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XVIIIe SIECLE.
Louisiane et Floride. — Iles des Apalaches. — Niit du 1G février 17GG. — Le brigantin le Tigre. — Voies d'eau. — Tempête. — Échouement. — Deux jours et deux nuits sur un rocher. — Naufrage. — Terreur panique. — Sauvages. — Le brigand des Apalaches. — Trahison. — D'îles en îles. — Courage d'une femme. — Où l'on trouve un trésor. — Les avantages du feu. — La Pirogue. — Départ. — Famine, — Maladies. Dévouement d'un jeune malade. — Une mère désolée. — Le fils abandonné. — En mer sur un radeau. — Périls de la terre. — Concert nocturne. — Lions, tigres et panthères. — A travers champs. — Les nuits dans le désert. — Danger d'être Bans feu. — Ce que conseille la faim. — Désespoir. — Le meurtre. — Horrible tableau. — Anthropophagie. — Crime et prière. — Le long de la mer. — L'incendie dans la savane. — Manière de se frayer un chemin. — Serpents à sonnettes — Le caïman. — Combat. — Pérégrinations sans fin. — La tortue. — Pins de feu! — La recherche d'une pierre dans les ténèbres. — Passage d'une rivière. — A deux doigts de la mort. — Le réveil magique. — Les voix aériennes. — Un canot anglais. — Délivrance. — Les récits. — La chair du nèare. — Le mort vivant !
La Floride, l'État le plus méridional de l'Union, dans l'Amérique du Nord, et ainsi nommée parce qu'elle fui découverte le jour de Pâques fleuries, en 1512, par Ponce de Léon, s'avance en pointe dans la mer des Antilles, et, grâce à ses savanes semées de majestueuses forêts, semble une élégante nef de verdure éternelle qui se balance au gré capricieux des vagues de l'océan Atlantique. Son littoral, bas et sablonneux, est capitonné d'une infinité de baies, de récifs et d'écueils. A l'ouest de celle gracieuse péninsule surtout, le long de canaux et de courants formés par des bancs de rochers sous-marins, surgit nombre d'îles éparses, stériles, ingrates à l'œil, qui s'appellent les Apalaches, el dont la principale.
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Saint-Marc des Apalaches, est la plus voisine de la terre ferme.
Mais sur la lisière occidentale de la Floride, vient ensuite une délicieuse contrée qui a nom Louisiane. Au début du dixseptième siècle, descendant des forêts vierges et des mornes du Canada, des Français aventureux, vrais coureurs de bois, demi-chrétiens, demi-sauvages, traversèrent les lacs Ontario, Érîé et Michigan, pour faire dériver leurs pirogues sur le Mississipi et en suivre le cours. Ce fleuve, le plus grand du Nouveau-Monde, dépose sur ses bords les semences qu'il a recueillies dans sa marche et y fait croître les plus beaux arbres et les fleurs les plus riches. Puis, vers le sud, il s'ouvre un large estuaire, non loin de Pensacola, chef-lieu de la Floride, et près de la Nouvelle- Orléans, simple village alors, mais future capitale delà Louisiane. Ce nom de Louisiane, nos aventuriers le donnèrent au vaste bassin qu'arrose le Mississipi, par honneur pour Louis X1Y, et en prirent possession au profit de la France, qui, de ce moment, devint la mère patrie de cette nouvelle colonie. Mais, pourquoi plut-il à la Pompadour d'encoffrer quelques millions en échange de la Louisiane , et pourquoi Louis XV fut-il assez faible pour acheter à ce prix un sourire de favorite?... Hélas! vint un jour où la belle Louisiane ne nous appartint plus!... Au moins disons que ses habitants, toujours Français parle cœur, restent toujours trèsattachés à la France, et en accueillent volontiers les enfants.
Sur la mer, qui déferle vers ces parages, la nuit du 16 février 1766 était brumeuse plutôt que sombre. La lune s'était levée, mais ses rayons, interceptés par d'épais nuages, n'éclairaient que çà et là les lames sur lesquelles ils tombaient, comme la lueur vague d'un flambeau lointain. Soulevée par un frais vent d'ouest, la mer semblait rendre aux cieux plus de clarté qu'elle n'en recevait, car de longues lignes de lueurs et incelantes se succédaient rapidement sur sa surface. Un brigantin naviguait alors sur ces eaux, et, incliné sur la vague,
lOd HISTOIRE DES NAUFRAGES.
en fendant les lames, il chassait devant lui un large croissant d'écume. .Néanmoins ces conditions heureuses parurent, vers dix heures, devoir se modifier. Le vent tourna, et une lumière plus incertaine ne permit plus de guider le navire. En eifet, l'agitation saisit les flots : évidemment une tempête se préparait...
Le bâtiment qui navigue sous les yeux de notre imagination, aux ordres du capitaine de La Couture, est le brigantin h- Tigre, venant de Saint-Domingue, passant sous l'île de Cuba, et faisant voile pour la Louisiane. En outre du capitaine, de sa femme et de son fils, il porte le second du capitaine, neuf matelots, un colon de^Sainl-Domingue, monsieur Desclau, un Français, capitaine de vaisseau, monsieur Pierre Viaud, qui, venu de Bordeaux , dans le but de retourner ensuite en France, avec son ami, monsieur Desclau, a frété le brigantin et Ta chargé de marchandises à la destination de la Louisiane, et un nègre au service de ce dernier; en tout, seize personnes.
Le capitaine de La Couture est un pauvre marin. Déjà il a pris l'île des Pins pour le cap Saint-Antoine, à la pointe occidentale de Cuba; puis il a conduit son navire au beau milieu de brisants, et a commandé si ridiculement la manœuvre, que l'équipage a conjuré monsieur Yiaud de tirer de peine le brigantin, très-fatigué par cet accident.
Mais dans la nuit du 10 février, la tempête se déclarant en effet, le Tigre ayant déjà des voies d'eau que les pompes épuisent avec peine, et un coup de vent cruel fondant sur le vaisseau, l'alarme devient générale. A la tombée de la nuit, le brigantin a bien marché avec une frégate espagnole partie de la Havane: mais quoique celle-ci fasse route à petites voiles, le Tigre, qui n'en porte aucune et qui est contraint détenir la cape, est bientôt dépassé. Alors une nouvelle voie d'eau se déclare, et, monsieur Viaud consulté, à raison du danger pressant, fait jeter à la mer toutes les marchandises de poids, établi!
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un puits au grand panneau pour tirer l'eau de la cale, et force les pompes à jouer sans relâche. Soins inutiles! l'eau gagne... à ce point qu'il est impossible de tenir la mer. 11 faut relâcher au port delà Mobile. Mais lèvent change encore, et c'est vers Pensacola que l'on tourne la proue. Hélas! la tempête ne le permet pas non plus : elle retient le brigantin captif au milieu
d'une mer agitée Jamais le ciel et la mer ne se sont réunis
avec plus de fureur contre d'infortunés navigateurs. Ils essaient de faire côte aux îles Apalaches: ils ne peuvent les atteindre. Le Tigre reste exposé à la merci des flots, mettant ceux qui le montent entre la vie et la mort : enfin, il s'échoue sur une chaîne de brisants inaperçus, à deux lieues de la terre. Les secousses qu'il subit sont terribles : elles font s'entrouvrir l'arrière du bâtiment. Les malheureux navigateurs restent ainsi une demi-heure, dans la plus affreuse situation, en présence d'une mort inévitable : mais la violence des lames les rejette hors des brisants. Le brigantin se retrouve à flot, sans gouvernail, envahi par l'eau qui entre dans sa coque, et gagne, gagne rapidement, avec un bruit rauque et sinistre.
Le Tigre retentit alors des cris lamentables des matelots, qui se font leurs adieux, qui implorent l'assistance de Dieu, qui se préparent à mourir. Monsieur Viaud, non moins ému, est cependant maître de lui. Après avoir offert au Seigneur le sacrifice de sa vie, le voici qui parle à l'équipage, et son apparente tranquillité lui rend une sorte de confiance. 11 fait gouverner avec les bras et les écoutes de misaine, et bonheur inouï ! le brigantin arrive à l'est de l'île des Chiens, où il fait côte à une portée de fusil. Mais la fureur de la nier ne permet pas d'y parvenir. On coupe aussitôt les mâts pour former un radeau : le vent alors jette le brigantin sur le côté de bâbord. Plusieurs matelots tombent à l'eau : heureusement ils s'arrachent au péril, grâce aux cordages qu'on leur présente. En même temps, la lune, que les nuages voilent souvent, se cache tout à fait. Dès lors il est impossible de se rendre à terre, et il faut passer
10S HISTOIRE DKS NAUFRAGES.
la nuit sur le vaisseau qui s'enfonce peu à peu dans les abîmas. Que cette nuit paraît longue! Avec cela, une pluie affreuse tombe par torrents. Les vagues couvrent sans fin le pont, et m' brisent sur les marins. Le tonnerre gronde sans cesse, et de sinistres éclairs font découvrir dans un immense horizon une mer furieuse, que, de recbef, dissimulent aux regards les plus épouvantables ténèbres.
Cramponnés aux bastingages du bâtiment, mouillés par la pluie, transis de froid, épuisés par la lutte, les marins voient enfin renaître le jour. La terre est à peu de distance : mais on ne peut s'y rendre. L'agitation de la mer effraie les plus intrépides nageurs; les lames roulent avec une fureur inouïe et broieraient contre les récifs les malheureux qui oseraieul s'exposer à sa rage. Le désespoir est dans tous les cœurs. Ainsi s'écoulent plusieurs beures. Toutefois, un matelot, qui jusquelà n'a cessé de pleurer lâchement, se lève, et s'écrie dans un paroxysme d'effroi qu'il veut ou se sauver ou mourir, et, d'un
bond, il plonge dans la mer Quelques-uns vont le suivre,
mais en le voyant roulé par les flots, se débattant contre les lames, jeté sur le rivage, ressaisi par la mer, disparaissant et ne reparaissant que pour être écrasé contre un rocher, ils frémissent et s'arrêtent
Ainsi s'écoule le jour tout entier du 17 février. Il est cinq heures du soir : on songe avec terreur à la nuit passée et l'on frémit à la pensée de celle qui va suivre. Les mats et les haubans, coupés la veille, ont été emportés, tout radeau est impossible. Le Tigre possède bien un canot, mais il est hors d'état de faire le court trajet du navire au rivage. Cependant trois matelots s'y embarquent en cachette, et on ne les aperçoit que quand ils sont déjà loin. On les croit perdus : on frissonne, en les voyant combattre mille morts; ils abordent au rivage néanmoins, et bientôt la nuit les dérobe à la
vue
Cette seconde nuit est aussi terrible que la première. Seule-
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ment, aux souffrances de nos pauvres naufragés se joint la faim, car le navire étant couché sur le côté, il est impossible de pénétrer dans l'intérieur, et toute communication avec les provisions est interrompue. Ainsi le sort prend plaisir à rassembler toutes les infortunes sur ce misérable équipage. Ajoutons qu'il ne reste aucun espoir de voir le brigantin soulevé par les vagues et remis à flot, tant il était fortement enserré par d'énormes roches qui le tiennent cloué, malgré les effroyables secousses des vagues qui l'ébranlent et menacent à chaque instant de le rompre.
Le lendemain, 18 février, la mort a dédaigné nos marins qui revoient volontiers le jour, tant l'amour de la vie se conserve jusqu'au dernier moment. Aussi remercient-ils Dieu par une prière fervente, que le ciel semble bénir, car l'agitation de la mer se calme et présente un spectacle terrible encore, mais cependant plus supportable. Aussi , un des matelots, excellent nageur, se détermine à risquer le passage, afin de calfater et ceintrer le canot, pour venir ensuite arracher ses compagnons à leur cruelle position. En effet, on lui donne du linge, dont il se charge, et il s'élance avec résolution vers le rivage. Vingt fois il est sur le point de périr, et vingt fois , du brigantin, on l'encourage de la voix et du geste. Quelle alternative de crainte et d'espérance! Enfin il aborde, et un rayon de joie se répand dans les âmes des captifs du navire. Le jour vient de se lever : il est blafard et terne. Néanmoins on voit l'heureux matelot réuni à ses trois amis, partis delà veille, qui se mettent au travail autour du canot. Par quels vœux ne hâte-t-on pas la fin de cette œuvre qui semble n'avancer qu'avec lenteur ? Enfin, elle est terminée à trois heures, etla frêle embarcation est lancée à Teau et vogue vers le Tigre. Comment peindre la joie de l'équipage à cette vue!... Le canot béni arrive; mais hélas! il est trop petit pour contenir tdlîsceux qui veulent se confiera sesplanches peu solides. Alors monsieur Viaud use de son influence. 11 fait comprendre le danger d'un
Irop grand empressement. En même temps, déclarant qu'il ne partira que le dernier, il fait tirer au sort, pour le premier convoi, à l'aide d'un jeu de cartes que possède un matelot. De onze naufragés, quatre s'embarquent avec les quatre matelots qui ont amené le canot : ils touchent heureusement la terre, et Ton revient chercher les autres ! Ainsi tous sont sauvés !
Avec quelle joie se retrouvent-ils sur le sol de l'île, et quelles actions de grâces ils rendent au ciel ! Des huîtres qu'ils rencontrent sur le bord de la rivière leur fournissent un repas exquis, el ils passent une nuit paisible dans un sommeil profond. Le lendemain, pareille joie: hélas! elle n'est pas de longue durée, car nos héros sont dans un lieu désert. La terre ferme n'est pas éloignée, mais comment y aller ! Néanmoins les infortunés se promènent sur le bord de la mer: ils y pèchent leurs malles, plusieurs barriques de tafia, quantité de ballots de marchandises, des avirons et des gaffes. Combien ils eussent préféré du biscuit et des armes à feu î Le feu, dont ils manquent, est leur plus cruelle privation : en vain essaient-ils de frotter deux morceaux de bois, l'un contre l'autre, à la façon des sauvages, ils ne produisent même pas de fumée....
En lin la mer reprend tout à fait le calme et monsieur Viaud décide d'aller au navire échoué. Une véritable terreur panique empêche aucun des matelots de l'accompagner. 11 part seul, et aborde heureusement. En s'abaissant, la mer a laissé une entrée libre : notre intrépide Fiançais pénètre dans les tlancs du brigantin, et il peut charger son canot d'un baril de vingt-cinq livres de poudre, de six fusils, de couvertures de laine, de quarante livres de biscuit et de quelques haches. Jugez avec quelle joie on l'accueille au retour! Un feu est aussitôt allumé : les habits sont séchés, quelque peu de gibier est tué dans le voisinage, un excellent souper se fait sur l'herbe, autour du brasier, et la nuit est une nuit de paix et de repos.
Le c20 février, grand conseil pour décider des opérations de
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la troupe, ainsi jetée sur une côte inhabitée. Évidemment les naufragés se trouvent sur les îles Apalaches, mais les Apalaches ont des sauvages, des bois inaccessibles, des rivières infranchissables, et des bêtes féroces tout aussi à craindre -que ces sauvages. Avec cela, on est en hiver, et les terres offrent de grandes difficultés pour la marche. Néanmoins on se prépare à s'éloigner, et, le 22, nos pérégrinateurs, qui veillent et dorment peu, depuis que la crainte des sauvages s'est répandue parmi eux, se sont laissé surprendre par le sommeil, lorsqu'un matelot, plus timide encore que ses frères, les réveille subitement, en criant d'une voix que la terreur comprime.
— Alerte! Voici les sauvages , nous sommes perdus!...
En effet, cinq sauvages, deux hommes et trois femmes, à peu près nus, tatoués, peu agréables à voir et tous armés de fusils et de casse-tête, se montrent à la sortie d'un vallon et viennent droit aux naufragés éperdus. Monsieur Viaud fait rougir ses gens de leur sotte terreur, en face de trois femmes, et deux hommes, lorsqu'ils sont bien plus nombreux, et il s'adresse aux sauvages, en leur faisant de grandes démonstrations d'amitié. On leur offre du tafia, qu'ils boivent volontiers, et la conversalion s'engage. L'un des insulaires sait quelque peu l'espagnol, et un matelot lui sert d'interprète. Ce sauvage se nomme Antonio. Il n'y a déjà rien de bien effrayant dans ce nom. Il est de Saint-Marc des Apalaches, qu'il dit n'être qu'à dix lieues : mais il ment, on en est éloigné de vingt-six. On lui demande de conduire les naufragés à Saint-Marc, moyennant récompense. Il accepte et promet de venir bientôt avec sa pirogue. Alors il s'éloigne avec quelques présents, et trois matelots, rassurés, partent avec les sauvages. Le lendemain, en effet, Antonio arrive avec sa pirogue, une outarde et une moitié de chevreuil. Mais la pirogue du sauvage ne pouvant contenir qu'un petit nombre de naufragés; monsieur Viaud part le premier, avec cinq autres personnes du Tigre, à laprière de l'équipage assuré quele noble Français ne laissera pas ses compagnons dans l'abandon.
