C'EST ATNSI QU'IL LES CONDUISIT AU PORT SUPRÊME OB TOUS REPOSENT
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Les précédentes expéditions avaient laissé dans l'île des magasins et des provisions: Mac.Clintock les trouve en bon état. Seul, un petit bateau, retourné, etjeté àla côte, a quelque peu souffert. On répare les toits et les murailles : on embarque du charbon et des vivres, après quoi, le 17 août, l'expédition gagne le détroit de Piel. Mais les glaces contraignent bientôt le Fox de se diriger vers le détroit de Bellot, qui, communiquant avec la mer de l'Ouest, a une largeur moyenne d'un mille sur 17 ou 18 de long. Ses rives sont çà et là bordées de rochers escarpés, de blocs de granit, et de quelques montagnes hautes de 1600 pieds. C'est à l'entrée de ce détroit que l'hiver surprend le Fox, et que les chiens et les deux Esquimaux, malgré tous leurs efforts, ne peuvent procurer à l'équipage que huit rennes, deux ours, dix-huit phoques et quelques poules d'eau, les fréquentes tempêtes, qui battent ces parages, en écartant sans doute les êtres animés. D'autre part, tant que la lumière du jour le permet, on s'efforce de transporter des dépôts de provisions du côté du pôle magnétique, dans le but de faciliter d'autant les opérations réservées au printemps. Mais on ne peut réussir à cause de la rupture des glaces dans cette direction, et le lieutenant Hobson et [ses gens reviennent en traîneau, après avoir beaucoup souffert et couru les plus grands dangers, parce que la glace, sur laquelle ils étaient campés, s'était détachée et les avait entraînés avec elle fort loin du rivage.
Les premières recherches du printemps commencent le 17 février 1859.
Mac Clintock, monté sur un traîneau tiré par des chiens, et accompagné de l'interprète Petersen et du quartier-maître Thompson, en pareil équipage, gagne le pôle magnétique dans l'espoir d'y rencontrer quelques habitants et d'en obtenir des renseignements. En effet, le 28 février, par un froid tel que le mercure est constamment gelé, voici venir à eux, sur la neige blanche, quelques noirs fantômes qui semblent des ours de-
bout. De cinq ou six, ces spectres portent leur nombre bientôt jusqu'à quarante-cinq. Ce sont les naturels de cette froide contrée, les Esquimaux, vêtus de peaux de bêtes fauves. Ils s'approchent, et rien de plus hideux à voir que ces hommes. Petits de stature, les épaules larges, les membres gros et courts, le corps trapu et souvent obèse, ces Esquimaux ont néanmoins une physionomie qui respire un air de santé et de bonne humeur. Des cheveux noirs, plats, rudes et gras, couvrent leur tête; leur visage est rond, court et aplati vers le front. Un nez écrasé, de grosses lèvres, une grande bouche garnie de dents blanches assez régulières, un teint basané d'un jaune sale, cuivré chez quelques-uns, les pommettes des joues élevées, les yeux petits et noirs, placés obliquement et remontant du nez vers la partie supérieure des tempes, tel est l'ensemble de leurs traits. Leurs femmes sont laides, un peu moins que leurs maris peut-être, mais aussi sales. Il émane de ces pauvres gens une odeur rance d'huile, de graisse de poisson, de fu<mée, le tout produisant un parfum détestable. Quelques-unes de ces femmes sont tatouées de lignes sans régularité. La forme de leurs vêtements de peau de rennes est des plus simple: c'est uniquement un étui qui suit toutes les formes du corps, et auquel on adapte un capuchon, dans lequel, sur le dos des femmes, on n'est pas peu étonné de voir gigotter, tout nus, des enfants de 1, 2 et 3 ans. A la vue des Anglais, ces Esquimaux ont sur le visage l'hébétement de la stupéfaction. Bientôt l'interprète Petersen entre en conversation, et l'on apprend peu à peu que, plusieurs années auparavant, un navire est arrivé dans ces affreux parages, et a été pris par les glaces, au nord de l'île du roi Guillaume, mais que tout l'équipage, parvenu à descendre h lerre, s'est dirigé ?ers la rivière du Grand Poisson, où tous ceux qui le composaient oni péri un à un, jusqu'au dernier. Pour preuve de leur dire, ils offrent aux Anglais des objets provenant de ce navire, et leur montrent quantité de bois et de fer qu'ils oui liié d'un bateau
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abandonné par les Kablounas, c'est le nom que les Esquimaux donnent aux blancs.
Revenu au Fox, Mac Clintock reprend ses recherches finales, le 2 avril. Cette fois il emmène avec lui le lieutenant Hobsou, et, chacun dans un traîneau attelé de six chiens, outre un autre traîneau tiré par quatre hommes, ils retournent au cap Victoria. Ils y avisent d'abord un groupe de cabanes faites avec de la neige et établies sur la glace du rivage. Dans ces cabanes, demeure d'hiver des Esquimaux, ils trouvent deux familles qui leur apprennent qu'un second navire a été vu près de l'île du roi Guillaume, et que, dans le courant de la même année, il a été jeté et brisé sur la côte. Ces familles avouent que ce vaisseau a été pour elles une abondante mine de bois et de fer.
Alors, le lieutenant Hobson est chargé de faire des recherches sur ce naufrage et de suivre toutes les traces qu'il trouvera au nord et à l'ouest de l'île. Quant à Mac Clintock, accompagné d'une petite troupe, il marche le long des côtes est-sud de la même île, visitant les cabanes de neige abandonnées, jusqu'au 8 mai, où enfin, près du cap Norton, il atteint un village de neige contenant trente naturels. Ces insulaires viennent à lui sans hésitation, et cependant aucun d'eux n'a jamais encore vu d'hommes blancs en vie. Ils mettent beaucoup de zèle à dire tout ce qu'ils savent, mais ils dérobent tout ce qu'ils peuvent, et il faut avoir l'œil ouvert sur eux. Du reste on en obtient quantité de reliques des vaisseaux anglais qui ont fait naufrage, à cinq jours de marche, dont un sur la mer glacée, au nord-nord-est, selon leur indication. Ils y sont allés souvent en 1857 et 1858, époque où tous les débris furent épuisés, leurs compatriotes ayant tout enlevé. Ces informations sont données par une vieille femme qui n'hésite jamais dans ses causeries avec Petersen. Elle ajoute que plusieurs Kablounas ont succombé sur la route de la Grande Rivière, et que, pendant l'hiver suivant, les cadavres des hommes blancs ont été découverts par les Esquimaux. Enfin
elle affirme que l'on trouvera des indigènes près de la Grande Rivière et, peut-être, sur le lieu même du naufrage.
Le capitaine anglais parcourt aussitôt les points désignés, mais ne trouve rien, sauf quelques morceaux de cuivre et de fer dans une cachette des Esquimaux. C'est pourquoi, revenant sur les rives méridionales de l'île du roi Guillaume, il les explore avec soin, lorsque le 24 mai, à dix milles à l'est du cap Herschell, il se trouve face à face avec un squelette blanchi, autour duquel sont épars quelques lambeaux de vêtements européens... On écarte la neige avec soin, et voici que l'on aperçoit aussi un petit portefeuille renfermant quelques lettres. Quoique très-a variés, ces papiers peuvent encore être lus. Par les fragments d'habits, on peut juger que le squelette est celui d'un jeune domestique d'officier, et sa position confirme les paroles des Esquimaux que les hommes blancs ont succombé l'un après l'autre, sur le chemin de la Grande Rivière.
Le lendemain, Mac Clintock atteint le cap Herschell, et il y examine un cairn qu'une expédition précédente, celle de Simpson, éleva en 1839. On reconnaît facilement que les pierres qui le composent ont été déplacées par les naturels, afin d'y prendre les objets que les équipages ont pu y déposer.
