Histoire des naufrages
A l'homme, roi de la création, souverain de l'univers, quels splendides tableaux n'offre pas la (erre ?
Jours radieux, ruisselants de lumière et dévie ;
Silences solennels des nuits étoilées ;
Saisons toujours variées dans leurs transformations ;
Plaines verdoyantes où s'agite tout un monde de rustiques travailleurs ;
Vallées romantiques au sein desquelles dort quelque lac aux ondes bleuâtres ;
Montagnes rocheuses d'où jaillissent, et pleuvent en dentelles, des cascades écumantes ;
Horizons vaporeux où s'estompent les silhouettes de tours antiques, de clochers élancés, de villas champêtres, de gracieux monticules couronnés de castels;
Forêts vierges, ombreuses et profondes, aux dômes luxuriants, peuplées de mille sortes d'oiseaux, qui chantent, sur tous les tons, leurs mélopées d'amour;
Déserts infinis où souffle le simoun, rugit le lion, rauque le tigre, barète l'éléphant, brame le cerf, autre concert grandiose qui donne le frisson ;
Saharas mystérieux où les lueurs crépusculaires luttent de poésie avec les feux du jour et les embrasements du
soleil;
Curieuses savanes dont les paysages pittoresques, tantôt sont voilés par des brumes qui en dissimulent les limites, tantôt, enveloppés d'une clarté douteuse qui s'infiltre peu à peu dans les gorges des pitons et des mornes, étages en amphithéâtre, se teignent graduellement des reflets de l'aurore;
Enfin blanches fourrures de neiges et de frimas, pics et glaciers alpestres, fleuves et rivières, torrents et cataractes, volcans et solfatares, steppes et oasis, ruines même, ruines éparses au revers des collines, ou dans le creux des vallons, ou sur la cime des monts, et rendues plus imposantes dans l'aspect grandiose de leur désolation par le clair-obscur que répandent sur elles les rayons mélancoliques de l'astre des nuits;
Tel est le spectacle sublime que nous présente l'œuvre de Dieu que nous foulons aux pieds. . .
Mais à l'homme, roi de la création, souverain de l'univers, quels tableaux plus merveilleux encore n'offre pas la mer livrée aux peuples pour en faire le lien qui les unit et qu'ils peuvent franchir à l'aide de fragiles embarcations?
Est-il rien de plus grand que le spectacle de cette vaste nappe d'eau que l'on nomme Océan et qui couvre la majeure partie de notre globe ? Quand le soleil monte à l'horizon et reflète son bouclier d'or sur le miroir élincelant de ses on. les. comme ses feux se trouvent répétés par les mille facéties de s, s lames mollement agitées par la brise du matin et parles petites vagues dont il dore la crête et argenté les aigrettes blancb Combien sont magiques les beautés du soir, sur mer, quand
les dernières lueurs du jour l'embrasent comme une fournaise
s;ms limites et changenl ses vagues eu nappes (le flammes éblouissantes, qui brûlent le regard comme un incendie, mais peu à peu s'amoindrissent, perdenl de leur éclat, s'éteigneni
et s'effacent, et qu'ensuite on voit se lever, une à une, scintiller, briller et se répéter dans l'onde amortie, polie comme l'acier, les belles constellations des cieux !
Alors commence l'étrange phénomène de la phosphorescence des (lots. La cime des vagues s'illumine petit à petit d'une vive clarté, légèrement bleuâtre, qui disparaît après l'affaissement et le brisement de la lame. Ces lumières surgissent sur tous les points de l'Océan, s'étendent en longs rouleaux mobiles, jouent follement à la surface de la plaine liquide et s'éteignent pour se rallumer presque aussitôt. Toutes les franges des lames deviennent brillantes ainsi que des diamants : chaque flot en se lutinant pétille comme un feu d'artifice et lance de furtifs éclairs. Quelquefois c'est une immense nappe d'eau qui se déploie toute constellée de mille jets de topazes ou d'opales; quelquefois aussi c'est un serpent fluet qui se tord en ondulant, s'allonge, bondit et se perd dans la pénombre, il suffit du moindre canot pour provoquer tout autour de lui une illumination subite et laisser dans son sillage une longue traînée lumineuse. Une poignée de sable, que Ion jette dans l'eau fait jaillir des étincelles de toutes les vagues que l'on frappe, et si l'on remue les galets de la grève, tous les cailloux rutilent comme des paillettes d'argent. Que l'on se baigne, les gouttes d'eau qui couvrent le corps à sa sortie de l'eau deviennent autant de perles. Sous le passage et la pression d'un navire, les bouillonnements de la mer semblent l'œil lumineux de quelque cétacé colossal que la curiosité convie à la promenade sur la surface des eaux.
Mais en même temps que l'Océan est admirable dans le calme, combien il est terrible aux heures de ses tempêtes !
Le vent se prend- il à souffler ? Aussitôt les vagues se dressent fîères et écumantes : elles déferlent avec colère sur le rivage ; elles creusent des dunes et des falaises ; elles battent les récifs et les écueils de coups secs et mats, et semblent s'irriter peu à peu, s'exciter à la fureur et s'animer pour donner le
signal de la tempête. On dirait que Dieu les châtie sous le Beau dont il arme son bras redoutable, qu'il couvre la mer de son souffle irrité, et qu'elle regimbe contre l'aiguillon qui la presse. En effet, l'Océan rugit alors comme un tigre que blesse le chasseur : il se dresse ainsi que les Titans, lorsqu'ils voulurent escalader le ciel. Des vallées se creusent, des gouffres se forment, d'immenses profondeurs s'entr'ouvrent, des montagnes s'élancent vers le ciel, de gigantesques trombes prennent leur essor et poursuivent l'éclair qui jaillit de la nue, comme pour l'éteindre et ensevelir le tonnerre et ses feux dans leurs flancs humides. Sous la violente étreinte de l'ouragan déchaîné, plein de rage, l'élément perfide pleure et gémit : ses soupirs et ses plaintes se mêlent aux foudres qui tonnent... Mais à la voix du maître qui commande, bientôt il se couche, ainsi qu'un esclave dompté. Celui qui tout à l'heure a livré la tempête, les rafales et les vents à leur amour de destruction, de la même main tempère la furie qui les inspire. Qu'il parle, et soudain la mer reprend le calme et la placidité : elle étouffe ses cris, elle essuie son écume, et sous le souffle de tièdes zéphyrs, polie comme le fer d'une armure, elle réfléchit tout après dans ses eaux ou l'orbe de feu du soleil et ses rayons empourprés, ou le disque de la lune et les diamants de l'éther.
Dieu est grand sur terre, mais il est terrible sur les profondeurs des abîmes de l'Océan.
Quel'homme dut être lier et noble dans son attitude, lorsque, api es avoir creusé une pirogue dans un tronc d'arbre, ou composé un radeau de quelques planches fragiles, il navigua sur les eaux, dompta les fleuves et fit la conquête des mers î II y avait loin encore de celle pirogue et de ce radeau misérable, aux canots, aux nacelles, aux barques, aux galères, aux trirèm< aux felouques, aux goélettes, aux bricks, auxnavires de toul formes et de toutes grandeurs qui sillonnèrent les vagw cl aux paquebots <jui maintenant parcourent la mer tn huit
sens avec la rapidité de l'aigle qui fend les airs. Mais déjà l'homme comprit son génie et devina sa puissance et sa force...
L'histoire raconte que la flotte d'Alexandre le Grand fut la première à s'apercevoir du curieux phénomène du flux et du reflux. Ses bâtiments étant arrivés sur une côte de l'océan Indien favorable au débarquement, Néarque ordonna délaisser tomber l'ancre, et permit aux équipages de descendre à terre. La mer était haute lorsqu'il donna cette permission. Bientôt les galères, petites et grandes, amarrées tout près du rivage, commencèrent à toucher le fond, et les eaux en s'écoulant ne tardèrent pas à les laisser à sec, couchées sur les galets. La terreur des marins grecs, habitués seulement à la Méditerranée, qui n'a pas de marées, fut inexprimable. Ils invoquèrent leurs dieux et offrirent des sacrifices à Neptune, le dieu de l'Océan. Celui-ci ne fut pas insensible à leur plainte : il leur envoya le flux, au moyen duquel ils abandonnèrent, à force de rames, un lieu si rempli de prodiges...
Les anciens reconnurent, plus tard, que le soleil et la lune étaient la cause du flux et du reflux. Pline dit : Causa in solo lunâque. Parmi les modernes, Descartes fut le premier qui entreprit d'en donner une explication détaillée dans sa théorie des tourbillons, laquelle, bien que ingénieuse, est directement contraire au phénomène. Newton vint ensuite, et démontra que les corps célestes exercent les uns sur les autres une pression mutuelle dont la cause est inconnue. Cette attraction ou gravitation, comme il l'appelle, fait que le soleil et la lune attirent ou pressent la terre et toutes ses parties. D'après cela, on comprend que la lune, étant au-dessus d'une portion de la mer, doit nécessairement en faire mouvoir les eaux, tandis que le côté opposé doit reprendre le calme. Par là même aussi, l'action de ces deux corps sur la mer est d'autant moindre que la mer a moins d'étendue : d'où il arrive que, dans la Méditerranée et la mer Caspienne, l'élévation des eaux est presque in-
sensible. Les plus hautes marées connues sont dans la principale des îles Orcades, où les rochers, coupés à pic de deux cents pieds au-dessus de la mer, sont quelquefois entièrement cou ver I s à marée haute.
L'un des côtés les plus curieux de l'immense lac des mers est qu'il a des habitants dans ses vallées, ses montagnes, ses prairies sous-marines, et ses profondeurs mystérieuses, habitants dont une bien petite partie est à peine soupçonnée. C'est dans ces abîmes impénétrables que vivent les animaux les plus monstrueux de la création. Le plus puissant de tous est la baleine, le Léviathan des mers, que les Grecs d'Alexandrie prirent pour les dieux de l'Océan. Il est à croire que les innombrables merveilles répandues sous les eaux, malgré les recherches des savants et les cloches à plongeurs, resteront à jamais cachées sous le voile épais qui les couvre.
Est-il au monde une créature, quelque vulgaire qu'elle soit, qui ne se trouve insensiblement en extase en face d'un océan, et qui n'élève son âme vers Dieu pour l'adorer? Le bruit seul de la lame qui déferle rappelle à l'esprit la sublime expression de l'Écriture : Magnas elationes maris. Ouellc harmonie dans le ressac, et quelle douce voix murmurante dans le remous de la grève! Il n'est pas jusqu'à l'air, chargé de fortes senteurs de goudron, qui n'ait sa poésie. Quelque chose vous dit que, là, se trouvent les rois des mers, attendant l'heure d'affronter ses périls. Votre àme grandit à leur approche : vous les regardez comme on regarde des héros. En effet, une cité maritime, qu'elle soit pittoresque ou froide à l'œil, parle à l'imagination en lui révélant l'héroïsme du navigateur. Au-dessus des immenses horizons do la vaste nappe d'eau que font miroiter de limpides rayons, voguenl dans I espace desnuages majestueux, produits par les aigrettes de fumée s échappant des bateaux à vapeur qui chauffent dans le port. De nombreux navires découpent en gris el en brun leurs élégants profils, el les ombres noires des mâts s'étendent au
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loin, comme des cimes de forêts fantastiques. Sur queiquesuns, les voiles s'arrondissent en ailes, gonflées par la brise, et annoncent le départ : sur quelques autres, les vergues s'étendent comme des bras fatigués qui demandent le repos ; sur tous, les matelots grimpent aux hunes, et, dans l'enchevêtrement des cordages qui s'entrelacent, ressemblent à des frelons qui se démènent dans de vastes toiles d'araignées. Vienne le coucher du soleil, les coques des navires et toutes les parties qui les surmontent, mâts, cordages, hunes, et jusqu'aux moindres agrès, se dessinent en noir et forment les plus capricieuses arabesques sur la brillante poussière d'or de l'occident.
Aussi à la vue de ces immenses machines qui se meuvent sous le souffle du vent et la pression de la vapeur, sur un signe, sur un mot du chef, comme le clavier sous les doigts de l'artiste, on s'extasie devant l'homme de mer qui, sans sourciller, va courir sus aux périls de l'océan, braver ses voies douteuses, ses nuitsterribles, les tempêtes de sesdivers climats, les incendies qui peuvent dévorer sa citadelle flottante, les courants qui l'échouent, le calme qui la pétrifie et les écueils qui la brisent. Car combien de navires deviennent un cercueil qui engloutit sa proie dans ce vaste et profond cimetière que l'on appelle la mer !
Ce sont ces cruels désastres, dont la mer fut le théâtre à toutes les époques , que nous allons essayer de peindre dans cet ouvrage. Mais avant d'en raconter les intéressantes péripéties, car le malheur de l'homme trouve toujours un écho dans l'âme de ses semblables, je dois dire quelques mots du caractère des navigateurs, de l'homme de mer, qui, désertant sa famille et son foyer, s'aventure sur un frêle esquif pour aller courir les hasards d'un long et pénible voyage, pendant que les travaux les plus durs, les privations les plus pénibles, les dangers et la mort..., marchent avec lui.
D'abord je ne conçois rien de plus grandiose qu'un vaisseau armé de ses cent canons, monté de mille guerriers et s'isolant
du monde entier pour naviguer sur les eaux pendant des jours, des mois, des années. Quelles vastes connaissances n'exige pas la construction de ces navires à qui l'homme va confier sa vie ! Presque toutes les sciences trouvent leur application dans l'architecture navale.
Malgré la sévérité des règles, quelle variété dans les formes ! Chaque marine a son genre à elle, ses allures et ses dessins favoris, assez distincts des autres pour que le marin exercé reconnaisse toujours à un certain je ne sais quoi, le navire inconnu qui passe à côté du sien. Il faudrait un volume pour détailler toutes les espèces de bâtiments connus : gabarres, péniches, cutters, goélettes, sloops, avisos, frégates, bricks, schooners, steamers, paquebots, etc., etc.
Le caractère du vrai marin? Le voici : il travaille toujours et en tout temps. Tour à tour voilier, calfat, gabier, artilleur, il exerce toutes les industries du bord. Familiarisé avec les plus grands dangers, il n'en voit aucun dont il n'espère sortir par son sang-froid et son habileté. Content de peu, il supporte les privations avec indifférence, et montre constamment un génie inventif qui rend son concours utile, même dans les choses les plus étrangères à sa partie. A ces qualités , l'homme des classes en joint d'autres qui le rendent extrêmement intéressant ; il aime ses égaux, s'attache à ses chefs, oublie les mauvais traitements, pardonne les injures, invoque Dieu et la Vierge aux heures du danger, prie souvent pour les siens, et fait de son navire une patrie qu'il aime à l'égal d'une mère. Rien de plus gai que le matelot : il a toujours un mot joyeux, une réponse joviale. Dieu se révèle à lui dans ses œuvres sublimes qu'il contemple sans fin : aussi la foi vil dans son cœur et rien ne saurait l 'éteindre, pas même la furie (1rs passions longtemps contenues. A-t-il échappé à un danger? la reconnaissance pour le Ciel qui l'a Bauvé survit au péril, et au plus prochain pèlerinage où le verra pieds nus. la tète découverte, mi cierge a la main, suivi de ses amis, porter un i voto
à Notre-Dame de la Garde, à la Vierge de Bon- Secours, et gravir pieusement la montagne pour prier dans sa chapelle et crier : Merci !
L'officier est plus souvent un problème à analyser. Sombre, taciturne, splénitique à bord, il devient, à terre, aimable, savourant toutes les voluptés. C'est que, sur le navire, l'homme ne se montre qu'en laid, et l'ennui change son humeur. En général les marins sont accueillis volontiers. Ils ont tant à dire ! Ils conviennent aux amis du merveilleux et du plaisir, et leur franche gaîté d'alors, leur habileté à varier les jouissances, le charme de leurs entretiens, un certain laisseraller qui leur est exclusivement propre, font les délices des sociétés qu'ils ravissent par le piquant de leur ton, un peu étrange. Je les ai dits d'humeur noire à bord : mais il est parfois des heures où le bon côté de leur âme se produit inopinément. Dans une courte traversée, je m'étais lié avec un des officiers du paquebot. J'aimais à causer avec lui atout moment du jour, mais surtout le soir, sous le beau ciel méridional, lorsque les étoiles scintillaient, brillant comme de petites lunes. Sa froideur habituelle fondait bientôt à la chaleur bienfaisante des intimes causeries, et il ne restait plus rien en lui de la glace dont ses rudes frères d'armes aimaient à s'entourer. 11 déroulait devant moi le livre de sa vie, et mes yeux dessillés découvraient en lui un poëte ignoré , parlant amour comme Pétrarque, chantant la nature comme le Tasse, philosophant comme Lamartine, ou jetant à la vie une injurieuse satire ainsi que lord Byron.
Les enfants de la mer sont tous braves, mais le courage de l'officier brille particulièrement par la réflexion et l'abnégation de soi-même. Le plus sublime dévoûment lui est ordonné en marine, avec une simplicité naïve :
(( Le capitaine d'un bâtiment doit, en cas de naufrage, d'incendie, etc., abandonner son navire à toute extrémité seulement, et toujours le dernier ! »
in PROLOGUE.
Quant au courage du matelot , lisez :
Tout le monde connaît le squale, vrai cauchemar des marins, plus connu sous le nom de requin. Cet animal est très- commun sur la rade deCayenne. Une goélette s'y trouvait mouillée un jour. Or, l'ordre venait d'être donné d'armer un canot. Le patron, pressé d'obéir, fait un faux pas et tombe à la mer. Tandis qu'il se débat et cherche à saisir une corde qui lui est lancée, le cri : Un requin! s'échappe de la bouche du timonier. Tous les matelots accourent et voient avec horreur le monstre, long de dix pieds, qui approche et glisse à fleur d'eau, agitant ses larges nageoires disposées en formidable croissant sur son dos. Déjà il atteint sa proie et se renverse sur le dos pour la saisir, lorsqu'un poids énorme tombe sur lui, l'effraie, et l'éloigné pour le moment. Ce poids ?.... c'était un matelot, singulièrement audacieux, qui s'était élancé les poings en avant.... Les deux marins sortaient à peine de l'eau «pic le requin revint sur eux : mais... ils étaient sauvés...
Vous savez combien sévère est la discipline de l'armée de terre : la discipline de l'armée de mer, et de tout bâtiment marchand même, l'est plus encore. Cela se conçoit.
J'ai dit. Maintenant j'embouche la trompette lugubre de l'histoire pour vous chanter, lecteur, les tristes drames delà mer....
xvr et xvir siècles.
Causes et. suites des naufrages. — Paysages de l'Inde. — Une tragédie en 1553.
— Emmanuel de Souza. — La tempête. — Péripéties. — Côtes de l'Afrique. — Échouement. — Le chef d'une tribu cafre. — Portraits des sauvages. — Aurore d'un beau jour. — Perfidie. — Drame sanglant. — De France en Amérique, en 1555.
— L'amiral de Villegagnon et les protestants. — Le navire le Jacques. — Traversée.
— L'île enchantée. — Fausse alerte. — Explosion. — Ouragan. — Famine. — La chasse aux rats. — Détresse. — Le perroquet de M. de Coligny. — Terre ! terre! — Le salut.— Expédition de Barentz,en 1596.— Les Hollandais CornelisRyp et Heemskerke.
— La mer Polaire. — Les glaces flottantes. — Nouvelle-Zemble. — Les gelées de l'océan Glacial. — Les ours. — L'ange de la mort. — Le vaisseau brisé par les glaces.
— Une hutte en planches. — Hivernage. — Obscurité de six mois. — La vie dans les ténèbres. — Craquement des glaces. — Retour du soleil. — Aspects de la mer Polaire.
— Délivrance.
mesure qu'un navireapproche des côteset de son mouillage, les dangers augmentent pour lui. La terre le menace de ses 1 .1- rochers et de ses écueils; lamer, tourmentée d'obstacles, devient mauvaise et s'agite avec fureur. Malheur au bâtiment mal gouverné à travers ces montagnes mobiles qu'il doit péniblement labourer! Malheur à lui s'il en froisse une maladroitement! Elle tombe lourdement à bord, brise, détruit et emporte tout ce qui se trouve sur son passage. Ce torrent dévas-
tateur, que l'on nomme coup de mer, nettoie quelquefois un beau navire en un clin d'œil et le met ras comme un ponton. Quelquefois aussi elle le fait toucher contre des récifs, l'échoué, c'est-à-dire le fixe sur le roc, et alors la carène, éventrée, voit se former des voies d'eau telles, que les pompes ne peuvent plus suffire à la vider. Alors il y a naufrage. Les naufrages sont très-communs: par année, on en compte de 8 à 900, soit, en moyenne, 2000 hommes, victimes de l'élément perfide.
Il y eut un temps, déjà loin de nous heureusement, où, aux poignantes douleurs du naufrage, se joignait, pour le navigateur, marin ou passager, qui échappait à la mort, un surcroît d'affliction, celui de voir pris, arraché à ses étreintes, et perdu à tout jamais, ce qu'il avait lui-même disputé avec acharnement à la voracité des flots et de la tempête. En effet, les habitants de la côte sur laquelle avait lieu le naufrage, — notez que nous parlons ici de pays civilisés, — prévenus de l'événement, comme de hideux vautours, se précipitaient vers la plage. On eût dit des loups affamés allant à la curée. C'était l'usage! — Usage infâme, qui faisait la fort une du littoral, devenant ainsi un pays de pirates et de cannibales, et qui changeait le sexe le plus doux en immondes harpies.
Un souvenir de cette époque maudite :
A quelques kilomètres d'Ouessant, un naufrage a eu lieu. La ente est semée d'épaves et de débris de toutes sortes. Aussi les spoliateurs abondent : mais, parmi les spoliateurs, les femmes surtout; et, parmi les femmes, une toute jeune fille, très- jolie, pourtant! et, chose curieuse, de fort mauvaise humeur... Pourquoi? Parce qu'elle n'a rien découvert encore qui lui fasse une pari de butin, tandis que ses compagnes plient déjà sou s le faix, Bientôt, cependant, elfe avise un malheureux passager couché, presque mort, dans l'une des anfractuosités des rochers. 11 esl très-bien mis. et, entre autres objets de prix, on voit briller
une riche bague à l'un de ses doigts. Après l'avoir dépouillé
de menus bijoux, la jeune fille tente d'enlever cette baguée!
XVIe ET XVIIe SIÈCLES. 13
ne peut y parvenir avec la main, parce que le doigt du naufragé est mouillé ou enflé... Alors, elle appuie un genou sur
la poitrine de l'infortuné et lui coupe le doigt, avec ses
dents, au-dessus de la phalange sur laquelle se trouve l'objet
convoité Le passager, qui ne pouvait ni se défendre, ni
même appeler à l'aide, ce qui, du reste, fut sans doute fort heureux pour lui, acheva de s'évanouir pendant la durée de ce supplice, et fut sauvé la nuit même par les garde-côtes.
Souvent les habitants des côtes ne se bornaient pas à attendre sur le rivage les navires échoués : ils occasionnaient fréquemment aussi la perte de ces navires, au moyen de feux trompeurs, qu'ils plaçaient à une certaine distance dans l'intérieur des terres, pour simuler ces phares que les États font allumer sur les côtes, ou plutôt encore, ceux qui se placent, la nuit, sur les barques de pêche. Pour cela, ces misérables mettaient des fanaux allumés entre les cornes d'une vache dont la tête, au moyen d'un lien, se trouvait rapprochée d'une des pattes de devant, à laquelle elle était attachée. L'animal, dans ses mouvements pour marcher et pour brouter, simulait ainsi parfaitement, avec ce fanal, le tangage et le roulis d'une barque. Dès lors les vaisseaux qui, du large, voyaient cette lumière vacillante, y étaient infailliblement trompés. Ils s'en approchaient comme d'une barque à flot, pour prendre les informations toujours nécessaires dans les atterrissages : ils échouaient, et c'était autant de pris pour ceux qui les avaient ainsi cruellement trompés
Grâces à Dieu ! De nos jours, ces sortes de guets-apens ne sont plus dans les mœurs des riverains de la mer, et si nous avons eu la douleur de les voir se reproduire une ou deux fois encore, l'an dernier, 1860, ils sont tellement rares que certainement ils tendent à disparaître à jamais...
Mais si le naufrage sur les récifs des côtes a son horreur, combien plus terrible encore devient la position des navigateurs que le besoin de leur commerce, l'amour de la science et des découvertes, et parfois les rafales de la tempête poussent
dans les mers arctiques où le froid sévit, où la neige tombe, où 1rs vagues deviennent des roches déglaces hautes et fixes comme des montagnes, où les navires se trouvent soudain suisis par les flots, qui se figent tout à l'entour, et enchâssés dans l'immense pétrification de l'océan polaire !
Ces drames et des drames de tout genre vont être placés sous vos veux, lecteur.