Cette espérance n'est pas vaine. Tous les naufragés, après plusieurs voyages d'Antonio, sont réunis de nouveau, mais dans une autre île, aussi déserte que la première, et non sur la terre terme, comme il a été convenu. Il faut user de violence pour contraindre l'hypocrite sauvage h transporter ailleurs nos navigateurs. Alors le misérable Antonio promène d'îles eu îles les pauvres naufragés qu'il tient à sa discrétion. 11 les trompe, les rançonne, et, bref, après les avoir séparés et s'être assuré que leurs provisions sont épuisées, une nuit, au moment où dorment de tout cœur ceux qu'il a rassemblés dans une île plus étroite et plus stérile encore que les autres, il disparait et s'éloigne avec sa pirogue...
Bien grand fut le désespoir de ces infortunés. L'infâme créature a emporté leurs fusils, leurs épées, le peu de bagage qu'ils possèdent ! 11 ne leur reste plus rien que leur désespoir Les naufragés, réduits alors à monsieur Viaud. à monsieur Desclau, au capitaine de La Couture, à sa femme, à sou (ils, et au nègre de monsieur Viaud, dès que le jour commence à paraître, courent au rivage : plus de doute, ils sont délaissés! Ils parcourent l'île. Pas même de racines pour se repaître ! Pas même d'eau douce à boire!.. Est-il plus cruelle situation ? On avise alors à traverser le canal qui sépare d'une autre île : mais comment madame de La Couture et son fils pourront-ils suivre les nageurs ? On essaie toutefois. Oh ! bonheur ! l'eau n'atteint que les épaules, et madame de La Couture montre la hardiesse et le courage d'un homme. Parvenus à cette île, le froid les saisit : plus de feu ! La faim se fait sentir, plus d'aliments! Quelques huîtres pourtant réparent leurs forées, et le soleil, (rès-ehaud vers le midi, sèche les vêtements. Dix jours s'écoulent ainsi. Le 22 mars, à peu près, car comment compter ces jours dans de telles angoisses? monsieur Viaud se rappelle avoir vu sur un rivage une vieille pirogue abandonnée. Antonio la lui a fait remarquer. Il songea Palier chercher, à la radouber, à son servir pour quittei l'Ile. H s o-
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ricnte avec monsieur Desclau et le capitaine. Alors, laissant madame de La Couture et son fils, avec le nègre, ces hardis champions s'éloignent et se mettent en quête de l'objet auquel se rattache leur unique espérance. Après avoir invoqué le Seigneur, à genoux sur la plage, ils traversent à la nage, ou en talonnant du pied, les canaux et les courants qui séparent les îles, et enfin après de longues inquisitions et des fatigues inimaginables, ils aperçoivent la pirogue tant désirée. Mais dans quel état se trouve-t-elle? hélas! Impossible de s'en servir. L'amour de la vie les inspire cependant. A l'aide de branchages et de mousses, ils ferment les crevasses de la pirogue : puis ils se tiennent prêts à partir le lendemain. Ce soir-là, le soleil venant de se coucher, un vent frais s'élève et menace d'une nuit très-froide. La découverte du moindre caillou serait pour eux le plus précieux trésor. Mais pas une pierre dans ces îles! Aussitôt, monsieur Viaud se rappelle que l'horrible sauvage qui les a promenés d'île en île, dans celle-ci même a changé la pierre de son fusil. Il se lève avec précipitation, quitte ses amis étonnés, et court précipitamment vers le point où Antonio s'est arrêté avec eux. Il cherche et reconnaît la place : on y voit encore les traces du feu. Il parcourt le sol des yeux, l'examine du pied, le palpe de la main. Pas un coin qu'il ne scrute et n'étudie, pas une herbe qu'il ne soulève. Mais la nuit vient, elle est venue... Luit à peine un faible crépuscule. Viaud continue sa recherche, il se déchausse afin de juger, des pieds comme des mains , les objets qu'il peut fouler. Inutiles essais ! Il va s'éloigner, triste et désolé ; il s'éloigne même, lorsque, tout à coup, un corps dur blesse son pied droit.... Il se baisse, tremblant, ému, et saisit l'objet qui l'a froissé... Ciel ! c'est la pierre à fusil du sauvage ! Jamais
diamant ne fut plus baisé, mieux conservé Notre Français
fait de l'amadou avec ses manchettes; un quart d'heure après,
un grand feu brille et illumine le rivage
Je ne vais pas redire ici les nombreuses péripéties de
l'horrible drame qui se passe dans la solitude des Apalaches. Viaud et Desclau n'osant confier leur vie à la misérable pirogue et préférant regagner à la nage, d'île en île, celle où les attend madame de La Couture, monsieur de La Couture se livre seul aux hasards de cette navigation périlleuse et rejoint heureusement sa femme. Je ne dirai pas non plus qu'après s'être trouvés au moment de périr d'inanition, monsieur Viaud trouve un chevreuil mort, dont nos solitaires font de succulents repas, qui leur rendent assez de forces pour entreprendre de nouveau le radoub et le ceintrage de la pirogue, à l'aide de couvertures. Madame de La Couture, son fils et le nègre, doivent encore rester dans l'île. Arrivés à un port quelconque, les navigateurs se hâteront de venir les chercher.
C'est le 22 mars, au lever du soleil, que Viaud, Desclau et de La Couture , entrent dans la pirogue. Le plancher fléchit sous leurs pieds, et la barque fait eau. A cette vue, monsieur Viaud descend sur le rivage et ne veut plus partir. C'est évidemment se livrer à la mort. Ses compagnons se rient de sa terreur, et s'éloignent. Ils avancent avec peine. Bientôt ils tournent une petite île peu éloignée qui les dérobe aux regards. Mais sans nul doute, ils périssent, car jamais plus on n'entendit parler d'eux. Cependant madame de La Couture, qui n'a pas voulu voir ce fatal embarquement, tourne le dos au
rivage, et pleure devant le feu La présence inattendue de
son dévoué Viaud la ranime. Il la trompe sur ses inquiétudes, et lui dit qu'il reste pour veiller sur elle.
Quelques jours se passent. Il souffle un vent très- violent qui empêche de trouver des provisions. Le chevreuil a été dévoré : il ne reste plus que de l'oseille sauvage. Cet aliment rend malades nos quatre infortunés. Néanmoins, monsieur Viaud s'avise de construire un radeau, avec des arbres tombés de vétusté, ou rompus par le vent. Il y travaille avec ardeur, et, son travail terminé, lorsque nos martyrs songent à s'éloigner je lendemain, survient une tempête qui luise le radeau, peu
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solide, et en disperse jusqu'au moindre branchage. Le courage les abandonne alors. Ils passent plusieurs jours à se désoler et à se plaindre. Pour comble d'infortune, le fils de madame de La Couture, épuisé par la souffrance, est à la veille de mourir. Vainement, pour l'encourager et le guérir par l'espérance, l'industrieux Viaud lui montre qu'il prépare un nouveau radeau, que son travail avance, qu'ils vont pouvoir s'échapper de l'île maudite, le lendemain même ; le jeune homme profite du sommeil de sa mère, pendant la nuit, pour tenir le langage le plus éloquent à monsieur Viaud, et lui persuader que la mort ne pouvant lui faire grâce, car il la sent venir, un retard dans leur départ peut empêcher leur délivrance, et que d'ailleurs il vaut mieux qu'il meure sans témoins A son tour,
Viaud essaie de persuader la pauvre mère désolée... Alors, après avoir entassé des huîtres, des palourdes, des lambies et d'autres coquillages, ainsi que de l'eau dans des coquilles, près du malade, auquel ou promet, afin de sauver les apparences près de madame de La Couture, de venir le chercher aussitôt que possible, on lui fait un grand feu, on l'enveloppe chaudement, et on embrasse une dernière fois le pauvre patient. Il est si mal, à cette heure suprême, que sa mère le croit
mort Aussi, sans la détromper, monsieur Viaud la fait porter
sur le radeau, par son nègre, et sans relard il gagne le large. On est au 19 d'avril, à peu près. Le radeau vogue vers la terre ferme. Après douze heures de fatigues inouïes l'on prend terre et mille actions de grâces sont rendues au Ciel. La nuit vient. A peine nos pérégrinaleurs ont-ils mangé quelques huîtres, leur ressource ordinaire, qu'ils s'endorment. Mais ils sont bientôt réveillés par des hurlements affreux qui portent l'effroi dans leurs âmes. Ils se lèvent avec terreur. Ce sont des bêtes féroces qui les entourent. Ils s'atlendentà voir fondre sur eux ces monstres affamés. Le nègre ne peut résister à son effroi : il s'attache à un arbre et grimpe jusqu'à son sommet. Madame de La Couture est sur le point d'être saisie par un ours
ii(j HIST01KE DES NAUFRAGES.
gigantesque : mais l'intrépide Viaud, un lison à la main, effraie l'animal et l'éloigné. Heureusement il avait allumé un bûcher, le soir : et comme les bêtes féroces redoutent le feu, il le ranime et l'entretient. Alors c'est le tour du nègre de crier. L'ours, debout contre le tronc de l'arbre sur lequel le nègre s'est réfugié, commence à l'escalader afin d'aller y trouver sa proie. D'autres ours arrivent à leur tour, et notre Français réussit à grand'peine à les éloigner tous à l'aide de ses tisons enflammés. Enfin le jour vient et fait rentrer ces animaux dans les bois.
Commence alors, sur terre, une autre odyssée lamentable. Une longue série de tribulations est réservée à nos héros. Chaque jour le soleil se lève à peine, qu'ils se mettent en marche, à travers les buissons et les lianes d'incommensurables savanes, se dirigeant vers l'est et croyant marcher vers Saint-Marc des Apalaches. Mais l'épuisement les arrête bientôt, et, pour réparer leurs forces, ils n'ont plus d'huîtres. Oh ! combien ils les regrettent ! Le soir, ils allument des feux. Ces brasiers n'arrêtent qu'à grand'peine les convoitises des ours et des panthères, et les ténèbres venues, cent bêtes féroces rôdent autour d'eux poussant d'effroyables clameurs, que dominent encore les rugissements aigus des tigres et des lions. Leurs nuits se passent ainsi dans de fatigantes insomnies, et ils appellent l'aube de tous leurs vœux. Alors, seulement alors, ces affreux concerts diminuent, s'éloignent et cessent tout à fait quand le jour paraît. Mais alors aussi, la faim, une faim formidable, les aiguillonne. Un jour, le nègre, inspiré par la fureur du besoin, se lève comme un fou, et court à un arbre dont les branches sont peu élevées. 11 en arrache les feuilles et les dévore. Ses compagnons suivent son exemple. Mais. Seigneur! c'est presque la mort qu'ils ont absorbée... Ils tombent dans un anéantissement absolu. La nuit vient; les bêtes féroc< arrivent : ils sont sans force pour sortir de leur agonie. Pas de bûchers, pas de feu ! Enfin le capitaine Yi; ud fait un
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effort suprême : il allume en hâte un amas de branchages... Il était temps, car les rugissements, entendus dans l'éloignement d'abord, retentissent tout à coup de tous côtés et à une très-courte distance.
Cependant les voyageurs atteignent les limites d'une forêt vierge dont l'épaisseur les fait trembler. Les arbres sont tellement pressés les uns contre les autres qu'il est presque impossible de se frayer un chemin. En face de ce nouvel obstacle, monsieur Yiaud tombe à terre, décidé à mourir. La jeune femme, inerte, épuisée, fait de même, et le nègre se couche à leurs pieds. Des pleurs de désespoir s'échappent de leurs yeux : les angoisses de- la faim leur donnent une fièvre qui les mine. Ils ne se regardent pas : ils gardent le silence, ensevelis dans un marasme indicible. Les plus sinistres pensées traversent l'esprit du capitaine. 11 porte les yeux sur son nègre : il le voit défaillant, n'en pouvant mais, râlant comme à la dernière heure. L'idée, l'horrible idée de le tuer se présente à son esprit : la femme, être si doux dans le bonheur ! conçoit la même pensée,
et la traduit par un geste non équivoque... Monsieur Viaud
le comprend
« Je me lève avec précipitation, dit-il, dans une lettre écrite à l'un de ses amis, et saisissant un bâton noueux, je m'approche du pauvre nègre, et je lui en décharge un coup violent sur la tête. Le nègre roule étourdi... Ma main tremblante n'ose pas redoubler, car le bon serviteur, revenant à lui, se traîne sur les genoux, se soulève, joint les mains, et me regardant d'un air lugubre, effaré, me dit avec l'accent de la douleur :
« — Que fais-tu, maître ? Que t'a fait le nègre à toi ? Grâce, maître, oh ! grâce pour la vie î
« Je ne puis résister à mon attendrissement : mes larmes coulent. Pendant deux minutes il m'est impossible de répondre. Mais enfin les déchirements de la faim étouffent en moi la voix de la raison. Un cri et un nouveau coup d'oeil de ma compagne me rendent toute ma fureur. Égaré, hors de moi,
plein d'un transport inouï, je me jette sur le malheureux noir, je le précipite à terre, je pousse des cris sauvages pour achever de m'étourdir, et pour étouffer les siens. Alors je lui lie les mains derrière le dos : j'appelle à moi madame de La Couture, qui vient sans retard... Elle appuie un genou sur la tète de l'infortuné, tandis que je tire mon couteau... Aussitôt je l'enfonce de toutes mes forces dans sa gorge, et j'y fais une ouverture trèslarge, qui le prive sur-le-champ delà vie. . . Il y avait un arhre renversé auprès de nous : j'y traîne mon nègre; je le place dessus, en travers, pour faciliter l'écoulement de son sang. La jeune femme me prête encore son concours dans cette circonstance.
« Mais cet horrible assassinat épuise nos fowees et notre fureur... Bientôt nos yeux se détournent avec effroi de ce corps sanglant : nous frémissons de ce que nous venons de faire. Aussi courons-nous à une source voisine pour y laver nos mains rouges du sang de l'infortuné,4 dont les chairs palpitantes étaient animées le moment d'auparavant... Nous ne nous regardons qu'avec horreur... Puis, en même temps, nous tombons à genoux pour demander pardon au Ciel et pour prier
Dieu en faveur du malheureux que nous venons d'égorger
« La faim interrompit nos prières... Nous nous redressons: nous allumons un grand feu... Je coupe la tête du nègre, je la mets au bout d'un bâton et la place devant le brasier, où j'ai soin de la retourner souvent, pour la faire cuire également : mais la faim ne nous permet pas d'attendre que cette cuisson soit entière, et nous dévorons cette tête avec avidité, après nous l'être partagée. . .
((Enfin repus de cette chair et rassasiés de cette cervelle d'homme, nous nous arrangeons pour passer la nuit on ce lieu et nous y garantir des atteintes des bêtes féroces... Nous consacrons ces heures de ténèbres à dépecer par morceaux le corps du nègre, à les faire griller sur dos charbons, à les passer à la fumée, pour les rendre plus propres à se conserver... Nous restons même le lendemain, et la nuit suivante, pour finir nos
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préparatifs. Pendant ce temps nous sommes très-économes de notre nouvel aliment, et nous ne mangeons que ce qui est difficile à conserver. Puis nous faisons plusieurs paquets du reste, que nous enveloppons dans des lambeaux de nos vêtements, et nous les attachons sur nos épaules avec les cordages de notre radeau Alors, vers le 24 avril, nous cheminons de nouveau, madame de La Couture et moi, non sans regretter le brave compagnon dont nous portons les tristes restes avec nous.»
Ce que l'on vient de lire est affreux, n'est-ce pas? mais qui oserait élever la voix contre ces meurtriers, et les condamner ?
Ils craignent de s'avancer vers la forêt vierge et se rapprochent de la mer, au milieu de ronces et de broussailles épineuses, qui leur mettent en sang pieds et jambes. En outre ils sont assaillis par des nuées de moustiques et de maringouins dont les piqûres venimeuses les défigurent autant qu'elles les font souffrir. L'enflure s'empare de leurs visages, de leurs mains, de tout leur corps, car, disons-le de suite, cet homme et cette femme sont à peu près nus... Pour éviter ces cruels insectes, ils se rendent sur le bord de la mer, dans le but de la suivre désormais et avec l'espoir d'y faire aussi d'heureuses découvertes qui ménageront les vivres qu'ils portent. Ils ne sont pas trompés dans leur attente. Ils prennent ici et là de petits poissons plats, à l'aide d'un bâton pointu, et trouvent des coquillages dont ils se font un régal, malheureusement très-rare. Mais les joncs, secs et cassés par le vent, les blessent sans fin : leurs jambes ne sont plus qu'une plaie : les bêtes féroces les effraient toutes les nuits; et quand la faim les saisit, leur cœur se soulève à la pensée de se repaître de l'exécrable nourriture qu'ils portent avec eux.