Cependant, de son côté, le lieutenant Hobson s'est dirigé surlecap Félix. Là, fort près, il trouva des vestiges évidents de l'expédition de sir John Franklin. Un très-large cairn de pierres, et, à deux pas du cairn, une petite tente avec des couvertures, des habits et quelques bagages, se montrent à lui tout à coup. 11 avise même une feuille de papier blanc, ainsi que deux bouteilles cassées qui gisent au milieu des pierres, mais rien de plus. Enfin, à deux milles plus loin, environ, au sud, il rencontre deux autres petits cairns, une pioche cassée et une boite à thé, encore pleine. Hobson s'empresse de faire des fouilL et...., parmi les pierres du sommet du cairn, il trouve une boîte de fer-blanc contenant un court rapport, écrit sur parchemin, à la date du 28 niai, 1845. Ce rapport dit :
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« Que tout va bien à boni de ÏErèèeet delà Terror; que cette même année 1845 a vu ces deux navires remonter le chenal de Wellington jusquà la latitude de 77°, et naviguer par l'île de Cornwallis pour prendre leurs quartiers d'hiver à l'île Beechey. »
Il ajoute, dans un second parchemin:
« Que le 12 septembre de 1846 ÏÉrèbe et la Ternir ont été bloqués par les glaces, par 69° 5' de latitude et 98° 23' de longitude ouest (de Greenwich), à environ quinze milles des rivages nord-ouest de l'île du roi Guillaume, où ils font un second hivernage. »
Enfin, il termine en aunonçant :
« Que le lieutenant Gore et monsieur des Veaux, avec six hommes, sont venus déposera terre ce document. »
Autour des marges du premier de ces parchemins, on lit plusieurs lignes ajoutées à la date du 25 avril 1848, c'esl-à-dire onze mois plus tard, par lesquelles il est dit :
« Que depuis vingt mois YErèbe et la Terror n'ont pu avancer que d'une quinzaine de milles vers le sud et ont été abandonnés trois jours auparavant »
« Que sir John Franklin est mort le 11 juin 1847, et que neuf officiers et quinze hommes l'ont précédé ou suivi dans la tombe
« Que les survivants de l'expédition, au nombre de cent cinq, ont abordé sur ce point, sous le commandement du capitaine Crozier et construit ce cairn, et que leur intention est de partir le lendemain pour la grande rivière de Back. »
Suivent alors les signatures :
« Crozier, capitaine de la Terror, et Fitzjames , capitaine de ÏErèbe. »
11 devient facile de conjecturer que lestrois jours de marche, écoulés entre l'abandon des navires et la date de ces notes additionnelles, ont épuisé déjà les forces de ces malheureux, et, qu'en se mettant en marche vers le sud, ils ont abandonné
des habits, des provisions, des bagages; car on avise sur la neige, et incrustés dans la glace, des instruments, un sextant portant gravé le nom de F. Hornby, R. N., des cordages, de la toile, du bois, des pelles, des pioches, des ustensiles de cuisine, etc.
Nulle part ailleurs aucune autre trace des naufragés de YÉrèbe et de la Terror. Pourtant, au 69° 9' de latitude nord et au 99° 27' de longitude, Mac Clintock, réuni à llobson, trouve un grand bateau de vingt- huit pieds de long sur sept et demi de large, très- léger, mais placé sur un traîneau Tort lourd, que les infortunés Anglais avaient destiné sans doute à remonter la rivière du Grand Poisson, et qu'ils ont dû abandonner. 11 est encore chargé de quantité d'objets et de vêtements. On y trouve un squelette desséché et tapi sous un monceau de vêtements; un second squelette, mutilé sans doute par les animaux, gît à quelques pas de l'embarcation. Cinq montres de poche, quantité de cuillers et de fourchettes en argent, des livres de piété, etc., sont là, pêle-mêle, avec des babils, des masses de thé, de chocolat, de tabac. Deux fusils à deux coups, chargés et amorcés, sont appuyés contre le bateau. exactement comme les deux marins, dont les\s<jiielettes sont là, les ont déposés onze ans auparavant !
La tâche du capitaine Mac Clintock se trouvant terminée, il revient à son steamer le Fox. Là, épuisés de fatigue, dévorés par le scorbut, malades d'avoir trop souvent couché dans des cabanes de neige, les officiers et les matelots du steamer se remettent rapidement, grâce au jus de citron et à l'aie Bu r ton. Néanmoins l'ingénieur G. Brands meurt subitement : le mattre d'hôtel Blackwelle perd la vie à son tour, d'autres accidents surviennent, et alors on songe à profiter du retour du printemps pour rentrer en Angleterre. En effet, les Esquimaux et leurs chiens sont congédiés, el, le 1er septembre 1859, le Fox rend à leur patrie son équipage amoindri ; mais aussi porte la découverte désormais irréfutable du triste sort
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de sir John Franklin et de ses marins de YÉrèbe et de la Tcrror. 11 en sera pour l'illustre Anglais , comme pour notre La Pérouse. Un jour, une dernière expédition ira certainement porter, sur le sol glacé on reposent son cadavre et ceux de ses compagnons, non-seulement une pierre funéraire semblable à celle que nous avons vu placer dans le voisinage de la stèle glorieuse de Bellot, mais aussi un monument digne de leur dévouement et de leur longue et cruelle agonie.
C'était en 1854, l'expédition de Crimée avait lieu. Les (lottes combinées de la France et de l'Angleterre bloquaient le port de Sébastopol, pendant que leurs armées l'assiégeaient par terre. Déjà de graves accidents maritimes avaient eu lieu.
La frégate la Sémillante portait vers la mer Noire tout un régiment français, avec ses officiers, son aumônier, ses cantinières, et nombre d'individus appelés parla spéculation sur le théâtre de la guerre, lorsque, après avoir quitté Toulon dans les meilleures conditions, ellefut enveloppée subitementpar une tempête, dans le voisinage de l'île de Sarclaigne. Elle fut alors violemment poussée vers le détroit deBonifacio, au moment où la nuit tombait, épaisse et noire. La frégate s'engageait à peine dans ce dangereux perluis, quand la carène toucha. Un épouvantable craquement se fit entendre aussitôt, répandant la terreur sur le pont et dans toutes les cabines. Puis, tout après, le beau navire s'engouffra avec une horrible rapidité. La Sémillante périt ainsi, corps et biens, enserrée dans le suaire funèbre des eaux qui, jamais plus, ne devaient rendre leur proie à la lumière des cieux. Personne n'échappa au cruel trépas. Un cadavre, un seul, se prit à surnager à quelques jours delà, et alla prendre gîte sur le rivage solitaire. C'était celui de l'infortuné capitaine de la trop infortunée Sémillante.
Mais les tempêtes de la mer Noire sont plus terribles encore que celles de la Méditerranée. L'hiver de cette même an-
née 1854 s'annonça par des grains, par des pluies froides, par des brumes épaisses; puis tout à coup, le 14 novembre, ver> six heures du matin, éclata le plus formidable des ouragans. Le vent, qui soufflait du sud-ouesl eut promptement déchiré les tentes du camp, enlevé les toitures des baraques, et (ait s'écrouler avec fracas les ambulances et les u ns. La
grêle, la neige, la pluie se réunirent pour fatiguer hommes et chevaux renversés les uns sur les aulres. Le sol détrempé devint un lac de fange, et les sommets des montagnes couvertes de neige encadrèrent cette scène de désolation. Parti pour Balaklava, un cavalier revint bientôt brisé, moulu, déclarant qu'il lui avait été impossible de faire marcher son cheval contre le vent. De magniliques avenues d'acacias, des arbres séculaires, des villas, des maisons de ville furent déracinés, jetés bas par la tourmente.