L'Inde, vous le savez, est l'une des plus belles contrées du inonde. Elle est le berceau des races, l'aïeule du genre humain. Sa riche terre donne trois moissons par an, sa formidable nature fait d'un roseau un arbre de cent pieds de haut. Dans L'Inde le mûrier est un géant de la souche duquel s'élance une foret couvrant de son ombre humide des reptiles de vingt brasses, des hordes de tigres, des armées de lions. L'Inde fait couler les grands fleuves, l'indus, le Gange, le Brahmapoutra pour désaltérer tous les monstres de la création, caïmans, hippopotames, éléphants. Elle a des monts géants, l'Himalaya, dont les crêtes aiguës et les cimes neigeuses déchirent le firmament; des forets vierges sombres et sans fin, où la branche de l'arbre en se courbant vers le sol devient le tronc d'un autre arbre; des jungles où vivent et végètent les parias, pauvres enfants iés surle sein de leur mère, atomes perdus dans l'immensité.
Or, à ce riche pays qu'il aimait et où il avait passé les plus beaux jours de sa vie, en 1553 disait adieu, un dernier adieu ! un noble Portugais, Emmanuel de Sou/a, qui cessait d'être gouverneur de la citadelle de Diu, dont l'Ile renferme le plus riche temple de l'Ilindoustan. Mais le désir de revoir le Portugal, sa terre natale, l'emportait sur toute autre eh. dans son âme : aussi s'embarqua-t-il joyeusement dans le port deCochin. Son vaisseau regorgeait des trésors de l'Inde, ru!>i>. diamants, perles, opales, étoffés précieuses. 11 ramenait aussi avec lui sa jeune femme, Êléonore Garcie, fille du général
XVIe ET XVIIe SIECLES. 15
portugais cle Sola, au service des Indes, ses enfants, un frère d'Éléonore, quelques gentilshommes, des officiers et bon nombre de serviteurs.
Le 12 avril son navire était en vue de la Cafrerie, et, de là, faisait voile jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Mais alors un vent du nord s'étant élevé fit éclater le plus terrible ouragan qu'on eût jamais éprouvé sur ces mers, si fécondes en naufrages que les premiers navigateurs l'appelaient le Cap des Tempêtes. Tout à coup le ciel s'obscurcit, les vagues en fureur engloutirent vingt fois le vaisseau, l'obscurité la plus menaçante, interrompue par de continuels éclairs et par un affreux tonnerre, répandit une sinistre horreur. Désespérant de pouvoir résister avec les manœuvres ordinaires, le pilote et les matelots, au lieu de doubler le cap, se laissèrent emporter au gré de la tourmente déchaînée. Alors la tempête, redoublant de rage, les échoua sur la côte occidentale de l'Afrique. Aussitôt on jeta l'ancre à quelques mètres de terre. Des chaloupes reçurent la famille de Souza et ses trésors, et gagnèrent le rivage à grand'peine : à leur troisième trajet elles furent brisées, et ceux qu'elles portaient n'échappèrent à la mort qu'en se confiant à leur force et à leur habileté à nager, les uns, les autres en s'accrochant en désespérés à des tonneaux, à des caisses, à des planches. Les naufragés se trouvèrent alors sous le 34e degré de latitude méridionale. Emmanuel fit aussitôt faire de grands feux pour sécher et réchauffer son monde, car le froid était des plus intenses en ce moment : puis il fit distribuer avec économie le peu de farine qu'on avait eu le temps d'arracher au bâtiment ; encore étaitelle avariée par l'eau de mer. Sur la plage, rien qu'un sable inculte et d'arides rochers. Pourtant on découvrit deux filets d'eau qui devinrent dès lors bien précieux. Les infortunés navigateurs commencèrent par s'entourer d'un retranchement de grosses pierres et de coffres, afin de passer la nuit en sûreté. Quelle nuit pour une faible femme et des enfants ! Puis, lelen-
\(j HISTOIRE DES NAUFRAGES.
demain, on décida de se mettre en route et de marcher jusqu'au fleuve Saint-Esprit, marqué sur une de leurs cartes, mais qui était éloigné de cent quatre-vingt lieues... Néanmoins de Souza exhorte sa femme et tous les siens à s'armer de courage, il s'agit de sauver sa vie. Ensuite on invoque le Seigneur, et la caravane se met en route. Éléonore Garcie et ses enfants ouvrent résolument la marche que suivent quatre-vingt Portugais et plus de cent valets. On fabrique, au premier repos, une sorte de chaise sur laquelle on force ensuite la jeune femme à prendre place: ses enfants, fatigués déjà, sont portés par des serviteurs dévoués, et l'on s'avance ainsi tout un jour, puis deux, puis trois, puis quatre, sans rencontrer ni indigènes, ni bétail, ni végétation, ni culture. Alors la petite armée se trouve soudain arrêtée par des rochers inaccessibles et des torrents impétueux. Comme on est dans la saison des pluies, le ciel n'offre qu'une teinte grise et monotone, et souvent il se déchire et se répand en cataractes sans fin. Quelle position! Nos pauvres voyageurs font de la sorte, en recherche dans des plaines immenses, plus de cent lieues, tandis que le long du littoral à peine il y en avait trente. Mais le côté le plus horrible de cette cruelle calamité, c'est que les vivres manquent et que l'on est contraint de vivre de racines, de fruits sauvages et même d'herbes arrachées au sol. Hélas ! que peuvent trouver, même en herbages et en racines, sur un sable stérile et parmi quelques arbres rabougris, deux cents personnes affamées! Enfin, après des l'alignes inouïes, la caravane atteignit le fleuve vers lequel elle marchait. Mais elle n'y trouva pas les Européens quelle supposait y avoir un comptoir, et il fallut aviser à gagner le Cap. Heureusement le chef de la tribu qui occupait les rives du Saint-Esprit, avait eu des relations avec des Portugais pour des échanges de produits : il accueilli! très-bien les u au f ragé s, et lorsqu'ils durent s'éloigner, il leur signala une tribu voisineet les engagea, ou à l'éviteçpar un détour, ou à s eu défier, car la fourberie et la cruauté formaient leur
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caractère. Souza, comptant sur le nombre de ses gens et sur leur bravoure, afin de ne pas retarder sa marche, s'enhardit au point d'aller droit à cette tribu sauvage.
Dès le lendemaiu, à la sortie d'un bois, les pérégrinateurs virent sur les flancs d'un mont rocheux, et émergeant de l'obscurité de pentes abruptes, comme des hordes d'hommes qui défilaient en silence. En effet les points noirs mobiles qu'ils apercevaient étaient des Cafres, qui déjà les avaient vus, car ils se dressaient sur des fragments de pierre, se tenant debout séparément et assez semblables à des figurants dans un tableau d'opéra. Puis, se plaçant en demi-cercle, ils crièrent comme s'ils avaient voulu attirer l'attention des survenants. 11 faisait assez jour pour qu'on pût voir qu'ils ne brandissaient aucune arme, mais qu'ils agitaient violemment leurs bras et leurs têtes. Les Portugais préparaient leurs armes : ils les mirent au repos quand ils reconnurent que la troupe des sauvages s'approchait avec plus de curiosité que de colère. Bientôt les deux bandes furent voisines l'une de l'autre. Les étrangers firent comprendre aux indigènes qu'ils désiraient des vivres : on leur en donna, moyennant quelques morceaux de fer et quelques pièces de monnaie. Séduit alors par cet accueil obligeant, Emmanuel désira voir le chef de la tribu. On le conduisit sans retard : mais il fallut marcher tout le jour, et on n'arriva que de nuit. Cette nuit était splendide, splendide comme les nuits des régions tropicales. Une douce lumière répandait sur les paysages africains un charme vraiment magique et semblait caresser la nature endormie. La lune jetait un éclat si vif et si pur qu'on pouvait distinguer, même au loin, les moindres objets. Ce qui fit que l'on atteignit si tard le chef de la tribu était que, prévenu de l'arrivée de nombreux voyageurs, le chef avait à son tour assemblé ses sujets, et ceux-ci, frappés de stupeur et plongés dans la consternation, à la pensée d'une invasion de leur territoire, s'étaient enfuis emmenant avec eux leur bétail. Enfin la caravane
trouve les Cafres campés dans un épais fourré , près de gigantesques boabads. De tous côtés des feux éclairent les profondeurs du bois: et, autour de ces bûchers, des groupes de sauvages, abrités par une sorte de couverture placée sur des pieux, donnent à cette scène un aspect des plus pittoresques.
Lorsque Éléonore Garcie se trouva parmi ces affreux barbares, elle faillit s'évanouir de terreur. Il y avait lieu. Grands et forts, nus et noirs comme les nègres, les Cafres tiennent leurs zagaies prêtes à décocher leurs flèches. La blancheur de l'œil surtout a chez eux quelque chose d'effrayant. Heureusement pour la jeune femme, quelques filles de la tribu, plus curieuses que leurs mères, viennent l'entourer, et celte vue la rassure. Il y a du reste une douceur naïve peinte sur leur physionomie. Leur peau douce et satinée, leurs yeux beaux et grands, des dents d'une blancheur éclatante, une taille svelte, des formes voluptueuses même et qui lui rappellent celles des Indoues, enfin un sourire gracieux, font renaître tout à fait sa confiance. On lui présente, ainsi qu'à son mari et à sa suite, du millet, du maïs et des melons d'eau. Puis on leur fait passer la nuit autour des feux qui flamboient sous le feuillage et que gardent de nombreux sauvages dont le dos, la poitrine et les bras sont sillonnes d'étranges tatouages.
Le soleil se lève et la matinée parait devoir être fraîche et belle. Sur la lisière du bois, aux yeux de nos pérégrinateurs, lepays semble des plus ondulés, et dans chaque vallon, qui se montre ici et là, on croirait voir un lac : ce ne sont en réalité que des bas-fonds noyés encore par les pluies des jours précédents. Dans L'ensemble, deSouzaestsi contenl de L'accueil du îoi di' la contrée qu'il demande au chef di^ Cafres de lui permettre de construire quelques bulles, afin d'attendre près de lui l'arrivée de marchands européens qui viennent parfois jusque dans ces parages. Le chef répond aussitôt,
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avec une franchise apparente et une bonhomie sereine, que les Cafres ont montré d'abord fort peu d'empressement à l'attendre par peur des armes de son monde. 11 ajoute que, pour se faire bien venir de ses sujets, il n'a qu'à lui confier, à lui-même, les épées et les mousquets de sa troupe.
A des paroles si généreuses, Emmanuel répond en mettant en faisceau, dans la hutte du sauvage, toutes les armes de sa suite. Hélas ! elles ne sont pas plutôt livrées que les Cafres, se précipitant en grand nombre sur les trésors du Portugais , s'en emparent , dépouillent les naufragés de leurs vêtements et massacrent impitoyablement ceux qui, quoique désarmés, essaient de se défendre. Éléonore Garcio elle-même ne trouve pas grâce devant ces infâmes larrons. On lui enlève violemment tout ce qui couvre son corps, et à sa pudeur, on ne laisse pas même un lambeau. Dans cet état, elle est exposée à la lubricité de ces horribles sauvages. Mais alors son courage est tel, que s'arrachant à cette cruelle torture, elle court vers un monceau de sable dont elle se fait un voile, et s'y enterre, après y avoir creusé de ses doigts un abri pour sa vertu. De là, suffoquée par la douleur et les sanglots, elle jette un appel déchirant à ses enfants et à son mari, nus aussi, qui gisent sur le sol, entourés des cannibales jouissant de la honte de leurs victimes et se partageant le fruit de leurs rapines.
Enfin, comme s'il fût saisi d'un accès de démence, l'infortuné Emmanuel de Souca s'élance subitement, à l'aventure, dans le bois qui entoure les huttes des sauvages, pour y chercher des plantes ou des fruits, afin d'en alimenter sa chère Éléonore et ses enfants... Mais rien, hélas ! rien ne se présente..., et quand il revient, après avoir invoqué Dieu cependant, il les trouve... morts de faim , morts de soif, morts
de honte 11 a néanmoins le courage de leur donner la
sépulture; après quoi, fuyant ce lieu d'horreur, il s'éloigne en s'enfonçant dans le désert, désespéré, agonisant... Jamais
plus on ne le vit : jamais plus on n'entendit parler de lui.
De ses misérables compagnons, vingt-six échappèrent à grand' peine à la mort et errèrent longtemps dans le sud de l'Afrique, vendus comme esclaves. Mais enfin un marchand portugais les racheta. De ce nombre fut le beau-frère d'Emmanuel de Souza, qui mourut dans un âge très-avancé, nonobstant ses malheurs.
Après ce premier drame, je passe à d'au 1res tout aussi émouvants...
On était en 1555, c'est-à-dire à l'époque où Luther et Calvin proclamaient la Réforme, chacun à safaçon.Dans tousles rangs de la société on voyait alors se déclarer à chaque heure quelque adepte de la nouvelle religion, que l'on aurait cru trèsattaché à la foi de ses pères. 11 n'était pas jusqu'à la cour de France où les sectaires ne fissent des prosélytes. Sur ces entrefaites, Durand de Yillegagnon, chevalier de Malte et viceamiral de Bretagne, brave, entreprenant, obtint de Henri II trois vaisseaux bien équipés, sur lesquels il n'admit, comme passagers et matelots, que des Huguenots : c'était ainsi que l'on appelait les protestants. Durand de Yillegagnon était-il donc protestant lui-même, et voulait-il fonder une église libre sur un sol libre? Ou bien se faisait-il agent provocateur, afin de purger la France de sectaires qui croissaient en nombre? Nul n'a su le dire. Jugeons l'arbre par les fruits.
Il appareilla du Havre, au mois de mai, et arriva au Brésil dans le cours de novembre seulement. Là, s'emparanl d'une petite île placée au milieu du fleuve le Bio-Janeiro, il y bâtit un fort que l'on nomma Fort- Coligny ', du nom du fameux amiral. L'ouvrage était à peine commencé qu'il renvoya ses vaisseaux en France, avec des lettres où il rendait compte de sa situation qu'il embellissait. Celait un appel fait aux protestants de tous les pays.
En effet, au mois de mars 1557, lui arrivèrent de nouveaux
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et très-nombreux émigrants. Mais de ce moment, Durand de Villegagnon changea de rôle. D'aimable et bon colonisateur, il devint tyran sévère et impitoyable. Ses coreligionnaires furent chassés du Fort-Coligny, et leur sort devint tel, sur une terre inconnue, que le seul parti à prendre pour eux fut de revenir en France.
Le 4 janvier 1558, ils s'embarquèrent sur un mauvais bâtiment, le Jacques, et, au moment oùils allaient mettre à la voile, de Villegagnon confia au capitaine un pli qui devait passer aux mains des autorités où l'on débarquerait. C'était la condamnation même de ces infortunés, qu'ils portaient, sans le savoir. Ils naviguaient depuis quelques jours à travers des rochers, qui s'étendent à plus de trente lieues en mer, lorsque le navire fît tant et tant d'eau que les pompes furent insuffisantes à l'épuiser. Le contre-maître descendit aussitôt à fond de cale et découvrit que le vaisseau était entr'ouvert sur divers points et que l'eau y entrait à flots. La consternation fut d'autant plus grande qu'on était au milieu de la nuit, et il y avait tant d'apparence qu'on allait couler à fond, que la plupart des passagers se préparèrent à la mort. Toutefois un travail infatigable fit soutenir le navire jusqu'à midi : à force de faire jouer les pompes, l'eau cessa de gagner, et, à l'aide de tranches de lard, de plomb, de vieux linge, le charpentier calfeutra si bien les crevasses que l'on put continuera naviguer.
Mais le vaisseau avait reculé, au lieu d'avancer, de sorte que l'on revit la terre. A l'aspect des côtes, le charpentier, qui avait dit à tous que le vieux navire était rongé de vers, prétendit qu'il fallait le radouber avant de reprendre la mer, et demanda à rentrer dans le port. Le capitaine, lui, voulut se porter au large : seulement il offrit la chaloupe à ceux qui préféreraient rentrer au Brésil. Quelques passagers aimèrent mieux retourner au Fort-Coligny que d'exposer leur vie. Hélas! à peine à terre, ils furent pendus!
Le Jacques s'éloigna donc du Brésil, et, à deux cents lieues
environ, on trouva une île, d'une demi-lieue de circuit, entièrement couverte des plus beaux arbres, et peuplée d'un nombre prodigieux d'oiseaux, dont plusieurs vinrent se percher jusque sur les vergues du vaisseau, où ils se laissaient prendre à la main. Rien de plus charmant que les couleurs variées de ces oiseaux, qui semblaient fort gros en volant, mais qui, en réalité, n'étaient pas plus charnus que des linottes. Après cette courte vision d'un Paradis terrestre, en miniature, l'unique terre que nos navigateurs rencontrèrent, on navigua entre des rochers fort dangereux que l'on parvint à éviter. Toutefois la marche du navire était lente, et le 3 février à peine avait-on fait la troisième partie de la route. Cependant les vivres commençaient à diminuer, et on dut mettre l'équipage à la ration. Mais le 7 avril, tandis que le pilote faisait son quart, toutes voiles dehors, un impétueux tourbillon frappa si rudement le vaisseau, qu'il le renversa sur le côté, jusqu'à faire plonger les hunes et le haut des mâts. Dans le moment même, le contremaître et le pilote, qui étaient en querelle et affectaient de négliger leurs fonctions, se battirent avec une fureur sans égale Mais ce n'était là qu'un petit mal, car, à quelques jours de là, comme le charpentier cherchait des planches dans la cale, au déplacement d'un tonneau, il entra un jet d'eau, avec une telle impétuosité que le pauvre homme, défaillant, put remonter à peine pour crier péniblement sur le tillac :
— Nous sommes perdus ! Nous sommes perdus !
Acette affreuse nouvelle, capitaine, pilote, maître du navire, sans souci de l'équipage, mettent la chaloupe en mer et veulent se sauver les premiers. Le pilote, le couteau à la main. menace d'égorger le premier qui voudra poser le pied dans sa barque: les lâches prétendent livrer leurs compagnons à un abandon absolu. Heureusement le charpentier reste dans la cale, demandant à grands cris de la laine, des étoffes, du linge. Le premier, donnant le plus noble exemple, il s'est dépouillé desa veste dont il l'ail un tampon, et grâce aux objets qu'on
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lui présente, il parvient encore à refouler l'eau, que les pompes épuisent difficilement. Alors le vaisseau reprend de nouveau sa marche pénible, et remontant jusqu'au tropique, tant il est mal gouverné par le grossier pilote, sa marche est une fois encore entravée par des herbes marines , si épaisses qu'il faut les couper avec une faux, pour frayer un passage.
Tous les genres de calamités étaient réservés à ces infortunés voyageurs. Le canonnier, qui avait eu ses poudres mouillées, les faisait sécher sur le pont dans un vase de fonte : le feu prit soudain, et la flamme embrasa les voiles et les cordages, l'explosion disloqua les mâts, et peu s'en fallut que l'incendie ne gagnât tout le bâtiment. Deux ou trois hommes périrent en cette occasion.
Cependant, d'après l'estime du pilote, on était proche des côtes d'Espagne. C'était une erreur: plus de trois cents lieues en séparaient encore. En attendant, les livres étaient tout à fait 5 leur fin. Il fallut en venir à balayer la soute aux biscuits, pour en partager les dégoûtants résidus : et encore ces misérables miettes contenaient plus de vers que de reliefs de pain. Pendant deux jours on fit avec ces balayures une immonde bouillie, noire et nauséabonde comme la suie. Ceux des passagers qui emportaient avec eux du Brésil, des oiseaux rares et des perroquets, s'en nourrirent avidement. Deux matelots moururent bientôt d'inanition. Un autre brave marin, toujours ardent au travail, tomba aussi raide mort, sur le pont, au moment même où le capitaine lui reprochait son inaction.
Vint ensuite une tempête : mais afin d'êlre à la hauteur des infortunes au Jacques, elle se déchaîna avec une fureur inouïe. Les voiles pliées et le gouvernail délaissé, il fallut abandonner le navire au gré de la tourmente. L'ouragan dura plusieurs jours, pendant lesquels la ressource de la pêche fut perdue. Alors il y eut des passagers qui, affamés, mangèrent des peaux tannées qu'ils découpèrent et firent bouillir: leur estomac se refusant à accepter cet aliment, ils essayèrent de les faire
<2ï HISTOIRE DES NAUFRAGES.
griller sur des charbons. On cachait le cuir, comme on eût fait d'un trésor, afin de s'en repaître en cachette. On vit manger des souliers, les cornes des lanternes: la chandelle était de l'ambroisie, et heureux celui qui pouvait en trouver! Le can od nier dévora, crus, les intestins d'un perroquet, et, le soir même, il était mort. On organisa une chasse, une vraie chasse aux rats et aux souris. Affamés aussi, ces rongeurs se promenaient partout, en quête de quelques bribes: on en prit tant qu'il n'en resta plus après deux ou trois jours. Quand ils furent rares, -on les paya jusqu'à douze francs.... Tête, poil, intestins, l'animal entier, au naturel, était mangé incontinent. C'était horrible à voir! Les mousses et les valets se disputaient d'autres mets que je n'ose dire
Pour comble de malheur, l'eau douce, elle aussi, manqua.... 11 n'y eut plus à bord, de potable, qu'un petit tonneau de cidre sur lequel le capitaine et le maître du navire firent main basse. Il fallut boire l'eau de pluie que l'on recueillait sur des pourpoints, des chausses et des étoffes, que l'on tordait ensuite. Jugez quelle boisson î Grâce au ciel la pluie ne fit pas défaut.
Jean de Lhéry, l'auteur de la relation que j'analyse, avait en secret conservé un gros perroquet qu'il voulait offrir à l'amiral de Coligny: mais n'ayant plus de grain pour l'oiseau, il dut se résigner à l'étrangler, et le dévora tout cru, comme nous voyons faire à certains saltimbanques des foires, pour amuser les badauds. Dans un moment de délire, un passager offrait, en criant, 1000 livres à qui lui donnerait un verre de vin et un petit pain d'un sou. On surprit de ces misérables affamés qui broyaient sous leurs dents du bois de Brésil (Unit le navire ('lait chargé. Bon nombre de gens périrent et furent jetés à la mer.
l'utin. le 5 juin, alors que tous ces infortunés gisaient sur le pont, expirant, rendant lYmie. un cri se (it entendre :
— Terre ! Terre !
En un clin d*œil, les plus malades mêmes furent sur pied...
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En effet, dans une brume légère, empourprée des feux du midi, on voyait une longue ligne bleue qui s'étendait en un capricieux méandre. C'étaient les côtes de Bretagne, c'était la France! Dans un mouvement spontané, électrique, tout de bonheur, matelots et passagers se recueillirent et adressèrent au ciel la plus fervente prière qui soit sortie de poitrine d'homme. Puis, pêle-mêle, confondus, ils s'embrassèrent avec l'enthousiasme de vieux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps.
Le maître du navire dit alors à ceux qui l'entouraient :
— Il était temps, mes amis, car j'avais pris la résolution d'éventrer le premier d'entre vous qui me serait tombé sous la main, pour empêcher les autres de mourir, en leur servant un plat de ma façon
Jean de Lhéry ajoute naïvement :
— Cette parole du maître me causa d'autant moins de frayeur que ce n'aurait pas été moi qu'il aurait occis pour me manger, attendu que je n'avais plus que les os et la peau. Mais il y avait là un gros pansard, dont le jeûne n'avait pas diminué l'appétissante obésité: m'est avis qu'il eut peur en écoutant ces mots du maître, car il se dodelinait d'une étrange manière et les yeux lui sortaient de la tête, des yeux gros comme ceux d'un bœuf, dont il avait l'encolure. C'est celui-là qui dut bénir la venue delà terre
Cependant on jeta l'ancre à deux lieues de la côte, et le capitaine partit avec plusieurs passagers pour aller chercher des vivres. Mais, de ces passagers, de peur de nouvelles souffrances, pas un ne revint à bord. Que c'est bonne chose des vivres frais pour eux qui ont enduré telle famine! Avec quelle joie
nos affamés les virent arriver On mangea et l'on but, je
vous laisse à penser avec quel bonheur, d'autant plus que.... la patrie, la douce patrie était là, à deux pas ! . . . Et comme on en trouve beaux le soleil et les horizons, après avoir couru tant de dangers, et que, cent fois, par le cœur, on a dit adieu à
ceux que l'on aimait, pour fermer les yeux et se sentir... descendre sous les eaux
Vous souvient-il que Durand de Villegagnon avait remis au capitaine un pli secret, adressé aux autorités du lieu de débarquement? Ce pli fut en effet donné au juge d'Hennehon, qui. Huguenot lui-même, le mit à néant, et loin de sévir contre ses coreligionnaires, s'efforça par tous les moyens possibles de leur être utile.
Voilà la vraie charité !
