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T12 HISTOIRE DES MOLLUSQUES

point ses bras. Enfin, il décrit en ces termes son Nautile, le véritable Argonaute: «C’est un Poulpe par toute son organisation et ses habitudes. Il nage sur la mer au moyen d'une membrane que portent deux de ses bras et qu’il déploie au vent, tandis qu’il plonge dans l’eau deux autres bras qui lui servent de gouvernail. Pour plonger et gagner le fond, il remplit d’eau sa coquille. Lorsqu'il veut remonter, il la retourne sens dessus dessous, et, arrivé à la surface, la remet dans sa position naturelle. »

Si nous résumons les différentes données d’Aristote sur les Mollusques céphalopodes, nous voyons qu'il parle de neuf espèces différentes qu'ildistingue nettement sous des vocables distincts; ces espèces sont les suivantes :

Zrnrlz, la Sèche.

Tevlé, le grand Calmar.

Tevdés, le petit Calmar.

Ilüre, le Poulpe.

— le petit Poulpe. (1)

E‘xwvn, l'Heledone.

Boxruvx ou ‘Oisw, — la Bolitène ou Ozolis.

Nasrikos, le Nautile (l’Argonaute).

Tosbiyows, (le Nautile).

Les Gastéropodes et les Lamellibranches, ou les Testacés d’Aristote, sont bien moins exactement définis que les Céphalopodes. A mesure, du reste, que nous descendons l'échelle zoologique des êtres, la confusion devient plus grande, car, sous une mème dénomination, Aristote, avec ses devanciers, confondait un nombre parfois considérable de formes affines. Qui pourra Jamais nous dire quelles étaient les idées du maître à cet égard ? Certes, il n’avait pu moins faire que de constater l'existence d’un grand nombre de coquilles terres-

(1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, I.

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tres, d’escargots, appartenant à ce que nous appelons le genre Helix ; si quelques-unes de ces coquilles présentaient entre elles un certain air de famille, bon nombre cependant étaient tout aussi distinctes entre elles que le Poulpe et la Sèche. MM. Agardh Westerlund et Hippolyte Blanc ont signalé en Grèce 96 espèces appartenant aux genres Hyalinia, Zonites et Helix (1). Bon nombre de ces formes ont pu échapper à Aristote, mais il ne pouvait ignorer que la plupart présentaient des caractères différents. Que deviennent ainsi dans sa nomenclature les Bulimes, les Pupas, les Clausilies, les Pomaties, les Succinées, etc. ? Etait-ce donc encore, comme les Hélices, de simples xwrxä&kux? Il en est de même de ces innombrables petites coquilles marines qui foisonnent dans les sables des délaissés du rivage de l’archipel de la Grèce.

Les Grecs, gens éminemment pratiques, quand chez eux le côté artistique ne l’emportait pas, ont dû donner des noms aux choses utiles d’abord, à celles-là seules qui pouvaient rendre quelques services. Ils ont donc dénommé en premier lieu les grosses espèces, puis celles qu’ils pouvaient utiliser pour leur alimentation ou de toute autre manière. À quoi bon dès lors donner des noms inutiles à tout ce monde des infiniment petits, aux formes gracieuses ou bizarres, que l'enfant seul ramasse dans le sable, alors que le pêcheur n’en peut tirer aucun profit ? Ce sont des coquilles, et tout est dit.

Les formes comestibles, bonnes ou mauvaises, celles qui donnent la nacre ou la perle, celles auxquelles on attribue telle ou telle propriété médicinale auront des noms, car il importe de les reconnaître ; mais pour les autres, c’est inutile ! Quant aux mollusques terrestres, ceux-là sont bien petits,

(1) Carl Agardh Westerlund et Hippolyte Blanc, 1879. Aperçu sur la faune malacologique de la Grèce, inclus l’'Epire et la Thessalie, Naples, 1 vol. in-8° avec pl.

sans utilité reconnue, sans vertu bien définie; un nom général leur suffit, et c’est pour eux qu’Aristote a fait le nom de xwxdhus. Telle est sans doute l’explication qu’il faut donner à la pauvreté de la nomenclature Grecque pour les espèces terrestres d’abord, et pour les petites coquilles marines ensuite.

Les Testacés ou Ostracodermes ont, d’après Aristote, pour caractère distinctif une coquille dure à l’extérieur et des parties molles à l’intérieur. Il distingue ce que nous appelons les Gastéropodes, les Acéphales et les Ascides. Il y a des Ostracodermes à coquille turbinée (Gastéropodes) plus ou moins rugueuse au dehors, mais lisse en dedans. De cette coquille sort une partie de l’animal, la tête, ornée de deux petites cornes, et avec la bouche au centre. Cette bouche chez les Hélices et autres animaux voisins est armée de deux petites dents aiguës ; chez d’autres espèces cette même bouche est accompagnée d’une sorte de trompe analogue à celle des Mouches, ou plutôt au dard des Taons. L'animal s’enferme dans sa coquille à l’aide d’un opercule ou épiphragme (irirrvyua) qui fait partie de son organisation (1).

A la suite de la bouche se trouve un œsophage et un Jabot semblable à celui des oiseaux; puis vient un long estomac qui s'étend jusqu’au fond du tortillon occupé par le foie (1#x&v). Arrivé dans ce point, le tube digestif se coude pour remonter vers le haut et s’ouvrir sur le côté de la tête. Le foie a, comme d'ordinaire, l’aspect d’une bouillie fécale entourée d’une membrane. Dans le fond du tortillon, près du foie, se trouve une masse blanchâtre qui, sauf la couleur, ressemble à la glande génitale des Langoustes. Cette glande a un conduit accompagnant le tube digestif et sur lequel sont attachées

(1) Les Hélices ont leur ouverture close avec une cloison érigpayua qui est distincte de l’opercule érirruyua.

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d’autres parties annexes de couleur noirâtre; il n’a aucune communication avec l'extérieur.

D’autres Ostracodermes ont deux valves (àus2) ; ce sont nos Acéphales. Chez les uns, les deux coquilles sont de même forme et se meuvent en même temps lorsque l’animal veut se clore ; chez d’autres, comme le Pecten, l’une des valves est plus intimement unie au corps et lui sert de réceptacle tandis que l’autre valve, mobile sur la première, sert de couvercle. La forme de ces bivalves est très-variée; les uns sont lisses comme les Solens et les Moules; d’autres, comme les Huîtres et les Volutes, sont rugueux à l'extérieur ; il en est également de cannelés comme les Pectens. Les bords sont parfois minces comme chez les Moules ou épais comme chez l’'Huître. Ils prennent leur nourriture par l'extrémité inférieure, comme les plantes par les racines ; aussi ont-ils dans la position naturelle la tête en bas. On distingue chez eux les mêmes organes que chez les Turbinés, mais souvent leur petitesse empêche de les bien distinguer. Le foie est logé près de la charnière, la glande génitale de chaque côté de celle-ci, et l’on ne peut reconnaître les orifices. Certaines coquilles bivalves sont immobiles ; elles sont soudées par leur coquille sur les rochers; d’autres sont fixées par un bissus (fi550ç); d’autres enfin peuvent se déplacer et même sauter comme le font les Pectens.

Il nous serait bien difficile de dire exactement combien de genres ou d’espèces de Gastéropodes et d’Acéphales étaient connus ou mieux dénommés du temps d’Aristote. Le nombre, toutes proportions gardées, en est bien moins grand que celui des Céphalopodes. Aristote semble du reste attacher bien peu d'importance au nombre des formes ou des espèces; il se borne à les décrire sous un nom connu, et lorsqu'il veut parler d’une forme qui n’a point de nom usuel, il se contente de dire : telle autre coquille. Nous allons cependant essayer de

résumer les connaissances spécifiques des Grecs à cette époque, en mettant en regard les genres ou les espèces à peu près correspondants. ie

Avec de telles données, le problème présente de réelles difficultés; aussi n’est-il point surprenant de lire dans les auteurs qui ont traité pareil sujet des opinions très divergentes; vouloir prétendre mettre d’accord sur les synonymes les auteurs qui ont précédé Linné et ceux de nos jours, nous semble peu commode. Entre Gesner, Klein, Bellon, Rondelet, Aldrovande, Lister, d'Argenville, etc., etc., on trouve de perpétuelles contradictions dont il est bien difficile de tenir compte. Nous essayerons cependant de rétablir la Malacologie d’Aristote en nous basant surtout sur ses propres écrits.

Mais auparavant, examinons les mers et les terres dont les Grecs du temps d’Aristote pouvaient connaître la faune. L'immense empire d'Alexandre, s’étendant de l’Adriatique en Occident, jusqu'aux monts Imaus et Emodes, et à l’Indus en Orient, comprenait ce que l’on nomme aujourd’hui : la Grèce, en Europe; la Lybie, l'Egypte et l’Abyssinie en Afrique; la Turquie d'Asie, le Caucase, la Perse, l'Afghanistan, le Beloutchistan et même une partie de l’Indoustan. Ils pouvaient donc connaître la faune littorale de l’Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Egée, qui baignaient les côtes de la Grèce ; la mer Intérieure, aujourd’hui Méditerranée, sur les côtes de l'Afrique et de l’Asie-Mineure, c'est-à-dire la Cyrénaique, la Lybie, la Palestine, la Phénicie, la Galicie, la Lycie, la Carie, etc.; plus au nord, le Pont-Euxin; puis en Orient le golfe Arabique et le golfe Persique; enfin la mer Erythrée. On voit par là combien pouvait être variée la faune d’un tel système; et l’on remarquera qu’Alexandre, comme Cyrus et Darius 1°" avant lui, suivirent toujours, autant que possible, dans leurs expéditions lointaines les côtes des continents qu'ils

allaient conquérir.

Nous avons vu que les Ostracodermes d’Aristote comprennent les Univalves (uevélupx), les Bivalves (àäup2) et les Téthyes (xiva) ; nous laisserons de côté ce dernier groupe, qui sort de notre cadre, et ne nous occuperons que des deux premiers.

Les UNIVALVES comprenaient :

ITcpeiox, les Pourpres.

Nnetrne, les Nérites.

Kiguë, les Buccins.

A'robbais, les Aporrhais.

Aer, les Lépas.

Kéyho, Mollusques terrestres.

Koyhlas, id. id.

Koxahx, id. ide

Les Pourrres, le fait est aujourd’hui bien démontré, comprenaient plusieurs espèces, même plusieurs genres; outre les Mollusques susceptibles, comme nous aurons occasion de le voir plus loin, de donner la liqueur hyacinthe ou pourprée si chères aux anciens, nous trouverons dans ce groupe un certain nombre de formes analogues. « Les Pourpres sont du nombre des coquillages dont l’animal ne montre que la tête (1); elles ont une trompe qui leur tient lieu de langue, et qui est si forte, qu'avec cette trompe elles percent même des coquilles (2). On distingue différentes espèces, à raison de leur grandeur et des piquants dont elles sont garnies (3); quelquesunes sont très-pesantes; leur poids va jusqu'à une livre. Les Pourpres se meuvent peu (4). Elles sentent leur proie de

(1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1v. (2) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. vrr et xv. (3) Aristote, Loc. cit., liv. V, chap. xv.

(4) Aristote, Loc. cit., liv. IX, chap. ur.

très-loin ; on les prend avec des appâts formés de chairs qui se gàtent (1), etc. »

Les Pourpres d’Aristote devaient donc d’après cela comprendre tout un groupe de mollusques représenté par nos genres Murex, Fasciolaria, Purpura, Ranella, Fusus, Mitra, etc. Lorsqu'il parle de Pourpres très-pesantes, il faisait sans doute allusion aux grandes espèces exotiques.

« Les NÉRITES, dit Aristote, ont l’opercule lisse, grand, rond, approchant pour la forme de celui du Buccin (2). Le foie des Nérites est rouge, tandis que celui du Buccin est noir.» Rien de bien précis n’est susceptible de nous éclairer au sujet des Nérites d’Aristote; mais procédant par exclusion, puisque les autres groupes nous sont bien mieux connus, nous estimons qu’il pouvait renfermer toute cette série de Gastéropodes marins aux coquilles arrondies, plus ou moins globuleuses, à test relativement peu ornementé: tels sont les genres MVatica, Sigaretus, Turbo, Monodonta, Trochus, Cassidaria, Dolium, etc. Dans ces différents genres, nous ne voyons en effet aucune coquille qui, par son utilisation, ait pu appeler plus particulièrement l’attention du philosophe.

«Les Buccrs ont la coquille raboteuse (3) » ; certes, pareille définition est bien vague; mais l’étymologie même du nom nous permet de rapporter à ce genre ces coquilles dont aujourd’hui encore on fait des trompes plus ou moins sonores en soufflant par l'extrémité de la spire préalablement brisée. Ce serait ici surtout le genre 7'ritonium. Nous avons vu précédemment qu’Archestrate faisait un jeu de mots en confondant sous la même dénomination les enfants de la mer ou

(1) Aristote, Des sensat., chap. vi.

(2) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1v. (5) Aristote; Zoc.cit. iv. uV, Chap-uve

coquillages avec ceux des places publiques qui se servent de la coquille en guise de trompe.

C’est à ce même groupe qu'il convient également de rapporter le genre Certthium dérivant du xñgvë des anciens, et dont le galbe concorde avec une suffisante exactitude avec la définition des Buccins.

Les APorrHAIs sont très-vaguement définis dans les ouvrages d’Aristote. Il les rapproche tantôt de ses Lépas, tantôt des Pourpres. Ce rapprochement tendrait à faire supposer qu'il s'agit ici de coquilles tenant à la fois de ces deux groupes, comme les Chenophus, les Pterocera, les Rostellaria, etc., dont l’ensemble de la spire tient en effet des Pourpres, tandis que l'expansion du dernier tour ou bord extérieur peut les rapprocher des Gastéropodes plats et déprimés comme les Lépas ou Patelles. Les naturalistes du moyen-âge sont loin d’être d'accord sur l'interprétation qu’il convient de donner à ce nom d’Aporrhais, mais nous pensons qu’il doit être ainsi compris.

Les Lépas sont plus exactement définis. « Ce sont des univalves (1), dont l’animal est appliqué sur les rochers auxquelsil s'attache, et dont la coquille ressemble à celle des Bivalves (2). » La conformation de la partie charnue du Lépas avait tout particulièrement attiré l'attention d’Aristote, aussi la décrit-il avec un soin tout particulier (3). Il convient donc de rapporter à ce groupe les genres Patella, Tectura, Emarginula, Fissurella, Haliotis, Calyptræa, Crepidula, Capulus, etc., parmi les coquilles marines, et peut-être les Ancylus parmiles coquilles d’eau douce.

(1) Aristote, Hist. anim. liv. IV, chap. 1v.

(2) Aristote, Des parties, liv. IV, chap. v.

(3) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1v et v.

Les Kèynes, KoyXias, Kwxäz (1) paraissent des termes généraux se rapportant aux Gastéropodes terrestres. Quelques auteurs ont cru voir désignés, dans le vocable de Kéyhos, les Limaçons de mer, et sous celui de KoyMas les Limaçons de terre. D’autres ont supposé que Kéyhos représentait les Limaciens proprement dits sans coquille externe, réservant le nom de KoyAas aux Helicidæ. Le Limaçon ou escargot est décrit avec soin par Aristote. « C’est un exemple des Ostracodermesa2)s œlexception de la tête, sa chair est entièrement cachée dans la coquille (3); leur bouche est garnie de dix dents (machoires) fermes et pointues, avec une partie charnue entre les dents (4); il parle de l’accouplement des Limaçons, mais sans être sûr que c’est par ce moyen qu'ils se reproduisent (5). »

Les Bivazves d’Aristote, ceux du moins qu’il désigne sous un vocable nominal, sont :

Zwrt, les Solènes;

laïddes, les Galades;

Kéyyn, les Conques;

Xäua, les Chames;

Mis, les Moules;

Ityve, les Pinnes;

Kxets, les Pectens (6);

(1) Suivant les éditions, ce dernier mot est diversement écrit. On trouve en effet xmxalux, xoxadix, xoyalix, xoyaliov, xoyaloy suivant les auteurs. La première désignation semble la plus généralement admise.

(2) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1.

(3) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. 1v.

(4) Aristote, Loc. cit., Liv. IV, chap. v; Part. anim., liv. IV, chap. v.

(5) Les auteurs Grecs et Latins ont cru en effet que les Mollusques terrestres naissaient du limon de la terre; les Grecs ont dit leuxË de Jeu et les Latins Lima, d’où Limaçon et Colimaçon. (Vide ante., Malacologie synonymique.)

(6) Ce mot a été souvent traduit par Petoncles ou Pectoncles, qui peut

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"'Ootpex, les Huîtres.

Amvéstesx, les Limnostrées.

Les SorènEs sont nettement définis par Aristote. Leur forme tellement particulière ne pouvait permettre la moindre ambiguïté. « La charnière, dans ces coquilles, se trouve surles côtés (1); leur coquille est lisse (2); ils s’enfoncent dans le sable et ne laissent voir qu’une petite partie de leur test (3) ». Tels sont nos genres Solen, Ceratisolen, Solecurtus et probablement aussi les Pholades.

Les GALADES ont été souvent confondues avec les Congues. Il est fait mention des Galades dans le livre IV, chap. 1v, de l'Histoire des animaux d’Aristote, mais sans description. En nous reportant à la racine du mot ya, y#hauros, qui peut se traduire par blanc laiteux, nous aurions ainsi affaire aux coquilles blanches intérieurement ou même extérieurement, comme les Tellines ou les Mactres; ce groupe comprendrait donc par extension la série des Lamellibranches au galbe plus ou moins déprimé, par opposition aux Conques, à coloration blanchâtre; tels seraient nos genres Tellina, Scrobicularia, Donax, Lutraria, Lucina, Mactra, etc.

« Les ConQuEs sont lisses ou rugueuses (4); » ici l’auteur emploie le mot Conque d’une manière générale pour désigner un groupe de coquilles à deux valves. Mais dans d’autres passages de ses écrits (5), il en fait un genre distinct; comme

prêter à la confusion avec le genre Pectunculus de Lamarck. (1799, Prodr., et 1861, Syst. anim., p. 115.) (1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap.1v; Part. anim., liv. IV, chap. vu. (2) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. 1v.

(3) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. vir.

(4) Aristote, Loc. cit., liv. IX, chap. xxxvir. (5) Aristote, Loc. cit., liv. IV.

pour lui les Galades à test lisse sont des espèces de Conques, nous estimons qu'il faut comprendre dans les Conques proprement dites, comme l’ont du reste fait plusieurs conchyliologistes avant Linné, des Lamellibranches à test rugueux, avec galbe plus ou moins globuleux, comme les Venus, Tapes, Isocardia, Cardium, Cardita, Arca, etc.

Les CHAMESs. — Que dire du groupe des Chames? Aristote s’est peu étendu sur ce groupe; il raconte que les Conques, les Chames, les Solènes et les Pectens se forment dans les fonds de sable (1)... Pareil renseignement est bien peu fait pour nous éclairer. Faut-il voir dans ce groupe le Chama gryphoides (2) de Linné? Forbes l’a bien indiqué dans son catalogue des Mollusques de la mer Égée (3); mais il nous semble qu’une telle coquille a bien peu d'importance pour que les anciens lui aient donné un nom. Ne faudrait-il pas y voir plutôt un Spondyle, Spondylus gæderopos Linné, ou Spondylus Gussoni Costa (4), qui tous deux vivent en bancs sur les côtes de la Grèce, dont la taille et le nombre ont pu attirer l'attention des anciens, et dont le galbe et l’allure ont une certaine analogie avec celle des Chama? C’est là une question à éclaircir.

Les Moures sont mieux définies par Aristote. « Les deux valves sont attachées ensemble d’un côté seulement (5); la coquille est lisse et mince sur ses bords (6), son galbe est arrondi;

(1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. xv.

(2) Chama gryphoides, Linné, 1758 ; Syst. nat., édit. XII, p. 1130.

(3) Forbes, 1844, Report of Aegean Invertebrata, p. 145.

(4) Spondylus gederopus, Linné, 1758; Syst. nat., édit. XII, p. 1136. — Spondylus Gussoni, Costa, 1829; Catal. systemat. Test. Sicili., p. 42.

(5) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1v; Part. anim., liv. IV, chap. vu.

(6) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. xiv.

les petits naissent en tas, attachés les uns aux autres par un byssus. » Tels sont en effet les coquilles du genre Mytilus, très-abondantes sur les côtes de la Méditerranée, et auxquelles il faut probablement rapporter aussi le genre Lithodomus, dont l'allure présente quelque analogie.

« Les PINNES sont des coquillages dont la surface n’est point lisse, sans être cannelée, et qui adhèrent aux rochers par un byssus (1). À l’intérieur de la Pinne vit avec elle un petit cancre nommé Pinnotère (rwverñoxe) ou gardien de la Pinne. » Tel est notre genre Pinna, représenté dans la mer Égée par le Pinna nobilis Linné (2), dont la belle coquille n'avait pas échappé aux regards des anciens.

« Les PECTENS sont, d’après Aristote, des coquilles à surface cannelée (3); leurs valves s'ouvrent et se ferment à l’aide d’une charnière (4) lorsqu'on les approche (5). »

Ce groupe de coquilles dont Pline a bien traduitle véritable sens du nom grec par Pectena souvent été désigné sous le vocable de Petoncle, ou Pectoncle, ce qui a pu faire confusion avec le genre Pectunculus ; mais le test de ce genre de bivalves n’est point cannelé à sa surface. Il faut donc entendre par le Krzts des Grecs, les Pecten et Janira, espèces comestibles, et dont quelques-unes sont d’assez grande taille.

Les OsTreaA et les LIMNOSTREA ont causé une confusion bien naturelle si l’on s’en rapporte au sens littéral d’Aristote. Pour quelques auteurs les Osfrea d’Aristote seraient les Huîtres qui

(1) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. 1v ; Liv. V, chap. xv. (2) Pinna nobilis, Linné, 1767 ; Syst. nat., édit. XII, p. 1160. (3) Aristote, Loc. cit., liv. IV, chap. 1v.

(4) Aristote, Part. anim., liv. IV, chap. v et vur.

(5) Aristote, Hist. anim., liv. IV, chap. vin.

vivent dans la mer, et les Zimnostrea celles qui croissent dans les étangs ou marais au voisinage des côtes. Nous ne saurions être du même avis, car en effet que deviendraient, dans cette nomenclature des Lamellibranches, les Untos et les Anodontes, véritables Bivalves ou Huîtres de marais? Il en existe en Grèce, en Asie-Mineure, partout enfin dans les pays connus d’'Aristote; c’est surtout dans les étangs, les lacs, les marais qu’on les trouve; nous pensons donc qu’il convient de réserver le nom de "Osrpex aux véritables Osfrea qui vivent dans la mer et dans les délaissés maritimes, et de représenter par le nom de Auvésresa les genres Anodonta, Pseudamodonta, Leguminatia, Unio, etc., que les Grecs ont très-bien dû connaître, et dont un certain nombre de formes à surfaces plus ou moins raboteuses a pu être confondu avec les Huîtres.

On voit par cette énumération bien sommaire, il est vrai, que la plupart de nos coquilles étaient connues d’Aristote. La classification qu’il n’a pas poussée au de-làd’une division correspondant à peu près à nos ordres, et que nous avons essayé de rétablir d’après ses propres écrits, est logique et rationnelle; c'estune méthode naturelle dans laquelle il groupe les Mollusques par leurs formes générales les plus affines. Il est bien surprenant qu'après un pareil travail qui avait nécessairement apporté un grand éclaircissement dans la science, aucun de ses élèves, aucun des continuateurs de son œuvre n’aît eu l’idée d’étendre plus loin son champ d'étude sur un pareil sujet; bien loin de là, il semble que le dernier mot de la science vient d’être dit, et ceux qui vont parler des Mollusques, sauf peut-être Dioscoride, s’en tiendront aux seuls écrits d’Aristote que bien souvent ils sauront mal interpréter, et dans lesquels ils établiront des confusions nouvelles.

Théophraste (1), l'ami etle meilleur élève du maître, son

(1) Théophraste, philosophe grec, né à Crésos (Lesbos), vers 374 avant

digne successeur à la tête de l’école péripatéticienne, s’est peu occupé des Mollusques ; c’est presque un spécialiste en Histoire naturelle. Cependant, dans son traité des Pierres, il s'étend longuement sur la perle; elle croît, dit-il, dans un coquillage analogue à la Pinne, mais de taille plus petite. En nous occupant plus loin de la perle, nous aurons occasion de revenir sur les écrits du fondateur de la Minéralogie. En outre, dans son traité des animaux qui s’enterrent, il nous apprend que les Limaçons se cachent dans la terre ou dans le creux des arbres pendant l'hiver, et même encore davantage durant l'été, mais que les pluies d'automne les font reparaître en grande quantité.

En écrivant son traitéde matière médicale, Dioscoride (1) se proposait de nous décrire tous les produits de la nature à quelque règne qu'ils appartiennent, pourvu qu’ils soient susceptibles d’avoir quelque propriété thérapeutique. A cette époque, et pendant bien longtemps, du reste, quels sont les corps, les plantes ou les bêtes qui ne jouissaient pas de quelques vertus spécifiques plus ou moins mirobolantes, quand aujourd’hui encore tant de vendeurs d'orviétan nous vantent et nous prônent leurs infaillibles remèdes ? Il n’est donc point surprenant de voir quelques-uns de nos modestes coquillages figurer à travers la longue énumération des « simples » cités ou décrits par Dioscoride. Du reste, le premier de tous il établit une distinction entre les Mollusques terrestres, et à ce seul point-làil a rendu de réels services àla Malacologie.

Outre les coquilles marines, la Pourpre Ilopoÿoz, les Buccins

J.-C., mort vers 287, fut le disciple et l’ami d’Aristote, qui le laissa à la tête du Lycée lorsqu'il se retira à Calcis. A la mort du maître, en 322, il lui succéda dans la direction de l’école péripatéticienne.

(1) Dioscoride (Pedanius), natif d'Anazarbe, en Cilicie, vivait dans les premiers siècles de notre ère. Il a laissé six livres sur la matière médicale. Il existe une édition française publiée à Lyon en 1550, par Mark Mathei.

Képuxot, les Mytiles Mia, les Tellines Teva, les Chames Xäuu, il cite la Columelle rs xiouwvy, ou partie centrale des Buccins et des Pourpres, autour de laquelle s’enroulent les circonvolutions de la coquille. Sous le nom de’Ow il indique, dans son chapitre X, une particularité ainsi définie : « l'Omux est un Opercule de coquille semblable à celui de la Pourpre qui a été trouvée dans l’Inde, dans les marais où se trouve le Nard(Calamus odoratus). C’est pourquoi lorsque les coquilles vivent sur le Nard, elles exhalent une odeur aromatique. On les recueille lorsque les marais ont été désséchés, après les chaleurs estivales. Le meilleur de tous, qu’on retire de la mer Rouge, est blanchâtre et gros ; celui de Babylone est noirâtre et plus petit; du reste, tous les deux, brûlés, exhalent une odeur de castor et sont utiles aux hystériques et aux épileptiques (r).» On nous fera grâce de l’'énumération des vertus médicinales de ces malheureux Mollusques ; véritable panacée universelle, ils sont bons à tous les usages, mais en somme il ne faut pas en abuser.

Parmi les coquilles terrestres, xeyAxs, Dioscoride nous parle des Hélices de Sardaigne, de Lybie, d’Astypalée, de Sicile et de Chio, enfin de celui des Alpes liguriennes connu sous Île nom de Pomatias, ruydrias, C'est-à-dire operculés. Il désigne sous le nom de cestloy OU cessera les coquilles collées aux buissons et aux arbrisseaux ; enfin, faisant allusion aux coquilles des eaux douces, il les reconnaît comme fétides.

Examinons quelles pouvaient être ces différentes coquilles. Il ne s’agit point évidemment ici de formes rares ou de sujets de petite taille. Nous sommes en présence des espèces les plus grosses et aux groupes d'espèces les plus communes. Ce sont

(1) Rumphius, dans son Thesaurus imaginum piscium testuaoruim, publié en 1711, a figuré ce Nard pl. XX, fig. 2 et 4, avec d’autres opercules, sous le nom de Unguis odoratus, seu Onyx marina, conchula Tadica, quæ in pharmacopoliis Blatta Byzantina nuncupatur.

très-vraisemblablement des Hélices dont il s’agit ici. Mais quant à préciser à quelles espèces nous avons affaire, la chose nous paraît à peu près impossible. Plusieurs auteurs ont essayé de l’entreprendre (1). Nous estimons qu'il faut avoir ici, plus que jamais, une très-large conception spécifique, et que sous le nom d’'Hélices de Sardaigne, Dioscoride voulait simplement désigner le groupe des espèces d'Hélices les plus grosses etles plus communes, toutes comestibles, habitant la Sardaigne, telles que Æelix aspersa, vermiculata, etc.

Le Pomatias comporte sans doute plusieurs espèces ; il ne faudrait pas le confondre avec le genre Pomatias (2) actuel, qui se rapporte à de toutes petites coquilles dont les anciens n’ont bien certainement pas dû s’occuper. Il s’agit sans doute ici des Hélices operculées de grande taille, à opercule solide comme celui de l’Aelix aperta, et des Hélices des séries des ligatiana et des straminiana comprenant, en Italie, la premiere seize espèces et la seconde trente (3). C’est ce même groupe qui correspond d’une manière générale à notre groupe des pomatia.

Quant aux sestlon ou seselita, coquilles vivant sur les arbrisseaux et les buissons, le nombre en est bien grand; ce sont très-vraisemblablement des formes fort variées, de taille moyenne, comme les formes du groupe de l’Helix nemoralis, H. fructicum, H. arbustorum, etc. Mais nous ne croyons pas qu’il s'agisse plus spécialement ici de telle ou telle espèce.

Enfin, et pour la première fois, nous :voyons, dans les écrits de Dioscoride, une allusion faite aux coquilles qui

(1) De Ferussac et Deshayes, 1820-1851, Histoire naturelle générale et particulière des Mollusques, t. II, p. 111 et seq.

(2) Pomatias, Studer, 1789. Faunul. Helvet.,in Coxe, Trav. Switz, TD 4102:

(3) Bourguignat, 1883. Miscellanées Italo-malacologiques, IT, in Naturalista Siciliana, anno II.

vivent dans les marais, aux Limnées, Planorbes, Physes, etc. Elles ne sont point encore dénommées ; mais leur existence est définitivement consacrée, et, bien mieux, on leur accorde certaines propriétés particulières.

Dans Athénée (1), ce véritable encyclopédiste des Grecs, nous ne retrouvons plus que des indications générales, sans précision nouvelle, sans esprit d'ordre ni de méthode. Il puise de droite et de gauche les documents qu’il nous cite; sa propre part est bien minime. Mais, comme il a soin d’indiquer l’origine et la source de ces compilations, nous trouvons au moins quelques indications historiques bonnes à relever.

La question grammaticale souvent le préoccupe, et par de nombreuses citations, il montre la manière dont le mot était écrit par différents auteurs, son genre, voire même son interprétation. Voici comment ils’exprime au sujet des Strabèles et des Conques (2): « Agias et Dercyle (3), dans les Argoliques, nomment le Strabèle (orpafñaouc), Astrabèle (doroxBfcus) et le donnent comme une conque propre à suppléer à la trompette. » C’est du grand Triton qu’il s’agit ici, lequel Triton était un des Buccins d’Aristote.