Sur mer, les sinistres furent plus terribles encore. Les vagues ne cessaient de monter en pyramides pour retomber ensuite et se creuser en profonds abîmes. Le Danube se perdit à 10 lieues du cap Chersonèse. LePyrenus, le Gange, le Rodwell, le Tyrone] le Lord Raglan, et 13 bâtiments de commerce furent jetés à la côte dans la baie de la Kateha. Le Balaklava, le Prince, le Risolute, le Kénihcorth, le Progress. le Wandei le Wile Bave, et le Malta se brisèrent contre les rochers. A la hauteur d'Odessa, le Rip-Van-Wrinde , transport anglais . fut englouti avec 250 prisonniers russes qu'il conduisait à Constantinople, tout l'équipage, un photographe et ses d< aides. Le Sanê, frégate à vapeur, qui se rendait à Kamiesch. fut assailli par la bourrasque avec une telle force que, dans un coup de roulis, un canon de 30 n° 1. amarré en vache sur le gaillard d'avant, emporta pilons, palans, affût, et sauta pardessus le bord sans même écorcher la muraille extérieure.
La goélette la Perseveranza, du port de Livourne, affn par la France, transportail, de Varna eu Crimée, un détachement de !'■') hommes du 4e régiment de hussards, avec les
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chevaux. Depuis 17 jours de mer, elle avait été remorquée par une frégate à vapeur. Mais, à l'heure de la tempête, le pislon de la machine se brisa, et la frégate recula sur la Pcrseveranza, qui faillit couler bas. Du choc résulta une voie d'eau. Le capitaine voulut s'abriter dans une petite anse; l'ouragan ne le lui permit pas. Le vent ayant brusquement changé, la goélette fut démâtée et jetée à la côte. Le capitaine, italien, ainsi que son équipage, n'eut rien de plus pressé que de se sauver, avec ses bagages. Dix hussards seulement trouvèrent place dans la grande chaloupe. Mais la chaloupe se brisa en abordant, et le lâche capitaine, en se noyant, seul, évita le châtiment qui lui était dû. Le navire resta couché sur le tlanc, le tillac incliné vers la terre, h peine éloignée d'une portée de pistolet. Sept des hussards, restés à bord, se tenaient accrochés au bastingage et à la cabane du roufle. Un ou deux appelaient à leur secours; les autres, muets, immobiles, se résignaient, et cependant leur position était inexprimable. A chaque instant, des vagues monstrueuses déferlaient sur la carène disjointe et l'ensevelissaient sous une montagne d'eau. Les naufragés disparaissaient au milieu de l'écume : puis la lame, en se retirant, renversait le navire en sens contraire et le faisait retomber lourdement sur le lit de roches nues, qui l'éventraient peu à peu.
Cependant un des hussards sauvés courait au port, éloigné d'une lieue : il en ramena bientôt une cinquantaine de soldats, et une escouade de marins, conduits par des officiers. Aussitôt ces braves d'exposer leur vie pour sauver celle de leurs frères, il s'agissait d'aller amarrer une corde à bord, afin d'opérer le sauvetage. Inutile dévouement! La mer en fureur rejetait bien loin sur les galets les intrépides matelots, meurtris, à demi morts. Alors, deux des malheureux naufragés, se voyant perclus, voulurent se sauver eux-mêmes. Glacés par le froid, ils n'eurent pas l'idée de se déshabiller. Le premier se jeta h la nage : mais, au moment même, une lame gigantesque s'abattit sur la goélette, et le roula comme une barrique parmi
les tronçons de la mature renversée. Quand elle se retira, l'homme ne reparut pas au-dessus de la nappe d'écume qui couvrait les rochers. Le second hussard, sans se décourage!-, descendit avec précaution, en se tenant aux débris des haubans. Une vague l'engloutit, mais il épia le moment propice, et, quand le flot fut passé, il se jeta à l'eau. Deux fois il disparut sous d'autres avalanches, et deux fois il reparut nageant toujours, mais sans pouvoir avancer... L'infortuné était retenu par ses éperons dans les lambeaux de la voilure!... Ce fui une scène poignante que celle de cette lutte contre la mort... On criait, on faisait signe aux autres naufragés du bord de lui tendre une corde. Hélas ! les hurlements de la tempête ne permettaient pas d'entendre les voix : d'ailleurs, glacés par la terreur et le froid, ils étaient incapables d'exécuter ces ordres. La tête du hussard, toujours coiffé de son képi bleu, surnageai! au-dessus des eaux. Dans un suprême effort, il se souleva tout entier hors de l'eau, suspendu à une corde qui pendait du mât de beaupré. Fendant cinq mortelles minutes d'agonie, il y demeura cramponné, tantôt plongeant au fond de la mer. tantôt enlevé à une grande hauteur, suivant les ballottements du navire. Enfin les forces s'épuisèrent, il lâcha prise, tomba et disparut pour toujours... Par un mouvement spontané, tous les spectateurs du rivage détournèrent les yeux, en poussai] I un cri...
Il ne restait plus aucun espoir à personne. Soldats et marins revinrent tristement au port, les uns après les autres, pour ne pas assistera l'affreux dénoûment de ce drame. Avec (juel serrement de cœur les naufragés durent les voir partir ! Abandonnés de tous, ils se sentirent condamnés sans ressource. et demeurèrent seuls, en face de la grève à peu près désert o, sur le vaisseau qui allait se déchirer sous leurs pieds. Ajoute/ à cela que la nuit approchait et que la mer, loin de se calmer. était encore plus terrible qu'au début de l'ouragan. Les rafales de neige el de grêle ajoutaient leurs horreurs auj ténèbres du
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crépuscule d'hiver. Enfin, pendant celle nuit effrayante, la Perseverunza se partagea en deux. Heureusement, d'autres détachements de soldats et de marins accoururent sur les lieux, avec des moyens de sauvetage, et purent arracher à la mort la plupart des hussards restés à bord. 11 n'y eut que 6 hommes de perdus sur 25...
Dans le même temps, le transport anglais, le Culloden, ayant à bord 35 chevaux de train, 300 caisses de munitions, et 30 soldats turcs, fut brisé près d'Eupatoria. Mais ces troupes et l'équipage tombèrent aux mains de l'ennemi. Le transport français, la Constance, échouait aussi dans les mêmes parages. Aussitôt des hordes de Cosaques l'entourèrent et y mirent le feu, en poussant des hurrahs de triomple. Disons bien vite que les hommes qu'il portait avaient eu le temps de se réfugier dans la garnison d'Eupatoria. Enfin, 30 ou 40 autres navires de transport, anglais et français, chargés d'approvisionnements de toute sorte furent jetés à la côte, où, avant de les abandonner, les équipages se résignèrent à les incendier, plutôt que de les laisser à la merci des Russes qui s'avançaient pour s'en emparer.
Cet épouvantable ouragan, qui avait commencé le 14 novembre, ne devait finir qu'après avoir causé de plus grands malheurs encore.
Le Pluton, corvette h vapeur dont le commandement était confié au capitaine Fisquet, avait mouillé le 10 octobre précédent devant Eupatoria, qui, tenue en alerte par des milliers de Cosaques, était menacée d'une attaque sérieuse. Aussi le Platon avait-il pris son mouillage le plus près de terre possible, afin d'être à portée, avec l'artillerie du bord, de défendre les abords de l'est d'Eupatoria. Le bâtiment était affourché sud-est et nord-ouest. Déjà, dans cette position, il avait essuyé plusieurs coups de vent, et les ancres n'avaient pas cédé. Les mâts de hune étaient calés et les vergues sur le porte-lof. Le 14 au matin, la brise était nord-est. Pas de mer.
374 HISTOIRE DES NAUFUAGES.
Tout présageait un beau temps. Aussi un des canots du Pluton
alla aux provisions, et, sur un signal du Henri TV\ le capitaine envoya deux autres canots-tambours à terre, pour l'embarquement de bœufs. C'était 40 matelots hors du bord.