Un soir, Viaud se sent si faible qu'il n'a pas la force de préparer des feux : il imagine alors d'allumer les joncs et les bruyères desséchés qui les entourent au loin. Favorisée
par le vent qui souffle, la flamme ne peut manquer de s'étendre et forcera tigres, lions, ours et panthères à s'éloigner : en outre, leur marche deviendra plus facile sur un sol débarrassé de tous ces obstacles. En effet, le lendemain le feu à tracé la route qu'ils doivent suivre... Ils marchent depuis une heure à peine lorsqu'ils trouvent deux serpents à sonnettes, que le feu a surpris et étouffés pendant leur sommeil. Ces serpents sont énormes, et leur fournissent des aliments frais pour deux jours : des reliefs ils font une conserve qu'ils joignent aux chair^lesséchées du nègre.
Quelques jours après, dans une mare qui fait obstacle à leur route, ils avisent un caïman plongé à mi-corps dans l'eau, et dont la tête effrayante est appuyée sur la marge de la mare. Le terrible animal dort Monsieur Viaud sait combien le caïman est dangereux : néanmoins il s'avance avec le bâton noueux, quia servi à tuer le nègre, et qui est d'un bois dur et pesant. Il en décharge trois coups précipités sur la tête de l'animal, avec une telle vigueur, qu'il l'étourdit et le force à rester presque immobile. Le monstre, pour toute défense, ouvre seulement une gueule immense, épouvantable. Notre Français enfonce aussitôt son bâton, armé d'une pointe aiguë, dans cette gueule horrible, il appuie avec énergie, traverse la gorge de l'animal, et cloue le caïman sur le sol. Celui-ci fait de tels bonds et de tels mouvements, que si le bâton n'était fortement assujetti, c'en serait fait de monsieur Viaud. Alors madame de La Couture, éloignée parla terreur, se rapproche et présente à son compagnon un autre bâton long et fort, avec lequel le capitaine Viaud assomme le monstre, d'une main, pendant que, de l'autre, il le tient fixé sur la rive de la mare, dont l'eau jaillit au loin sous les battements de la queue de ranimai qui se tord dans l'agonie. Aussitôt, nos voyageurs dépècent le caïman, préparent sa chair qu'ils font sécher, se fout des souliers avec sa peau, s'en enveloppent les jambes, l<is mains, voire le visage et passent ainsi deux jours à ces travaux.
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Lorsqu'ils reprennent leur interminable pérégrination, sans jamais rencontrer le moindre sauvage, ce qu'ils sont réduits h désirer, ils sont arrêtés par une large rivière qui vient se jeter dans la mer. Son courant est très-rapide et son lit très-profond : il n'y a d'autre parti à prendre que de remonter ce fâcheux cours d'eau. Ils longent donc la rivière, deux jours durant : plus ils vont, plus ils la trouvent infranchissable. Leurs inquiétudes et leur désespoir augmentent ; ils craignent de ne jamais plus quitter ce pays maudit.
Dégoûtés de la chair nauséabonde du nègre, celle du caïman épuisée, nos héros reçoivent du Ciel un nouveau secours : une tortue magnifique, d'un poids énorme, leur est envoyée par la Providence. Ils s'en emparent, la dépouillent de sa carapace cl de son plastron, et se disposent à la faire cuire. Déjà monsieur Viaud a préparé le foyer... Quelle n'est pas sa consternalion? Plus de pierre à fusil ! Vainement il vide toutes ses poches : vainement il défait tous ses paquets de chair humaine; nulle part il ne la trouve... Jamais perte ne donna plus de douleur à l'homme. Ils regardent la tortue d'un œil morne : malgré la faim qui les presse, volontiers ils troqueraient, contre une pierre, cette chair appétissante... Désormais, comment cuire leurs aliments? Comment se garantir du froid des nuits? Comment se préserver des bêtes féroces? Nonobstant sa lassitude et sa faiblesse, notre Français veut retourner sur ses pas ; il promet à madame de La Couture de revenir : il la détermine à l'attendre, et il s'élance d'un pas agile vers le point où, la nuit précédente, ils ont fait du feu, mangé, dormi
« Les ténèbres tombent lorsque j'y arrive, dit encore monsieur Yiaud : je ne distinguais presque plus les objets... Je cherche partout, sur la trace de nos pas. Soins inutiles, je ne découvre rien! Je me couche sur la terre; je passe les mains partout; elles suppléent à mes yeux dont l'obscurité ne me permet pas de faire usage. Las> de me fatiguer en vain, je cours au feu que j'avais allumé : il est éteint et je n'y trouve que
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des cendres Désespéré, incapable de retourner près de ma
compagne, je m'étends sur le sol, des larmes sous les cils, voulant attendre le jour. Puis, je songe au tas de fougères, de feuilles et de plantes qui nous a servi de lit... J'y cours. Là, je passe mes mains sur tous les points de la surface de ce lit : mais c'est en vain ! Ne pouvant résister à mon impatience, je dérange cette couche d'herbages, poignée par poignée : il n'en est pas une qui ne me passe par les mains. Je les mets dans un autre endroit, après les avoir examinées. Je demeure la plus grande partie de la nuit dans cette occupation, et je désespère de retrouver mon trésor, car déjà toutes les plantes ont changé de place, sans que j'aie rien trouvé... Enfin j'étends mes mains sur le terrain nu qui en était couvert auparavant, et, ô bonheur!... elles s'arrêtent sur l'objet de mes recherches. Je le saisis avec une joie égale au regret que m'a causé sa perte, et je le serre précautionneusement... Les cris rauques des bêtes féroces se faisaient entendre pourtant : je frémissais pour ma compagne délaissée. Je me demande alors si je dois la rejoindre. . . La terreur me retient : mais la compassion m'entraîne. J'invoque le Seigneur, et me voilà retournant vers madame de La Couture... J'arrive, deux heures avant le jour, vers le lieu de notre station, mais sans m'en douter, car l'obscurité, la terreur, la fatigue gênent mes facultés, lu gémissement que j'entends, par hasard, et qui me fait frissonner, m'avertit que je vais passer auprès d'elle. De son côté, elle a entendu le bruit de mes pas, et dans son effroi, elle s'est imaginé que c'est un tigre ou un lion qui vient à elle : c'est ce qui lui fait pousser ce gémissement. Je l'appelle à haute voix : elle répond alors; et nous voici de nouveau réunis... »
Que d'étranges détails sur ce long drame delà \\c et de la mort, j'aurais encore à retracer ici : toutefois il faut en finir.
Nos infortunés voyageurs continuent de marcher. La rivière <ist toujours là qui leur barre le passage : mais en examinant
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son cours plus calme et moins sinueux, ils se décident à la franchir. Viaud construit un radeau. Six arbres effeuillés par le temps, que déjà l'eau a entraînés, gisent sur le sol. Il les accouple et les amarre avec des lianes et des écorces. Comme son compagnon, madame de La Couture se dépouille des derniers voiles déchirés qui cachent sa nudité : d'ailleurs dans une telle situation, que peut craindre la pudeur? Ils placent leurs vivres et leurs lambeaux de vêtements sur le radeau, et montent eux-mêmes sur ce misérable esquif. D'abord le courant les entraîne avec une rapidité qui les fait trembler : en un clin d'œil il les porte à plus de deux cents mètres du rivage. Mais Viaud, quoique à grand'peine, manœuvre avec tant de prudence qu'il dépasse le milieu de la rivière, et va faire échouer son radeau, en travers, sur un arbre qui se trouve à fleur d'eau, sur le bord opposé, à plus d'une demi-lieue, en avant, du point de départ. Alors la secousse est si forte qu'ils font naufrage. Les pièces de bois se séparent, ils tombent à l'eau et sont sur le point de se noyer. Heureusement monsieur Viaud surnage, et saisissant madame de La Couture prête à disparaître, par ses longs cheveux dénoués, il soulève sa tête à la surface de l'eau et enfin la tire sur la rive du fleuve. Puis, se jetant dans le courant de nouveau, il rattrape les paquets et les vêtements qui s'en allaient à la dérive.
Cependant à quelques jours de là, Viaud tombe malade, malade à ne pouvoir plus se soulever du sol sur lequel il gît sans force, épuisé, haletant. Il exhorte sa compagne à le laisser mourir, à s'éloigner, à continuer sa route. 11 lui donne des instructions : lui abandonne tous les vivres; et veut à tout prix qu'elle marche vers le levant. Mais madame de La Couture pleure, gémit, refuse, et lutte avec lui de générosité. Elle se dépouille même d'une jupe déchiquetée dont elle cherche à garantir son ami des piqûres des moustiques et des maringouins. Puis, elle se met en quête de quelques poissons, ou de tortues; elle a vu une poule d'Inde, dans un taillis, et veut aller à sa recherche.
Resté seul, le pauvre Viaud se recommande à Dieu. Deux, trois, quatre heures se passent. Le soleil se couche, et le soir arrive. Le malade se trouve dans une sorte d'anéantissement slupide : un affreux engourdissement le saisit. Tout à coup il est tiré de sa léthargie par des cris qui le rappellent au sentiment de sa position. Il prête l'oreille. Ces cris viennent du côté de la mer. Il les prend pour des clameurs de sauvages qui débarquent... Bientôt ces cris se renouvellent. Un rayon d'espoir resplendit dans l'âme de l'infortuné. Il essaie de se mettre sur son séant ; il n'en vient que très-difficilement à bout. 11 veut crier à son tour : impossible ! sa voix est éteinte. Il se traîne alors, sur ses mains et ses genoux, près du rivage : là, que voitil? Un énorme canot qui longe la côte, et, dans ce canot, bon nombre d'hommes qui lui semblent vêtus à l'européenne. Combien monsieur Viaud regrette alors l'absence de madame de La Couture! Néanmoins, il se lève sur ses genoux : il prend son bonnet à la main et cherche à se faire remarquer. Mais l'infortuné retombe sur le ventre. Cependant l'importance du moment lui donne quelque force. Il saisit une longue perche, qu'il avise près de lui, et y adaptant le lambeau de jupon que lui a laissé sa compagne, il fait flotter en l'air cette sorte de drapeau.
Grâce à Dieu ! Ce signal est aperçu par les gens du canot : ils se rapprochent de terre. Le cœur bat à se rompre dans la poitrine du Français, et son regard inquiet cherche toujours madame de La Couture : elle manque au bonheur dont il jouit, car il espère enfin que leur délivrance est proche. En effet, les marins arrivent à lui... L'émotion ferme la bouche au malheureux Viaud : il est sans voix. Une goutle de tafia le rappelle à lui... Enfin il a devant lui des hommes, des Européens, des Anglais. Il les conjure de crier encore, afin d'attirer l'attention de sa compagne qui erre dans les huiliers... Bref, madame de La Couture arrive, tenant à la main la poule d'Inde qu'elle a saisie et ses œufs qu'elle a trouvés. Rien ne manque plus à monsieur Viaud.
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— Réjouissez-vous! lui dit-il, Dieu ne nous a point abandonnés, car il nous envoie ces messieurs pour nous sauver.
Les Anglais et leur chef, officier d'infanterie au service de S. M. Britannique, monsieur Wright, ne savent en réalité quels bons soins donner aux malheureux naufragés qu'ilsYempressent de rassurer et de consoler. Ils leur apprennent que faisant partie du détachement de Saint-Marc des Apalaches, un sauvage leur a dit avoir trouvé, sur le rivage d'une île, le cadavre d'un homme dont les vêtements annoncent un Européen : seulement il manquait au mort le ventre et le visage, sans doute dévorés par des poissons ou des bêtes fauves. Le commandant du fort anglais, ayant conclu qu'un naufrage avait eu lieu sur les Apalaches, avait alors ordonné qu'une expédition en canot parcourût les îles, en poussant de grands cris. C'est ainsi qu'on réussit aies trouver, le 6 mai, date qu'ils ignoraient.
Comme la nuit est venue, on ne songe au départ que pour le lendemain. On se rend alors auprès du feu de Viaud, où l'on mange la poule d'Inde et ses œufs. L'Anglais Wright, ému du récit des infortunes de nos héros, veut voir les débris du pauvre nègre : il en porte même un morceau à sa bouche... Mais il le rejette sur-le-champ avec une horreur inexprimable. Enfin on se livre au sommeil, bientôt interrompu par la pluie, le vent, les éclairs, le tonnerre, une horrible tempête en un mot. Néanmoins le bonheur, plus que les soins, a réparé les forces du capitaine Viaud.
On s'embarque au point du jour. Mais ce n'est pas tout pour l'officier anglais que d'avoir sauvé nos héros : il veut compléter sa mission en visitant la dernière île des Apalaches, avant de retourner à Saint-Marc. Chose étrange! Monsieur Viaud et madame de La Couture la reconnaissent bientôt pour celle d'où ils sont partis et où ils ont laissé leur malade à l'abandon, ou plutôt à la Providence. Le canot fait le tour de l'île, les matelots poussant par intervalles de grands cris, afin de se faire entendre. Personne ne répond. Ce silence est d'un cruel augure. Aussi la
mère désolée conjure monsieur Wright de débarquer. Celui-ci se contente d'envoyer un soldat. Hélas! à son retour, le soldat raconte qu'il a vu en effet le fils de madame de La Coulure : mais il est mort !... Alors c'est la faveur de lui rendre les derniers devoirs que sollicitent et madame de La Couture et monsieur Viaud. L'officier anglais se rend à leurs instances. Le canot atterrit, on débarque. Quelques hommes accompagnent les deux naufragés dans leur funèbre pèlerinage.
a Nous nous approchons de ce malheureux jeune homme, raconte toujours Viaud : il est couché sur le ventre, le visage contre terre. Son corps est d'un rouge hâlé. Il sent déjà mauvais, ce qui nous fait présumer qu'il est mort depuis quelques jours: il a des vers autour de ses jarretières... C'est un spectacle hideux que ce cadavre en putréfaction ! Je me mets en prières, pendant que les matelots et les soldats creusent sa fosse. Dès qu'elle est terminée, ils viennent prendre le fils de madame de La Couture, qui pleure, prosternée, à quelques pas de nous... Mais quelle n'est pas notre surprise à tous, lorsque, l'un des soldats lui prenant la jambe , nous voyons que
le cadavre la retire Je mets la main sur son cœur , il
bat encore!... Aussitôt nous nous empressons de lui donner tous les secours que réclame un tel état. On fait avaler au jeune homme quelque peu de tafia mélangé avec de l'eau : on se sert du même breuvage pour laver les plaies qui le couvrent, et d'où l'on retire quantité de vers qui déjà le rongent.
« La mère, pâle et tremblante, passe tour à tour de la douleur à la joie. Voyant son fils, qu'elle a cru mort, respirer encore, elle se défie de ses yeux...
« — c'est impossible ! s'écrie-t-elle, dans le délire. Au nom de Dieu, ne m'en imposez pas!... Craignez de me donner une fausse espérance, qui rendrait plus vive ma douleur, si je la voyais trompée
« Ce disant, elle court à son fils, l'examine, nous regarde, et
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cherche à lire dans nos yeux ce que nous pensons de son état »
Les témoins de cette scène pensent que le jeune homme peut être sauvé : madame de LaCouturele comprend, et sa joiemonte à son plus haut degré. En effet, on fait un lit sur le canot, on y porte le jeune malade auquel on fait prendre du repos d'île en île, on l'en tretient de bouillons succulents faits avec des outardes grasses, et le pauvre enfant qui, du 19 avril au 7 mai, n'a vécu que des huîtres et de l'eau qu'on lui a laissées, recouvre la connaissance dans les bras de sa mère, la parole pour remercier ses sauveurs, et la santé pour vivre plus heureux.
Un mois après l'arrivée de nos connaissances à Saint-Marc des Apalaches, le capitaine Viaud, madame de La Couture et son lils, rétablis et rendus à l'espérance de meilleurs jours, se séparèrent. Le capitaine partait pour la France, et ses deux compagnons d'infortune se rendaient à la Louisiane, où se trouvait la famille de la jeune femme.
« Nos adieux furent touchants, achève monsieur Viaud, dans sa lettre, nous ne pûmes nous empêcher de verser des larmes ; et nous nous promîmes de ne pas nous oublier »
Dieu nous garde à jamais de semblables malheurs !
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xvnr SIÈCLE.
Le tour du monde en 1785. — La Boussole et Y Astrolabe. — La Pérolse, chef de l'expédition. — Départ de Brest. — Les îles Salvages et Madère. — Pic de Ténérille. — Pays des Patagons. — Terre de feu. — Cap Horn. — Mamelles de Diobio. — Iles de Pâques. — Étranges monuments. — Iles Sandwich. — Owhyhée. — Mowée. — Les sauvages. — Côtes de l'Amérique. — Le port des Fiançais. — Les rivages de la Baie.