Nous avons vu que, d’après Aristote, les Conques étaient des bivalves. Voici une nouvelle explication sur ce nom: «On trouve le mot Conque, tantôt féminin comme xéyyx, tantôt masculin comme xéyyeis. [l est féminin dans les Babyloniens d’Aristophane (4) : chacun d’eux ouvrait la bouche autant

(1) Athénée, né à Naucratis, en Egypte, vécut au commencement du IIIe siècle à Alexandrie, puis à Rome. Il est surtout connu par son ouvrage les Deipnosophistes ou Banquet des savants, divisé en 15 livres. Dans ce travail, nous avons fait de très-fréquents emprunts à la traduction de Lefébure de Villebrune, Paris, 1789, 4 vol. in-40.

(2) Athénée, Deipn., liv. III, chap. x.

(3) Dercyle, écrivain grec, qui paraît avoir vécu au commencement du IIIe siècle avant notre ère.

(4) Aristophane, poète comique d’Athènes, de Rhodes ou d’Egine, né vers le milieu du Ve siècle avant J.-C.

que s'ouvrent les valves des Conques (xéyyx) qui grillent sur le charbon. Téléclide fait aussi ce mot féminin dans sa pièce intitulée les Hésiodes : comme si l’on ouvrait une Conque (xéyym). Mais Eschyle (1) a dit au masculin, dans son Glaucus de Potnie: des Conques (xéyya), des Moules, des Huîtres. »

Athénée nous apprend qu’il y a deux espèces de Chames (2): « Icesius, médecin de l’École d’Erasistrate (3), dit qu'on distingue les Chames (ynu4v) en rugueuses et en royales (Basuurés) ; que les rugueuses, couvertes d’aspérités, ont un mauvais suc, nourrissent peu etpassent promptement; que les pêcheurs de Pourpres s’en servent pour appât; que, quant aux royales, c'est-à-dire celles qui sont lisses, elles l’emportent sur les autres, tant par leur grandeur que par la différence de leurs qualités. Hégésandre (4) rapporte dans ses Mémoires, que les Macédoniens appellent xwsÿxeus, sacs ou besaces, les Conques qui présentent des aspérités, mais que les Athéniens les appellent xpstous, c’est-à-dire Béliers ou Volutes. »

Athénée s'étend beaucoup sur les qualités comestibles des Mollusques; ne nous fait-il pas assister au banquet des savants ?.... [l donne, d’après Aristote, une énumération des coquilles (5): « Aristote, dans son ouvrage sur les animaux, range parmi les crustacés les xiwn, Boroeov, uüs, we, cuXv, * XOYHN; heràs, 1%00oç, fähaves. Parmi les coquillages qui se meuvent d'un lieu à un autre, sont les xeuË, mopgipa, HBurcpoiox, éyivoc, orpdfnhos. Le xreis est un coquillage raboteux et strié; la

(1) Eschyle, le premier en date des grands poètes tragiques de la Grèce, né à Eleusis en 535 avant J.-C., mort à Géla, en Sicile, en 456.

(2) Athénée, Deipnos., liv. III, chap. x.

(3) Erasistrate, médecin et anatomiste grec, né probablement à Julis, dans l'ile de Céos, dans le IIIe siècle avant J.-C. Suivant Pline, il était petit-fils d’Aristote.

(4) Hégésandre, écrivain grec, né à Delphes, vivait au Ile siècle avant J.-C., au temps de Persée, roi de Macédoine.

(5) Athénée, Loc. cit., liv. III, chap. xr.

Thétie (:#02<) est sans stries et lisse; l'ouverture des Pinnes (rivvr) est mince, et celle des Huîtres (észpecv) est épaisse; le Lépas (\erx) est univalve et lisse; mais la Moule (ui) est bivalve et lisse; ses coquilles peuvent se fermer complètement; quant au Solen (sw) et au Gland (B&lavos), ils ont la coquille lisse et elle ne se ferme que d’un côté. La Conque (xéyye<) tient de l’une et de l’autre espèce.» Et plus loin: « Les Conques, les Chames, les Solènes, les Peignes prennent tous leur accroissement dans les fonds sablonneux ; mais les Pinnes s’attachent droits avec leur byssus. »

L'histoire de la Pinne et de son gardien est ainsi rapportée (1). « Pamphile d'Alexandrie (2) dit, dans son Traité des noms, que ce gardien y naît avec elle. Chrysippe de Soli nous apprend, dans son cinquième livre sur l’Honnêteet la volupté, que la Pinne et son gardien (rwveçÿlaf) se prêtent un mutuel secours, et ne pourraient pas subsister séparément. La Pinne, ajoute-t-il, est un coquillage et le Pinnotère (rwveréonc) un petit Cancre; la Pinne, après avoir ouvert ses valves, se tient tranquille, attendant les petits poissons qui y entrent; le Pinnotère, qui se trouve là, mord la Pinne, pour l’avertir lorsqu'il y est entré quelque chose ; la Pinne, mordue, ferme aussitôt ses valves, et ils mangent en commun ce qui se trouve ainsi pris. »

Voici encore quelques indications spéciales relatives à des distinctions de formes dont il n’est pas fait mention dans Aristote (3). Diphile (4) écrit ceci sur les autres coquillages : « Parmi les Chames (xx) quise trouvent dans les rochers, les unes sont petites..….'on les met au rang des Huïîtres: les autres

(1) Athénée, Deipnos., liv. IIT, chap. xi.

(2) Pamphile ou Pamphila, savante Égyptienne, née à Epidaure, suivant Suidas, dans le Ier siècle avant J.-C.

(3) Athénée, Loc. cit., liv. III, chap. xn et x.

f4) Diphile, poète Athénien, vivait vers 310 avant l’ère chrétienne.

sont grosses, et quelques-uns les appellent royales (fac) et même Pélorides (r:wpuxi).. La côte de Canope produit beaucoup de Tellines (rw); elles se multiplient pendant l’accroissement des eaux du Nil. Parmi ces coquillages, celles qu’on y appelle Tellines royales (Basuat) sont les plus saines... Les Solènes (swAñvs), que quelques-uns appellent aussi tuyaux, roseaux, ongles, ont beaucoup de suc, mais visqueux et de mauvaise qualité; les mâles sont rayés et de couleur bleuâtre... Les femelles n’ont qu’une couleur et sont de saveur plus douce... On appelait Solènistes (swAñmora) ceux qui pêchaient ces coquillages, selon le rapport de Phanias d’Erèse, dans son ouvrage intitulé Les Tyrans punis de mort. Les plus tendres des Peignes sont les blancs... Diphile, parlant des Lepas (Aersc) dit: les uns sont petits, les autres semblables à des Huîtres. Quant aux Pelorides (r:Awadec), elles sontaussi nommées rshwotct, c'est-à-dire monstrueux, car la Péloride est plus grande que la Chame, et en diffère aussi par sa forme... Ion de Chio (1) en fait mention dans ses Épidémies ; peut-être que ces coquillages ont prit le nom de ysivw, qui signifie s'ouvrir. »

À propos des coquilles des mers des Indes qui donnent la nacre et la perle, il ajoute : « Les Strombes (sreéufcot) et les Porcelaines (ycrerwvai) et les autres coquillages y sont d’une bigarrure charmante, et d’une beauté supérieure à celle des nôtres. On y voit surtout quantité de Pourpres et d'Huîtres. Il y en a une particulière, que les habitants nomment berbère (Bépfeu), de laquelle croît la pierre appelée perle; elle est très chère en Asie, et on la vend au poids de l’or par toute la Perse, et dans les contrées supérieures ; la figure du coquillage ressemble à celle du Pecten; il n’est cependant point cannelé, mais présente une surface un peu raboteuse; on n’y re-

(1) Ion, poète tragique et écrivain grec, né à Chios vers 484 avant notre ère, mort vers 424.

marque pas deux oreilles, mais une seule, comme aux Peignes (1).» Enfin, il nous apprend que d’après Apellas, les Lacédémoniens nommaient encore le Limaçon Sémelon (s4sAov), animal qui correspondait à nos Limacidæ.

Cette longue citation suffit pour nous donner une idée des connaissances malacologiques chez les Grecs à l’époque d'Athénée ; on voit combien peu de progrès ont été faits depuis Aristote; ce sont presque toujours les mêmes noms, les mêmes faits, recopiés chez le maître et plus ou moins mal commentés. L'étude des Céphalopodes ne nous décèle rien de bien nouveau; les écrits d’Aristote font la base du sujet autour duquel se groupent des dires empruntés à plusieurs anciens écrivains. En voici, du reste, quelques exemples.

Plusieurs auteurs ont prétendu que le Polype ou Poulpe finissait par se manger lui-même, lorsqu'il venait à manquer d'aliments. Athénée cite les dires de Phérécrate (2) et de Diphile à ce sujet, puis il ajoute : « Mais il est faux que le Polype se mange. S'il est mutilé de ses pieds, c’est par le Congre qui le poursuit. On croît qu’en répandant du sel devant son nid, il en sort aussitôt. On rapporte aussi qu’il change de couleur lorsque la crainte le faitfuir, et qu’il prend celle de l’eau où il se cache, comme le dit Théognis de Mégare (3), dans ses Ælégies: Aye l'esprit du Polype rusé; il paraît de la même couleur que la pierre de laquelle il s’approche.»

Au sujet des mœurs du Poulpe, les croyances des Grecs étaient fort singulières : « On a vu quelques fois, dit Athénée, les Poulpes quitter l’eau pour rôder sur terre, surtout dans

(1) Athénée, Deipnos., liv. VIT, chap. xix.

(2) Phérécrate, poète grec de l’ancienne comédie, né à Athènes, vivait vers 410 avant J.-C., du temps d’Aristophane.

(3) Théognis, poète grec, né à Mégare, en Achaïe, vers 570 avant J.-C., mort vers 485.

les endroits raboteux; car ils évitent les surfaces lisses. Ils se jettent volontiers sur les végétaux, particulièrement sur l’'Olivier, et souvent on en a trouvé qui embrassaient les troncs de leurs bras. Cléarque raconte, dans son Traité des animaux aquatiques, qu’on en a même surpris embrassant des Figuiers qui croissent au bord de la mer, et mangeant des figues, Mais, voici une expérience qui prouve que le Polype aime l’Olivier. Plongez une branche de cet arbre un soir, dans un endroit où il y a des Polypes; tenez-la ainsi dans l’eau peu de temps, vous en tirerez autant que vous voudrez, etsans peine, attachés à la branche qu’ils embrassent. »

Après les longues compilations d’Athénée, nous ne trouvons plus.chez les Grecs, que quelques poètes ou narrateurs dont les écrits tiennent plus encore au domaine de la fable qu’à celui de l’histoire naturelle. Nous ne pouvons cependant les passer tous sous silence: aussi rappellerons-nous quelquesuns des principaux passages d’Oppien et d’Elien.

Oppien (1), dans son Traité de la pêche ou Halieutica, nous parle de quelques Gastéropodes. Il faut lire l’histoire, plus poétique que réelle, des amours du Poulpe; c’est toujours l’idée première d’Aristote, arrangée par Athénée, puis enfin mise en vers par un poète: « L’hymen fatal du Polype et sa mort cruelle se succèdent de très près ; le terme de son amour est aussi celui de sa vie ; il ne quitte point sa femelle, et ne cesse point de jouir, qu’il n’y soit contraint par l’abandon de ses forces, qu’il ne tombe de lassitude et d’épuisement sur le sable; il devient alors la proie de tout ce qui passe par là. Sa femelle meurt de même dans les douleurs de ses efforts laborieux ; car, différant en cela avecles autres pois-

(1) Oppien, poète grec, né en Cilicie, dans le Ile siècle de notre ère, a laissé plusieurs poèmes où il est incidemment question d’histoire naturelle : Halietica (sur la pêche), Cynegetica (sur la chasse), Ixeutica (sur la chasse aux oiseaux).

sons, elle ne voit pointsortir ses œufs les uns après lesautres; adhérents entre eux, comme des grappes, ils ne sortent qu'avec peine et par une étroite issue (1).»

Le Poulpe, quoique faible et lent dans ses mouvements, fait sa proie du Crabe à la fois rude et rapide; mais, chose vraiment étrange, nous retrouvons chez Oppien cette même histoire du Crabe, de la Murène et du Poulpe que nous avons à maintes reprises entendu narrer par les pêcheurs Corses (2). Ici cependant la Murène l'emporte sur le Poulpe, et finit par devenir la victime du Crabe, qui à son tour est dévoré par le Poulpe si la Murène n’a déjà passé par là.

« Les Sèches malheureuses dans leurs amours éprouvent un sort fâcheux ; les pêcheurs ne se fatiguent point dans les mers à diriger contre elles les nasses ou les longs replis de leurs filets ; ils les entraînent en portant au milieu des eaux leurs mains sur une seule. À peine sont-ils aperçus des autres Sèches, qu’elles fondent à la hâte sur elle, se serrent contre son corps, l’enlacent de leurs bras, comme des jeunes filles qui voient de retour un frère absent depuis nombre d’années, ou leur père chéri qui revient sain et sauf dans ses foyers; ou comme une jeune épouse récemment engagée dans les lacs de l’hymen, qui tient son jeune époux étroitement embrassé dans le lit nuptial, et dont les bras, d’une éclatante blancheur, sont toute la nuit attachés, suspendus à son cou; ainsi les Sèches sont fortement pressées les unes contre les autres. Cet effort de leur amour ne cesse que lorsque les pêcheurs les ont enlevées dans leur nacelle; alors même restent-

(1) Oppien, Halientica, lib. I, vers 536.

(2) On rapproche ce dire d’un vieux racontar que nous avons entendu encore de la bouche des pêcheurs. Mettez dans une nasse une Langouste bien cuirassée, un Poulpe armé de ses ventouses etune Murène; au bout de deux heures, la Murène seule survivra. Le Poulpe enlacera d’abord la Langouste et la sucera, puis à son tour il sera dévoré par la Murène à qui rien ne résiste.

elles encore unies, et leur amitié n’a-t-elle d’autres bornes que la mort qu’elles recoivent ensemble (r). »

Les coquilles proprement dites semblent avoir moins d’intérêt aux yeux du poète ; il dit cependant qu’une « immense quantité d'animaux à coquilles habitent au milieu des eaux, sur les rochers et dans les sables : les Nérites, les Strombes, les Pourpres, le Solen, si bien nommé le manche à couteau, les Buccins, les Myes, les Huîtres, les Oursins à pointes aigües. Si vous coupez l’un de ces Mollusques en un petit nombre de parties, et que vous les jetiez à la mer, vous les verrez bientôtse rassembler, et le Mollusque reprendre une vie nouvelle (2) ». A côté de pareilles hérésies scientifiques que rien ne peut justifier, d’autres faits sont exactement décrits : « les Carcinos (Bernard l’ermite), en venant au jour, n’ont point de test; ils naissent nus et sans défense; leur corps débile en revêt un qui n’est pas le leur. Lorsqu'ils aperçoivent une coquille vacante et privée de son maître que la mort a moissonné, ils s’y placent, se l’approprient, la dirigent de l'intérieur, et parcourent ainsi les mers sous un abri léger ; ils s'inquiètent peu s’il a été la dépouille d’un Nérite ou d’un Buccin ou d’un Strombe ; ils préfèrent même celle de ce dernier, parce qu’elle a le double avantage de la grandeur et de la légèreté. Lorsque les Carcinos, en grandissant, ont rempli leur demeure, ils ne continuent plus de l’occuper; ils l’abandonnent pour se mettre en cherche et se revêtir d’une plus ample. »

Comme ses prédécesseurs, Oppien est partisan de la génération spontanée, du moins pour les Huïîtres; «elles prennent l’être d’un vil limon; on ne distingue en elles aucun sexe, ni mâle, ni femelle; elles sont toutes semblables, et

(1) Oppien, Halieutica, lib. IV, vers. 147 et seq. (2) Oppien, Loc. cit., lib. I, vers 312 et req.

d’une organisation uniforme (1). » Il faut lire encore la pêche de la Pourpre : « Les Pourpres sont les plus voraces des Ostracés ; voici la véritable manière dont on en fait la pêche. On a de petites nasses tissées de joncs très-serrés, dont la forme est celle des paniers connus sous le nom de Talares; on introduit et on place ensemble dans leurs flancs des Strombes et des Chames. Emportés par leur aveugle et brülante avidité, les Pourpres ne tardent pas à paraître; ils avancent hors de leurs coquilles leurs langues allongées, qui sont en même temps minces et aiguës, et les engagent dans les claires-voies des talares. Elles n’y rencontrent qu’une bien maigre nourriture ; leurs langues, comprimées entre les jours trop peu distancés, s’enflent; l’espace qui les sépare devient de plus en plus trop étroit; les Pourpres font de vains efforts pour les ramener en arrière, elles y restent arrêtées et contenues par les douleurs les plus vives, jusqu’à ce que les pêcheurs les retirent, se débattant encore avec leur langue (2). »

Laissant de côté la forme littéraire des écrits d’Oppien, forme que nous n'avons pas à discuter ici, nous retiendrons cependant ce fait, que parmi les petits poètes de l'antiquité, c’est un de ceux qui a le mieux compris l’histoire naturelle. C'est également un de ceux, après Aristote cependant, que ses successeurs en tous pays ont le plus souvent copié. Si parfois la forme poétique l'emporte un peu loin dans ses considérations, ou dans ses descriptions scientifiques, il n’en est pas moins l’auteur de quelques observations assez précises et assez judicieuses. Ce n'était point cependant, à proprement parler, un naturaliste dans la véritable acception du mot; mais il n’était pas non plus un simple plagiaire ou un compilateur à la manière d’Athénée. Il est certain qu’avant d’écrire,

(1) Oppien, Halieutica, lib. V, vers 762.

(2) Oppien, Loc. cit., vers 548 et seq.

Oppien avait dû beaucoup apprendre par lui-même et surtout observer. Si nous le rapprochons d’Elien dont nous allons bientôt parler, on peut voir que, sous une forme plus essentiellement littéraire, il a su se tenir dans deslimites plus vraies, plus exactes, dénotant de sa part un esprit d'observations véritablement scientifiques.

Claude Elien (r), dit le Sophiste, nous a laissé une Histoire des Animaux, en 17 livres, assez peu estimée des naturalistes en général, pleine de fables plus ou moins étranges, mais au milieu desquelles nous aurons à relever plusieurs particularités assez curieuses. Il fait connaître les Limacidæ qu’il désigne sous le nom dpsioves ; mais il suppose qu’ils peuvent sortir à volonté de leur coquille; sans doute rencontrant près d’une colonie d’Arion ou de Limace quelques coquilles d'Hélices dont l’animal était mort, il a cru que c’étaient là des demeures momentanément abandonnées par ces limaciens. Dans son Histoire des Coqguilles, des Hérons et des Perdrix (2), il nous raconte, en effet, que ces Arions ont une ruse naturelle pour dérouter les Oiseaux; sortant de leurs coquilles, ils vont paître sans aucune crainte; les Oiseaux s’élancent en vain sur les coquilles vides, les rejettent bientôt et vont ailleurs en quête d’une autre proie; alors les Arions reviennent chacun à leur maison, sains et saufs, rassasiés à leur aise, grâce à cette ruse.

Elien reconnaît aux Gastéropodes un pouvoir migrateur. Il prétend que les coquilles du Pont imitent le roi des Perses; elles passent leurs quartiers d’hiver dans la Propontide à cause de la chaleur du climat, tandis que l'été elles vont à Ægiole où règne le doux Zéphir de la mer (3). Malheureuse-

(1) Ælianus, Claudius, né à Prèneste, près de Rome, au Ile siècle de l’ère chrétienne, mort vers 260, a écrit plusieurs ouvrages en grec, notamment un traité De la nature des animaux.

(2) Ælianus, lib. X, cap. v, de Cochleis et Ardeis.

(3) Ælianus, lib. X, cap. vi, de Cochleis ponticis.

ment, il manque le plus souvent de précision dans ses descriptions ; c’est un poète, peut-être un historien mais non pointun naturaliste. C’est ainsi qu’il signale dans la mer Rouge une coquille dont les valves sont concaves et armées de côtes et dont les bords entre-cannelés entrent exactement l’un dans l’autre ; c’est là sans doute quelque grand Pecten comme on en rencontre, en effet, dans ces eaux, mais à quelle espèce le rapporter (1) ?

Il attribue au Poulpe des mœurs assez singulières : « On prétend, dit-il, que parmi les Poissons, les Polypes (Poulpes) sont les plus ardents aux plaisirs sexuels, à ce point que, épuisés de fatigue, et devenus incapables de chercher leur nourriture, ils deviennent la proie des autres Poissons et même des plus petits, tels que les Cancres et les Cancelis. C’est pourquoi ils ne vivent, dit-on, pas plus d’un an; les femelles sont promptement épuisées par la fréquence de la parturition (2). » Comme, on le voit, Elien confond avec les Poissons les Crustacés et les Céphalopodes. Il range dans cette même famille des Poulpes, et partant des Poissons, l'Argonaute qu'il appelle Nautile. Voici comment il le définit : « Parmi les Polypes, le Nautile a une coquille. Lorsqu'il veut du fond de la mer s’élever à la surface, il tourne sa coquille en bas, afin que le poids de l’eau ne la fasse pas enfoncer ; puis, lorsqu'il est arrivé à la surface, il remet sa coquille sur son dos convexe. Naviguant ainsi comme dans une barque, il étend ses bras de chaque côté pour ramer et faire progresser son navire. Si le vent vient à souffler, au lieu d'employer ses bras à ramer, il s’en sert comme d’un gouvernail. Parmi ses bras, il en est un placé au milieu qui forme une mince membrane dont il se sert comme d’une voile pour naviguer lorsqu'il n’a rien à

(1) Ælianus, lib. X, cap. xx, de Conchis aliis Maris Rubri. (2) Ælianus, lib. VI, cap. xxvinr, de Polyporum libidine.

craindre. Apercçoit-il un ennemi, il remplit d’eau sa coquille et plonge pour se cacher dans les profondeurs de la mer et échapper au danger. Celui-ci passé, il s'élève à nouveau et navigue à la surface des eaux. Ces habiles manœuvres lui ont valu le nom de Nautile (1). »

Son chapitre sur les Chames est un des plus complets au point de vue de l’histoire naturelle, quoiqu'il s’y glisse de bien singulières croyances, au sujet du déplacement des Acéphales : « Il y a plusieurs sortes de Chames marines : les unes hérissées, les autres lisses. Certaines d’entre elles sont facilement brisées par la pression des doigts, d’autresrésistent au choc d'une pierre; ces dernières sont très-noires ; quelques-unes ont-une couleur argentée; plusieurs ont des couleurs variées. Les Chames ont des habitudes différentes; les unes vivent sur le sable du rivage ou dans la vase, les autres sous les algues ou même sur les rochers. En été, au temps de la moisson, on les voit nager en troupe avec légèreté dans la mer d’Istrie.

« Avant cette époque elles sont tellement lourdes qu’elles ne peuvent bouger de place; elles évitent l’Eurus, le Borée et l’Auster,qui sont pour elles des vents contraires. Mais elles se plaisent, quand la mer est paisible, à se laisser emporter par la douce brise du Favonius. D'abord cachées dans leurs retraites, elles sortent avec bonheur, dès qu’elles sentent les effluves de ce vent, et nagent à la surface en ouvrant leurs valves, avec autant de signes de joie que les époux sortant de leur couche nuptiale, ou les roses qui entr'ouvrent leurs calices et exposent leurs fleurs aux bienfaisants rayons du soleil. Quand le vent qu’elles préfèrent vient les tirer de leur repos, on les voit couchées, tantôt sur une valve et dressant l’autre, se servir de celle-ci comme d’une voile et de la première

QG) Ælianus, lib. IX, cap. xxxiv, de Nauta, vel Nautilo pisci.

comme d’une barque; on les aperçoit de loin naviguant paisiblement sur la mer, au point de les prendre pour une flotte. Si un navire, un monstre marin, ou un gros Poisson apparaît, fermant subitement leurs valves, elles fuient et vont se cacher (1). »

Tout Elien est dans ces quelques lignes que nous venons de citer; après quelque courte description, bien insuffisante sans doute pour peindre et décrire un Mollusque au point de pouvoir le reconnaître, il se lance dans des narrations incontestablement très-élégantes et très-poétiques, mais malheureusement complètement erronées. Quoi de plus gracieux que ce déplacement des coquilles bivalves dont lPanimal flotte ainsi au gré des vents sur l’onde amère, bercé dans sa valve inférieure, tandis que l’autre entr'ouverte lui sert de voile!

Mais à quelle source le poète a-t-il bien pu puiser une telle fable? Déjà son Nautile, ou plutôt l’Argonaute, était doué d'aussi heureuses facultés ! Mais voici que toute la famille des Chames se promène etse déplace au gré de son bon plaisir. C’est ainsi qu'après Aristote fut comprise l’histoire naturelle: plus d'observations positives, et partant plus d’esprit scientifique ni de méthode; la véracité des faits s’efface devant le Mythe de la légende; la fable l'emporte sur la réalité.

Après la Malacologie vivante, il convient de dire quelques mots sur la partie de la Paléontologie qui a rapport aux Mollusques. Mais comme déjà plusieurs auteurs (2) ont abordé ce sujet, nous serons fort bref. Il est incontestable que les anciens, sans se rendre bien compte du pourquoi des choses, avaient cependant observé l'existence des coquilles fossiles ou

(1) Ælien, liv. XV, cap. xu, de Chamis marinis.

(2) Sir Charles Lyell, dans ses Principes de Géologie, t. I, chap. r et nu, a longuement et savamment traité l’histoire des progrès de la Géologie dans l'antiquité. — Vide: Dr Saint-Lager, 1883, Des origines des sciences naturelles,

pétrifiées. Xénophane (1), 620 ans avant J.-C., parle déjà des coquilles pétrifiées trouvées en terre et sur les montagnes, ou des Poissons des carrières de Syracuse ; il ne manque pas d’en tirer la conclusion naturelle que la mer, à une certaine époque, a recouvert les terres. Xanthus (2), de Lydie, disait que l’on voit loin de la mer tant de pierres en forme de coquilles, que l’on doit être convaincu que ces plaines qui les renferment ont été autrefois submergées. Lampsacène trouvait dans les fossiles d'Égypte des preuves analogues au sujet de l'occupation primitive de ce sol par la mer. Hérodote, Eratosthène, Strabon, etc., concluent dans le même sens. Mais, 1l faut bien le reconnaître, si dans l'antiquité la plus reculée, nous trouvons les origines de la Paléontologie malacologique, cette science a sommeillé durant de bien longs siècles, pour s’éveiller seulement à notre époque, et prendre, il y a quelques années à peine, son véritable essor.

Malacologie latine.

Les connaissances malacologiques acquises par les Latins paraissent d’origine beaucoup moins ancienne, et sont proportionnellement moins développées que celles du peuple Grec. À s’en rapporter au seul auteur qui, dans ses écrits, en ait parlé d’une manière un peu notable, à Pline le natura-

(1) Xénophane, philosophe grec, né à Colophon, expatrié en Sicile, à Zancle, puis à Catane. (2) Xanthus, historien grec, né en Lydie, vers 500 avant J.-C.

liste, il semblerait qu'avant l’ère actuelle ces connaissances étaient presque nulles, et que le peu qui nous en est rapporté ait été emprunté aux Grecs et plus particulièrement à Aristote. Pourtant la faune littorale ou terrestre de l’Italie était pour le moins aussi riche que celle de la Grèce, et nous savons que ces mêmes Mollusques servaient de part et d’autre aux mêmes usages. Mais il a manqué au peuple de Rome un génie puissant, un esprit créateur, à la fois philosophe et naturaliste, pour retracer et décrire les connaissances personnelles acquises par lui dans l’étude des sciences naturelles de son propre pays.

Pline, à l'instar d’Athénée, va jouer chez les Latins le rôle d’encyclopédiste, et grâce à lui nous trouverons résumées toutes les connaissances scientifiques de son époque; mais avant Pline, rien ou presque rien. Les premiers écrivains, ceux du moins qui l’ont précédé, citaient à peine quelques Mollusques des plus usuels. Mais ils ne nous enseignent aucune chose nouvelle sur leurs mœurs, leur manière d’être, leur anatomie, etc. Aristote avait fait école non-seulement en Grèce, mais même encore à l’étranger, chez tous les peuples curieux d'apprendre. Ses écrits furent bientôt connus de tous les lettrés. [Il n’est donc point surprenant que Rome ait emprunté à Athènes l’enseignement de ses écoles, non seulement pour le vulgariser et le répandre chez les siens, mais surtout pour en faire bénéficier le monde des érudits d’alors.

Nous ne trouverons donc chez les Latins que des connaissances déjà acquises bien des années auparavant par les Grecs. Mais en outre, les faits réels et précis, les données techniques de l’école d'Athènes, en passant par la plume des auteurs latins, se perdent et s’égarent parfois, à travers le domaine de la légende et de la fable. Ce n’est plus cet esprit méthodique, ce parti-pris de classification dans l’enseigne-

ment des choses de la nature, cette conception précise des faits acquis par l'étude directe sur le sujet lui-même. Ce sont des récits ou des énumérations, sans ordre ni méthode, où tous les règnes de la nature sont indistinctement mêlés, où l’on ne parle sans autre but que celui, bien légitime du reste, d'en faire connaître les particularités légendaires, pour les vulgariser. Ce n’est plus l'observateur consciencieux et attentif qui poursuit un but exclusivement scientifique, cherchant à se rendre compte des faits pour les analyser avant de les transcrire; c’est au contraire l’auteur prolixe qui réunit sans les discuter des sommes de faits, non contrôlés, puisés un peu partout. Ce n’est plus l’étude de la science pour ellemême et dans un but essentiellement philosophique; c’est presque déjà de la science vulgarisée et à la portée de tous.

Les écrits les plus anciens, relatifs à l’histoire naturelle chez les Latins, ne remontent pas à plus de deux siècles avant notre ère. Caton le censeur (1) paraît être le premier auteur qui ait écrit sur ce sujet. Dans son ouvrage De re rustica, il fait application de ses connaissances zoologiques assez variées, mais ne nous apprend rien de bien particulier au sujet des Mollusques.

Varron (2), sur le même sujet, devient plus explicite ; son savoir sur les animaux, leur w”odus vivendi, leurs usages, leurs mœurs, semble aussi plus complet. En compagnie de son ami Cicéron, il avait étudié à Athènes; c’est donc à bonne source qu'il a pu puiser ses connaissances technologiques. Mais appelé à traiter un sujet tout spécial, il a peu d’occasions pour s’appesantir sur une particularité qui nous intéresse. Nous trouvons cependant dans ses œuvres quelques

(1) Marcus, Porcius Caton, surnommé l'Ancien ou le Censeur, né à Tusculum, en 232 avant J.-C., mort en 147.