Mais, vers huit heures, un grain s'éleva de l'est avec mauvaise apparence. Puis le baromètre descendit subitement, et le grain donna avec pluie et grêle, par violentes rafales. Aussitôt le Pluton fila six maillons de chaînes bâbord et quatre de tribord . Kn outre les feux furent poussés, prêts à mettre en marche. Cependant un trois-màts anglais, en dérive, allait tomber sur la corvette. Le capitaine envoya tout le monde aux deux stoppeurs, prêt à filer l'une ou l'autre chaîne. En effet, on fila bâbord, et la chaîne de tribord ayant rappelé, le trois-màts alla à la côte. Plusieurs bâtiments y étaient déjà, et d'autres coupaient leurs mâts pour tenir.
La mer grossissait toujours. Le vent avait tourné au sudouest et à l'ouest, mais, nonobstant sa violence, le Pluton restait exposé au courant du sud, présentante travers à la lame et à la mer. Vers midi, un transport anglais, démâté, cassa ses chaînes et le courant le portant contre la corvette, elle subissait le péril d'être écrasée et de couler sur place. Aussitôt la grande voile goélette fut établie pour éviter un vent et on fit faire machine en avant à toute vapeur. L'avant para, mais l'énorme trois-màts éloigna le Pluton par bâbord, et à mesure qu'on le dépassait, chaque lame alternativement lançait la corvette audessus de lui et la laissait retomber sur son cuivre. Dans ces chocs, les vergues furent brisées, les portemanteaux et leviers en fer démise à l'eau démontés, des canots-tambours tordus, le tambour de bâbord et l'arrière craqués. La machine put cependant continuer à marcher; mais, sitôt dégagé, on dut stopper pour faire parer des manœuvres et des bouts de chaînes de balanciers cassés qui se pressaient dans les aubes. Tout danger semblait évité. Malheureusement la lourde; chaîne du transport anglais vaquait sur les chaînes du Pluton : aussi celle de
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tribord se rompit et celle de bâbord fut déchaussée. On alla dès lors en travers à la côte.
Mais à midi et demi, la corvette se prit à talonner, et le gouvernail fut bientôt démonté. Les ébranlements du navire devinrent terribles. Chaque lame le couchait tantôt sur tribord, tantôt sur bâbord. Le capitaine essaya de tenter l'abatage sur bâbord en héguillant avec la vergue du grand hunier. Cette vergue dans le sable mouvant ne produisit aucun effet. Alors le bâtiment se coucha du côté du large pour ne plus se relever.
Dans ce moment, une vive canonnade se fit entendre. Eupatoria était attaquée par 6000 Russes et 16 pièces de canon. Des escadrons de Cosaques s'avançaient à l'est, du côté que la corvette devait appuyer avec notre artillerie. Le Pluton pouvait rendre encore un dernier service. On fît branle-bas de combat, on chargea les petites armes et on dirigea deux pièces du côté de l'ennemi. Les Cosaques trouvèrent sans doute les dispositions trop bien prises, car ils se retirèrent.
Cependant l'eau gagnait rapidement. La soute aux poudres était pleine. On fit monter tout ce qu'on put en tirer de provisions et mettre en réserve le biscuit et l'eau. A la nuit, les lames balayaient le gaillard d'arrière. On dut évacuer complètement cette partie du bâtiment. La nuit fut longue et froide. Le vent ne mollit pas. La mer couvrait de plus en plus le navire, si bien qu'à une heure l'eau gagna le faux-pont avant. Alors le capitaine fit placer les malades et les mousses sur l'avant du tambour de bâbord, et le reste de l'équipage se groupa à bâbord devant. Vint le jour, les désastres étaient immenses. Les indigènes ne se rappellent pas avoir vu de pareil coup de vent. Les moulins de la côte sont renversés et les maisons sont en ruines. Le Pluton est complètement perdu. 11 est ensablé à 80 mètres delà plage : les bordages sont disjoints ; l'arrière se sépare de l'avant. Chaque lame, en déferlant, monte sur le pont jusqu'au bord opposé. Enfin, l'entre-pont est plein d'eau. Il est urgent d'évacuer la corvette. On met le youvou à
la mer, pour porter à terre une amarre, afin d'opérer l<i débarquement.
C'est ainsi qu'un bâtiment malheureux entraîna le Pluton clans sa perte !
La même tempête privait aussi la France et le siège de Sébastopol d'un de ses plus magnifiques navires, le vaisseau le Henri IV, de 90 canons, commandant Jehenne. Voici le rapport de cet officier sur ce triste événement :
« Baie d'Eupatoria, 15 novembre 18.v>4.
« Amiral, j'ai la douleur de vous annoncer que mon vaisseau, le Henri IV, est à la côte depuis hier au soir, à 20 milles au sud d'Eupatoria. Ce sinistre est dû à la rupture successive de mes quatre chaînes pendant une horrible tempête que nous venons d'essuyer, et qui, bien que moins violente, dure encore au moment où j'écris.
« Toutes les précautions que conseillait la prudence avaient été prises. La bouée de l'ancre de bâbord, qui était celle qui travaillait avec les vents de large, était de 120 brasses sur un fond de huit brasses, et je m'étais affourché nord et sud, dès mon arrivée. De plus, chaque fois qu'il venait un veut frais, je laissais tomber l'ancre de veille de tribord, qui était ma meilleure. Je n'avais pas manqué de le faire hier lorsque je vis la mauvaise apparence du temps. Je fis ensuite caler les mâts de hune, amener les basses vergues sur le porte-lof, et mouiller la seconde ancre de veille, ce qui m'en faisait quatre dehors, c'est-à-dire tout ce que je possédais; je devais donc, amiral, me croire en sécurité, lorsque, dans une très-forte rafale avec saute de vent, la chaîne de tribord cassa net au portage de la bille. A M heures, celle de bâbord, qui avait souvent filé, chaînon par chaînon, malgré les stoppeurs et les coins, et qui était arrivée à au moins 1 50 brasses, eu lit autant . Nous vînmes alors à l'appel de l'ancre de veille de tribord, dont le levier de stoppeur se brisa. Mais, la chaîne ayant fait
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une coque à l'écubier du pu ils, elle tint bon au septième maillon jusqu'à 5 heures 10 minutes du soir, instant où elle se rompit dans un violent coup de tangage. Celle de bâbord, travaillant alors seule, ne résista pas une minute, et ce fut avec terreur que j'entendis la double secousse qui m'apprenait que tout espoir de résister à la tempête était perdu, et qu'il fallait se résigner à aller à la côte, comme l'avaient déjà fait le Pluion et bien d'autres.
« Certain de n'être plus tenu par rien, je fis hisser le petit foc pour faciliter l'abatage du vaisseau sur tribord, et éviter les navires mouillés à terre de moi ; puis, après les avoir parés, je fis border l'artimon afin d'aller m'échouer le moins loin possible de la ville et de pouvoir communiquer avec elle par la langue de sable qui nous sépare du lac salé, sans être inquiété par les Cosaques.
« La nuit était bien obscure quand nous commençâmes à toucher. Je fis en sorte d'échouer l'avant à terre perpendiculairement à la côte : mais d'émornes brisants, prenant le Henri IV \>%.v \& hanche de bâbord, le portèrent petit à petit pendant toute la nuit, et même aujourd'hui dans la matinée, dans une direction presque parallèle au rivage, et le sable mouvant remplissant à l'arrière la souille, à mesure que la carène se déplaçait, dans son agitation continue, il en est résulté, chose incroyable! que nous sommes dégagés de 40 mètres et demi à l'arrière et de 40 mètres à l'avant, et que notre distance du rivage n'est que de 60 mètres au plus.