— Portraits de sauvages. — Intérieur de leurs wigwams. — Naufrages des biscaiennes de la Boussole et de Y Astrolabe. — Drame et douleur. — Mort cruelle de vingt et un officiers et matelots. — Achat d'une île. — Le tombeau. — Californie. — Rentrée dans l'Océanie.— Hocher dequatre lieues. — Jonques chinoises. — Côtes de Chine. — Macao.
— Travaux maritimes. — Manche de Tartarie. — Au Kamtschatka. — Envoi en Fiance des nouvelles de l'expédition. — Archipel des navigateurs. — Maouna. — Sauvages. — Assassinat de M. de l'Angle. — Théâtres du meurtre de navigateurs illustres.
— Australie. — Botany-Bay. — Dernières nouvelles de l'expédition. — Long silence.
— Mystère impénétrable. — Dangers de l'Océanie. — Nouvelle expédition. — lA Recherche et l'Espérance. — MM. d'Entrecasteaux et Huon de Kermadec. — Traces de la Pérouse. — On les perd. — Désastres. — Mort des chefs de l'expédition. — Conséquences de la Révolution française. — Ténèbres. — Lumière soudaine. — Le capitaine Dillon. — Mot de l'énigme. — Le désastre de Vanikoro. — Récit des naufrages de la Boussole et de Y Astrolabe.
Voici venir 1789! En France, l'esprit public est agité par les effrayants symptômes d'une révolution qui menace le trône de ses rois. Mais alors, afin de fixer l'attention par une grande entreprise qui ait pour but le développement de la science, des arts et du commerce, afin de détourner le courant des idées nouvelles par un intérêt philanthropiquo universel et général, Louis XVI imagine un voyage grandit autour du monde entier, et, mettant lui-même la main à l'œuvre, il rédige ce projet, le développe, le trace et en signale
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les importantes études. Il s'agit de reconnaître et d'étudier des terres inconnues, de rectifier la position d'îles, de récifs, et de bancs dangereux, de tracer des plans, de faire des découvertes, de recueillir des données sur la pêche de la baleine dans l'océan Méridional, de relever exactement les côtes occidentales de l'Amérique, d'y ouvrir une traite de pelleteries et d'en faire l'exportation en Chine et au Japon , d'explorer l'Océanie, la mer Orientale, les îles de Salomon, la mer d'Okotsk et les côtes de Tartarie, etc., enfin de nouer partout des relations de commerce à l'avantage de notre commune patrie.
On désigne pour cette expédition les deux frégates lu Boussole et F Astrolabe, et on en prépare les équipages et l'armement dans le port de Brest.
Mais quel sera le Christophe Colomb de cette entreprise gigantesque?
Louis XVI n'hésite pas un moment : l'opinion publique et sa propre estime lui signalent le chef suprême de l'expédition, et, aux applaudissements de tous, Jean-François Galaup de La Pérouse est nommé chef de l'expédition, et commandant de la frégate la Boussole, sur laquelle il place le pavillon de la France.
Jean-François Galaup de La Pérouse est un simple capitaine encore : mais il est déjà un héros. Né à Alby, en 1741, plein d'esprit et de vivacité, courtois avec ses inférieurs, charmant avec ses égaux, d'un caractère doux, invariable, pétillant de saillies, joyeux quand même, il est en outre un brave marin. Garde de la marine, il comptait à peine vingt ans lorsqu'il avait déjà £ait quatre campagnes de guerre sur le Célèbre, la Pomone, le Zéphyr et le Cerf. 11 en avait vingt-deux, quand, dans une cinquième campagne, sur le Formidable , attaché à l'escadre du maréchal de Conflans, la tlotte française est jointe, à la hauteur de Belle-Ile, par la flotte anglaise. Le combat s'engage et devient si terrible que huit vaisseaux anglais et français cou-
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lent bas ou \ont se perdre et se brûler sur nos côtes. Le Formidable, seul, est pris après une admirable défense, et La Pérouse y est grièvement blessé. 11 compte vingt-trois ans, quand le Robuste lui voit faire ensuite trois autres campagnes. Aussi est-il promu au grade d'enseigne, et son mérite naissant commence à se faire jour. Lorsque la guerre se rallume entre la France et l'Angleterre, en 1779, La Pérouse, qui fait partie de l'escadre du vice-amiral d'Estaing, afin de protéger la descente de nos troupes sur les possessions anglaises de l'Amérique, ne craint pas d'y faire mouiller V Amazone, à la portée de pistolet , près d'une batterie ennemie. Puis nommé capitaine, le 4 avril 1780, La Pérouse commande la frégate YAstrée, et bientôt, non loin du cap Nord de l'île Royale, livre un rude combat qui lui vaut, sur six bâtiments anglais, la prise de deux navires, le Char les iown et le Jack,
Enfin, notre héros est à bord du Sceptre, dans la mer des Antilles, lorsqu'il reçoit l'ordre, en 1781, d'aller ruiner les établissements anglais de la baie d'Hudson. 11 part sans délai, et, nonobstant la baie gelée, d'immenses bancs de glace, des brumes impénétrables, des tempêtes de neige amoncelées en ouragan par les vents du pôle, des marais et des lacs de vase, il est vainqueur des éléments et triomphe des Anglais, qui, vaincus, ruinés, savent cependant admirer sa noblesse. « On doit se rappeler avec reconnaissance, dit l'un d'eux, et l'Angleterre doit citer avec bonheur ce capitaine humain et généreux, qui a nom La Pérouse, pour la conduite qu'il tint dans l'exécution des ordres qu'il avait reçus de détruire nos établissements de l'Hudson, etc., etc. »
Tel est l'homme que le cboix du roi et de la nation met à la tète de l'expédition sur laquelle l'Europe entière a les yeux iixés, et qu'on entoure de toutes les sympathies. Les vœux de su patrie accompagnent le capitaine La Pérouse lorsqu'il met à la voile, à Brest, le 1" août 178o.
La Boussole et Y Astrolabe ne sont que d'anciens navires.
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mauvais voiliers, notez bien, et pas même doublés en cuivre, mais en bois, et mailletés. Néanmoins, sous la conduite de (ialaup de La Pérouse , ils volent sur la surface des eaux, et c'est à peine si l'on peut suivre leur marche diligente. Le 13 août, les deux frégates mouillent à Madère, et le 19, après avoir étudié les côtes brûlées des îles Salvages, apparaît le Pic de Ténériffe, jadis énorme volcan dont le cratère avait près de trois lieues de diamètre, mais dont les affaissements successifs ont produit le cône immense qui a pris le nom de Pic. sans, avoir eu d'éruption depuis près de cent ans à compter d'à présent, 1861. Nos marins coupent l'équateur le 29 septembre, et atterrissent à la charmante et féconde île de Sainte- Catherine, où l'on fait provision d'arbres pour la France. Le 21 janvier 1786, La Pérouse reconnaît le pays des Pataçons, aborde la Terre de Feu où il est entouré de baleines qui, sans effroi, nagent majestueusement, à la portée du pistolet, en vraies reines des mers, et, après avoir traversé des brumes qui lui cachent l'horizon de la Terre des États, doublé le cap Horn, fait route pour l'île Juan-Fernandez, il a connaissance des mamelles de Biobio, montagnes du Chili dont le nom indique la forme, et s'arrête à la Conception, la ville principale de cette partie de l'Amérique du Sud, après Santiago. Il s'y ravitaille et continue ses collections pour la France.
Un mois après, c'est-à-dire le 15 mars, l'expédition pénètre dans l'Océanie. Un vaste cône verdoyant, dont les dentelures bleuâtres s'estompent sur l'azur du ciel et s'abaissent en pentes douces, sans arbres, jadis maladroitement coupés, jusqu'à la mer qui déferle contre la côte, élevée de vingt à vingt-cinq pieds, apparaît dans la brume d'or du soleil. C'est l'île de Pâques. Quatre ou cinq cents Indiens, sans armes, quelques-uns drapant sur leur torse des étoffes blanches ou jaunes, nus pour la plupart, tatoués et le visage peint de rouge, attendent sur le rivage, exprimant la joie par leurs
cris et l'expression de leurs laids visages, et s'avançant pour tendre la main aux navigateurs. Afin de se mettre à l'abri de leurs vols, très-adroitement exécutés, et des agaceries des femmes assez jolies et très-nombreuses, ainsi que des friponneries des jeunes Indiennes, il est indispensable de mettre en ligne bon nombre de soldats. Alors La Pérouse prend le plan de l'île, étudie les mœurs des naturels, recherche les productions du pays, et dessine de curieux monuments qui décorent cette île habitée par des sauvages. Ce sont des bustes, des statues, des tombeaux colossals , placés dans des moraïs ou cimetières, à en juger par les masses d'ossements qui les entourent, et empilés sur le bord de la mer. L'origine de ces singulières créations semble appartenir à un peuple qui n'existe plus : en tout cas elle est inconnue des insulaires actuels. Toutefois, un Indien, en se couchant à terre, semble faire comprendre que ces pyramides, etc., couvrent des tombeaux : et levant ensuite les mains vers le ciel, il paraît exprimer qu'ils ont trait h une autre vie. En attendant, ces sauvages profanent celle-ci par des actes obscènes fort étranges, et surtout par un inexprimable besoin de voler. Les chapeaux enlevés sur les têtes, les mouchoirs dans les poches, et bien d'autres choses de cette sorte, sont pour eux un simple jeu et les bagatelles de la porte. On y met ordre, et le 10 avril au soir, au clair de lune, notre infatigable marin fait voile pour les îles Sandwich, dans la partie septentrionale du même océan Pacifique.
Le 20 mai, après avoir coupé par le milieu le groupe des îles Los-Majos, et, des îles Sandwich, avoir vu se dessiner dans le lointain les montagnes couvertes de neige de l'Ile Owhyhée, et parmi les glaciers, les vingt-sept cratères de volcans, dont vingt-deux sont toujours fumants, les navigateurs se rappellent le sort fatal qui, il y a sept ans à peine, en 1779, a fait sa victime du capitaine anglais, (look. Les sauvagesdes Sandwich l'ont cruellement assassiné et ont décharné
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son cadavre, qui gît à cette heure au fond des eaux de la baie. Ensuite se montre à la Boussole et à Y Astrolabe la délicieuse île Mowée, d'où l'eau se précipite en cascades de la cime des montagnes et descend h la mer après avoir arrosé les innombrables cases des Indiens, toutes entassées sur le rivage. En effet les montagnes, couronnées de verdure, de bananiers, de cocotiers, sont si rapprochées de la mer, que le terrain habitable n'offre guère plus d'une demi-lieue de profondeur. La vague brise sur la côte avec fureur, ce qui n'empêche pas la venue de cent cinquante pirogues qui, remplies d'eau , chavirent et culbutent leurs Indiens pour vouloir s'approcher de trop près des navires. Mais les Indiens nagent, soulèvent leurs pirogues pour en vider l'eau, se remettent à flot, à force de pagaies, et cherchent gaiement à regagner auprès des frégates le poste que le sillage les a forcés à quitter. Enfin on débarque. Alors les soldats doivent mettre les baïonnettes au bout du fusil pour protéger contre les sauvages et leurs femmes, sans costume, et contre l'impatience et les attouchements de ces insulaires, les travaux des équipages. Chose singulière! Jusqu'à l'île Mowée, depuis le cap Horn, un même banc de poissons a fait 1500 lieues à la suite des deux frégates. Mais ce banc disparaît aux îles Sandwich, d'où La Pérouse s'éloigne le 1er juin, à six heures du soir, après avoir, en un seul jour, chargé ses bâtiments de provisions fraîches et abondantes.
Selon que le prescrit le programme, tracé par le roi, le commandant de la Boussole et de Y Astrolabe part pour se rapprocher des côtes occidentales de l'Amérique septentrionale, et en faire l'étude. Le 23 juin, des baleines de la plus grande espèce, des plongeons, et des algues en boules de la grosseur d'une orange, terminées par un tuyau de cinquante pieds de long, lui annoncent l'approche d'une terre. En effet, l'officier de quart reconnaît bientôt le mont Saint-Élie de Behring, dont la pointe s'élève au-dessus des nuages. Le 2 juillet, on relève le mont Beau-Temps, puis, à midi, on se trouve en face d'un
nouveau port que nul navire n'a encore aperçu, et que nulle carte ne signale. Le calme intérieur de cette baie est des plus séduisants, et on y entre à pleines voiles afin de changer l'arrimage, et de tirer de la cale six canons, qui deviendront nécessaires bientôt pour cingler vers les mers de Chine infestées de pirates. En prenant possession de cette baie, La Pérouse lui impose le nom de Port des Français,
Une île occupe un point du Port des Français. A peine y a-t-on jeté l'ancre, que de tous les côtés de la baie arrivent des nuées de pirogues de sauvages. C'est un singulier spectacle que celui de tous ces points noirs qui sillonnent cette vaste nappe d'eau. Pour s'en faire une idée, que 1 imagination se représente un immense bassin d'eau d'une profondeur telle que la sonde ne peut l'atteindre au centre. 11 est bordé de montagnes à pic, élancées, neigeuses au sommet, sans aucune végétation sur leurs talus, mais rocheuses et condamnées à une éternelle stérilité. Pas un souffle de vent ne ride la surface de cette baie : elle n'est troublée parfois que par quelques avalanches partielles de neiges qui se détachent de cinq glaciers qui la dominent, et qui alors produisent dans les anfractuosités des rochers un écho formidable. Mais le silence rétabli, l'air y est si tranquille et le calme si profond, que la voix de l'homme se fait entendre à deux et trois kilomètres, aussi bien que les chants des oiseaux de mer qui déposent leurs œufs dans les creux des roches de la chaîne circulaire des montagnes. Ces nombreuses pirogues sont chargées d'Indiens tatoués et barbouillés d'ocre, de noir de fumée, de plombagine, etc., mêlés à l'huile de loup de mer. Ils se percent le cartilage du nez et des oreilles, et y portent suspendus des écailles de poisson, des arêtes. En outre, ils sont couverts de cicatrices rouges, sur les bras, la poitrine et les cuisses. Ces cicatrices béantes, à leurs yeux, deviennent un ornement. Leurs cheveux sont longs, poudres et tressés avec le duvet des oiseaux de mer. lue simple peau (ouvre leurs épaules; le reste de leur corps est nu, hideux. il>
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coiffent de plumes d'aigle, de têtes d'ours entières dans lesquelles ils encastrent des calottes de bois, ce qui les rend effrayants. Quelques-uns cependant portent de petits chapeaux de paille très-art istement nattés. Les femmes sont plus épouvantables que les hommes. Elles se fendent la lèvre inférieure au ras des gencives, dans toute la largeur de la bouche, et elles y portent une sorte d'écuelle de bois qui appuie contre les gencives, à laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux à trois pouces. Les jeunes filles n'ont qu'une aiguille dans celte lèvre inférieure. Rien de plus dégoûtant que ces femmes. Ainsi varie, selon les peuples, l'appréciation du choix des ornements destinés à relever les charmes de la belle moitié de l'espèce humaine! Quant à leurs demeures, nos établessont infiniment plus propres. Figurez-vous des huttes de bois couvertes de terre et d'herbages. Pour tous meubles, placez-y quelques coffres. Maintenant, comme propreté, comme puanteur, la tanière d'aucun animal connu ne peut leur être comparée. Cela se comprend ; ces misérables indigènes ne s'écartent jamais de deux pas pour aucun besoin. Dans ces occasions, ils ne cherchent ni l'ombre, ni le mystère ; ils continuent même la conversation qu'ils ont commencée, et lorsque c'est pendant le repas, ils reprennent leur place, dont ils ne se sont pas éloignés.
Néanmoins nos navigateurs échangent avec ces sauvages des haches, des herminettes et du fer en barre, contre leurs saumons et leurs peaux de loutre, d'orignal et d'élan dont ce pays est des plus riches. En outre la végétation, dans les terres, est très-vigoureuse pendant quatre mois de l'année. On y trouve toutes les plantes de l'Europe, dont l'équipage se fait un régal. Les bois sont remplis de fraises, de framboises et de groseilles : on y cueille à chaque pas l'angélique, le bouton d'or, la violette et les bruyères. Les rivières y sont remplies de truites et de saumons. Les moules y sont entassées à profusion.
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Les taillis regorgent de fauvettes, de rossignols, de merles et de gelinottes. On y voit planer l'aigle à tête blanche, le grand corbeau, le martin-pêcheur, le geai bleu, le colibri, l'hirondelle. Il est à douter si les Alpes et les Pyrénées offrent un tableau aussi pittoresque. Mais vienne l'hiver, tout change, et la désolation s'étend pour huit mois, là où régnaient le printemps et ses délices.
