CHIENS POUR LES NÈGRES
« Le soussigné, ayant acheté une meute complète, entreprend la poursuite des nègres fugitifs. Trois dollars par jour de chasse, et QUINLB pour la prise. <( W. KlNDLRHoOK. »
« S'est sauvée une femme noire, appelée Judith, "J5 ans, grande, bien faite. Sait lire et écrire. Je donne 500 dollar? à qui me la ramènera. Si on la ttk, et j'en laisse le droit, je donne 300 nui i ars. h
« LoDLOW. »
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Dans une anse plus écartée, voyez la masse noire et inanimée de ce navire, aux flancs rebondis, qui repose sur ses ancres, sans que rien annonce chez lui la présence de l'homme. Néanmoins, sous sa torpeur apparente, un œil exercé reconnaît la vie, la vie hypocritement cachée qu'il recèle dans ses profondeurs. Le câble de l'ancre, au lieu de décrire une longue courbe, est tendu presque à pic : on a laissé à la touée, juste assez de longueur pour résister à la force de la marée qui bat la quille du bâtiment. Toutes les embarcations sont à flot, disposées de manière à être employées à la remorque dans le plus bref délai. Pas une voile, pas une vergue n'ont été enlevées pour subir ces réparations, dont les marins s'occupent quand ils sont en sûreté dans un port commode. Au milieu de ces innombrables cordages qui se dessinent sur l'azur du ciel, il n'en manque pas un de ceux qui peuvent servir à faciliter les manœuvres. Enfin ce gros navire, qui semble le moins songer au départ, est le mieux en mesure de lever l'ancre sur un signe. Aux yeux de quiconque connaît la physionomie des choses de la mer, ce bâtiment a l'air d'une bête fauve ensevelie dans une feinte léthargie. 11 se cache parce qu'il a honte de lui-même! Il se cache, comme ces êtres pervers et dépravés, dont la vertu est en lambeaux, la réputation déflorée, et qui ont besoin de l'ombre et du silence pour oser prendre une part de la vie
En effet, le soleil sort à peine des eaux sur lesquelles s'estompent les Antilles, Cuba et beaucoup d'autres îles bleues, et les symptômes d'une fraîche brise ne se font pas plutôt sentir, que, dans la position du mystérieux navire, on voit un mouvement imperceptible, pareil à celui d'une baleine qui sommeille. Il tourne lentement, de manière à présenter toujours le flanc aux embarcations les plus rapprochées de lui. Certes ! on peut admirer l'ordre et la symétrie avec lesquels les mâts s'élèvent vers les cieux, depuis la masse noire de la coque jusqu'aux agrès supérieurs, qui forment un labyrinthe singu-
c:0(i HISTOIRE DKS NAUFRAGES
lier, inextricable : mais ce qui frappe davantage, c'est l'ait merveilleux avec lequel sont dissimulées les bouches formidables de canons qui ne cessent d'être braquées sur le port, comme les veux d'un tigre qui miette les chasseurs et s'en défie. Enfin, en rampant, ainsi qu'un reptile, le vaisseau sort du chenal, et passe du côté du vent. Puis quand il fraîchit au large, à mesure que l'air vient frapper ses voiles étendues, le navire s'incline, puis se relève gracieusement, et l'on entend dans les mille replis du gréement cette harmonie de la brise qui est toujours si agréable aux marins. Alors, il s'élance comme un cheval de course, et l'écume jaillit sous ses bossoirs.
Maintenant que le navire est en pleine mer, et qu'il ne redoute plus rien, voici qu'il laisse voir le nom qu'il porte, rHippohjte. A la composition de son équipage, qui ne se cache plus, il est évident que c'est un négrier. Tout ce que la marine marchande peut rejeter de son monde, gens de sac et de corde, aventuriers violents et sans frein, gaillards à force herculéenne, aux formes athlétiques, aux poils roux, à l'œil fauve, aux balafres monstrueuses, s'est donné rendez-vous sur le pont de YHippolyte. On devine que c'est l'écume du genre humain. Mais celui qui règne sur cette horde interlope, est d'un aspect plus terrible encore. C'est un Américain, à peau jaune, d'une taille gigantesque, dont la figure esta moitié cachée par d'énormes favoris et zébrée par la cicatrice d'une blessure mal fermée. Il porte le costume, non d'un capitaine de navire, mais d'un simple matelot, et un siftlet d'argent qu'il tient attaché à une chaînette d'argent, passée dans la boutonnière de sa veste, est l'insigne de sa puissance. Ce fils de l'Océan semble le génie du mal.
