, obéit aux attractions chimiques; mais, dans les corps organisés , la vie émane d’un principe intelligent, inimitable, de l’auteur même de là nature.
Qu’est-ce donc que cette vie, cette flamme subtile qui meut continuellement nos organes? Quel est cet état violent dans lequel toutes nos parties s’usent, se détruisent, se renouvellent sans cesse, et sans cesse ont besoin de se réparer par des nourritures? Il en résulte ce phénomène extraordinaire, qu’après un temps suffisant , toutes les parties qui composaient le corps d’un homme , par exemple , sont remplacées par d’autres qui prennent successivement la même place et presque la même figure. Ainsi nous n’avons plus la même chair, le même sang que nous avions reçu de nos parens.
Voyez, en effet, le changement que les âges apportent chez tous les êtres organisés ? Tous passent de la jeunesse à l’âge riaûr et à la décrépitude par des phases réglées , par des nuances d’autant plus rapides , que le mouvement général de leur vie est plus énergique, et que la nutrition est plus abon-
dante. Ainsi, l’individu qui se nourrit copieusement , qui fatigue avec beaucoup d’intensité toutes ses facultés, vieillit plus promptement que l’être dont la vie est plus modérée ou même plus languissante. Il y a des intermissions de vie chez les végétaux qui s’effeuillent en hiver , chez les animaux qui s’engourdissent, chez les insectes à l'état de chrysalide , etc. En général , la chaleur accroît l’intensité de la vie , et raccourcit autant que le froid la ralentit et en retarde le terme inévitable.
Mai9 la mort vient nécessairement clore le cercle que parcourent tous les êtres animés ; et cette triste destinée est encore un caractère particulier aux corps organisés. La mort naturelle s’avance par degrés presqu’insensibles , à mesure que le tissu de nos organes se remplit des nouveaux matériaux que la nourriture y dépose; à mesure que les fibres s’épaississent , que les petits vaisseaux s’obstruent , que les canaux s’engorgent, les fluides ne circulent plus qu’avec lenteur et difficulté; les organes endurcis se flétrissent, se dessèchent, loin de pouvoir transgresser certaines limites de grandeur; tout s’alanguit, se refroidit; le jeu de toute la machine, retardé de plus en plus, s’enraye, et cesse enfin totalement. Il y a des morts partielles dans l’individu, avant la mort générale. Ainsi les cheveux, les poils blanchissent d’abord , puis leur racine s’obstruant, ils deviennent arides et tombent. Ainsi le nerf dentaire oblitéré ne porte plus la vie aux dents, et celles-ci meurent. De même , les feuilles d’un arbre jaunissent, puis se détachent en automne, et
les parties de sa fructification disparaissent chaque année. Mais puisque les corps organisés abdiquent la vie , il faut qu’ils se reproduisent, afin que la nature demeure toujours animée, toujours brillante d’activité; afin qu’elle ne laisse aucune substance oisive dans l’Univers: et voici le phénomène le plus étonnant , le plus incompréhensible de tous, celui de la reproduction et du renouvellement des êtres. Rien de semblable , certes , ne se remarqua jamais dans le règne minéral. Si quelque chose manifeste surtout la puissance divine sur la terre, c’est cette perpétuelle création qui rajeunit sans cesse la nature organisée ; c’est cette flamme secrète qui , pénétrant tous les êtres , les anime , les féconde, les empreint des germes de nouvelles existences*, et déploie cette longue chaîne de destinées, cette. éternelle succession d’individus, qui constitue l’espèce , et qui s’avance à travers les siècles jusqu’à la postérité la plus reculée.
La nutrition ou l’assimilation des alimens à notre corps, soutient l’existence des individus; mais la génération perpétue l’existence des espèces. Lorsque l’individu parvient à l’époque de sa perfection , lorsqu’il brille dans toute la splendeur de son midi, alors il possède une exubérance de forces; le surcroît de nourriture, qui ne peut plus être employé pour son propre corps , se détourne pour produire de nouveaux germes de même espèce. Le minéral, au contraire, n’étant jamais sujet à la mort, n’avait pas besoin d’engendrer; il n’a ni famille, ni parens, ni espèce. Il e$t tout par lui-même ;
isolé et incommunicable, dans sa nature; il ressemble à ces êtres froids , égoïstes , qui voudraient subsister sur les ruines mêmes de l’Univers. Cependant nous ne sommes que dépositaires, en quelque sorte , de la flamme qui nous anime et qui nous consume ; c’est un héritage éternel que nous devons transmettre à nos descendans; ou plutôt nous ne subsistons point par nous-mêmes : la vie, cette céleste ambroisie, circule dans nous sans y demeurer; la nature la reprend sans cesse pour la verser à de nouvelles créatures. Plus les êtres départissent d’existcncès à d’autres êtres,- plus ils épuisent la leur propre. C’est une impulsion qui s’affaiblit par la communication de ses forces. Ainsi chaque individu ne possédant qu’une somme donnée de puissance vitale, moins il la dissipera, plus il pourra la conserver longuement. La plupart des végétaux et des animaux périssent après avoir multiplié leur espèce. Le Créateur a tout préparé pour ce grand dessein de reproduction. Tous les êtres ne s’accroissent, ne se fortifient, ne s’embellissent que pour la saison de leurs amours. Tous les charmes de l’existence viennent couronner cette époque de jouissance, ces noces delà nature, dans le printemps et letc de lage. La plus douce et pourtant la plus impérieuse des contraintes , celle des voluptés, entraîne toutes les créatures. Aucune autre puissance n’aurait pu les déterminer à remplir ce vœu sacré; ainsi la nature a déguisé sous les fleurs du plaisir ce précipice inévitable qui entraîne tous les êtres à leur destruction. Plus un animal ou une
DE LA NATTEE VIVANTE ET OEGANISÉE. $1
plante soi>t exposés à périr, plus ils se reproduisent, plus ils sont féconds, afin que l’espèce échappe à ses ruines, afin quele renouvellement compense la mortalité. C’est ainsi que les créaturesvivantes subsistent etse maintiennent danscet équilibre général, duquel dépendent la concorde et l’harmonie de l’Univers.