Le 18 mai 1596, par un ciel magnifique, s'éloignaient du port de Vlie, on Hollande, deux navires ayant pour capitaines Heemskerke et Cornelisz Ryp. Ces navires cinglaient vers le nord-est, et allaient y chercher un passage pour gagner les Indes orientales. Dès le 5 juin, nos voyageurs rencontraient une mer si chargée de glaçons, que les bâtiments avaient beaucoup à faire en les écartant de droite et de gauche. L'eau était aussi verte que de l'herbe. Plusieurs fois déjà des ours blancs, d'une taille monstrueuse et contre lesquels lances et haches ne pouvaient rien, avaient attaqué l'équipage, et on les avait difficilement repoussés. Mais le 21 juillet, une brume des plus noires ayant obligé d'amarrer à un banc de glace, un de ces animaux, colossal, effrayant, ne craignit pas d'arriver jusque sur le pont de l'un des vaisseaux. D'abord il fut maître du logis : mais enfin, la peur cessant, on finit par le tuer. Alors, dans la crainte de demeurer saisi par les glaces dont plus de quatre cents blocs entouraient les navires, on s'avança le plus près possible de la côte, car les navigateurs avaient en vue une terre qu'ilsprenaient pour la Nouvelle-Zemble, et qui l'était en effet. On dut amarrer encoreà un banc gigantesque qui barrait le passage. La couleur de cette énorme masse était du plus beau bleu céleste. Quelques matelots en gravirent les talus, el trouvèrent la plateforme couverte déterre. Ils en rapportèrent plus de quarante œufs déposés pai des oiseaux de mer.
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A quelque temps delà, les glaçons flottants permirent de se ranger entre la Nouvelle-Zemble et l'île de Waigatz ; mais les ours blancs, nombreux et hardis, se succédant sans interruption, le chef de l'expédition, Barentz, songea prudemment à retourner en Hollande. Déjà le navire de Cornelisz Ryp avait disparu, sans que l'on sût quelle direction il avait prise, et on allait virer de bord, lorsque le vaisseau de Heemskerke fut, en une nuit, arrêté par une si forte gelée que, tout autour, les vagues et les glaces qu'elles charriaient se convertirent en montagnes inaccessibles, et, le serrant dans leurs puissantes étreintes, le firent craquer avec la même aisance qu'une main d'homme fait éclater une coquille de noix. Bientôt, le 27 août, le navire s'ouvrit par le haut, avec un si grand bruit, que tous ceux qu'il portait se crurent au moment de périr. Puis la neige se mit à tomber et chargea de masses redoutables les remparts de glaces qui le ceignaient. Le 31 une gelée, plus forte encore, souleva tellement la proue, que l'avant se trouva plus haut que l'arrière qui sembla plonger dans l'abîme.
Le 5 de septembre, la violence et la grandeur des glaçons, que le courant superposait sans fin, pressèrent le bâtiment à ce point qu'il reprit l'équilibre un moment, mais tout après s'inclina sur le flanc et parut vouloir se diviser en deux. Ce fut un sauve-qui-peut général. On courut à terre, sur la Nouvelle- Zemble, à travers les glaces, en emportant tout ce que l'on put prendre, mais surtout ce qu'il fallait pour y construire une hutte. Alors quelques matelots, ayant poussé une pointe dans l'île, trouvèrent un cours d'eau douce, et quantité de bois que les flots avaient jeté sur le rivage. Ils virent aussi des traces de rennes et d'orignaux. Aussitôt, sur le point d'arrivée, on se mit à élever un abri, et on y travaillait avec ardeur lorsque parurent trois ours d'une force prodigieuse, mais inégale. Les Hollandais se mirent en défense. Le plus gros de ces monstres, alléché par l'odeur, alla porter le nez dans un lieu réservé où l'on avait déposé les provisions de bouche : mais il reçut
dans la tête un coup de mousquet qui le fit tomber raide mort. Son acolyte parut tout interdit de l'aventure : il regarda fixement son compagnon, étendu sans mouvement, le flaira, et, comme s'il eût deviné le péril, retourna gravement sur ses pas. Puis, se ravisant tout à coup il se retourna, se dressa sur ses pattes de derrière, et observa ses ennemis. La position choisie par l'animal était trop commode pour manquer l'occasion. Une décharge le fit retomber sur ses pieds. Mais il n'était pas tué, car il fit volte-face et s'enfuit en criant à éveiller les échos d'alentour. Baron tz fît ouvrir l'ours défunt, vider les entrailles elle plaça sur ses quatre jambes pour le laisser geler dans cette attitude, et le porter ainsi en Hollande, si jamais on y retournait.
liélas! l'ange de la mort, ce noir visiteur dont l'ombre planait sur les infortunés Hollandais, saisit bientôt plusieurs matelots. Le charpentier mourut à son tour le 23, et, le jour suivant, quand il fut mis dans une enveloppe de toile, entouré d'un cortège aussi triste que sympathique, on le précipita dans une fente de la montagne, près d'une chute d'eau, car on tenta vainement de lui creuser une fosse. Déjà l'équipage ne comptait plus que seize hommes faibles et fatigués.
Le 2 octobre, la hutte était achevée. Quelle vie sous ce tombeau malsain! La diminution rapide de la lumière annonçait déjà depuis un mois que le départ du soleil pour le pôle austral ramenait les ténèbres et les tourmentes boréales. La nui(, une nuit de plusieurs mois, allait remplacer le jour polairesi court et si rapide. Eu effet, sur terre, comme sur mer, le sombre crépuscule s'éteignit peu à peu et les bas-fonds el le lil des ravins furent plongés dans une affreuse obscurité. Les ombres montèrent graduellement le long des rampes des glaçons c! des montagnes : elles s'étendirent ensuite sur la cime blanche des glaciers. Dès le mois de novembre, tout était ténèbres épaisses et mystérieuse nuit autour de nos lier.»-. Le soleil était parti pour cent cinquante jours, et il ne fut [dus
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possible de voir qu'à l'aide de mauvaises lampes entretenues avec une graisse nauséabonde. Les étoiles de sixième grandeur, quand la brume le permettait, étaient visibles lorsque les montres marquaient qu'il était midi dans les autres régions. La seule distraction, autour d'un feu de mauvaises planches, empruntées au navire et aux branches d'arbres rabougris, était de fumer et de causer. Quelle conversation
surtout quand on est Hollandais ! Une distraction plus vraie,
plus réelle, était la visite des ours Un matelot allait-il
au dehors, il ne restait pas longtemps seul : un ours s'empressait de venir lui tenir compagnie, et le pauvre diable n'avait de ressource que d'accourir en criant : Un ours ! Un ours ! Un jour que l'on transportait du vaisseau quelques tonneaux de vin, de la bière-joppe de Dantzick et autres provisions, trois ours blancs vinrent offrir leur concours. Heureusement les matelots portaient deux hallebardes qu'ils avaient trouvées dans la cale. Dans le désordre de la peur, un homme glissa d'un bloc déglaces et tomba dans une fente. On le crut dévoré. Sur ce, les autres matelots de courir au. navire : mais les ours d'y arriver en même temps qu'eux. Toutefois on leur ferma la porte au nez, et on les assaillit de pièces de bois et de toutes sortes d'ustensiles. Puis, quand les projectiles manquèrent, on se rappela que l'on avait en main les hallebardes. Aussitôt Barentz lança la sienne contre le plus fort des quadrupèdes. Apparemment il en fut blessé, car il battit en retraite, et ses compagnons le suivirent d'un pas de philosophe qui rumine.
Bref, cet hivernage de nos marins fut une détresse et une agonie sans nom. Peu ou point de provisions. Ce que l'on pouvait en avoir du navire, gelait aussitôt qu'il était à l'air. La bière, le vin, de vieux Sherry que l'on avait pour les cas extrêmes, gelaient dans les coffres de l'entre-pont, à plus forte raison dans la tanière de planches et au grand air. 11 n'était pas jusqu'au vin de Xérès, dont on connaît la chaleur, qui ne devînt un
bloc de glace. Le froid devenant de plus en plus violent, on alla prendre à bord du vaisseau, le charbon de terre qu'on y avait laissé, parce que le feu en est ardent et de longue durée. Alors on en fit un bon feu qui rendit la chaleur à tout l'équipage ; mais comme on prit soin de boucher les fenêtres de la hutte, pour s'assurer une nuit chaude et douce, plusieurs des naufragés faillirent être asphyxiés. Il advint aussi que le 1er décembre, la neige ayant enseveli l'asile de ces infortunés, ils eurent à souffrir d'une si affreuse fumée que l'horreur de leur situation étant redoublée par les ténèbres, il fallut demeurer couchés pendant trois jours entiers, sans autre soulagement que des pierres que l'on faisait chauffer et qu'on se passait tour à tour. Le 3, on entendit craquer les glaces de la mer, avec un bruit qui jeta tout le monde dans la consternation. Chacun s'imagina que les hautes montagnes de glaces qu'il avait vues, se détachaient et allaient ensevelir la cabane qui les couvrait. Le G, la gelée fut si forte et le froid si vif, que les plus robustes, ne pouvant le supporter, se regardaient d'un œil de pitié. Le cuir des souliers gela aux pieds et on ne put jamais plus s'en servir. Les habits étaient blancs de verglas : sur les lèvres, aux oreilles, par tout le visage, s'élevaient des pustules qui gelaient également. Le feu lui-même semblait manquer de chaleur, ou du moins ne la communiquait pas aux objets : ainsi fallait-il brûler ses bas et avoir l'odorat frappé par l'odeur, pour comprendre que le feu conservait encore une partie de sa vertu.
Si le soleil ne se montrait plus à l'horizon, la lune y avait pris sa place, et lorsqu'elle fut à sa plus haute période, elle ne se coucha plus. Enfin, le 24 janvier lo97, Heemskerke et quelques matelots, <''(aut allés jusque sur le rivage méridional, entrevirent une lueur solaire qui leur annonça le prochain retour du soleil. En effet, l'astre du jour reparut quelque peu. Le -7. ou appela les matelots au dehors de la huile. Le ciel. (\\i\\ bleu sombre, violacé, était faiblement éclairé par le
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disque blafard de l'astre du jour, à peine élevé au-dessus de l'horizon. Mais son éclat, déjà fort terne, pâlissait davantage encore devant l'éblouissant éclat de la neige qui couvrait à perte de vue l'immensité de l'océan glacé et l'île dénudée. Au pied de ce désert, borné par une chaîne de roches noires, gigantesques, véritable entassement titanique, s'étendait la vaste mer arctique pétrifiée, ayant pour vagues immobiles, affectant les formes les plus fantastiques, d'incommensurables montagnes de glace, dont les cimes bleuâtres disparaissaient au loin dans une brume neigeuse. Hélas! ces latitudes désolées n'appartenaient plus au monde habitable, et sous leur étreinte glaciale et leur froidure inimaginable, les pierres, les rochers, les montagnes éclataient, les arbres se fendaient, et le sol se crevassait, en lançant des gerbes de paillettes glacées. Néanmoins, à la vue de ce spectacle si terrible et si peu rassurant, nos marins exilés sentirent leur âme se rasséréner, et ils conçurent quelque espérance d'échapper à la mort.
Disons de suite que leur espoir ne fut pas trompé. La Providence vint à leur secours, et quelques mois après, nos infortunés Hollandais, sauvés par leur ami Cornelisz Ryp, revirent enfin le sol de la patrie.
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XVIIe ET XVI IIe SIÈCLES.
Émotions des navigateurs. — L'Océanie à vol d' oiseau. — Trombes et volcans marins. — Aurores boréales. — Prodiges des mers océanes. — Le vaisseau Hollandais la Nouvellt-Boorn. — Départ mjïexf.len 1 G 18. — Tempête et relâche.— Les vents alises.
— Iles Sainte-Marie. — Les bons sauvages. — Échanges. — Iles de la Sonde. — Ce que vaut une imprudence dans un navire. — Le rmûtre-valet d'eau. — Incendie ! —Fuite de la chaloupe. — Où se montre Dontekoë. — Sauvetage impossible. — Drame sur les flots.— Famine et désespoir. — Terre! Terre! — Encore des sauvages. — Sumatra. — Massacre. — Les montagnes bleues de Java. — Salut. — Le vrai Robinson. — Autre drame en 170(i. — UÉvangéline. — Naufrage. — La nuit noire. — Un phare dans les ténèbres. — Le lever du jour. — L'ile inconnue. — Les terreurs dun matelot. — L'orang-outang. — Le solitaire de l'ile Juan-Fernande/.— Le schooner les Cinq-Ports.
— Alexandre Selkiik.— La perfidie anglaise. — Abandnn. —Aventures. — La délaissée Polly. - Récit du vrai Robinson. — Les huttes du solitaire. — Chasse à courre. — Lindustrie du malbeur. — Les rats anthropophages. — Les mousquets espagnols. — Nouveau désespoir. — La délivrance. — Retour dans la patrie.
Si le navigateur qui sillonne sans relâche les mers océanes est exposé aux périls les plus grands, de quelle succession sans fin d'émotions saisissantes ne jouit-il pas à chaque heure de ses jours et de ses nuits, en face des grands tableaux de la nature?
Voyez-le franchir le terrible cap de Bon ne- Espérance, par exemple. A peine a-t-il admiré la fameuse montagne de la Table donl les nuages, portant des tempêtes dans leurs flancs, rasent le pins souvent la surface plane, qu'il pénètre sous la voûte d'un ciel aux tons laiteux et blanchâtres, qui distingue l<s régions équatoriales, el commence à fendre <ie la proue de
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son navire les vagues brûlantes de l'Océanie. Alors la mer rutile sous les feux d'un soleil dévorant : chacune de ses lames devient une lame d'or. Sur cet océan, qui reflète les flammes de l'équateur, et parmi les brumes torrides qu'il exhale, nagent, comme des gerbes immenses de verdure, des myriades d'îles, que l'on dirait autant de gigantesques émeraudes éparses sur la surface d'un incommensurable réservoir de métal en fusion. Ici, les pics décharnés de Madagascar semblent s'élancer vers les cieux pour y continuer la révolte de leur orgueil déjà foudroyé : là, les mornes de l'Ile de France s'endorment dans l'épaisse fourrure deleurs forêts luxuriantes. Plus loinles rivages enchantés de Geylan simulent la vision capricieuse d'un mirage qui dessine ses ravissantes fantaisies dans les blondes vapeurs de l'horizon. Ailleurs, ce sont les Andamans, dont les côtes rocheuses sont constamment brodées de ces nids d'hirondelles composés d'une savoureuse mucosité due à leurs hôtes, les jolies salanganes, qui décrivent sans fin les fantastiques arabesques de leur vol gracieux autour des crêtes de ces roches aériennes. Puis voici venir Sumatra et ses mystérieux volcans; Java et ses poétiques Montagnes Bleues; Bornéo et les longues files de ses lourds et gauches palmipèdes, les pingouins, qui, de loin, ressemblent à des invalides claudiculant sur leurs jambes de bois; les Célèbes charmant le regard par les plans superposés de terrains plantureux, de collines dentelées et de pitons sourcilleux. Voici venir aussi, après les îles de la Sonde, les Philippines, véritables corbeilles de fleurs s 'enchevêtrant au fût de palmiers élancés, et secouant leurs pétales et leurs parfums dans la Laguna Encantada, que surmontent les pesantes murailles grises de Manille. Voici venir encore les mondrains de la Nouvelle-Hollande, blancs et sombres, noyés dans la verdure, ombragés de beaux arbres, et baignés des flots tranquilles d'une nappe d'eau uniforme, étrange contraste au sortir d'une mer houleuse et toujours irritée. A travers les passes qui découpent les récifs côtiers de ces parages, infinis
d'immensité, et parmi les fissures des écueils qui les défendent, souvent semblables par leur structure à de colossals gâteaux de miel perforés par des milliards d'insectes marins, phénomènes d'un aspect merveilleux qui frappent l'imagination , voici toujours et Viti-Levou, et Vanoua-Levou, avec ses naturels géants et ses ogres dont l'un, avant sa conversion au christianisme, avait dévoré jusqu'à huit cent vingt-deux corps d'hommes, le cannibale ! puis, les élégants wigwams de la Nouvelle-Zélande, et ses groupes de jeunes filles, demi-nues et se tenant par la main pour folâtrer et chanter. Mais aussi les brisants se succèdent sans interruption; les bancs de corail s'élèvent à fleur d'eau ; les récifs se cachent traîtreusement sous des vagues lutines ; des lames formidables se soulèvent en tous sens et deviennent de véritables tourbillons. Que le vent souffle, et des trombes surgiront de la surface de l'océan, et iront se confondre, en une grandiose colonne torse, miroitante, irisée, d'un effet majestueux, avec les nuages qui glissent lourdement dans les basses régions du firmament, à l'heure de l'ouragan. Des milliers de pirogues et de canots, remplis de sauvages noirs, de sauvages cuivrés, de sauvages pris, de sauvages jaunes, aux chevelures ébouriffées, teintes d'ocre, de safran ou d'indigo, aux horribles tatouages, aux chairs déchirées, fendillées, boursouflées, peinturées, vont et viennent d'archipels en archipels. Ils entourent le navire, exposant aux veux étonnés leurs formes irréprochables et dignes de la statuaire antique, frappant la vague de leur pagaie, ou lançant leurs flèches empoisonnées, ou offrant, en échange de verroteries, noix de cocos, ignames, limons, bananes, cédrats et choux palmistes. Leurs femmes, sans voiles, envoient de la main fleurs et baisers, agaceries ou injures, et, parfois, envahissent la poupe et la proue. Enfin, en omettant crut autres lies, voici venir encore, comme souvenir en miniature du p radis terrestre, à travers les éblouissantes clartés d'une mer étincelante, la verte Taïti, la riante Taïti, la ravissante Taïti,
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Est-il, en effet, rien de plus splendide que cette île fortunée, inimaginable amphithéâtre de collines ravissantes, admirable assemblage de sites délicieux, de rustiques carbets, de wigwams inspirés par l'amour et le sentiment du beau. Là aussi se trouve la race la plus gracieuse, car l'homme et la femme y sont le type le plus parfait, mais aussi le plus \oluptueux de l'espèce humaine. De la Nouvelle-Guinée, de la Terre de Van-Diémen, de Vanikoro, des Marquises, que pourrais-je dire encore ? Après ces tableaux de l'Océanie, je n'ai plus qu'à signaler l'île de Pâques, où l'œil étonné ne voit pas sans en chercher la signification, de mystérieux monuments, placés sur des moraïs qu'entourent des ossuaires dont les squelettes blanchissent sous la rosée des nuits. Ce sont des statues informes mais colossales, des pyramides, des aiguilles élancées ou de bas mausolées, débris sans doute de générations éteintes et inconnues. Maintenant, en cinglant à travers les îles Mowées, Sandwich, Aléou tiennes, Carolines et Maiïannes, pour remonter, avec le navigateur, jusque dans les océans du nord, en substituant, à la mer d'or que nous quittons, les mers glacées du pôle, quel contraste et quel autre genre de merveilles ! Là, pendant six mois, le soleil, suspendu à l'horizon lointain, resplendit dans les plages boréales et en fait scintiller, comme un argent pur, les masses de glaciers qui semblent des villes flottantes, des monuments fantastiques dont les mille faces ruissellent des feux du diamant. Là, pendant six mois, le crépuscule envahit toutes choses. Mais alors, dans cette nuit unique et si longue, de magnifiques lueurs, appelées aurores boréales, réjouissent le regard attristé, rappellent la confiance dans le cœur, et illuminent les bancs de glaces et les terres polaires du jetdeleurs rayons splendides, mais inexplicables. D'abord une faible lueur se lève vers le pôle et grandit peu à peu. C'est une clarté douce, bleuâtre, pure comme celle qui précède l'ascension de la lune dans nos climats. Cette lueur augmente, rayonne et se colore d'un rose léger. Sur les autres points du
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ciel, les ténèbres redoublent au contraire : c'est à peine si la blanche étendue des glaces polaires, visible naguère, se distingue de la noire voussure du firmament. Au milieu de cette obscurité, on entend sourdre de vagues rumeurs, étranges, indéfinissables, comme si la nature était en travail. On dirait du vol tour à tour crépitant ou appesanti de gigantesques oiseaux de nuit qui rasent les nappes gelées, et s'y abattent, éperdus de (erreur. Puis le silence reprend son calme solennel. Cette muette épouvante du pôle annonce l'approche de l'un de ers imposants phénomènes qui frappent d'effroi tous les êtres animés, depuis le plus féroce au plus inoffensif. En effet, l'aurore boréale resplendit tout à coup. A l'horizon du pôle se dessine un globe d'une éblouissante lumière. Du centre de ce foyer rutilant, jaillissent de colossales gerbes de feux qui, s'élevant à des hauteurs incommensurables, illuminent le ciel, la mer, la terre, et vont projeter leurs reflets dans les contrées les plus éloignées. Ces gerbes étincelantes glissent sur la surface neigeuse du pôle , empourprent la cime bleuâtre des montagnes déglaces, et colorent d'un rouge sombre les hautes falaises fantastiques et leurs formes grandioses de monuments litaniques. Puis après ce rayonnement magnifique, inimaginable, l'aurore boréale pâlit lentement, s'efface et s'éteint dans un brouillard lumineux qui, peu à peu, disparait à son tour.
Mais je tais les autres prodiges des mers océanes : d'ailleurs peut-être les rencontrerons-nous dans les tableaux des drames de ce livre. Retournons donc dans l'océan Indien dont je vous signalais les prestiges, tout à l'heure. Portons notre imagination, entre l'Asie et l'Océanie, sur les îles de la Sonde, où régnent les vents alises, causes de nombreuses tourmentes. Chose singulière! Le mouvement Quctuaire de l'océan se porte d'orient en occident, contrairement à la rotation de notre globe, qui tourne et gravite d'occident en orient. Or, les vents alises, particuliers au renflement central du globe, le-
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(juateur, suivent la môme direction, concordamment au mouvement diurne de la terre, mais contradictoirement avec l'agitation fluctuante. Les moussons, autres vents des mêmes parages, au contraire, soufflent du sud-ouest du 15 avril au 15 octobre, et du nord-est du 15 octobre au 15 avril.
Donc, le vaisseau hollandais la Nouvelle-Hoorn, capitaine Bontekoë, monté par 206 hommes d'équipage, et du port de 1100 tonneaux, partait du Texel, le 28 décembre .1618. Après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, la Nouvelle-Hoorn ayant essuyé trois furieux coups de vent, l'équipage s'écria :
— Nous coulons bas ! . . . Nous sommes perdus ! . . .
En effet, la tempête avait été si violente, qu'il semblait que la mer s'était élevée au-dessus de l'atmosphère. Mais ensuite Bontekoë ayant navigué de conserve avec deux autres navires hollandais, la petite flotte tomba dans un calme plat qui la fît rester immobile pendant tout un mois. Alors des maladies se répandirent à bord : en peu de temps quarante hommes se trouvèrent hors de service. Heureusement on cingla vers Madagascar et on put relâcher aux îles Mascareignes, où quantité de tortues et d'autres aliments exquis rétablirent la santé des malades. On les envoya à terre, et là, avec une voile, on leur fît une ambulance. Lorsque ces pauvres scorbutiques mirent le pied sur l'île, ce fut un spectacle touchant de les voir se rouler sur l'herbe, comme en une oasis désirée. Avec cela, nombre prodigieux de ramiers couvraient ce rivage et se laissaient prendre à la main. On en fît curée, ainsi que de perroquets, d'oies et d'autres volatiles qui peuplaient l'île. Sous un seul arbre, on trouva jusqu'à vingt-cinq tortues, si grasses qu'elles pouvaient à peine marcher. Grâce à ces mets exquis, en quelques jours, les maladies disparurent et l'on rappela les convalescents à bord, pour s'éloigner au plus vite.
On était arrivé au mois de novembre 1619, lorsque la Nouvelle-Hoorn, continuant seule sa route, et ayant atteint la zone
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des vents alises, pour aller à Batavia, toucha à Sainte-Marie, dont les insulaires accoururent en haie, apportant des poules, des limons, du riz, et faisant comprendre qu'ils avaient des vaches, des brebis, etc. Ces braves gens étaient nus, à l'exception (\u milieu du corps où ils portaient un petit morceau d'étoffe. Leur couleur était d'un jaune noirâtre. On leur présenta du vin dans une tasse : ils burent avec une extrême avidité, en plongeant le visage entier dans le vase, comme font les animaux. Ayant bu, le vin les fit crier comme des furieux, et cependant à peine leur en avait-on donné un verre à chacun. Des sonnettes, des cuillers, des couteaux à manche jaune du bois le plus vulgaire, quelques grains de verre ou de corail leur semblaient des trésors, et ils donnèrent volontiers en échange des veaux, des brebis, des porcs, du riz, du lait et des melons d'eau. Ils portaient le lait dans de grandes feuilles merveilleusement entrelacées les unes dans les autres.