(2) Marcus, Terentius Varro, polygraphe romain, né à Réate, vers 114, mort vers 26 avant J.-C.

indications sur les Hélices connues à Rome avant l'ère actuelle. À ce point de vue, il importe donc d’être cité : « L’Escargot, dit-il, vit de peu, et l’on est dispensé de pourvoir à sa nourriture. Il la trouve lui-même, en rampant sur la terre ou sur les parois des rochers, à moins que quelque ruisseau interposé ne lui fasse obstacle. On les voit étalés sur les marchés, vivre assez longtemps de leur propre substance. Il suffit de leur jeter de temps à autre quelques feuilles de laurier ou un peu de son. Les cuisiniers, en les préparant, ne savent pas toujours s’ils sont morts ou en vie. Il y a plusieurs espèces d’escargots (coclhearum) : l'espèce petite et blanchâtre qui vient de Réate, la grosse que nous tirons d’Iliyrie, et la moyenne qui nous est apportée d'Afrique. Ce n’est pas que cette différence de grosseur tienne précisément aux pays. L'Afrique, par exemple, nous envoie des escargots que nous nommons solitanæ, et qui sont si gros que leur coquille peut contenir jusqu’à 80 quadrantes de liquide. Les provenances de deux autres pays offrent aussi respectivement des dimensions exceptionnelles. Ces animaux pondent une prodigieuse quantité d'œufs très-petits, et dont la coque, trèstendre dans l’origine, s’endurcit avec le temps. Ils les déposent dans des monceaux de terre en forme dilatée, dans lesquels ils ouvrent un large passage à l’air (1). » Qu'’était-ce donc que ces solitanæ ou escargots de Solite de si grande taille ? Les avis sont partagés, et l’on est loin d’être d'accord sur la valeur même de ces 80 quadrantes. Il est probable que par la domestication ou par un élevage approprié, on ait pu obtenir des escargots bien plus gros que ceux qui vivent aujourd’hui en liberté (2).

(1) Varron, De agricultura, liv. IT, chap. xiv.

(2) Dans une communication faite à l'Académie de Bruxelles en 1836, Cantraine a donné la description d’une espèce de grande taille, l'Xelix Varronis, vivant en Illyrie, et dont le diamètre mesure de 20 à 30 lignes;

Avant notre ère, et parmi les poètes, Horace (1) en maints endroits de ses vers a chanté les Mollusques, non comme naturaliste, mais bien comme simple gastronome. Les Huitres d'Abydos ou de Lucrin sont, par lui, devenues célèbres. Il nous cite également quelques autres espèces :

Sed non omne mare est generosæ fertile testæ. Murice Bajano melior Lucrina peloris ;

Ostrea Circeiis, Miseno ortuntur echint ; Pectinibus patulis juctat se molle Tarentum (2).

« Les nouvelles lunes remplissent les coquillages, mais toute mer ne les donne pas d’une délicatesse pareille; la Palourde du lac Lucrin surpasse le Murex de Baïes ; ayez des Huîtres de Circée, des Oursins du cap Misène; les larges Pectens font la gloire de la voluptueuse Tarente.» Telles étaient donc déjà, au temps d’'Horace, les espèces comestibles les plus estimées.

Caius, Plinius Secundus (3), dit Pline l’ancien ou le naturaliste, en écrivant les longues pages de son Histoire naturelle, alors que ses nombreuses occupations civiques ou politiques lui laissaient de rares loisirs, s’est en grande partie inspiré d’Aristote. L’anatomie et la taxinomie sont pour lui choses très-secondaires ; il décrit des formes ou des espèces, telles qu’on les connaissait de son temps, sans omettre le côté historique ou légendaire. Il puise à toutes les sources, compile un peu partout. Aussi sa part personnelle, dans ses œuvres,

il estime que c’est cette même espèce que les Romains recherchaïent à cause de la délicatesse de sa chair. (Bibl. de Genève, n° 8, 1836, p. 409; l’Institut, 4° année, n° 157, 11 mai 1836.)

(1) Quintus Horatius Flaccus, né à Venusium, en l’an 65 avant J.-C., mort à Rome en l’an 8 avant J.-C.

(2) Horace, Satire, liv. II, sat. IV, vers 31.

(3) Caius, Plinius Secundus, dit l'Ancien ou le Naturaliste, né l’an 23 avant J.-C., mort en l’an 79 auprès du Vésuve. Toutes nos citations se rapportent à la traduction de Littré dans la collection Nisard. C’est, du reste, à cette même collection que nous avons puisé la plupart de nos textes latins.

est-elle bien minime; il l'avouelui-même. Nous allons essayer de dégager de ses écrits ce qui est relatif à la Malacologie.

« Piscium quidam sanguine carent (1), quelques Poissons n’ont pas de sang, dit Pline ; il yen a trois espèces, les Poissons mous (10ll1a), les Crustacés (crustacea), les Testacés (1estacea).» Nous voyons déjà par cet apercu que Pline est retombé dans l’erreur qu’Aristote avait si bien su éviter, en séparant les Mollusques des Poissons ; on voit aussi qu’il suit dans sa division les classifications d’Aristote, car ses mollia correspondent aux Céphalopodes, ses crustacea aux Crustacés, et ses testacea aux Ostracodermes ou Gastéropodes et Lamellibranches. Pline dans un autre chapitre consacre encore pour ainsi dire cette fàächeuse confusion. Dans son livre XXXII, chap. LIII, 2, citant les productions du monde aquatique, il donne la liste des cent soixante-quatorze Poissons qui peuplent les mers et indique avec la Murène, le Congre, etc., le Polype, le Calmar, le Murex, l'Huître, la Patelle, etc.

Examinons préalablement ce qu’il nous apprend sur ses mnollia où Céphalopodes. « Les Poissons mous sont le Calmar (loligo), la Sèche (sepia), le Poulpe (polypus\ et les autres de même nature ; 1ls ont la tête entre les pieds et le ventre ; tous ont huit pieds; de ces huit pieds, deux sont très-longs et raboteux chez la Sèche et le Calmar, qui s’en servent pour porter leurs aliments à la bouche, et pour s’ancrer dans la mer ; les autres pieds sont des boucles avec lesquelles ils saissisent leurs proies (2). »

« Le Calmar peut même voltiger en se lançant hors de l'eau. Chez les Sèches, le mâle est d’une couleur variée”et plus foncée ; il a plus de courage; il vient au secours de la femelle frappée du trident ; mais la femelle fuit quand le

) Pline, Ælist. nat., liv. IX, chap. xr:1v, 1. JéPline, Loc cit Mi EXCHAP KEN, Le

mâle est frappé. Tous deux, quand ils se sentent pris, lâchent la liqueur noire qui leur tient lieu de sang; et l’eau ainsi noircie les dérobe à la vue » (r).

« Les Poulpes se divisent en plusieurs espèces; ceux de terre sont plus grands que ceux de mer ; tous usent de leurs bras comme de pieds et de mains ; leur queue, bifide et aiguë, leur sert dans l’accouplement. Les Poulpes ont dans le dos un canal par lequel ils font passer l’eau, et qu’ils mettent tantôt à droite, tantôt à gauche. En nageant ils portent la tête de côté ; cette partie est très-dure chez eux, et comme soufflée, tant qu'ils sont vivants. Du reste, ils ont des espèces de cupules dissiminées sur les bras, lesquelles adhèrent par une sorte de succion aux objets, et en se renversant, les retiennent de telle facon qu’on ne peut les en arracher. Ils ne peuvent pas s'attacher au fond de la mer, et les grands ont encore moins de force d’adhérence. Seuls des Poissons mous, ils vivent sur le sol, pourvu qu’il soit raboteux ; ils haïssent les sols unis... Il prend la couleur du lieu où il se trouve, surtout quand il est effrayé. Il est faux qu’il se ronge les bras ; ce sont les Congres qui les lui rongent (2). »

€ Parmi les plus grandes curiosités, est l'animal queles uns appellent Nautile (zautilus), et les autres Pompiles, (pompilus). Il monte à la surface de la mer, couché sur le dos; et peu à peu il se soulève, afin que, faisant écouler lentement l’eau par un certain canal, et comme déchargé du liquide de la sentine, il navigue sans peine. Puis étendant les deux premiers bras, il déploie dans l'intervalle une membrane d’une finesse merveilleuse ; il lui fait prendre le vent, et, ramant par dessous avec les bras, il se dirige par la queue qui est au milieu, comme par un gouvernail; de la sorte il se hasarde dans la

(1) Pline, Hist. nat., liv. IX, chap. xLv.

(2} Pline, Loc. cit., chap. xLvi.

haute mer, où il se joue comme une liburnique légère ; vientil à être effrayé par quelque chose, il aspire de l’eau et s’enfonce. » (1) Cette peinture assez exacte, du reste, se rapporte comme on le voit à l’Argonaute (Argonauta argo, Linn.) (2).

« Au genre des poulpes appartient un animal nommé Ozène (ozæna), à cause de l’odeur fétide que sa tête exhale ; odeur qui est cause que les Murènes le pourchassent particulièrement. Les Poulpes se tiennent cachés pendant deux mois. Ils ne vivent pas au-delà de dix ans. Ils périssent toujours de consomption ; les femelles, plus vite, et presque toujours après avoir produit (3)...

« Mucianus (4) rapporte qu'il a vu dans la Propontide (5) un second simulacre de vaisseau. Il dit qu’on y trouve un coquillage fait comme la carêne d’un bâtiment appelé acatium, avec la poupe recourbée et la proue garnie d’un éperon ; que le Nauplius, animal semblable à la Sèche, s’y cache... La mer étant tranquille, le Nauplius la frappe de ses bras qu’il abaisse comme des rames ; s’il fait du vent, il les étend pour s’en servir comme de gouvernail et tourne au vent l'ouverture de la coquille ; le plaisir de l’un est de porter, le plaisir de l’autre est de conduire (6). »

Les Gastéropodes et Lamellibranches cités par Pline sont plus nombreux et mieux définis que les Céphalopodes. Au même genre, dit-il, appartiennent les coquilles (cochleæ) aquatiques et terrestres, qui avancent la tête hors de leur demeure, et qui allongent ou retiennent deux espèces de cornes. Ils n'ont pas d’yeux ; aussi, ils sondent le terrain avec leurs

(1) Pline, Hist. nat., liv. IX, chap. xLzvir.

(2) Argonauta argo. Linné, 1758. Syst. nat., édit. XII, p. 1161.

(3) Pline, Loc. cit., liv. IX, chap. xzvur.

(4) Mucianus, Crassus, jurisconsulte et grand pontife romain, mort en 130 avant J.-C.

(5) La mer de Marmara.

(6) iPline, Loc."cit: 11. EX chap: xrIx "7.

tentacules. [ls ont des dents, et ce qui le prouve, c’est que même les plus petits d’entre eux rongent la vigne. On range dans la même classe les Peignes de mer (Pectines in mari) qui se cachent, eux aussi, pendant les grandes chaleurs, et les ongles (ungues) qui brillent la nuit comme du feu, dans la bouche même de celui qui les mange. Passons aux Murex (murices) et aux coquillages qui ont un test plus solide. La nature s’est fait un jeu de les varier de mille manières. Que de différences dans les nuances ! que de différences dans les formes ! ils sont plats, concaves, allongés, échancrés en croissant, arrondis en globe, coupés en demi-globe, élevés en cintres, unis, rugueux, dentelés, striés ; leur sommet se contourne en spirale ; leur rebord s’allonge en pointe, se renverse en dehors, se replie en dedans. Voyez encore, ils sont rayés, chevelus, crépés, cannelés, divisés en dents de peignes, imbriqués, réticulés, étendus en lignes obliques ou en lignes droites, ramassés, allongés, tortueux, à valves attachées par une charnière peu étendue, réunie sur tout un côté, ent’rouvertes comme si elles allaient se choquer pour applaudir, contournées en forme de cou. Les coquilles dites Vénus (veneriæ) naviguent en portant au vent leurs parties concaves, élles font voile sur la surface des mers. Les Peignes (pectines) sautent, voltigent hors de l’eau ; ils se servent, eux aussi, de leur coquille comme d’une barque (1). »

« Au nombre des coquillages est aussi la Pinne (pinna); on la trouve dans les lieux vaseux ; elle est toujours droite, et n’est jamais sans un compagnon qu'on appelle Pinnotère ou Pinnophylax (2). Les Testacés, il faut en convenir n’ont aucuns sentiments ; tels sont les Huîtres (3). Les Moules et

(1) Pline, ist. nat., liv. IX, chap. xur, 5 et 6; chap. Lu, r et 2. Gjlline Loc. cit iv IX chap. Lxxr nr.

(3} Pline, Loc. cit. iv. EX/:chap. Lx: r.

les Peignes naissent dans le sable, par l’action spontanée de la nature. Les Testacés à enveloppe très-dure, tels que les Murex et les Pourpres, naissent d’un liquide qui a la viscosité de la salive... On a découvert depuis peu, dans les parcs, que les Huîtres laissent écouler une humeur lactée qui est le liquide fécondant (1). Dans les classes des coquillages sont les Dactyles (dactyli) ainsi appelés de leur ressemblance avec l’ongle de l’homme ; leur propriété est de reluire dans les ténèbres; plus ils ont d'humidité, plus ils brillent, et dans la bouche de ceux qui les mangent, et dans les mains ; les gouttes même qui tombent brillent sur le sol et sur les vêtements (2). Les Myax (myaces) se réunissent en tas comme les Murex, et vivent au milieu des algues... [ls se subdivisent en deux espèces : les Mitules (17{ulos), qui ont un goût de sel et une odeur forte : les Myisces (my1scos) plus rondes et un peu plus petites, garnies d’aspérités, et qui ont la coquille plus mince et la chair d’une saveur plus douce {3). »

On voit par ce qui précède que Pline ne s’est nullement préoccupé de l’anatomie des. Mollusques ; dans ses descriptions il s’est souvent borné à transcrireles données d’Aristote, sans apporter des éclaircissements. Comme le maitre, il fait danser et sortir de l’eau les Peignes et les Pétoncles ; comme lui, 1l croit à la génération spontanée de quelques espèces au sein même de la vase qui les recèle. Mais pour la première fois, il reconnaît cependant que quelques coquilles à enveloppe testacée, solides, comme les Murex, les Pourpres et les Huîtres, naissent d’une substance particulière que l’on a enfin pu observer.

Les connaissances de Pline sur la Malacologie terrestre sont plus étendues et plus complètes que celles d’Aristote.

(1) Pline, Hist. nat., liv. IX, chap. Lxxiv, 5. (2)Pline, Loc:\cit. live IX} chap texxx virer. (3) Pline, -Loc.\cit. IV IX XXII Chapxx tr, 4:

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C'est le premier auteur, parmi les naturalistes, qui fait une allusion directe aux Limacidæ. « On a pour les maux de tête la tête d’escargot prise sur des escargots sans coquille (#1dæ) et encore informes ; il s’y trouve une concrétion pierreuse du volume d’un caillou (1)». Et plus loin il ajoute : «Les escargots nus (cochleæ nudæ) dont nous avons parlé, se trouvent surtout en Afrique (2) ». Il est assez curieux de voir que les Limaces d'Afrique aient frappé davantage Pline, que les Limaces d'Italie. Pourtant, à en juger par la faune actuelle, la famille des Limacidæ devait, même à cette époque, être largement représentée en Italie. MM. Mario Lessona et Carlo Pollonera ont indiqué 36 espèces sans compter un nombre considérable de variétés pour la faune des Limacidæ Italienne (3), dont quelques espèces atteignent une taille véritablement gigantesque. Pline emploie également le mot Limace ; il dit en effet: « Dans l’eau, comme sur la terre, certains animaux naissent à une époque fixe de l’année, les Peignes, les Limaces (Limaces), les Sangsues (4)».

Nous devons à Pline quelques indications intéressantessur les Hélices connues à Rome. Il cite : Les blancs qui proviennent de Réate (5); ceux d’Illyrie (6) qui sont plus gros; ceux d'Afrique qui sont plus féconds, et ses Solitans qui sont plus estimés (7). Et ailleurs : dans les Iles Baléares, une espèce appelée Cavatices (cavatices) ne quitte pas les trous qu’elle

HPline Es. 721 div XXIX, Ch, xx Vr, 1

(2) Pline, Loc. cit., liv. XXX, chap. xix, 2.

(3) Mario Lessona et Carlo Pollonera, 1852, Monografia dei Limacidi italiani.

(4) Pline, Loc. cit., liv. IX, chap. LxxIv, 7.

(5) Ancienne ville d’Italie, sur le Vélinus, dans le pays des Sabins, dont elle devint la capitale.

(6) Sous ce nom, les Romains comprenaient les pays situés à l’est de l'Italie et de la Rhétie et au sud du Danube.

(7) Pline, Loc. cit, liv. IX, chap. Lxxxnr, 1.

habite dans la terre. Ces escargots ne vivent pas d'herbes ; ils sont unis entre eux en formes de grappes. Il y en a aussi une autre espèce moins commune, qui se couvre avec un opercule adhérent, de même matière que la coquille. Ceux-ci vivent toujours sous la terre; jadis on n’en trouvait qu'aux environs des Alpes-Maritimes ; maintenant on commence à les déterrer aussi dans le territoire de Vélitres(r); toutefois, les plus renommés sont ceux de l’île Astypalée (2). Enfin, parlant des Hélices d'Afrique, il en distingue de grosses et de petites ; il ajoute : «Il y a des escargots blancs (candidæ cochleæ) petits, allongés, que l’on voit errer de tous les côtés (3).

Il est bien difficile, on le comprendra sans peine, de préciser à quelle espèce Pline a voulu faire allusion. Comme nous l'avons déjà fait observer à propos des écrits d’Aristote et de Dioscoride, il est très-probable que l’auteur avait en vue plusieurs espèces d’un même groupe.

Sous le nom de cochlea, Pline a compris des formes presque aussi différentes qu’Aristote. Ce sont des Gastéropodes tantôt terrestres, tantôt aquatiques : « Precipue vero cochlearum cibus stomacho (4) », et il cite successivement des Mollusques terrestres, d'eau douce ou d’eau salée; il indique les meilleures Hélices, notamment celles d'Afrique, d’Astypalée, de Sicile, des Baléares, de Caprée ; les escargots de rivière et les escargots blancs (uviatiles et albæ) ont une odeur fétide ; ceux des bois (si/vestres) font mal à l'estomac, tandis que les escargots de mer (17arinæ) sont en général bons à l'estomac.

Cependant, on peut présumer que ses Cavatices des Iles Baléares appartenaient au groupe de l’'Helix muralis (5), de

(1) Ancienne ville du Latium, patrie d'Auguste, aujourd’hui Velletri.

(2) L’une des Cyclades, aujourd’hui Stampalia, en Grèce. — Pline, Hist. nat., liv. VIII, chap. Lix, 2.

(3) Pline, Loc. cit., liv. XXX, chap. xuin, 4.

(4) Pline, Loc. cit., liv. XXX, chap. vi, 1.

(5) Helix muralis, Müller, 1774. Verm. terr. fluv. hist., 1, p. 14.

même que ses operculés des Alpes-Maritimes, ou Pomatias de Dioscoride sont sans doute les Jelix aperta (1). Aux coquilles blanches, on pourrait rapporter les formes du genre Leucochroa (2) si répandues dans tout le bassin méditerranéen ; enfin, ses escargots blancs, petits, allongés, d'Algérie, seraient peut-être des Rwmina decollata (3). Mais tout cela, nous le répétons, ne peut être que des suppositions plus ou moins problématiques, vu que nous n'avons aucunes données positives, certaines, probantes, pour appuyer notre dire.

Résumant les observations de Pline, éparses dans ses différents livres, nous allons essayer de grouper ses espèces, et de rétablir la classification qu'il a négligé de faire relativement à toutes les espèces qu’il cite :

CÉPHALOPODES TERRESTRES ET DES EAUX DOUCES. — Les espèces, connues du temps de Pline, si tant est que l’on puisse faire usage de cette expression, sont assez nombreuses :

Limaces, cochleæ nudæ. — Limacidæ.

Solitanæ, Hélices d'Afrique.

Cavalices, Hélices desîles Baléares.

Cochleæ, petites Hélices blanches de Réate (Varron).

— Hélices blanches, plus grandes. d'Illyrie (Varron).

— Hélices de moyenne grandeur d'Afrique (Dioscoride, Varron).

— Hélices operculées des Alpes-Maritimes et de Velitre.

— petites Hélices de Sicile (Dioscoride).

(1) Helix aperta, Born, 1778. Index mus. Cœsar. Vindobon., p. 390. — Mus. Vindob.,pl. XV, fig. 19, 20.

(2) Leucochroa, Beck, 1837, Index molluscorum, p: 0: (3) Helix decollata, Linné, 1758; Syst. nat., édit. X, I, D. 773.

Cochleæ, grosses Hélices de Sicile (Dioscoride).

— Hélices de Caprée.

— Hélices des bois (sylvatiques de Dioscoride).

— Hélices d’Astypalée (Dioscoride).

Helices fluviatilium cochlearum, Hélices vivant dans l’eau. Cochleæ candidæ, Hélices petites et allongées d'Afrique.

CÉPHALOPODES MARINS. — Les Céphalopodes marins sont peu nombreux; chacun de ces noms comprend évidemment un grand nombre degenres. Il y aurait lieu sans doute de joindre à cette liste celle que nous avons donnée à propos d’Aristote, car Pline n’a pu l’ignorer ; et dans son énumération des produits de la mer, il ne cite ni les Nérites, ni les Aporrhais; c'est sans doute un oubli de sa part:

Purpuræ, Pelagiæ, les Pourpres d’Aristote.

Buccini, les Buccins d’Aristote.

Murices, les Murex.

Coluthia, coryphia, de la famille des Murex.

Otiæ, les Patales et les Haliotis.

Strombi, les Strombes.

Veneriæ, les coquilles de Vénus, les Cypræa.

LAMELLIBRANCHES. — Les Lamellibranches de Pline sont beaucoup plus nombreux. Pour quelques-unes de ses espèces, il entre même dans quelques détails qualificatifs, sorte de précurseur de la méthode binominale.

Chama striata, une des xfux d’Aristote.

Chama lævis id.

Chama peloris, Pélorida, id.

Chama glycymertis, id.

Solen, aulos, Peigne mâle, swxt d’Aristote.

Donax, onyx, dactylus, Donaces des Grecs.

Ungues, les Pholades.

[Sa] Ut

Margaritifera, Huître perlière.

Pectunculi, les Pétoncles des Grecs.

Pentadactyli, (cochleæ, quarum generis pentadactyli) (1).

Spondylus, le Spondyle, ou Huître à épines.

Pinna, riwa d’Aristote.

Ostrea, Huître des Grecs.

Mytulus ou mitulus, la Moule, variété des myaces.

Myiscus, Moule plus rond, plus petit et garni d’épines.

Perna, coquille perlière.

Pecten, Peigne de Tyndaris, de Salone, d’Altium, de File Pharos près d'Alexandrie.

Pline a donc ainsi désigné une quarantaine de Mollusques au moins. C’est déjà, comme on le voit un grand progrès par rapport au petit nombre de désignations scientifiques données par Aristote. Et, comme nous l'avons dit, chacun de ces noms comportait plusieurs de nos espèces et même encore plusieurs de nos genres actuels. Les coquilles les plus belles, les plus remarquables, celles qui étaient réservées pour la parure ou pour la table étaient seules dénommées. Sed quid hœ tam parva commemoro ? Mais pourquoi narrêter à de si petits détails, dit Pline lui-même, en parlant des coquilles qui n’ont à ses yeux aucun mérite, alors que les perles et la pourpre jouent un si grand rôle dans le luxe des riches Romains !

Enfin, pour terminer avec Pline, on peut retrouver chez cet auteur les premières indications des coquilles fossiles. Il nous apprend, en effet, qu'aux environs de Munda(2), en Espagne, où le dictateur César défit Pompée, on voit des pierres offrant, toutes les fois qu’on les brise, l’image de la paume de

(1) Malgré la dénomination de Cochlea, ne s’agirait-il pas ici de quelque Crinoïde à cinq branches ou doigts ?

(2) Aujourd’hui Ciudad-Rondad, ancienne ville des Bastali (Bétique), en Espagne, à l’ouest de Malaca.

la main. Ce sont là, sans doute, des empreintes de quelques grands Pectens, comme on en rencontre souvent dans les formations miocènes de l'Espagne.

Quant aux propriétés médicinales que Pline se plaît à accorder aux différentes sortes de Mollusques, nous aurons occasion d'y revenir, en quelques mots, dans un chapitre spécial, relatif à la Malacologie médicale.

Peu après Pline, ont dû paraître les écrits de Columelle (1) sur l’agriculture. Le grand ouvrage, De re rustica, a dû être écrit vers le milieu du premier siècle de l’ère actuelle. Comme Caton et Varron, Columelle traite de l’agriculture ; ce n’est donc que d’une façon tout à fait incidente qu’il nous entretient des Mollusques. A propos des soins à donner aux animaux aquatiques dans les viviers (2), il nous apprend que plusieurs Mollusques marins peuvent être élevés dans ces conditions. Après avoir donné les règles agronomiques qui doivent présider à l'installation d’un bon vivier, il ajoute : « On peut élever dans les contrées limoneuses des Poissons plats, tels que la Sole, le Turbot, le Passer ; elles sont encore très-convenables pour les coquilles (conchyliis), les Murex (Muricibus), les Huiîtres (Ostreis) et les Pourpres (purpuris que), ainsi que pour les coquillages des Peignes (pectunculis), des Balanes (balanis) ou des Spondyles (sphondylis). »

Dans la culture des jardins (3), Columelle reconnait que les Colimaçons sont de terribles ennemis pour les plantes ; nonseulement le Limacon enveloppé dans sa coquille et la Chenille hérissée ont la hardiesse de ronger les feuilles des plantes lorsqu'elles sont tendres... mais il redoute plus encore

(1) Lucius Junius Moderatus Columelle, agronome Latin, né à Gadès, écrivit son traité De re rustica, à Rome vers le milieu du premier siècle.

(2) Columelle, De re rustica, lib. X; De culta hortorum, vers 324.

(3) Columelle, Loc. cit., lib. VIII, chap. xv.

l’impitoyable Jupiter lorsqu'il lance sur ses récoltes une pluie durcie par la gelée ou une grêle meurtrière.

Nec solum terreras audent erodere fraudes Implicitus conchæ limax, hirsutaque campe.

Palladius (1), autre agronome postérieur à Columelle, s’occupe peu des Mollusques ; cependant il fait une allusion aux Mollusques qu’il importe de détruire, et donne à cet effet une recette encore en usage dans quelques campagnes : « On répand, dit-il, du marc d'huile nouvelle ou de la suie prise aux voûtes, pour se débarasser des Moucherons et des Limaces (2).»

Nous citerons également, pour terminer ce qui est relatif aux auteurs Latins, Végèce (3), le vétérinaire, qui inscrit pour la première fois un nom nouveau de coquille terrestre, mais, hélas! sans la définir. Dans deux de ses remèdes, il recommande de faire usage de cochleæ germanæ. Les remèdes sont du reste assez complexes, et les 15 cochleæ germanæ nous semblent y entrer comme émollient ou mucilagineux (4). Il indique également l’emploi dans la pharmacopée vétérinaire de l’os /1macis, c’est-à-dire de la Limacelle.

Comme on le voit par ce résumé, le bagage scientifique des Latins, relatif à la Malacologie, est bien restreint. A part Pline,à qui nous avons eu à faire d'assez nombreux emprunts, les autres auteurs se sont occupés des Mollusques d’une façon tout à fait incidente. Nous aurions pu également citer Apulée, Sénèque, Caton, Tertullien et quelques autres auteurs, mais ils ne nous enseignent aucun fait nouveau, ni sur la spécification des formes des Mollusques, ni sur leurs mœurs, encore

(1) Rutilius Taurus Æmilianus Palladius, agronome Latin, probablement du IVe siècle de notre ère.

(2) Palladius, De re rustica, lib. I, cap. xxxv.

(3) Vegetius Publius, écrivain Latin, probablement postérieur à Columelle.

(4) Vegetius, Liv. I, chap. vi, 173 Liv. IV, chap. vu, 2.

moins sur leur anatomie. Ce sont de simples allusions faites à propos de l’utilisation de quelques espèces.

Relativement à la Paléontologie, nous avons cité déjà un passage de Pline où il faisait une allusion aux Mollusques fossiles d'Espagne. Nous trouvons dans d’autres auteurs des textes plus formels encore, montrant qu’ils avaient observé la présence de Mollusques loin de la mer. Ovide (1), dans ses Métamorphoses (2), parle des coquilles marines trouvées au sommet des montagnes.

.…… Vidi factas ex æquore terras, Et procul a pelago conchæ jacuere marinæ, Et vetus inventa est in montibus anchora summis.

On trouve également dans Tertullien (3) le passage suivant : « Mutavit et totus orbis aliquando, aguis omnibus obsitus. Ad huc maris conchæ, et buccinæ peregrinantur in montibus, cupientes Platonti probare etiam ardua fluitasse (4). » A part cette indication du déplacement des Conques et des Buccins, nous ne connaissons aucun auteur ancien qui ait cité des coquilles fossiles avec leurs noms, et ait réellement essayé d'établir un rapprochement malacologique entre les espèces fossiles et les espèces vivantes. Chez les Latins comme chez les Grecs, malgré les savantes hypothèses émises par leurs philosophes sur l’origine de la terre ou la création des mondes, on n'avait encore su tirer aucun parti de cette grande donnée scientifique.

(1) Publius Ovidius Naso, né à Salmone en l’an 43 avant J.-C., mort en exil à Tomes, près des bouches du Danube, en l’an 18 de notre ère.

(2) Ovide, Métamorphoses, lib. XV, vers 260.

(3) Quintus Septimus Florens Tertullianus, docteur de l'Eglise, né à Carthage vers 160, mort vers 240.

(4) Tertullianus, Lib. de Pallio, cap. II.

MALACOLOGIE ÉCONOMIQUE

Après avoir examiné quelles étaient au point de vue scientifique ou pédagogique les connaissances des anciens relatives aux Mollusques, il convient de dire quelques mots des principaux usages auxquels ces mêmes Mollusques ont donné lieu, et quels services on attendait d’eux. Dans ce chapitre, nous examinerons donc successivement les applications économiques de la Malacologie dans l’antiquité, soit pour la parure ou l’ornementation, soit dans la teinture et le tissage des étoffes, soit dans l’art culinaire, soit enfin au point de vue médicinal. Nous réserverons pour un dernier chapitre ce qui est relatif à la littérature et aux beaux-arts.

De la nacre et des perles.

On donne le nom de nacre, du Persan nakar, test de coquille, à la substance animalisée, solide, testacée, qui tapisse l’intérieur de certaines coquilles, et dont la coloration éclatante

reflète par son irisation les plus riches couleurs. Toutes les coquilles possèdent en réalité une sorte de nacre ou matière nacrée; mais quelques-unes seulement ont le privilège de projeter ces rayons brillants et irisés. Par elle-même, la nacre ne renferme aucune substance colorante; c’est par un phénomène de polarisation qu’elle émet ces éclatants reflets. Les couches calcaires qui la constituent, en se concrétant par superposition, emprisonnent des couches d’air d’une épaisseur presque imperceptible qui donnent naissance, sous l’influence de la transparence du calcaire, au phénomène d’optique que les physiciens désignent sous le nom d’anneaux colorés des lames minces.

La perle, que l’on fait dériver du Latin pirula, petite poire, est une production calcaire tout à fait analogue à la matière testacée de la coquille (1). Tantôt adhérente à la coquille ellemême, tantôt libre et logée dans les replis du manteau de l'animal, la perle jouit à un plus haut degré encore des propriétés optiques de la nacre. Elle a pour origine une sécrétion morbide (2) anormale de la matière testacée, au devant d’un obstacle accidentellement survenu dans la région interne du Mollusque (3). Une blessure faite à son test trop fragile, la présence d’un grain de sable, d’un œuf depoisson perdu entre ses valves, suffisent pour amener la production de la perle adhérente ou mobile. Il est des perles de toute taille, de toute forme, comme aussi de toutes couleurs, avec un brillant, un

(1) Un assez grand nombre de coquilles peuvent engendrer des perles, mais la coquille perlière par excellence, celle qui fait aujourd’hui l’objet des grandes pêcheries de l'Orient, se nomme Awvicula margaritifera, Bruguière, ou Pentadina margaritifera, Lamarck.