En effet, cette mort fatale qui pèse sur toutes les créatures, qu’est-elle autre chose qu’une loi de reproduction perpétuelle? La nature n’aspire qu’à de nouvelles existences lorsqu’elle livre un être à la mort. Peut-elle faire subsister l’animal , sans l’investir d’un empire de destruction sur les végétaux qui composent sa nourriture, qui deviennent ainsi les élémens de futures productions? Les races carnivores , les herbes parasites qui semblent augmenter le domaine de la mort, ne le font que pour propager de nouvelles existences. Les brigandages des quadrupèdes féroces, la voracité des poissons entr’eux, les guerres éternelles et déprédatrices des insectes, transforment sans cesse la matière animée, sans la priver de la vie» L’animal carnassier suppose des auimaux herbivores, comme ceux-ci supposent des plantes ; c’est une hiérarchie de dominations vivant les unes aux dépens des autres , et qui font circuler la matière de coips en corps, par une transmutation perpétuelle, image et emblème de la métempsycose. La mobilité de la nature vivante devient la source de sa constance. Les corps de nos ayeiix ne sont pas demeurés inertes dans la terre. Us ont accru sa fécondité; ils restituent aux plantes des sucs réparateurs : ce ‘cadavre infect est entré
9» DS LÀ NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE, dans la rose odorante , a nourri le robuste quadrupède à son tour ; il s’est transformé en parenchyme savoureux dans la pêche , l’orange ou l’ananas. Ces campagnes arrosées du sang des guerriers , se sont pour ainsi dire réjouies d’engloutir leurs dépouilles; leurs tombeaux se recouvrent chaque été des plus riches moissons , l’agriculteur mange , sans répugnance , la chair, la graisse des soldats transformés en pain , et nous dévorons aujourd’hui les restes des anciens rois de la terre. Cette mousse, ce ver qui vous paraissent si méprisables , qui passent une vie si obscure sur le globe, ont sans doute leur usage ; ils tiennent à d’autres espèces ou leur préparent une nourriture salutaire; ils raniment la matière morte du terreau qui les substante. N’ontils pas leur département , leur fonction à remplir , comme le lion, comme l’homme lui-même? Et vous, potentats, conquérans, dominateurs de la terre, hommes qui dédaignez si fièrement les hommes, qu’êtes-vous aussi bien que nous dans l’Univers? en vain vous croyez garantir vos cadavres de la destruction par des embaumemens , dans de magnifiques mausolées ; ils y pourrissent comme les derniers des mortels ; ils y deviennent la pâture des larves d’insectes, la proie d’un vil vermisseau, succombant à son tour sous des races non moins impures ou abjectes, lesquelles transmettent à d’autres êtres cette substance souveraine, jadis triomphante sur un trône et encensée par le pompeux cortège de ses adulateurs.
Il fallait que chacune des espèces de la nature fût
DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. g3 nécessaire , puisque la sagesse du Créateur n’a pas dédaigné de les produire ; elle répandit avec profusion ses lois de vie au sein de l’Océan , comme dans le vague des airs et à la surface des continens. Les combats , les armes et les défenses , les antipathies , l’atrocité même des animaux qui s’entre-dévorent, semblent accuser la nature de cruauté , quand on ne considère pas le but auquel elle aspire ; mais elle tend à la vie sous cet appareil de guerre et de mort , et les espèces sans cesse rajeunies, puisent dans ces perpétuelles funérailles, la force, la vie et l’amour qui les ressuscitent sur la terre.
Arrêtons un instant nos regards sur notre globe, et considérons combien les substances brutes ou minérales restent indépendantes des créatures organisées. Quand il n’y aurait eu sur la terre aucun végétal , aucun animal , comme aux premiers jours du monde, en aurait-elle moins subsisté? Notre planète aurait-elle moins circulé dans son orbite, et moins rempli son rôle dans le grand système de l’Univers? Sa surface, il est vrai, dépouillée de sa verdure et de ses charmes, eût roulé silencieusement dans les cieux; nue et stérile, elle n’eût présenté partout que d’effrayantes solitudes ; l’écho des collines n’eût jamais résonné du doux chant des oiseaux, les vallées ne se seraient jamais émaillées des fleurs des prairies, la pervenche n’eût point embelli la grotte solitaire, et la cîme des forêts n’eût point ondoyé sous l’haleine des vents. Tout serait un désert affreux où s’égarerait la vue ; rien n’offrirait le spectacle de la fertilité, del’aboadanceî
partout serait la mort ou la triste image de la destruction. Telle doit être la surface des sphères planétaires, si, contre toute probabilité, elles ne sont pas habitées, si la nature a pour elles seules interrompu ses sages lois , qui veulent que rien ne demeure inutile dans l’Univers.
Mais si , comme tout le fait penser, ces planètes possèdent également leurs corps vivans et organisés, ceux-ci doivent être constitués relativement à l’état physique du globe qui les nourrit. Il est évident que nous ne serions pas en état de subsister avec nos animaux et nos plantes dans les globes de Mercure ou de Saturne, puisque le premier doit être, pour nous, brûlant, et le second , glacé. Mais puisque nos végétaux et nos animaux de la zone torride sont différens de ceuxdes zones polaires, chaqueêtre vivant doit avoir obtenu la constitution la plus convenable à son habitation et au monde qu’il est destiné à peupler. Et non-seulement la température de chaque climat, mais la série des saisons, l’état de l’atmosphère, la durée des jours et celle des années, correspondante aux mouvemens de rotation diurne et aux révolutions périodiques annuelles , enfin , la qualité propre du sol , modifient les êtres vivans qui s’y trouvent soumis. Nous voyons que les végétaux et les animaux ont besoin de s’acclimater à chaque contrée où ils sont transportés , ou bien ils succombent. Si notre globe, dans le cours des siècles, a subi des changemensde constitution physique et de température , les créatures animées qui tenaient à cet état primitif, ont dû périr lorsque lé
DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISEE. Cp
changement s’est opéré, ou subir des altérations plus ou moins profondes dans la même proportion.