La Nouvel le-Hoorn remit ensuite à la voile jusqu'à la hauteur de 33°, on la dirigea vers l'est, à l'aide des vents alises, pour marcher droit sur le détroit de la Sonde. Mais le t!> novembre, le maître-valet d'eau, étant allé tirer de l'eaude-vie pour l'équipage, attacha son chandelier à la futaille d'une barrique qui était d'un rang plus haut que celle qu'il devait percer. Une flammèche s'en détacha et mit le feu à l'eau-de-vie. De l'alcool qui se répandit en faisant sauter les barriques, le feu prit au charbon. L'embrasement devint horrible. Malheureusement l'eau dont on arrosa le charbon produisit une si ('paisse fumée qu'il devenait impossible de demeurer dans la cale pour y éteindre ce commencement d'incendie. Ce fut en vain qu'avec la hache on fit de grandes trouées dans le bas-pont de l'arrière pour \ déverser l'eau à fl<»l : la flamme se faisait jour sans arrêt. On] mit la grande chaloupe <it le canot à la mer. Alors les gens de l'équipage commencèrent à sortir du bord en tapinois, à descendre sur les porte-haubans, <lf de là, se laissant tomber dans l'eau, à
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nager vers la chaloupe et le canot, où ils se cachaient sous les bancs et sous des couvertures, en attendant qu'ils fussent en assez grand nombre pour s'éloigner. Roll, le maître du navire, à la vue de cetle fuite, voulut se mettre en colère. Mais les gens du canot lui crièrent qu'ils allaient prendre le large et lui offrirent place pour échapper au danger. Il céda et monta dans la chaloupe, en disant :
— Au moins, mes amis, faut-il attendre le capitaine. Pour toute réponse, les matelots coupèrent la corde et s'écartèrent du vaisseau.
— Capitaine, capitaine, cria-t-on du navire, qu'allons-nous devenir, voici la chaloupe et le canot qui sont à la mer !...
Bontekoë survint à ces accents de détresse : il vit la manœuvre des lâches fugitifs, et, comme les voiles du vaisseau étaient sur mât, et la grande voile sur ses cargues, il hurla d'une voix de stentor :
— Hisse vite et déferle ! Efforçons-nous de les joindre, et s'ils refusent de nous recevoir dans la chaloupe, nous les écraserons en faisant passer le navire par-dessus eux...
En effet, le vaisseau marcha droit à eux : mais la chaloupe et le canot gagnèrent au vent et s'éloignèrent.
— Amis, dit alors le capitaine, vous voyez qu'il ne reste plus d'espérance que dans la miséricorde de Dieu et dans nos efforts Courez à la soute aux poudres et jetez-les à la mer. . .
Alors Bontekoë fît faire aux charpentiers, avec de grandes gouges et des tarières, de nombreux trous pour faire entrer l'eau dans le navire jusqu'à la hauteur d'une brasse et demie. Mais ces outils ne purent pénétrer les bordages qui étaient garnis en fer. Cet obstacle répandit une consternation qui ne saurait être exprimée : l'air retentissait de gémissements et de cris. On se remit à l'eau, et l'embrasement parut diminuer. Hélas ! au même moment le feu prit aux huiles. Ce fut alors que la perte des infortunés navigateurs parut inévitable. Plus on jetait d'eau, plus l'incendie paraissait augmenter. L'huile
et les flammes qui en sortaient, se répandaient partout. Dans cel affreux état, on se mit à pousser des cris et des hurlements si terribles que le pauvre capitaine en était couvert d'une sueur froide. Cependant le travail continuait. On avait déjà jeté soixante demi-barils de poudre : mais il en restait encore trois cents... Le feu y prit... et le vaisseau, brisé en mille pièces, s'éparpilla sur la surface des flots, au milieu d'une épouvantable explosion. Cent dix-neuf personnes qui élaient alors sur le pont, sont emportées avec la rapidité de l'éclair et disparaissent dans les vagues émues après avoir tourbillonné dans l'air. Le capitaine est lancé au loin : mais cependant il invoque le ciel, et en tombant entre les débris du navire qui flottent sur la surface de la mer, il s'attache au grand mât et au mât de misaine qu'il voit h ses côtés. Accroché au premier qu'il élreint avec violence, il regarde autour de lui, et aperçoit un jeune homme qui surnage et s'efforce des pieds et des mains. Ce jeune Hollandais a nom Yan-Knipnisen. L'infortuné saisit la gargouille de l'éperon. Mais Bontekoë l'appelle à lui, et l'un et l'autre se placent à califourchon sur les épaves et portent leurs yeux de tous côtés dans l'espoir de découvrir la chaloupe et le canot. Ils les découvrent enfin, mais si loin, qu'ils renoncent à la pensée de les rejoindre. Déjà le soleil descendait à l'horizon. Néanmoins nos deux naufragés se mirent en prières, et ils achevaient a peine que tout à coup ils virent, tout près d'eux, le canot et la chaloupe. Ils crièrent aussitôt:
— Sauve, sauve le capitaine !
— Le capitaine vit encore? dirent quelques voix de matelots.
En même temps ceux-ci s'approchèrent prudemment des débris. Alors Yan-Knipnisen se mit à la nage et at teignit la chaloupe. Quant au capitaine, brisé par sa chute et empêché de nager, on lui jeta une corde qu'il attacha à sa ceinture, et avec laquelle Oïl !«' hissa à bord. Certainement on le reçut avec joie : mais la position était des plus cruelles. Pas de vivres, pas de
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boussole... On vogua toute la nuit dans l'espoir de découvrir des terres au lever du soleil. Le soleil se leva en effet, mais rien ne parut. A ce moment, on conjura Bontekoë, malgré ses souffrances, de venir diriger la chaloupe. 11 fît effort pour se rendre à leurs désirs, et, sous sa direction, on continua de naviguer. Quelques livres de biscuit avaient été sauvées par les matelots : mais elles durèrent trop peu, car la chaloupe comptait quarante-six hommes, et vingt-six, le canot. On arriva donc en quelques jours au comble de la misère et de la pénurie. Aussi nos infortunés s'estimaient-ils très-heureux quand ils pouvaient tuer quelque mouette à coup d'aviron : ils la dévoraient toute crue, nonobstant sa chair nauséabonde qu'ils trouvaient plus agréable que celle du meilleur gibier. Heureusement ensuite, des poissons volants semblèrent sourdre des profondeurs de la mer, tout exprès pour se faire prendre par eux et les rassasier. Néanmoins la faim se montrait toujours avec son triste cortège d'affreuses souffrances et d'horrible désespoir. Les compagnons de Bontekoë commencèrent à se regarder comme des dogues qui épient leur proie : ils semblaient choisir d'un œil inquiet celui qui offrait le plus d'embonpoint et de corpulence. 11 y avait quelque chose de sinistre dans ce regard farouche, et dans cet œil injecté de sang, derrière lequel se cachait la terrible envie de tuer... pour se repaître. Enfin, on en vint à se dire nettement qu'il fallait confier au sortie choix d'une victime qui serait égorgée, puis... mangée par les survivants. Frémissant, Bontekoë eut grand'peine à obtenir qu'on attendît trois jours encore avant d'en venir à une telle extrémité. Il espérait que, pendant ce sursis, on arriverait à quelque terre... En effet, dans la nuit du second jour ils virent une vive lumière qui s'élançait vers les cieux. Certes! leur bonheur fut grand, car ils crurent tout d'abord que c'était le fanal d'un navire qu'ils apercevaient. Mais en s'approchant davantage, à l'élévation des feux ils reconnurent que ce devait être un volcan qu'ils avaient devant eux. Bontekoë sup-
posa dès lors qu'ils approchaient de Sumatra, qui ne possède pas moins de quatre de ces prodiges de la nature. Ils louvoyèrent donc pendant quelques heures, et, au point du jour, la terre estompant ses cotes accidentées et les crêtes de ses montagnes, sur la zone blanche qui se dessinait à l'orient, ils atterrirent dans une anse profonde.
A peine débarqués, les malheureux affamés se dispersèrent sur la plage, en quête de quelques aliments. Ils n'en trouvèrent pas, hélas ! et l'on vit plusieurs de ces hommes, dans le paroxysme de rage que donne la faim, brouter l'herbe comme de vils animaux. Enfin quelques-uns trouvèrent des noix de cocos. Ils s'en repurent, quoiqu'elles ne fussent pas des plus fraîches. Ils en chargèrent môme leur chaloupe et le canot. Puis, comme un bonheur n'arrive jamais seul, notre caravane, tantôt gravissant des rochers escarpés, tantôt se traînant pieds nus dans des plages sablonneuses où l'on enfonçait jusqu'à mi-jambe, put enfin se nourrir plus substantiellement d'oeufs dérobés çà et là aux oiseaux aquatiques dont les nids garnissaient quelques excavations de rochers. Au moment où nos pauvres pèlerins débouchaient d'un ravin, et, comme des écoliers en congé, s'éparpillaient dans une plaine qui déroulai! devant eux la plus riche végétation, ils se virent tout à coup en présence d'une bande de sauvages qui poussa d'épouvantables hurlements, en se précipitant sur eux, et en les menaçant de casse-têtes, de massues et de dards qu'ils portaient à la main. La petite troupe de Hollandais garda bonne contenance: mais n'étant pas armée, elle ne pouvait songer à se défendre. En (oui, elle ne possédait que deux haches et une épée couverte de rouille. Néanmoins Bontekoë était homme de ressources. Un feu avait été allumé pour faire cuire les œufs : il courut à ce foyer, et saisissant une longue branche enflammée, il lit signe à ses compagnons de suivre s<»n exemple, ci à l'aide de ces lisons brûlants, les sauvages furent
lenus à distance. Alors on entra en pourparler. Ces naturels
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étaient affreux à voir. Ils avaient le corps tout couvert de dessins bizarres aux vives couleurs. Leur nez était traversé d'un tuyau de porc-épic, et les cartilages de leurs oreilles avaient pour ornements de simples morceaux de bois. Puis, comme s'il ne suffisait pas d'être nus et de porter sur la peau des arabesques capricieuses de rouge, de vert et de jaune, ils avaient regardé comme d'un goût suprême de se déchiqueter leur même peau noire de mille blessures, qui, tuméfiées, sanguinolentes, livides, offusquaient horriblement le regard. Quand Bontekoë ne se vit plus menacé de leurs zagaies, il entra volontiers, par gestes, en conversation avec eux. Il demanda des vivres, moyennant quelques pièces de monnaie qu'il montra. On lui livra aussitôt des poules et du riz, et l'étonnement des sauvages fut grand, quand ils virent les Hollandais dévorer avec avidité ces aliments sans presque nulle préparation. Alors ils proposèrent un buffle, qu'ils firent amener sur la lisière de la forêt. Bontekoë paya l'animal, et dans la crainte qu'on ne le lui livrât pas, il lui fit couper sans retard les jambes de derrière. A cette vue, les misérables insulaires profitent du moment où les naufragés ne sont pas sur leurs gardes, et ils égorgent ceuxci, brisent le crâne à ceux-là, en éventrent le plus grand nombre de leurs zagaies, au point que les entrailles des victimes s'échappent par la plaie béante. Ils allaient les tuer tous, si les quelques matelots qui restaient ne se fussent enfuis en toute hâte,, et jetés dans les embarcations qu'ils poussèrent au large, sous une grêle de flèches empoisonnées.
La nuit venait encore au moment où les Hollandais, à force de rames s'éloignaient de ces bords dangereux. Ils ne cherchèrent pas une plage plus hospitalière, mais laissant derrière eux Sumatra, après un long travail, ils aperçurent le plus fameux des volcans de cette île, celui de Hovotivo, qui, semblable à un phare lumineux, éclaire le détroit d'Endé, séparant Sumatra de Java. Comme la veille, le lendemain, dès l'aube, sur l'azur du ciel, ils virent se dessiner des ondulations gigan-
tesques, dont les cimes bleuâtres nageaient dans la poussière d'or d'une aurore empourprée des premiers feux du soleil. Bontekoë, qui avait échappé au malheur, annonçâtes célèbres Montagnes Bleues de Java. C'était en effet un splendide spectacle que ces hauts pitons et ces mornes vaporeux, dont les brumes poétiques, azurées comme l'éther, ont fait donner à la chaîne le nom de Montagnes Bleues qu'elles portent.
Le soir même ils découvraient dix, vingt, vingt-cinq vaisseaux dans la plus belle rade du monde. C'était la rade de Batavia... Nos Hollandais étaient sauvés!
Les aventures de Robinson Crusoé ont fait les premières délices de ma vie, et j'ai la certitude que leurs pages sympathiques ont fait éprouver à bien d'autres les mêmes jouissances. Mais, jusqu'à présent, on a cru sans doute que cet assemblage de curieuses péripéties était une œuvre due à l'imaginative du bonnetier anglais, Daniel de Foë : cela n'est pas. Je ne prétends rien enlever au tribut d'admiration que l'on paie à cet aimable auteur, qui écrivait son chef-d'œuvre en 17J0 : cependant je dois à la vérité de dire que Daniel ne fut que l'historien de la captivité, dans une île,* d'un matelot, dont je vais raconter les véritables aventures.
C'était en 170G. On entrait dans le mois d'avril, lorsque, par une nuit tempétueuse, un navire de commerce français, FEvangèline , après avoir coupé la ligne équinoxiale. dans l'océan Atlantique, et doublé le cap Horn, à la pointe méridionale de l'Amérique, arriva dans les parages de la vaste mer d'Océanie. Le vent soufflait grand frais delà partie du sud-ouest; le ciel était couvert, le temps à grains, la mer gros* Une brume épaisse voilait l'horizon, et d'énormes lames secouaient énergiquement le vaisseau qui frémissait sur sa quille. Tout à coup, un grain, chargé de pluie, fondit sur le pont avec une telle vinlenee que l'on sentit un choc se produire : 00
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venait de toucher le fond. Les ténèbres étaient si profondes que, seule, la phosphorescence des flots pouvait indiquer le gisement. Aussi le capitaine, reconnaissant combien la chute inévitable de sa mâture allait ajouter de dangers à ceux que courait déjà son équipage, donna des ordres pour la faire abattre. Mais, pendant ce travail, des gerçures se déclarèrent à la cale, et les pompes furent insuffisantes à l'épuisement de l'eau qui entrait par les crevasses du bâtiment. C'était sur un banc de récifs que le vaisseau avait talonné. Alors un matelot qui venait d'en faire le tour avec le canot se mit à crier : Terre ! Terre! et remontant sur le tillac, il fit remarquer en effet une masse noire, que l'on ne pouvait voir que difficilement sous le reflet des lames lumineuses.
Au même instant, l'officier de quart signala un feu qui commençait à briller à une distance fort rapprochée, sur le rivage de l'île, assurément.
Cependant des vagues d'une impulsion formidable ébranlaient les flancs du navire et se heurtaient contre sa coque déjà ruinée. Aussi fut-il renversé bientôt à bâbord, et il devint urgent de l'abandonner. Alors tout chacun se mit à l'œuvre, et qui dans la pinasse, qui dans la chaloupe, qui dans le canot, qui à l'aide de tronçons de mâture et de cordages, on réussit à atteindre l'île, où le capitaine fut le dernier à se rendre. Malheureusement le feu, qui resplendissait peu auparavant sur un promontoire voisin, venait alors de s'éteindre î
Les scènes dont il est environné influent toujours sur les pensées de l'homme : il n'est donc pas étonnant que l'obscurité qui règne, les vapeurs qui montent de l'abîme et voilent le firmament, contribuent à assombrir les idées des naufragés. L'abandon, la privation de toutes choses, l'isolement de l'homme entre le ciel, la terre etl'eau, lui glissent rapidement au cœur le froid du désespoir. Mais aussi luise le moindre rayon d'espérance d'échapper au sinistre, et le calme renaît
dans sa poitrine, lame se rassérène. Ainsi lut— il pour nos infortunés, lorsqu'ils virent jaillir de nouveau, du sommet d'un rocher, une flamme brillante qui leur révélait la main de l'homme. Ils n'étaient donc pas dans un île déserte ! Le capitaine, Français plein d'énergie, envoya sur-le-champ à la découverte sur ce point de l'île.
Mais en ce moment môme une lueur blanchâtre, presque imperceptible, et voilée par des brouillards qu'elle rendait faiblement transparents, annonça l'approche du jour. Ces lueurs crépusculaires, croissant toujours, ne tardèrent pas à éclairer légèrement le sol que piétinaient les gens de YEvangèline. L'horizon se teignit d'une pâle lumière; des nuages rosés parurent au zénith, et, peu après, un rayon blafard du soleil levant frappa, comme d'une flèche d'or, les brumes qui couvraient l'île. Alors un dernier coup de vent balayant ces voiles humides, des flots de lumière inondèrent de leurs feux violacés les masses de montagnes et les profondeurs de quelques vallées. Ainsi déchirées par le vent du matin, comme une draperie flottante, ces brumes s'éparpillèrent au loin, laissant voir de sauvages précipices, des chutes d'eau écumant le long de leurs flancs, et d'étroits défilés fermés, ici, par des rochers à pic d'où pendaient de longues dentelles de verdure, la. par de petits lacs aux ondes dormantes, à peine visibles sous le manteau de plantes aquatiques dont ils étaient couverts. En un mot,' composée de montagnes rocheuses dont les crêtes sourcilleuses ressemblaient assez à des ruines ; ayant des contours boisés, et de gracieuses clairières que sillonnaient des ruisseaux argentés; coupées çà et là par de jolies vallées dont de vives cascatelles blanchissaient la verdure; pour nos naufragés cette île semblait un Éden, de véritables Champs-Élys<
Restait à savoir quels pouvaient être les habitants. In matelot, qui «'lait allé chercher une aiguade. près de la plus
voisine des cascades, revint bientôt, pâle et tremblant. L'île
était occupée par des sauvages! disait-il. Il avait aperçu deux
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wigwams, à peu de distance l'un de l'autre : mais, craignant de se trouver face à face avec des Indiens, notre homme s'était bien gardé d'approcher. Ces wigwams étaient faits de bois de piment, de branchages entrelacés et recouverts de larges feuilles de plantes étrangères. Ce qui l'avait le plus frappé, c'étaient, près d'un large feu éteint, à l'entrée d'une clairière et non loin de l'une des huttes, des têtes décharnées et des ossements déchiquetés dont la vue l'avait fait frémir. Aussi demanda-t-il au capitaine cle faire armer tout son monde afin de se tenir prêt à repousser toute attaque. A ce mot d'armes, l'équipage avait porté les yeux sur le lieu du naufrage. Hélas ! à la base cle l'île, à quelques brasses en mer, on découvrait, immobile, comme une baleine échouée, le navire, la désolée Evangéline tristement couchée sur le flanc... Seulement, comme la mer reprenait son calme, et que le flux se faisait, on conçut l'espérance que peut-être on pourrait radouber le vaisseau. Le charpentier fut donc immédiatement envoyé, avec ses aides, dans lapinasse, et ils revinrent peu après apportant des armes, des vivres et des toiles pour dresser une tente. Ils annoncèrent en même temps qu'il était possible cle fermer les voies d'eau, le bâtiment étant à sec sur le côté même où elles s'étaient produites. C'était le travail d'un jour, et le lendemain on pourrait reprendre la mer, après avoir réparé la mature.
La joie fut à son comble alors. Mais le charpentier terminait à peine son rapport, qu'on entendit sortir de l'une des gorges de l'île, une horrible explosion de hurlements. C'était comme un cri cle guerre si imprévu, si déchirant, qu'on l'eût dit échappé à des gosiers de démons plutôt qu'à des poitrines humaines. Le matelot qui avait entrevu les wigwams s'écria :
— Je vous l'avais dit... Voici les sauvages!... Qu'allonsnous devenir?...
Et le pauvre diable se prit à trembler de tous ses membres, pendant que ses compagnons s'emparant des mousquets, heu-
reusement débarqués, se tinrent prêts à lutter bravement. Mais un éclat de rire homérique du capitaine les rappela au calme cl à la paix, car ayant compris que les capricieuses anfractuosités des rochers avaient, sans nul doute, répercuté d'une façon bizarre les voix des éclaireurs qu'il avait envoyés à la découverte, il les fit voir à son équipage, sortant un à un d'un profond ravin. Aussitôt on courut à eux, afin de les questionner: et quel ne fut pas l'étonnement de leurs camarades lorsqu'ils virent parmi eux, marchant avec eux, debout comme eux, un animal extraordinaire qu'ils prirent tout d'abord pour un orang-outang. En effet, coiffé, vêtu de haut en bas de peaux de chèvres sauvages, une longue barbe blanche tombant sur sa poitrine, les yeux creusés, les joues amaigries et comme tan-
nées par le haie, un homme, étranger à YEvangêline, les
accompagnait et semblait même les guider. Cet insulaire vint droit au capitaine, et s'agenouilla devant lui, des larmes coulant de ses yeux. Mais il ne put parler : l'émotion ou le mutisme lui fermait les lèvres. On tendit alors à cet homme des mains sympathiques: on lui lit boire quelques gouttes de brandevin ; on voulut même lui faire manger des aliments du bord. Mais l'insulaire repoussant ce qu'on lui offrait, après y avoir goûté, et semblant s'en prouver mal, fit un effort de langue, et cherchant à rappeler des mots oubliés, dit enfin en mauvais anglais :
— Ce sont donc des Français qui me sauvent et m'arrachent à ma solitude! Oh î c'était le vœu que je formais tous les jours, car j'ai été abandonné volontairement dans cette Ile par un capitaine anglais, et j'ai failli périr par la main des Espagnols. Aussi je demandais à Dieu de m'envoyer des Français, convaincu qu'ils seraient bons pour moi... Il a exauce mon désir, qu'il soit mille fois béni !...
Puis, quand L'infortuné solitaire fut bien rassure par les caresses des gens de l'équipage cl encouragé par le capitaine, il expliqua qu'il refusai! les aliments européens, parce (pie son
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estomac n'y était plus habitué, depuis cinq ans qu'il n'en avait goûté. 11 ajouta que, la veille au soir, ayant entrevu dans la brume un navire en perdition, il avait gravi le point le plus élevé du rivage pour y allumer un grand feu en guise de fanal. Enfin il fit connaître que l'on était dans l'île Mas-à-Tierra, voisine de l'autre île Mas-à-Fuera, plus connues sous le nom de Juan-Fernandez, qui les découvrit en 1446, et que l'on se trouvait à 140 lieues des côtes du Chili, en face de Santiago, sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, et à l'entrée du vaste Océan équinoxial.
Pressé par les questions amicales du capitaine, le brave homme, s'excusant sur sa difficulté à parler, car n'ayant jamais conversé avec aucun être humain depuis cinq ans entiers, il avait oublié sa langue, dont il ne prononçait guère que la moitié des mots, fit ainsi connaître son histoire aux matelots français qui l'écoutaient, assis sur l'herbe d'une clairière, en formant cercle autour de lui :
— Je suis né à Largo, dans le comté de Fife, en Ecosse, et je me nomme Alexandre Selkirk. Dès l'âge de quinze ans j'étais matelot. J'ai parcouru toutes les mers du globe, et déjà une première fois j'avais touché aux îles Juan-Fernandez, ne me doutant pas alors qu'elles seraient ma prison un jour ! En dernier lieu, je m'étais embarqué àPortsmouth, sur le vaisseau anglais les Cinq- Ports, capitaine Stradling, sur lequel je remplissais les fonctions de maître d'équipage. Marié depuis peu, avec une charmante jeune fille de Perth, Polly, c'est son nom, avait bien pleuré à mon départ, et m'avait poursuivi jusque sur le navire pour m'empêcher de partir. Il avait fallu que le capitaine Stradling la renvoyât : et, en ceci, il avait agi vis-à-vis d'elle très-brutalement. A partir de ce moment, il sembla reporter sur moi la haine et la colère qu'il avait manifestées à ma pauvre et innocente Polly.
Nous arrivâmes bientôt sous l'équateur, assez près des îles Salomon, au centre de l'Océanie. Je ne sais quel est l'usage des autres nations de l'Europe quand leurs vaisseaux coupent
ainsi la ligne qui partage notre globe en deux hémisphères ; je puis dire seulement que, par l'inspiration du capitaine, je fus, moi, l'objet des plaisanteries de mes camarades, au point d'en tomber malade. Après avoir touché à l'île de Pâques, la plus voisine des îles Juan-Fernandez, cent cinquante lieues environ, l'un de ces caprices de température assez communs dans certains parages fit succéder au souffle du vent le calme plat le plus absolu. Dans l'air, pas la moindre brise ; sur mer. pas une ride. Les voiles retombaient tristement le long des mâts. 11 fallut se résigner, mais attendre. La chaleur, sous la zone torride, lorsque le vaisseau ne bouge pas, est mortelle : mon mal s'aggrava et je fus à deux doigts de la mort. Le souvenir de ma Polly était pour beaucoup dans la maladie qui me consumait. Heureusement le vent, après quinze jours, se reprit à souffler, et notre schooner les Cinq-Ports, fin voilier, répara la perle de temps par la rapidité avec laquelle il nous porta aux îles Juan-Fernandez que voici. On fit relâche dans le Port Anglais, là, au sud-ouest, et l'on dut renouveler les provisions d'eau. Je profitai, moi aussi, mais pour ma santé, du séjour que l'on faisait dans cette île, pour descendre à terre, et m'y promener. Or, là, pendant que mes compagnons s'élançaient sur les premières rampes des montagnes, picorant, comme des enfants à l'école buissonnière, les fleurs et les fruits sauvages, admirant les gorges profondément encaissées, au fond desquelles coulent de rapides torrents, couché sur l'herbe fraîche et balsamique, je m'endormis d'un tel sommeil, au pied d'un arbre, que la nuit vint, et qu'elle était au milieu de son cours, lorsque je me réveillai. Quelle fut ma stupeur, quand, la lune brillant aux cieux et argentan I File et la mer de ses doux el purs rasons, je me trouvai sur le sol de l'île, et que, courant ensuite1 sur le rivage, je vis que le schooner avait appareillé, el voguail niajes tueusement à une telle distance que ses voiles blanches ne me
semblaient déjà plus que des alcyons rasant la crête des îlots de
leurs ailes humides...