Hélas ! jusqu'alors tout avait souri à nos marins, voyage, succès, santé : mais le plus grand des malheurs, le plus impossible à prévoir, attendait les deux frégates, à ce terme fatal. Voici le récit du drame tel que l'écrit monsieur de Lamanon, le naturaliste de l'expédition :
« Le 13 juillet, la biscaïenne de Y Astrolabe, la biscaïenne et le petit canot de la Boussole partirent à six heures du matin, pour aller placer des sondes sur le plan du Port aux Français , qui avait été dressé. Ces embarcations étaient commandées par monsieur d'Escures, lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis. Le capitaine de La Pérouse lui avait donné des instructions, par écrit, pour lui défendre expressément de s'approcher du courant d'eau venant des côtes. .Mais au moment où cet officier croyait encore en être éloigné, il s'y trouva engagé. Vainement l'équipage de sa biscaïenne lit tous ses efforts pour en sortir : l'embarcation, entraîné»1 dans la barre, fut renversée parla force des lames, et tous ceux
qui la montaient furent engloutis Messieurs de la Borde,
frères, et de Flassen, qui étaient dans l'autre biscaïenne, n'hésitèrent pas à s'exposer pour voler au secours de leurs camarades : mais, entraînés comme eux, ils eurent le même sort. Le petit canot de la Boussole était sous le commandement du lieutenant de xaisseau Boutin. Cet officier, luttanl avec courage contre les blasants, fit en vain pendant plusieurs heures des efforts inouïs pour secourir les infortunés eu perdition. 11 ne dut lui-même son salut qu'à la meilleure construction de son canot, à sa prudence éclairée, à celle de mon-
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sieur Laprise-Mouton, lieutenant de frégate, son second, et à l'entière et prompte obéissance de son équipage.... Émus par le malheur, et non découragés, nous partons pour continuer
notre voyage »
Ainsi, vingt et un braves marins, dont six officiers, périssent cruellement en cette fatale circonstance. On leur élève, dans l'île du Port aux Français, un cénotaphe sur la pierre duquel est gravée cette inscription :
A L'ENTRÉE DE CE PORT ONT PÉRI 21 BRAVES MARINS FRANÇAIS î QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NOTRES.
Quelques jours auparavant, un chef des sauvages était venu à bord de la Boussole, et, après beaucoup de chansons et de danses, avait proposé à La Pérouse de lui vendre l'île où fut érigé le monument funéraire. La Pérduse, sans confiance pour la loyauté du personnage, acheta l'île néanmoins, moyennant quelques aunes de drap rouge, des haches, etc. Puis, le marché conclu, il en prit possession, avec les formalités voulues : et enfin, il fit enterrer au pied d'un rocher une bouteille qui contenait l'acte de prise de possession, au nom de la France, et des médailles de bronze frappées en France avant le départ de l'expédition.
Le récit du drame précédent, écrit sur parchemin, par monsieur de Lamanon , y est joint alors, et, peu de jours après, le 30 juillet, la Boussole et Y Astrolabe quittent ces bords funestes, et d'autant plus dangereux que les naturels commencent à inquiéter les Français par des démonstrations suspectes. Et cependant, le* jour même du malheur arrivé à nos marins, leurs pirogues étaient venues annoncer le cruel événement, et les signes de ces hommes grossiers exprimaient leur rud^sympathie pour le sort des infortunées victimes.
11 s'agit de continuer l'exploration des côtes occidentales de l'Amérique. La Pérouse remplit sa mission et descend jusqu'à
Monterey, dans la Californie, où la mer roule au pied de dunes de sable, dont la cote est bordée, avec un bruit que l'on entend de plus d'une lieue. Les vagues y sont couvertes de pélicans. Là, les Indiens, petits, faibles, et presque noirs, sont fort adroits. Ils passent la vie à la chasse, et y déploient des ruses étonnantes. L'un d'eux, une tête de cerf adaptée à la sienne, marche à quatre pattes, sous les yeux de l'équipage, semble brouter l'herbe et joue cette pantomime avec tant d'illusion, que les Français le tireraient, si on ne les prévenait à temps. C'est ainsi qu'ils trompent, pour les tuer, les troupeaux de cerfs eux-mêmes. Ils se servent de flèches, et sont si habiles, qu'ils en percent, à distance, les plus petits oiseaux.
Enfin, le 14 novembre, tournant le dos au Nouveau Monde, l'expédition commence à sillonner le Grand Océan, parcourant toutes les îles de l'Océanie du nord, et se dirigeant vers les mers de Chine, où son chef. veut arriver à l'époque de la mousson favorable. Là, sous le 24° de latitude et le 155° de longitude, juste sous le tropique du Cancer, il découvre vers le soir, une très-petite île, sorte de rocher de 500 toises de longueur et de 60 de hauteur, à pic comme un mur, et contre lequel la mer déferle avec fureur. Il lui donne le nom d'île Necker. Il prend ensuite connaissance des îles Mariannes, le 14 décembre. Puis, à quelques jours de là, marchant toutes voiles dehors, car le temps est des plus calmes, un splendide clair de lune lui fait voir soudain un autre rocher, de quatre lieues, contre lequel ses frégates courent se briser. C'est un énorme écueil, à fleur d'eau, ignoré jusqu'alors, qu'il évite à temps, dont il fait le plan, et qu'il signale sur ses cartes sous le nom d'Iles basses des Frégates françaises.
Bref, le 3 janvier 1787, on est en vue de la Chine el à l'horizon se profilent des forteresses, des tours et des fortifications. Une haute montagne domine le rivage, et la cote se dessine en lignes brisées. En même temps la mer se montre parsemée
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d'un très-grand nombre de barques chinoises. On entre bientôt dans le port de Macao. Alors la Boussole et Y Astrolabe vont se ranger à coté d'une flûte française, le Maréchal de Castries, commandée par monsieur de Richery. Après dix-huit mois de navigation, nos marins ont enfin le plaisir de rencontrer des frères et des amis. Monsieur de La Pérouse répare ses pertes en recevant de monsieur de Richery trois gardes-marines et des matelots; après quoi, comme l'oisiveté lui pèse, il reprend la mer au mois de février, et aborde aux îles Philippines, et atteint Manille, qui doit lui offrir des provisions de toute sorte. Ses instructions lui prescrivent d'étudier les mers orientales, En conséquence, le 10 avril, La Pérouse pique vers le nord et pénètre dans le canal qui sépare les côtes de la Chine de l'île Formose, et touche au littoral de laTartarie. Là, dans un bras de mer inexploré jusqu'alors, il dessine les rivages, dresse des plans, fait des cartes, en un mot exécute un admirable travail géographique, et enfin donne à ce passage le nomme de Manche de Tartarie. En outre, comme les cartes marines ne jettent encore aucune lumière sur ces parages, et qu'on en est au chaos dans les livres, il débrouille les mystères de cette partie de l'océan Pacifique , sillonne en tous sens les îles du Japon , la Micronésieet la Polynésie, revient aux côtes de Chine, en relève les contours exacts, signale les baies, étudie toute la presqu'île de Ségalien ou de Corée, fait le plan des Kouriles sans y pénétrer, enfin mouille dans le port kamlschadale d'Avatscha, et atterrit au havre de Saint-Pierre et Saint-Paul, au Kamtschatka. Il y trouve sa nomination, bien méritée', au grade de chef d'escadre: mais il ne s'endort pas pour cela sur ses lauriers, et le voici qui fait partir pour l'Europe, par terre, le jeune officier de Y Astrolabe, Lesseps, chargé de portera Louis XVI les journaux, cartes, plans, dessins et curiosités exécutés et colligés par l'expédilion. Il annonce en même temps qu'il va faire voile pour l'Australie, continent de la Nouvelle Hollande, et qu'après l'examen des îles Salomon, de la Louisiade et
de la Nouvelle Calédonie, il passera le détroit de Torrès pour atteindre l'île de France, en décembre 1788, et rentrer en 1789.
En effet, le 29 septembre 1787, les frégates mettent à la voile. Le moment était bien choisi, car l'hiver pressait, et au Kamtschatka l'hiver est rigoureux. Lu Boussole et Y Astrolabe passent la ligne sans avoir rencontré une seule île sur leur route: mais, le 6 novembre, des courlieux, des pluviers et nombre d'autres oiseaux leur annoncent l'approche d'une terre. Vers le soir, en effet, des ombres gigantesques se meuvent dans la brume de mer : l'expédition touche à l'Archipel des Navigateurs, et y mouille à la mi-nuit. Aussi, le lendemain, au lever du soleil se montre une île qui paraît très-escarpée, car elle domine la mer de deux cents toises. En outre, comme elle forme un cône, de grands arbres, parmi lesquels on reconnaît des cocotiers, la couvrent jusqu'à la cime. L'équipage ne voit pas sans étonnement un groupe considérable d'Indiens assis en rond sous ces cocotiers, et paraissant jouir, mais sans émotion, du spectacle que leur donnent et les frégates et le mouvement qui se fait à bord. Toutefois, vers midi, quinze à seize pirogues se détachent du rivage, viennent faire le tour des bâtiments avec un air de méfiance, et enfin se décident à s'approcher et à faire avec les matelots quelques échanges de cocos et de poules sultanes bleues, pour des colliers de rassade, et des lambeaux de drap rouge. Ils refusent avec obstination les haches et le fer. Mais, moyennant quelques autres grains de rassades, on en obtient encore un vase en bois d'une forme gracieuse et telle que nos artisans français ne pourraient le façonner qu'au tour, et une pièce d'étoffe du pays, rare même chez eux, car ces sauvages sont absolument nus.
Le jour suivant, les deux frégates s'approchent de l'île de Maouna, l'une des îles du même archipel, et \ mouillent à la pointe nord-est, mais à distance, un récif de corail, contre
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lequel la mer brise avec fureur, l'enveloppant tout entière. Les pirogues seules des sauvages, et nos moindres chaloupes peuvent naviguer le long du rivage. Mais comme il est indispensable de renouveler les provisions d'eau, des matelots, des soldats, quelques officiers, dont font partie monsieur de Langle , et le chef de l'expédition , vont à terre. 11 faut dire que le matin de ce jour, désigné par le sort pour un nouveau malheur, un Indien, monté sur l'arrière d'une chaloupe, avec quelques femmes très-jolies, qui offrent fruits, poules, et leurs faveurs même, à nos Français ébahis, s'est emparé d'un maillet et en a assené plusieurs coups sur le dos et les bras d'un matelot. L'insolent a été jeté à la mer par l'ordre de La Pérouse, et les insulaires ont paru improuver l'action de leur frère. Aussi, lorsque les chaloupes débarquent, nos navigateurs, près d'une aiguade, semblent-ils bien reçus par les sauvages. Monsieur de la Pérouse ne craint même pas de s'écarter et d'aller visiter un village charmant, placé au centre de délicieux bocages, dont les plus hauts arbres sont chargés de fruits. 11 admire les cases des habitants rangées en cercle autour d'une pelouse magnifique. Les arbres qui l'entourent y entretiennent une fraîcheur exquise. Des femmes, des enfants, des vieillards raccompagnent, le caressent, l'engagent à entrer dans les maisons. Il y trouve les nattes les plus fines sur le sol, formé de petits cailloux choisis et surélevé pour préserver de l'humidité. Ce n'est pas sans surprise qu'il voit, dans l'une d'elles, un vaste cabinet en treillis, dont un rang de colonnes, également espacées, forment le pourtour. Le meilleur architecte ne pourrait donner une courbure plus élégante aux extrémités de l'ellipse que forment les treillages. Entre chaque colonne, se lèvent ou s'abaissent des nattes artistemeut composées et décorées d'écaillés de poisson. En outre les paysages de l'île sont ravissants. On y voit ici et là des arbres à pins, des palmiers, des goyaviers, des bananiers. Pour peu de chose, on donne aux matelots jusqu'à 200 pigeons ramiers,
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privés à ce point qu'ils ne mangent que dans la main, des tourterelles aussi familières, de jolies perruches. En vérité c'est un séjour ravissant, et on pourrait croire qu'il est l'asile de l'innocence. Monsieur de La Pérouse revient au navire en faisant ces réflexions.
Un premier voyage à terre, accompli avec succès, engage monsieur de Langle à retourner encore et à ramener quelques autres chaloupées d'eau. Vainement monsieur de La Pérouse l'engage à n'en rien faire: l'ardent commandant de l'Astrolabe part avec les deux chaloupes, les canots, et soixante-un hommes, tant matelots que soldats. Ces derniers étahlissent l'ordre sur le rivage. Mais au voyage précédent, à peine y comptait-on deux cents sauvages, et cette fois, il s'en trouve plus de douze cents. Nos officiers à leur attitude, devinent bientôt des intentions hostiles, de la part des insulaires. En effet, les soldats font de vains efforts pour les écarter. Monsieur de Langle répugne à commander une décharge de mousquerie et veut éviter l'effusion du sang. Alors ce sont les sauvages qui commencent et font voler une grêle de pierres, lancées avec la vigueur d'une fronde. Elles atteignent ceux qui restent dans la chaloupe. Aussitôt monsieur de Langle tire les deux coups du fusil dont il s'est armé. II va recharger son arme, lorsque soudain les sauvages se jetant à l'eau, qui leur vient seulement à mi-corps, se précipitent sur lui, le renversent du côté de bâbord de la chaloupe, et deux cents de ces Indiens furieux, l'entourant, le massacrent à coups de pierres et de massues. Lorsqu'il est mort, ils l'atlachent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe, afin de profiter plus sûrement de ses dépouilles : puis ils engagent le combat avec nos soldats et nos matelots, qui veulent défendre leurs chefs, et dont plusieurs succombent. On épuise bien les munitions contre ces forcenés : mais leur force numérique l'emporte, et nos hommes ne peuvent que 6e jeter en hâte dans les canots, abandonnant les chaloupes de la Boussole el de YAstrolahc, et les cadavres de monsieur
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de Langle, de monsieur de Lamanon et de dix autres victimes de la férocité des sauvages. Aussi quelle n'est pas la stupeur de monsieur de La Pérouse, lorsqu'il voit arriver seulement les canots, chargés de blessés, rouges de sang, au nombre de vingt, et des autres hommes pâles de colère, d'une colère impuissante!...
Tel est le dernier jalon connu de l'histoire de cet aventureux voyage de l'expédition française. Notre illustre explorateur quitte Maouna, le cœur gros du regret de n'avoir pu venger ses frères dont il pleure la perte cruelle. Le 15 décembre, il fait roule vers Oyolava, l'une des îles des Navigateurs, dont les naturels, commeceux de Maouna sont grands, bienfaits, tatoués, nus et le corps peint de telle sorte qu'on les croirait habillés. Cependant ils n'ont en réalité qu'une ceinture d'herbes marines, qui leur descend jusqu'aux genoux et les fait ressembler à ces ileuves de la fable qu'on nous représente vêtus d'algues de mer. Leurs cheveux sont très-longs et ils les retroussent autour de la tête, de façon à les faire retomber en panache sur son sommet, ce qui ajoute à la férocité de leur physionomie. Du reste, monsieur de Bougain ville a parfaitement nommé cet archipel en l'appelant les îles des Navigateurs, car ces sauvages sont toujours en pirogue, allant d'une île à l'autre. Monsieur de La Pérouse visite ensuite les autres îles Opoun et Pola, la plus grande qui est Fambouè, et celle des Cocos qui affecte la forme d'un pain de sucre parsemé d'arbres jusqu'à sa cime. Il reconnaît aussi le morne chauve qui domine une mer furieuse sous le nom de l'Ile des Traîtres. Chacune de ces îles rappelle à nos navigateurs quelque trait de perfidie de la part de leurs féroces habitants. Les Indiens de l'île de la Récréation ont lapidé les matelots de Roggewin : ceux de l'île des Traîtres ont égorgé l'équipage de Schouten : et les naturels de Maouna viennent de massacrer les marins de La Pérouse. Aussi les gens de la Boussole et de Y Astrolabe changent-ils de tactique vis-à-vis de tous les sauvages de l'Océanie, et, à l'avance, ils leur
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font juger l'effet de leurs armes à feu et la punition immédiats qu'ils peuvent en attendre.
Enfin, le 27 décembre, du haut des mâts, on signale l'île de Vavao ; puis on a connaissance de cent cinquante îles de l'Archipel des Amis, rochers inhabitables et inhabiles ; et le premier janvier 1788 on court sur Botany-Bay, vers l'Australie. Les deux frégates françaises mouillent en effet à Botany-Bay, le 26 janvier, et les dernières dépêches du chef d'escadre portent cette date fatale.
Mais alors se rompt le fil qui permettait de suivre* l'expédition. Tout à coup on n'entend plus parler de La Pérouse, ni de la Boussole, ni Me Y Astrolabe.