Tous ces faits nous conduisent à cette vérité, que nous sommes les parasites du globe terrestre ; qu’il peut subsister indépendamment de nous; que nos habitudes tiennent à un état susceptible de modifications , de changemens variables dans la suite des siècles sur notre planète. Notre vie est donc subordonnée au grand tout, et coexistante seulement aux matières brutes immuables qui suivent les simples lois physiques et chimiques , mais d’où nous ne tirons point essentiellement notre existence.
Il y a donc deux grands règnes dans la nature , celui des substances inorganiques ou privées de vie ; celui des corps organisés et vivans. Cette division générale est plus exacte , plus conforme aux faits que l’ancienne division en trois règnes. On disait: les minéraux croissent ; mais cette expression donne unç idée erronée, puisque l’accroissement proprement dit , ne doit s’appliquer qu’à des êtres qui se nourrissent.
Les végétaux et les animaux, également organisés et vivans r mais chacun à leur manière , ont donc reçu en commun l’accroissement , la nutrition intérieure , la faculté de se reproduire ; ils sont destinés à mourir; ils ont le pouvoir d’assimiler en leur propre substance des matières alimentaires, et de résister, jusqu’à certaine limite, aux* causes destructives de leur vie. Ils affectent constamment des formes déterminées, qu’ils transmettent à leur*
descendans en chaque espèce. Ces formes, susceptibles de variation à l’extérieur , dans quelques circonstances , rentrent néanmoins d’elles-mêmes dans le type primitif, lorsque rien ne les en détourne.
L’on a cru que la nature remontait imperceptiblement du minéral à la plante , de celle-ci à l’animal , et enfin à l’homme. La nature , a-t-on dit, ne fait point de saut brusque, et n’admet aucune interruption dans la chaîne admirable de ses ouvrages. On trouve des pierres déjà fibreuses, telles que l’amianthe etl’asbeste. Voyez, ajoutait-on , ce corail qui élève ses jolies branches rouges , au fond des mers : sa texture est celle d’une pierre; sa figure , celle d’un arbuste ; ses fleurs sont de petits animaux ou des polypes ; voilà un animal, une plante , un minéral réunis ; il rassemble les trois règnes en lui seul.
Mais, Messieurs, quelque séduisante que paraisse cette idée , elle n’en est pas plus exacte. Le corail est une tige pierreuse formée par des polypes; mais cette pierre calcaire ne végète point d’elle-même , ne reçoit pas de vie , de sentiment , non plus que l’écaille de l’huître ou le gâteau de cire dans lequel se niche l’abeille. L’animal seul qui recueille ou dépose le suc pierreux du corail , jouit de la vie. En vain l’amianthe est composée de filets flexibles ; ceux-ci ne ressemblent nullement à des fibres organisées : tout minéral introduit dans le corps d’un animal , n’y devient jamais par luimême vivant et sensible. Les terres, les métaux.
DE LA NATURE T IV ANTE ET ORGANISÉE. 97 les sels paraissent plutôt des agens chimiques ou des médicamens, qu’ils ne sont capables de nourrir, Le minéral proprement dit, répugne à la vie, ou même il la détruit. Les élémens des corps organisés paraissentdonc seuls capables d’alimenter, d’accroître les corps organisés, de se transformer en leur substance.
Voilà donc une lacune manifeste entre letre vivant et la matière brute ; et , puisque la génération spontanée est si improbable, la nécessité d’une création des corps organisés nous paraît démontrée.
En effet, Messieurs, croirons-nous que l'homme*, l’animal, ou même la plante , le chêne, soient tombés du ciel , ou se soient cristallisés , à la manière des pierres, dans le sein de la terre ? Dirons-nous, avec Épicure, que le mouvement des atômes, après avoir tenté des millions de formes qui n’ont pu subsister faute d’organes suffisans , est enfin parvenu à composer los espèces que nous voyons exister, et qui seules étaient possibles? Mais pourquoi ces essais informes delà nqture ne se représententils plus à nos regards? Répondra-t-on avec Lucrèce, que la terre, notre mère-, aujourd’hui vieillie et comme hors d’âge , a cessé de manifester sa fécondité première ? Mais alors , comment le hasard at-il développé des sexes chez' ces animaux et ces plantes, pour la propagation perpétuelle de leurs espèces, avec cette profonde sagesse, cette régularité surprenante que nous y remarquons ?
Je vous demande pardon. Messieurs, de vous arrêter sur ces raisonnemens puériles, que sontr' Tome I. 7
g8 DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE.* pourtant forcés d’accueillir les philosophes qui refusent d’admettre une création. Ceux qui supposent l’éternité des générations et de toutes choses „ reculent la difficulté à l’infini , sans doute faute de
pouvoir la résoudre. ,
, Quand le témoignage de la raison n aurait pas révélé une création divine , il faudrait la supposer pour établir clairement l’origine des corps organisés. Il est digne de la science qui nous occupe * / de considérer la formation de ces êtres créés. Je sens , Messieurs , toute la difficulté de ces recher;-, ches; mais elles sont trop fondamentales , trop indispensables en histoire naturelle , pour les passer sous silence; et j’ose solliciter pour elles votre attention. , ,,
Chaque être s’élève, par gradation, des tenebres
du néant à la lumière de l’existence. La génération est une image de la création , ou plutôt c’est la création toujours subsistante. L’embryon comn mence dans le sein maternel par une sorte do végétation, et chaque jour il s’anime davantage. Dans l’enfance , l’homme, n’a guère que les faculté* de l’animal; mais il se développe et se perfectionne, ensuite. De même, les corps organises nous développent une suite merveilleuse de perfecüonnexnens ; ainsi l’animalcule microscopique a dù précéder l’homme, et la mousse imperceptible, le vaste cèdre. Comment toutes ees créatures se tiennent-elles ensemble par des liens fraternels? Dan* le monde organisé, tout n’est pas isolé ou,«craré comme chea les minéraux; au contraire, la
nature vivante remonte graduellement d’un être faible et imparfait, à une espèce plus entière, à une vie plus agrandie.