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Dire la profonde tristesse dont je fus saisi serait impossible Mon regard morne et désolé plongea longtemps dans
les profondeurs de l'horizon, scrutant la mer, étudiant la plage, errant à l'aventure. La lune s'effaça des cieux, le jour remplaça la nuit, le soleil accomplit son orbite, que je n'avais pas encore quitté ce rocher solitaire d'où je restais suspendu entre la terre et l'onde.... Le lendemain, comme pour répondre aux sombres pensées de mon âme, une violente tempête éclata sur cette île. J'eus du bonheur alors à voir ces profonds ravins, où le vent s'engouffrait avec la pluie, subir un vrai déluge, et il me semblait que Dieu d'un coup de sa foudre allait m'arracher au malheur en m'enlevant à la vie. 11 n'en fut rien : je restai pour vivre et souffrir.
A quelques jours de là, après avoir vécu d'herbes et de racines, afin de me fuir moi-même et de m'arracher au désespoir, je voulus parcourir l'île devenue mon domaine. Elle était sans habitants. Je n'y vis même pas le plus petit animal dangereux, ni le moindre reptile : mais j'y trouvai quantité de chèvres sauvages qui fuyaient à mon approche. Je revenais sur cette partie de la côte que j'affectionnais, après avoir parcouru cette petite chaîne de montagnes et les bois du rivage, lorsque, au pied même de ce rocher, j'avisai certains objets que je n'avais pas encore remarqués, mais qui m'avaient été laissés par les gens du vaisseau, sans doute en cachette du capitaine. C'étaient un mauvais lit, un fusil, de la poudre, des balles, une hache, un couteau, un chaudron, du tabac, des instruments de marine, et enfin quelques livres de piété parmi lesquels je trouvai une Bible, ce qui me fit le plus de plaisir.
Je plaçai le tout dans une caverne, que je vous montrerai, qui me tenait lieu d'habitation, et dans laquelle je passais des journées entières, couché, sans manger, car le courage me manquait pour rien faire. Ah ! si j'avais eu seulement ma Polly avec moi, à cette heure j'aurais ici un palais, et cette île serait pour moi un jardin enchanté. Car, Juan Fernan-
dez, sans être fertile, a reçu de Dieu le plus heureux climat. Son hiver dure tout au plus deux mois, juin et juillet, et encore à peine y a-t-il trace dégelée. Aussi les arbres conservent toujours leur verdure, et le ciel sa sérénité. Enfin, après huit mois de séjour dans cette prison dorée, je me sentis plus fort. Un jour que j'avais bien prié pour ma Polly, je résolus de vivre plus en homme et en chrétien. Je me mis donc à l'œuvre et j'élevai deux cabanes à quelque distance l'une de l'autre. Les poutres que j'employai étaient de bois de piment. Je les couvris d'une sorte de joncs. Puis, comme je me livrai bientôt avec zèle à l'exercice de la chasse, je tuai bon nombre de chèvres dont les peaux me servirent à tapisser mes huttes en dedans, et à les rendre plus habitables. L'une de ces cabanes devint ma cuisine et mon garde-meuble : je fis de l'autre ma résidence et le sanctuaire dans lequel je priais Dieu. Étais— je triste et ennuyé ? j'allais m'enfermer dans ma chapelle : là. je lisais mes livres de piété, je me plongeais l'esprit et le cœur dans les merveilleuses beautés de la Bible, et je chantais des psaumes tout comme un anachorète de la Thébaïde ! Ah î mes amis, dans le malheur que l'on a besoin de recourir à Dieu, et comme il sait vous consoler !
Mon occupation de choix était la chasse. Mais la poudre, un jour, me manqua, et dès lors je dus renoncer à cet exercice qui me donnait la vie, car ma principale nourriture était la chair des chèvres que je tuais. Certes î le poisson ne me manquait pas : mais sa fadeur me donnait des nausées, et ma plus grande privation fut de n'avoir pas de sel. Du reste je me suis habitué à manger fort peu, et, pour le faire, j'attends toujours que la faim me presse de ses aiguillons, comme je ne 1m1 conclu' non plus (jiie vaincu pur une veille extrême. J'ai trouvé le moyen, Imaginé, dit-on, par 1rs sauvages, défaire du feu en frottant avec force l'un contre l'autre, des iikucciux de bois de piment dont il y a grande abondance dans l'Ile. <'. 8Sl C6 même bois qui nie sert à faire cuire mes aliments, sur un
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foyer en plein ait, devant ma cuisine : il est aussi mon luminaire, grâce à ses branches qui s'enflamment facilement. Ses exhalaisons aromatiques m'ont fait du bien, en outre : car leur parfum relève toujours mon courage quand il tombe, et mes forces quand elles fléchissent. Le fruit du piment lui-même me rendit plus tard le service de remplacer le sel et le poivre, et grâces à lui, j'ai pris plaisir à manger ma viande de chèvre, de grosses écrevisses des cours d'eau de l'île, qui sont délicieuses bouillies ou grillées, d'excellents navets et des choux dont je trouvai des plants nombreux, semés sans doute par les équipages de quelques navires.
Vous allez me demander peut-être comment, n'ayant plus de poudre, je parvins à me procurer les chèvres sauvages qui sont si prestes et si agiles ? Eh bien ! figurez-vous que je me rendis si habile à la course, par un exercice continuel, que je m'élance à travers les bois, les rochers et les collines, avec une incroyable rapidité, et que je saisis les chèvres au vol. Je veux vous donner demain le spectacle d'une telle chasse : ce sera le seul divertissement qu'il me sera possible de vous offrir, et je n'y ferai pas faute. Toutefois je ne vous dissimulerai pas que ce genre d'exercice n'est pas sans danger. 11 s'en fallut peu, un jour, que mon agilité ne me coûtât la vie. Je poursuivais un chevreau sauvage avec tant d'ardeur que je l'atteignis. Mais, en me débattant avec lui, je ne vis pas un précipice béant que me cachaient d'épais buissons. Hélas ! je tombai dans l'abîme avec l'animal. Brisé par une telle chute, je restai évanoui pendant longtemps. Enfin, revenu à moi, je trouvai la bête morte sous ma pression. 11 me fallut alors de longues heures pour sortir du gouffre et me traîner jusqu'à ma hutte, d'où je ne pus sortir de plus d'un mois.
Cependant mes pauvres habits et mes souliers de matelot s'étaient promptement usés à force de gravir les rochers et de courir comme Atalante. Heureusement mes pieds se sont endurcis
à la peine, et maintenant rochers et cailloux ne font plus rien à leur cuir naturel. Quant aux vêtements, je trouvai moyen de les remplacer en me faisant le justaucorps de peau de chèvre que vous me trouvez. En voyant ma coiffure de même sorte, félicitez-moi sur mon talent de chapelier. Je cousis le tout avec des lanières de peau très-fines, et un clou fut mon aiguille. Je me taillai aussi des chemises dans de mauvais draps qui accompagnaient le grabat trouvé sous le rocher. Mais alors je pris pour fil l'estame dont mes vieux bas firent les frais. Mon vieux couteau me tenait lieu de ciseaux, seulement, lorsqu'il fut usé jusqu'au dos, je m'en forgeai un autre que voici, avec des débris de fer trouvés sur le rivage.
Une nuit, je fus réveillé par une affreuse douleur au pied gauche d'abord, puis au pied droit... C'étaient d'énormes rats qui se permettaient la familiarité de venir souper à mes dépens. Comme ils renouvelèrent souvent ce festin, et que de mes pieds, si je les avais laissés faire, ils seraient venus attaquer des parties plus succulentes de mon individu, j'apprivoisai quelques chats sauvages, qui jusqu'alors venaient piller ma cuisine, et j'en fis mes gardes du corps. Je formai aussi à me lenir compagnie les plus belles chèvres que je pris, et je leur appris des jeux et des jongleries qui devaient m 'amuser. Celles des chèvres dont je m'emparais et que je ne voulais pas égorger pour ma table, n'étaient renduesàlaliberté qu'après avoir reçu aux oreilles, à l'aide d'une couleur rouge, un signe que je pourrais reconnaître.
Si vous parcourez cette île, partout, sur l'écorce des arbres el 1rs assises des rochers, vous verrez gravés et mon nom bien inconnu et la date de mon exil, car, hélas î dans ma solitude. combien j'appelai de tous mes vœux ma patrie, ma chère patrie, <il ma liien-aimée Polly ! Aussi chaque jour je me promenais sur les rivages, regardant tantôt du côté du cap Horn, tantôt «lu côté de l'île de Pâques, vers l'Océanie, et quelquefois aussi dans le remou du littoral américain, pour voir si. sur cette
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large voie, commune à toutes les nations, ne viendrait pas quelque navire qui me sortirait de peine. Mais jamais, jamais une voile! Cependant, un matin, au lever de l'aurore, lorsque j'errais déjà parmi les rochers qui me servaient de dunette, je crus entendre des voix d'hommes... Je tressaillis d'abord, puis je prêtai une oreille attentive. En effet, on parlait sur le rivage, dans une anse voisine... Je me hâtai d'y courir... 0 fortune! je vois un vaisseau à l'ancre!... C'était le pavillon d'Espagne qui flottait au mât de perroquet... Je descends de mes rochers pour me présenter aux gens de l'équipage qui vont et viennent... Hélas ! les Espagnols ne m'ont pas plutôt aperçu qu'ils saisissent leurs mousquets et tirent sur moi... Vainement je leur fais des signes de bonne amitié : vainement je leur adresse des paroles suppliantes : ils me couchent en joue de nouveau et déchargent leurs armes. Alors pour échapper à la mort, je fuis... Mais ils me poursuivent. Arrivé dans les bois, j'entends qu'ils me traquent comme une bête fauve. Aussitôt je grimpe sur un arbre, et me voici me cachant dans le plus épais de son feuillage. Là, nul regard ne me découvre, quoique les terribles matelots rôdent tout autour de moi et tuent quantité de chèvres sous mes yeux... Enfin ces chasseurs sans pitié s'éloignent; le vaisseau meta la voile, et... je me retrouve seul!
Mais la Providence qui veille sur les oiseaux des champs, veille aussi sur l'homme qui souffre loin de ceux qu'il aime et du reste du monde... Vous voici, braves Français, et mes maux sont oubliés, car mon bonheur recommence. C'est à vous que je devrai de revoir ma patrie, et d'embrasser encore ma Polly !...
Le capitaine de YEvangêline engagea en effet l'infortuné Selkirk à son bord, en qualité de contre-maître. Puis, le navire étant radoubé, le bon Écossais dit adieu à sa terre d'exil. Il ne voulut pas s'éloigner de l'île hospitalière de Juan Fernandez sans avoir chassé une dernière fois à sa façon, les chèvres sauvages de la montagne. On lui adjoignit quelques
hommes qui prétendaient courir comme des Basques, et surton ( un chien de l'équipage qui avait fait ses preuves. Alexandre Selkirk les devança tous, et mit sur les dents hommes et chien. Le léger Écossais, tout vieux que l'avaient fait l'isolement et le chagrin, s'empara de plusieurs chèvres qu'il alla déposer aux pieds du capitaine.
Selkirk revit sa chère Ecosse et son village de Largo. Il revit aussi sa belle Polly, mais il n'entendit jamais plus parler du capitaine anglais Stradling. Le navire les Cinq-Ports avait péri dans un naufrage, suivi d'un incendie allumé par les feux du ciel...
Trente-trois ans plus tard, l'équipage de l'amiral Anson étant descendu dans l'île Juan Fernandez, tua une vieille chèvre, avec beaucoup d'autres plus jeunes. Vérification faite de la première, on lui trouva les oreilles marquées de rouge. C'était évidemment une de ces bêtes qu'Alexandre Selkirk signalait à son attention pour l'avenir, avant de leur rendre la liberté. . .
XYIII* SIÈCLE
Profils de l'Atlas, en Afrique. — Kabyles et jeune fille. — Un martyre. — La tartane génoise. — Départ de France en 1719. — La comtesse de Bourk, sa famille et sa suite. — Le pirate Algérien. — Abordage. — La proie d'un corsaire. — Tempête.
— Horrible naufrage sur la côte de Palamos, au Maroc. — Apparition des Kabyles.
— Sauvetage et cupidité. — L'abbé de Bourk et sa nièce. — Où se montre la main de Dieu. — Adresse d'une jeune fille. — Le salut. — Le retour au bonheur. — Sur l'océan Atlantique. — Le navire le Prince, le 26 juillet 1752. — Au feu! au feu !
— Terreur.— Trahison. — Progrès de l'incendie. — Une fournaise flottante. — Horrible tableau. — Épisodes lamentables. — Derniers essais de salut. — Effrayantes péripéties. — Lutte au fond des eaux. — Épaves et cadavres. — Les jeunes soldats. — La mort et la vie. — Silhouette du navire en feu. — Scènes indescriptibles. — Les deux jeunes filles. — L'aumônier. — Approche de la nuit. — Effet des flammes. — Explosion des poudres. — Apparition de la yole. - Les survivants et les morts. — La nuit. — Le froid. — La nudité. — La faim. — Huit jours et huit nuits à la merci des flots. — La terre. — Côtes du Brésil. — Reconnaissance à Dieu. — Départ pour le Portugal. — Retour en France. — Désastres de la Peggy, en 17G5. — Les mousses. — Famine. — Trahison d'un capitaine. — Anthropophagie. — L'exécution-
— Ruse d'un mousse — Le port.
Vers la fîndujnois d'octobre 1719, un homme vêtu de façon à faire supposer qu'il était prêtre, une jeune fille gracieuse et belle, nonobstant ses vêtements imprégnés d'eau de mer et desséchés par le brûlant soleil de l'Afrique, une jeune servante et un serviteur d'assez piètre apparence, gravissaient péniblement les premières rampes de la chaîne de l'Atlas, dont la partie occidentale vient se plonger dans les flots de l'océan Atlantique. C'est en Afrique que se passe le drame
qui va nous occuper. La mer est calme, le ciel bleu, les montagnes vertes, et, sur les plaines qui s'étendent vers le Sahara, les rayons de l'astre du jour font ruliler les sables du désert, comme une poussière de diamants. Nos voyageurs sont suivis de quelques hommes à cheval qu'il est facile de reconnaître pour des Arabes, non pas à l'élégance de leur costume traditionnel, mais aux vieux burnous en loques qui couvrent leurs épaules, et à la beauté de leurs coursiers. Évidemment ce sont des Kabyles, ces infatigables larrons des côtes. En effet, nous sommes ici dans le Maroc et dans le pays des Maures. D'affreux précipices entourent le sentier rapide que suit cette triste caravane. Ces jeunes filles, ce prêtre et ce valet sont des captifs qui, marchant à pied, les jambes déchirées par les nopals épineux et les aspérités des roches, sont conduits à quelque marché d'une cité barbaresque, pour y être vendus comme esclaves. Aussi, sans habitude de fouler aux pieds un sol pareillement accidenté, plutôt que de plonger leurs yeux dans les horribles profondeurs des abîmes, nos captifs aiment mieux les fermer. D'ailleurs ils versent des larmes ! Gomment ne pleureraient-ils pas ? Voyez : les odieux Kabyles, au moindre faux pas de leurs victimes, lancent contre eux d'énormes dogues affamés qui les mordent, les déchirent, leur impriment mille plaies, et les contraignent à gravir plus rapidement la
rude montée Toutefois, on arrive bientôt -à une vaste foret
d'argans, arbres touffus, qui atteignent à la hauteur de nos grands chênes. C'est une oasis charmante tant à cause de la variété des plantes sylvestres et des ombrages * que parce qu'elle repose l'œil fatigué par la stérilité des déserts qui ferment l'horizon. Des cascades, tombant du sommet de rochers à pic, y répandent une délicieuse fraîcheur, el là aussi, commencent à se dessiner de riants vallons, où se trouvent çà el là des douairs habités par les Kabyles. Ce qu'on éprouve d 'admiration en face de cette nature grandiose et sauvage de l'Atlas, est renfermé dans ces mois : montagnes sourcilleuses, vallées poétiques,
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prairies verdoyantes, cascafcllcs et cours d'eau, enfin précipices indescriptibles.
Le spectacle sublime des grandes œuvres de Dieu semble devoir adoucir le caractère farouche de l'homme, généralement parlant. Hélas ! les Kabyles ne subissent pas cette heureuse influence. L'impatience de rentrer au plus vite dans leurs villages, annoncés du reste par les troupeaux de chèvres et de moutons qui cherchent leur pâture le long des pentes âpres et escarpées, les pousse à user de nouvelles violences vis-à-vis de leurs captifs épuisés : ils lancent de nouveau leurs chiens féroces contre eux, ils les couchent en joue, les menacent de faire feu de leurs longs fusils, et les pressent sous le poitrail fumant de leurs montures. Enfin on atteint une bourgade où d'ordinaire on vend à l'encan les esclaves amenés par les pirates.
Dire le supplice qu'endurent ces infortunés serait impossible... On les dépouille brutalement, et à la place de leurs vêtements on leur fait endosser des souquenilles remplies d'une affreuse vermine. A peine leur donne-t-on un mauvais pain cuit sous la cendre. La terre leur tient lieu délit, et un soir que le valet, pour aider sa jeune maîtresse à mieux reposer, lui apporte quelque peu de paille enlevée à la litière des chameaux, ils sont tous saisis, fustigés, et menacés de la hache qui vingt fois est portée à leur cou.
Voici leur histoire :
Le 22 octobre 1719, une tartane génoise mettait à la voile dans le port de Cette et s'éloignait rapidement des côtes de France. Nolisée tout exprès pour aller en Espagne, elle portait la comtesse de Bourk, sa fille âgée de seize ans, son fils qui n'en comptait que huit, l'abbé de Bourk, son beau-frère, quatre femmes de chambre, un maître d'hôtel et un valet. Cette famille, irlandaise de naissance, allait rejoindre le comte de Bourk, ambassadeur d'Espagne à la cour de Suède, qui l'attendait à Madrid, afin de partir de là pour le Nord. La comtesse avait
préféré de gagner Barcelone par mer, la traversée ne devaal durer que vingt-quatre heures, au lieu de prendre la voie de terre : mais hélas ! le 25, au point du jour, alors que la tartane longeait la côte de Palamos, au Maroc, un pirate algérien parut en mer, au large, à quelque distance, et marcha droit sur la tartane.
11 était impossible de résister : le corsaire était armé de quatorze canons dont la voix était trop persuasive. Il fallut se rendre. Le pirate, renégat hollandais, envoya une de ses chaloupes, avec vingt hommes, pour prendre possession de la tartane : mais l'écumeur de mer fut presque embarrassé de sa capture, lorque madame de Bourk, lui présentant ses papiers, il vit su rie passe-port qu'elle était la femme d'un ambassadeur. Il devint aussitôt fort poli, et promit à la comtesse qu'on ne lui ferait aucun mal : mais il exigea qu'elle vînt à Alger, où le Dey n'hésiterait pas à la remettre immédiatement aux mains du consul de France. En effet, la tartane fut remorquée à l'aide d'un câble par le vaisseau algérien, et l'on cingla vers les côtes des États Barbaresques. Mais une violente tempête s'é- (ant élevée, le câble fut rompu, et la tartane, que dirigeaient les Turcs, vint échouer sur un rocher à fleur d'eau où elle se brisa et disparut sous l'eau.
Hélas ! l'infortunée comtesse de Bourk, son pauvre petit enfant, et trois des caméristes furent tuées par le choc du navire, et disparurent avec lui dans les profondeurs de la mer. Mais l'abbé de Bourk, le maître d'hôtel, une femme de chambre et le valet, s'étant accrochés aux aspérités des rochers qui bordaient le rivage, échappèrent à la mort. Ils étaient à peine à terre, que le valet, considérant la surface des vagues qui bouillonnaient encore, crut entrevoir un corps humain qui luttai I contre les Ilots. Aussitôt il se jeta résolument à la nage, el parvint à saisir une victime qui se noyait. C'était mademoiselle de Bourk Ce valet disparut ensuite
Ces intéressants naufragés, délivrés (l'un danger, éplorés,
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gémissant sur le sort d'une mère et de ses compagnes ensevelies à jamais dans les profondeurs de l'abîme, tombèrent bientôt dans un autre. Une horde de Kabyles arrivait à fond de train sur eux et les faisait captifs, en les injuriant, en les outrageant, en les frappant. La jeune fille regretta bientôt de n'avoir pas perdu la vie avec celle qui l'avait enfantée et son frère qu'elle aimait. Passés des mains du pirate à celles des Kabyles, nos héros furent menacés de mort, s'ils cherchaient à fuir. Pour leur en ôter l'envie, on les fît garder par des dogues monstrueux, dont l'œil s'injectait de sang et le poil se hérissait en les regardant. Puis, on les fit assister au sauvetage des objets les plus précieux de leur navire. Excellents nageurs, les brigands parvinrent en peu d'heures, en plongeant, à s'emparer d'un immense butin. On retira même les cadavres que l'on inhuma sur le rivage : seulement, celui de madame de Bourk fut profané avant d'être confié à la tombe, car un Kabyle cupide lui coupa les doigts des mains, afin de s'emparer des bagues que portait l'infortunée victime
Nous avons vu la triste caravane arriver à la ville où ils sont vendus comme esclaves. L'abbé de Bourk et sa nièce, dans leur malheur, se réjouirent de ne pas être séparés et la captivité leur sembla plus douce dans la communauté de leur esclavage. Heureusement mademoiselle de Bourk sut se faire aimer des enfants des Kabyles, qui partageaient avec elle leur laitage et leurs fruits. Mais le chef de la maison, témoin de cette faiblesse de ses enfants, s'élança sur son esclave, et allait lui percer le cœur de son yatagan, lorsqu'un Maure survenant arrêta son bras.
La Providence veillait sur ces esclaves que leur sort cruel conduisait rapidement au tombeau. Un jour, un carnet, échappé au naufrage, tomba sous la main de la jeune fille. 11 renfermait tout ce qu'il faut pour écrire. Elle s'en servit aussitôt, et, restée seule dans une étable,elle adressa sans retard un récit fort détaillé de ses aventures au consul de France qui
résidait à Alger. Comment cette lettre put-elle parvenir au consul? Je l'ignore. Mais après l'avoir lue, monsieur Dussault, représentant de France, et tous les Français auxquels il la communiqua, fondirent en larmes. Un bâtiment français fut armé sur-le-champ, on remit au capitaine une recommandation impérative du Dey d'Alger, pour le marabout de Bougie, dans le district duquel se trouvaient nos esclaves. Alavuede la lettre du Dey, le marabout s'inclina profondément, en s'écrianl par trois fois : Allah ! Allah! Allah! Puis il se mit en selle, en se faisant suivre d'un nombreux cortège de cavaliers, et des principaux cheiks de son ressort. Ils pénétrèrent tous ensemble dans les montagnes de l'Atlas, et, après l'avoir cherché dans quelques vallées, ils trouvèrent enfin le douair où les captifs étaient retenus. A la vue de la brillante escorte, tous les Maures de la tribu prirent la fuite ; mais le marabout les rappela d'une voix tonnante, et exigea qu'on lui remit 1rs captifs. Le maître de l'abbé de Bourk et de sa nièce consentait bien à rendre le prêtre, mais il désirait conserver la jeune tille dont la beauté lui plaisait et qui avait touché le cœur de son iils. Le marabout tint bon, et, moyennant une rançon de 900 piastres, les naufragés furent remis aux mains de leur libérateur. Quel beau jour ce fut pour nos captifs, que celui où tombèrent les chaînes de leur esclavage, et où, recouvrant leur liberté, ils s'éloignèrent des Kabyles! Montés sur de jolis chevaux arabes qu'on leur avait amenés, pendant qu'un riche palanquin portait mademoiselle de Bourk, ils prirent la route qui conduit à la mer. A quelques jours de là, le navire libérateur entrait dans le port d'Alger, et débarquait mademoiselle de Bourk, son oncle, et le peu de suite qui leur n stait. Monsieur Dussault, le consul de France, el grand nombre de Français attendaient sur les quais la venue de nos pauvres amis, si cruellement éprouvés. On leur tit l'accueil le plus sympathique : tout un chacun les embrassait, leur serrait les mains, leur offrait un asile. On les conduisit, triomphalement,
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tant la foule des curieux était grande, dans la chapelle du consulat, où l'on chanta le Te Deum pour remercier Dieu de leur délivrance.