Les années 1788, 1789 et 1790 s'écoulent sans que les navires, arrivant des mers les plus lointaines, puissent en donner des nouvelles. Nul n'a rencontré La Pérouse; nul n'a trouvé trace de son passage; nul n'a recueilli le moindre mot à son endroit. Tout au plus, parfois, quelque vague récit, semblable à un écho incertain, rappelle-t-il au monde le souvenir de notre exploration. Les ténèbres s'épaississent de plus en plus autour de sa destinée. Et, comme l'inconnu exerce toujours sur l'esprit de l'homme une mystérieuse influence, La Pérouse, en disparaissant ainsi, devient une énigme pour sa génération, et ouvre les vastes champs de l'imagination. Il y a tant à rêver quand il s'agit de l'Océanie! L'Océanie n'est-elle pas un merveilleux semis d'îles pittoresques, sommets innombrables, soulevés des profondeurs des mers océanes, par l'action de forces volcaniques? Beaucoup de ces volcans, cent soixante peutêtre, lancent encore dans les airs leurs feux et leurs laves. Leurs flancs recèlent l'or, l'argent, tous les métaux les plus précieux, et les terrains d'allnvion y voilent à peine les rubis et les diamants. Au point de vue des fleurs, des plantes, de la verdure, c'est un véritable Éden que ces immenses corbeilles voguant sur les eaux. Quoi déplus beau que leurs grands bois! Tamarins, frangipaniers, lenlisques, mangliers, bananiers, et
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mille autres essences y élèvent de si formidables ramures, que la lumière du jour et les rayons du soleil pénètrent difficilement sous leurs voûtes grandioses. Tantôt le plumage élincelant des aras, des colibris, des perriques et des flamants, becquetant des insectes aux ailes d'or, s'y montre sur les branches ; tantôt la robe fauve des ouistitis et de toutes les espèces de singes, concassant des baies aromatiques de caroubiers, y apparaît parmi d'inextricables réseaux de lianes et de hauts arbustes. Dans les clairières de ces îles, ou le long d'anses ombreuses, se profilent les wigwams et les carbets des sauvages habitants de ces vastes solitudes. Y a-t-il rien de plus étrange que ces huttes, qui ont pour toit de larges feuilles ou des écailles de tortues gigantesques, autour desquelles s'agitent des femmes noires sans pagne, et des sauvages de haute stature, au tatouage effrayant? Mais que cet Éden est mal habité! Les peauxrouges, les races jaunes, les races noires, les races cuivrées, s'y regardent et s'y observent d'un œil farouche. Ici, les Zélandais, nus et le corps plus noir que le corbeau , peinturé de rouge, de vert et de blanc, égorgent leurs prisonniers et en font rôtir les chairs palpitantes, sur le brasier d'un boucan, pour les dévorer à moitié crues. Là, les farouches naturels d'Ombay brisent le crâne de leurs captifs à coups de cassetêtes, pour en sucer la cervelle chaude et en humer les parties les plus délicates. A Owhyhée, où l'on sait déjà que le capitaine Cook fut tué, en 1779, on admire un morne qui dépasserait notre Mont-Blanc de huit cents pieds, à la base duquel les indigènes immolent les enfants pris à leurs ennemis, et en dévorent avec bonheur les membres écartelés. A Viti, les affreux cannibales boivent avidement le sang de leurs victimes, en ouvrant avec art une des veines du cou pour en faire jaillir la chaude liqueur comme d'une fontaine. Les féroces tribus de Noukahiva, nues toujours et zébrées d'horribles bandes rouges sur leur peau noire, piquent d'arêtes aiguës le cœur de leurs ennemis, en prenant soin de ne donner la mort qu'avec
une extrême lenteur. A Vaïgou des peuplades infâmes l'ont le commerce de leurs mères, de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs filles, et, au grand soleil de Dieu, violent les lois les plus sacrées de là nature. Ailleurs, ont-ils un captif à torturer? ils le forcent à s'élancer avec la rapidité du daim. Part-il? il est suivi de hurlements qui ne peuvent se comparer qu'aux rugissements d'une meute de jaguars. Alors une troupe de hideux forcenés galopent après lui. Heureux celui qui le rejoint le premier!... Sa hache brille sur la tète de l'infortuné, et en un clin d'œil la chevelure sanglante de la victime paraît à la main du sauvage, qui brandit son hideux trophée, pendanl que le captif gît, mutilé, sur le sol, le crâne rouge, expirant...
Donc, durant plus d'un demi-siècle, l'univers entier prèle l'oreille à tous les bruits partis des nombreux archipels de l'Océanie ; demande aux voyageurs s'ils n'ont pas entrevu quelques vestiges de l'infatigable La Pérouse et de ses compagnons; et enfin cherche à savoir si les navires ont péri, si matelots el officiers ont été victimes de quelque désastre, et si La Pérouse lui-même ne vit pas encore sur quelque roc inexploré, esclave d'odieuses tribus, et appelant chaque jour sa patrie.
D'abord le mouvement révolutionnaire qui agite la France détourne les esprits du souvenir de La Pérouse; mais, par moments aussi, l'anxiété publique se réveille, et l'on songe à soulever le voile funèbre qui dérobe à la curiosité l'issue de l'expédition. Enfin la Société d'Histoire Naturelle prend l'initiative, et dans une pétition qui expose avec cœur et noblesse les alarmes des savants, elle décide l'Assemblée nationale a s'adresser au roi, et bientôt Louis XVI, déjà captif dans les Tuileries, ordonne que deux grosses (lûtes, marchant fort mal, hélas! évoluant plus mal encore, la Recherche, commandant en chef d'Entrecasteaux, et YEspêrance% capitaine Huon de Kermadec, forment une seconde expéditiou peur aller eu quête 'li1 la première.
Nnus n'allons pas suiwe pas à pas. degré par »l« gré, I expie-
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ration de monsieur d'Entrecasteaux, Je dirai seulement que le jour où les deux bâtiments appareillent à Brest, le 28 septembre 1791, une immense multitude de canots, de yoles, de chaloupes, pavoises, décorés avec luxe, se remplissent de dames en brillantes toilettes, de savants, d'artistes, d'hommes d'État, etc., et que tous, agitant leurs mouchoirs et parsemant le port de Heurs, témoignent de l'intérêt que porte la France au succès de l'investigation qui va commencer.
Dès lors il n'est pas de baies, de caps, de côtes, d'îles, de ports et de rivages, visités par la Boussole et Y Astrolabe , que ne visitent à leur tour la Recherche et Y Espérance, baptisées sous ces noms, choisis tout exprès pour cette circumnavigation. Mais, comme pour La Pérouse, la route de monsieur d'Entrecasteaux est jalonnée de lugubres accidents. D'abord, après avoir joui devant l'île d'Amsterdam, dans la mer des Indes, du magnifique spectacle d'immenses forêts livrées aux flammes par l'incurie de matelots anglais, nos deux navires longent la cote de la Nouvelle-Calédonie, à l'est de l'Australie, entourée d'une ceinture de récifs qui la rend inaccessible, lorsque les deux flûtes, doublées en bois, sont engagées parmi ces écueils, et la Recherche court les plus grands dangers. On est alors au 20 juin 1792, date funeste aux Tuileries et à Louis XVI! Mais le 9 décembre, le péril de nos marins est plus terrible encore. Une violente tempête porte les deux flûtes contre des rochers et d'inextricables écueils d'îlots qui les enserrent bientôt de telle sorte qu'elles ne peuvent plus regagner le large. Par un bonheur inespéré, du haut du mât de perroquet, un enseigne de Y Espérance, monsieur Legrand, reconnaît une anse propice à recevoir nos vaisseaux, et les équipages s'empressent d'y trouver un refuge.
Ensuite nos navigateurs séjournant quelque peu sur le continent désolé de la Nouvelle-Hollande, l'un des naturalistes de l'investigation, monsieur Riche, entraîné par l'amour de ld science, s'égare dans ses recherches parmi les steppes et les
déserts du pays, et, pondant plusieurs jours, erre à l'aventura, au risque d'être dévoré par quelque liorde sauvage. (H\ ne le retrouve enfin qu'après l'avoir maintes fois hélé à l'aide du canon et de quantité de l'usées lancées en l'air. Il étail temps, notre imprudent amateur de découvertes mourait d'inanition.
Enfin, voici que périt monsieur de Kermadec, épuisé par 1rs fatigues du voyage, en mai 179.'). Puis, en juillet suivant, monsieur d'Entrecasteaux expire, lui aussi, laissant le commandement de l'investigation à monsieur d'Auribeau, sur la Recherche, et à monsieur de Rollet, sur YEspèfance. Mais qu'advient-il alors? Nos deux vaisseaux, devenus ennemis à l'endroit de toutes les nations d'Europe, à raison de la révolution française et du meurtre de Louis XVI, consommés en France, pendant le cours de l'expédition, les deux flûies et leurs équipages sont mis sous le séquestre par les Hollandais, et ramenés en Angleterre par les Anglais, laissant dans l'Océanie monsieur d'Auribeau, mort de chagrin, et pillant les trésors de curiosités entassés sur la Recherche et YEspérance par les infortunés Français en quête de La Pérouse.
Ainsi se termine cette entreprise malheureuse.
Cependant le succès avait paru devoir récompenser les efforts et les travaux de nos explorateurs; mais l'illusion avail peu i\\ivé.
A Java, des capitaines de navires français de commerce leur avaient dit que des Anglais, doublant les îles de l'Amirauté, au nord de la Nouvelle-(iuinée, dans l'Australie, y avaient aperçu, sur les dunes, des hommes vêtus d'uniformes français, qui faisaient des signaux; mais la violence des courants n'avait pas permis qu'on allât à la côte pour les recueillir. Sur la foi de ces récits, et convaincu que ces Français appartenaient aux équipages de La Pérouse, naufragés sans doute, monsieur d'Entrecasteaux avait immédiatement dirigé la Recherche et 1 Espérance vers les parages des des de L'Amirauté. Ou \ avait
XVinu SIKGLE. 149
débarqué : on s'était avancé dans l'intérieur des (erres; mais hélas! rien n'était venu vérifier le rapport de nos capitaines de commerce, évidemment trompés par les Anglais.
Tout semblait donc enlever l'espoir de rien connaître sur l'expédition de La Pérouse, et 1826 était arrivé. Donc, 1826 commence lorsque soudain des bruits étranges sont répandus dans les ports de l'Europe, et réveillent bientôt l'attention sympathique de la nouvelle génération française, qui succède à la génération du dix-huitième siècle. L'Anglais Dillon, capitaine du S. Patrick, était, dit-on, à Tikopin, dans l'archipel des Nouvelles-Hébrides, offrant aux naturels des marchandises européennes en échange de leurs produits, lorsqu'il avise entre les mains des sauvages une garde d'épée en argent, aux armes de France. Étonné, le vieux routier de l'Océan fait des questions au sauvage, et apprend que la poignée d'épée, ainsi que des sabres, des pistolets, et beaucoup d'autres objets, épars dans les wigwams de sa tribu, leur ont été donnés par les naturels d'une île voisine, appelée Vanikoro, près de laquelle, il
y a longtemps déjà, deux grands navires. . . ont fait naufrage
Le capitaine Dillon veut cingler alors vers Vanikoro, qui est sous le 11° 4' de latitude méridionale, et le 160° 32' de longitude occidentale. Mais les vents s'opposent à son projet, et, convaincu que les deux vaisseaux en question ne sont autres que la Boussole et Y Astrolabe, en arrivant à Calcutta, l'Anglais fait part de ses pensées à la Société asiatique. Aussitôt, et à ses propres frais, la Société asiatique expédie vers Vanikoro le capitaine Dillon, avec une mission spéciale.
Un plein succès couronne la recherche de Dillon. Il trouve, à Vanikoro, quantité d'épaves et d'ustensiles de navires, évidemment échappés à un naufrage, et d'origine française
Mais, jaloux de sa science maritime, élève bien méritant de la perfidie britannique, fier de sa découverte, au lieu de la franchise qui doit émaner d'un noble caractère d'homme, Dillon, dans ses lettres et son rapport sur le fait de Vanikoro, use de
réticences, se livre même à des contradictions, ne dit pas fouir la vérité, en un mot, cherche à égarer tout navigateur qui scia tenté d'aller cherchera Vanikoro les traces de ce naufrage, afin de jeter un jour plus grand sur le drame dont cette île fui le témoin trop diseret.
Disons d'abord que Vanikoro fait partie d'un groupe d'îles, dont deux, plus grandes et très-élevées, Vanikoro etTavaï, et deux petites, Manevaï et Nanounha, en réalité n'en forment qu'une seule. Vanikoro est en outre subdivisée en deux districts, Païou et Vanou. Cette terre fut connue la première fois, en 1791, par le capitaine anglais Edwards, puis par monsieur d'Entrecasteaux, en 1793. Mais ni l'un ni l'autre de ces navigateurs n'avaient soupçon que ce fût là que La Pérousc eût perdu ses navires, ses équipages et la vie. Ce groupe de Vanikoro, Tavaï, Manevaï et Nanounha, est entouré d'une ceinture de récifs de trente à quarante milles de circuit, qui l'enveloppe d'une fortification naturelle infranchissable. A peine existe-t-il quelques coupures, dans cette zone de corail, pour servir de passage aux pirogues dans les baies intérieui de l'île. Vue à distance, Vanikoro sillonne l'air des dentelures de ses montagnes, et présente une masse verdoyante de la [dus riche végétation, produit de l'humidité due aux pluies fréquentes de ce climat. Aussi l'atmosphère est-elle souvent brumeuse, et le séjour de l'île invariablement funeste aux Européens.
Tel est le théâtre où va se passer le dernier drame de l'expédition de La Pérouse : et voici l'ensemble des aveux que le capitaine Dillon, venu deux fois à Vanikoro, et Dumonl d'Ur- \ille ensuite, ont pu obtenir des sauvages :
A Vanikoro vinrent loucher deux navires immenses, merveilleuses citadelles flottantes, conduites par beaucoup d'hommes, el poussées par des voiles blanches que le veut gonflait. Il y avail de cela bien deslunes déjà... disaient les insulaires. En effet, ce devail être en janvier 1788, à la sortie de la Boussole
el deY Astrolabe de la Nouvelle-Hollande). C'était la première fois que les naturels deVanikoro voyaient des vaisseaux : aussi quelle surprise pour eux ! L'un de ces navires mouilla à la pointe de Vanou, et l'autre au cap de Païou. Les sauvages, nus, la figure, les bras et la poitrine tatoués de dessins bizarres, et le reste du corps peint, accoururent sur le rivage pour jouir de la nouveauté du spectacle. Ils ne savaient s'ils avaient devant eux des amis ou des ennemis, et, quoique armés, ils attendaient une démonstration quelconque. Toutefois, ils avaient quelque intention agressive.
Le ciel, comme pour prêter faveur à cette sourde malveillance, souleva une si furieuse tempête, qu'elle brisa les arbres les plus élevés de l'île et y causa beaucoup de dégâts. Mais les deux grandes maisons flottantes eurent à en souffrir bien davantage. Celle qui s'était arrêtée à Vanou échoua sur les roches de corail; l'autre, qui était à Païou, fut couchée sur une plage de sable et disloquée soudain.
Aussitôt les sauvages se portèrent en foule vers le premier de ces navires, dans la pensée d'en recueillir les épaves dispersées sur la côte. Ils avaient des lances, des massues et des arcs: ces armes ne restèrent pas oisives dans leurs mains. Ils décochèrent quelques flèches contre les gens de l'équipage, qui y répondirent aussitôt par un feu de mousqueterie appuyé de quelques coups de canon : plusieurs naturels furent tués. Mais alors bon nombre de soldats, matelots et officiers ayant eu l'imprudence de descendre dans des canots, et ayant été poussés à terre par le vent, furent immédiatement assommés, égorgés, massacrés. Pas un n'échappa. D'autres s'étant jetés à la nage, carie vaisseau tombait par morceaux, subirent le même sort. En même temps la frégate battue par les vagues et constamment arrachée, puis reportée violemment contre les bancs de corail, fut peu à peu mise en pièces, déchirée, éparpillée par la rage de l'Océan brisant contre la ceinture de rochers. Les naturels eurent alors une ample moisson d'épaves à recueillir.
i:i2 HISTOIRE DES NAUFRAGES.
Du premier bâtiment les sauvages coururent ensuite à la seconde frégate. Ils lancèrent aussi contre sou équipage bon nombre de flècbes; mais cette fois, nos gens eurent le bon sens de ne pas répondre par la raousqueterie elle canon. Au contraire, ils firent voir aux assaillants des haches, des colliers de rassades et mille autres bagatelles qui devaient les charmer. A l'offre de ces dons pacifiques, les insulaires firent succéder les démonstrations d'amitié à leurs premières hostilités; et même, quand la tourmente se fut un peu apaisée, une pirogue se détacha du rivage et vint droit au vaisseau, amenant un vieux sauvage, un chef, qui monta sur le navire fracassé. On l'accueillit avec des sourires : on lui fit des présents. Aussi, quand il retourne à terre, il calme l'agitation et l'effervescence dis siens, en leur faisant un rapport favorable sur les habitants de la maison mobile. Alors les ignames, les patates, les bananes, les cocos, les volailles, les porcs, sont bientôt epvoyés au navire en perdition, et la confiance est rétablie. Mais l'ouragan n'en continue pas moins son œuvre de destruction. Disloquée, ruinée, dispersée par parties, la frégate périt à son tour, et les marins sont forcés de l'abandonner.