C’est donc parmi ces brillantes tribus de végétaux, et ces légions d’animaux de mille variétés , qu’il faut contempler cet arbre admirable de la vie. Les êtres organisés semblent confondre leur origine dans une source indécise et commune, dont on ne peut tracer la ligne de séparation. 11 semble qu’il existe des plantes à moitié animales , comme les trémelles, les conferves , et des animaux à mob fié plantes, tels que les polypes , les actinies, semblables à des anémones vivantes dans l’Océan. Les premiers anneaux de la chaîne végétale se composent des espèces les plus simples , des algues , des champignons, des mousses, comme le prêmief échelon de la vie animale est formé par des animal* cules, des zoophytes, des madrépores. Ainsi les deux règnes organisés viennent se réunir par leurs êtres les moins composés ; ils s’éloignent par leurs races les plus nobles et les mieux organisées. Personne Se confondra le quadrupède avec l’arbre; rnais l’observateur le plus scrupuleux sera indécis pour nommer animal ou plante cette épOnge qui semble végéter sur un rocher dans la mer.
A mesure que les végétaux se compliquent , se perfectionnent dans leur structure, ils diffèrent davantage des animaux , comme à mesure que les animaux deviennent plus composés , plus parfaits , ils s’écartent plus aussi des attributs des plantes.
Ainsi la nature prenant d’abord pour fondement
de ses opérations, une cellulosité vivante trèssimple, elle la modifie graduellement, la revêt de nouveaux organes , l’enrichit d’attributs plus éminens , de qualités plus relevées , la perfectionne en la compliquant , pour en former des espèces plus intelligentes ou plus nobles. Cependant, toutes les œuvres de la création sont également parfaites, relativement à leur propre constitution. La mite, comme la moisissure , sont pourvues de toutes les parties nécessaires à leur existence et à leur reproduction ; elles ne sont pas plus disgraciées dans leur espèce que nous ne le sommes dans la nôtre. L’homme , élevé à la tête du règne animal , contemple orgueilleusement de son rang tous les autres êtres; mais ce n’est pas le point-de-vue de la nature : elle ne reconnaît ni premier, ni dernier ; elle place chaque espèce à une égale distance , et distribue à chacune d’elles une vie pleine et conforme à l’organisation qu’elle lui a départie.
Puisque la nature monte progressivement du simple au composé , ses premières ébauches de vie furent sans doute ces productions ambiguës ou végéto-animales faiblement organisées. Elles marquent, pour ainsi dire, les essais, les tâtonnemens de la puissance créatrice; car il y a beaucoup d’apparence qu’elles ont été formées les premières à l’origine du monde , et lorsque la terre, lécondée par une main divine, commençait à développer ses germes de vie , au sein de l’humidité et sous l’influence vivifiante du soleil. Ne voyons-nous pa& chaque jour encore se multiplier des animalcules
dans les infusions , ou des moisissures , et mille autres productions que l’on ne peut regarder ni comme l’effet d’une génération spontanée , ni comme un résultat naturel de la décomposition des corps vivans ? Ces zoophytes , ces coraux, ces madrépores, sont les plus anciens habitans de notre planète, comme l’atteste l’immensité de leurs débris , qui encombrent le fond des mers , qui s’entassent en bancs, qui se groupent en rochers, en îles calcaires ; qui paraissent avoir composé , dans une longue suite d’âges, la plus grande partie de la terre calcaire du globe.
Sur les confins des eaux et des continens , dans la fange inabordable et le limon antique de l’Océan, naquirent en-même-temps, sans doute, des générations inriombrables d’algues, de varechs, de champignons , et d’autres productions informes qu’un jour voyait éclore , pourrir tour-à-tour , et se reformer sans cesse. Telle fut la première époque de la nature animée , avant que la terre , presque toute noyée d’eaux , ait vu s’élever des races plus compliquées , par la succession des siècles.
La seconde période est marquée par la. naissance d’animaux et de plantes d’un ordre supérieur à ces élémens primitifs de l’organisation végéto-animale. C’est alors que sortirent de la vase fécondée , ces innombrables coquillages , dont les débris couvrent les continens, et attestent encore aujourd’huila prodigieuse multiplication. Des herbes aquatiques, des mousses, des lichens, s’engendraient successivement encore dans ce même âge du monde.!
Nous rapporterons à la troisième époque , la naissance des animaux et des plantes d’une texture encore plus élaborée. La terre dut commencer en ce temps à se couvrir de verdure, à se parer de quelques fleurs pour la première fois. Les sexes se séparèrent chez lès animaux , les organes se multiplièrent , varièrent davantage lès fonctions de la vie; quelques lueurs d’instinct commencèrent à poindre , à mesure que la puissance créatrice enrichissait de nouvelles facultés la matière animée.
Des changemens bien autrement remarquables durent se manifester à une époque plus rapprochée de nous ; les grandes espèces d’animaux et de végétaux furent créées. La terre opulente et féconde s'enorgueillissait déjà des habitans qu’une suprême intelligence avoit semés à sa surface. L’écho était alors étonné de s’entendre interroger pour la première fois par le cri du quadrupède, et de s’attendrir aux accens de l’oiseau.