« La situation du Henri IV, au moment où j'ai l'honneur de vous écrire, amiral, est celle-ci : incliné un peu sur tribord, presque parallèlement à la côte, le cap au nord-nord-est. 11 a fait sa souille, et il n'éprouve plus les secousses qui l'ont tourmenté pendant dix-huit heures. Le vaisseau n'est pas défoncé, puisque les pompes ordinaires suffisent pour étancher l'eau de la cale, et qu'elles ne fonctionnent pas toujours. Le gouvernail est démonté, et je crois ses ferrures brisées, de même que
celles de l'étambot. Le vaisseau n'a plus d'ancres que celles à jet. La chaloupe est à la côte; je la suppose réparable. Le grand canot, le canot-major et ma baleinière sont entièremenl hors de service. Les deux canots moyens ont été aussi jetés à la ente à Eupatoria, où ils étaient occupés, le 14 au matin, à l'embarquement de bœufs. Mais ils peuvent être réparés. Quant aux chalands, ils sont probablement en pièces. La mature est intacte... Nos batteries sont restées chargées, et j'ai eu l'occasion, ce malin, de nous servir de nos caronades pour faire rebrousser chemin h une cinquantaine de Cosaques qui s'avançaient au grand galop pour s'emparer des hommes de mon youyou, restés à terre, et qui ne pouvaient réussir h remettre à flot cette petite embarcation.
« Voilà, amiral, la situation actuelle du Henri IV, ce beau vaisseau dont j'étais si lier! Elle est bien triste... Je ne ['évacuerai pas, tant qu'il en restera un morceau pour me porter et y faire flotter les couleurs nationales. J'attends les secours qu'il vous sera possible de m'envoyer, afin de sauver tout ce que je pourrai. Ne pouvant déposer ces objets sur une terre ennemie, il me faut des bâtiments pour les recevoir et les porter aux autres vaisseaux de l'escadre. »
XIXe SIECLE.
Rencontre de d ux paquebots sur la Méditerranée en 1858. — Le clair de lune. — Mer d'huile. — L'Hermus contre VAventin. — Sauvetage. — Cri de détresse. — Le capucin de Milan et le prêtre de Gênes. — Transbordement. — Engloutissement de VAventin.— Tragédie de Libéria.— Côtes occidentales de l'Afrique. — La République des hommes libres. — Engagés volontaires pour le travail. — Voyage de la Regina Cœli. — Chargement de nègres. — Le Cuisinier et le Mandingue. — Bataille. — Sanglantes péripéties. — Le maître d'équipage coupé par morceaux. — Lutte du chirurgien du bord. — Fuite dans les hunes. — Boucherie. — Pillage. — Ruine du navire. — Signal d'alarme. — Paroles de paix. — Succès. — Intervention anglaise. — Conclusion. — Excentricité maritime. — Le Léviathan. — On débaptise le Roi des Mers. — Sur les côtes d'Angleterre. — Accident du Great-Eastern.
m Tous venons de raconter les cruels sinistres causés par l\ les tempêtes de la mer Noire, si violentes, si fréquentes, 1 1 que c'est aux désastres qu'elle cause que cette mer dut le nom de Pont-Euxin, que lui donnèrent les anciens, qui signifie Mer Perfide, et qu'aujourd'hui nous lui attribuons la lugubre épithète de Mer Noire!
Comme contraste , nous allons parler d'un autre sinistre arrivé sur la Méditerranée, non pas à l'heure d'une tourmente, mais par un temps calme et serein, sous le plus pur rayonnement d'une lune splendide, et alors que l'équipage et les passagers, en toute confiance, se livraient aux douceurs du repos. Quelle fut la cause de cet épouvantable malheur? Nul ne l'a pu dire. Mais rien ne prouve mieux la vérité de cette parole près-
:ï80 histoire des naufrages.
que biblique, qui cependant appartient à un païen, et que je traduis ainsi :
L'homme, sur l'océan, flotte comme un brin d'herbe ! Alors que sur la vague il se dresse, superbe, La mer, calme un moment, se révolte, et soudain, Sans respect, engloutit son allier souverain....
Naguère encore, YAventin était un élégant et vigoureux paquebot des Messageries impériales françaises, faisant le service de Marseille aux rivages de l'Orient. Il sillonnait fièrement les larges canaux du Bosphore, franchissait amoureusement les anses mélancoliques de l'Asie Mineure, et saluait avec bonheur, en passant, les îles vertes ou bleuâtres égrenées sur les vagues rutilantes de l'Archipel grec. De son bordage superbe, le cosmopolite contemplait, sans se lasser, Ténédos, qui ouvre et ferme les Dardanelles; Samos, creusant ses ports dans une mystérieuse pénombre; Sico, offrant ses oliviers à l'Europe, et ses orangers à l'Asie; Scyros, la reine des Cyclades; Hydra, la sentinelle avancée de la Grèce continentale; Crète, et les ruines de ses cent villes; Rhodes et les roses qui lui ont donné leur nom; et enfin ces innombrables groupes d'îles si poétiques de la Méditerranée, dont chacune a son peuple, ses mœurs, ses arts, ses temples, ses fables, son histoire et sa renommée.
Aujourd'hui, YAventin, ce noble navire qui avait pris son parrain à Rome; ce beau navire qui, un an auparavant, m'a\ait à moi-même, narrateur de sa perte, donné la plus généreuse hospitalité, de Livourne à Gènes, et qui, la veille de son engloutissement, me comptait encore parmi ses passagers, de Naples à Rome; aujourd'hui YAventin n'est plus!
Voici quelle fut sa (in :
Dans les derniers jours de septembre, en 1858, ce magnifique paquebot, en fer, à deux puissantes machines à vapeur, revenait à Marseille, après avoir quitté Civita-Vecchia, vers quatre heures de l'après-midi. Il atteignait le Fameux canal <l< Piombino, lorsque la nuit s'empara de la terre, de la mer ri
XIXe SIÈCLE. 381
des cieux. Mais c'était une nuit orientale, transparente et douce. L'air était parfaitement calme, la mer, comme un miroir, ne faisait pas un pli. Des brises imperceptibles apportaient de l'Italie des bouffées des plus douces senteurs. On pouvait distinguer le moindre oiseau de mer, cherchant quelque cime de rocher pour se mettre à l'abri, tant le ciel était pur. D'ailleurs, la lune se leva bientôt, répandant à Ilots ses rayons argentés.
Après une charmante soirée passée sur la dunette ou dans le salon, les passagers s'étaient enfin retirés dans leurs cabines, vers dix heures, et presque tous dormaient déjà, bercés mollement par les vagues et le monotone murmure du tangage.
Tout à coup un épouvantable craquement, pareil à quelque
violent coup de tonnerre, les réveilla dans leurs lits Ils
écoutent, effrayés, et aussitôt un horrible cri de détresse se fait entendre sur le pont... En un clin d'œil, sans souci de leur nudité, les curieux ont gravi l'escalier du bâtiment, et sortent, comme des ombres pâles, par le grand panneau... Ils voient, côte à côte avec YAventin, un autre paquebot, arrêté comme lui Les cheminées fument, mais les machine^ se taisent... Qu'y a-t-il? Hélas! c'est le paquebot l'Hermus qui, arrivant du canal de Palmajila, en sens inverse de YAventm, et lancé à toute vapeur, est venu se jeter en travers de lui de toute la force de ses doubles machines, et l'a pourfendu, mais pourfendu en deux
Il n'y a pas un moment à perdre, car voici déjà que l'avant de Y Aventin s'enfonce peu à peu dans les profondeurs de la mer...
— Sauve qui peut ! crie une voix, par la grande écoutille du navire, afin d'appeler ceux qui peut-être se trouvent encore dans les cabines...
Heureusement tout le monde est sur le pont : il faut se hâter, l'eau gagne. Les deux paquebots sont côte à côte; on les maintient dans cette position. Puis, selon l'ordre du capi-
382 lIISTOIlili DES NAUFRAGES.
laine et par les soins des officiers, trente passagers, au moins, Français, Anglais, Espagnols, Italiens, Allemands, Russes, Grecs, et l'équipage entier, montent sur les bastingages, gravissent les tambours, et là, d'un bond précipité, se lancent deV Àventih sur ÏHermus. C'est un spectacle d'autant plus triste, que, hommes, femmes et enfants, n'ont d'autre vêtement que leur chemise, et qu'il y a hâte d'en finir, car le premier paquebot ne surnage plus qu'à peine. On entend l'eau s'engouffrer dans ses cavités : elle monte, elle monte avec un bruit si effrayant, que beaucoup des passagers, se croyant à leur dernière heure, invoquent le maître de la vie et de la mort
A l'instant où l'on croit que la mer ne prendra pas une seule victime, au moment où l'eau, en montant, a gagné les cabines placées sous le pont, et où YAventin va disparaître à jamais, un cri d'effroi, une clameur toute de détresse, retentit dans les profondeurs du navire perdu... Est-il donc resté quelque voyageur?...