Cependant ces derniers emportent avec eux la plus grande partie de leurs provisions, et, de Païou, se rendent àVanou, sans que les sauvages les inquiètent. Ils réunissent sur ce point tontes les épaves, tous les débris de leurs vaisseaux que la mer rejette sur les rivages, et entourent leur campement de fortes palissades de troncs d'arbres. Puis des hommes se mettent au travail et entreprennent de faire une embarcation assez grande pour les contenir tous, et assez forte pour leur permettre d'affronter les périls d'une mer généralement mauvaise. Pendant la durée de ce travail, cinq lunes, d'après les sauvages, les ('■(rangers évitent de communiquer avec les naturels de Yanikoro, el ceux-ci, de leur coté, les redoutent, tanl à cause de leurs machines qui jettent la mort, que parce qu'ils regardent le soleil avec de certaines choses qui brillent el les effraient.
XVIIIe SIÈCLE. 153
Enfin, quand le petit bâtiment est prêt à partir, les naufragés s'éloignent avec autant d'hommes que la maison flottante peut en renfermer avec les vivres. Le chef, qui est avec eux, promet à ceux qu'il est obligé de laisser dans l'île, de revenir promptement les chercher, et d'apporter des présents aux naturels.
Jamais plus les sauvages ne les revirent, et les hommes laissés dans l'île moururent tous, un à un, sous la fatale influence du climat, en assez peu de lunes. Mais, jusqu'à leur dernière heure, ils furent aimés des insulaires; car, possesseurs de poudre et de fusils, ils se rendirent fort utiles aux indigènes, dans leurs combats avec les naturels des îles voisines.
De cet ensemble certainement sincère, et plus ou moins rapide, des récits faits par les sauvages de Yanikoro, il résulte trop évidemment que les deux citadelles flottantes en question n'étaient autres que la Boussole et Y Astrolabe. Il est à regretter toutefois qu'il ne jette aucun jour précis sur le sort particulier du commandant La Pérouse. 11 est probable que ce fut son navire qui eut la prudence de traiter pacifiquement les sauvages, et que ce fut lui, La Pérouse, qui s'échappa dans la petite maison flottante. Mais hélas ! cette frêle embarcation sombra, elle aussi, c'est à n'en pas douter; et ce fut fait des hommes et des choses de la grande expédition qui avait commencé sous de si heureux auspices.
Il est donc bien certain, il est irréfutable, que ce fut à Vanikoro qu'eut lieu le naufrage cruel de nos deux frégates. Mille circonstances le démontrent. D'abord un matelot prussien, resté à Manicolo, dans un archipel voisin, eut connaissance du fait, et en parla au capitaine anglais Dillon. Ensuite, ce capitaine, à son premier voyage à Yanikoro, obtint des sauvages quantité de reliques des naufragés, et tous les objets furent reconnus de fabrique française : crocs, chevilles, anneaux de chaînes, poulies, casseroles, cuillers, plateaux et entonnoirs en cuivre, ustensiles de cuisine, et instruments d'optique et d'astronomie brisés. Mais h un autre voyage encore, il racheta
une cloche en bronze, d'un pied de diamètre, portant une croix d'un côté, et de l'autre un soleil avec l'exergue : Bazin m'a fait! marques ordinaires de la fonderie de- Brest, en lT.s.i.
Mais s'il reste encore quelques doutes dans l'esprit, ces doutes céderont aux nouvelles preuves irrécusables de ce désastre, à Yanikoro, rapportées par Dumont-d'Urville, dans son Voyage autour du monde, en 1827.
J'aurai l'occasion de parler en son lieu de ce voyage, dans ce même ouvrage. En attendant, donnons une larme au souvenir de ces nobles et infatigables marins, qui, pour la gloire et les progrès de la France, ont sacrifié leurs jouis à la pairie commune, et ont eu leurs cadavres engloutis dans ce vaste cimetière que l'on nomme Océan !
XVIIF SIECLE.
Profondeurs des mers. — Les îles, sommets de montagnes sous-marines. — Couches d'eau. — Mers rouges. — Mers blanches. — Mers noires. — Mers bleues. — Mystères des abîmes. — Problèmes de la surface des Océans.— Coups de vent. — Dilatation de l'air. — Anecdote. — Départ de Sagor, en 1795. — Navigation de l'Hercule. — Tempête effrayante. — Vents déchaînés. — Le radeau. — Épouvante du charpentier. — Effroi des matelots. — Nuit terrible. — Manœuvres difficiles. — Le talisman d'un Lascar. — Le vaisseau désemparé. — La chaloupe en vedette. — Crise. — Échoûnient. — Drame. — La nuit du naufrage. — Les matelots nageurs. — Sauvages. — Meurtres. — Encore la nuit. — Surprise au point du jour. — L'Afrique et ses Cafres.
— Dénoûment. — Départ de Rangoun. — Les fleuves de l'Asie. — Paysages indous.
— Circonstances uniques d'un naufrage en 1796. — La Junon. — Marche difficile.
— Voie d'eau. — Ouragan. — Envahissement. — Explosion. — Echoiïment dans les ténèbres. — Sauve qui peut! — Refuge dans les hunes et les haubans. — Physionomie du navire. — Navigation entre deux eaux. — Le Eantôme. — Long mari vie de vingt jours. — Famine. — Où l'on vit et où l'on meurt dans les parties aériennes d'un vaisseau. — Sérénité des cieux. — Le radeau. — Départ. — Expédition nocturne. — Retour. — Ce que c'est que la Calenture. — Tous les genres de trépas.
— Des haubans aux hunes. — Le bon père ! — Douleurs sans pareille?. — La terre. — Indifférence. — Naufrage.— Apparition d'hommes sur la côte. — Les rivages de l'Inde.
— Lascars. — Le bon Birman. — Rayas et Zémindars. — Où le Français Jean Mackai agit avec énergie. — Madame Bremner. — La conclusion des romans.
Les profondeurs de l'Océan sont inconnues, et jusqu'ici, toute sonde a été insuffisante h les atteindre. Dans la mer Septentrionale, on n'est point parvenu à toucher terre à 4,680 pieds de profondeur. On suppose que la hauteur de nos pics les plus élevés est un peu moindre que la mesure des gouffres de la mer, qui, à ce calcul, auraient 20,000 pieds. En effet, ces plateaux verdoyants, ou granitiques, ou volcanisés, qui, dans
l'Oeéanie, et ailleurs encore, surgissent du milieu des vagues. et forment des îles si nombreuses, ne sont que les tètes de gigantesques montagnes sous-marines, entre lesquelles s'étendent de»mugissantes et longues vallées de flots, où se jouent des Iroupeaux de monstrueux cétacés. Le fond qu'a pu toucher la sonde paraît être du sable, du gravier, des roches granitiques, des lits de coquillages et de testacés, enfin des prairies et des forêts d'algues et de plantes marines. Certaines plages de l'Océan s'étendent en pente molle et sablonneuse, d'autres sont comme coupées à pic. Les couches d'eau qui le composent varient également dans leur nature, et ont aussi des mystères inexplicables. Les unes sont amères, les autres sont salées : celles-ci sont lumineuses, celles-là fort obscures; il en est qui sont lièdes, d'autres qui sont glacées; les parties supérieures de ces couches superposées ont d'innombrables habitants, les parties inférieures sont désertes.
Parfois, la mer paraît tout en feu, ou ruisselante d'étincelles, ou hérissée de gerbes lumineuses. D'autres fois, elle varie dans sa couleur. Dans certains parages, particuliers mais célèbres, elle est ou rouge, ou noire, ou blanche, ou verte, ou bleue, ou même cramoisie; et alors cette couleur donne son nom à la mer Rouge, à la mer Noire, à la mer Blanche, à la mer Bleue, aux océans Verts, etc. Tels sont les problèmes (U^ profondeurs des mers. Mais la surface des eaux a aussi si s énigmes. On sait que tous les grands continents sont groupés autour du pôle boréal, et que les mers les plus vastes appartiennent au pôle austral. Ces vastes océans ont tous leurs noms, leurs limites, leurs départements, pour ainsi dire, comme le ciel a ses contrées, ses plages élhérées, ses chemins où voyagent notre œil et notre imagination. On sait que la terre est un de ces globes célestes qui lonleiil et brillent dans l'espace, el que le capitaine Anson, ayant décrit avec la proue de son navire un grand cercle à travers l'Océan, revint au point d'où il était parti, se trouva avoir fait le tour du inonde, et démontra ainsi
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la rotondité de la terre. On sait enfin que l'atmosphère, autre océan plus léger, diaphane, par sa pression sur l'océan marin, maintient presque également, sur toute la surface du globe, le niveau des eaux qui s'étendent en nappes continues et sphériques autour du globe, dont elles sont contraintes de prendre la forme. On n'ignore plus les causes du flux et du reflux. Mais, à l'endroit des phénomènes qui se jouent à la surface des (lots, on est loin d'être aussi instruit.
Qu'est-ce qu'un coup de vent, par exemple? Tout à l'heure le matelot écoutait avec bonheur les vagues harmonieuses de la mer se dérouler en plis dé cristal sur la molle arène. Attiré par ces sirènes, il oubliait femme, enfants, patrie, lorsque
soudain paraît au ciel le fatal grain noir Tout à coup, en
effet, l'équilibre de l'atmosphère se rompt, le vent s'élève subitement, il souffle avec violence, et le voilà qui roule en montagnes menaçantes ces lames, il n'y a qu'un instant, si paisibles et si caressantes. Quelles causes ont pu déterminer ce coup de vent perfide, cet ouragan cruel, et déchaîner ainsi la fureur des vents ?
La dilatation de l'air et la formation des vapeurs dira-
t-on. Qui soupçonnerait,, par exemple, que l'évaporation des eaux d'un ruisseau soit capable d'ébranler l'atmosphère à plusieurs centaines de mètres d'élévation?
Une anecdote à ce sujet.
Guyton-Morveau et un de ses amis étaient dans la nacelle d'un aérostat, et cheminaient à ravir dans les airs. C'était dans le voisinage de Dijon. Tout à coup il aperçoit à terre un filet argenté, le Suzon, charmant petit ruisseau. Il le signale à son compagnon qui se moque de l'appréhension qu'il témoigne que cefdet d'eau ne dérange la placidité de leur course. Mais lorsqu'ils sont soumis à l'influence des émanations de ce faible courant, leur nacelle et le ballon éprouvent des secousses si violentes en effet, qu'ils s'étonnent d'avoir pu y résister
Acceptons le fait : mais, qui de nous n'a \u des aérostats volumineux passer au-dessus de la Seine, très-près même, et
l'ester aussi calmes que dans les régions où l'air est le plus pacifique? Est-ce donc là une preuve?
Quoi qu'il en soit, je passe à un drame dont un coup de vent est la cause malheureuse.
Au mois de mars \ 796, partait de Sagor, à la destination de Londres, le vaisseau l'Hercule, avec un équipage de soixantequatre hommes, Français, Portugais, Danois, Hollandais. Suédois, Américains et Lascars. Sagor est une ville de l'Inde qui expédie son riz vers l'Europe; le navire en avait un Tort chargement, et la traversée était longue: il fallait doubler le cap de Bonne-Espérance et longer toute l'Afrique. Mais h; capitaine, qui était Français, avait passé toute sa vie sur les flots : il avait l'habitude de la mer et de ses caprices ; aussi veillait-il
au grain
Jusqu'au 1er juin Y Hercule s'avança majestueusement, toutes voiles dehors, et poussé par un vent favorable. Mais le soir de ce 1er juin, il est assailli par un coup de vent donl la violence persévère, augmente môme pendant six grands jours. La mer est terrible, et tel est le mugissement des vagues et de la rafale, qu'il attriste l'aine des plus intrépides. De mémoire d'homme de mer, jamais on n'a vu pareille tempête. L'état de l'atmosphère empire encore dans la nuit du 7 au S. Vers le milieu de la nuit, le vent change brusquement, cl se trouvant en travers de la lame, le navire a son gouvernail emporté, sa poupe fortement endommagée et son étamboi ouvert. Le capitaine ordonne à la moitié de ses gens de courir aux pompes, et à l'autre moitié d'alléger le vaisseau en jetant à la mer une forte partie de riz. En effet, en un clin d'oeil, l'eau s'est élevée à quatre pieds dans la cale, et ce u'esl qu'en diminuant beaucoup la cargaison que l'on peut espérer de découvrir la \oie d'eau et d'essayer de la fermer.
Tout le monde se met à l'œuvre» Les pompes jouent avec
XVIIIe SIECLE. 159
tant d'activité qu'elles vicient jusqu'à cinquante barriques d'eau à l'heure. Il n'en faut pas moins jeter à la mer quatre cents sacs de riz. Enfin on découvre la voie. Aussitôt on enfonce dans l'ouverture béante, par laquelle la mer se précipite comme un torrent, des balles de mousseline, du linge de toute sorte, et l'on parvient, sinon à boucher, toujours au moins à empêcher l'eau d'entrer avec autant de force et d'abondance.
Heureusement, au point du jour, le 10 juin, le vent diminue. V Hercule fait toujours beaucoup d'eau, mais les pompes suffisent à tenir le bâtiment à flot.
Les navigateurs sont alors à environ deux cents lieues des côtes de l'Afrique.
Pendant deux jours le vent ne cesse de diminuer, mais la houle est toujours si terrible, et la situation s'améliore si peu, (jue le capitaine, craignant pour la vie de son équipage, fait mettre la chaloupe à la mer. Le second du navire et (rois matelots, armés de sabres et de mousquets y descendent aussitôt, non pour fuir le danger, mais pour faire feu sur tous ceux qui tenteraient de quitter le vaisseau. Cette chaloupe étant la seule embarcation en bon état de Y Hercule, et ce bâtiment coulant à fond, les deux tiers des gens du navire n'auraient aucune chance de salut, si l'on n'avisait pas au salut commun. En conséquence le capitaine fait construire un radeau, à l'aide de toutes les futailles qui se trouvent à bord, des espars que l'on peut réunir, de poulies et de planches.
Ce radeau, de 35 pieds de long sur 15 de large, est à peine terminé, que le charpentier, tout en larmes, accourt en s'écriant que l'arrière du vaisseau est entr'ouvert, qu'il n'y a plus d'espoir de le conserver et qu'il faut absolument l'abandonner à lui-même. Mais les matelots, croyant qu'il y a de l'exagération dans les paroles de ce timide ouvrier, et le capipitaine, de son côté, sentant que son langage ne peut qu'augmenter la terreur de son monde, on lui répond qu'immédiatement on va s'assurer de la vérité de ses paroles. Alors le
charpentier insiste à ce point que- son supérieur le menace de le faire jeter à la nier, s'il ne retourne sur-le-champ aux pompes,
et n'encourage les travailleurs à faire leur devoir. Le charpentier se retire en effet, et va même très-bravement reprendre sa besogne.
Mais, quelques instants après, le capitaine voit venir à lui grand nombre de matelots, qui, h leur tour, le supplient de' (initier le navire. Chacun d'eux voulant faire prévaloir son opinion, il en résulte tout à coup un tel bruit et une si grande confusion, que notre Français, vieil enfant de la mer, sent la colère lui monter au front, et lève Le bras pour se porter à quelque violence. Toutefois, comme les marins se hâtent de lui obéir et descendent pour retourner aux pompes, il s'arrête.
Cependant la tempête se déchaîne de nouveau, et bientôt elle arrive au plus haut point de fureur. Les voiles sont réduites à leur moindre développement, afin de laisser au venl le moins de prise possible; mais sa véhémence, constamment renouvelée, exige sans cesse de nouvelles manœuvres. Ajoutons que la nuit, qui est venue, est si sombre que l'on ne peut agir qu'à tâtons, car le feu des fanaux est trop agile pour donner quelque lumière. On ne s'entrevoit un instant qu'à la lueur fugitive de grosses vagues écumantes. Avec cela, la pluie tombe par torrents, vingt tonnerres se croisent dans l'air : ce sont les mugissements de l'Océan qui déferle avec rage contre le vaisseau. Ce dernier craque dans toutes ses parties, et cent fois on peut croire qu'il va s'effondrer sous les pieds.