Enfin, la dernière époque est celle du monde actuel et de la procréation du genre humain , après ces multitudes d’animaujc , d’arbres et de plantes qui . peuplent toutes les contrées de la terre. Les zoophytes, les polypes représentent donc l’enfance de la nature animée , et l’homme son âge fait. Les diverses périodes de la vie organisée sont ainsi marquées par les divisions naturelles des classes d’animaux et de plantes , dans lesquelles vous observerez une gradation non interrompue d’élaboration. Chaque classe annonce lage du monde dans lequel elle fut créée* -Peut-être ne devons-nous pas
DE LA NATURE WÂNTE ET ORGANISÉE. |o3
borner à cette dernière époque et à la production de l’espèce humaine la puissance créatrice. Pourquoi ne pourrait-elle pas former quelque jour des races plus nobles et plus dignes de connaître et d admirer ses œuvres? Alors nous descendrions au second rang, et le sceptre du monde serait ôté de nos mains: Chacune des espèces d’animaux le reçut à son tour à mesure que la nature s’élevait progressivement dans l’échelle de l’organisation. Si la nature vivante se détruisait par les mêmes nuances qu’elle a parcourues dans son accroissement, nous verrions d’abord s’éteindre notre race humaine blanche, puis la race nègre, ensuite les singes', les autres quadrupèdes; enfin les oiseaux, les reptiles, les poissons , etc. Le règne végétal s éteindrait sans doute dans la même progression , et le monde retournerait à sa première enfance. Quels que soient les cliangemens opérés dans les âges écoulés, il s’en prépare sans doute d’autres pour les siècles avenir.
Nous ne devons point juger de la puissance entière de la nature par le cercle étroit qu’il nous est permis de parcourir. A peine l’a-t-on étudiée depuis quelques milliers d’années ( et quel court espace auprès de l’éternité ! ). Le passé et l’avenir, qui décroissent devant la pensée comme les distances à la vue , nous dérobent les merveilles les plus ravissantes de la création. Les espèces d’animaux et de plantes ont-elles, comme les individus, une enfance , une maturité , une vieillesse et une
mort? Nos descendans nous surpasseront-ils , ou les races dégénèrent-elles? Ne trouvons-nous pas des
ossemens fossiles d’animaux plus puissans que les mêmes espèces encore subsistantes? La nature estelle aussi féconde aujourd’hui qu’autrefois? Voyez; ces plaines de la Sibérie hérissées de glaçons et de neiges; on n’y trouve que de vastes déserts; quelques buissons rapetissés par l’âpre froidure , quelques ours , quelques rennes vagabonds ou farouches peuplent à peine ces immenses lacunes dq globe; la faulx éternelle de la mort s’y promène sans cesse, abattant toutes les têtes , tranchant le fil de la vie de toutes les plantes. Mais quel tableau différent sous la zêne équatoriale? Solitudes fortunées du nouveau monde, forêts ombreuses de l’Inde, retraites ignorées où la nature , vierge encore , déploie tous les trésors de sa magnificence! Combien, parmi ces antiques demeures que l’homme n’a jamais dégradées, se procréent d’animaux et de plantes sous les feux du soleil! Quelle pullulation inépuisable de tous les êtres qui sans cesse meurent et se renouvellent! Sur ces plages ardentes, l’urne des générations coule sans interruption, la chaleur y précipite la course de la vie ; la corruption prompte, la mort multipliée fournissent, avec profusion , des matériaux à de nouvelles existences. C’est là que tous les germes se développent, se reproduisent avec toute la latitude possible, et plus il naît de nouvelles créatures , plus, elles préparent aux générations à venir de moyens de subsister à leur tour sur cette scène mouvante du monde. Qu’il est délicieux de contempler, loin du bruit des cités,, ces amours de tant d’êtres différens, d’interroger les
DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. Iû5 arbres inconnus de ces forêts, les entrailles mêmes de cette terre, et jusqu’à la voûte apurée où déploient leurs ailes éclatantes les peuples de l’air, les musiciens de ces bocages ! Ainsi la nature a diversement semé la vie sur chaque région du globe. L’Océan ouvrit ses larges abîmes aux nations innombrables de poissons et de coquillages; les familles des quadrupèdes établirent leurs demeures sur les continens; le bouquetin, léger enfant des montagnes, vécut indépendant sur les glaciers des Alpes, tandis que le buffle se promena en ruminant dans les humides pâturages. Partout la nature a pourvu à l’existence de ses productifs. Le sapin a reçu unevie dure, une écorce résineuse, un feuillage toujours vert, pour résister aux glaces du nord.
Toute la série des productions vivantes n’est que l’admirable développement du plan originel de la nature. La même loi préside à la formation , à la nutrition , à la reproduction et à la mort de toutes ces créatures. Les animaux et les végétaux les plus simples étant les premiers formés , et les plus naturels, paraissent les plus vivaces, les plus féconds; ils doivent être considérés comme les élémens , les radicaux de tous les autres. Il suffisait à la nature , pour multiplier ses combinaisons vivantes, d’entourer ces types primordiaux d’enveloppes organiques, et pour ainsi dire d’une écorce plus ou moins modifiée et perfectionnée. Ainsi l’on pourrait rabaisser la créature la plus composée, à l’état le plus simple, en la dégradant successivement, en quelque sorte, couche par couche. Que l’on mo-
difie par nuances le corps de l’homme, on en tirera la forme du singe, celle du quadrupède, de loiseau , du reptile , du poisson , du ver ; on le ramène enfin au type originel. Que l’on ajoute successivement, par la pensée, au ver, suivant leur ordre, toutes les pièces , tous les organes qu’on aura supprimés, en leur supposant la grandeur, l’emboîtement nécessaires pour établir le jeu parfait de toutes ces parties , et l’on reconstruira l’homme. Ce phénomène s’exécute dans la génération; elle est, en petit , ce qu’est la création en grand ; car l’embryon commence par un état analogue à celui du ver, du mollusque, flfi poisson , du reptile, puis du quadrupède, et enfin, de l’homme.