(2) Pour MM. Edmond Jannetas, E. Fontenay, Em. Vanderheym et A. Coutance, la production de la perle ne serait point une maladie, comme on l’admet généralement, mais bien une simple hypersécrétion {Diamants et pierres précieuses, deuxième édition, page 515).

(3) Audouin, 1828. Observations pour servir à l'histoire de la formation des perles, in Mem. du Muséum, t. XVII, p. 176.

chatoiement plus ou moins beau. De là cette variété de conditions toutes particulières, qui font que la perle a toujours été et sera toujours, sans doute, un des joyaux les plus

recherchés et les plus estimés parmi les parures les plus bril-

lantes.

Nous avons vu déjà qu'à l’époque préhistorique certains coquillages, en tout ou partie, paraissaient recherchés par les peuplades primitives du monde entier, soit à cause du brillant de leur nacre, soit par suite de la singularité ou même de la rareté de leurs formes. Parfois même, encore aujourd’'hui, quelques tribus sauvages découpent dans la nacre des coquilles, des disques ou des perles pour les monter sous la forme de quelque parure à laquelle ils attachent le plus grand prix.

Par extension, on donne aussi parfois le nom de perle à toute substance minérale affectant un galbe piruliforme et

susceptible de pouvoir, comme la perle, servir à la parure

ornementale. [l existe dans le pays de Banda, de l’empire Anglo-Indien, sur la Sierra de las Cuentas, une montagne connue sous le nom de colline des Perles, où l’on trouve en grand nombre de petites pierres rondes de différentes couleurs, percées de part en part. Ces pierres étaient autrefois recueillies par les Indiens, pour en faire des colliers et des bracelets. Darwinrapporte (1) que l’on trouve également au cap de Bonne-Espérance, au bord de la mer, des cristaux de quartz diversement colorés, aux angles usés par le frottement et également percés au centre. De telles perles minérales sont souvent recherchées par les indigènes (2).

(1) Darwin, Voyage d'un naturaliste autour du monde, Paris, 1871, P: 190.

(2) Dans quelques localités, certaines roches feldspathiques, à base d’orthose, désignées sous le nom de pechsteins, affectent une forme perlée ; quelquefois ces noyaux, complètement sphériques, d’un gris clair, se déta-

Déjà il est question de la perle dans les livres saints, notamment dans ceux de Job et des Proverbes. C’est Job qui proclame que la pêche de la perle de la sagesse est de beaucoup préférable à la pêche des perles les plus belles. La perle était donc bien connue du peuple Hébreu. Les Egyptiens durent aussi la connaître au moins après la conquête d'Alexandre, lorsque la domination des rois de Macédoine y fut établie. Le luxe fut alors porté à un de ses plus hauts degrés, et les perles toujours rares et difficiles à trouver devinrent bientôt un des bijoux les plus estimés. C’est par l'Orient, par la mère patrie des plus belles coquilles perlières, que cet emblème du luxe et de la richesse se répandit ensuite jusqu’en Occident.

C’est en effet chez le peuple Indou qu'il faut rechercher cette origine de l’usage des perles. Plus raffinés dans leur luxe que les Chinois et les Japonais, les anciens habitants de l’Indoustan aimaient à se parer des choses riches et brillantes. Certes, ils connaissaient bien et l’or, et les diamants, et les pierres précieuses ; mais les perles avaient leur préférence. La mythologie indoue parle souvent des perles ; elle en attribue la découverte au dieu Vishnou, qui auraittiré de l'Océan cette goutte d’eau solidifiée pour en parer sa fille Pandaïa.

On trouve dans le Lalita-Vistära (1) une énumération des trésors les plus précieux au milieu desquels figurent la conque et la perle : « La ville de Mithila, où abondent le bienêtre et le plaisir, cette ville qu’habite le roi Soumitra,qui possède des éléphants, des chevaux, des chars, des troupes de soldats et des armées nombreuses, qui a en abondance de

chent assez facilement de la roche sous forme de perle. On donne le nom de Perlite ou Perlstein à cette sorte de roche. On a signalé la Perlite en Hongrie, en Saxe, dans le Vicentin, la Sardaigne, etc.

(1) Lalita-Vistara, ou développement des jeux, par M. P.-E. Foucaud, in Ann. musée Guimet,t. VII, p. 23, 43, 16.

l'or, de l'argent, des perles, des diamants, du lapis-lazuli, des conques, du cristal, du corail, de l’or natif et des ustensiles, etc. » Et plus loin, dans la demeure pure et excellente du roi Couddhôdana, on trouve « l'or, l'argent, les diamants, les perles, le lapis-lazuli, la nacre, le cristal, le corail, et le reste des trésors, sans exception ». Dans le Zalita-Vistära, la perle est citée parmi les sept choses précieuses: « Si celui-ci demeure au milieu de sa maison, ce sera un roi Tchakravartia, victorieux... possédant les sept choses précieuses qui sont: le trésor de la roue, le trésor de l'éléphant, le trésor du cheval, le trésor de la femme, le trésor de la perle, le trésor du maître de la maison, et le trésor du conseil, qui est le septième.»

Malgré cette abondance de choses précieuses, bien capable de fournir les bijoux et les joyaux les plus étincelants, c’est toujours la perle qui l'emporte dans les écrits des anciens dé lPlinde:

Mahäbhärata, Ramayana, Bhatrihari, Lalita-Vistâra, Dâthâvança (1), etc., livres sacrés, poèmes épiques ou érotiques, chantent tour à tour, à chaque page la beauté, l'éclat, la richesse de la nacre ou des perles. Dans les stances de Bhatrihari sur l'amour, la perle seule est digne de briller sur le sein de la femme; c’est le plus bel ornement dont elle puisse se parer : « Est-il un homme sur la terre que ne captive pas une belle, dont le corps est poudré de Safran, sur les seins de laquelle tremble un collier de perles (2)! » Ni l'or, ni l’argent, ni les diamants ne sont susceptibles de faire ressortir sa

(1) Si quelques-uns de ces livres peuvent paraître moins anciens qu’on ne le suppose, quoique, pour la plupart, on ne soit pas positivement édifié sur la date de leur origine, il n’en est pas moins constant qu’ils rapportent des légendes fort anciennes remontant aux temps antérieurs à l’ère actuelle.

(2) Les Stances érotiques, morales et religieuses de Bhatrihari, trad. du Sanscrit par P. Regnaud, 1re part., chap. 1x, p. 4.

beauté comme la perle. Etrange contraste! La femme de l’Orient, au teint chaud et coloré, paraît plus belle encore lorsqu’un collier de perles fait ressortir l’éclat bronzé ou safrané de sa peau, alors qu’en Occident ce sont nos pâles blondes qui recherchent les perles, laissant de préférence aux brunes l'éclat trop vif du diamant. Mais, dans le culte du beau, tout est relatif; et nous savons qu'aux pays Indous, c’est par le safran que ces vierges brunes essayent de pâlir les tons brunis de leurs visages pour s’efforcer de paraître blondes comme les filles de l'Occident.

C’est encore avec les perles que les dieux et les rois montent leurs plus riches joyaux. Leurs vêtements en sont tissés, leurs demeures mêmes en sont garnies. C’est avec des colliers de perles que l’on orne les temples les plus magnifiques. Dans le Däthävança, on lit: « Le roi fit faire, pour la dentrelique de Bouddha, un temple incrusté d’or, orné avec des guirlandes de colliers de perles (1). » Et plus loin dans la description du temple de la dent à Dantapura, ilest dit que ce temple était orné de rangées d'images de corail, et de tigres ayant au cou des colliers de perles (2); dans la description d’une fête en l'honneur de la dent : « on érigea en ces lieux des pavillons provisoires ornés de guirlandes de colliers de perles blanches (3). »

Il devait y avoir des perles de couleurs différentes; dans le Lalita-Vistara, il est question des perles bleues et de perles rouges : « Pour le roi Kchattriya, dont le front a reçu la consécration royale, le trésor de la perle est produit comme devant. Elle est pure, toute bleue, a ses huit parties du lapis-lazuli, faite pour être un bel ornement. Par léclat

(G:) Le Dâthävança, traduit par M. de Millouë, in Annales du musée Guimet, t. VII.

(2) Loc."cit., chap. T1/vers::110:

(3)"Loc.\crts, Chap-1Virvers \5ue

de ce trésor de la perle, tout l'appartement des femmes est comme rempli de lumière... par l’éclat de ce trésor de la perle, l’armée des quatre corps de troupes tout entière, est éclairée jusqu’à la distance d’un Yôdjana (r). » Voilà certes une perle bien merveilleuse, et pour laquelle la légende n’a rien épargné ; mais, quoi qu’il en soit, bornons-nous à retenir ce que l’on en rapporte à propos de sa couleur. Dans le même ouvrage, il est dit également : « La jeune Gôpâ, de la famille de Cakyas, est couverte d’un couple de pièces d’étoffe blanche semée de pierreries précieuses de la valeur de cent mille Kôtis, de Palas, ainsi que d’un collier de perles, et d’une guirlande d’or incrustée de belles perles rouges (2). » Il est probable que ces perles rouges ou bleues n'étaient point de véritables perles produites par des Mollusques, mais bien quelques pierreries chatoyantes dont nous ignorons la composition lithologique.

D’après les légendes populaires Indo-Européennes qui se rencontraient déjà dans les hymnes védiques il existe une singulière corrélation entre la perle et la Vache. « La Vache, dit M. de Gubernatis (3), donne naissance au soleil et à la lune; la forme circulaire, le disque du soleil et de la lune, suggèrent ces différentes idées d’anneau, de pierre précieuse et de perle ; en outre, le soleil, Saritar, celui qui exprime le suc, ou qui engendre (la racine sy a ces deux sens), est représenté dans un hymne védique comme celui qui à un suc immortel, celui qui donne la perle (4). La liqueur de la Vache est devenue celle de l’herbe, puis celle de la perle; cette figure, du reste, est si

(1) Lalita- Vistara, ou développement des jeux, par M. P.-E. Foucaud, in Ann. mus. Guimet, p. 18.

(2) Lalita- Vistara, p. 80.

(3) Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, ou les légendes animales, traduit de l’anglais par Paul Regnaud, Paris, 1874, t. II, p. 50.

(4) Tâittir. Yagury., I, 2, 6.

naturelle que nous l’avons reprise dans les temps modernes pour notre propre compte, puisque. quand nous voulons donner l’idée d’une pierre précieuse, ou d’une perle de premier choix, nous disons qu’elle est de la plus belle eau. La perle de la lune et la perle du soleil ont aussi, relativement à l’ambroisie, une belle eau. Dans le Rämäyana (1), au moment où l’ambroisie se produit par le barattement de la mer de lait, nous voyons, à côté de l’herbe salutaire, la pierre précieuse Käustubha, la même que nous trouverons plus tard sur la poitrine du dieu solaire ou lunaire Vishnou, et qui parfois est son nombril. C’est de là que, dans le Mahabharata (2), Vishnou est quelquefois salué sous le nom de Rafnanäbhas c’est-à-dire celui dont le nombril est une herbe, de même que le soleil recoit l’épithète de Manicriga, ou celui dont les cornes sont des perles (3). »

La mode et l’usage des perles furent importé, en Grèce par les Phéniciens, qui les tenaient à leur tour des Indous et autres peuplades de la partie occidentale du sud de l'Asie. Mais on peut admettre également que ces peuples voisins du golfe Persique ont connu les perles directement, soit antérieurement, soit en même temps que les Indous. Si Homère et Hérodote ne chantent point les perles ou la nacre dans ceux de leurs livres qui sont parvenus jusqu’à nous, il n’en est pas moins certain que de pareils joyaux durent être connus et appréciés des Grecs, à une époque des plus reculées. Théophraste (4) est un des auteurs les plus anciens qui en fasse mention. La description qu’il en donne est des plus complètes et des plus rigoureuses ; elle mérite d’être rapportée : « Ce que

(1) Rämäyana, 1, 46.

(2) Mahâäbhärata, XIII, 7034.

(G) Hariv. XIE 2567.

(4) Théophraste, philosophe grec, né à Eresos (Lesbos), vers 374,

mort vers 287 avant J.-C. — Le passage suivant est extrait de son Traité des pierres.

l'on appelle perle, dit-il, est une des pierres que nous admirons ; elle est diaphane de sa nature. On en fait des colliers très-précieux; elle croît dans un coquillage analogue à la Pinne, mais plus petit; elle a le volume d’un œil, assez gros, de Poisson. Androsthène en parle ainsi dans sa navigation le long des côtes de l'Inde : « Les Trompes, les Porcelaines et les coquillages y sont d’une bigarrure charmante, et d’une beauté supérieure à celle des nôtres. On y voit surtout quantité de Pourpres et d'Huîtres; il y en a une particulière que les habitants nomment Berbère, de laquelle croît la pierre appelée perle; elle est très-chère en Asie, et on la vend au poids de l'or par toute la Perse, et dans les contrées supérieures. La figure du coquillage ressemble presque à celle du Pétoncle; il n’est cependant point cannelé, mais présente une surfaceun peu raboteuse ; on n’y remarque pas deux oreilles, mais une seule, comme au Peigne. La pierre mentionnée croît dans la chair même de l’animal, comme les grains de ladrerie dans les porcs surmenés ; il s’en trouve d’une couleur très-semblable à celle de l'or; de sorte qu’il est difficile de les différencier en les mettant en parallèle; d’autres sont argentines ; il en est aussi de parfaitement blanches, et entièrement semblables aux yeux de poisson. »

D'après ce texte reproduit 7 extenso par Athénée (1), on sait parfaitement qu'à cette époque les Grecs connaissaient nonseulement l’origine exacte de la perle, mais encore à quelles sources 1l fallait la chercher. En effet, il ajoute à la suite: « Charès, de Mitylène, dit dans le septième livre de l’Hrstoire d'Alexandre: «On pêche dans la mer de l'Inde, de même que près d'Arménie, de la Perse, de la Suziane, de Babylone, un coquillage semblable à l'Huître ; il est gros, allongé, contenant une chair de grand volume, blanche et de bonne

(1) Athénée, Deipnosoph., liv. III, chap. x.

odeur. On en tire des os blancs que l’on appelle perles ; et l’on en fait des colliers, des bracelets, des cordons pour les pieds; les Perses, les Mèdes et tous les Asiatiques préfèrent ces ornements à ceux qui sont faits d’or. »

Isidore de Characène, nous dit dans sa description de la Parthie : « Il y a dans le golfe Persique .une Ile (1) où l’on trouve beaucoup de perles; c’est pourquoi il y a ftout autour del’Ile des radeaux de joncs, d’où les pêcheurs sejettent et plon-. gent jusqu’à vingt brasses pour rapporter, du fond, des Conques bivalves. Ils disent que la Pinne (ou l’'Huître) produit le plus de perles, lorsque le tonnerre est le plus fréquent, et qu’il y a des pluies orageuses ; les Pinnes qui les produisent se cachent ordinairement dans les trous profonds de la mer, pendant l'hiver ; l'été elles traversent les eaux, s'ouvrent pendant le jour, et restent fermées pendant la nuit; toutes celles qui s’attachent aux pierres et aux pointes des roches s’y implantent comme avec des racines; arrêtées dans ces endroits, elles y produisent la perle...

«La Pinne qui réside au fond de la mer produit une grosse perle, et la rend plus pure et plus brillante; celle qui vient à la surface de l’eau, étant frappée des rayons du soleil, en produit d’une couleur terne et moins grosses. Les plongeurs qui pêchent les perles ont un danger à craindre lorsqu'ils portent la main sans précaution dans la Conque ouverte ; car l’animal la ferme aussitôt, et souvent les doigts de ces gens sont coupés; on en a même vu mourir sur le champ. Ceux, au contraire, qui ont l'adresse de glisser obliquement leur main sous la Conque l’arrachent facilement de la roche. »

Les dires d’Isidore de Characène et d’Athénée, sont certes des plus curieux. Ils prouvent d’abord qu’un grand nombre de peuples déjà fort anciens ont pu connaître et la perle et

(1) L'ile de Bahren.

la nacre ; car avant d'apprécier la perle isolée, piriforme, ils avaient bien certainement observé, sur les rivages, la beauté de la matière nacrée sur quelques valves entr'ouvertes. Ils nous montrent ensuite que, depuis les temps antiques, la pêche de la perle dans l’océan Indien ne paraît pas avoir fait de grands progrès. Aujourd’hui encore, dans les mers des Indes, de la Chine, du Japon, sur les rivages de la Californie, auprès des iles Otaïti, dans la mer Verte ou golfe Persique, comme dans la mer Rouge, c’est encore de la même manière barbare et sauvage que l’on procède à la pêche des perles : Indiens, Arabes ou Africains, plongent à dix ou douze mètres de profondeur pour arracher du fond de l’eau la précieuse coquille, en se bouchant les oreilles avec du coton, etse serrant le nez avec une pince en corne ou en bois. Après un séjour de quelques secondes au fond des océans, ils remontent à l'air, souvent exténués, parfois même avec quelques vaisseaux souvent rompus, heureux encore d’avoir pu échapper à quelques voraces requins toujours prêts à les dévorer. «Tant il est vrai, comme le dit si bien Pline, que pour tous nos besoins ce qui nous plaît le plus, c’est celui qui s’obtient aux dépens de la vie des hommes : adeo per totum corpus, anima hominis quæsita maxime placent (1). »

Chez les Romains, les perles furent toujours un objet de luxe des plus appréciés par l'aristocratie élégante. Les luttes de Rome contre Carthage, les guerres avec l’Asie-Mineure, la conquête de l'Egypte, apportèrent successivement les grandes richesses de l'Orient et avec elles l’usage des Perles. « Les perles, nous dit Pline (2), devinrent d’un usage commun et fréquent à Rome, après la réduction d'Alexandrie, où elles commençaient à être connues vers le temps de Sylla (3); mais

(Pline HisE-nat hp IX, cap. Lu, 2.

(2) Pline, Loc. cit., lib. IX, cap. Lix, 2.

(3) Sylla ou Sulla (Lucius Cornelius), né à Rome en 138 avant J.-C., mort en 78.

alors elles étaient petites et de peu de prix ; c’est du moins ce que Fenestrelle rapporte. »

Non-seulement la perle était objet de luxe, propre à parer la femme ou les dieux, mais c'était même une sorte d’emblème mythologique. La perle était dédiée à Vénus. Nous en avons une preuve dans une sardoine admirablement gravée par Triphore et dont plusieurs auteurs ont reproduit le dessin : Les noces de Cupidon et de Psyché. Cupidon ailé, tenant entre ses mains une tourterelle, symbole de l’amour conjugal, conduit Psyché couverte d’un voile transparent à l'autel ; ils sont enchaînés par une guirlande de perles, symbole du lien conjugal; le dieu Hymen, les éclaire de son flambeau, et les guide en tenant une des extrémités de cette guirlande.

Il faut lire également dans Pline la poétique origine des perles et de la nacre: «L'origine et la production de la nacre (concha) ne diffèrent guère de celles de l’'Huître. Quand linfluence de la saison génératrice les stimule, on dit que, s’ouvrant par une espèce de bâillement, elles conçoivent par l’action d’une rosée fécondante, qu’elles mettent au jour le produit qu’elles ont porté, et que ces produits sont les perles qui diffèrent suivant la qualité de cette rosée. Si la rosée est pure, le produit est blanc; si elle est trouble, le produit est terne ; ilest pâle s’il a été concu à l'approche d’un orage; ce qui prouve que l’état des perles dépend plus du calme des airs que du calme des mers. C’est du ciel qu’elles tirent une couleur nuageuse ou limpide, suivant la sérénité des matinées (1). »

La préparation que doit subir le Mollusque, la qualité de la nacre ou de la perle, sont scrupuleusement décrites. « Une fois les coquilles recueillies, on les entasse dans des vases en terreet on les recouvre d’une forte couche de sel ; la chair de

(Pline; ist nat) Mb. AX, capariv, 2.

l'animal se consume, et les perles tombent au fond du vase(r). Ii n’est pas douteux qu’elles s’usent avec l’usage, et que le manque de soin en altère la couleur ; elles jaunissent avec l'âge, et c'est dans leur jeunesse seulement qu’elles possèdent ce vif éclat qui les fait rechercher (2). Lorsqu’elles sont trop vieilles, elle finissent par adhérer à la coquille, et on ne peut les arracher qu’à l’aide d’un outil. Tout leur mérite réside dans la blancheur, la grosseur, la rondeur, le poli, le poids, à tel point qu’on ne rencontre jamais deux perles parfaitement semblables; de là le nom d’#10, sans pareille, que leur a donné le luxe romain. Ce nom, en effet, ne se trouve pas chez les Grecs, et les barbares mêmes, à qui l’on doit la connaissance des perles, les appellent margarites (margaritæ) (3). Ce nom d’anio fut donné aux plus grosses perles lors de la guerre de Jugurtha (4). »

Divers noms étaient donnés, à Rome, aux perles servant à la parure des riches Romaïnes. Les #ympania (5) représentaient les perles les moins régulières, celles qu’il fallait arracher de la valve des Mollusques avec l'outil, et qui, par conséquent étaient rondes ou arrondies sur une face et planes de l’autre. Pline dit avoir vu de ces perles adhérentes à leur coquille et dont on avait fait des boîtes à parfum. On lit dans Juvénal : (6)

Nil non permittit mulier sibi, turpe putat nil, Quum virides gemmas collo circumdedit, et quum Auribus extensis magnos commisit elenchos.

« Une femme se croit tout permis et ne rougit de rien, dès

(1) Pline, ist. nat., lib. IX, cap. Lv, 2.

BhPlineToc cit cap Li, 4:

(G)'Pline, Loc eit-, (cap: Lvr,-1.

(4) Pline, Loc. cit., cap. cix, 2.

(5) Pline, Loc. cit., cap. Liv, 4.

(6) Juvénal, sat. VI; Mulieres, vers 450.

qu’elle a chargé son cou d’émeraudes, et allongé ses oreilles sous le poids d'énormes pendants. »

Les elenchi, du Grec &eyyw, étaient des perles en forme de poires ; ce devaient être en effet, alors comme aujourd’hui, les plus belles et les plus recherchées. Elles étaient portées soit aux oreilles, suspendues à un fil mobile, soit attachées à une bague. Parfois aussi, on les fixait par une chaïnette, et en nombre variable, aux anneaux que les femmes se mettaient à la jambe.

Enfin, les crotalaria, montés en boucles d'oreilles, représentaient un ensemble de plusieurs perles qui, en s’entrechoquant produisaient un petit cliquetis à chaque mouvement de la tête. Pétrone fait usage de cette expression: Scintilla Ôta de son cou une petite boîte d’or qu’elle appelait son porte-bonheur, et en tira deux pendants d’oreilles, 2nde duo crotalia protulit (1). On a retrouvé à Pompéi des boucles d'oreilles formées de deux perles, à peu près semblables, suspendues l’une près de l’autre par un fil de même longueur, et pouvant s’agiter et s’entre-choquer au moindre mouvement.

Déjà du temps de Pline les perles venaient de fort loin. C’est surtout de l’océan Indien qu'on les tire, dit cet auteur; elles sont plus abondantes à Taprobane (2) et à Stois (3), ainsi qu'à Perimula, promontoire de l'Inde. Les plus estimées sont celles d'Arabie et du golfe Persique (4); il cite également l'ile de Tylos (5). On trouve dans le Bosphore de Thrace des coquilles appelées Myes (quas myas appellant)

(1) Pétrone, Satyricon, LXVIT, 9.

(2) L'île de Ceylan.

(3) Stoïs ou Stoïdis, île de l’océan Indien (Pline, Hist. nat., lib. VI, cap. xXVIII, 3.)

(4) Pline, Æist. nat., lib. IX; cap! rw, tr.

(5) Pline, Loc. cit., lib. VI, cap. xxx, 6 (iles de l’océan Indien).

et qui donnent également des perles. En Acarnanie (1), on trouve des perles dans les Pinnes, mais celles-ci sont peu estimées par suite de leur irrégularité et de leur marbrure. Les plus appréciées sont autour d’Actium, quoiqu’elles soient de petite taille. Il en est de même de celles de la Mauritanie.

Il est donc admis par les Latins comme par les Grecs que plusieurs espèces de coquilles peuvent produire des perles. La production des perles par les Pinnes est connue en Grèce, car l’on se sert encore parfois du mot de pierre pinnique pour désigner la perle. Sur les côtes d’Italie, l'Huître comestible, l’Ostrea Cyrnea (2), renferme parfois des perles. Etant en Corse, nous avions en peu de temps recueilli une cinquantaine de petites perles trouvées dans les Huîtres des étangs de Diana et de Biguglia, près de Bastia.

Enfin Pline dans son Histoire naturelle et Tacite dans la Vie de C. Julius Agricola nous parlent des perles de Bretagne (3) (ën Britannia), qui sont petites et ternes, et dont Jules César avait tapissé la cuirasse consacrée par lui à Vénus Génitrix (4). On trouve en effet des perles, non-seulement dans les coquilles marines, mais encore dans un certain nombre de coquilles d’eau douce. Ces perles, de valeur beaucoup moindre que les précédentes, ne sont cependant point dédaignées des

(1) Province de la Grèce bornée au sud et à l’ouest par la mer Ionienne et au nord par le golfe d'Ambracie.

(2) Ostrea Cyrnusii, Payraudeau, 1826; Cat. moll. Corse, P. 29, pl. 1, fig. 1.

(3) Pline, Hist. nat., lib. IX, cap. Lvu, 1.

(4) E. Puton, Essai sur les Mollusques des Vosges, Epinal, 1847, p. 14.

On lit également dans Tertullien, De habitu muliebri, CAPI « Sed si quid de mari Britannico aut Indico ambitio piscatur, conchæ genus est, non dico conchylio aut ostrea, sed nec peloride gratius de sapore. Ad hoc enim conchas noverim maris poma. Quod si concha illa aliquid intrinsecus pustulat, vitium ejus magis debet esse, quam gloriæ. Et licet margaritam vocetur, non aliud tamen, intelligendum, quam conchæ illius aliqua dura et rotunda verruca. »

orfèvres. Quelques-unes même ont eu leur histoire. Sous Charles II, roi d'Angleterre, on trouva dans la Conway (principauté de Galles) une perle qui a été jugée digne d’être placée parmi les pierreries qui ornaient la couronne royale. En Irlande, on en pêche parfois de fort belles : l’une d’elles, dit Puton, fut achetée par lady Glensealy, qui en refusa 2,000 fr. de la duchesse d'Osmont, et une autre, pesant 36 carrats, fut estimée 1,000 fr. On en pècha aussi considérablement aux environs de Perth en Ecosse; mais la seule pêcherie qui soit aujourd’hui exploitée est celle qui se trouve à l'embouchure de la Conway. On pêche des perles d’eau douce en Russie, en Laponie, en Suède, en Angleterre, en Sibérie,en Bavière, etc. Les perles de Brunswick eurent jadis une certaine réputation. En France, on citait les perles de Lorraine et celles des Vosges. La pêche des perles de la Vologne présentait autrefois une réelle importance et était aménagée par ordre du souverain. Les ducs de Lorraine s’en réservaient le monopole. Aujourd’hui ces coquilles sont plus rares, et celles que l’on trouve semblent se mieux porter et le plus souvent sont sans perles (1).

Si, dans le principe, les perles furent à Rome aussi rares que recherchées, ce goût ne fit que se développer à mesure que les idées de luxe envahirent la société romaine. A en juger par la violence et la sévérité des critiques de certains auteurs latins, on peut en conclure que les perles étaient peut-être de tous les joyaux ceux qui étaient les plus prisés à cette épo-

(1) Puton rapporte (Essai sur les Mollusques des Vosges, 1847, p. 17) que l’épouse de Léopold Ier, duc de Lorraine, possédait un très-beau collier et des pendants d’oreilles faits de perles de la Vologne, et sa fille la princesse Charlotte, abbesse de Remiremont, avait aussi un collier dont elle se parait dans les solennités. En 1838, Mme la duchesse d’Angoulème visitant les Vosges, désira avoir un bracelet en perles ; mais ce désir ne put être satisfait, puisqu'on ne put réunir le nombre de perles nécessaire pour le former.

que. Sénèque, Perse, Juvénal, Tertullien reviennent bien souvent sur ce sujet. Que de folies sans nom durent être faites pour posséder de pareils trésors ! Sénèque reproche à une dame romaine de porter à ses oreilles toute la fortune de la maison. « J’ai vu, dit Pline, Lollia Paulina, qui fut la femme de l’empereur Caligula (et ce n’était pas une fête sérieuse, une cérémonie solennelle, c'était un simple souper de fiançailles ordinaire); je l'ai vue, dis-je, couverte d’émeraudes et de perles qui se relevaient par leur mélange alternatif sur sa tête, dans ses cheveux, dans ses cordons, à ses oreilles, à son cou, à ses bracelets, à ses doigts; tout cela valait 40 millions de sesterces (8.400.000 fr.) ; et elle était en mesure de prouver immédiatement par les quittances que telle en était la valeur (1). »

Les perles, comme on le voit, servaient à compléter tous les détails de la parure : colliers, bagues, bracelets ou anneaux des jambes, pendants d’oreilles, etc., pouvaient donner lieu à une exhibition de perles montées de différentes façons. Caligula lui-même en ornait ses chaussures. À Athènes, les garçons, comme marque de distinction, portaient une seule perle pendue à l'oreille droite, tandis que les filles et les femmes en avaient à chaque oreille. En Perse, les dignitaires et les grands personnages se paraient également l'oreille droite de pendeloques ornées de perles. Dans la Chine, la perle fut non-seulement un objet de luxe, mais encore un sujet de vénération; c'était chose sacrée assurant le bonheur. Plus de 2300 ans avant J.-C on les admettait en paiement de l'impôt. Mais les simples mortels ne se contentaient pas de s’en parer; à Rome, ils suspendaient à la manière des Indous perles et pierres précieuses dans les temples et en couvraient leurs divinités ; c'était avec la pourpre un des grands éléments du

(1) Pline, Hist. nat., liv. IX, chap, Lvin, 1.

luxe des jeunes femmes; mais hélas, si de telles richesses complétent encore la beauté naturelle, elles ne peuvent suppléer cet élément le plus précieux de tous, la jeunesse: « Ni la pourpre de Cos, ni l’éclat des perles, dit Horace, ne te rendront les années que le temps rapide a une fois ensevelies dans nos fastes.

Nec Coæ referunt jam tibi purpuræ Nec clari lapides tempora, quæ semel Notis condita fastis Inclusit volucris dies (1).

Quelques-unes de ces perles devaient en effet avoir une valeur considérable. Il en est qui sont restées célèbres soit par leur beauté, soit par leur prix. Jules César, le conquérant des Gaules, présenta à Servilie, mère de Brutus et sœur de Caton, une superbe perle estimée plus de onze cent mille francs de notre monnaie. Faut-il rappeler l’histoire de ces perles fameuses que portaient la belle Cléopâtre, reine d'Egypte, fille de Ptolémée Aulète ! Ces perles étaient si grosses, que le nom de Cleopatres fut acquis désormais aux plus belles perles de l'antiquité. Dans un festin donné à son amant Marc-Antoine, pour lui prouver que ses prodigalités comme son amour n’avaient pour ainsi dire point de bornes, et qu’en un seul repas, pour lui plaire, elle pouvait dépenser dix millions de sesterces (2,100,000 fr.), elle détacha de ses oreilles une de ses perles et, la plongeant dans un verre plein de vinaigre, la laissa se dissoudre et avala létrange breuvage. « Ex præcepto ministri unum tantum vas ante ea posuere acelt, cujus asperitas visque 1n tabem margaritas resolvit... Antonio quidnam esset actura, detractum alterum mersit, ac liquefactum absorbuit (2) ».