Sur ces entrefaites, monte sur le pont, effaré, tremblant, un Lascar, un mouchoir à la main. C'est une offrande de ri/ et de quelques roupies que cet homme, idolâtre comme (mis ceux de sa race, veut faire à son dieu. Dans [a crainte de plonger les Lascars dans h' désespoir, s'il l'empêche de sacrifiera sa divinité, le capitaine le laisse faire. Alors notre matelot de grimper à l'échelle du mal d'artimon et d'attacher à la hune le précieux talisman. Puis il retourne avec confiance travailler
XVIIIe SIECLE. ICI
aux pompes, en assurant à tous ceux qu'il rencontre que désor- 'mais son Dieu est le protecteur de Y Hercule et qu'il ne peut plus arriver aucun malheur. Ses compagnons le reçoivent avec de grandes démonstrations de joie et l'embrassent à plusieurs reprises, tout en reprenant leur travail.
Cependant, malgré la tempête, le vaisseau fait route vers la terre la plus voisine, pour se jeter à la côte, et le 15 juin, on la connaît, vers le soir. On n'en est plus qu'à six lieues. D'abord la joie est générale : mais ensuite quand l'on songe que l'échouement est inévitable, puisqu'on ne peut plus gouverner le navire, la terreur s'empare de l'équipage. Afin d'être en règle à l'endroit des armateurs, le capitaine confie tous ses papiers de bord à son second, qui est toujours dans la chaloupe, avec trois hommes : il lui donne des provisions et lui recommande de se tenir au large, jusqu'à ce qu'on lui ait fait, de terre, des signaux pour désigner le lieu possible de débarquement.
La crise approche. Voici la terre, la terre hérissée de roches énormes ! L'ouragan semble vouloir augmenter le danger par la violence avec laquelle il rugit. En effet, on est encore à un demi-mille de la côte, lorsque soudain le bâtiment touche avec rudesse et donne du talon à plusieurs reprises. Nombre de matelots sont douloureusement meurtris par les cordages rompus qui s'agitent dans l'air, suspendus aux vergues. Il y en a de renversés sur le pont, qui roulent sur le plancher et vont se meurtrir contre les bastingages. Quelques-uns sont écrasés à demi par la chute des agrès. De ceux qui, dans ce moment même, étaient nichés sur les échelles de corde, ou montés à la cime des mâts, plusieurs tombent de haut et sont étourdis sous le coup. A cet instant fatal, pas un cri ne peut s'entendre: nul secours n'est à espérer. La nuit enveloppe le drame de ses ténèbres, victimes et autres, et la grande voix de la mer et du ciel absorbe les gémissements et les clameurs. Toutefois, il n'en est pas qui périsse : car, on voit les matelots écloppés, et ceux qui n'ont pas
tti2 HISTOME DES NAUFRAGES.
souffert, se coller aux parois inférieures du bâtiment, pour laisser passer dans cette attitude, les vagues effrayantes qui s Ylancent par-dessus les gaillards, comme des fleuves impétueui qui jaillissent et renversent tout sur leur passage.
Le jour commence à luire à l'horizon, mais un jour rougeâtre comme une fournaise, quand une lame, saisissant le vaisseau dans une étreinte irrésistible, l'enlève et le porte par-dessus les rochers... Aussitôt les amarres du radeau se rompent, il chavire, et un des marins qui se trouvent dessus est emporté par les vagues. Heureusement il reparaît bientôt, s'accroche tantôt à une épave, tantôt à une autre, et enfin parvient à gagner la terre, après deux heures de lutte. Plusieurs de ses compagnons, jetés à la mer par l'oscillation du navire, suivent son exemple et réussissent comme lui.
Du navire on applaudit à leur succès, mais en même temps, on tremble pour leurs jours. Car des sauvages, dont les huttes couvrent une vallée voisine du rivage, dès le lever du soleil, sont accourus, en très-grand nombre, et avisant ces étrangers assis ou couchés sur la côte, ils les emmènent derrière la colline qui abrite leur village. Les gens du vaisseau, qui voient cette manœuvre, demeurent convaincus qu'on les égorge, aussi prennent-ils la résolution de ne quitter Y Hercule que... le plus tard possible.
Ainsi le jour se passe, dans une anxiété cruelle, et, quand la nuit est venue, quelles angoisses pour les malheureux naufragés ! A peine, dans le désordre des éléments, toujours déchaînés , entend-on quelques plaintes, quelques apostrophes au ciel soit pour l'accuser, soit pour le fléchir. Les misérables navigateurs restent plongés dans de silencieuses méditations. A chaque instant la mer les inonde sur le gaillard d'arrière, où ils se
sont réfugiés : le désespoir les fait ressembler à des cadavres
Mais quelle n'est pas leur joie lorsque, au retour de la lumière, le lendemain, nos prisonniers de YHereule aperçoivent sur le rivage tous ceux que, la veille, ils croyaient morts.
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Ceux-ci s'avancent sur la plage, et leur font signe de venir les joindre. Tout ce qui peut ilotter est aussitôt mis à la mer. Le capitaine quitte tous ses vêtements, à l'exception d'une jaquette et d'un châle dans lequel il cache sa montre, et muni d'une espare, il s'élance à la mer. Pendant plus d'une heure, il est ballotté par les vagues qui, par moments, l'emportent au loin pour le rejeter ensuite contre les rochers. Enfin, une lame le saisit, comme elle a fait le navire, et le pousse brutalement sur le sable, où il tombe sans connaissance. Heureusement il est secouru par les gens de son équipage au grand complet, sauf toutefois ceux de la chaloupe que l'on ne revit plus.
C'est sur les côtes du pays des Cafres, en Afrique, que Y Hercule a fait naufrage. Mais les Cafres qui couvrent le rivage appartiennent à l'une des tribus hospitalières, si rares parmi ces sauvages.^Il n'est pas de secours qu'ils ne s'empressent d'offrir aux matelots et à leur chef. Seulement , il faut dire qu'en échange de leurs bons procédés, ces Cafres ne se font pas faute de s'emparer de tout ce qu'ils voient à leur convenance. Le roi des sauvages se montre lui-même fort affable, et après un long repos sous les huttes du village, malgré le talisman du Lascar, le navire étant tout à fait perdu, les naufragés de Y Hercule peuvent prendre le chemin du Cap, où ils arrivent le 30 juillet.
A quelques jours de là, l'amiral Elphinstone les embarquait sur un autre navire de la Compagnie des Indes, et notre capitaine français faisait voile sur la Sainte-Cécile, pour la France, et arrivait au Havre au commencement de décembre.
L'Asie est la plus riche et la plus belle des contrées du monde. Mais dans l'Asie, c'est l'indoustan , c'est l'Indo- Chine qui sont les régions privilégiées par la nature. C'est là que, au milieu de montagnes grandioses, aux cimes neigeuses, aux forêts aussi anciennes que le monde et dont la puissante
végétation charme le regard, sous la voûte mystérieuse de roches superposées, que couronnent, au plus haut des airs, soit des massifs de glaciers,, soit des cratères de volcans, c'est là, dis-je, que les plus beaux fleuves du globe prennent leur source. Sortis des flancs du gigantesque Dwala-Giri, la crête suprême de l'Himalaya, le roi des monts de l'univers entier, 26,872 pieds de stature! ils se fraient un lit par d'innombrables vallées, pour aller enfin se jeter dans la mer. Les sites les plus sauvages et les plus merveilleux accompagnent leur cours. Ils roulent dans leurs flots l'or et l'argent, les diamants et les pierres précieuses, et si la population qui habite leurs rives est pauvre et misérable, c'est qu'elle est sous le joug égoïste et féroce de l'Angleterre. Mais dans la Birmanie il y a mieux encore. Il est tel fleu\<i. l'Alaxum par exemple, ou bien l'Irawadi, qui passe à Rangoun, dont les bords sont tellement escarpés et chargés d'une si formidable végétation que les vaisseaux, avec toutes leurs voiles déployées, peuvent y manœuvrer sous des berceaux immenses et de colossales arcades de verdure.
Or, de Rangoun, capitale des Birmans, dans l'Indo- Chine, de Rangoun, où les temples, enrichis d'or, de cinabre et de cobalt, occupent plus de place que les maisons, et où les habitations sont faites de bambous élancés et de larges feuilles de palmier, partait le 29 mai 1796, glissant légèrement sur l'Irawadi, le dernier des fleuves que j'ai nommés, faisan I route, par le golfe de Bengale, pour Madras, dans l'Indoustan, la corvette, la Junon, du port de 450 tonneaux, chargée d'une riche cargaison. Elle avait pour capitaine monsieur Bremner, un Indou, et pour second, un Français. Jean Mackai, le seul Européen du bord. Cinquante Malgaches, Lascars, Sécoïces, etc., c'est le nom qu'on donne aux indigènes des îles de Madagascar et aux parias de l'Inde, formaient son équipage, dont le canonnier était Indou catholique, lui outrela/unon avait à bord une vingtaine de passagers, hommes,
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femmes, jeunes iilles et garçons, tous Indous. L'une des femmes était l'épouse du capitaine, qui avait avec elle sa caméiïste. Le total des personnes que portait la corvette était donc de soixante-douze. J'entre dans tous ces détails, parce que le lecteur doit connaître quels sont les acteurs du drame que je vais mettre sous ses yeux.
Jamais drame de mer, en effet, ne présente des circonstances plus étranges et plus terribles que celui qui nous occupe.
La Junon entrait en mer avec le commencement du flot, ayant 2o à 30 pieds d'eau, et un fond de vase tendre. Vers le soir cette profondeur diminua tout à coup. On vira de bord, mais avant d'avoir pu mettre la barre clu gouvernail sous le vent, la corvette toucha sur un banc de sable très-dur. L'équipage brassa tout à cul pour se dégager : peine inutile. Alors on mouilla deux ancres d'affourche pour l'empêcher de dériver davantage : elles tinrent bon pendant quelque temps. Mais l'une ayant perdu fond et fait chasser l'autre, on laissa tomber la maîtresse ancre, qui enfin fixa le vaisseau. La marée allait cesser de monter, et l'on était sûr de le dégager avec le reflux, pourvu que l'on pût l'empêcher de chariver à marée basse. En conséquence, on amena les mâts et les vergues de perroquet, afin de débarrasser le navire de leur poids. Quand la marée fut basse, il donna à la bande d'une manière effrayante, mais il flotta au reflux, en effet. Aussitôt l'ancre fut levée, et, forçant de voiles, la Junon se trouva dans des eaux plus profondes. Cette fois elle était sauvée.
Le 1er juin il venta du sud-ouest grand frais. La mer devint très-grosse : la corvette fatigua beaucoup. Alors une voie d'eau se déclara : c'était le résultat de l'échouement sur le banc de sable. Avec cela, le coup de vent qui se faisait sentir dura huit jours. Il devint nécessaire que matelots et passagers, même les femmes, travaillassent sans relâche pour empêcher le bâtiment de couler: et encore les pompes, à force déjouer, se dérangeaient souvent. Pour comble de malheur, l'équipage
n'avait pas de charpentier, pas d'outils. Aussi la position devenant de plus en plus périlleuse, on ouvrit l'avis de retourner à Rangoun. L'idée contraire prévalut, et on se décida à continuer de faire route pour Madras.
Cependant les forces des travailleurs étaient épuisées, et on commençait à murmurer lorsque le 6 juin, lèvent avant diminué, le vaisseau fit moins d'eau. On ne se servit plus que d'une seule pompe, et on put découvrir que la voie d'eau venait de l'étambot, à la ligne de flottaison. Alors, au premier jour de calme, le canot fut mis dehors, et un calfat cloua une toile goudronnée sur le trou, après l'avoir bouché avec des étoupes : puis il recouvrit le tout d'une feuille de plomb. Dès lors on se félicita d'avoir échappé à un péril imminent et on continua gaiement le voyage.
Mais ces félicitations étaient prématurées. Le 12 juin il recommença à venter grand frais du sud-ouest, et, dès le premier souffle, la voie d'eau devint considérable : puis le sable, ayant engorgé les pompes, rendit leur secours inutile. On dut vider l'eau avec des seaux. Quatre jours d'une fatigue inouïe réduisirent alors les malheureux navigateurs à un tel état d'épuisement, qu'ils désespérèrent de leur salut. En conséquence, ils se décidèrent à mettre toutes voiles dehors, afin d'arriver vent arrière à la côte de Coromandel, la plus proche, avec le projet de la suivre jusqu'à Madras, ou de faire route pour le Bengale, suivant les circonstances. On mit donc dehors les huniers et les basses voiles, en prenant tous les ris : mais les pompes, mal réparées, exigeaient un travail si assidu, qu'il ne fut pas possible de donner l'attention nécessaire aux voiles, de sorte que, avant le 8, le vent les enleva, l'une après l'autre, à l'exception de la misaine. Le 10, on mit m travers jusqu'à midi. La Jwwn était alors par les 17° 10' «le latitude nord, et à 9° à l'ouest du cap Négrais.
Hélas î le bâtiment s'enfonça bientôt d'une manière plus effrayante encore, et il fallut renoncer à l'espoir <!e 1 aider à
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s'élever de nouveau. Tout le monde était si alarmé, qu'on ne pouvait plus maintenir les marins à leur poste. Vers midi pourtant, on orienta la misaine, et la corvette marcha vent arrière à sec.
Mais les matelots qui travaillaient à l'intérieur remontèrent, quand vint la nuit, et annoncèrent la triste nouvelle que l'eau gagnait le premier pont. Aussitôt, comme on était convaincu que le navire ne pouvait se soutenir plus longtemps, tout le monde demanda qu'on mît les canots à la mer. Malheureusement ces embarcations étaient en tel état qu'on dut renoncera s'en servir. Alors, afin de retarder la perte de la corvette et la mort de tous ceux qui la montaient, le môme 19 juin, vers neuf heures de nuit, on coupa le grand mât, afin d'alléger le poids du bâtiment. Mais ce mât, en tombant sur le pont, causa une épouvantable confusion, de sorte que les hommes préposés au gouvernail l'abandonnèrent, pour se débarrasser des agrès et des cordages dans lesquels ils étaient empêtrés comme dans un filet, et la Junon présenta le travers à la lame. Le choc fut si violent que l'eau entra de tous côtés. On l'entendit annoncer son approche d'abord par des sifflements , puis par un bruit sourd et un menaçant murmure. Un clapotis sinistre frappait de petits coups secs jusque sous la voûte du pont. Puis, après ces envahissements successifs, l'air intérieur, étant refoulé des parties basses dans les parties supérieures, et n'y trouvant plus d'issue, fit sauter tout à coup le devant du tillac.
Au bruit de l'explosion qui résulta de cette violence de l'air, la consternation fut à son comble sur le pont, où s'étaient réfugiés tous les passagers de l'équipage. La pâleur et l'effroi étaient sur tous les visages. Mais la terreur fut encore doublée par l'apparition, à travers l'écoutille, d'un fantôme blanc, qui sortit du navire, trempé d'eau comme une ondine. C'était une jeune femme, oubliée dans la cabine et endormie sur son lit, qui, surprise parla rapidité croissante de l'engloutissement
du navire, s'était heureusement dirigée, en simple chemise, vers l'escalier de la corvette, et arrivait sur le pont. Là, éperdue, le visage ruisselant d'eau de mer et de larmes, elle se jeta dans les hras de son mari, qui était précisément le capitaine de la Junon. Monsieur Bremner, fou de désespoir, tout en aimant sa femme à l'adoration, en voyant périr sa gracieuse corvette, s'était abandonné à une telle douleur, qu'il l'avait tout à fait oubliée. On fit aussitôt monter madame Bremner sur les lices de l'arrière, et on la déposait sur les haubans du mât d'artimon, de manière à dominer les eaux, lorsque la corvette, qui, jusque-là, n'avait cessé de marcher, s'arrêta tout à coup. La secousse fut si violente que l'on put croire qu'elle sombrait, et que la dernière heure était venue. Mais, chose bizarre! dès que le pont fut sous l'eau, la corvette n'enfonça plus.
Tout chacun dut aussitôt chercher un refuge dans les parties aériennes du vaisseau. Ce fut un sauve-qui-peut général. Matelots et passagers, hommes et femmes, grimpent dans les haubans pour échapper à la mort, et Ton monte plus haut encore, à mesure que les lames qui se succèdent enfoncent plus profondément le navire. Le capitaine Bremner, sa femme, le second du vaisseau, Jean Mackai, gagnent la hune d'artimon : le reste de l'équipage s'accroche et se cramponne aux manœuvres de ce mât, à l'exception d'un homme, qui, étant à l'avant de la corvette, s'établit dans la hune de misaine. Dans les ténèbres d'une nuit épouvantable, au milieu d'un sinistre effrayant, à l'heure solennelle et fatale où un navire s'effondre dans les eaux de la mer, dont les lames jettent de ci de là des parties blanchâtres lumineuses qui se rellètent sur la scène d'horreur. c'est un horrible spectacle, de voir ainsi groupés dans les haubans, échelonnés en chapelet sur les manœuvres d'un vaisseau, OU hissés dans les hunes, des infortunés qui disputent leur vie a la mort, sur un navire dont la coque est immergée déjà, el s enfonce peu à peu dans le gouffre béant!
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