Après une traversée plus ou moins longue, le vaisseau négrier arrive sur les cotes d'Afrique. Les rivages de cette partie du monde; sont brûlants, stériles et rocheux pour la plupart : mais il en est aussi, au Congo et dans la Guinée, qui offrent des charmes à nul autre pareils, par la grâce mélancolique de
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leurs anses, les formes gracieuses des montagnes qui les bordent, et les paysages exquis, capitonnés d'une formidable végétation, dont les profils charment les regards. Le négrier atterrit, vers le soir, dans ces parages féeriques. L'approche de la nuit, en mer, ou dans un vaste désert, a toujours quelque chose de plus solennel qu'au milieu des régions civilisées. L'isolement de l'homme de mer augmente à mesure que l'ombre s'épaissit, et sa vigilance semble déjouée par les ténèbres. Ainsi, dans les forêts ou dans les clairières isolées, l'obscurité accroît encore les mystères des bois. Cependant rien n'est plus calme en apparence que la côte d'Afrique, devant laquelle YHippolyte met en panne. Mais grand Dieu ! quels affreux mystères vont s'y accomplir... -
Dès le point du jour, le lendemain, une chaloupe porte à terre quelques hommes du navire. Ils se dispersent dans diverses directions, à peine déposés sur le rivage. Ce sont les messagers de deuil pour les nouvelles victimes et d'infamie pour les trafiquants, qui vont donner aux chefs de tribus noires la nouvelle de l'arrivée d'un négrier, prêt à recevoir les nègres et négresses qu'ils voudront livrer, en échange de l'or et des productions du nouveau monde, qu'on leur apporte. Aussi, deux et trois jours sont à peine à leur terme, que commence sur la côte, en face de la mer, l'arrivage de sombres processions de misérables enchaînés, deux h deux, et amenés à coups de fouet, comme un vil bétail.
La plupart de ces martyrs, formant de longues et funèbres caravanes, descendant des montagnes brûlantes, ou glissant comme d'immenses serpents, à l'ombre de chaudes vallées, une fois campés sur la plage, haletants, interdits, ne savent pas encore ce que l'on veut faire d'eux. Ils ne l'apprendront que trop tôt, hélas! Ces infortunés, nus, déchirés déjà parla brutalité de leurs bourreaux, sont violemment arrachés à leurs cases paternelles, si bien abritées par de gigantesques baobabs, à leur patrie, au nid de verdure qui les voyait croître et se forti-
2H8 HISTOIRE DES NAUFRAfîKS.
fier, lis pleurent et gémissent. Ils ont tous le cou pris par une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes sont réunies, vers la nuque, par une barre de bois. Ce sont de jeum s nègres, aux formes robustes, de jolies négresses, élégantes de taille, aux traits réguliers et souvent gracieux. Quelquefois un père est accouplé à son fils, et une mère à sa fille; quelquefois père et mère sont précédés de leurs enfants sur la terre de douleur, ou déjà peut-être ont payé leur tribut à la mort, cette impure souveraine du cloaque humain appelé un Négrier!