Et les facultés morales accompagnent toujours l’état successif de perfectionnement ou de„dégradation des êtres; elles coïncident parfaitement avec la disposition de leur corps. L’on accuse le tigre de cruauté, l’on vante la douceur de l’agneau ou de la colombe; mais ces qualités, résultant de leur conformation , ne sont ni des vices ni des vertus , parce que ces dispositions ne sont nullement libres et volontaires. Donnez au tigre ce quadruple estomac des ruminans , qui ne digère que l’herbe, arrachez ses dents longues et pointues , pour y substituer les molaires plates de la brebis , et au-lieu de griffes acérées , enveloppez son pied dans des Sabots de corne ; bientôt des goûts pacifiques succéderont à la soif du sang , au besoin du meurtre et des rapines. Armez cette tendre tourterelle du bec recourbé du milan , de ses serres crochues , de
DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. 107 cet estomac membraneux propre à digérer la chair, et bientôt, audieu de soupirer ses amours dans le9 bocages , elle s’élancera avec furie sur la douce colombe pour la dévorer. La taupe , avec ses petits yeux presqu aveugles, avec ses pieds propres à fouir, avec son museau pointu et son corps cylindrique, doit creuser la terre. Ainsi, le héron, au long bec emmanché d’un long cou , et avec ses hautes jambes en échasses , est destiné à fréquenter les marécages ; ainsi la couleuvre doit ramper sous les pierres des buissons , la lamproie s’attacher par sa bouche faite en ventouse aux rochers des mers ou des étangs. C’est la sensibilité trop vive des yeux des chauve-souris , des chouettes , des papillonsphalènes qui, les offusquant à la grande lumière du soleil , force ces espèces à devenir nocturnes.
Tous les mouvemens, tous les principes de conduite, les habitudes , les combats d’un animal ne sont point le résultat de sa volonté ou de son choix, mais forcés par sa structure innée. Avant d’avoir des cornes, le chevreau frappe déjà de la tête; sa nature lpi inspirant , s’il m’est permis de le dire , des idées cornues dès l’enfance. Et parmi les plantes, pourquoi le jonc et la prêle cherchent-ils toujours l’eau des fontaines ; le thym , le serpolet , les collines sablonneuses; le rriuguet, les bois; le lierre, des rochers ou des arbres pour y grimper; l’humble violette , des lieux ombragés pour y caeher son doux parfum? Ainsi, l’animal, la plante» aiment suivre les lois que la nature ou leur propre constitution leur imposent.
Messieurs, avant de vous rappeler quelques traite de 1 économie et de Tordre établis dans le système des corps organisés , fixons encore nos idées sur les espèces , les genres, des familles naturelles de ces êtres, et sur leurs variétés. Certainement la nature établit des races constantes d’animaux et de plantes. Lorsque, dans le lit d’un grand fleuve peuplé d’une multitude de poissons différens, chaque femelle dépose ses œufs près des rives, les mâles expriment ensuite leur laite fécondante sur ces œufs; mais Comment n’arrive-t-il point, parmi l’agitation de ces eaux, et entre tant de sortes d’œufs, que la truite, par exemple, féconde ceux de la tanche, et le brochet ceux d’une carpe ou d’une perche ; enfin , que toutes les espèces se mêlent , se confondent par cette génération, sans accouplement ? Non , Messieurs, la nature prévoyante a tellement préparé les pores de tous ces œufs, qu’ils ne sont fécondés que parla seule laite du mâle de leur propre espèce; l’espèce reste donc pure et inaltérée à jamais dans sa forme. Sans doute nous pouvons allier le cheval et lane , nous pouvons former des mulets en accouplant plusieurs espèces voisines; mais ees races bâtardes, ou sont incapables de se perpétuer* ou rentrent nécessairement dans Tune des tiges primitives d’où elles émanent. Ce qui constitue donc essentiellement l’espèce, c’est la faculté de se reproduire toujours la même ; elle répugné à ces mélanges adultères, elle s’afflige de ces abâtardissemens qui dégradent son type ou sa forme originelle. Tous les êtres capables de reproduire entr’eux
une longue suite d’individus féconds, sont donc de semblable espèce. Ainsi, toutes les races de chiens, du plus puissant dogue jusqu’au moindre roquet, ne sont que des variétés d’une même espèce, puisqu’ils se mêlent et se reproduisent ensemble.
L’homme fait varier les espèces d’animaux domestiques et déplantés cultivées; il plie à son gré les races, il les perpétue même sous l’empire des causes qui les ont fait dévier du type primitif; mais l’homme ne peut pas faire éclore de nouvelles espèces permanentes, ni accroître le domaine de la nature; c’est un droit quelle s’est réservé. Nos variétés ne sont même que superficielles ; elles se manifestent par la grandeur ou la brièveté de la taille , ou de quelques organes extérieurs peu importans, par la couleur et la forme des poils , des plumes, des peaux, chez les animaux; par celles des feuilles, des fleurs ou des fruits, parmi les plantes. L’abondance ou la rareté de la nourriture , le genre des alimens , le sol ou l’habitation, la température chaude ou froide du climat, de l’exposition, la sécheresse ou l’humidité, et d’autres causes semblables, modifient les espèces animales et végétales , y constituent, soit des variétés individuelles, ou qui s’étei^ gnent avec la vie de l’individu , soit des races qui ne transmettent leurs modifications qu’autant que
les causes de ces modifications subsistent. Mais
l’arbre fruitier, mais l’animal domestique, abandonnés à leur propre nature , retournent à l’état sauvage, reprennent d’eux-mêmes leur âpreté, leur figure et leurs moeurs originelles ; ils semblent pré-
férer cette vie sans contrainte à la servitude de la civilisation, dont ils ne portaient le joug qu’à regret.