(1) Horace, Ode à Lycé, Liv. IV, x.

(2) Pline, Hist. nat., liv. IX, chap. Lvin, 4 et 5.

DANS L'ANTIQUITÉ. “br

Que faut-il croire dans ce singulier récit? L'action du vinaigre même le plus fort n’est pas très-énergique sur les perles; il peut les altérer, mais difficilement les dissoudre; en outre, Cléopâtre n’eut certes pas la patience d’attendre visà-vis de son amant que cette énorme perle fût entièrement fondue ; enfin nous nous refusons à croire que, malgré son extrême dévergondage, elle ait jamais consenti à déguster cette singulière liqueur. A-t-elle donc avalé cette perle comme une vulgaire pilule ? Cela nous semble difficile à admettre, puisque la perle était si grosse ; du reste, elle n’aurait pas eu en cela le monopole de l'originalité, puisque Pline rapporte qu'avant elle Clodius, fils de l’auteur tragique Esope, en servait à ses convives et les leur faisait avaler. Il faut donc, comme on le voit, singulièrement en rabattre de cette histoire si connue, et se hâter bien vite de la faire rentrer dans le pur domaine de la légende.

Il semble assez naturel de se demander ce que ces perles, si grosses et si belles, sont devenues à travers les âges. Il serait fort étonnant que, vu leur immense valeur, elles aient pu se perdre ou s’égarer ; leur histoire pourtant est difficile à écrire, et si nous en croyons les rares auteurs qui y font allusion, les auteurs ne sont pas d’accord sur le sort même réservé à cette dernière perle de Cléopâtre. Pline déclare que ce précieux joyau fut scié en deux et servit à faire des pendants d’oreilles à la statue de Vénus dans le Panthéon, à Rome. De Saint-Simon prétend l’avoir vue à la cour d’Espagne : « Ce fut là, dit-il, où je vis et touchai à mon aise la fameuse Perigrine, que le roi avait ce soir-là au retroussis de son chapeau, pendant d’une belle agrafe de diamant. Cette perle, de la plus belle eau que l’on ait jamais vue, est précisément faite et évasée comme cespetites poires qui sont musquées et qu'on appelle des sept-en-gueule, et qui paraissent dans leur maturité vers la fin des fraises. Leur nom marque leur gros-

seur, quoiqu'il n’y ait point de bouche qui en püût contenir quatre à la fois sans péril de s’étouffer. La perle est grosse et longue comme les moins grosses de ces espèces, et sans comparaison plus qu'aucune autre perle que ce soit. Aussi estelle unique. On la dit la pareille et l’autre pendant d’oreilles de celle qu’on prétend que la folie de magnificence et d'amour fit dissoudre par Marc-Antoine dans du vinaigre, qu’il fit avaler à Cléopâtre (1) ».

Chez les Egyptiens et chez les Arabes, nous ne trouvons pas de données bien positives au sujet de l'emploi des perles. En Egypte, les perles ne paraissent pas avoir été particulièrement recherchées sous les premières dynasties. Ce n’est qu’à l’époque des Ptolémées qu’elles semblent plus à la mode et deviennent d’un usage plus fréquent. On exploita alors les bancs coquilliers de la mer Rouge, jadis très-riches en perles, aujourd’hui complètement abandonnés :

Et venit e rubro concha Erycina salo

avait dit Properce (2); nous en avons encore la preuve dans les textes d’Athénée que nous avons reproduits.

Nous trouvons de nombreuses allusions aux perles dans les-livres sacrés du peuple Hébreu. C'est une pierre pre: cieuse réservée aux grands et aux riches. La perle déjà ne se portait pas seule; elle était montée sur or : on lit dans les proverbes de Salomon : « La réprimande faite au sage et à l'oreille obéissante est un pendant d'oreille d’or avec une perle brillante (inauris aurea et margaritum fulgens, qui arguit sapientem, et aurem obedrenta) (3).

Ce sont plus particulièrement les prophètes qui font allu-

(1) De Saint-Simon, Mémoires, t. XX, p. 100 (2) Properce, Elégies, lib. IIT, cap. xur.

(3) Liber proverbiorum, 11, cap. xx1v, 12.

sion aux perles (1). Nous relevons cependant dans Les Juges ce curieux passage qui donne une idée du luxe d'alors : « Les pendants d'oreilles que Gédéon avait demandés se trouvèrent peser mille sept cents sicles d’or, sans les ornements, les colliers précieux et les vêtements d’écarlate dont les rois de Madian avaient coutume d’user, sans les carcans d’or des chameaux (2). »

Plus tard, dans les premiers siècles de notre ère, ce goût si raffiné et si recherché des perles et de la nacre ne fit que se développer à mesure que la civilisation s’avançait à travers les peuples, escortée du bien-être, mais trop souvent suivie du luxe. Quoique la source, où l’on puisait de tels trésors, semblât en quelque sorte inépuisable, on demanda à d’autres coquilles des perles aussi belles que celles qu’il fallait faire venir d’aussi loin ; etcomme, en somme, les plus belles et les plus grosses étaient toujours fort rares, elles restèrent le monopole exclusif du riche et du puissant. C’est ainsi que les empereurs d'Orient, non contents d’en faire couvrir leurs armes et leurs vêtements, voulurent aussi en décorer la croix, le labarum et le trône. Constantin avait un diadème tout garni de pierreries et de perles ; son casque même était entièrement couvert de perles, et des plus fines. La couronne de Théodelinde était ornée de plaques de nacre du plus riche effet.

Encore de nos jours, les perles, « ces larmes de la mer, » «cette rosée solide, qui reflète à elle seule toutes les beautés de l'Orient, » comme se plaisent à les qualifier nos poètes, sont toujours les joyaux les plus fins et les plus recherchés. La mode à cet égard n’a point de rigueurs, puisque des siècles ont succédé aux siècles, sans qu’ils perdent jamais rien de leur valeur. C’est qu'avec ce chatoiement lumineux à la fois si

(1) Math., vu, 6; xur, 45, 46. Tim., 1, 9. Apoc., xvur, 4; xvInt, 12, 16: XX, 21:

(2) Judices, vi, vers. 26.

fin et si brillant, ils renferment un réel élément du beau, que les caprices du jour ne sauraient effacer ni ternir.

De la Pourpre et de l’Hyacinthe.

Jusqu'à ces dernières années, savants et historiens ont tour à tour longuement discuté sur la pourpre et l’hyacinthe des anciens. Qu'’était-ce que la pourpre? quelle différence présentait-elle avec l’hyacinthe ? quels Mollusques pouvaient sécréter ces couleurs ? enfin quelles étaient exatement leurs nuances ? Grâce aux intelligentes recherches historiques et expérimentales de M. Lacaze-Duthiers, nous sommes aujourd’hui complètement fixés sur ces différentes questions. Aussi notre part dans cette étude sera-t-elle des plus restreintes ; résumant la question, nous nous bornerons à rappeler les faits principaux, en renvoyant le lecteur au mémoire si complet du savant professeur du Muséum de Paris (1).

On sait que les couleurs désignées par les anciens sous les noms de pourpre ou d’hyacinthe sont produites par certains Mollusques Gastéropodes, notamment par ceux des genres Purpura et Murex. L'organe purpurifère étudié par M. Lacaze-Duthiers, est situé à la surface inférieure du manteau, entre l'intestin et l'appareil respiratoire, mais plus près de ce dernier organe que du premier; 1l a la forme d’une bandelette; sa couleur est blanche ou jaunâtre ; la liqueur qu'il

(1) Lacaze-Duthiers, Mémoire sur la Pourpre (in Ann. Sciences nat. Zool.), Paris, 1890/MVe Sen, 11.0

sécrète est normalement à peine colorée; mais soumise à l’action de la lumière, elle devient d’abord jaune citron, puis jaune verdâtre, puis verte et enfin violette; cette dernière prend ensuite des tons de plus en plus foncés. La matière colorante de la pourpre est donc essentiellement photogénique ; l'éclat de la lumière ne lui enlève rien de sa fixité ; elle résiste également au lavage. C’est sans doute cette précieuse inaltérabilité qui a dû la faire rechercher par les peuples du Midi, alors que la plupart des autres couleurs se ternissaient et passaient rapidement, sous l'influence des rayons solaires. L'élément purpurigène paraît être connu dès la plus haute antiquité. Les Hébreux distinguaient la pourpre et l’hyacinthe ;.on lit dans Daniel (1) : « Quiconque lira cette écriture et me l'interprètera sera revêtu de pourpre (purpura vestitur), aura un collier d’or au cou et sera la troisième personne du royaume. » Ezéchiel, dit aussi : « Vêtus d’hyacinthe (vestitos hyacintho) (2). » Enfin dans Jérémie on trouve ces deux mots rapprochés l’un de l’autre : « L’hyacinthe et la pourpre éclatent dans les vêtements de leurs statues (3). » Homère, chez les Grecs, fait allusion dans son Z/iade au sang pourpré (4). D’après la tradition, c’est au hasard seul que l’on devrait la découverte de cette précieuse couleur. Le chien d’un berger, brisant une coquille au bord de la mer, eut au bout de quelques instants sa gueule teinte d’une couleur rouge; cette couleur parut si belle qu’on essaya de l’appliquer aux étoffes que l’on portait alors. Cette précieuse découverte, suivant quelques auteurs, daterait du règne de Phénix (5), frère de

(1) Daniel, cap. v, vers. 7.

(2) Ezéchiel, cap. xxur, vers. 6.

(3) Jérémie, cap. x, vers. o.

(4) Homère, Jliade, chap. xvir, vers. 360.

(5) Phenix et Cadmus, fils du Phénicien Agénor et d’Argiope, vers 1500 avant J.-C. L’un d’eux fut envoyé par son père à la recherche de sa sœur Europe, enlevée par Jupiter.

Cadmus, et second roi de Tyr ; suivant d’autres, elle remonterait au règne de Minos I, roi de Crète (1), personnage presque légendaire. On prétend que le premier qui découvrit le moyen de teindre des étoffes avec la pourpre fut l'Hercule Eyrien. Le roide/Phénicie) à (qui il présentatses)premmense essais, fut frappé d’admiration au point d'interdire l’usage de la pourpre à son peuple, pour en réserver l’exclusif monopole à lui d’abord et à l'héritier présomptif du trône. Aujourd’hui, et depuis longtemps déjà, la pourpre a complètement disparu du domaine des matières tinctoriales. Il est donc, en réalité, assez difficile de se rendre un compte exact de ce qu'était cette pourpre si fameuse. C’est à peine si quelques pêcheurs de la Méditerranée ou des côtes de l'Océan s'en servent comme d’une encre pour marquer leur linge. Voici du reste la curieuse histoire que rapporte à ce sujet M. Lacaze-Duthiers : « Dans l’été que je passais en 1858 à Mahon, j'avais un pêcheur que le consul français m'avait procuré. Pendant que je fouillais les anfructuosités du port, Alonzo, le plus souvent, m’attendait dans sa barque; parfois il employait les loisirs que lui laissaient mes recherches au bord du port à marquer son linge et ses vêtements ; ses culottes de toile blanche lui servaient de fond sur lequel il dessinait tant bien que mal quelques croix ou quelques petits anges gardiens. Quand je le questionnais il me répondait : C’est pour ne pas égarer ou changer mes hardes avec celles des autres pêcheurs que je les marque ainsi. Les traits formés par sa petite baguette de bois étaient jaunâtres. Il n’y paraît guère ! lui disais-je. Ce deviendra colorado (rouge), me répondait-il, quand le soleil laura frappé. Il trempait son morceau de bois dans la mucosité du manteau déchiré d’une co-

(1) Minos, fils de Jupiter et d'Europe, vint dans l’Asie-Mineure, environ 1300 ans avant J.-C., s'établir en Crète avec les Dactyles Idéens.

quille, qu'il était facile de reconnaître pour le Purpura heæmastoma et qu’il nommait Corn de fil. Intrigué, je le priai de faire sur le tissu de mes vêtements, et sous mes yeux, quelques-unes des lignes et dessins qu’il savait exécuter; puis je continuai mes recherches; mais bientôt je fus poursuivi par une odeur horriblement fétide des plus pénétrantes, et, en observant les parties marquées, je vis une fortbellecouleur violette d’une vivacité remarquable. Alonzo avait raison (1). »

Plusieurs espèces de Mollusques peuvent donner cette matière colorante. Dans leur langage, les anciens confondaient parfois sous le même vocable la coquille, la substance colorante et les étoffes teintes avec ce produit. Les Phéniciens appelaient Sar le Mollusque purpurifère; delà le nom de Sarra donné à la ville de Tyr. Chez les Grecs nous trouvons le nom ropqipz, de rüp, feu : enfin, chez les Latins ce nom devient pwr-pura; mais ils reconnaïissaient que plusieurs coquilles, aussi bien que les purpura, pouvaient sécréter la précieuse substance tinctoriale.

Le grammairien Varron (2) dit que purpura tire son nom de la couleur de la Pourpre marine, et que pœnicum, variante de purpura, vient de Pœnus (Carthaginoiïs), rappelant le nom du peuple à qui on en doit l'importation. Enfin Vitruve (3) nous apprend que sous lenom d’Os{rum on faisait une couleur avec des coquilles marines prises dans le royaume du Pont

et de la Galatie (4); ef, quod ex concharum marinarum testis

(1) Lacaze-Duthiers, 1859, Mémoire sur la Pourpre (in Ann. Sciences nat; Zool.,1v°rsér., t. XII, p. 6):

(2) Varron, liv. V, chap. cxni.

(3) Vitruve, lib. VIT, chap. xin1, de ostro.

(4) Dans l'édition Nissard, le mot Galatia est traduit par Gaule. C’est là, croyons-nous, une erreur. Lorsque les Latins voulaient désigner la Gaule, ils écrivaient Gallia ; or, dans le texte de Vitruve il y a Galatia, province de l’Asie-Mineure, confinée au royaume du Pont, et fondée, dit-on, par des Gaulois au teint blanc de l’armée de Brennus.

eximitur, tdeo ostrum est vocitatum. « Cette couleur s'appelle Ostrum, parce qu’elle est tirée des coquilles marines. » Mais rien ne prouve qu’il s'agisse ici, en réalité, des Huîtres qui ne peuvent donner aucune coloration analogue, même de loin, à celle de la pourpre.

Quelle est donc la couleur réelle de la pourpre des anciens ? Déjà la lecture des textes bibliques nous a fait connaître que l'on distinguait l’hyacinthe et la pourpre proprement {dite. Mais l'expérience appuyée par une savante discussion a conduit M. Lacaze-Duthiers à reconnaître que la couleur primitive et naturelle de la pourpre n’était en réalité qu’un violet plus ou moins foncé. Aristote, dans son livre des couleurs (rept ypduaruv) (1), définit la couleur tirée du suc des animaux par le mot œAovpyès (ra DE nat vois Tüv Cwy yuhoïs naldrep wat 1d &hovgyès ty ropqioa). Or, Platon explique cette couleur ahoupyès par un mélange de noir, de rouge et de blanc, tandis qu'il emploie le mot gcwmeiv pour désigner le rouge proprement dit. Dans un passage du livre d’Aristote, on trouve le rapport de ces deux couleurs assez clairement expliqué par l’image de la succession de tons et de nuances que prend le raisin lorsqu'il mûrit: « Dans les raisins, dit-il, la couleur vineuse se développe quand ils mürissent, et lorsqu’ils noircisent, la teinte ouxoiy se change en äkoupyèc. » On sait, en effet, que le raisin, au moment de la maturité passe du rouge plus oumoins foncé au violet, dernier terme de sa coloration. Pline, du reste, se charge de nous édifier définitivement à ce sujet : « La plus belle pourpre tyrienne est celle qui a la couleur du sang figé, et qui paraît noirâtre quand on la voit de face, et brillante dans ses reflets ; aussi Homère dit-il: le sang pourpré (2). »

(1) Aristote, cap. 1v, 281.

(2) Pline, Hist. nat., lib. IX, cap. Lxur, 3.

Chez les Latins le mot couchylia signifie également parfois la couleur pourpre telle que nous la comprenons aujourd’hui: « Vous voyez tous ces lits, dit Pétrone (1), pas un qui n'ait sa bourre de laine pourpre ou écarlate; vide tot culcitas ? nulla non aut conchyliatum aut coccineum tomentum habet. » Pline emploie des expressions différentes pour le rouge, le violet pâle et le violet foncé. Il ne faudrait du reste pas confondre la pourpre animale et la pourpre végétale; elle était également connue des anciens. Pline, Dioscoride et Pausanias parlent de la couleur rouge produite par un Ilex, et font également mention de l’insecte qui produit la cochenille. Vitruve cite aussi la racine de garance (2).

La Pourpre a donc, en définitive, une coloration violette foncée, et le nom d’hyacinthe convient au violet pâle ; mais dans ces deux violets, on sent que le fond rouge domine sur les autres tons. Sans connaître et surtout sans Se rendre compte des réactions chimiques, il est encore possible que les anciens aient trouvé quelque moyen secret d’aviver ces nuances, et de les faire encore virer d'avantage sur le rouge. Tous les teinturiers de l'époque n'avaient pas le même degré d’habileté. Ceux de Tyr, dans la Phénicie, jouissaient d'une réputation toute particulière ; et nous savons d’après Horace que pour donner aux étoffes qui leur étaient confiées plus de valeur dans la beauté des tons, ils les teignaient deux fois : on lit dans cet auteur :

Muricibus Tyris iteratæ vellera lanæ (3) Le) Le DIS AfTO Murice tinctæ Vestiunt lanæ. (4)

(1) Pétrone, Satyricon, xxxvVnI.

(2) Saumaise, Plinianæ exercitationes, p. 805 à 817, et à la suite, dans de Homony mis Hyles Tatrices, de cocco tinctorio, p. 93, in-fol., 1689. (3) Horace, le Livre des Epodes, XII.

(4) Horace, Odes, liv. II, xvi, ad Grosphum.

Onlit également dans Martial : « .… Bis murice vellas inquinatas » (1). C'est de cette belle pourpre deux fois teinte que Lentulus Spinther,édile curule sous le consulat de Cicéron en l’an de Rome 689, fit border sa robe prétexte, au grand scandale de la population.

Examinons maintenant à quelles sources les anciens puisaient la pourpre. Tous les auteurs sont d’accord pour désigner sous le nom générique de Pourpre l'animal qui sécrète la liqueur purpurigène. « Les Pourpres, dit Aristote, sont du nombre des coquillages dont l’animal ne montre que la tête (2); elles ont une trompe qui leur tient lieu de langue et qui est si forte qu'avec cette trompeils percent même des coquilles (3). » La liqueur colorante, sur l’animal vivant, est contenue dans un petit organe blanchâtre placé sur le cou. Cet organe se compose de deux parties : l’une membraneuse qui est la partie essentielle, l’autre qui est une matière terreuse (4). Aristote s’est également préoccupé de l’origine de cette substance colorante : « Dans le temps où les eaux du Pont se purifient, il tombe de cette mer dans l’Hellespont ce qu’on appelle le fucus ; c'est quelque chose de jaune que l’on dit être la fleur du fucus et dont on fait le fard. Il paraît au commencement de l’été. Il y a des personnes voisines de la mer qui prétendent que c’est de là que la Pourpre tire sa couleur. »

Athénée nous explique dans ses Deipnosophistes, comment l’on distingue plusieurs coquillages susceptibles de donner la précieuse liqueur : « Il y a plusieurs espèces de Pourpres : les unes sont grandes, telles que celles des environs dupromontoire de Sigée (5) ethdenlecte:Ales autres sont

(1) Martial, lib. IV, 1v.

(2) Aristote, /Zistoire des animaux, Liv. IV, chap. 1v.

(3) Aristote, Loc. cit., chap. vus et xv.

(4) Aristote, Loc. cit., liv. V, chap. xv.

5) Cap de l’ancienne Asie-Mineure, au nord-ouest, dans la Troade, en e

( face de l'entrée de l'Hellespont.

petites, comme celles de l’'Euripe (r)et des côtes de Carie (2); celles qui se trouvent dans les golfes sont grandes et raboteuses ; la plupart ont leurs fleurs d’une teinte un peu noire; dans quelques-unes, elle tire cependant un peu sur le rouge ; plusieurs des grandes s’accroissent jusqu’au poids d’une mine ; on les trouve petites sur les bords de la mer, et autour des endroits escarpés ; mais elles y ont la fleur rouge ; du côté du nord, elles ont la fleur rose; et dans les lieux exposés au midi, elles l'ont rouge ou noire le plus souvent (3). »

Mais c’est dans Pline que nous allons rencontrer les détails les plus circonstanciés sur ce sujet : « Les coquillages pour la Pourpre sont de deux espèces : la plus petite estle Buccin, ayant la forme et portant le nom de la Conque qui produit le son du cor (buccina) ; l'ouverture est ronde, à pourtour incisé. L'autre est appelé Pourpre ; son bec s’avance formant un canal qui, tubulé à l’intérieur sur le côté, livre passage à la langue; en outre, lacoquille est couverte, jusqu’à sonsommet, de pointes, d'ordinaire au nombre de sept, et disposées en rond ; mais le Buccin n’en a pas. Tous les deux ont autant de spirales qu’ils ont d'années. Le Buccin ne s’attache qu'aux roches, et on le prend auprès des écueils. Les Pourpres portent un autre nom, celui de pélagiennes ; il y en a de plusieurs espèces, distinctes par l’alimentation et le séjour. La Pourpre de vase, nourrie dans la fange putride, et la Pourpre d’algue, nourrie de cette plante, sont l’une et l’autre des moins estimées. Celle de roche est meilleure ; on la

recueille sur les bancs de rochers; cependant la pourpre

qu’elle fournit est trop claire et trop légère. La Pourpre de

(1) Détroit entre l’Eubée et les côtes de Béotie et d’Attique, aujourd’hui canal de Négrepont.

(2) Contrée située au sud-ouest de l’ancienne Asie-Mineure, limitée au sud et à l’ouest par la mer Intérieure et la mer Egée.

(3) Athénée, Deipnosophistes, liv. III, chap. xt.

galet, ainsi appelée des galets de mer, est merveilleusement propre à la fabrication des couleurs conchyliennes ; mais la meilleure de beaucoup, pour la teinture en pourpre, est celle qu’on appelle dialutensis, à cause qu’elle se nourrit sur des terrains variés (1). »

Il faut donc conclure de tout ce qui précède que les anciens tiraient des coquilles plusieurs couleurs différentes servant à la teinture des étoffes ; mais qu’en outre, ils savaient que des coquilles appartenant à des espèces distinctes étaient susceptibles de donner cette matière tinctoriale ; dansle texte de Pline que nous venons de reproduire, on a reconnu les descriptions suffisamment exactes des Purpura et des Murex. Et, en effet, M. Lacaze-Duthiers, opérant sur les Purpura lapillus, P. hemastoma, Murex brandaris, M. trunculus, M-erinaceus, efc., a pu Obtenir cette singulière liqueur photogénique.

D’après un manuscrit de Démocrite d’Abdère, philosophe grec,qui vivait 460 ans avantJ.-C., manuscrit très-récemment mis en lumière par les soins de M. Berthelot, la préparation de la pourpre était des plus complexes. Après avoir indiqué la facon de procéder pour teindre ces étoffes, il ajoute : « Voici ce qui entre dans la préparation de la pourpre ; l’algue qu’on appelle fausse Pourpre, le coccus (sorte de cochenille), la couleur marine (lorseille), le crismos (graminée ?), l’orcanète (anchusa), la garance d’Italie, le phyllanthion des plongeurs (probablement une sorte de fucus), le vert de pourpre (autre variété de cochenille), la rose d'Italie ; ces couleurs sont estimées par nos prédécesseurs. Il y en aqu'il faut éviter et qui sont de nulle valeur : La cochenille de Galatie, la couleur d’Achaïe qu’on appelle Laccha, celle de Syrie qu'on appelle rhizion (racine d’une sorte de garance ?) et le coquillage de

ePline, Est rats lb "Cap xr, 1 403:

Lybie, et la coquille d'Egypte de la région maritime qu’on appelle Tinna, et l’Isatis (Pastel) de la région supérieure, et la couleur de Syrie que l’on appelle murex (xéyy0c); ces couleurs ne sont pas solides, ni estimées parmi nous, excepté celles de l’'Isatis (1). » Il ressort de ce texte, que plus de trois siècles avant notre ère, la pourpre végétale, au moins dans certaines régions, l’emportait sur la pourpre conchylienne, et qu’une pareille couleur pouvait être extraite déjà d’un grand nombre de substances diverses. Démocrite, dans ses voyages en Orient, avait du reste pu s'inspirer de ce qu’il avait su voir, et ce texte même confirme en partie nos suppositions, à savoir que l’utilisation des Mollusques pour la fabrication de la pourpre a réellement pris naissance dans le bassin méditerranéen et non point dans les pays baignés par les mers d'Asie.

Voici maintenant, encore d’après Pline, comment on opérait pour utiliser la substance animale : « On extrait la veine dont nous avons parlé; il est nécessaire d’y mettre du sel, vingt onces environ pour cent livres de suc. Une macération de trois jours est tout ce qu’il faut ; car la liqueur a d’autant plus de force qu’elle est plus récente. On la fait bouillir dans des vases de plomb; et cent amphores (1,944 litres) de cette préparation doivent être réduits à cinq cents livres à l’aide d’une chaleur modérée; aussi se sert-on d’un tuyau répondant à un foyer éloigné. On enlèye de temps en temps, avec l’écume, les chairs qui nécessairement sont restées adhérentes aux veines; au dixième jour environ tout est fondu. Pour essayer la liqueur, on y plonge de la laine dégraissée ; et la cuisson continue jusqu'à ce qu’on ait atteint le point. La teinte qui tire sur le rouge vaut moins que celle qui tire sur

(1) Berthelot, Sur la teinture en pourpre des anciens, d'après un fragment attribué à Démocrite (in Comptes-rendus de l’Académie des Sciences, t.XCVIL, n° 21, p. 1111, novembre 1883).

le noir. La laine trempe pendant cinq heures, puis on la replonge après l'avoir cardée, jusqu’à ce qu’elle soit saturée. Le Buccin ne s'emploie pas seul, parce que la teinture qu’il donne n’est pas durable. Uni à la Pourpre, il prend très-bien ce mordant, et il donne à la nuance trop foncée de celle-ci l'éclat sévère de l’écarlate, qui est ce qu’on recherche. Ainsi combinées, ces deux couleurs donnent l’une à l’autre de l'éclat et du sombre. La juste mesure du mélange est, pour 50 livres de laine, 200 livres de Buccin et 100 livres de Pourpre ; c'estainsi que se fait cette admirable couleur d’améthyste. Pour la couleur tyrienne, on trempe d’abord la laine dans la Pourpre quand la cuisson est encore peu avancée, puis on achève la teinture en latrempant dansle Buccin; elle est parfaite quand elle a la couleur du sang coagulé (1). »

« Pour les étoffes conchyliennes, le procédé de teinture est le même, seulement on n’emploie pas le Buccin. En outre, on mêle au suc de l’eau et de l’urine d’homme par parties égales ; on y ajoute aussi une moitié de plus de Pourpre (c’est-à-dire que pour 50 livres de laine on met 165 livres de Pourpre). C’est ainsi qu’au moyen d’une saturation incomplète on obtient cette nuance pâle si estimée, et d'autant plus claire que la laine a pris moins de teinture. Le prix de ces sucs varie suivant que les côtes sont plus ou moins riches en coquillages; cependant, il est bon d'apprendre à ceux qui payent ces couleurs un prix excessif que cent livres de Pourpre ne se payent jamais plus de 50 deniers (10 fr. 50), et cent Mvres de Buccin, «cent deniers 1 4ir.) (2). ÆEnfhn#Plme nous enseigne que plus tard, en retrempant les étoffes teintes de la Pourpre améthyste dans la Pourpre de Tyr on obtenait un produit nouveau et économique le tyriaméthyste (/yr1a-

(1) Pline, Hist. nat., lib. IX, cap. Lxn, 1 à 3. (Pline "Loc cit Ncaperxiv.

methistus), qu'il qualifie de falsification de la véritable Pourpre.

Cette fabrication des différentes sortes de liqueurs pourprées paraît avoir été faite jadis sur une échelle considérable. Le plus souvent, la matière tinctoriale était préparée dans les villes situées au bord de la mer. A Pompéïi, par exemple, on a rencontré près de la boutique de plusieurs teinturiers des tas de coquilles, de Murex et Purpura qui avaient évidemment servi à cette préparation. M. de Saulcy a trouvé aux environs de Sidon en Phénicie, au-dessous de la forteresse de Saint- Louis, un amas de semblablescoquillages qui n’avait pas moins de six à huit mètres de hauteur sur cent mètres de diamètre à la base. Toutes ces coquilles portaient la trace d’une ouverture latérale sur les deuxième et troisième tour de la spire, ce qui ne permet pas de douter qu’elles aient servi à la préparation de la pourpre phénicienne. Dans son ouvrage sur la Syrie, M-le D Louis Lortét\{r) a figuré ces Murex: trunculus ainsi ouverts sur le côté pour l'extraction de l’animal ; il ajoute que sur la falaise, élevée de 25 mètres environ, qui domine le port de Sidon, ces résidus des anciennes fabriques de pourpre, occupent quelques centaines de mètres de longueur sur plusieurs mètres de hauteur. Cette pourpre de Sidon était en effet des plus estimées ; elle rivalisait avec celle de Tyr. Lucain et Horace l’ont chantée:

Pretiosa murice Sidon (2), Sidonio contendere callidus ostro (3).

Ces précieuses coquilles habitent la plupart des plages méditerranéennes; il n’est point surprenant de trouver dansles auteurs anciens bon nombre de villes de l'antiquité citées à

(1) L. Lortet, 1884, La Syrie d'aujourd'hui, p. 80. (2) Lucain, IT, cexvr.

(3) Horace, lib. I. Epîtres x.

propos de la fabrication de la pourpre. Ainsi Horace, après avoir vanté la pourpre deux fois teinte de la ville de Tyr, puis celle de Sidon sa rivale, nous parle également de la pourpre de Tarente:

Lana Tarentino violas 1mitata veneno(r).

Dans un autre passage, il nous entretient également de celle des côtes de Laconie.

HE 00 dE nec Laconica mihi Trahunt honestæ purpura clientæ (2).

Une autre pourpre d’origine Grecque, celle d'Hermione, ville du Péloponèse, située non loin de Mycènes, entrele golfe Argoli que et legolfe Saronique, bien qu’inférieure à la pourpre de Laconie, se recommandait par sa solidité. Elle valait jusqu’à 3oo fr. la livre. Plutarque dit qu’'Alexandre trouva dans le trésor de Suse 5,000 quintaux de cette pourpre et qu’elle avait conservé tout son lustre, bien qu’on l’y eût rassemblée depuis près de deux siècles. Ce dépôt représentait environ 150 millions de notre monnaie.

La pourpre Assyrienne était également prisée des anciens. Virgile a dit dans ses Géorgiques :

Alba neque Assyrio fuscatur lana veneno

Arrien (3), dans son Périple de la mer Érythrée, assure que l’on apportait de Babylone et du port de Suse des étofles de pourpre, confectionnées en Babylonie, jusqu'aux embouchures de l’Euphrate, d’où les marchands les écoulaient en Arabie et dans l'Inde. Mais Bochart fait observer, non sans raison, que les anciens habitants de la Babylonie importaient chez eux la pourpre de Tyr et d'Hermione (4) ; il en tire la

(1) Horace, Épîtres, lib.ll, ép.