— Hélas! c'est un prêtre génois qui périt!... 11 est encagé dans sa cabine par des solives qui, fracassées, se sont croisées devant son lit de telle sorte qu'il y est enfermé comme derrière une grille... J'ai vainement essayé de l'arracher à sa prison... En désespoir de cause, je lui ai donné l'absolution à travers les barreaux, et, à cette heure, il est gagné par l'eau, et meurt.... dit, dune voix saccadée, un pauvre capucin, vêtu de son froc, et tenant à la main quelques livres, qui survient le dernier, el se précipite du tambour de YAventin, sur le pont de YHermus, où le capitaine le reçoit dans ses bras, et où tous les passagers des deux bonis sont confondus dans un inexprimable désordre, des altitudes et des ajustements plus ou moins excentriques.
('. rapide sauvetage d'individus, sans nul 1», Bel a peine
terminé, el à peine a-(-il pris cinq minutes, tant il \ a j> que YAventin, qui peu à peu s'esl enfoncé dans la nier, sombre
XIXe SIEGLK. 383
tout à fait, et disparaît pour toujours sous les lames qui le recouvrent d'un linceul éternel...
— Ce fut un horrible spectacle, une scène déchirante, me disait-on, le lendemain, lorsque, me fécilitant de n'être point parti la veille, je passais à mon tour, sur le Philippe- Auguste, h l'endroit où les nappes d'eau couvraient le sinistre de la veille, ce fut un drame affreux que celui qui vit ce magnifique paquebot, au moment où son salon était encore brillamment illuminé, tourner lentement sur lui-même, laisser échapper de ses entrailles ce dernier gémissement d'angoisses d'une créature vivante, puis s'engloutir, disparaître, s'effacer dans l'abîme en faisant bouillonner les vagues, et dessiner enfin de larges cercles, qui peu à peu s'amoindrirent, sur la surface des eaux émues.
La rapidité avec laquelle cette catastrophe s'accomplit empêchait le désespoir parmi les personnes sauvées, car elles avaient perdu le sens, et se trouvaient dans un véritable état de stupéfaction. D'autres s'estimaient si heureuses d'échapper à la mort, que peu leur importait d'être nues et d'avoir tout. perdu.
L'un des passagers était ambassadeur du Hanovre. C'était un habile diplomate, monsieur Blondeel de Çeulenbrock. 11 arrivait de l'Orient, et rapportait de Constantinople, outre de riches bijoux , cadeaux de Sa Hautesse, de précieuses collections d'antiquités qu'il avait recueillies , à grands frais, dans la Grèce, l'Asie Mineure et l'Egypte. Il ne sauva rien .
Le pauvre capucin, qui était de Milan, en montrant les livres qu'il avait avec lui, racontait avec un désespoir comique que le reste de son ouvrage, l'Histoire des Saints, était au fond de l'eau, avec ses sandales.
— Jamais je n'oublierai, me disait encore, quelques jours après, un des héros de YAventin, l'attitude calme et rêveuse d'un Espagnol de Valence, ni l'expression de visage de son
38i HISTOIRE DES NAUFRAGES.
compagnon qui, tremblant de tous ses membres, s'accrochait à mon bras, et, levant les yeux au ciel, remerciait Dieu de l'avoir sauvé.
Je le répète, on ne peut s'expliquer ce désastre, par le temps qu'il faisait. Il faut supposer que les gardes de nuit des deux bâtiments s'étaient laissés aller au sommeil. Une fausse manœuvre, au moment où l'on s'aperçut, causa ensuite la catastrophe.
Tant il est vrai que la mer est un élément perfide, que l'homme est doué de beaucoup de génie, mais que Dieu seul est puissant!...
SOUS LE BRULANT SOLEIL DES TROPIQUES et le long des CÔteS
occidentales de l'Afrique, il est un vaste territoire connu sous le nom de Guinée. Là, dans la partie septentrionale fut fondée, en 1821, une colonie américaine qui a nom Libéria, ce qui signifie qu'elle ne doit être habitée que par des hommes libres. En effet, la République libérienne, protégée par la France, l'Angleterre et les États-Unis, est destinée à recevoir tous les nègres affranchis, et ne possède que des travailleurs libres. Monrovia et Caldwell sont les deux principaux établissements de cette colonie, qui, indépendante depuis 1847, compte déjà près de 300,000 âmes.
Le29 août 1857, partait deSaint-Nazaireun navire de Nantes, la Regina Cœh', armateur G. Viot, capitaine Simon, et chirurgien Olivier des Brûlais, qui, avec dix-huit hommes d'équipage et des papiers en règle portant l'autorisation de transporter des engagés volontaires pour le travail, se rendait à Monrovia. La Hegina Cœli devait y prendre un chargement de nègres libres. mais désireux d'aller vendre leurs services à l'Amérique.
Le 4 octobre, le navire nantais touchait aux côtes escarj de Gorée, dans la Sénégambie, puis le 1^ il arrivai! au cap
. XIXe SIECLE. 385
Mount, et enfin mouillait peu après en face de la capitale de la République libérienne.
Le président de Libéria accueillit le capitaine Simon, lui donna son concours pour l'engagement de ses hommes libres, moyennant 1,564 piastres comme droits de passe-port, et les engagés, presque tous Mandingues, c'est-à-dire de race nègre de la Sénégambie et de la Nigritie, après le contrat signé, se rendirent au nombre de deux cent soixante-onze à bord de la Regina Cœli, le 9 avril 18o8.
Le capitaine Simon, deux officiers et trois matelots étaient alors à terre, avec le délégué de l'administration libérienne. Restaient à bord le docteur des Rrûlais et douze hommes d'équipage.
Les nègres étaient à peine sur le pont que l'un d'eux descendit aux cuisines pour y faire cuire des bananes. Le Mandingue fut très-mal reçu du cuisinier, sorte d'hercule de la Guadeloupe, gaillardpeu endurant et se faisant gloire de mépriser fort les nègres. Il prétendit éloigner l'engagé, et le repoussant avec brutalité, ne craignit pas de lui meurtrir le visage à coups de poing. Le nègre, pour se défendre, saisit un nerf de bœuf et repoussa les attaques du cuisinier : puis s'élançant sur le pont, il appela ses frères à son secours. Furieux, le cuisinier s'empare d'un couteau, monte à son tour, se précipite aveuglément sur les nègres, frappe au hasard de son arme effilée, lue trois engagés, s'élance sur la dunette et y pousse le cri de détresse : Aux armes! En effet, les matelots accourent, et le pilotin se prépare à lutter avec lui.
Mais alors l'attitude des nègres change subitement au souffle de leur colère. Ce n'est plus au cuisinier seul qu'ils veulent avoir affaire, c'est contre tout l'équipage qu'ils tournent leur rage et leur fureur. Ils s'arment de tout ce qu'ils trouvent, saisissent des fusils, des sabres, et, tout d'abord, frappent du tranchant d'un espadon le cuisinier qui tombe, essaie de se relever, mais est assommé à coups de crosse de fusil. Le pilotin succombe,
lui aussi, et les matelots, simples spectateurs, sont poursuivis de toutes parts.
En ce moment les nègres avisent le docteur Olivier des Brûlais. Aussitôt ils s'acharnent contre lui. Le docteur s'enfuit dans sa chambre et s'y enferme. Les nègres essaient de l'ouvrir. Par les lames de la porte en forme de persienne, le brave des Brûlais, passant son épée, repousse énergiquement les assaillants. Mais alors on le couche en joue. En même temps, à coups de barres de fer, la porte vole en éclats, et le docteur n'a d'autre moyen d'échapper à la mort, que de s'échapper par le sabord, d'où il gagne la dunette.