Mademoiselle de Bourk, dont la mère était Française, vint habiter Marseille, où son oncle résidait avant leur fatal voyage : elle s'y maria peu d'années après, et sans doute que jamais elle ne regretta le fiancé que voulait lui donner le cheik des Kabyles, dans la personne de son fils!...
L'incendie d'un navire, en pleine mer, est sans contredit l'une des plus horribles tragédies qui puissent arriver... C'est une calamité de ce genre que je vais mettre sous les yeux du lecteur : mais, comme personne ne raconte mieux les événements que leurs témoins oculaires, je laisse parler monsieur delà Fond, l'un des lieutenants du yaisseau qui devint le théâtre du drame. Tout au plus me permettrai-je de rajeunir son style et d'ajouter quelques couleurs à son tableau.
Une première fois le vaisseau le Prince, de la Compagnie Française des Indes, capitaine Morin, et destiné pour Pondichéry, avait appareillé le 19 février 1752, en rade du port de Lo rient : mais échoué sur le banc du Turc, au départ, en vue même de la ville, on avait dû le faire rentrer dans les bassins pour le radouber. Enfin, le 10 juin suivant, il avait remis à la voile, par un vent favorable et s'était éloigné rapidement. Sa marche fut heureuse alors pendant tout un mois. 11 portait trois cents personnes, en y comprenant les passagers.
« Mais le 20 juillet, vers l'heure de midi, raconte monsieur de la Fond , nous nous trouvions par 8° 50' de latitude méridionale et 25° de longitude occidentale, lorsqu'un passager, accourant sur le pont, s'écria qu'il sortait de la fumée du panneau de la grande écoutille. La consternation couvrit aussitôt tous les visages, et fut d'autant plus vive que le navire, outre l'équipage, plusieurs compagnies de soldats, et une
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riche cargaison, portait un nombre considérable de passagers et quelques femmes et jeunes filles. A ce cri: Au feu ! Au feu ! le premier lieutenant chercha immédiatement la cause d'un accident dont le moindre soupçon fait d'ordinaire trembler les plus intrépides. Le capitaine, qui était à table, se présenta sur le gaillard et donna ses ordres pour étouffer le feu. Pour mon compte, je les avais prévenus en faisant jeter à la mer des voiles afin d'en couvrir ensuite' les écoutilles et d'empêcher ainsi l'air de pénétrer dans la cale. J'avais même proposé, pour plus grande sûreté, de faire entrer l'eau dans l'entre-pont, à la hauteur d'un pied : malheureusement on n'en fit rien, et déjà l'air ayant eu un libre passage par les écoutilles, une épaisse fumée, qui se produisit, prouva que le feu s'animait de plus en plus. « Alors le capitaine fit armer soixante à quatre-vingts soldats, pour contenir l'équipage et maintenir l'ordre dans un péril si pressant : puis tout le monde s'occupa, sans relâche, de jeter de l'eau dans la cale. Mais la rapidité de l'incendie rendit ce travail inutile; aussi le désespoir s'empara de tousles cœurs. « Le capitaine ayant fait mettre la yole à la mer, le bosseman et quelques hommes s'en emparèrent; mais comme ils n'avaient pas d'avirons, ils hélèrent pour en demander. Aussitôt trois matelots se jettent à l'eau et portent les avirons réclamés. Puis, ces traîtres, voyant que l'incendie fait des progrès effrayants, au lieu de revenir travailler avec le reste de l'équipage, s'éloignent du navire à force de rames. Cependant à bord on continuait d'user de tous les moyens, pour arrêter le feu. Le maître ne craignit même pas de descendre dans la cale ; mais la trop grande chaleur le contraignit de remonter : déjà ses vêtements avaient pris feu, et, pour le sauver, on dut jeter sur lui plusieurs seaux d'eau. Toui après, on vit les flammes jaillir avec impétuosité, parle grand panneau celte lois. Le capitaine ordonna de mettre les bateaux à la nier ; mais la lerteur paralysait les forces des gens de l'équipage de telle sorte que dans l'impossibilité de peser sur les palans, ils ne pou-
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vaient soulever les canots. Le feu se chargea de l'opération, car s'ëlançant avec rage le long des mâts, il brûla les palans : seulement, les canots tombant de côté sur les canons du tribord, il ne fut plus possible de les sauver et de s'en servir.
« Dès lors plus d'espérance ! On comprit qu'un miracle seul pouvait nous arracher au péril, aussi l'accablement s'empara des esprits et la consternation devint générale. On n'entendit plus que des gémissements et des accents de douleur : les animaux eux-mêmes se prirent à pousser de lugubres gémissements. Tout l'équipage, soldats et marins, hommes et femmes, élevèrent leur cœur vers Dieu, et l'on voulut au moins mourir en priant. L'aumônier, du gaillard d'arrière, nous donnait à tous l'absolution, et allait de l'un à l'autre, jusque dans la galerie pour accorder le même bienfait aux infortunés qui s'étaient déjà précipités dans les flots. C'était un affreux spectacle, et l'imagination est impuissante à se le représenter. La mort, la mort partout! La mort dans les eaux, la mort dans le feu ! Quelle horrible alternative ! Il faut avoir passé par une telle scène pour la comprendre. L'homme tient donc bien à la vie? Car, voyez, chacun jette à la mer tout ce qui peut lui assurer encore un moment de vie : cages à poulets, caisses, ballots, vergues, épaves, tout ce qui se présente sous la main. Les uns semblent aller au-devant de la mort en se précipitant dans les flots; les autres gagnent à la mer les haubans, les vergues, les planches, les avirons qu'ils y ont lancés; beaucoup se tiennent aux cordes qui sont suspendues le long des flancs du navire, et paraissent hésiter entre l'eau et le feu, les deux éléments qui se disputent leur vie.
« J'avais fait mettre la barre à bâbord, ce qui fit pencher le \ aisseau sur le côté droit et nous sauva pendant quelque temps encore, tandis que l'incendie ravageait l'autre côté. De quelles péripéties j'étais alors le témoin î Ici c'était un père arrachant son fils du milieu des flammes, l'embrassant, le jetant à la mer, le suivant, le saisissant, l'embrassant encore et mourant
a^ec lui. Là c'était une pauvre mère, allaitant sa fille pour la dernière fois, et mesurant d'un œil hagard le temps qu'elle pouvait avoir encore à .vivre, en pressant sur son cœur l'objet de son amour, avant que la flamme ou les eaux !
« Cependant le pont devient un moment désert : on n'entend plus que le crépitement de la flamme et les craquements sourds de la destruction. Le parquet commence à s'échauffer sous les pieds : il se fait des ébranlements qui indiquent que des parties nobles du navire se détachent... J'entre alors dans la chambre du conseil, et je rencontre monsieur de la Touche, qui contemple la mort avec le sang-froid du héros.
« — Adieu, mon frère et mon ami, me dit-il en m'embrassant.
« — Où allez-vous donc? lui répondis-je.
« — Je vais consoler mon ami Morin... fait-il.
« 11 parlait du capitaine qui était accablé de douleur... car deux de ses cousines étaient sur le vaisseau, et déjà il les avait fait descendre dans la mer, sur des cages à poulets, après leur avoir fait promptement arracher leurs vêtements. Des matelots les soutenaient d'un bras, et nageaient de l'autre. Mais où devaient-elles aller ainsi?
« Les vergues et les mâts étaient chargés d'hommes voulant fuir l'incendie : plusieurs d'entre eux étaient à chaque instant emportés par les boulets que la flamme faisait partir des canons, autre genre de mort qui contribuait à rendre le drame plus terrible encore. Le cœur serré d'angoisses en présence de tant de maux, j'entre dans la galerie du côté de tribord, et je \ois la flamme sortir avec un roulement effroyable parles fenêtres de la grand'chambre et de celle du conseil. Décidément le feu allait me dévorer, sans utilité pour mes frères du vaisseau cl le vaisseau lui-même. Dans cette affreuse extrémité, je crus devoir prolonger les dernières heures de ma rie, pour lés donner à Dieu. Je me décharge donc de nies babils cl veux me laisser glisser le long d'une vergue dont un bout plonge
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dans la mer. Mais elle est si chargée de malheureux que la crainte de se noyer y tient attachés, que je tombe dans les flots en me recommandant au Seigneur. Un soldat vigoureux qui se noyait alors, me saisit soudain ; je fais les plus grands efforts pour m'en débarrasser, mais en vain. Je me laisse couler au fond de l'eau d'abord, il ne me quitte pas pour cela: je reviens à la surface, puis je plonge de nouveau, il me tient toujours ferme. Bref, après une longue lutte très-pénible, ses forces s'étant épuisées par la quantité d'eau qu'il avale, et sentant que je plonge une troisième fois et l'entraîne au fond de la mer, il a peur et m'abandonne.
« Cette première aventure m'inspira plus de prudence. J'évilai même les cadavres dont le nombre était déjà si grand, que pour me donner un passage, j'étais obligé de les repousser d'une main, en me soutenant de l'autre. Je croyais toujours rencontrer un homme qui allait me saisir et, pour toute consolation, périr avec moi. Cependant, mes forces commencent à diminuer, et, rencontrant dans mes évolutions une pomme de pavillon, je passe mon bras dans l'anneau de corde et je nage de mon mieux. Un peu plus loin, je rencontre une vergue de bonnette : je m'en approche et en saisis l'extrémité. Mais à l'autre bout je vois un jeune homme qui ne pouvait presque plus se soutenir, et j'abandonne ce frêle secours. La vergue de civadière s'offre ensuite à mes yeux, mais elle est toute chargée d'hommes, et je n'ose y prendre une place sans en demander la permission. Ces infortunés me l'accordent volontiers. Les uns sont tout nus, les autres en chemise. Ils poussent la bonté jusqu'à plaindre mon sort.
« — Que nous vous plaignons, mon officier ! me disent-ils.
« — J'ai bien plus sujet de vous plaindre, mes amis, répondis-je : ma vie est bien avancée, tandis que vous commencez à peine la vôtre...
« En effet, ce sont presque tous déjeunes soldats...
« Monsieur Morin et monsieur de laTouche ne quittèrent pas
le navire, et certainement ils furent ensevelis sous ses ruines, s'ils ne furent pas asphyxiés par ses flammes. Je leur envoyai une pensée d'adieu. Alors, portant les yeux sur le sinistre spectacle qui s'offrait à nous, je fus saisi d'horreur. La mer était rougie au loin par les feux de l'incendie : tout autour de la gerbe immense de flammes qui s'échappait de l'océan, comme une trombe de feu, la surface des vagues était couverte d'épaves, de débris de toutes sortes, d'hommes nageant épuisés, de cadavres et de planches auxquelles s'attachaient des malheureux. La silhouette du navire, ses vergues, ses agrès et ses mâts, qui n'étaient pas encore consumés, s'estompaient en noir sur le fond rouge du colossal bûcher. Alors le grand mât, brûlé par le pied, pencha d'abord, puis s'inclina davantage et enfin tomba dans la mer : mais comme il était chargé de grappes d'hommes hissés jusque sur la pointe, par sa chute il leur donna la mort. A d'autres il offrit une faible ressource. Je vis ce mât, bientôt chargé de nouveaux naufragés, abandonné et flottant à la merci des flots. Dans le même moment, j'aperçus deux matelots sur une cage à poules.
« — A moi, mes enfants, leur criai-je : les portières à la main, nagez jusqu'à moi...
« Ces portières sont des planches de sapin. Les matelots vinrent en effet, accompagnés de quelques autres. Je saisis cette cage, et tous, une portière nous servant d'aviron, nous nageâmes sur ma vergue et nous allâmes nous joindre à ceux qui s'étaient emparés du grand mât.
« Tant de changements de situation ne m'offraient que de nouveaux aspects d'horreur. Sur le mât je rencontrai heureusement l'aumônier qui me donna l'absolution. Nous riions là près de quatre-vingts hommes, menacés d'être emportés par les boulets que le feu chassait des canons. Je vis, sur ce même mât, deux jeunes filles donl la piété se montrait au niveau du péril. Hélas! sur les six femmes qui avaienl passage sur notre saisscau le Prince, déjà 1rs déni cousines du capitaine avaient
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dû périr, et certainement les deux autres étaient mortes, car j'avais rencontré le cadavre de l'une d'elles. De ces pauvres jeunes filles, la plus éloignée de moi glissa à la mer, de lassitude, et disparut sous les eaux. Notre aumônier lui-même qui, par ses paroles et ses exemples de résignation et de patience, touchait les cœurs les plus insensibles, tourna sur le mât, et tomba dans la mer. Comme j'étais derrière lui, je le relevai.
« — Laissez-moi aller, me dit-il, je suis rempli d'eau, et je ne ferais que prolonger mes souffrances....
« — Non, mon frère, lui dis-je, nous mourrons ensemble, quand les forces m'abandonneront....
« Il était alors cinq heures du soir.... En ce moment j'aperçus la yole assez près de nous. Je criai aux rameurs que j'étais leur lieutenant, et je leur demandai de me donner une place. Ils me répondirent d'arriver à la nage, afin de n'être pas envahis par les malheureux naufragés qui voudraient entrer dans la yole et les feraient tous périr. Je nageai vers eux en effet, suivi du pilote et du maître qui se détachèrent du mât, comme moi. Ma compagnie rendait trop service à ces gens pour qu'ils me repoussassent : par moi, la tâche de marcher vers la terre, devenait plus facile. Et en effet, cette heureuse yole fut l'arche qui sauva dix personnes, sur trois cents que nous étions à bord.
« Cependant les flammes dévoraient avec fureur notre beau navire, dont nous étions à peine à une demi-lieue. Ce trop grand voisinage pouvant nous nuire, nous nageâmes un peu au vent. Peu de temps après, le feu s'étant communiqué aux poudres, dont il avait un chargement, le vaisseau fit explosion, mais une de ces explosions formidables que l'on ne saurait concevoir. Tous les débris sautèrent à une énorme élévation. Un nuage des plus épais nous déroba la lumière du soleil. Dans cette obscurité rousse, jaunâtre, lugubre, nous pûmes oir de grosses pièces de bois en feu, lancées en l'air, et dont
"hute menaçait nombre d'infortunés qui luttaient encore
contre les dernières atteintes de la mort. Aussitôt d'innombrables épaves, poutres, solives, planches, fragments de bastingages flottèrent épars et se répaudirent sur la surface des flots, avec quantité de cadavres de malheureux dont l'explosion des poudres avait terminé le désespoir avec la vie. Combien de misérables victimes nous vîmes ainsi, les unes entièrement étouffées, d'autres à demi brûlées et déchirées, et conservant cependant encore assez de vie pour souffrir deux supplices à la fois.
« Grâces au ciel ! ma fermeté ne m'abandonna pas. Sur mon avis, nous parcourûmes toutes ces épaves, afin de cherche!' des vivres et toute autre chose qui pourraient nous servir, car nous étions dans un dénûment absolu. Mais rien, rien que des barils de poudre, jetés à la mer, avant l'explosion du Prince. La nuit venait alors, et nous allions nous éloigner du théâtre de cette indescriptible tragédie, sur laquelle, au bruit, aux avis, aux gémissements, aux horribles plaintes de tout à l'heure, succédait le calme, succédait le silence, sur laquelle planait le sombre génie de la ruine, de la destruction et de la mort, lorsque nous rencontrâmes une barrique d'eau de vie, environ quinze livres de lard salé, une pièce d'étoffe écarlate, vingt aunes de toile à quatre fils, une douzaine de douves de barriques et quelques cordes. Alors, après une prière faite par mon cœur sur ce vaste tombeau, nous nous éloignâmes
« Il faisait tout à fait nuit. Chacun se mit h travailler avec diligence. Nous enlevâmes le doublage intérieur de notre yole pour en avoir les planches et les clous : nous tirâmes de notre voile les fils dont nous pouvions avoir besoin, et comme un matelot avait heureusement sur lui deux aiguilles, de nos douves de barriques nous fîmes des fagues que nous doublâmes de toile. L'étoffe écarlate nous fournit une voile ; un aviron nous servit de mât ; une gaffe devint vergue ; une clef fui changée en poulie de drisse; une planche remplaça le gouvernail, dont Ici jumelle fut faite de la gaine d'un couteau. Il
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ne s'agissait plus que de diriger la route. Nous étions au moins à deux cents lieues de terre; nous n'avions ni cartes, ni instruments : nous nous abandonnâmes à la Providence.
« Nous voguâmes ainsi huit jours et huit nuits, exposés, sans vêtements, aux rayons brûlants du soleil et au froid piquant delà nuit. Le sixième jour, une petite pluie nous fit espérer un peu de soulagement à la soif qui nous dévorait. Nous cherchions à recueillir avec la langue et les mains le peu d'eau qui tombait. Toutefois, nous ne désirions pas une pluie plus forte, car elle aurait pu faire cesser le vent qui nous poussait, et le calme eût été pour nous un danger. Afin de fixer les incertitudes de notre route, nous consultions le lever et le coucher du soleil et de la lune. Notre nourriture se composait, chaque vingt-quatre heures, d'un petit morceau de lard salé, cru : mais nous dûmes y renoncer, car ce mets nous faisait cracher le sang. Un peu d'eau de vie nous servait de boisson : hélas ! cette liqueur, elle aussi, nous brûlait l'estomac sans l'humecter. Nous voyions bien quantité de poissons volants : mais l'impossibilité de les tirer, rendait notre situation plus désolante. Joignez à cela que l'incertitude de notre sort, le défaut d'aliments, l'agitation de la mer, et notre position, presque sans mouvement des jambes, nous causaient une insomnie qui nous accablait. Je passai la huitième nuit au gouvernail : j'en tins la barre pendant plus de dix heures ; je demandai souvent qu'on me relevât. Mais nul ne vint, parce que tous étaient épuisés de fatigue. Moi-même j'étais prêt à céder à l'accablement, quand, aux premiers rayons du soleil, le premier objet que nous vîmes fut la terre.
« La terre ! Oui, nous la découvrîmes le 3 août ! Il faudrait avoir éprouvé nos malheurs, pour bien comprendre la révolution que la joie fit en nous.... Nos forces se ranimèrent comme par enchantement : la gaieté reparut sur nos visages, et la parole revint à nos lèvres.
« C'étaient les côtes du Brésil que nous avions sous les yeux.
Nous y abordâmes à deux heures de l'après-midi, et nous entrâmes dans la baie du Tresson, par 6° de latitude méridionale et 348° de longitude occidentale.
« Notre premier mouvement en mettant pied à terre fut de remercier le ciel de la faveur qu'il nous accordait. Nous nous précipitâmes sur le sable de la plage, et nous nous y roulions avec bonheur, comme pour reprendre possession de la terre et de la vie. Notre aspect était hideux, plus rien d'humain chez nous, tant nos visages étaient altérés. Nous étions nus. Aussi, pour me présenter avec plus de décence, je me fis une ceinture de l'étoffe écarlate et je me mis ainsi à la tête de
mes gens.
« Nous délibérions encore vers quel lieu nous dirigerions nos pas, lorsque cinquante Portugais, armés pour la plupart, vinrent à nous et nous interrogèrent. Le récit de nos malheurs, et des miséricordes de Dieu à notre égard, leur fit comprend re nos droits à l'hospitalité. Ils nous conduisirent aussitôt à leurs demeures. Mais, sur notre route, nous rencontrâmes une rivière dans laquelle mes compagnons coururent se jeter afin d'apaiser leur soif. C'était plaisir de les voir se rouler dans l'eau avec délices. Aussitôt que, daus le pays, on connut nos aventures, le chef du village vint nous prendre et nous emmena dans sa maison. Là, ce digne hôte nous donna des chemises et des culottes de toile et nous fit préparer des poissons et du pain de manioc. L'eau des poissons nous servit de bouillon, et ce mets nous parut exquis. Puis, au lieu de nous livrer au sommeil, comme nous en avions tant besoin, apprenant que dans un lieu voisin, il y avait une église dédiée à saint Michel, nous nous y rendîmes en chantant des psaumes et nous offrîmes à Dieu le témoignage de notre reconnaissance. Mais nous dûmes nous reposer plusieurs fois en route tant nos jambes étaient faibles.
« A notre retour, les habitants nous apportèrent «le l'eau, des limons ri du sucre. Notre hôte nous reçùl encorechez lui,
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et, moyennant vingt-cinq pots de notre eau-de-vie, nous en obtînmes un bœuf tout entier.
« Après huit jours de repos, pendant lesquels nous fîmes boucaner notre viande, nous nous mîmes en route, à pied, pour Paraïbo. Trois soldats et un caporal nous escortaient. Le premier jour nous ne fîmes que sept lieues, sur quinze qui nous séparaient de cette ville. Mais il faut dire que nous cheminions à pied. A cette première étape, un laboureur nous donna l'hospitalité. Le lendemain nous atteignîmes une citadelle destinée à défendre la côte. Un sergent suivi de vingtneuf soldats, vint nous prendre et nous conduisit près du commandant du fort, qui nous reçut avec bonté, et nous donna un dîner, puis un canot pour nous rendre à Paraïbo. Nous y arrivâmes à minuit.
« Nous passâmes ensuite cinquante jours à Fernambouc, où l'amiral Britto m'honora de sa bienveillance, me reçut dans sa maison, à sa table, répandit ses faveurs sur mes matelots, et les attacha à sa flotte, avec des appointements, jusqu'à notre retour en Europe. Enfin, nous quittâmes Fernambouc, le 5 octobre, et nous arrivâmes à Lisbonne après deux mois et demi de traversée. Là, notre consul nous donna place sur un petit bâtiment qui nous débarqua à Morlaix le 2 février 1753. Tant de fatigues me forcèrent à prendre encore du repos dans cette ville. Mais enfin je me rendis à Lorient le 10 du même mois accablé de misère, la santé ruinée, privé de tout ce que je possédais, et cela après vingt-huit ans de service. Mais au moins je revoyais le sol de la patrie ! »
La vie du marin est une vie de sacrifices sans fin et de dangers continuels, la lecture de ce livre le démontre. Mais, parmi les marins, hommes faits, au visage bronzé, à la mâle énergie, à l'insouciance plus apparente que réelle, à la gaieté souvent factice, mais enfin au cœur éprouvé par l'adversité, et à l'âme
affermie par l'habitude de la souffrance, parmi les marins, dis-je, il est un autre être petit, mièvre, souffreteux, dont le pâle visage apparaît et interesse, c'est le mousse. Pauvre enfant ! la misère l'a saisi de bonne heure dans les bras de sa mère et l'en a arraché pour le jeter sur le pont d'un vaisseau, c'est-à-dire pour en faire l'esclave et le jouet de tout l'équipage. Vainement sa faiblesse appelle le respect, invoque la protection, convie l'éducation: l'infortuné pour respect ne reçoit que des coups de poing, pour protection que des coups de pied, et pour éducation que des coups de garcette. Fleur délicate exposée à la tempête, il n'est pas de misères, pas de douleurs, pas d'injures que n'ait à subir le mousse. Ses yeux, d'où déborde une âme intelligente, ne voient que des actes de dépravation, de colère, de passions \iolentes. Ses oreilles, déshabituées de la \oix d'êtres aimants et aimés, n'entendent que des blasphèmes et des accents obscènes. Fait-il bien ? rebuffades. Fait-il mal? étrivières. Les larmes mêmes et les soupirs de son petit cœur ne sont qu'un amusement de plus pour ses bourreaux. Et pourtant le marin n'est pas mauvais : mais... l'éducation manque. Plaignons cet être microscopique, et n'oublions pas qu'il est à l'équipage d'un navire, ce qu'est un rouage au mouvement compliqué d'une montre.
D'autre part, pour l'acquit de notre conscience, disons qu'il n'est pas de lutin, d'espiègle, de démon, comme le mousse des navires... Est-ce un motif pour le torturer ?
En 1765, le brigantin la Peggy, capitaine Harrison, venant de New- York, faisait voile pour les îles Açores, dans l'océan Atlantique. 11 atterrit en effet à Fayal, et, après dépôt de ses marchandises, il prit en retour du vin et des eaux-de-vie. Le \ oc- Lobreil levait l'ancre et filait vers New- York, le venl en poupe Mais tout à coup s'éleva une première tempête; à celle-ci en succéda une seconde ; puis survint une bourrasque si violente que malgré les efforts de l'équipage et toute l'expérience du
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capitaine, les mâts lurent renversés, toutes les voiles déchirées, el pour comble d'infortune, on annonça plusieurs voies d'eau. Enfin les vents s'apaisèrent et l'océan reprit son calme : mais alors la Peggy s'était écartée de la route : elle ne possédait plus d'agrès; elle était le jouet des flots, tantôt avançant, tantôt reculant ; en un mot on ne pouvait plus la gouverner. Hélas ! c'était encore là le moindre mal, dans une pareille position, car, examen fait des subsistances, on trouva que les vivres touchaient à leur fin. Ce fut un coup de foudre pour l'équipage.