(2) Horace, Odes, Lib. II, xvur.

(3) Arrien, Flavius, historien grec du IT: siècle.

(4) Ville de l’ancienne Argolide, en Grèce, qui avait un port important sur le golfe Argolique.

conséquence que l’art de teindre en pourpre devait être tout

récent parmi ces peuples. Nous savons d’ailleurs, par un passage de Pline, qu’on avait inventé à Babylone l’art de broder des tissus de diverses couleurs, et que cette ville y avait attaché son nom. Le fonds de l’étoffe était pourpre, trèsprobablement d’après ce qu’en dit Pausanias (1): « Le rideau de laine, enrichi de broderies Assyriennes et tout en pourpre de Tyr, qu’on voit à Olympie, a été offert à Jupiter par Antiochus. Ce rideau ne remonte pas en haut vers le toit, comme celui de la Diane d’Ephèse, mais on le baisse à terre en lâchant des cordages. » Ceci prouve, dit l’auteur de l’article que nous empruntons au Dictionnaire de Larousse, qu’on employait toujours, à Babylone même, une pourpre étrangère au pays. De ces riches tissus brodés ou cousus (consuta) d’or et de fils de soie ou de laine aux couleurs diaprées (polymita), l’on faisait des tapis et des couvertures pour les lits des salles à manger. Arrien, décrivant les fêtes nuptiales célébrées à Suse par Alexandre, dit que tous les lits étaient ornés de ces couvertures de pourpre qu’on porte comme un habit pendant le jour.

Telle était donc, en réalité, la pourpre Assyrienne ; comme le fait observer Bochart, ce n’était point une étoffe simple, uniformément teinte en violet, mais bien un tissu composé de couleurs différentes, plus ou moins artistement associées entre elles. Cette pourpre, comme tons, devait être particulièrement belle. Lorsque Aurélien (2), après la chute de Palmyre, étala sous les yeux des Romains les trésors qu’il avait amassés, «il fit suspendre, dit Vopiscus (3), dans le temple du Soleil, des vêtements tout brodés de pierreries, des tiares, des

(1) Pausanias, géographe grec du Ile siècle de notre ère, lib. II.

(2) Lucius Domitius Aurelianus, empereur Romain, régna de 270 à 275.

(3) Flavius Vopiscus, historien Latin, a écrit vers 250 après J.-C. une Histoire d'Auguste.

dragons Persans. Maïs ce qui ravit d’admiration les regards des visiteurs, ce fut un petit manteau de laine pourpre, d’une lueur, d’une splendeur si divine, que la pourpre des matrones et de l’empereur lui-même, comparée à celle-là, ne paraissait que de la cendre. C’était un cadeau du roi de Perse, qui prétendait l'avoir tiré de l’Inde. Aurélien, Probus, Dioclétien, envoyèrent tour à tour des teinturiers très-intelligents à la recherche de cette espèce de pourpre ; mais ils ne purent la découvrir. »

Ce texte seul suffirait pour nous démontrer qu'il existait dans l'antiquité plusieurs espèces de pourpres bien distinctes, et que la pourpre de l'Inde n’était point la même que la pourpre proprement dite, ou pourpre de l’Occident. Lorsque l’on parle de pourpre ou d’étoffe de couleur rouge, d’après des textes anciens, il importe donc de bien se tenir en garde contre l’origine de cette couleur, et contre sa véritable signification. Il est plus que probable que les Indous n’ont pas connu la pourpre marine. L'expression équivalente semble manquer dans la langue sanscrite et dans les autres langues indoues. C’est ce que nous confirme M. le pasteur Bourquin, dont la parfaite compétence sur un pareil sujet ne saurait être mise en doute. Dès la plus haute antiquité, nous écrit M. Bourquin, les Indous ont obtenu la couleur rouge au moyen de deux espèces d’animaux, vers ou chenilles, appelés Krimi et Läksha, et le nom de la couleur ainsi obtenue a été Krimiji et Läkshaja, ou bien d’une plante nommée Jambäâla. Cette couleur, d’après le texte de Vopiscus, serait d’un rouge plus vif, plus éclatant que le rouge obtenu en Occident avec les animaux des coquilles marines, des Purpura et des Murex.

Chez les Hébreux, la pourpre et l’hyacinthe sont connues depuis la plus haute antiquité; les citations faites à ce sujet dans la Bible sont considérables, et remontent aux Livres les

plus anciens. « Hæc sunt autem quæ accipere debetis : aurum et argentum, etæs, hyacinthum et purpurum, coccumque bis tinctum, byssum, pilos caprarum, et pelles arietum rubricatas, pellesque jantinas, et ligna setim. » « Voici les choses que vous devez recevoir d’eux : de l'or, de l’argent et de l’airain, de l’hyacinthe, de la pourpre, de l’écarlate teintée deux fois, du fin lin, des poils de chèvre, des peaux de mouton teintes en rouge, et d’autre teintes en violet, et des bois de Setin (1). » Voilà donc, d’après les meilleurs traducteurs, plusieurs couleurs dérivant sans doute de principes colorants différents : hyacinthum, purpuram, coccum, et jantinos. En nous occupant de la Malacologie chez les Hébreux, nous avons déjà discuté de la valeur et de l'interprétation qu’il convenait de donner à ces expressions. Mais on remarquera qu'ici, comme à Rome, les étoffes deux fois fois teintes sont les plus appréciées.

Ces étoffes violettes ou pourpres sont très-fréquemment citées dans les livres saints. Moïse fait un grand usage de la pourpre et de l’hyacinthe dans les ouvrages du tabernacle et dans les vêtements sacerdotaux du grand-prêtre. « Vous ferez le tabernacle en cette manière : il y aura des rideaux defin lin retors et de couleurs d’hyacinthe, de pourpre et d’écarlate teinte deux fois (hyacintho, ac purpura, coccoque bis tincto...) Vous ferez un voile couleur d’hyacinthe, de pourpre, d’écarlate teinte deux fois... A l’entrée du parvis vous mettrez, dans l’espace de vingt coudées, des rideaux d’hyacinthe et de pourpre, d’écarlate teinte deux fois.....(2) » Et à propos de vêtements: « [ls emploieront l'or, l’hyacinthe, la pourpre, l’écarlate teinte deux fois, et le fin lin (3). »

Partout la pourpre est le vêtement des grands. Judith voit

(1) Exodus, cap. xxv, vers. 3, 4 et 5.

(2) Exodus, cap. xxvi, vers. 1 ; cap. xxvi, vers. 36; cap. xxvii, vers. 16, GMhExodus, cap: xxvir, vers. 5,0, 8, 15, 33.

Holopherne assis sous son pavillon, qui était de pourpre, avec des broderies d’or, relevées d’émeraudes et de pierres précieuses (1). Dans le Livre des Juges, il est remarqué que l’on fit présent à Gédéon des habits de pourpre dont les rois de Madian avaient coutume de se revêtir. L’époux de la femme forte était également habillé de pourpre. Dans le Cantique des Cantigues, les compagnes de l'épouse lui disent : «les cheveux de votre tête sont comme la pourpre des rois, liée et teinte deux fois dans les canaux des teinturiers (2) ». Dans le festin donné par Assuérus: « De tous côtés étaient suspendues des tentures bleu céleste, de blanc d’hyacinthe (carbasint ac hyacinthini), lesquelles étaient soutenues par des cordes de fin lin, teintes en écarlate (purpureis), qui étaient passées dans des anneaux d'ivoire, et attachées à des colonnes de marbre (3). Mardochée, dans Suse, sort du palais avec le roi, portant une robe royale de couleur d’hyacinthe et de bleu céleste (hyacinthinis videlicet et acreis), ayant une couronne d’or sur la tête, et revêtu d’un manteau de soie et de pourpre (et amictus serico pallio atque purpureo) (4). On voit, par Jérémie et par Baruch, que l’on donnait aux idoles des Babyloniens des habits de pourpre et de couleur de bleu céleste. David ayant expliqué lécriture que Dieu fit paraître à Balthazar pendant le festin impie qu'il fit à Babylone, fut revêtu de pourpre et orné d’un collier d’or. Alexandre de Ballës, roi de Syrie, envoya à Jonathas Machabée une couronne d’or et un habit de pourpre, et lui permit de prendre la qualité d’ami du roi. Enfin, pour ridiculiser la royauté du Christ, on le revêtit, durant sa Passion, d’un mauvais manteau de pourpre.

(1) Judith, cap. x, vers. 19.

(2) Canticum Canticorum, cap. vi, vers. 5.

(3) Esther, cap. 1, vers. 6.

(4) Esther, cap. vin, vers. 15.

La pourpre malacologique ou pourpre marine,comme onle voit, était donc en Italie, en Grèce, en Asie-Mineure d’un grand usage. Pour arriver à obtenir des quantités suffisantes de ces Mollusques, il fallait donc procéder avec des soins tout particuliers à leur pêche. Déjà nous avons rapporté le mode de pêche préconisé par Oppien. En voici un nouveau indiqué par Pline : « On prend les Pourpres, dit-il, avec des espèces de nasses petites et à mailleslarges, qu’on jette dans lamer.On y met pour appt des coquillages qui pincent en fermant, tels que les Moules. Ces coquillages à demi-morts, mais qui rendus à la mer se raniment et s’ouvrent avidement, sontrecherchés par les Pourpres, qui les attaquent en tirant la langue ; se sentant piqués, ils se referment et serrent ce qui les blesse; et les Pourpres, victimes de leur avidité, sont enlevés suspendus par la langue (1) ». Le rôle de cette prétendue langue de la Pourpre,mise en avant par Oppien et par Pline, peut paraitre assez singulier, et l’on serait volontiers tenté de taxer encore de légende de pareils récits. M. Lacaze-Duthiers a fort bien expliqué ce passage. Attirés par un appât tentateur, Pourpre ou Murex allongent leur trompe sur cette fausse proie, et lorsque l’on retire le filet auquels ils adhèrent encore, on peut voir cette trompe tendue ne rentrer que très-lentement dans la coquille qui doit la cacher (1).

Ce sont surtout les étoffes de laine que l’on teignait avec la pourpre. Les laines de Milet, où il existait une célèbre manufacture sur les confins de la Carie et de l’Ionie, étaient alors particulièrement recherchées :

Quamvis Milesia magno Vellera mutentur tyrios incocta rubores (2)

Tantôt la robe entière était teinte, tantôt seulement la bor-

(1) Lacaze-Duthiers, Mémoire sur la Pourpre, Loc. cit., p. 79. (2) Virgile, Géorgiques, 11, vers. 300.

dure de la toge était faite avec une étoffe baignée dans la pourpre. La trabée sacrée dont on enveloppait les divinités était entièrement en pourpre; la trabée royale de Romulus et de ses successeurs était faite d’une ou de plusieurs bandes de pourpre. De là, elle passa aux consuls, qui la portaient dans les solennités publiques, et aux eguites ou aux chevaliers qui s’en revêtaient pour se présenter aux censeurs. « Tullus Hostilius, dit Pline, est le premier qui se servit de la prétexte et du laticlave, et ce fut après la défaite des Etrusques. » La prétexte, {oga prætexta, empruntée primitivement aux Etrusques, était une toge ornée d’une large bande; elle était portée par les enfants de libre naissance, ainsi que par les principaux magistrats, les dictateurs, les préteurs, les édiles, les rois eux-mêmes et quelques collèges de prêtres. Si la bande coloriée devenait plus large, c'était alors le laticlavius que portaient également les mêmes personnages.

Valère Maxime (1) rapporte que suivant l'usage établi par Q. Fabius, vers l’an 499 de la république Romaine, on passait en revue aux Ides de Juillet les chevaliers vêtus de la Trabée, sorte de toge ornée de pourpre. En Egypte, dit Strabon (2), les magistrats des pays, dans chaque ville, portant nom d’exégètes, étaient toujours revêtus de la pourpre. La pourpre fut donc longtemps, non-seulement une étoffe de luxe, mais encore une sorte d’insigne réservé aux grands et aux chefs.

Plus tard, suivantles pays, on teignit avec la couleur pourpre, le byssus, sorte d’étoffe, de lin ou de coton très-fin. On trouve souvent ce mot dans l'Ancien Testament ; or, comme le remarque Bochart, le byssus est pris pour purpura et byssinus pour purpureus, un vêtement de pourpre. Pline, vante le

(1) Valère Maxime, De dictis et factis memorabilis. (2) Strabon, lib. XVIII, par. vu.

byssus de l’Elide en Grèce, et affirme que les femmes élégantes en faisaient leurs délices. Pausanias ajoute qu’il ne le cède en rien à celui des Hébreux, mais qu'il était moins jaune. De la laine et du byssus, on en vint à la soie, dernier raffinement du luxe sur lequel Aurélien se montra intraitable, même envers sa femme, qui lui demandait la permission de se parer d’un seul manteau de soie pourpre.

Plus tard encore, lors de la décadence, cette même pourpre, devantlaquelle les haches romaines et les faisceaux des licteurs faisaient écarter la foule, devint chose commune et partout répandue. Les étoffes teintes de pourpre ou d’hyacinthe furent peu à peu à la portée des bourses les moins garnies. D'abord tissu royal, puis réservé aux grands et aux princes, la pourpre devint l’étoffe préférée des dames romaines ; mais un jour vint où, dédaignée de tous, on en fit de modestes tentures ; et ce tissu si précieux, pour lequel tant d’or avait été semé, finit par tomber tout à fait dans l'oubli. Aujourd’hui, l’on peut dire que bien des siècles se sont écoulés, depuis que l'on a cessé de pourchasser ces pauvres Mollusques pour teindre avec leurs corps écrasés les plus riches tissus.

Malacologie gastronomique.

A maintes reprises, dans les temps anciens, on a vu intervenir l’élément religieux dans l’économie gastronomique des peuples. Préoccupés des règles et des principes de l'hygiène, les prêtres, plus instruits que leurs fidèles, préconisaient ou

frappaient d’interdit celles des victuailles qui étaient à la portée des masses. C'était incontestablement une louable mesure de prudence. Mais parfois aussi, il faut bien le dire, cette appréciation culinaire n’était basée que sur des considérations purement chimériques, appartenant au domaine de la légende, et qui n'avaient absolument rien à voiravecla santé et la prospérité d’une nation.

Nous avons vu, par l’examen des textes sacrés, de quelle rigueur étaient frappés chez les Hébreux la totalité de nos Mollusques aquatiques, bien inoffensifs pourtant, et certainement plus utiles que nuisibles à l'alimentation: « Tout ce qui se remue et qui vit dans les eaux, est-il écrit dansle Lévitique, sans avoir de nageoires ni d’écailles, vous sera en abomination et en exécration. — Vous ne mangerez point de la chair de ces animaux, et vous n’ytoucherez point lorsqu'ils seront morts. — Tous ceux qui n’ont point de nageoires, ni d’écailles dans les eaux, vous seront impurs(r). » Quelle peut-être la cause d’un pareil rigorisme ? Il nous paraît assez difficile à expliquer. Peut-être faut-il se contenter de le chercher dans un défaut d’éclectisme gastronomique. Si quelques Mollusques marins sont d’une digestion lourde et difficile, on a dü sans doute en conclure que tous les Mollusques marins étaient indistinctement indigestes, et partant, nuisibles à la santé. |

Quant aux Mollusques terrestres, il n’en est point encore question. Mais, sans aucun doute, l'horreur, le mépris, l’aversion même que les anciens éprouvaient à la vue de la Limace, du Schibeloul, rampant sur un sol humide imprégné de sa bave mucilagineuse, qu’il soit nu, ou qu’il porte avec lui sa maison, toutes ces raisons, disons-nous, expliquent suffisamment sans doute pourquoi l’auteur du troi-

(r}Leéviticus, cap. IX,Wers. To, 11 et 12.

sième livre du Pentateuque n’a pas même songé à citer un pareil être parmi les produits comestibles.

Cette aversion pour les Mollusques était commune aux Hébreux et aux Egyptiens ; et nous avons pu voir que, d’après Hérodote et Plutarque, les prêtres eux-mêmes s’interdisaient non-seulement la consommation des Mollusques, mais encore celle des Poissons, etmême le sel. Etrange anomalie, ce sel, symbole de la sagesse, image de la purification, fut tour à tour vénéré par les uns et proscrit par les autres! Il est donc fort probable que cette proscription des Mellusques dut s'étendre, longtemps avant notre ère, sur toute la côte occidentale de l’Asie-Mineure.

Mais il n’en est plus de même lorsque nous arrivons chez les Grecs. Là, au contraire, les Mollusques sont non-seulement appréciés, comme un des mets utiles et précieux sur la table du pauvre ou du riche, mais quelques-uns même sont fort recherchés du gourmet.

Plusieurs auteurs, dans les derniers siècles avant notre ère, avaient écrit déjà sur l’art culinaire ou la gastronomie, et avaient, dans leurs livres, fait mention des Mollusques. Erasistrate, le médecin de l'ile de Céos aurait, d'après Athénée, écrit l'Art de la cuisine; Archestrate avant lui, poète Grec Epicurien, versle milieu du VI° siècle avant J.-C., était déjà l'auteur d'une Gastronomie où figurent les Mollusques comme aliment.

Toutes les pages d’Athénée, où ilest question des coquillages ou des Céphalopodes, sont remplies d’allusions à la Malacologie gastronomique. À quelle source pouvions-nous puiser meilleurs textes sur un pareil sujet qu’au « Banquet des Savants ? » Bien mieux encore, nous allons même y trouver des recettes culinaires... Tous les Céphalopodes sont comestibles. La Sèche, d’après Aristophane, se vendait sur les marchés. Voici comment on la préparait: « Alexis, dans sa

Méchante Femme, introduit sur la scène un cuisinier qui parle ainsi sur la manière d’apprêter les Sèches. — Combien les Sèches ? — J'en ai trois pour une drachme. D’abord, j'en coupe les filets et les nageoires, et je les fais bouillir; ensuite, je coupe le reste du corps en plusieurs tronçons; je les saupoudre de sel fin, et pendant qu’on est à table, j'entre, les apportant sur la poële, toutes pétillantes (1).» Ce même Alexis nous apprend que pour les Calmars, la préparation est déjà plus complexe : « Alexis introduit un cuisinier, parlant ainsi dans son Erétrique : « de petits Calmars, des Pinnes, de la Raie, des Chames, des Aphyes, quelques viandes, des intestins ; mais pour les petits Calmars, je leur ai d’abord coupé les ailerons, puis, y mêlant un peu de graisse, jeles ai saupoudrés de divers ingrédients, et les ai bien assaisonnés avec de fines herbes fraîches. (2) »

Les Gastéropodes et les Lamellibranches étaientnon moins recherchés; nous ne trouvons cependant pas encore, chez les Grecs, ce raffinement particulier passé chez les Romains à l’état d’art culinaire pour la préparation de certaines espèces malacologiques ; mais on voit déjà que quelques Mollusques étaient spécialement appréciés des gourmets et des amateurs. Toutes les espèces ne sont pas également agréables au palais; les unes sont facilement digestibles ; d’autres, au contraire, sont plus lourdes et plus difficiles à digérer, quelques-unes même prédisposent aux rêveries sensuelles. En général, les bivalves sont préférés : « Les Huîtres causent une plénitude, sans cependant nourrir autant, mais elles passent plus promptement ; les Pectens sont plus nourrissants, mais d’un plus mauvais suc, et passent avec peine. Quant aux Moules, celles d’Ephèse, et celles qui leur sont analogues, l’emportent sur les Pectens par la bonté de leur suc; mais elles le cèdent aux

(1) Athénée, Les Deipnosophistes, liv. VII, chap. xxt. (2) Athénée. Loc. cit., Liv. VIT, chap. xxur.

Chames.... Les Pholades nourrissent beaucoup, mais elles ont une odeur forte. Il en est à peu près de même des Téthyes, comme des espèces dont nous avons parlé ci-dessus ; elles sont même plus nourrissantes. [Il y a quelques Huîtres que l’on appelle sauvages ; elles nourrissent beaucoup, ont une odeur forte, et d’ailleurs la saveur en est peu flatteuse (1). »

Diphile écrit ce qui suit sur les autres coquillages : « Parmi les Chames qui se trouvent dans les rochers, les unes sont petites, la chair en est légère, stomachique et passe facilement ; on les met au rang des Huitres; les autres sont grosses, et quelques-uns les appellent royales, et même Pélories ou monstrueuses ; elles sont nourrissantes, stomachiques, mais passent difficilement, surtout les plus grandes... Les plus tendres des Pectens, sont les blancs ; le suc en est bon, et ils n’ont pas d’odeur forte ; quant aux noirs et aux roussâtres, les plus grands, surtout au printemps, flattent plus le palais. En général, les Pectens vont bien à l’estomac, se digèrent facilement, et passent de même, si on les prend avec du cumin et du poivre (2). »

Dans ces différentes énumérations, les Huîtres sont toujours les Mollusques préférés. Epicharme, dans ses Noces d'Hébé, recommande de prendre des Huîtres bien closes, difficiles à ouvrir, mais faciles à avaler (3). Sous ce même nom (357::4), Athénée réunit bon nombre de Naïades, mais il sait, au goût, distinguer celles qui sont réellement bonnes, de celles qu’une trop fade saveur doit faire rejeter. « Les Huitres naissent dans les fleuves, les étangs et dans la mer; celles de la mer sont excellentes lorsqu'elles se trouvent dans le voisinage d’un étang ou d’une rivière; elles sont alors d’un bon suc, plus grandes et plus douces ; mais celles qui naissent

(1) Athénée, Deipnos., liv. IIT, chap. x.

(2) Athénée, Loc. cit., liv. IIT, chap. xu.

(3) Athénée, Loc. cit., liv. III, chap. vin.

sur les rivages, les pierres, où il n’y a point de vase avec de l’eau, sont petites, dures et d’un goût acrimonieux. Quant aux Huîtres de printemps, et celles qu’on prend lorsqu'on touche à l'été, elles sont pleines, abreuvées d’une eau muriatique mêlée de douceur ; elles vont bien à l'estomac et passent facilement. »

Mhnésithée d'Athènes dit, dans son traité des Comestibles : «Les Huîtres, les Conques,les Moules et leurs semblables, ont la chair dure à digérer, à cause de la saumure qu’elles contiennent; c'est pourquoi, lorsqu'on les mange crues, elles lâchent le ventre par l’effet de cette saumure, mais, si on les mange cuites, elles déposent cette liqueur, ou en tout, ou en partie, dans le fluide où elles bouillent (1). » Les Mollusques étaient donc mangés crus ou cuits : « Les Solens sont mangés bouillis ou frits dans la poêle ; les meilleurs sont ceux qu'on laisse rôtirsur les charbons jusqu’à ce qu’ils s’entr’ouvrent (2).» Les Huîtres cuites, « rôties comme il faut, » deviennent un aliment sans danger pour l’estomac (3). Enfin, les Conques, les Moules et autres coquillages semblables se mangent également bouillis.

Jusqu'à présent, nous n'avons encore vu figurer sur la table que les Mollusques marins. C’est plus particulièrement chez les Latins que la Malacologie gastronomique, arrivée pour ainsi dire à son apogée, va savoir, par une préparation appropriée, utiliser pour l'alimentation toute une famille de Mollusques jusqu’alors dédaignés. Le vulgaire Escargot prend place dans la consommation journalière, et bien mieux, grâce à certains raffinements tout particuliers, ce sera bientôt, sinon un plat fin, du moins un mets de luxe.

Au bord de la mer, sur les côtes, le peuple trouve facile-

(1) Athénée, Deipnos., liv. IT, chap. xur.

(2) Athénée, Loc. cit., iv. III, chap. xu.

(3) Athénée, Loc. cit., liv. III, chap. xur.

ment une alimentation abondante dans les différents Mollusques qui vivent sur la plage ou à travers les rochers. Si l’'Escargot lui plaît, il peut en faire dans la campagne une ample récolte. Mais à Rome, et dans les grandes villes, on fait venir, souvent de fort loin, ces produits si prisés. On traverse les mers, on va dans l’Ibérie ou en Afrique, pour chasser ou pêcher des Mollusques plus fins et plus estimés. Mais comme, à leur retour, on ne peut sans doute les consommer tous immédiatement, on crée des parcs ou des viviers, dans lesquels ils attendent les caprices du consommateur. Bientôt, on ne se contente plus du vulgaire Mollusque, tel qu’il se trouve errant sous les bois ou sous les buissons, ou fixé au fond des mers ; on le recueille précieusement, on le parque, on l’élève, on l’engraisse, pour le servir ensuite à point, préparé, parfumé, souvent même aussi complètement dénaturé, sur la table du gourmet, avide de choses rares ou nouvelles pour son palais blasé.

Les Huîtres et les Escargots semblent avoir été les Mollusques favoris des Romains, et jamais, croyons-nous, dans l’histoire culinaire des peuples, ils ne furent autant en renom qu'à Rome au commencement de notreère, ou à la fin du siècle précédent. De même qu'aujourd'hui, dans nos écoles et dans les ouvrages sur l’agriculture, on enseigne l'élevage du bétail, ou les soins à apporter à la basse-cour,de même voyons-nous, chez les Latins, les agronomes s'occuper dans leurs écrits de l'élevage et de l'éducation des Mollusques. C’est qu’en effet, avant d’être envoyés à la table du consommateur, les Mollusques étaient élevés dans des parcs ou des viviers, nécessitant des soins et un entretien tout particulier. Varron, Columelle, Palladius, nous ont laissé de curieuses instructions à ce sujet. Varron nous apprend que l’Escargot vit de peu, et que l’on est presque dispensé de pourvoir à sa nourriture dans les parcs où on l’enserre; du son et quelques feuilles de laurier

suffisent pour le conserver. On donnait le nom de cochlearia à ces parcs à Escargots. Voici, d’après Varron, dans quelles conditions ils doivent être établis: « Il le faut en plein air, et entouré d’eau de toute part ; sinon, vous risquez de courir après les petits, et même après les gros que vous aurez mis là pour y multiplier. L’eau vous tient lieu de fugitivarius, si le soleil n’y donne pas trop, et si la rosée y abonde; c’est ce qu'on peut trouver de mieux à défaut de rosée naturelle, inconvénient propre aux lieux trop exposés ; ou si le même lieu couvert est dépourvu de ces rochers ou tertres dont l’eau baigne le pied, alors il faut produire artificiellement la rosée, et voici par quel procédé. Au moyen d’un tuyau qui se termine par un certain nombre de petits mamelons, on lance avec force de l’eau qui, retombant sur une pierre, rejaillit en gouttes de tout côté (1). »

Dans ces parcs, non-seulement on conservait les Escargots, mais d’après le récit qui précède, on voit encore qu’on procédait à un véritable élevage. C’est qu’en effet, plusieurs espèces de ces Hélices provenaient de fort loin ; on allait les chercheren Espagne, en Sardaigne, aux Baléares, dans les Alpes et jusqu’en Afrique. Il importait donc, une fois que l’on était parvenu à se procurer ces précieuses espèces, de tâcher de les conserver en les faisant convenablement reproduire. Reste à savoir si le bénéfice de l’acclimatation n'avait pas aussi pour effet d’en modifier les caractères.

Par un raffinement assez précieux, sous prétexte de donner à la chair un peu fade de ces Mollusques une saveur plus fine et plus relevée, on imagina de leur faire prendre une alimentation toute spéciale. « Fulvius Hirpinus, dit Pline, établit des parcs d’'Escargots (cochlearum vivaria) dans le territoire de Tarquinies, peu de temps avant la guerre civile entre César

(1) Varron, De Agricultura, liv. IT, chap. xiv.

et Pompée ; il en sépara même les espèces, mettant à part les blancs, qui proviennent de Réate; ceux d’Illyrie, qui sont les plus gros ; ceux d’Afrique, qui sont les plus féconds, et les Solitans, qui sont les plus renommés. Il imagina ayssi le moyen de les engraisser avec du vin cuit.'de la farine, et autres substances ; de la sorte, les Escargots engraissés devinrent un objet de gastronomie ; et l’art de les élever obtint de tels succès, que la coquille d’un seul atteignait la capacité de 240 cyathes (1). ».

Déjà bien avant Flavius Hirpinus, les Romains faisaient usage de l’Escargot dans leur alimentation. On en servait dans les repas funéraires, sur les tables dressées autour de la tombe des personnes qui étaient particulièrement chères, et dont on voulait vénérer la mémoire. Autour de Pompéi, sur le sol des cimetières, on a trouvé des amas considérables de coquilles d’'Escargots, dans le voisinage même des tombes.

Le pauvre comme le riche mangeait des escargots. Dans le voisinage des cuisines, on a rencontré des quantités de ces coquilles. « En 1859, nous écrit notre savant maître et ami M. J.-R. Bourguignat, je me trouvais à Baia, près de Naples, où je faisais exécuter quelques fouilles dans une ruine au-dessus des bains de Néron, lorsque je vins à découvrir un vieux couloir rempli de débris de cuisine. Ce couloir renfermait, mélangées avec des fragments de poteries, des arêtes de poisson et quelques ossements, peut-être plus de 10,000 Hélices. J’ai bien examiné ces Hélices, toutes étaient des Gussoneana (2), et toutes étaient de même taille que celles qui vivent de nos jours aux environs de Naples. »

L’Escargot était cuit avant d’être servi; mais nous ignorons

(1) Pline, Hist. nat., lib. IX, cap. cxxxuni, 1.

(2) Helix Gussoneana, Shuttleworth, 1846. Mss., In L. Pfeiffer, Symb. hel. viv., III, p. 71. — Cette espèce sert encore aujourd’hui de nourriture à tous les Lazzaroni de Naples.

s’il subissait une préparation aussi complexe que celle qu’on lui impose actuellement dans les officines de nos restaurants, dans le but de faire manger au consommateur beaucoup de toute espèce de choses et un tout petit peu de Mollusque ; comme aujourd’hui on les dressait sur un gril. Pétrone nous apprend que Trimalchion se faisait servir des Escargotssurun gril d'argent : « T'rimalchion in craticula enim argentea cochleas attulit (1). » La consommation culinaire des Escargots se répandit également dans la Gaule ancienne, car il n’est point rare de trouver sous les décombres de quelques antiques villas des amas parfois considérables de coquilles d’Helix pomatia où d’ÆT. aspersa (2), mais il est à croire que ce goût tout particulier pour la chair de nos Mollusques terrestres ne fut pas toujours aussi apprécié qu’à l’époque romaine. Si encore aujourd’hui il se trouve dans nos villes, plus peutêtre que dans nos campagnes, des amateurs convaincus, il faut du moins avouer que ceux-ci sont moins difficiles dans leur gastronomie que leurs devanciers, puisqu’un jeûne plus ou moins prolongé suflit, d’après eux, pour rendre le Mollusque vraiment digne de figurer sur leur table.