De la hauteur de la dunette, le plus horrible spectacle se montre à ses yeux. Les nègres dispersés sur le pont déchargent leurs armes à tort et à travers. Les cadavres de plusieurs matelots jonchent déjà le pont, ainsi que ceux de quelques nègres. Les cris et les hurlements des négresses répondent à leurs clameurs. Les blessés se roulent dans les convulsions de l'agonie. Que pourront faire les quelques matelots qui restent, contre cette légion déchaînée de noirs démons? Monsieur des Brûlais avise cependant quatre matelots qui sont huches dans la hune d'artimon. 11 se hâte de grimper jusqu'à eux. Delà il reconnaît que le second du navire et un autre matelot se sont réfugiés dans la hune du grand mât. Mais il voit aussi que, sur le pont, les nègres ne tuent pas seulement leurs victimes : ils les déchiquettent, ils les taillent, ils les torturent avec volupté. Le maître d'équipage est en ce moment entre leurs mains. Ils l 'égorgent lentement : ils semblent se repaître de son supplice ; uses cris de douleur, ils opposent leurs ricanements sataniques. Enfin, ils terminent l'agonie du moribond en le découpant par morceaux. A cette vue, les matelots perdent tout courage. Ils comprennent quel sort leur est réservé, et se recommandent à Dieu. En effet, alors qu'ils prient, la fusillade recommence. L'un des hommes réfugiés dans la grande hune, frappé d'un coup <l<> feu, tombe au milieu des noirs émigrants. Aussitôt on lui tranche
la tête et on lui fouille les entrailles à coups de sabre; en même temps de formidables explosions de cris de joie retentissent dans les airs et doivent être entendus de la côte. Puis, comme intermède dans ce drame, les Mandiugues se dispersent, et commencent la mise à sac du navire. Ils boivent à outrance les vins et les liqueurs du bord : ils s'emparent de tout ce qu'ils trouvent à leur convenance; rien de ce qui est précieux n'échappe au pillage; ils jettent à la mer ce qu'ils ne peuvent prendre; ils défoncent les cloisons et les portes : ils font une véritable ruine du beau navire dont Nantes était fière et que son armateur avait dédié à la Vierge, en l'appelant X^Regina Cœli.
Cependant le docteur Olivier des Brûlais imagine de placer au grand mât un signal d'appel, qui, vu de Monrovia, exprimera la détresse de l'équipage. Il crie aux matelots de déployer un pavillon. L'affreux tumulte qui règne sur le pont ne permet pas d'entendre ses ordres. D'ailleurs, où prendre le pavillon? Alors le hardi chirurgien ôte son habit, enlève sa chemise, et, escaladant la tête du mât, agite ce drapeau d'un nouveau genre, placé à la pointe de son épée. Hélas! en ce moment même, le second du navire reçoit une balle en pleine poitrine, chancelle, pirouette en tombant parmi les insurgés, et est aussitôt cruellement déchiqueté par eux.
Toutefois, aucun des hommes du mât d'artimon n'est encore blessé : mais déjà les fusils sont rechargés, et à peine quelques minutes sont-elles écoulées, qu'une décharge générale se fait contre ceux qui jusque-là ont échappé miraculeusement. Des Brûlais se hisse alors sur la barre de perroquet. Une balle lui passe sous le talon et va transpercer un matelot sur la hune. Ils ne sont plus que deux à cet instant fatal : mais l'un de ces deux survivants, le pauvre matelot, en voulant rejoindre le docteur, est atteint d'une balle dans les reins, et tombe parmi les cannibales, qui le reçoivent sur la pointe de leurs sabres.
Monsieur des Brûlais reste seul, perché sur l'extrémité du
niât. Aussitôt un des Mandingues le couche en joue et met le doigt sur la gâchette...
— Ami, lui crie, dans la langue du pays, l'infortuné docteur, ami, assez de victimes comme cela ! Ne me reconnaissez-vous donc pas? Malades, c'est toujours moi qui vous ai soignés...
A ces mots les émigrants s'arrêtent, regardent leur nouvelle et dernière victime. Ils sourient môme, ils lui crient qu'ils le reconnaissent, et l'invitent à descendre... Rassuré quelque peu, des Brûlais pique son épée dans une manœuvre, et descend... désarmé. Mais son air résolu émeut les nègres. Quelques-uns néanmoins veulent s'élancer sur lui : heureusement le plus grand nombre les retient.
Aussitôt, le généreux docteur est enlevé parleurs bras réunis... Ils le portent en triomphe, parmi les cadavres et les flaques de sang qui jonchent le pont...
Il passe ainsi deux jours au milieu de ces forcenés, usant de toute son adresse, et déployant tout son courage, pour les maintenir, les caresser, et les rendre au calme et à la paix.
De Monrovia on avait enfin su le drame, et la difficulté, désormais, était de reprendre la Regina Cœli aux engagés. Le Président vint avec une pirogue délivrer le docteur : mais il ne put arracher leur prise aux émigrants. Les indigènes se montrèrent en ceci fort hostiles aux Français. Il fallut user de l'intervention d'un navire anglais, YEthiope, qui mouilla sur ces entrefaites à Monrovia.
Le croira-t-on? VÊthiope fit sortir les nègres de la Beginu Cœli, mais les Anglais eurent soin de les faire évader au plus vite dans les bois, afin que les Français n'eussent aucun recours contre eux. Puis, ne prétendirent-ils pas s'adjuger la Regina Cœli? Heureusement le capitaine Simon put faire prévenir la station française de la Sénégambie, et l'un de nos navires, le Rcnaudin, usant d'audace et d'autorité, sut reprendre aux perfides Anglais le navire qu'ils n'avaient pas honte de regarder comme leur proie.
XIXe SIÈCLE. 389
Le misérable caractère des Anglais peut être jugé par ce seul fait :
L'équipage de Y Ethiope se fît donner 6,500 dollars, soit 38,000 francs, par la cour d'amirauté de Libéria pour le sauvetage de la Regina Cœlil C'était faire payer un peu cher un service que les Français auraient généreusement rendu sans rien exiger. Avec cela, les Anglais osaient encore détenir le navire nantais!
La munificence de l'Empereur et l'admiration du monde entier récompensèrent noblement la courageuse conduite du docteur des Brûlais.
L'Angleterre est la terre natale des excentricités ! Mais quand une originalité ne nuit pas à la fortune de ses héros, il n'y a que demi-mal. On rit, le rideau tombe, et la farce est jouée. Dans le fait qui suit, il n'en est pas absolument ainsi.
Il y a quelques années, en 1854, des Anglais imaginèrent de construire un vaisseau-monstre qui devait faire l'admiration de l'univers, et deviendrait le Roi des mers, sous le pavillon de la Grande-Bretagne, le premier pays du monde! comme disent modestement nos voisins d'Outre-Manche...
Donc, monsieur Brunel dessina, et monsieur Scott Russel construisit, à Deptford, un navire mi-partie fer et bois, comptant 680 pieds de longueur, 83 de largeur, 60 de hauteur, jaugeant 22,000 tonneaux, mû par 5 machines à 10 chaudières et à 5 cheminées, ayant 2 roues faisant 11 tours par minute et une hélice, le tout d'une puissance de 3,000 chevaux, surmonté de 6 mâts gigantesques, portant 10 ancres pesant chacune 65 tonnes, et mesurant 17 milles à l'heure.
Quelle nation pourrait jamais posséder un tel vaisseau?
Ce colosse de l'Océan contenait au besoin 4,000 passagers, et 400 hommes d'équipage. Il renfermait un premier grand salon de 62 pieds, dont les glaces, les dorures, les tapis, les
rideaux et le riche mobilier ne coûtaient pas moins de 75,000 (Y.; deux autres salons inférieurs, de 60 pieds, tout aussi opulents; et 84 appartements, par chacune des 5 divisions centrales du bâtiment, étaient accolés à ses parois. C'était d'un grandiose merveilleux...