Le genre est une collection de plusieurs espèces constantes, mais analogues et voisines par leurs formes. Ainsi le chat , le lion , le tigre , la panthère, le léopard , le lynx, et plusieurs autres espèces semblables, ont, en commun, la forme ronde de la tête, le col court, des yeux luisant de nuit, le même nombre de dents acérées, unelangue âpre, des ongles rétractiles et crochus aux doigts , la même agilité, la même force de muscles, le même appétit féroce pour une proie vivante, le même instinct d epier les animaux, de fondre dessus d’un seul bond : ils forment un genre naturel; et combien ne voyons-nous pas d’exemples de ces ressemblances génériques parmi les végétaux ? Il semble que la nature n’ait d’abord formé qu’un animal ou qu’une plante de chaque genre, mais qui ont multiplié leurs espèces , leur parenté plus ou moins nombreuse. Aussi remarquez bien que les mulets ou métis ne se forment presque jamais qu’entre les espèces d’un même genre.
Ce qu’on nomme famille d’animaux ou déplantés, en Histoire naturelle, n’est point comme dans l’espèce humaine, cette réunion de fils, frères, cousins, et autres personnes s’appartenant par divers degrés de consanguinité. Les familles des êtres organisés sont une collection d’espèces nombreuses, dont la forme générale , les habitudes , les caractères d’organisation se ressemblent. Par exemple , la famille des quadrupèdes carnassiers se compose
DE IA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE* I l |
du genre du chat et de ses congénères, du genre du chien, comprenant le loup, l’hyène, le renard* etc. ; du genre de l’ours, comprenantles blaireaux, les kinkajous, etc. ; du genre des furets, des martes et zibelines, des putois, etc. En effet, tous ces genres d’animaux manifestent de grands rapports de conformation et de mœurs. Parmi les plantes, on reconnaît de même des familles ; ainsi la fleur du pois de senteur, qui ressemble un peu aux papillons, se retrouve dans les haricots, la réglisse, le trèfle , la luzerne , l’acacia , le baguenaudier, la tendre sensitive, et une foule d’autres plantes de la famille des papilionacées.
Toutes les espèces forment donc ainsi, par leur réunion en groupes, des genres, ceux-ci les familles, et l’on établit des classes avec plusieurs familles pareillement analogues entr 'elles, pour mieux reconnaître l’ordre et la hiérarchie des différens êtres de la nature.
En effet. Messieurs, cet ordre, cette hiérarchie s« manifestent par toute la terre. Sur cette base minérale, inanimée, composant la masse de notre globe; les végétaux s’accroissent d’abord, et préparent aux races d’animaux une nourriture abondante et salutaire. Mais bientôt ces herbivôrés se multipliant à l’excès, auraient dévoré toutes les plantes; ce qui aurait replongé la nature dans le deuil, puisque eesaniniaux ne trouvant plus à subsister, se seraient entre-dévorés tous. Pour prévenir cette nuisible multiplication , la suprême Intelligence établit un certain nombre d’animaux carnivores, qui modèrent.
par leurs déprédations , la surabondance des espèces herbivores. Enfin , pour arrêter l’excessive multiplication des races carnassières, à leur tour, l’homme a été créé comme un modérateur suprême des productions vivantes ; car il frappe de mort les espèces carnivores, et il subsiste également de végétaux et de chair; il pèse donc tour-à-tour sur toutes les espèces créées; il comprime ou favorise à son gré la multiplication des végétaux et des animaux. Sa main puissante distribue la mort , ou sème des germes de vie. C’est ainsi qu’un monarque établit l’équilibre et la pondération des divers rangs de la , société dans son empire. Les végétaux , plébéiens obscurs, mais utiles, préparent, comme les agriculteurs , la nourriture pour les êtres des conditions plus relevées ; les animaux de petite espèce ressemblent aux artisans laborieux qui remplissent toutes les fonctions nécessaires dans la grande république de l’Univers; d’autres races plus intelligentes correspondent aux rangs divers de la haute société ; les espèces courageuses et pourvues d’armes sont les guerriers qui maintiennent l’ordre et font respecter les lois. L’homme, enfin, ministre de la nature, représente le Gouvernement; il est cette noble famille destinée à régner sur toutes les créatures , par son intelligence et par l’industrieux emploi de ses forces. . i . .
Mais afin que chaque être puisse remplir les fonc-> tions que lui assignent son rang et sa place dans le monde , la nature lui a départi toutes les facultés dont il a besoin. Le chameau destiné aux déserts
sablonneux et arides , n'aurait pas pu y subsister sans une conformation particulière. Il est sobre, parce qu’il ne doit rencontrer que des herbes rares et salées ; il a le palais calleux , parce que ces herbes sont épineuses et dures ; outre ses quatre estomacs, comme tous les ruminans, il en porte un cinquième, qui conserve ou qui secrète de l’eau propre à abreuver cet animal dans ces affreuses solitudes toujours desséchées. Enfin ses pieds ont une sorte de semelle large et molle qui convient pour voyager dans les terrains sablonneux. Voyez, au contraire, ce beau cygne, cet heureux amant de Léda, se balancer avec grâce sur les ondes d’un lac. La forme de son corps , taillée comme la carène ovale d’un navire , flotte et glisse aisément sur l’eau ; ses pieds, revêtus d’une membrane entre chaque doigt, lui servent de rames légères ; et ses ailes , qu’il déploie à demi , sont les blanches voiles de ce vaisseau vivant. Considérez de plu3 près cet oiseau ; son plumage serré est enduit d’un liquide huileux , qui défend à l’eau de le pénétrer. Ce long col ondoyant avec tant d’élégance ne sert pas seulement pour la beauté, il sert pour plonger et atteindre au fond des eaux ses nourritures. Mais comment le cygne distinguera-t-il au milieu du limon le vermisseau, la plantule, qui l'alimentent? La nature l’a prévu, Messieurs. Un petit rameau nerveux parcourt les bords des lèvres molles du bec applati de cet oiseau, et lui donne le discernement du tact et du goût; ainsi , en barbo- - tant dans le fond de l’eau , l’animal sent , reconnaît, atteint la proie dont il doit vivre. Enfin, lorsqu’au Tome I. ^8
m4 de la nature vivante et organisée.
milieu des vagues agitées par la tempête , le cygne est dispersé loin de sa compagne , il lui faut, comme au nautonnier, un cornet retentissant pour s’appeler, pour se reconnaître au milieu des brumes.