C’est plus particulièrement dans le midi de la France que l'on trouve encore aujourd’hui des amateurs de la chair pourtant un peu coriace de nos Escargots. Ce goût pour les Hélices serait fort ancien dans nos provinces liguriennes. Voici comment M. Paul Arène (3) raconte, d’après Caius Sallustius Crispus, dans son De bello Jugurthino, les services rendus à l’armée romaine par un simple amateur d’Escargots, d’origine ligurienne. Les Romains en Afrique combattaient sous le grand Marius : « Non loin du fleuve Malucha (vers l'endroit où est maintenant la frontière du Maroc et d'Algérie,

(1) Pétrone Sais, xx, "7:

(2) J. Reynes, 1874. L'Escargot, sa réhabilitation, p. 27. (3) Le Sémaphore de Marseille, n° 16,516, du 16 décembre 1881.

s'élevait, en plaine, un grand roc portant un petit fort à son sommet. Marius en fit le siège, car les trésors du roi se trouvaient enfermés là. Mais le roc était à pic; le fort avait une forte garnison, du blé en quantité et une source d’eau vive; de sorte qu'après bien du temps et bien des peines perdues, Marius désespérait quand le hasard vint à son aide: le hasard voulut qu’un Ligurien, simple soldat des cohortes auxiliaires, sorti du camp pour aller chercher de l’eau, aperçût des escargots qui se promenaient dans les rochers, sur le talus de la forteresse. Il en ramassa un, puis deux, puis quatre, et tout entier à sa cueillette, arriva peu à peu jusqu’au sommet de j’escarpement...» [Il faut lire la suite dans Salluste ; comment le bon militaire amateur d’Escargots, ayant ainsi constaté le point faible de l’enceinte, alla trouver Marius; comment Marius lui confia la direction d’une petite troupe, munie de cornets et de trompettes, et comment l'ennemi se laissa vaincre, croyant être pris à revers. Ces pauvres amateurs d’'Escargots ont donc quelquefois du bon...

Mais de tous temps, c’est encore aux Huîtres, parmi tous les Mollusques, que les Romaïns ont donné la préférence. Ne se contentant pas des espèces fournies par les plages voisines, ils allaient parfois les chercher au loin, s’ingéniant pour les transporter encore fraîches. Et comme ils avaient su remarquer que l’Huître gagne en saveur à passer quelque temps hors de son milieu normal, dans des eaux moins âcres et plus douces, ils imaginèrent, comme ils l’avaient fait pour les Escargots, de les parquer soit dans des lacs, soit dans des viviers artificiels.

D’après de récentes découvertes archéologiques, on sait aujourd’hui que l’ostréiculture remonte en effet au siècle d’Auguste. Deux vases funéraires en verre à large panse et à goulot étroit ont été trouvés, l’un dans la Pouille de l’ancien royaume de Naples, l’autre dans les environs de Rome. Sur

la paroi extérieure on voit encore des dessins en perspective figurant des viviers attenant à des édifices, et communiquant avec la mer par des arcades. Sur le vase de la Pouille on lit: Stagnum palatinum, nom que portait quelquefois la villa que possédait Néron sur les bords du lac Lucrin, et plus bas : ostrearia. Sur l’autre vase est écrit : Stagnum Neronis, ostrearia, stagnum, sylva, Baia, ce qui indique manifestement que la perspective figurée a été tirée des édifices et des lieux de la plage de Baia et de Pouzzoles (1).

« Les parcs d'Huîtres, nous rapporte Pline, ont été établis pour la première fois par Sergius Orata, à Baïes, du temps de l’'orateur L. Crassus (2), avant la guerre des Marses ; et il les établit non pour un but gastronomique, mais pour gagner de l’argent (3). » La spéculation, paraît-il, réussit admirablement, car, comme pour toutes les bonnes choses, elle eut un grand nombre d’imitateurs.

C’étaient alors lies Huîtres du lac Lucrin qui étaient en grande réputation. Plus tard on préféra tirer de Brindes et de Tarente celles que l’on destinait à être engraissées.

Ostrea Circeiis, Miseno oriuntur echint Pectinibus patulis jactat se molle Tarentum (4).

Aux Huîtres de Brindes et de Tarente succédèrent les Huïtres d’autres plages. De même qu'aujourd'hui Marennes ou Ostende ont leurs défenseurs, de même alors les lacs Fusaro ou Lucrin(5), Cumes ou Cyzique sont tour à tour préférés par les amateurs. Le lac Fusaro, l’Achéron des anciens, au-

(1) Coste, 1861. Voyage d'exploration sur le littoral de la France et de l'Italie, 2e édition, p. 90.

(2) Lucius, Licinius, Crassus, né l’an 140 avant J.-C., mort en g1.

(Sibline Ærst: nat; lib. 1 cap. rxxx,

(4) Horace, liv. II, Sat. 1v.

(5) Fusaro (Acherusia palus), à 19 kilomètres au sud-ouest de Naples; Lucrin, dans la Campanie, près de Baïes, séparé de la mer par une simple digue.

jourd’hui desséché et livré à l’agriculture, servit pendant longtemps à l'élevage des Huîtres. Le lac Lucrin, l’Arverne de l'antiquité, subit un sort plus singulier : comblé en 1538 par un tremblement de terre, il fut remplacé par le Monte-Nuovo. Pline, qui place en premier rang les Huîtres de Circéi (1), essaya lui-même d’en engraisser dans le lac Lucrin. Voici comment il apprécie les Huîtres de Cyzique (2) : « Nous parlerons par une bouche étrangère, par celle d’un homme qui a été le plus habile de notre temps en cette matière; voici les propres paroles de Mucianus : les Huîtres de Cyzique sont plus grandes que celles du Lucrin, plus douces que celles de Bretagne, plus sapides que celles du Médoc, plus piquantes que celles de Leptis (3), plus pleines que celles de Lucus (4), plus sèches que celles de Coryphas (5), plus tendres que celles d'Istrie, plus blanches que celles de Circéi. Mais, n’en déplaise à Mucianus, il n’en est pas de plus agréables, ni de plus délicates que ces dernières (6). » On peut voir, par cette curieuse nomenclature, à quelles sources parfois bien lointaines les Romains allaient puiser ce précieux Mollusque qu’ils savaient si bien apprécier.

Nous trouvons dans les lettres d'Ausone (7) une énumération analogue, donnant toutes les espèces d'Huîtres comestibles connues et consommées à cette époque : « Etd’abord, les

(1) Circéi, ville de l’ancien Latium, chez les Volsques, sur le cap de Circé.

(2) Cyzique, ancienne ville située dans une île de la Propontide (Asie- Mineure), maintenant réunie au continent.

(5) Leptis magna ou major, colonie des Phéniciens, dans la Tripolitaine, au nord de l'Afrique.

(4) Lucus Asturum, ancienne ville de Tarraconnaise, en Espagne, aujourd’hui Oviedo, à 16 kil. de la mer.

(5) Coryphas, ancienne ville de l’'Asie-Mineure.

(6) Pline, Æist. nat., lib. XXXII, CApixx; 4:

(7) Ausonius, Decimus Magnus, poète Latin, né à Bordeaux, vécut de 309 à 394 de notre ère.

plus estimées entre toutes, d’après moi, sont celles que nourrissait l'Océan des Médules, appelées Huîtres de Bordeaux, que leur réputation a porté jusque sur la table des Césars, et qui ne valent pas moins que les vins de ce pays. Ces Huîtres méritent assurément la première place et l’emportent de beaucoup sur toutes les autres; leur chair est des plus succulentes, elle est d’un blanc de neige, très-tendre; à la douceur de leur suc se mêle la saveur de l’eau salée. Après celleci viennent les Huiïtres du littoral de Marseille à Port-Vendres ; puis celles de la mer d’Abydos dans l’'Hellespont, et celles du golfe de Baies ; viennent ensuite celles qui, recouvertes du sel de la Saintonge sont connues chez les Illyriens, où elles sont protégées par des amas d’algues déposés en cet endroit; elles ont des coquilles rudes, mais leur chair est très-douce. Il en est qui vantent les Huîtres de la mer Armoricaine, et celles des rivages du Poitou, et celles encore que renferme le beau golfe Calédonien. A la suite viennent les Huîtres des rivages de Byzance, dont la renommée est toute récente, puis celles que l’on rencontre dans les eaux agitées de la Propontide, d'oùelles ont tiré leur nom (1). » Et l’auteur a soin d'ajouter : «Si je t’en parle si savamment, ce n’est point comme poète, ni comme historien, ni comme un gourmand qui a parcouru l’univers, mais simplement d’après la tradition. »

On voit, par ces deux citations, quelle renommée avaientles Huîtres à cette époque. Chanté par les poètes, admis à la table des grands et des empereurs, ce précieux Mollusque venait à grands frais de lointains rivages jusqu’à Rome. De tels envois ne se faisaient pas seulement pour des souverains; de simples particuliers se payaient également pareil luxe. Nous en avons la preuve dans une lettre que ce même au-

(1) Ausoni, Epistolæ ; Ausonius Paulo, IX.

teur adresse à son ami Théon, qui lui avaitenvoyé du golfe de Baies et des étangs salés voisins de la mer du Médoc, trente Huîtres fort grandes à la vérité, mais, hélas! trop peu nombreuses (1).

On s’est souvent demandé quelles difficultés ne fallait-il pas vaincre pour amener encore fraîches jusqu’à Rome des Huîtres du Médoc ou de Bretagne! Certes, les moyens detransport à cette époque ne brillaient point par la rapidité; aujourd’hui même on sait toutes les précautions que nécessitent de pareils envois pour parvenir des pêcheries jusque sur les marchés des grandes villes ; mais ce même trajet, qui peut s’effectuer maintenant en quelques heures, devait alors demander des jours et des semaines. Il est probable que le transport de l’Huître se faisait avec l’eau de mer, entretenue fraîche par de la neige ou de la glace. Apicius connaissait paraît-il, le moyen de conserver longtemps fraîches les Huîtres, puisque, pendant la guerre des Parthes, il les envoya de Rome à Trajan, alors en Perse, et qu’elles lui parvinrent, dit-on, aussi fraîches que si elles venaient d’être retirées des eaux qui les baignaient.

Voici, au dire de Pline, les qualités que devaient avoir les bonnes Huîtres : « Dans tous pays on estime davantage celles qui sont grasses sans être gluantes, et remarquables par leur épaisseur plutôt que par leur largeur. Elles doivent avoir été pêchées, non dans un lieu fangeux ou sablonneux, mais sur un fond ferme ; le ligament qui les attache à la coquille doit être court et non charnu; l’'Huître ne doit pas être frangée sur le bord, et doit tenir tout entière dans le creux de la coquille. Les gourmets ajoutent un caractère: c’est que l’Huître soit bordée d’un filet couleur pourpre; àce signe ils les reconnaissent

(1) Ausonius Theoni, quum ei trigenta Ostrea, grandia quidem, sed tam pauca misisset, Epist., vu.

comme de bonne qualité, et les nomment callibléphars (call1blephara, belle-paupière) (1). »

Il yavait différentes facons de manger les Huîtres : l'Huître crue, baignée dans sa liqueur salée, était le modele plus simple et le plus ordinairement employé. Sénèque recommande que l’'Huître soit ouverte sur la table même où elle doit être consommée. Dans'ces conditions, on en absorbait parfois des quantités considérables à chaque repas. Vitellius, disent les historiens, pours’ouvrir l'appétit en mangeait quatre fois par jour. C'était un mets recherché, il n’y avait pas de festin luxueux sans Huîtres; l’'Huître figurait dans les fins soupers, dans les orgies : « elle se prête à tout, cette femme, s’écrie Juvénal, qui, assise à un banquet nocturne,engloutit des Huitres monstrueuses, mêle les parfums au falerne, vide la coupe écumante, etc.

Grandia quæ mediis jam noctibus ostrea mordet, Quuim perfusa mero spumant unguento falerno, Quum bibitur concha (2):

L'Huître cuite, à peu près inconnue aujourd’hui dans le Nord de la France, appréciée pourtant dans le Midi, était également fort goûtée des Romains. Pline nous apprend qu'on la faisait cuire avec du vin miellé. Enfin un autre raffinement avait imaginé de frapper les Huîtres avec de la neige : addiditque luxuria frigus obrutis nive (3).

Il est à présumer que les autres Mollusques étaient moins appréciés des Romains que les Hélices ou les Huîtres, car les auteurs s’en sont fort peu occupés. Les Moules, les Praires, les Clovisses ou les Couteaux étaient sans doute tout aussi en faveur alors qu'aujourd'hui, sur la côte méditerranéenne; mais

(Pline, Fist. nat, b-XXXII, Cap. xxr,12 et 3. (2) Juvénal, Satire vi, Mulieres.

Bhbline, Loc. cit, Ub XXIT cap xx)

relégués à la table du pauvre, privés de toutes vertus particulières, ces humbles Mollusques n'étaient point jugés dignes, sans doute, d'attirer l’attention des historiens ou des poètes.

Malacologie médicale.

Nous n’entreprendrons point de faire ici un traité complet de pharmacopée malacologique, ni d'exposer en détail les avantages et les inconvénients des Mollusques au point de vue médical. Pareil sujet serait d’un intérêt fort secondaire ; mais il importe cependant de résumer les connaissances des anciens à cet égard. Comme la plupart des animaux, les Mollusques, au dire des médecins de l'antiquité, étaient doués de toutes sortes de propriétés particulières, au point de vue sanitaire ou curatif. Sans être tout à fait une sorte de panacée universelle, on peut affirmer qu’ils jouissaient de la vertu de guérir bien des maux, ou tout au moins de soulager bien des infirmités.

Dans l’antiquité, la plupart des médecins se sont préoccupés du rôle que les Mollusques pouvaient jouer dans léconomie générale du corps humain ; mais, en outre, ilsleur ont attribué certaines puissances curatives individuelles, basées plus souvent sur la convention que sur une réelle expérience. Cependant, on remarquera que ce qu'ils en ont dit d’une manière générale, au point de vue des règles hygiéniques, était souvent assez juste et en concordanceavec les principes admis aujourd’hui.

Depuis Hippocrate (1) jusqu’à Oribase (2), le plus grand nombre des médecins grecs ou latins reconnaissent qu’il existe dans les Mollusques testacés deux principes différents agissant chacun à leur manière. En thèse générale, disent-ils, la chair des Mollusques est lourde et difficile à digérer ; celle des Gastéropodes plus encore que celle des Lamellibranches ; tandis qu’au contraire, la partie liquide, ou les sucs qui accompagnent cette chair, est naturellement laxative; le bouillon, lui-même, fait avec ces animaux rentre également dans ce cas ; de là, la nécessité de modifier l'alimentation par trop exclusive faite avec des Mollusques soit par la cuisson, soit par l’adjonction de certains condiments destinés à les rendre plus digestifs et moins laxatifs.

Nous avons vu que d’après Pline, l’Huître elle-même, le plus léger et le plus facilement digestible de tous les Mollusques, se mangeait souvent cuite avec du vin miellé. Diphile, dans Athénée (3), recommande de manger les Pectens avec du cumin et du poivre pour en faciliter la digestion. Oribase (4) indique pour les Escargots un assaisonnement fait avec de l'huile, du garou et du vin.

Tous les Mollusques ne jouissent pas de ces propriétés au même degré: « Les coquillages, dit Hippocrate, tels que les Pinnes marines, les Pourpres, les Patelles, les Buccins, ont la chair désséchante, tandis que leur bouillon est laxatif ; celui de Moules, des Pectens et des Tellines, est encore plus actif (5). » Le même auteur connaissait le bouillon d’Escargot; il en a constaté les propriété relâächantes ou émolliantes, et dé-

(1) Hippocrate, né dans l’île de Cos, 468 ans avant J.-C.

(2) Oribase, de Pergame, médecin et ami de l’empereur Julien.

(3) Athénée, Deipnosoph., lib. III, cap. xu.

(4) Oribase, édit. Daremberg, t. I, p. 241, Aliments relächant le ventre. (5) Hippocrate, édit. Littré, t. II, p. 551.

clare que, parmi les Mollusques, ce sont les animaux qui sont les plus humides qui donnent un bouillon plus laxatif (1). Mais, alors comme aujourd’hui, le plus parfait accord n’a pas toujours existé dans les appréciations des auteurs. Voici Athénée, par exemple, qui vanous opposer des préceptes contraires (2): « La chair des Buccins convient à l’estomac, et nourrit mieux que celle des Moules, des Chames et des Pectens ; c’est un aliment qui, vu la difficulté qu’il a à s’altérer, soutient bien ceux qui ont l'estomac incapable de digérer beaucoup d'aliments, et chez qui ces aliments gagnent avec peine les gros intestins. » Galien (3) est un des auteurs qui semble le moins partisan de l'utilité des Mollusques dans l’alimentation : « Le suc de la chair des Mollusques, dit-il, est épais (4) ; ils nourrissent peu et engendrent le sang noir ; ils ne conviennent point, aux vieillards. » Il reconnaît pourtant que les Mollusques, dont les Grecs font un usage journalier dans leur alimentation, sont nutritifs lorsqu'ils sont convenablement préparés (5). En général, l'usage des Escargots, comme de tous les animaux terrestres que l’on sale, engendre un sang mélancolique (6). Tel n’était pas pourtant l'avis du bon Horace! Pline, comme Athénée, apprécie fort les Mollusques en général, et plus particulièrement les Huîtres qu’il donne comme souveraines pour rétablir les estomacs et remédier au dégoût (7). Aucun auteur parmi les médecins de l’antiquité, n’a traité avec plus de soins et plus de détails la question de l’alimentation malacologique, qu'Oribase de Pergame, médecin et ami

(1) Hippocrate, t. VI, p. 633.

(2) Athénée, Loc. cit., lib. III, cap. vin.

(3) Galien, Claude, né à Pergame, en Mysie, en 131, mort en 200 ou 210, édit. Kühn.

(4) Galien, t. VI, p. 330.

(5) Galien, t. VI, p. 600.

(6) Galien, t. VIII, p. 183.

(7) Pline, Hist. nat., lib. XXXII, cap. xxi, 5.

de l’empereur Julien, vers 360 après J.-C. Malheureusement, ce qu'il en dit esttrop long pour que nous essayons de le résumer ici; en outre, il appartient à une époque qui sort déjà du cadre que nous nous sommes tracé ; nous nous bornerons donc à renvoyer le lecteur désireux de s’édifier davantage sur un pareil sujet au chapitre des aliments, longuement traité par cet auteur.

Le test des Mollusques et leur opercule jouissaient de propriétés particulières fort appréciées des anciens. En général, ce test était brûlé et converti en chaux pure; on avait ainsi un caustique énergique dont on faisait des applications sur les ulcères et les plaies, pour en amener une prompte dessication. « On fait disparaitre, dit Pline, les affections de la face avec la cendre, dans du miel, des Limaçons gros et petits, qu’on rencontre communément. La cendre de tous les Limacons condense et échauffe par une vertu détersive qui lui est propre ; c'est pour cela q'1'on l’incorpore dans ces caustiques et qu’on l’emploie en topique pour les affections psoriques et le Lentigo (1). La cendre des écailles d'Huîtres, incorporée dans du miel, est bonne pour la luette et les amygdales. On s’en sert dans de l’eau pour les parotides, les tumeurs, les duretés des mamelles, les ulcères de la tête. Les femmes s’en servent pour effacer leurs rides. On en saupoudre les parties brülées ; c’est un bon dentifrice. Dans du vinaigre, elle guérit les démangeaisons et les éruptions pituiteuses. Pilée crue, la coquille guérit les scrofules et les engelures des pieds(2). La cendre du test des Murex et des Pourpres s’applique utilement avec du miel sur les ulcères de la tête; la poudre des coquillages à Pourpres, même non calcinés, fournit

avec l’eau un bon topique (3).

} Pline, Æist. nat; Ub XXE, 2.

Pline, Loc cit Nb -OCXIP xx, 5:

(1 (2 (3) Pline, Loc. cit., lib. XXXII, xx, 1.

Les opercules étaient également utilisés en pharmacopée : les opercules de Pourpre, d’après Galien, mélangés à du vinaigre, guérissent les gonflements de la rate; ils sont utiles aux femmes hystériques et à celles dont la menstruation est difficile ; dans les couches ils facilitent l'expulsion du placenta. Dioscoride préconise l'emploi du même opercule, bouilli avec de l’huile, pour arrêter la chute des cheveux ; en potion avec du vinaigre, il réprime les gonflements de la rate. Employé en fumigations, il excite les tissus relàchés de l'utérus.

Quelques Mollusques convenablement employés jouissent de vertus particulières. Les Moules, d’après Dioscoride, sont utiles pour les affections des yeux ; mélangées avec du miel, elles absorbent les humeurs des paupières, font disparaître les taies et autres troubles de la vue. D'accord avec Galien, il recommande l'emploi de la chair des Moules en application contre les morsures des chiens.

La Sèche, au temps d'Hippocrate, entrait dans les médicaments utérins (1). Quand une femme vient d’accoucher, et qu’elle est délivrée du placenta, pour lui faire évacuer les lochies, il convient delui donner « de l'ail bouilli ou grillé dans du vin et de l’huile avec de petits Poulpes et de petites Sèches grillées sur des charbons (2). » Si, chez une femme grosse, les règles viennent à se montrer, Hippocrate recommande de prendre « du crottin d’âne sec, de la terre rouge, de los de Sèche bien trituré, et d'appliquer le tout dans un chiffon sous forme de pessaire (3).»

Le Poulpe possède des propriétés encore plus particulières. Hippocrate donne la recette suivante pour faire concevoir une femme : « faire cuire des Poulpes au-dessus de la flamme, les donner à manger à demi cuits, aussi chauds que possible,

(1) Hippocrate, t. VIII, p. 102.

(2) Hippocrate, Loc. cit., p. 85.

(3) Hippocrate, Loc. cit., p. 450.

broyer du nitre d'Espagne, de la coriandre et du cumin, et faire des trochisques qui seront appliqués aux parties génitales(r). Chez les hommes, Galien recommande le remède suivant contre l'impuissance : « ayant prisun Buccin, éteignez-le dans la chair d’un veau châtré, et mettez-le dans la boisson (2).» Les Escargots, d'après Pline, sont souvent employés dans les maladies des femmes : « Les escargots (cochleæ), pris en aliment, accélèrent l'accouchement ; appliqués avec du safran, ils favorisent la conception; avec de l’amidon et de la gomme adragante, en topique, ils arrêtent les pertes. En aliment, ils sont bons pour les règles. Ils remédient aux déplacements de la matrice, avec un denier de moële de cerf et autant de cypérus (souchet) pour chaque escargot. Ils dissipent les gonflements de la matrice, tirés de leurs coquilles et écrasés avec de l'huile rosat. Pour tout cela, on choisit de préférence des Escargots d’Astypalée. Ceux d'Afrique s’emploient d’une autre façon : on en écrase deux avec une pincée de fenu grec, on ajoute quatre cuillerées de miel, et on applique cette préparation sur le ventre, d’abord frotté avec de l'huile d’Iris (3). » Il nous serait facile de multiplier nos citations dans cet ordre d'idées, en parcourant les écrits de quelques autres médecins ou vétérinaires plus ou moins fameux de l'antiquité. Mais nous croyons en avoir dit bien assez pour montrer le rôle médical queles Mollusques ont pu jouer jadis. Ajoutons que, petit à petit, ces recettes ont disparu devant le doute des médecins au sujet de leur parfaite efficacité; et que si, aujourd’hui, les Mollusques entrent encore dans quelques préparations pharmaceutiques, les propriétés qu’on leur accorde sont bien loin d’avoir un champ aussi vaste qu’autrefois.

(1) Hippocrate Loc ‘et. N°p- 1307 (2) Galien, Loc. cit. t. XIV, /p1487- (3) Pline, Hist. nat., lib. XXX, cap. xLur, 3.

MALACOLOGIE SYMBOLIQUE

Il nous reste, pour terminer cette étude sur la Malacologie dans l'antiquité, à dire quelques mots du symbolisme auquel les Mollusques, dans leurs différentes acceptions, ont pu donner naissance. Un être aussi singulièrement organisé, tantôt rampant tout nu sur le sol, tantôt réfugié dans sa coquille à l'abri des attaques de ses ennemis, tantôt encore plongé au sein des mers, sous les formes les plus variées et parfois les plus singulières, un tel être.'disons-nous, devait nécessairement prêter soit aux allusions, soit aux représentations figuratives, chez des peuples qui puisaient sans cesse dans la nature leurs images les plus belles et les plus vraies. Aussi allons-nous voir quelle singulière succession de rôles les Mollusques ont été appelés à jouer chez les Grecs comme chezles Latins.

Le modeste Escargot traînant avec lui sa demeure peut bien servir d'image dans de telles conditions : omnia mea mecum porto, disaient les Latins en parlant de lui, et déjà bien avant cette époque, Hésiode (1) appelait l’'Escargot oepséixos, portemaison. Anaxias, cité par Athénée (2), dit également: Tu es plus méfiant que les limaçons, qui portent avec eux leur maison, de crainte qu’on ne la leur vole. Cicéron prendce Mollusque comme

(1) Hésiode, Opera, vers. 569.

(2) Athénée, Deipnos., liv. IT, chap. 22.

exemple pédagogique et le définit d’une manière assez curieuse: Un médecin ordonne à son malade de prendre des Escargots; mais au lieu de faire usage de ce simple vocable, il se sert d’une longue périphrase renfermantdans sa définition tous les caractères de l'animal: T'erri genam, domi portam, herbi gradam, sanguine cassam, potiusquam hominum more, cochleam. « C’est comme si un médecin ordonnait à un malade de prendre l’animal enfant de la terre, portant sa maison sur son dos, errant sur le gazon, et privé de sang, au lieu de dire comme tout le monde : un Escargot. (1) »

Par la lenteur de sa démarche, l’Escargot devient, chez d’autres auteurs, l’image de la paresse ou du peu d’empressement; c’est ainsi que Plaute (2) fait dire à un de ses personnages :

Nunc vos quia mihi advocatos dixit, et testeis ducere, Podagrosti estis, ne vicistis cochleam tarditudinem.

« Mais parce que je vous prie de m’assister et de me servir de témoin, vous êtes goutteux et plus lent qu'un Limacçon (3). » Parfois la petitesse de la coquille montre combien peu elle est

susceptible de renfermer. Martial dit ainsi : |

Vix 1mplet cochleam peracta messis.

« La moisson battue ne remplissait pas une coquille ! (4) »

La Limace et les Limaciens ont été l’origine d’une expression peu connue, mais très-certainement des plus exactes et bien singulièrement figurative. Dans plusieurs de ses textes, Plaute fait usage du verbe /imare, limo ; voici qu’elle est évidemment l’origine de cette expression : Le Limax, quelle quesoit sa naissance, était bien connu du temps de Plaute ; cet auteur avait pu observer qu'avant de s’accoupler ces animaux se flairent, se

(1) Cicéron, De Divinatione, II, 64.

(2) Plaute, poète comique Latin, mort en 184 avant J.-C. (35) Plaute, Pœnulus, act. II, sc. 1, 20.

(4) Martial, Episgrammes, lib. XI, 18, Adversus lapsus.

palpent, et finissent par se prodiguer d’incessantes caresses ; dans ces préludes amoureux, la tête contre la tête, ils se lèchent mutuellement le mufle, le cou, l’orifice génital (1) ; de là l’expression Limare caput cum aliquo, agir vis-à-vis de quelqu'un à la facon des Limaces. Dans son Mercator, dans une scène entre Lysimaque et Pasicompsa, Plaute fait dire à ce dernier personnage: Certo, et internos conjuravimus, ego cum tllo, et tlle mecum, ego cum viro, et ille cum muliere; nisi cum illo aut 1lle mecum neuter stupri causa caput limaret (2).

« Assurément ; et nous nous sommes juré mutuellement, moi à lui, lui à moi, moi à mon amant, lui à sa maîtresse, que nos caresses ne seraient que pour lui, et les siennes que pour moi. » Dans le Pænulus, Agorastocles dit également :

Ut vide, sis, cum tlla nunguam limavi caput (3).

« Songe bien que je n’ai jamais attaché mes lèvres sur ses lèvres. » Nonius dit aussi: Veritas sum ut teauroris causa cum 1lla Timasis caput (4).

Partant de ce sens attribué au verbe, Plaute a fait un substantif qui présente une idée nouvelle, bien différente de celle qui lui était jusqu’alors attribuée. Il dit dans le Cristellaria :

Non quasi ut hæc sunt heic limaces livida Diabolares, schœniculæ, miracula Cum extrictis talis, cum crustatis crusculis (5).

« Non comme sont ici ces livides Limaces, « Filles à diobole, et femmes à grimaces,

(1) Moquin-Tandon, 1855, Histoire naturelle des Mollusques de France, PL p:2231Et Seqe

(2) Plaute, Mercator, act. III, sc. 1, vers. 40.

(3) Plaute, Pœnulus, act. I, sc. 11, vers. 70.

(4) Forcellini, in Totius latinitatis lexicon, donne également les indications suivantes : Adde fragm. ap. Non., 4, 274, et Cœcil. Tarpil., et Liv. in Tereo; id, ubi et limassis pro limaveris legitur.

(5) Varron, De Lingua latina, liv. VII, 64, commente ainsi ces lignes : Diobolares, a binis obolis; Schæniculæ, ab schœno, nugatorio unguento.

« Usant de vils parfums, dont les maigres talons « Et la cuisse écaillée… »

Voilà donc, chez les Latins, les Limaciens devenus un terme de comparaison des plus vils et des plus abjects ; vraiment pouvait-on s'attendre à un si triste honneur? de son côté, Suidas, par un étrange jeu de mots, faisant de ce même animal une comparaison qu’il nous semble bien difficile de traduire, dit ceci : xoyAlaç auropdrus Badllwvy moonvetro rs Tours adto céahéy &varriwv (1). Nonius dit aussi dans cet ordre d'idées : limaces viri. On remarquera, à ce propos, que si dans leurs écrits les Grecs sont en général plus recherchés, plus discrets, plus élégants, il faut en arriver aux basses époques pour trouver l'usage de pareilles expressions. Les Latins moins raffinés, moins pudiques, ne craignaient point, dans leur littérature, ces allusions scabreuses, symptômes certains d’une prompte et rapide décadence littéraire. Quoi qu’il en soit, les grammairiens ont paru fort embarrassés pour donner à ces termes de Plaute une explication convenable ou même satisfaisante. Forcellini, in T'otius latinitatis lexicon, explique ainsi... wfrumque autem vel a limactibus, qui lactucas et vicias erodunt, vel a limando duci potest. Il nous paraît infiniment plus simple et plus logique de nous en rapporter, comme nous le disions plus haut, aux mœurs des Limacidés dont l’idée première des caresses amoureuses et normales est devenue le symbole des caresses honteuses et vénales.

Dans ce même ordre d'idées, on a fait jouer à l’Escargot lui-même un bien singulier rôle. Sur « une pierre gravée dont l'empreinte a été envoyé à l’Académie des inscriptions et médailles au mois de fevrier 1708 » par le président de Lamoignon, deux sujets ithyphalliques sont finement gravés aux

(1) Suidas, s. v. sixloy ; ce ‘passage est extrait de Polybe, et on le trouve,

en effet, livre XII, ch. x, $ 2, cité comme spécimen des injures de Démochares à Démétrius de Phalère.

deux côtés de cette pierre (1) : d’une part, auprès d’un olivier sans doute, une femme est assise sur un tertre, au pied d’un édiculum élevé au dieu Priape ; son bras gauche, accoudé sur ‘la corniche du petit autel, soutient sa tête, tandis que ses regards semblent se diriger sur une branche qu'elle tient droite dans l’autre main. Sur l’autre face, nous voyons tout au centre un Escargot, un simple Limacçon en allure de marche, la tête à droite avec ses tentacules érigés, la coquille au milieu du tableau, la spire faisant face au spectateur ; tout autour et braqués sur lui, sept phallus alternant avec les lettres I,N, VAE A: ton lit envhaut le mot MESSAE Met ien/bas CLAVDI. Cette curieuse pierre est donc gravée en l'honneur de la célèbre Messaline, femme de l’empereur Claude; c’est son image sans doute que nous voyons ainsi pensive et rêveuse, devant l’édiculum ; c’est sa devise qui se retrouve sur l’autre face ; mais quel sens attacher au symbolisme d’un Escargot aussi singulièrement enguirlandé ?