Quelques jours se passent dans les privations et les anxiétés, lorsque, un matin, le matelot de vigie signale deux navires qui cinglent vers la Peggy. Hélas! L'agitation des vagues ne permet pas au malheureux brigantin désemparé de s'approcher de ces vaisseaux, qui sont bientôt hors de vue. Désespérés, les matelots, qui n'ont pas mangé depuis deux jours déjà, se jettent sur le vin et l'eau-de-vie delà cargaison, et abandonnant à leur capitaine la très-petite partie d'eau douce qui reste encore, ils cherchent dans l'ivresse l'oubli de leurs maux présents et de la mort cruelle qui les menace.
Deux autres jours après, des haubans la voix bénie d'un petit mousse signale un autre bâtiment qui s'avance à pleines voiles. Tout l'équipage est bientôt sur le pont : tout un chacun s'empresse de faire des signaux de détresse, et quelle n'est pas la joie de nos infortunés lorsqu'ils voient qu'on leur répond? En effet, cette fois, l'océan, calme comme un lac, permet aux deux vaisseaux de s'approcher. Le capitaine Harrison fait aussitôt l'énergique récit de la pénible situation de son brigantin, et ses paroles semblent émouvoir les matelots et le capitaine du bord, qui sans doute vont leur tendre une main secourable. On leur promet en effet une certaine quantité de biscuit, et si on ne le livre pas de suite, cela tient uniquement, d'après le commandant, à une observation nautique dont il faut attendre le résultat. Les malheureux affamés de la Peggy
souscrivent à cette étrange excuse, et ils attendent Mais
juge'z de leur amère douleur, quand ils voient, à la portée de leurs bras, pour ainsi dire, le navire, de qui dépend leur sain! . remettre à la voile et s'éloigner avec rapidité. Oli ! rien ne pourra faire comprendre le désespoir de nos Américains. Furieux, et sans espoir désormais, ils se précipitent surtout ce qu'ils ont épargné jusqu'à ce moment. Les seuls animaux qui restent à bord sont une paire de pigeons et un pauvre cbat. Ils sont tués à l'instant, et dévorés aussitôt. A raison de son titre, ils abandonnent au capitaine la tête du chat, et plus tard, celui-ci, dans sa déposition, assura que ce mets, pour lequel en toute autre circonstance il aurait éprouvé le plus profond dégoût, lui parut dans ce moment le plus friand et le plus délicat des aliments.
Bref, la famine devient telle sur le brigantin, qu'à la fin de décembre, il ne reste plus dans les soutes, et nulle part ailleurs, d'huile, de chandelle et de cuirs : tout a été absorbé, consommé, dévoré. Quinze jours entiers cependant, la Peggy désemparée, sans manœuvres, sans direction, flotte à l'aventure, sous les vapeurs du pâle soleil d'hiver, de jour, et, de nuit, sous les froides influences d'un ciel étoile parfois, plus souvent nébuleux. Partout l'immensité des nappes océanes; partout le silence ! Rien qui réponde aux cris de leurs angoisses !
Enfin, vient le 13 janvier 1766. Le capitaine Harrison ne sort plus de sa chambre depuis longtemps... A quoi bon? Il n'y a plus d'ordres à donner au pilote! Et puis d'ailleurs le capitaine est au lit, retenu par une goutte cruelle. Il est dix heures du matin, et un rayon de soleil, plus vif et plus chaud que d'ordinaire illumine la cabine du chef, lorsque pénètrent chez lui tous les matelots de son bord, le contre-maître à leur tête.... Ils viennent adresser une supplique à leur capitaine. Le contre-maître prend la parole, el après avoir fait une peinture plus ou moins bien sentie de la détresse à laquelle est réduit l'équipage, il déclare en termes précis qif il est aéces-
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sairede... sacrifier un des gens du bord, pour sauver les autres— , et, comme il est sur le tillac un mousse assez joufflu, dont la mort ne serait pas un grand malheur, c'est par cet enfant, tendre comme un poulet, que l'on a décidé de commencer...
Le capitaine, humain et sensible, ne peut entendre, sans frémir, une proposition aussi barbare. Il leur fait comprendre qu'ils doivent se regarder tous comme frères, et qu'ils vont souiller leur vie, pure jusqu'alors, par un forfait cruel qui rendra leur mémoire exécrable.... C'est en vain qu'il parle. Déjà les matelots l'ont quitté, et, armés de coutelas, les voici en quête de leur infortunée victime.... Mais le mousse, intelligent et alerte, a deviné, à certains regards, les dangers qui le menacent. On le cherche sur le tillac et parmi le désordre des agrès tombés sous la rage de la tourmente. Du tillac à l'entre-pont, de l'entre-pont dans la cale, il n'est pas un coin que l'on n'explore pour trouver le pauvre petit enfant destiné à devenir la proie de cette meute affamée. Nulle part le mousse n'est visible. Deux heures, trois heures se passent, sans qu'aucun des matelots ait réussi à tirer de sa cachette le misérable Williams. Alors, égarés par le vertige que donne la faim, nos hommes, toujours armés de leurs coutelas, tombent inopinément sur un malheureux nègre qui fait partie des inquisiteurs, et qui de bourreau devient lui-même victime. Il est égorgé sur-lechamp.... Chose horrible à dire ! L'un des Américains l'éventre : il arrache du corps le foie rouge et chaud du nègre qui s'agite encore dans les convulsions de l'agonie, et... le dévore — Mais le ciel le punit bientôt, car, quelques instants après, il se roule lui-même sur le pont sous la morsure d'étreintes cruelles qu'il ne peut définir, et meurt le lendemain avec tous les symptômes de la rage. Chose plus révoltante encore ! A peine mort, ses compagnons
se proposent mutuellement de conserver son cadavre,
pour le manger, après le nègre. Heureusement, quelques
uns d'entre eux, mieux avisés, précipitent ce corps inanimé dans la mer qui le dérobe à toute convoitise.
Jusqu'au 26 janvier, la chair du noir alimente ainsi l'équipage, le capitaine excepté, car celui-ci ne veut prendre autre chose que l'eau, qui lui a été cédée, dans laquelle il mêle quelque peu de liqueur. Le 29, les misérables affamés, ne découvrant toujours nulle voile à l'horizon, décident d'égorger une seconde victime, car il ne reste plus rien du nègre.... Il n'est plus question du mousse. Le pauvre enfant a sans doute préféré se jeter à l'eau et mourir sous la dent des requins, que sous celle des hommes, car on ne l'a pas trouvé, ni revu, depuis qu'il a été l'objet de la première et longue chasse qui lui a été faite. Cette fois, le capitaine, dans la craiute que les matelots ne fassent tomber leur choix sur lui-même, approuve que l'on consulte le sort à l'endroit du malheureux dont la mort va prolonger la vie de ses frères. Le nom de tous les hommes du brigantin, moins le sien, est écrit, et les billets placés et agités dans un vase. A ce moment solennel, dont la plume ne peut rendre le silence et l'angoisse, les intéressés demeurent tous l'œil fixe, la bouche béante.... Enfin une main plonge dans le vase et en tire le fatal papier. Ilarrison l'ouvre et lit — lentement... le nom de... David Flat...
Le matelot que le sort désigne, devient blanc comme la neige des glaciers : il semble toutefois se résigner, et s'adressant à ses compagnons :
— Mes amis, leur dit-il, la seule grâce que je vous demande
est de ne pas me faire souffrir Dépèchez-moi aussi \i\e-
ment que le nègre
Puis, se tournant vers celui des matelots qui a tué ce nègre :
— C'est toi que j'ai choisi pour me porter le coup mortel î... lui dit-il.
Cependant l'amour delà vie reprenant le dessus, David Mat demande une heure pour se préparer a mourir Ses compagnons lui répondent par des larmes. Alors la pitié montanl au
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cœur de ces malheureux, ils décident que l'exécution n'aura lieu que le lendemain.... Cruelle attente pour la victime!.. Elle produit une telle révolution dans tout son être, qu'il est
saisi d'une fièvre violente Quelques matelots proposent
alors de l'égorger sur-le-champ, afin de mettre fin à ses souffrances. Mais la résolution qui a été prise d'attendre au lendemain prévaut, et David Fiat est épargné. Vient enfin l'aurore
du 30 janvier, le jour fatal Quelle aurore pour le patient !
On ne l'a pas encore égorgé, que déjà, sur le pont, un grand
feu est allumé pour rôtir les membres delà victime Alors
on amène, ou plutôt on apporte David. . . .
— Une voile à bâbord ! — crie une voix d'enfant, par une des écoutilles ouvertes...
Cette voix est celle du petit mousse, du mousse Williams, qui, renfermé dans une cabine obscure, où ij a trouvé une provision de biscuit, s'est bien gardé d'en sortir, et y a mené la vie du rat caché dans le fromage de Hollande...
Les yeux de l'équipage se portent vers le point signalé. En effet, arrive un vaisseau qu'un vent favorable pousse vers la Peggy. C'est la Suzanne, qui revient de la Virginie et fait voile pour Londres. Son capitaine ne peut retenir ses larmes au touchant tableau des calamités du brigantin. 11 lui donne aussitôt vivres et agrès, et consent à le remorquer jusqu'à destination.
Disons de suite que David Fiat revint à la santé, et ajoutons que le petit mousse devint maître d'équipage.
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XVIIIe SIÈCLE.
L'Ile de France en 1744. — le Saint-Géran. — Préludes de tempêtes. — Nuages sombres.—Ciel orageux. — Bruits dans la montagne. — Coups de canon. — Longue attente. — L'ouragan. — L'ile d'Ambre et son canal. — Efl'ets de mer. — Brumes. — Coup de vent. — Tableau. — Naufrage. — Engloutissement. — Souvenir de Paul et Virginie. — Mer des Antilles — Saint-Domingue en 1760. — Madame Denoyer. — Générosité créole. — La goélette en mer. — Un drame de nuit. — Le capitaine John. — Une nuit d'angoisses. — Journée cruelle. — La femme blanche et la négresse. — La pirogue. — Le lougre la Fortune. — Dénoùment. — Madame Chevreau et mademoiselle Le Goupil en 1777. — Le vaisseau le Duras. — Bourrasque dans l'océan indien. — Naufrage contre les Maldives. — Échoùment. — L'énergie d'une Française. — Le point du jour. "— Le radeau. — Jeune femme et jeune fille. — Les insulaires. — EltVt produit par les femmes blanches. — Le roi des îles Maldives. — Marche triomphale. — La reine des .Maldives. — Demande en mariage. — La Bretagne. — Pondichéry. — In héros pléhéien. — Dieppe en raccourci. — Le 31 août 1777 dans le port de Dieppe. — Le pilote Boullard. — Tragédie. — Dévouement héroïque. — Le triomphe et la mort. — Une lettre de M. de Necker. — Louis XVI. — Noble simplicité.
Qui de nous n'a pas vu dans ses rêves le beau ciel de l'Ile de France , actuellement l'île Maurice], nageant comme une corbeille de fleurs, dans les eaux d'or de la mer dv> Indes ; ses mornes élancés ; ses pitons sourcilleux; sa rivière des Lataniers; ses bois de tamarins et de mimosas; [a ville de Port-Louis; l'église des Pamplemousses ; ses habitants hospitaliers; ses noirs yolot's, et ses deux héros Paul ei Virginie? Assurément vous avez tous lu 1rs pages sublimes qui vous ont appris les noms que je vous cite, el les souvenirs qu'ils évoquent vous sont tous familiers. Vous accueillerez donc avec plaisir, malgré la couleur sombre de la scène, i<1 récil qui Na
suivre. Je me fais l'humble secrétaire du bon Bernardin de Saint-Pierre. Le naufrage du Saint-Géran est l'une de ses belles pages d'histoire.
a Un matin, au point du jour, c'était le 24 décembre 1744, Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signalement d'un vaisseau que l'on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s'il n'apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au retour du pilote du port, qui s'était embarqué pour aller le reconnaître, selon l'usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saint-Géran, du port de 700 tonneaux, commandé par le capitaine Delamarre ; qu'il était à quatre lieues au large et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-midi, si le vent était favorable.
« 11 n'en faisait pas du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de la Tour, de l'écriture de Virginie. Paul s'en saisit aussitôt, la mit dans son sein et courut à l'habitation. Du plus loin qu'il aperçut la famille, il éleva la lettre en l'air, sans pouvoir parler... Virginie mandait à sa mère qu'elle... arrivait avec le Saint-Géran..., qu'elle n'était maintenant sensible qu'au désir de revoir et d'embrasser sa famille, et qu'elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s'embarquer dans la chaloupe du pilote : mais qu'il s'était opposé à son départ à cause de l'éloignement de la terre et d'une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.
« Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s'acheminèrent vers mon habitation. . . Sur-le-champ nous nous mîmes en route pour le port où, me dit Paul, le Saint- Géran devait mouiller au point du jour.
« Il pouvait être six heures du soir... Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée: on voyait autour d'elle trois
grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais, sombres, peu élevés, qui s'entassaient vers le milieu de l'île, et venaient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu'on ne sentît pas le moindre vent à terre. Nous traversions le bois de la Montagne-Longue, et nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port, lorsque j'entendis quelqu'un marcher derrière nous. C'était un noir qui s'avançait à grands pas. Dès qu'il nous eut atteints, je lui demandai d'où il venait et où il allait en si grande hâte.
a — Je viens du quartier de l'île appelé la Poudre d'Or, me dit-il. On m'envoie au port avertir le gouverneur qu'un vaisseau de France est mouillé sous l'île d'Ambre. Il tire du canon pour demander du secours, car la mer est bien mauvaise.
« Paul et moi, nous nous dirigeâmes vers le quartier de la Poudre d'Or: il n'y avait que trois lieues. Chemin faisant, nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais nous reconnûmes bientôt que c'étaient des coups de canon répétés par des échos. Ces coups de canon lointains, joints à l'aspect d'un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les signaux de détresse d'un vaisseau en perdition» Une demi-heure après, nous n'entendîmes plus tirer du tout ; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l'avait précédé...
« Vers minuit, nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre d'Or. Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable : ils en couvraient les rochers et les grèves d'écume d'un blanc éblouissant et d'étincelles de feu. Malgré les ténèbres, nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pécheurs qu'on avait tirées bien avant sur le sable.
« A quelque distance de là, nous vîmes, à rentrée du bo un l'eu autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous (unies nous y reposer en attendant le jour. Là nous eu-
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tendîmes exprimer les appréhensions les plus navrantes à l'endroit du vaisseau, d'un côté, et, de l'autre, la certitude la plus précise qu'il sortirait très-facilement de peine. Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous regardions en vain : il faisait trop peu de clarté au ciel, pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte.de brume. Nous n'entrevîmes au large qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre, située à un quart de lieue delà côte.
« Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours ; c'était le gouverneur, monsieur de la Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d'un détachement de soldats armés de fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur décharge futelle faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près, que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots qui crièrent trois fois : Vive, vive le Roi !
« Depuis le moment où le Saint-Géran aperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer le canon de trois minutes en trois minutes. Monsieur de la Bourdonnais fît allumer de grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres, des planches, des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de provisions et d'agrès, qui arrivaient des quartiers de la Poudre d'Or, de la Flaque et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens s'approcha du gouverneur, et lui dit :
« — Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent
sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de mer se réfugient à terre : certainement tous ces signes annoncent un ouragan.
« — Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l'est aussi.
« En effet, tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux, et cuivrés sur leur bord. L'air retentissait des cris des paille-en-cul, des frégates, des coupeurs d'eau ei d'une multitude d'oiseaux de mer, qui, malgré l'obscurité, venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites dans l'île.
« Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria :
« — Voilà l'ouragan !...
« Et, dans l'instant, un tourbillon affreux de ^cnt enleva la brume (fui couvrait l'île d'Ambre et son canal. Le Saùit-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre, en décade la ceinture de récifs qui entoure l'Ile de France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passe 11 présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer. et à chaque lame d'eau, qui s'engageait dansle canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais dans ce mouvement, sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en coupant les câbles, d'échouer mit le rivage, don! il était séparé par de hauts-fonds semés <l«i récifs. Chaque lame qui venait se briser sur la côte, s'avançail en mu-
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gissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre, n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches, creusées de vagues, noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en balayait la surface, les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demilieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête : la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.
« Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n'était plus retenu que par une seule aussière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer dans la mer, lorsque je le saisis par le bras... Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l'une des extrémités. Paul alors s'avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de l'aborder; car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait voir le vaisseau presque à sec, de manière qu'on eût pu en faire le tour à pied : mais, bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui sou-
levaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. Mais Paul voulait sauver Virginie, et à peine le pauvre jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens, qu'il se relevait, et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses. Tout l'équipage, désespérant alors de son salut. se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié: une jeune demoiselle paru! dans la galerie de la poupe du Samt-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle faisait des signes de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer, il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. 11 s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à genoux, et s'efforcer de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt les cris redoublés des spectateurs:
« — Sauvez-la, sauvez-la, ne la quittez pas!...
« Mais dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la cùte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux...
« 0 jour affreux! hélas! tout fut englouti... et le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans lei ouragans,
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nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture... Mais, quand le jour fut à sa fin, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie... Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que je vis sur le rivage, fut le corps de Virginie. Elle était à moitié couverte de sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr. Ses traits n'étaient pas sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés; mais la sérénité était encore sur son front : seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur
« On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d'une touffe de bambous, où, en venant à la messe, avec sa mère, elle aimait à se reposer, assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère »
A l'histoire du naufrage du Saint-Géran, je n'ai pas hésité à joindre le tableau de la mort de Virginie. Mais je laisse au jugement du lecteur, de séparer le fait réel, de l'ombre poétique, donnée à son récit par l'habile narrateur.
Lorsque, des beaux rivages de notre France, on navigue pour la première fois sur l'océan Atlantique, et qu'après une navigation, jadis assez longue, maintenant fort rapide, on entre dans les eaux qui baignent le littoral du Nouveau-Monde, on demeure en extase en présence de délicieux archipels qui déploient peu à peu leurs splendeurs aux regards étonnés. Ce sont les Antilles, grandes et petites. En effet, rien n'est merveilleux à contempler, du haut de la dunette et des haubans, comme ces îles gracieuses qui se dessinent l'une après l'autre à l'horizon, tremblottent dans de légères vapeurs bleuâtres, et semblent raser la surface des flots, ainsi que des mouettes aux ailes blanches. Gris et vaporeux d'abord, lorsqu'on s'en approche, les groupes des Antilles, confus au premier aspect, s'éparpil-
lent insensiblement et apparaissent bientôt comme des gerbes de fleurs marines écloses pendant la nuit. En se reflétant sur la grève de leurs rivages, le soleil les enveloppe d'une ceinture d'or. Mais alors, plus elles deviennent visibles, mieux on peut distinguer leurs mornes chauves et leurs flancs boisés. La sombre verdure de leurs arbres magnifiques fait contraste avec les vives couleurs des maisons peintes et des habitations aux toits rouges, qui percent à travers l'épais feuillage qui les entoure. Des oiseaux richement emplumés, vraies fleurs vivantes, s'élancent des pics aigus pour venir à la rencontre des navires, et confondent leurs cris, tantôt aigres et discords, tantôt doux et suaves, avec les joyeuses et rudes chansons des matelots.
Les étoiles disparaissaient lentement l'une après l'autre du firmament, et, dans cette demi-teinte, les pitons et les mornes de Samana, dans l'île de Saint-Domingue, aux Antilles, se dessinaient comme des tours et des créneaux fantastiques, dont un brouillard grisâtre couronnait le sommet. Mais l'obscurité, qui n'était déjà plus celle des heures solennelles de la nuit dans le Nouveau-Monde, enveloppait encore le paysage de la baie et n'en laissait apercevoir que les grandes lignes. Au moment où, d'une villa, assise encore dans la pénombre, sortit une jeune femme, suivie de plusieurs nègres et négresses, pour descendre vers le rivage de la mer qui déferlait à quelque distance, on entendit le chant lugubre d'un oiseau de nuit. Ces notes plaintives, qui troublaient tout à coup le silence profond des heures précédant le lever du soleil, retentirent aux oreilles de la jeune femme comme un présage funèbre. Elle tressaillit et, se retournant, regarda si son mari ne venait pas après elle. Il arrivait en effet, et, lorsqu'il la rejoignit, elle le pressa sur son cœur, en lui demandant, en français :
— Ne m'en veux-tu pas de t'arracher au séjour de Samana, qui me déplaît, pour retourner au Cap-Français, que j'aime?
In baiser l'ut la réponse à cette question : et un sourire acheva de calmer la jeune femme.
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Monsieur et madame Denoyer, l'un et l'autre créoles , habitaient en effet Samana depuis un an, lorsque madame Denoyer perdant la santé que lui avait donnée le Cap-Français, sa terre natale, dans la môme île de Saint-Domingue, il fut décidé que l'on retournerait demeurer où le cœur et la santé de la jeune créole la rappelaient. Au début de ce drame, ils s'embarquent sur une goélette qui leur appartient, avec un enfant de sept ans, un autre à la mamelle, une négresse, nommée Kate, et deux matelots français qu'ils ont pris à leurs gages.
On était au 10 mars 1766. La matinée se fit bientôt radieuse et pure. La mer était calme. Mais dans les jours qui avaient précédé, un cutter anglais avait péri sur la côte, et les naufragés avaient cherché à intéresser les habitants de Samana en leur faveur. Monsieur Denoyer, dont l'âme était compatissante, avait consenti à prendre sur la goélette deux de ces infortunés qui devaient trouver au Cap-Français des navires en partance pour l'Angleterre. L'un de ces Anglais avait nom Young, et l'autre s'appelait le capitaine John. Ils furent les derniers à se trouvera l'embarquement : mais enfin ils arrivèrent, alors que le soleil se levait et faisait étinceler, comme un lac de feu, la belle mer des Antilles. Dès la veille le jeune créole avait donné à ces deux naufragés du linge et des vêtements : il les comblait en outre de mille politesses. En échange, ceux-ci lui avaient promis leur concours pour faciliter la navigation de la goélette. La vue de ces Anglais effaroucha sans doute les deux matelots français, car ils demandèrent à quitter monsieur Denoyer, et à rester à Samana, puisque les Anglais devaient les remplacer.
Alors, aidé des deux naufragés, on mit à la voile, et la frêle embarcation alla mouiller le soir même à Grigi, au-dessus de Porto- Plata, sur la côte septentrionale de Saint-Domingue. Nos navigateurs soupèrent ensemble, près de terre et non loin d'une habitation, d'où l'on fit venir des rafraîchissements. Après le repas, on plaça sur la dunette, que l'on couvrit de
feuilles de palmier, et où l'on disposa une tendine de soie, un matelas qui servit de lit à la jeune créole, à ses deux enfants et h la fidèle négresse. Monsieur Denoyer prit son repos sur un autre matelas, aux pieds de sa femme. Quant aux Anglais, leur lente avait été dressée sur l'avant de la goélette.
C'était une de ces nuits, calmes et paisibles, où la nature entière semble se livrer au nonchaloir. Pas un bruit ne troublait sa sérénité : tout au plus l'oreille pouvait-elle recueillir le bruit monotone du ressac de la lame mollement agitée. Rien ne brisait la continuité de la ligne blanchâtre que traçait la mer en se confondant avec le ciel. Quelques nuages noirs voilaient et découvraient tour à tour la lune qui se leva vers neuf heures. Mais la transparence crépusculaire de l'atmosphère permettait à l'œil de voir flotter les objets comme dans une brume légère.
Le sommeil de nos navigateurs fut tranquille jusque vers minuit, où la petite fille se prit à crier afin d'être allaitée. On tira le lait d'une chèvre embarquée tout exprès pour l'enfant : puis monsieur Denoyer s'endormit de nouveau, tandis que la jeune femme, Marie, c'était son nom, chercha vainement à s'assoupir. Je ne sais quelles vagues pensées la tenaient éveillée. Elle donnait môme tant d'intensité à son regard plongé dans la pénombre, qu'il lui semblait voir des étincelles, voltigeant devant elle. Enfin, fatiguée, elle ferma peu à peu les yeux... Tout à coup, un bruit faible, un léger craquement se fit entendre. Marie dormait alors : toutefois dans son sommeil agité, sa vigilance s'était comme concentrée dans son ouïe, car elle entendit ce craquement. Bien plus, il lui sembla voir une ombre qui soulevait la soie de sa tendine. Mais alors un coup violent, assourdi toutefois par un objet moelleux, la rappela tout entière à l'existence... Elle se leva sur son séant, sis yeui ne percevait rien encore de la réalité... Grand Dieu ! quelle ne fut pas su terreur ! et quelle atroce réalité ^'offrit à elle, quand dans l'ombre, elle vit se dessiner un grand corps d'homme, à peine vêtu... Cet homme tenait une hache d'une main, et son
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regard se fixait sur elle... Mais au fer de la hache, elle crut voir du sang... Instinctivement elle porta ses yeux sur son mari... Ciel! Le sang inondait le linge de son matelas!... Horreur ! Monsieur Denoyer avait la tête séparée du tronc!... Tremblante, effrayée, l'infortunée créole secoue sa négresse d'un bras, et de l'autre \eut soulever sa tendine de soie, afin de pousser au loin le cri d'une lionne blessée : mais John, car c'est le capitaine John qui est là, debout devant elle, John s'élance sur la faible femme, et brandissant sa hache d'un air furieux, il menace de la tuer si elle ne baisse aussitôt sa tendine et si elle fait le moindre geste pour se lever. Il contraint sa \ictime, le monstre ! à rester immobile sur sa couche de douleur, en face du cadavre palpitant de son mari qui s'agite dans une dernière convulsion.