Aussi tous les oiseaux nageurs ont une trachéeartère longue , cartilagineuse , recourbée comme un cor, et qui rend une clangueur plus perçante que la trompette et les clairons.
On pensera peut-être que la nature s’est montrée plus ingénieuse dans, la structure des animaux que dans celle des plantes. Combien n’aurai -je pas d’exemples pour manifester également sa souveraine sagesse dans la moindre des herbes? Avant que les organes les plus délicats d’une fleur soient assez développés, ils redoutent le froid ou la pluie; aussi les pétales et le calice les réchauffent , les enveloppent encore. Mais si un soleil trop vif menaçait de les dessécher trop promptement , tantôt un pétale s’allonge officieusement en parasol , comme dans les fleurs des géranions d’Afrique, tantôt il se recourbe en nacelle pour défendre ces tendres organes , comme chez les papilionacées , ou pour les abriter contre le vent. Lorsque le pistil est trop long pour que la poussière fécondante des étamines remonte jusqu’à lui , la fleur se penche complaisamment à l’époque de ses amours , puis se redresse ensuite. Le nénuphar ne pouvant pas féconder scs fleurs au sein des eaux où il croît , élève ses jolies roses jaunes à la surface des ondes , et les 'épanouit au soleil ; mais après la génération , ces fleurs se referment , et redescendent comme dq L
DK LÀ NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE. 1 1 5 jeunes néréides dans leurs grottes aquatiques. Qui veillera à la conservation , à la dispersion de ces semences des végétaux, à cette douce espérance de « leur postérité? La nature en prendra soin encore, Messieurs; elle jettera sur elles un regard de sollicitude. Tantôt elle couvre d’une aigrette plumeuse ces petites graines que le zéphir sera chargé de 6emer au loin ; tantôt elle leur donne des ailes , comme pourvoler dans lesairs; tantôt elleles arme de crochets , et l’animal , l’homme auquel ces semences s’attachent, sont ainsi chargés de les répandre en différens lieux. Il y a même des plantes pourvues de capsules élastiques, qui s’ouvrant avec ressort, lancent au loin leurs graines au moment de la maturité. K ’en voit-on pas d’autres, destinées à la nourriture de l’homme et des animaux , offrir à l’extérieur une chair savoureuse, mais cacher dans un noyau solide l’espoir de renaître ailleurs ?
Mille intentions secrettes sont ainsi ménagées avec art dans les actions les plus indifférentes en apparence. Que d’objets ravissans , lorsqu’on les contemple avec réflexion ! Que de motifs d’admirer même les plus petites choses ! Nous sommes entourés de prodiges , et l’Histoire naturelle nous a transportés dans des palais enchantés, bien plus véritables que ceux des poètes. La nature vivante, empreinte de la majesté et de l’ineffable puissance de son Auteur, semble chanter dans ses magnificences un hymne éternel de louange et d'amour avec toutes les Créatures de cet Univers.
» l6 DE LA NATURE VIVANTE ET ORGANISÉE.
NOTES ET CLASSIFICATIONS
, De la troisième Leçon.
L'on a dit, avec l’illustre naturaliste Linné:
Les minéraux croissent;
Les végétaux croissent et vivent;
Les animaux croissent, vivent et sentent.
Cependant une distance infinie semble séparer le végétal et l’animal de la pierre la plus parfaite , puisque l’organisation trace entr’eux une barrière immense.
Les corps naturels doivent donc se diviser plus naturellement en deux principaux règnes, qui sont:
1.° Le règne inorganique ou minérajl, à molécules indépendantes de la masse totale, et incorruptibles.
a.° Le règne organisé [végétal ou animal ), à molécules dépendantes de l’existence individuelle vivante, et corruptibles , ou retournant spontanément à l'état élémentaire , par la mort des individus ou de leurs parties.
Il y a donc trois manières générales d’existence dans la nature , ce qui constitue trois grandes divisions ou règnes , dont les limites peuvent être ainsi posées :
Minéraux , substances dividu elles ( on dont la division moléculaire n’altère point les propriété'» naturelles), à existance simple indestructible, comme matière.
Végétaux, corps individuels à vie) composée , organique. I naissant , engendrant et
Animaux, corps individuels à vie T mourant,
surcomposée , organique et sensitive. 1
Ces caractères n’ont pas toute leur intensitédans le passage d’un règne à l’autre ; les productions de la nature s’opèrent toujours par nuances; ainsi l’on trouve des animaux-plantes ou zoophytes. On ne peut donc pas déterminer toujours exactement où cesse l’animal, et où commence le végétal; leurs» jointures se rapprochent avec tant de justesse, que leurs extrémités semblent se confondre les unes avec les autres.
Cette gradation manifeste d’organisation, ce développement successif des forces de la vie, obscures dans le minéral, végétantes dans la plante, sensibles et actives dans l’animal, nous montrent une puissance perpétuellement agissante sur la terre. Il semble que le minéral aspire à la vie végétale , la plante à la vie animale, et l’animal à la vie raisonnable et intelligente de l’homme. On dirait que la vie s’épure ainsi peu à peu, et sorte progressivement du sein de la matière qui l’a reçue de l’Ètre-Créateur; elle s’exalte dans toute sa force et sa splendeur, au sommet de l’échelle organique qui est l’homme, et s’évanouit en se disséminant dans le règne minéral.
animaux et végétaux comparés.