Baudelot de Dairval croit y voir la représentation des plus illustres et des plus qualifiés galants de Messaline ; Mnester le pantomime serait, nous ne voyons pas trop pourquoi, représenté par l’Escargot ainsi placé au centre. « Le nombre des figures convient assez, du moins, avec celui des plus dis-

tingués personnages qu’on sacrifia depuis à la vengeance du Prince (Claude) pour ce sujet, ou plutôt à l’avidité de l’affranchi qui l’exécuta. C’est ce qu’on peut conjecturer d’un endroit de Sénèque, témoir oculaire de cette expédition tragique. Dans son ATOKOAOKYNTOSIS, dans sa Satyre sûr la mort de l’empereur Claude, lorsqu'il vient à la descente de ce Prince aux enfers : « Plusieurs, dit-il, vinrent au-devant

de lui... comme Caius Silius désigné consul, Junius qui

(1) Explication d’une pierre gravée dont l'empreinte a été envoyée à l’Académie des inscriptions et médailles, au mois de février 1708, 1 br. in-8, 14 p., sans date et sans nom d’auteur, (Par Baudelot de Derval.)

avait été Préteur, Sextus Traulus, M. Helvius Trogus, Cotta, Vectius Valens, Fabius Chevalier Romain, que Narcisse avait fait conduire au supplice. Hic erat C. Silius Cos. desig. Junius Prætorius, Sex. Traulus, M. Helvius Trogus, Cotta, Vectius Valens, Fabius Eques Rom., quos Narcissus duci jusserat : je crois qu’il manque là «ad supplicium », omission du copiste. En voilà sept déjà, et le huitième: Medius erat in hac cantantium turba Mnester Pantomimus, Mnester le Pantomime était au milieu de cette troupe. Ce nombre, comme on le voit, revient à celui des figures symboliques de la pierre. Il paraît ainsi qu’on y a voulu représenter, ou le sujet des triomphes favoris de Messaline, ou les causes publiques de sa mort (1). »

Pareille explication nous semble un peu trop hasardée; le nombre des phallus n’a rien à faire ici ; il y en a autant qu’il en faut pour alterner avec les lettres du mot INVICTA, et nous ne voyons pas pourquoi le comédien Mnester serait représenté par un Escargot! Connaissant l’excessif dévergondage de cette trop fameuse impératrice dont on a pu dire :

Et lassata viris, necdum satiata recessit,

ne serait-il pas plus simple d'admettre qu’elle dressait un autel à l’animal qui si souvent s’accouple et dont la durée des amours est aussi prolongée ? Peut-être même, connaissant par la tradition l’hermaphrodisme des Hélices, mais l’interprétant d’une facon absolument erronée, considéraitelle l'Escargot comme un être supérieur, devant le quel tous les phallus s’inclinent, puisqu'il est doué de immense privilège de pouvoir se suffire à lui-même, alors que Messaline, pour assouvir ses passions illicites, en est réduite à quêter les caresses d’un amant passager.

(HieLoceit.\p 0;

Dans un autre ouvrage (1), ce même Baudelot de Dairval a représenté une autre pierre ithyphallique, également gravée sur deux faces et qui a une grande analogie avec la pierre précédente. Sur un des côtés, on voit au centre un superbe Escargot placé sur un édiculum; tout autour on lit :

FELIX MES VENUSTO SIL VXO XXIV

Heureuse Messaline, Vénus tutrice, femme de Silus; le chiffre XXIV est placé juste au-dessous de lPédiculum, et rappelle sans doute la victoire que remporta Messaline sur une courtisane romaine, et dont parle Pline (2), victoire qui lui valut le nom d’ixvicta. Sur l’autre face, un individu, tenant à la main un long bâton de voyageur, porte sous lautre bras un énorme phallus ; tout autour, on lit:

DIN VPRIAP CONSER ,CSIEIV

Le dieu Priape conserve Cajus Silius. C’est une allusion au mariage de Messaline avec Cajus Silius, mariage qui eut lieu publiquement à Rome, durant une absence de l’empereur Claude, son légitime époux. L’Escargot joue donc ici encore un rôle analogue à celui de l’autre pierre.

Si des pierres gravées, nous passons aux médailles, nous trouverons en maintes occasions des figurations de Mollusques sur des pièces en métal, médailles commémoratives ou monnaies. On voit, en effet, assez fréquemment sur les as, les stips ou les sectums, représentant la monnaie Romaine, des figures d’une large coquille bivalve, d'un Pecten, à côtes peu nombreuses, mais assez saillantes, et dont les oreilles sont souvent oubliées. Parfois on les remplace par deux petits ronds indépendants de la coquille. Tantôt la valve du Pecten est en creux, tantôt au contraire elle forme saillie.

On voit également des coquilles, Cardiums ou Pectens,

(1) Baudelot de Dairval, Utilité des voyages, t. I, p. 391. (2) Pline, Hist. nat., liv. X, chap. Lxxxnn, 1.

dans les monnaies d’un certain nombre de villes maritimes; la coquille, alors, occupe tout le champ du flanc de la médaille; ce sont en général des monnaies d’un assez petit module; nous indiquerons les monnaies des villes de Cumæ et Picentia en Campanie, de Luceria en Apulie, de Buxentum et Tarentum en Calabre, d'Himera et Zancle en Sicile, de Pyrnos en Carre, etc.

Sur un bon nombre de médailles romaines, on voit figurer diverses sortes de petits Mollusques. Leur monographie serait intéressante à relever. Mais il ne convient pas de leur attribuer une valeur symbolique. Ce sont de simples marques distinctives, véritables. marques de fabrique connues des numismates sous le nom de différents monétaires; c’est surtout sur les médailles d’un petit module qu’on les observe; nous citerons notamment les familles suivantes : Papia, avec un Escargot, un Poulpe, un Pecten et une sorte de petit Pupa sénestre; Roscia, avec un Poulpe où un Nautile (1); Crepusia, avec un Gastéropode difficilement déterminable; Fabia, avec un Murex, sans doute par allusion à celui de la famille qui avait pour prénom Purpureo; Plætoria,avec un Polype, etc. Plus tard encore, nous voyons également différentes sortes de coquilles figurer sur les blasons. Ce sont alors des marques distinctives le plus souvent symboliques. Le Père Menestrier (2) nous apprend que l’on nomme vannef la valve d’un Cardium vu en-dessus, du côté de l’intérieur ; parlant de la manière d'être des coquilles, il dit qu’elles sont oreillées. Souvent le Mollusque en blason représente une allusion ; ainsi dans

(1) L'existence de ce Nautile sur une médaille est véritablement digne d’intérèt. C’est en quelque sorte une prise de date. Or, la médaille en question, représentant Lucius Roscius Fabulus, aurait été frappée de 66 à 69 avant J.-C.

(2) Le Père C.-F. Menestrier, La nouvelle méthode raisonnée du Blason Lyon, 1676, p. 34.

les armoiries des Eglises et des communautés religieuses dédiées à St-Jacques, on peut voir des coquilles de Pecten, le Pecter maximus (1) de la Méditerranée par allusion à la coquille du pélerin. Tantôt la coquille est seule, au centre du blason : Michel, écuyer, seigneur de Villars-en-Dombes, porte de sable à une coquille d'argent. Tantôt il y a plusieurs coquilles diversement disposées; les Bonnivard, anciens bourgeois de Chambéry, portaient d’or à une croix de sable chargée de cinq coquilles d'argent ; parfois aussi la coquille est mêlée à d’autres objets, comme dans les armoiries de Deschamps, écuyer de Curtille, que l’on blasonne d’azur à trois bourdons de pélerin d’or chargés de coquilles de gueules.

Chezles peuples chrétiens, l'Escargot est devenu le symbole de la résurrection. M.le Comte Auguste de Bastard a donné (2) la copie de vignettes des XIII° et XV°® siècles, où, à côté dela résurrection de Lazare, est figuré un Escargot sortant de sa coquille ; ce double sujet se voit également dans la collection d'anciens manuscrits liturgiques rassemblés par les ordres de Louis XIV sur un codex du XV®* siècle. En effet, chez les Helix, notamment l’Helix pomatia (3), si répandu dans tous nos pays, quand approche la mauvaise saison, l’animal s’enterre avec sa coquille après l'avoir fermée par un épiphragme operculaire solide, comparable au couvercle d’une tombe; et lorsque les beaux jours reviennent, l’animal brise lui-même la porte de son cercueil, pour renaître à la vie plus fort qu'auparavant.

On a souvent observé, dans les tombeaux des chrétiens et des martyrs de la Gaule ou de l'Italie, des Gastéropodes marins ou terrestres, entiers ou brisés, fixés à l’intérieur

(1) Ostrea maxima, Linné, 1776, Syst. nat., édit. XII, I, p. 173. (2) Aug. de Bastard, Bull. des comités hist. archéol., etc., 1850,

PE (3) Helix pomatia, Linné, 1758. Loc. cit., édit. X, I, p. 771.

même des cercueils ou loculi, dans lesquels le cadavre était déposé lorsqu'il n’était pas soumis à la crémation. D’après M. Martigny (1), placées dans de telles conditions, ces coquilles pouvaient être du nombre des objets que les premiers chrétiens fixaient dans la terre ou le mortier des loculi, comme signe de reconnaissance. C’est ainsi que l’on distingue différentes espèces de Mollusques dans les bas-reliefs d’un curieux sarcophage du Vatican (2),où sont également représentées diverses scènes de pêche.

Dans les sépultures anciennes de la Gaule, nous voyons des faits analogues. Des coquilles d'Escargots, Æelix pomatia et II. aspersa ont été trouvés dans les sarcophages. Dans la tombe de Saint-Eutrope,à Saintes, découverte en 1843, on a trouvé des coquilles, et M. Letrousse prouve que leur introduction n’a pu être l'effet du hasard (3). On en a rencontré dans une sépulture Mérovingienne du cimetière du Vicq, et M. l’abbé Cochet en a signalé (4) un grand nombre d'exemples dans ses fouilles, notamment près de Dieppe, à l’intérieur d’une tombe du temps de Charlemagne. Rappelons également qu’il était d'usage, chez les peuples païens, de manger ces mêmes Escargots sur la tombe des personnes chères; à Pompéi, on a trouvé de nombreux amas d’Escargots dans les cimetières romains.

C’est sans doute à ce même ordre d'idées qu’il convient de rattacher les curieux exemples de lampes sépulcrales en terre ou en métal affectant la forme d’une coquille; le plus souvent c'est un Gastéropode, un Helix, qui sert de point de départ au sujet; la coquille gracieusement enroulée complète

(1) Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, p. 206.

(2) Bottari, Tar. XLII.

(3) Letrousse, Recueil des pièces relatives à la reconnaissance du corps de Saint-Eutrope, p. 81.

(4) L'abbé Cochet, Normandie souterraine, passim.

le motif; le corps de l’animal forme la base ou le pied de la lampe, et c'est dans le mufle, disposé à cet effet, qu'est logée la mèche. On peut voir dans tous les ouvrages d’antiquité des exemples analogues.

Le symbolisme mystique ou religieux était donc, comme on vient de le voir, essentiellement basé sur l’observation des mœurs de nos Mollusques; en parcourant les récits des anciens auteurs, nous pourrions citer de nombreuses comparaisons souvent fort judicieuses, parfois même très-élégantes basées sur la manière d’être ou le 70dus vivendi de ces animaux. En nous occupant de la Malacologie grecque ou latine, nous avons eu bien souvent occasion d’en citer des exemples. Les mœurs parfois sisingulières de certainesespèces devaient nécessairement prêter à un pareil sujet; aussi avonsnous pu voir qu'en dehors même des véritables naturalistes comme Aristote, Théophraste ou Pline, poètes ou écrivains de l'antiquité, s'étaient emparés des Mollusques pour leur faire jouer un rôle figuratif ou symbolique dans leurs écrits. C’est ainsi que Plutarque (1), faisant allusion à la liqueur sécrétée par la Sèche, la compare aux dieux d'Homère lorsqu'ils enveloppent d’un nuage les heureux mortels qu'ils veulent dérober aux flèches de leurs ennemis. Telles sont encore les élégantes comparaisons de Pline, d'Elien, d'Oppien et de tant d’autres, faites à propos de la marche de l’Argonaute à la surface des ondes. On trouve dans Athénée de fréquentes citations de ce genre relevées dans les écrits des auteurs qui l’ont précédé.

Les coquilles ont souvent servi de symbole ou d’emblème à un grand nombre de divinités paiennes de l'antiquité; et aujourd’hui encore, lorsque l’on veut représenter ces dieux, on ne saurait les séparer de l’idée des Mollusques, qui semble

(1) Plutarque, lib. I, cap. 34.

devoir figurer dans leurs attributs. Les dieux marins, ou ceux qui ont quelques rapports avec les eaux, ont souvent des conques ou coquilles pour attributs. Combien de bassins ou de fontaines ont leurs vasques en forme de coquille! Ce n’est cependant point une règle absolue, car nous avons pu voir en maintes circonstances Neptune, Glaucus, Amphitrite, Protès, Portunus, Nérès ou les Néréides, les Nymphes, les Océanides et les Tritons eux-mêmes, sous les formes les plus variées, et sans coquilles pour attributs. Mais le plus souvent, l'artiste pour affirmer davantage l’origine de son dieu, sait associer avec la divinité quelques espèces malacologiques. Chez les peuples Indous, la conque ou Sankha est un Gastéropode marin, dextre ou sénestre, tenu en main par le dieu ou la déesse. Chez les peuples Latins, le dieu tient souvent aussi la coquille, et parfois il la porte à sa bouche pour s’en servir comme d’une trompe (buccina).

Un Triton d’un côté, de l’autre une Sirène

Ont chacun une conque en leurs mains de rocher (LAFONTAINE).

Parfois le dieu lui-même semble sortir de la conque, et l'extrémité de son corps est faite avec le coquillage. Souvent aussi, des valves entr'ouvertes d’un grand Lamellibranche, s'élève une déesse antique aux formes riches et élégantes.

C’est sur une pareille conque que Zéphir déposa Vénus, à sa naissance, pour la conduire à l’île de Chypre, où les Heures devaient se charger de son éducation. Souvent Vénus est représentée couchée ou assise sur sa conque attelée de deux Cygnes ou de deux Colombes.

C’est la barque d'Hermès, ou la conque d'Isis, Que pousse une brise légère (Vicror Huo).

Et en effet, sous ce même nom de Conque, nos poètes modernes ont tour à tour confondu Gastéropodes et Acéphales. Vénus à sa naissance, Vénus sortant de l’onde est bien sou-

vent représentée avec une coquille de Pecten ou de Cardium qui semble lui servir de demeure; delà le nom parfois donné à ces coquilles de conque de Vénus. Ce n’était cependant point là le Concha veneris des anciens. Etnous pouvons affirmer que, sous ce nom, 1l faut entendre non point quelques grandes coquilles bivalves, comme on le croit généralement, mais bien les formes toutes particulières appartenant à notre genre Cypræa (1), ainsi que nous allons l’expliquer.

Lorque nous essayons de rétablir la classification des Mollusques de Pline, en y introduisant tous les genres actuels de la Malacologie connus à cette époque, marine ou terrestre, nous arrivons assez facilement à classer toutes les espèces en les groupant d’après leurs formes affines. Un seul genre, ou plutôt une seule famille semble ne pas trouver place parmi les coquilles dont l’auteur a donné le nom et décrit sommairement les formes. C’est précisément le groupe des Cypræidæ, dont les caractères tout particuliers les distinguent si facilement des autres Mollusques. Or, comme il n’est pas dit que le Concha veneris soit plutôt un Gastéropode qu'un Lamellibranche, nous avons cru lui rapporter les Cypræa, puisqu’en définitive il fallait bien ranger quelque part ces coquilles bien connues du temps de Pline.

Une autre considération milite également en faveur de cet argument. De même que certains fruits, comme la pêche, la prune, l’abricot sont plus particulièrement symboliques dans le culte du dieu de Lampsaque, parce qu’ils rappellent plus ou moins les parties sexuelles, de même aussi les coquilles du genre Cypræa, par l’analogie frappante que présente leur ouverture avec les organes génitaux de la femme, les ont fait considérer, dans l’antiquité, comme le symbolisme de la puissance génératrice de la nature. C’était donc bien le Co-

(1) Cypræa, Linné, 1740 Syst. nat., édit. II. — Edit. X, p. 718.

cha venerts (1); et nous savons, en effet, que dans les fêtes priapiques on les portait en triomphe, concurremment avec les Phallus. Plus souvent encore, avec ces petites coquilles on faisait des colliers ou des amulettes, à la façon de ces bulles Romaines ou de ces lunules Grecques que Varron nommait es furpiculas, et que l’on pendait au cou des enfants : pueris turpicula res in collo quædam suspenditur.

On remarquera que plusieurs noms donnés par les anciens aux Mollusques se confondent avec des noms de divinités payennes. Plaute, en parlant de Vénus, emploie simplement le mot Concha, avec une allusion qui peut prêter à un sens double. Il fait dire à l’un de ses personnages, s'adressant à Vénus : « Vous êtes, dit-on, sortie de la mer dans une coquille ; ne recevez pas avec dédain l’offrande d’un couple de conques. »

Teex Concha gnatam esse autumant ; cave tu harum Conchas spernas (2).

Les Nérites, vearns, des Grecs et des Latins devaient leurs noms à la légende. Elien nous raconte (3) qu'il existe une coquille marine, remarquable par sa grandeur et sa beauté, qui prend naissance dans les parties où la mer est bien pure et tranquille, sur les rochers légèrement émergés, et que l’on nomme Nérite; à ce propos, il rapporte les deux légendes suivantes :

« De Nérée, dieu marin, la fille Doris océanienne, enfanta cinquante filles, dont Homère a aussi parlé dans ses Mégariques. Ensuite naquit un fils; suivant les traditions des pécheurs, on l’appela Nérite; il était le plus beau des dieux et

(1) Richard Pagne Knight, Le Culte de Priape et ses rapports avec la théologie mystique des anciens, p. 14.

(2) Plaute, Rudens, act. III, sc. im.

(3) Elien, lib. XIII, cap. xxvin, Nerites.

des hommes. Vénus en devint amoureuse et se plut alors à errer sur la mer. Quand vint le temps fixé par les destins où Vénus dut prendre rang parmi les divinités célestes, elle voulut emmener avec elle son cher Nérite. Celui-ci refusa, ne pouvant se décider à quitter ses parents et ses sœurs. Il refusa même, si je me souviens bien, le présent, que lui avait fait Vénus, d'ailes pour voler dans les airs. La fille de Jupiter, courroucée, le changea en cette coquille qui porte actuellement son nom, et choisit pour compagnon et messager de ses volontés le jeune et beau Cupidon, qu’elle gratifia des ailes auparavant données à l'ingrat Nérite. »

Suivant l’autre légende, « Neptune aurait aimé Nérite, et aurait été payé de retour; de là serait venu le nom célèbre d’Anteros pour exprimer l'amour mutuel des hommes. Neptune l’emmenait toujours avec lui et le mettait derrière son char. On dit que le soleil, courroucé de la rapidité de la course du jeune Nérite, le changea en coquille. L’histoire ne dit pas quel fut le motif de cette fureur du soleil ; il est probable cependant que ce fut par jalousie de la beauté de Nérite. »

De même que nous avons vu chez les Indous le dieu Vishnou et ses différentes incarnations porter la conque marine parmi ses attributs, de même voyons-nous aussi, dans la mythologie grecque, le dieu marin Triton faire également usage d’une trompe en coquillage. Fils de Neptune et d'Amphitrite, ce dieu, moitié homme et moitié poisson, figure bien souvent dans les monuments antiques, et son principal attribut est une conque dont le son est assez éclatant pour être entendu aux extrémités de la terre. Il vole sur les mers dans son char attelé de chevaux bleuâtres et armés de pinces d’écrevisses, soufflant dans sa coquille pour apaiser les flots :

LPS … Cava buccina sumitur tlli Tortilis, in latum quæ turbine crescit ab imo; Buccina, quæ medio concepit ut æra ponto, Litora voce replet sub utroque jacentia Phæbo (1).

« Soudain Triton saisit sa trompe creuse et contournée. qui va toujours s'élargissant par d’obliques détours; cette trompe, qui lorsqu'il sonne du milieu de l'océan, fait retentir de sa voix les rivages où le soleil se lève et se couche. »

Par extension, la conque est devenue l’attribut d’un grand nombre de divinités marines. C’est la trompe de Misène dont Virgile a dit :

Sed tum, forte cava dum personat æquora concha (2).

Les Grecs ont fait usage du Gastéropode dès la plus haute antiquité, nous en avons la preuve dans ce passage d’Archestrate, du quatrième siècle avant notre ère, reproduit par Athénée (3), où l’auteur se livre à une sorte de jeu de mots, appelant les foudres de Jupiter sur«les Buccins (xfouxas),tous enfants de la mer, et ceux des places publiques », par allusion aux sonneurs de trompe qui devaient jouer avec cette conque dans les villes de la Grèce. C’est le Buccina des Latins, le Burxévn ou le K#ouë des Grecs ; et à ce propos, nous rappellerons que l’on a fait de fréquentes confusions au sujet de la nature de cet instrument. Chez les peuples pasteurs, l’un des premiers instruments de musique, capables de rendre des sons, fut évidemment la corne prise sur la tête de leurs bestiaux. Mais chez les nations vivant sur les rivages méditerranéens, ce fut au contraire la coquille d’un Gastéropode de grande taille dont la pointe était brisée. Le Gastéropode

(1) Ovide, Meétamorphoses, I, vers. 336.

(2) Virgile, Enéide, VI, vers. 171.

(3) Athénée, Deipnos., liv. III, chap. xiu.

le plus en usage encore aujourd’hui comme trompe est le Tritonium nodiferum (1); tel fut le véritable buccina à son origine. Mais on a donné également ce même nom à tout instrument musical, trompe au trompette de métal ou de terre, d’un galbe enroulé et turritellé, analogue au port ou à l'allure d’une coquille, par opposition au {uba qui était droit. Les inscriptions recueillies par Bartholoni (2) semblent en effet démontrer que le buccina était bien distinct de la corne ou du cor, appelé quelquefois coruu; et si dans le principe, on fit usage de coquilles, plus tard on sut imiter de pareils instruments avec le métal : quæ in semetipsum æreo circulo Jflectitur, dit Végèce (3). C’est du nom de buccina qu'est venue l'expression de buccinator donné aux joueurs de buccina, de même que les Grecs disaient Boxénsris où Boxavnris. Encore aujourd’hui, dans nombre de pays les pasteurs font usage de la conque.

Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,

Leur chanterait cet air si doux à ses compagnes. (A. CHÉNIER)

Il existait dans l'antiquité un autre instrument de musique fait avec des coquilles. On lit dans Athénée (4): « Les enfants portent des Tortues à la bouche et en jouent comme d’une flûte, et s’en amusent ; ce que font aussi nos enfants volages avec ce que l’on appelle T'elline. » C’est ceque dit également Sopatre, auteur de pièces bouffonnes, dans celle qu’il a intitulée Æubulothéombrote : « Mais arrête, car le son mélodieux d’une Telline me frappe subitement les oreilles. » Cette citation n’a rien d’invraisemblable ; nous n'avons pas essayé à la vérité, de reproduire cet instrument ; mais il est certain que les valves d’une coquille convenablement disposées pré-

(1) Triton nodiferum, Lamarck, 1818. Anim. sans vert., VII, p. 179. (2) Bartholoni, De tibiis, p. 235.

BPVebsece Mil, IT15:

(4) Athénée, Deispnos., livre III, chap. 1x.

sentent la plus grande analogie avec cet instrument en bois, formé de deux petits disques évidés et taillés d’une petite ouverture perpendiculairement au plan de séparation des valves, et que l’on vend sous le nom de cor.

Dans l’art des constructions, l’idée première de la forme particulière des Gastéropodes a été bien des fois mise en application ; c’est dans la spire de ces Mollusques que se trouve la notion de la vis. Aussi voyons nous le nom de cocAlea donné par les Latins à des appareils bien différents, mais dont le principe rappelle la disposition spirale de la coquille des Gastéropodes. Et qui sait si Archimède, en inventant sa fameuse vis, n’a pas puisé lui-même son ingénieuse inspiration à pareille source! Cochlea représentait, au temps de Palladius, la vis du pressoir ; on lit en effet dans cet auteur : Deinde ubi uvarum corpus vis contusionis exolverit, cochleæ supposita sporta comprimitur. « Ensuite, lorsque tous les grains seront amollis par les coups, on soumettra le panier à l’action du pressoir.(1) » Vitruve dit également : Zpsum autem torcular, si non cochleis torquetur sed vectibus et prelo premitur, ne minus longum pedes quadragenta constituatur. « Si le pressoir n'est point à vis, mais à arbre, il faut qu’il ait au moins quarante pieds de long(2)». Et déjà on avait pu voir dans Piine ce mot de cochlea employé dans le même sens et donnant en quelque sorte une date à l'emploi primitif de cette expression : « Intra centum annos inventa Græcanica, mali rugis per cochleas bullantibus..…. » Mais depuis un siècle on a inventé les pressoirs à la Grecque, dans lesquels une vis agit par des spires en forme d’ampoule (3).

Dans le même ordre d'idées, cochlea représente également

(1) Palladius, De re rustica,liv. XII, chap. xix.

(2) Vitruve, lib. VI, chap. vi, de rusticorum ædificorum, raliomibus.

(3) Pline, ÆHist. nat., lib. XVAIT "cap. Lxxrv, 6.

la vis d'Archimède, servant à élever l’eau, l’escargot d’eau, schneckenkunft des Allemands. Vitruve dit ce qui suit : Est etiam cochleæ ratio quæ magnam vim haurit aquæ sed non tam alte tollit, quam rota (1). Il existe une sorte de vis (ou de coquille) qui puise beaucoup d’eau, mais qui ne l’élève pas si haut que la roue. C’est cette même machine que Strabon cite comme employée en Égypte pour servir à l'irrigation (2). Enfin, ce mot de cochlea représente également la porte de forme particulière employée dans les volières ou dans les loges des taureaux, là, en un mot où la sortie doit être faite assez rapidement pour protéger celui qui sort de la cage et empêcher les êtres que l’on y renferme d’en sortir. « Osfium habere humile et angustum, et potissimum ejus generis, quod cochleam appellant, ut solet esse in cavea, in qua tauri pugnare solent. » La porte dela volière doit être basse, étroite, et avoir la forme de ce qu’on appelle cochlea dans les amphithéâtres destinés aux combats de taureaux (3).

La coquille d'Huître, au dire de certains auteurs, aurait joué dans l'antiquité un rôle politique important. Une loi d'Athènes était ainsi conçue : « Il ne sera pas porté de loi contre un citoyen en particulier, sans que cette même loi soit faite contre tous les citoyens Athéniens, à moins que cela ne paraisse convenable à six mille citoyens votant tous secrètement. » Tel est le texte fondamental de la loi d’ostracisme, borparcoceatv, du mot éorearev, voulant dire donner sa voix dans le jugement de l’ostracisme. Or, on a supposé que ce vote se faisait au moyen d’écailles d’Huîtres sur lesquelles le nom du citoyen à bannir était écrit. Etait-ce bien en réalité des coquilles d'Huîtres qui pouvaient servir de bulletin de vote. On

(1) Vitruve, X, vi, De cochlea quæ magnam copiam extollit aquæ, sed non tam alte.

(2) Strabon, lib. XIII, cap. xxx, p. 561, édit. Siebenk.

(3) Varron, De agricultura, lib. III. cap. v.

admet aujourd’hui que ce mot ësspxev s'applique tout aussi bien à des débris d’argiles, à des sortes de tessons qu’à des valves d'Huîtres. Nous comprenons en effet qu’il est plus aisé de graver avec le stylet un nom sur une plaquette d'argile que sur la nacre de l’intérieur d’une coquille ; b519x4x pris dans ce sens s’appliquerait ensuite aux coquilles d'Huîtres dont les débris, comme ceux des tessons d'argile, finissent à la longue par constituer de véritables amas. On sait qu'à Syracuse, le vote du bannissement s'appelle pétalisme, de xérxiov. parce que les citoyens écrivaient leur vote sur une feuille d’olivier. L'usage d’écrire sur des tessons d'argile était du reste fort répandu dans l’antiquité. On en a la preuve dans les centaines de quittances délivrées par certains bureaux de douane, quittances qui sont parvenues jusqu’à nous et qui sont écrites sur des débris d'argile de vases ou de poteries (1). Si réellement les valves des Huîtres ont servi de bulletin de vote, c’est donc plutôt accidentellement que par suite d’un usage constant et général.

Nous pourrions citer encore, parmi les utilisations faites des Mollusques dans l'antiquité, les images et les figurations copiées sur de semblables modèles ; pareille énumération nous entrainerait bien loin. Zx quibus magna ludentis naturæ varielas, a dit Pline en parlant des coquilles, « la nature s’est fait un jeu de les varier de mille manières, » l’homme le plus inventif n’a de même pu suffire à les imiter toutes. Les peintres et les sculpteurs n’ont point su épuiser les variétés de ces élégantes formes dans leurs reproductions décoratives ; tous les artistes se sont efforcés de représenter quelques-unes de ces figures les plus gracieuses et les plus élégantes. L'art des potiers a su trouver dans nos Mollusques de singuliers exemples ; c'est ainsi que M. Guimet possède dans sa collec-

(1) Philochomis, Fragm., 70, 6.

tion une faïence chinoise fort ancienne représentant la Limace ; l’art culinaire lui-même y prenait ses modèles, puisque l'on a retrouvé en Italie des sortes de moules à gâteaux affectant la forme des Pectens. Mais ce sont de simples imitations sans aucun symbolisme.

Telle a été, dans l'antiquité, l’histoire de la Malacologie, et par les citations que nous avons pu faire, par les rapprochements que nous avons cherché à établir, on a dû voir combien de lacunes restaient encore à combler pour épuiser pareil sujet. C’est qu’en effet, bien peu de peuples anciens nous ont transmis des documents scientifiques susceptibles de nous édifier. Si l’histoire générale des peuples, dans quelques-uns de ses principaux détails, a pu nous être transcrite d’après la tradition, un sujet comme celui qui nous occupe devait, il faut bien l’avouer, jouer un rôle des plus minimes, dans les annales politiques ou religieuses, dans la vie publique ou privée, dans l’ensemble même des us et des coutumes des peuples d'autrefois.

Chez toutes les nations, les premiers auteurs ont eu bien autre chose à écrire qu’à tracer des traités philosophiques ou pédagogiques sur l'Histoire naturelle. Il a fallu des circonstances véritablement exceptionnelles, pour qu’à une époque donnée, à Athènes, comme à Rome, l'esprit humain prenne tout à coup un puissant mais trop passager essor, pour donner naissance à cette illustre pléiade de poètes, de philosophes, d’historiens, de savants de toutes sortes susceptibles de traiter tour à tour de ommt re scibili et quibusdam alits. Là, seulement, les sources où nous avons pu puiser étaient plus abondantes que partout ailleurs !

Peut-être la découverte de quelques manuscrits inconnus, chez d’autres nations, ferait-elle connaître des faits nouveaux ; mais, s’ils viennent encore grossir le bagage légendaire ou

mythologique de la Malacologie, nous ne pensons pas qu’il l’enrichisse beaucoup de faits véritablement scientifiques. Il a donc fallu nous contenter du peu que nous savions. Et nous nous estimerons heureux d’avoir pu, dans ce travail, ajouter à l’histoire générale des sciences naturelles quelques pages sinon absolument nouvelles, du moins groupées en un seul

faisceau.

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