Alors, l'infâme Anglais, de concert avec Young, son compagnon non moins infâme, se disposent à s'éloigner. Young prend la barre du gouvernail, tandis que John met à la voile. Seulement au lieu de continuer à faire filer la goélette le long de la côte, pour se rendre au Cap-Français, ils dirigent le navire vers New-York. A la pointe du jour on était à deux lieues de terre. Madame Denoyer, clouée par la violence sous son retiro, agenouillée sur sa couche devant le cadavre de son mari mutilé, pleurant en pressant ses enfants dans ses bras, n'a pas la force d'observer comment se gouverne la goélette. D'ailleurs, le sentiment du trop horrible drame qui \ient de s'accomplir la fait s'évanouir... Mais quand elle revient à elle, le second acte de ce drame cruel s'exécute sous ses yeux.
— Soyez calme, lui dit l'épouvantable John, votre mari dort d'un profond sommeil... Il est bercé par la mer...
Rappelée à la réalité de sa position par ces mots railleurs, la
créole regarde, et voit flotter sur les vagues le matelas sur
lequel est étendu le corps sanglant de son bien-aimé..., et que déjà la mer pénètre et va bientôt engloutir à tout jamais... Mais John, qui veut mener son crime à bien, ne lui laisse pas
le temps de pleurer ; il retient à elle, armé d'un poignard, et lui demande impérieusement les armes de son mari et les clefs de ses coffres. Marie les lui donne. Vainement le forban va fouiller tout ce qui se trouve sur la goélette, nulle part il ne trouve d'argent. Aussi la triste veuve lui reproche-t-elle d'avoir immolé son mari sans motifs , puisqu'il est sans argent. Mais John alors déclare qu'il se fait le maître delà goélette et qu'il la conduit à New-York. L'innocente Marie croyait encore naviguer dans les eaux de Saint-Domingue. Son désespoir est à son comble. Pour l'adoucir, le capitaine lui offre du thé, du chocolat, des aliments que refuse la jeune femme : puis il lui déclare qu'il se tient prêt à la débarquer sur une terre française.
Quelle journée suit l'affreux attentat ! Et quelle nuit plus funèbre suit cette journée! Toujours en pleurs, toujours aux écoutes, collée contre sa fidèle mais tremblante négresse, ses enfants constamment sur son cœur, la pauvre créole n'est plus la brillante jeune femme des jours précédents... L'image de son mari la poursuit sans cesse : la brutalité de ses bourreaux la tient en alarmes. Elle entend vingt fois ces deux monstres se quereller, tout en se proposant de faire subir aux deux femmes le plus cruel des outrages. Aussi dans sa colère, et malgré sa timidité, la négresse Kate, songe-t-elle à crever les yeux avec un clou, aux deux Anglais, s'ils viennent à s'endormir. Mais ils amarrent le gouvernail et mettent a la cape, se gardant bien de faire autre chose que de chercher toujours l'or et l'argent qu'ils supposent cachés dans le navire.
Le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, alors que madame Denoyer leur a vu préparer une pirogue, el que l'on est en haute mer, et loin de toute terre, les deux Anglais, s'emparant de la créole et de la négresse, les déposent dans ce frêle esquif. Us y portent aussi hs enfants, des bardes, quelque peu de biscuit, de l'eau, des œufs, etc. Mais enéchangede ces misérables provisions, l'ignoble John s'empare de quelques bijoux qu'il trouve sur la < réole, en la
od
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fouillant. En leur donnant ainsi pour asile la pirogue, léger bateau fait d'un tronc d'arbre par les sauvages, et qui ne sert qu'à eux, le capitaine avait promis à la jeune femme un matelot qui devait la conduire au Cap-Français. Jugez de la terreur de nos infortunées, lorsqu'elles voient Young couper l'amarre de la pirogue, et l'envoyer à la dérive, pendant que John prend le gouvernail et dirige le bâtiment de manière à s'éloigner au plus vite.
Bientôt la goélette fut hors de vue. La femme blanche et la négresse se trouvèrent seules, dans la pirogue secouée par la lame, et ne virent plus que le ciel et l'eau. La consternation, l'excès de l'accablement, le danger pressant que court ce qu'elle a de plus cher au monde plongent l'infortunée Marie dans un profond évanouissement. Kate épuise tous les faibles secours qu'elle peut employer, pour l'en retirer. Mais Marie ne revient à elle que pour presser convulsivement ses enfants sur son cœur, et retombe dans sa défaillance. Parfois, cependant, elle en appelle à Dieu, et s'abandonne à la Providence. Hélas î en effet, Dieu seul dirige la pirogue sur la surface des flots. Ce n'est ni Marie, ni Kate qui peuvent ramer : d'ailleurs les avirons manquent. A toutes les horreurs de ce délaissement se joint bientôt l'épouvante d'une nuit obscure qui augmente leurs périls et redouble leurs alarmes. Pour comble de disgrâce, lèvent s'élève, les flots commencent à bondir, une tempête se prépare. Une lame violente fond sur la pirogue, entraîne le biscuit, leur unique ressource ! répand la provision d'eau douce, et menace d'engloutir l'embarcation
Les deux femmes se pressent l'une contre l'autre et confondent leurs prières
Quel long supplice endurèrent ces tristes victimes d'un sort cruel! Les deux pauvres créatures passent ainsi sept jours et sept nuits, luttant contre la tourmente , exposées aux
injures de l'air, sans boisson, sans vivres Cent fois la
jeune mère veut s'ouvrir les veines pour prolonger la vie du
<)i HISTOIRE DES NAUFRAGES.
petit être innocent, collé sur son sein desséché : cent fois la négresse arrête sa maîtresse. Tous vont succomber, enfants et femmes, et déjà le râle de l'agonie se fait entendre chez la jeune créole, quand enfin Kate signale un navire, au loin, bien au loin.
Aux cris de joie poussés par la négresse, madame Denoyer se ranime et ouvre un œil languissant. Mais à la pensée que ses enfants abattus vont cesser de souffrir, la maternité rend soudain la vie à la créole. Elle se lève, elle pousse des cris à son tour : Kate agite des mouchoirs. Hélas ! seront-elles aperçues ? Qu'est donc une pirogue sur l'immensité de l'océan ?.. Oui, elles seront vues, et c'est le ciel qui envoie ce vaisseau. Les signaux de la négresse ont été remarqués. L'équipage répond par ses clameurs. Voici le lougre la Fortune qui arrive et aborde la pirogue. La pauvre veuve, ses enfants, et la négresse sont hissés à grand'peine sur le pont... On chante le Te Deum en plein air, pendant que les débiles victimes prennent quelque légère nourriture : elles sont enfin sauvées !
Comme dénoûment du drame, madame Denoyer donna la liberté à sa négresse qui était esclave: mais la bonne Kate ne se sépara jamais de sa maîtresse. Un notaire de la Nouvelle- Orléans, proche parent de la créole, se trouvait sur le port de cette ville lorsque le lougre y débarqua l'intéressante victime de tant de malheurs. Il la reçut dans ses bras. Enfin, la pirogue avait été abandonnée aux vagues, et le remous la porta jusque dans le port de la Nouvelle-Orléans, où Kate la vit un jour arriver. Quanta la goélette de monsieur Denoyer, elle fut introuvable, aussi bien que Young et le capitaine John. Ce fut en vain que l'on écrivit à New- York. A n'en pas douter, le ciel avait pris soin de la vengeance des innocents martyrs
Dans les dangers cruels que la mer fait courir aux oaviga-
fceurs, c'est souvent la créature la plus faible qui montre le plus de courage. Je vais en donner la preuve dans le récit qui va suivre.
Madame Chevreau, femme d'un commissaire-ordonnateur, s'embarquait sur le vaisseau le Duras, en février 1777, pour aller rejoindre son mari, qui l'attendait à Pondichéry, dans l'indoustan. Elle venait de Lorient, sa ville natale, et conduisait avec elle une jeune fille de quatorze ans, mademoiselle Le Goupil, qui, elle aussi, allait se réunir à sa famille, dans les Indes. Le H mars, le tonnerre tomba à quelques mètres du navire, et, le 21 , il essuya un rude coup de vent. Il fut impossible de faire usage du gouvernail pendant trois jours. Cette bourrasque fut suivie de ces corlines perfides qui rendent inutiles tous les efforts des navigateurs et laissent le bâtiment en proie à la rapidité des courants. Enfin, après avoir franchi le cap de Bonne-Espérance, doublé l'île de Madagascar, et passé la ligne le 7 avril, le Duras se trouva dans les eaux des Maldives et des Pacgardives, archipel qui se prolonge parallèlement à la côte du Malabar.
Un vent frais et favorable faisait oublier déjà les traverses qu'on avait éprouvées ; on naviguait en toute sécurité, et quoiqu'il fît très-sombre dans la nuit du 11 au 12 avril, aucun indice ne faisait craindre de rencontrer la terre. Aussi tout chacun, sur le navire, se livrait aux douceurs du repos que les fraîches ténèbres rendaient plus paisibles, lorsque, vers deux heures du matin, l'officier de quart crut apercevoir quelque chose de blanchâtre sur la surface de la mer. Aussitôt il crie au timonier de virer de bord. Hélas ! il n'est plus temps, la profondeur manque, et le Duras échoue avec une force proportionnée à sa vitesse.
Équipage et passagers s'éveillent au bruit qui se fait sur le pont : malheureusement la nuit semble devenir plus obscure, et les yeux cherchent en vain à percer les ténèbres qui environnent le vaisseau. On ne sait si les écueils sur lesquels il ta-
lonne, sont isolés au milieu de la mer, où s'ils tiennent à quelque terre. Enfin, après une longue demi-heure passée dans une pénible anxiété, un feu se montre à quelque distance... Cette vue, au milieu des horreurs d'un danger si pressant, fait renaître l'espérance, et l'on s'occupe des moyens d'échapper au naufrage.
Le mât d'artimon tombe sous les coups de la hache : puis, après avoir mis h la mer la chaloupe et le canot, on travaille k décharger le Duras du dangereux fardeau de ses autres mats que l'on n'abat qu'avec peine. Mais alors les lames de la mer, qui s'irrite, frappent avec fureur les tlancs du vaisseau, et le soulèvent pour le laisser ensuite retomber sur les rochers, qui semblent devoir le briser au premier moment.
Cependant madame Chevreau semble oublier la faiblesse de son sexe : elle quitte ses ajustements de femme, et s'empresse de revêtir des habits de matelot , qui n'entraveront pas ses mouvements. Aussitôt elle monte sur le tillac, rassure par sa bravoure la timide jeune fille qui la suit, anime les officiers par son exemple et ses paroles, encourage les matelols par sa sérénité, et ne cherche pas ù se soustraire au danger en quittant le navire. Mais voici qu'une secousse plus violente se fait sentir : tout ce qui est vivant sur le pont touche à sa dernière heure... Notre intrépide Française sourit, va de l'un à l'autre, rassure tout le monde, met la main à l'œuvre, travaille au sauvetage commun, et donne môme des ordres, tout comme si elle avait l'intelligence des choses de la mer. Trois heures se passent ainsi à préparer les moyens de quitter le Duras que disloquent les lames et les rochers. On entasse les armes pour se défendre et les vivres pour subsister. La violence de l'ouragan brise le canot qui en était chargé, et l'on redoute le même sort pour la chaloupe. Lu conséquence <>n songe à disposer un radeau.
Enfin le jour commence à poindre. Quand il esl (ont à l'ait venu et (pie l'on peut distinguer les objets, on voit alors quel-
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ques noirs sur la crête d'un récif, à trois cents mètres du vaisseau. On leur fait signe de prêter secours : ils s'y refusent. Quelques coups de fusil sont tirés pour faire connaître plus au loin la détresse des naufragés: hélas ! rien ne peut engager ces insulaires à venir en aide aux infortunés navigateurs. Alors un matelot se jette à la mer et nage vers eux ; mais le couteau qu'il porte à sa ceinture semble les effrayer, et les nègres prennent la fuite. Cependant, comme on ne peut gagner la terre, sur le radeau, sans avoir un point de retenue, un autre matelot, Vénitien de naissance, proposant de l'établir, nage vers les rochers, chargé d'une corde légère, et facilite de la sorte le moyen de diriger le radeau, du vaisseau aux récifs.
C'est alors seulement que madame Chevreau, agile comme un homme de mer dont elle porte le costume, descend avec confiance sur le radeau. Là, une lame l'emporte : mais elle saisit une corde, revient au fragile plancher, et s'y plaçant intrépidement, appelle à ses côtés mademoiselle Le Goupil. Le radeau s'éloigne rapidement et arrive bientôt jusqu'au récif qu'un quart de lieue sépare encore d'une île qui verdoie à l'horizon. Attachant sa jeune compagne à son bras, notre héroïne ne craint pas de descendre du récif et de s'avancer précautionneusement, pendant une longue demi-heure, sur un banc de corail qui unit le rocher à la terre ferme. Elle a de l'eau jusqu'aux épaules: mais elle ne s'effraie pas; au contraire, soutenant la jeune fille qu'elle presse sur sa poitrine, comme un enfant, elle touche enfin le rivage, et gravit l'escarpement de l'île, une des Maldives. Nombre d'insulaires, noirs et laids, mais au visage débonnaire, la reçoivent et l'entourent sans qu'elle manifeste la moindre terreur. Elle leur sourit, leur fait des signes de bonne amitié: c'est elle qui les rassure. Aussi la conduisentils, ainsi que la jeune Française, sous une sorte de carbet, tout en feuillages, et là, nos sauvages lui présentent une boisson rafraîchissante, composée d'eau de cocos et de jus de cannes. Ils lui offrent aussi du poisson salé, et même du tabac. L'in-
lérêt qu'inspire, à ces naturels d'une couleur bien différente, la beauté des deux femmes blanches, se manifeste par toutes sortes de gestes de compassion et de dévouement. Ils font apporter de leurs huttes, un peu plus éloignées, des provisions peu appétissantes peut-être, mais qui témoignent de leur bon vouloir et de leur sympathie pour le malheur. En admiration devant la délicatesse des formes et l'aménité des traits de nos belles naufragées, ils disposent un lit de mousses et de plantes aromatiques, puis les engagent à se livrer au repos.
La nouvelle du naufrage s'étant répandue rapidement dans Ymitaï, c'est le nom de l'île, témoin du drame, le chef des insulaires vint voir les femmes blanches. Il trouva autour d'elles le capitaine, les hommes de l'équipage et les autres passagers. 11 leur fournit des vivres qu'il fit payer un peu cher peut-être : mais en même temps il fit savoir à son souverain le désastre du Duras. Il en reçut l'ordre de traiter les naufragés comme des amis malheureux. Ce roi sauvage faisait dire, en outre, qu'il les ferait prochainement transporter dans son île. En effet, dès le lendemain, une grande embarcation, fort longue et pointue à l'avant, n'ayant qu'un mât très-incliné sur l'arrière et munie d'une voile latine, vint prendre madame Chevreau, mademoiselle Le Goupil, le capitaine et quelques passagers. En vingt-quatre heures ils furent rendus près du roi. L'artillerie de l'île, fortifiée dans son pourtour, les salua à leur arrivée: en même temps, le ministre du prince fit placer à côté de lui les deux femmes blanches, sous un dais magnifique, et nos deux Françaises arrivèrent au palais, entre deux liles de soldats, et au sou des instruments.
La reine, elle aussi, voulut voir les Françaises dont la beauté occupait tout l'Archipel. En conséquence un carbet, tout de verdure et de fleurs, fut prépaie pour l'entrevue de la reine noire avec les dames blanches, Madame Chevreau, hélas! avait ce jour-là, pour toute robe de cour, un misérable petit casaquin. un jupon qui ne valait guère mieux, et un simple tichu
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sur sa tête. Mademoiselle Le Goupil n'effaçait pas ces ajustements par la richesse des siens. Quant à la reine, elle portait une robe longue, assez semblable à une aube de prêtre : son cou, ses bras, et même ses jambes étaient chargés d'ornements et de bijoux d'or. Les deux groupes entrèrent dans le carbet par deux portes opposées. On se salua : on s'assit ; on mangea du bétel, et la reine daigna faire quelques questions à madame Chevreau.
Le roi fit sonder nos Françaises sur le cas qu'elles pouvaient faire d'un trône qu'elles partageraient avec lui. Mais comme elles parurent peu charmées, on leur fit avoir passage sur la Bretagne, commandant le Fermillier, et elles quittèrent les Maldives le 15 mai de la même année.
Peu de jours après, Pondichéry les recevait, et, dans le bonheur d'être réunies à leurs familles, nos héroïnes oubliaient bien vite et les dangers qu'elles avaient courus, et les honneurs qu'elles avaient refusés.
Boussard! tel est le nom plébéien d'un simple pilote, que son dévouement pour ses semblables, à la manière des temps antiques, mérite de faire placer parmi des héros. A Rome, on eût dressé une statue sur le Forum, au matelot Boussard.
C'est à Dieppe que la scène se passe.
Cette ville est étagée, en face de la mer, sur un vaste amphithéâtre qui s'étend depuis de hautes et longues falaises, blanches comme le marbre de Paros, jusqu'à la plus délicieuse des vallées, une vallée verte comme l'émeraude, la vallée d'Arqués, ce village devenu fameux par la victoire de notre Henri IV sur les ligueurs, en 1589. Ses rues larges et bien percées se composent de maisons à deux étages, avec balcons et toits rouges que masquent à demi de hauts pignons. Le quai de Henri IV, qui fait face, au nord, à l'arrière-port et au pittoresque village du Pollet, habité par de nombreuses
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familles de pêcheurs, est le plus beau quartier de Dieppe. 11 jouit du spectacle le plus beau, départ et arrivage de vaisseaux, mer tau lût calme et rutilante, tantôt écheveJée, furieuse et déchaînée, château de Dieppe assis sur les falaises, tour Saint- Jacques élancée, et puis bois, monticules, vallée et vieux manoir d'Arqués.
Or, un soir après une chaude journée, pendant laquelle de gros nuages cuivrés avaient longtemps pesé sur l'atmosphère, la nuit tombait, lorsqu'un orage sembla se former à l'occident de la ville. On était en l'an de grâce 1777, le 31 août. Les promeneurs qui longeaient le quai, afin d'aspirer les brises de mer, un peu plus fraîches vers neuf heures, virent alors un navire arrivant de la Rochelle, chargé de sel et monté de huit hommes et de deux passagers, s'approcher des jetées. Le vent commençait à souffler violent et impétueux. Aussi, sous sa rude morsure, un pilote— côtier essaya en vain par quatre fois de sortir pour aller à la rencontre du navire et diriger son entrée dans le port. Un autre pilote, du nom de Boussard, s apercevant que celui qui tenait le gouvernail faisait une fausse manœuvre, tenta de le ramener à mieux, en lui parlant à laide du porte-voix, et en lui adressant des signaux. Mais l'obscurité, le sifflement du vent, le fracas des vagues et le ressac de la mer ne permirent pas à l'équipage de voir et d'entendre... Alors le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, fut jeté sur le galet et échoua à quelques mètres de la jetée.
Aux cris des malheureux qui allaient périr, Boussard. énergique et prompt, résolut de leur porter secours. Rien ne l'arrêta : ni les représentations de ceux qui l'entouraient, ni l'apparente impossibilité du succès. Vainement sa femme «'1 enfants que l'on fait intervenir, l'entourent,.,, Sans égard pour les pleurs de ceux qui sonl en sûreté, il s'attache aux reins une corde solide, et se précipite dans les Ilots [ our sauver ceux qui sont en péril. Tout mi inonde, accouru pour jouir du spectacle de la tempête, le voit et tremble : mais le marin seul
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peut se figurer le péril auquel il s'expose, au milieu de ces lames qui déferlent avec rage, qui roulent comme des montagnes mobiles, et qui écrasent tout ce qui s'oppose à leur passage. Cependant, après d'inimaginables efforts, Boussard atteint le navire en perdition que la fureur des vagues déchiquette : mais il est saisi par un flot gigantesque qui l'arrache aux flancs de la coque et le repousse violemment sur la plage. On le croit écrasé, asphyxié, mort : il n'en est rien. Notre pilote plonge dans la mer avec une ardeur nou.velle : alors une autre vague l'entraîne et le jette avec colère contre la carène du bâtiment échoué. Cette fois, on est convaincu que le vaillant matelot a été brisé par le choc. Non. Le voici qui reparaît tenant dans ses bras un homme de l'équipage tombé clans le gouffre, et qu'il apporte à terre sans mouvement et presque sans vie. Sera-t— il satisfait cette fois? Pas encore. L'intrépide sauveteur, entouré de débris qui ajoutent à son danger, rouge de blessures saignantes, retourne au vaisseau naufragé, s'y' accroche et y lie la corde qui le tient par le milieu du corps. D'abord il ranime l'équipage et lui fait la leçon. A chacun de ces hommes il met en main la corde bénie qui leur trace une route facile au milieu des ténèbres et des flots ennemis, puis il les dirige sur le rivage. Ceux qui tremblent, il s'en saisit et les porte lui-même sur le port : ceux que leurs forces trahissent, il les soutient et les guide. 11 nage autour d'eux, et luttant contre les vagues qui rugissent et veulent engloutir les victimes qui leur échappent, il en dépose sept aux pieds des curieux, témoins de son audacieux dévouement.
Enfin , épuisé par son triomphe même , Boussard gagne avec peine la cabine où se trouve le pavillon. Là, il succombe et reste quelques instants dans un état de prostration inquiétant. Mais à peine a-t-il rejeté l'eau de mer et repris connaissance, qu'à l'appel de nouveaux cris, il retrouve toute sa vigueur. 11 se jette à la mer, une fois encore, et, semblable au bon génie des eaux, repêchant un des passagers que la terreur
avait tenu caché jusqu'alors, mais que la rafale vient de livrer à l'abîme, il le saisit, le porte dans son bras droit, pendant qu'il nage du bras gauche, et le dépose sain et sauf sur le quai chargé d'une foule en extase.
Hélas! des dix hommes qui montaient le vaisseau, deux
seuls, égarés par les lames, périssaient cruellement Leurs
cadavres furent rendus par la mer, qui les déposa, le lendemain, sur le galet solitaire... Mais les huit autres devaient la vie à Boussard...
A quelque temps de là, le modeste pilote recevait, de Paris, la lettre suivante :
« Paris, 22 décembre 1777.
« Brave homme, « Je n'ai su qu'avant-hier, par monsieur de Crosne, intendant de Rouen, l'action courageuse que vous avez accomplie le 31 août dernier, et, hier, j'en ai rendu compte au roi, qui m'a ordonné de vous en témoigner sa satisfaction, et de vous annoncer, de sa part, une gratification de mille livres et une pension annuelle de trois cents. J'écris en conséquence à monsieur l'intendant. Continuez à secourir les autres, quand vous le pourrez, et faites des vœux pour que votre bon roi, qui aime les braves gens et les récompense avec bonheur, soit toujours heureux.
« Necker, direct, génér. des Finances. »
Les notables de la ville de Dieppe avaient déjà complimenté Boussard de sa noble et belle action. Mais quand ils apprirent que Louis XVI avait aussi dignement apprécié le dévouement généreux de leur compatriote, ils lui adressèrent de nouvelles félicitations et engagèrent l'intrépide matelot à se rendre près du roi pour lui témoigner sa reconnaissance. Boussard suivit cette inspiration. Monsieur de Necker le conduisit à Versailles, et ce fut dans le salon d'Hercule que le marin dut attendre le passage de la famille royale. Surfin! h4 roi.
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qui, en voyant un gaillard de près de six pieds, petite tête, larges épaules, jambe estropiée au service de la marine, demanda son nom.
— Ah! je vois donc un brave homme! C'est un bonheur pour moi de contempler ce brave homme ! fît Sa Majesté en entendant le nom de Boussard.
— J'ai fait beaucoup d'actions comme la dernière, répondit naïvement le Dieppois : je ne sais pourquoi celle-là fait tant de bruit... Mes camarades sont aussi braves que moi...
Noble simplicité ! Boussard ne voyait dans son dévouement que le devoir d'un homme envers ses semblables. On raconte du reste que son père s'étant noyé, sans qu'il pût le secourir, pour expier cette faute, involontaire certainement, Boussard fit vœu de sauver, aux dépens de sa vie, comme un hommage aux mânes de son père, les victimes de tout naufrage dont il serait le témoin. Assurément Boussard a tenu parole, et les mânes de son vieux père doivent être consolés. Aussi Dieppe, sa patrie, est fière d'un tel héros, dont elle garde le précieux souvenir,..
Le nom de brave homme resta toujours à Boussard, et, au village du Pollet, de nos jours encore, on ne le désigne jamais que sous ce titre glorieux, donné par un roi...