La cabine du capitaine, au centre du pont supérieur, somptueuse également, était munie d'un télégraphe électrique communiquant avec toutes les parties du navire. Il fallait de ce point se servir d'une longue-vue pour bien voir ce qui se passait aux extrémilés.
Quand sonna le quart d'heure de Rabelais, le vaisseaumonstre coûta des livres sterling à n'en pas finir.. ..
Baptisé du nom biblique de Léviathan, par la fille du président de la Société, miss Hope, le vaisseau partit pour son premier voyage, le mercredi 7 septembre 1859.
D'après les Anglais, le Roi des mers fit des prodiges sur l'humide élément ; d'après l'histoire, il fut malheureux depuis son origine. A Holyhead, il faillit périr dans un désastre : sur les côtes du comté de Down, une chaudière tua quelques matelots en éclatant; à Southampton, il perdit un brave marin, le capitaine Harrison. Aussi tomba-t-il en disgrâce. On le débaptisa, et son auréole biblique fut remplacée par le nom fort prosaïque de Great-Eastem, le Grand Oriental.
Cependant, on ne parlait plus du steamer transatlantique, lorsque la voix publique raconta bientôt ses plus tristes aventures.
Le 10 septembre le Great-Eastem, pour se rendre à New- York, sortait de la Mersey et entrait à pleine vapeur dans la mer d'Irlande, au milieu des saluts et des cris de plusieurs milliers de spectateurs. Comme il avait accompli, deux fois déjà, le trajet de l'Europe à l'Amérique assez convenablement, ce succès mesquin avait ramené quelque confiance dans cette masse flottante, et, s'il ne portait pas les 4,000 passagers. il en comptait cependant jusqu'à 400, et, parmi eux, on re-
XIXe SIECLE. Ml
marquait un nombre inaccoutumé de femmes et d'enfants. Le voyage s'opéra heureusement pendant la nuit du mardi et la journée du mercredi, 10 et H septembre, le steamer filait de 12 à 14 nœuds h l'heure. On perdit la terre de vue, et le jeudi, on eut fraîche matinée, vent fort et mer belle. Mais vers midi la lame devint violente, un affreux roulis se prononça, et le capitaine parut inquiet. Un ouragan se produisit ensuite, et le roulis augmenta de telle sorte que toutes les notions sur la stabilité du navire furent renversées. Une des vaches embarquées eut la jambe brisée, et le roulis devint si fort, qu'il les tua.
A ce moment, l'aspect du ciel est sinistre. Le capitaine fait mettre la proue au vent : mais si les roues continuent à avancer, elles le font avec un fracas affreux. On borde le grand foc pour soutenir le bâtiment; le vent le met en pièces. Tout à coup l'attention est attirée vers les chaloupes suspendues le long du bord à des palans : elles sont en butte à des lames énormes. Les palans du plus grand bateau sont dérangés : un homme et un mousse essaient d'y remédier, ils sont aussitôt rejetés sur le pont, et, en un instant, le bateau flotte à 20 mètres du steamer. Quatre canots ont le même sort.
Il est 5 heures du soir. La mer est plus épouvantable encore. Une lame envahit et ravage l'étambot. La tête du gouvernail est brisée. Le steamer n'est pourtant pas à la merci des flots : il lui reste son hélice et sa roue de tribord. Dans l'escalier, on entend d'épouvanlables craquements qui dominent le vent et la tempête. La salle à manger ressemble à un champ de bataille : toute la vaisselle gît éparse et brisée. Dans le grand salon toutes les magnificences, qui ont fait se rengorger si fort les gentlemen de l'Angleterre, n'existent plus. Les boiseries sont enfoncées, les glaces brisées. Les passagers, surtout les femmes et les enfants, sont accroupis dans les angles de cette immense salle, accrochés aux parois vacillantes, et portant sur leurs visages les marques du plus épouvantable effroi.
Sur le pont, le dommage est plus grand de minute en minute. La cassure de la tête du gouvernail est un double malheur. Elle laisse le gouvernail tourner au point de s'engager dans l'hélice, de manière à la paralyser complètement. Aussi le navire vient en travers et présente le flanc à la mer. On fait un suprême effort pour le remettre vent devant, à l'aide de la roue qui reste, mais c'est une trop grande tâche pour elle : la roue cède, et, à dix heures du soir, le Great- Eastern est entièrement à la merci des vagues et de la tempête.
La nuit est horrible. Au lever du jour, l'Océan est toujours furieux, et pendant la matinée du vendredi 13, le steamer fuit devant le vent, à raison de 3 à 4 nœuds à l'heure. 11 est à environ 300 milles de la terre ; mais de la manière dont le vent souffle, on peut rester bien longtemps sans arriver à aucun port. Les matelots pompent, car il y a beaucoup d'eau embarquée dans le navire : heureusement on en est complètement maître. Quoique les roues ne fonctionnent plus, le capitaine y maintient des hommes... Mais tout à coup, au moment où les passagers se mettent à table et essaient de manger, le roulis recommence avec une fureur nouvelle. En un instant, tables, vaisselle, couteaux, fourchettes, tout vole, est emporté, glisse sur le sol, et convives et garçons roulent à terre pêle-mêle avec le mobilier... En même temps, on commence à dire que l'eau submerge les pompes, que tout espoir de salut est perdu et qu'il n'est plus question d'échapper au trépas...
Quel réveil pour le samedi, li!... Grâces à Dieu ! cependant, la tempête baisse, sans que l'ouragan soit calmé, et l'eau ne submerge pas les pompes, comme on l'a cru. Mais un nouvel événement détourne l'attention. Il n'y a pas une cabine à bord qui n'ait été inondée. Les passagers veulent changer de vêtements, et l'on ouvre la soute aux bagages. La scène qui se présente alors défie toute description. L'eau \ a pénétré et les plus grandes caisses flottent. Mais aussi le roulis du steamer a mis en mouvement toute la masse des colis. Un
XIXe SIÈCLE. 393
frottement aussi violent, continué pendant 24 heures dans un espace de 70 pieds, a réduit portemanteaux, malles, cartons et tous les objets formant les bagages de 400 passagers, en une pâte, en une bouillie, que n'aurait pu produire le moulin à \apeur le plus énergique. Retrouver ses effets est hors de question. Les jupes de théâtre d'une actrice sont entortillées dans les bottes d'un officier : ici, le fond d'un chapeau ; là, la basque d'un habit. On voit des hommes qui cherchent soigneusement avec des bâtons, pour retrouver leur argent. Comment distingueront-ils le leur, et comment ne s'égarerontils pas sur celui d'autrui? La philosophie se résigne difficilement à ne point sonder ce mystère...
Enfin la mer se calme; et alors que l'on sonde l'horizon et qu'on arbore le pavillon de détresse, le cri : Un navire ! un navire! se fait entendre... En effet, le petit brick laMaguet, de Halifax, arrive et sauve les passagers aux abois... On regagne l'Angleterre, et le mardi, 17 septembre, le Great-Eastern rentrait à Queenstown.
Les pertes de ce ridicule navire se comptent par millions. Mais les Anglais ont plus d'un tour dans leur sac... Afin de faire de l'argent, ils montrent, moyennant finances, et comme curiosité, les ruines du gigantesque vaisseau dont ils furent si fiers ...
Avant de clore ces drames de la mer, nous sommes heureux de dire qu'un simple matelot du Havre, monsieur Moue, vient de livrer à l'expérience, avec le plus grand succès, un bateau insubmersible et uscHAViRABLE, qui promet à la navigation plus de chances de salut que jamais encore il n'avait été * donné de pouvoir en espérer.
Honneur à monsieur Moue ! Espoir pour l'avenir !
Novembre 1861.