Un matin, le canon retentit au loin sur la mer : c'est l'heure de la vente qui sonne. Les ogres avides qui composent l'équipage de YHippolyte sont conduits à terre dans les canots et les yoles, avec un chargement énorme de carcans de fer, de menottes de fer, d'entraves de fer, de chaînes'de fer. A peine sur le rivage, le feu pétille et flambe dans une forge portative où chauffent des griffes de fer. Le capitaine du négrier fait son compte avec l'agent du roi de Bambara ou tout autre chef de tribu, bon père de famille trafiquant de ses enfants, ou avec un chef vainqueur, dans un combat, d'une tribu voisine, et ayanl fait des prisonniers dont il se débarrasse en les vendant. Puis on prend livraison de la marchandise éparse sur le sol, dans un vaste circuit, sans plus de soucis, sans plus d'égards que si c'étaient des veaux ou des brebis de la vallée de Toucque, dans notre Normandie. Est-ce que ces coyotes à face humaine, appelés marchands d'esclaves, supposent que ces pauvres noirs ont uneâme, une âme sensible, aimante? Une âme! Mais ils ne s'en donnent pas à eux-mêmes, les loups-cerviers qu'ils sont! Aussi voyez : une fois livrés, nègres, négresses et négrillons sont saisis. On remplace les lianes qui captivent leurs membres par une chaîne qui les et rein t au milieu du corps et les attache l'un à l'autre, comme les grains d'un chapelet. On leur met au cou le dur carcan de fer, aux mains les meDOttes de fer, aux pieds les entraves de 1er. Cela ne suffit pas encore pour se garantir contre une révolte ou une fuite. En cas d'accident
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de ce dernier genre, il faut pouvoir les reconnaître. Alors, à l'aide de la griffe, chauffée à blanc dans la forge, on marque, on imprime les initiales du trafiquant avec ce fer rouge sur la joue, sur le front, sur l'épaule, sur la cuisse, sur le mollet de la victime, peu importe!... Le fer grésille sur la chair vive et y trace un noir sillon : un jet de fumée s'élève... Les négresses, les nègres crient, hurlent sous la morsure du feu... Mais une grêle de coups de nerf de bœuf leur tombe soudain sur le torse nu, et, vaincus par une souffrance atroce, les martyrs tombent épuisés, réduits au silence. On les embarque aussitôt dans la chaloupe, au milieu des lazzis et d'ignobles plaisanteries : on les entasse l'un sur l'autre, sans soucis de sexe. La pudeur ! Qu'est-ce que la pudeur pour l'infâme pourvoyeur de chair humaine? Est-ce que tous ces corps d'hommes et de femmes ne sont pas leur chose, à eux? Ne peuventils pas en disposer comme bon leur semble , en user à leur guise, battre, brûler, déchirer, noyer, égorger lentement, tuer d'un coup, manger même s'il leur plaît cette denrée humaine? Oh ! monstres ! Un jour viendra où le ciel déchaînera de noires légions vengeresses, dont les bras vigoureux vous envelopperont d'une telle étreinte que vos os en craqueront, et que votre sang s'élancera en gerbes jaillissantes pour laver le sol que vous aurez tant de fois profané par d'innombrables et cruelles hécatombes... Déjà, j'entends dans l'Amérique, votre nid, vautours, le grincement du fer que Ton émoud dans l'ombre et dans le silence. Mais quel cri de guerre sortira de toutes ces poitrines sanglantes, quand il s'agira, bouchers de chair humaine, de vous faire payer la peine du talion !... L'univers entier, alors, n'aura pas assez de mains pour applaudir à la grandiose expiation que, du haut de l'empyrée, le Dieu des
infortunés exigera pour vos turpitudes
Enfin, une fois à bord du négrier, on hisse cette marchandise endolorie, sanguinolente, meurtrie, mutilée, sur le pont du navire à l'aide de cordages et de palans, et on la des-
cend de même dans l'entre-pont et le fond de cale, ni plus ni moins que des colis. Seulement, on craint que les colis ne s'avarient, et on a pour eux des soins; mais pour le nègre !... Cet entre-pont et ce fond de cale comptent bientôt jusqu'à cinq et six cents de ces victimes; elles y gisent entassées sur plusieurs rangs, en face les unes des autres, mais couchées, car il est impossible de se tenir debout dans ces espaces, hauts à peine de vingt pouces... En outre, le nombre des malheureux qu'on y embarque dépasse généralement le nombre des places, ainsi mesurées, que renferme cet horrible lieu. Un anneau de fer, fixé aux parois du navire, les maintient à terre par le milieu du corps, leur permettant tout au plus assez de mouvement pour s'accroupir au besoin , et satisfaire ainsi aux exigences de la nature. Une chaîne commune captive en outre leur cou, leurs bras et leurs jambes. Il advient de là que, l'un se soulevant, tous les autres subissent un mouvement qui empêche le repos. C'est une horrible guirlande de fer qui soumet chacun à l'agitation ou à l'immobilité de tous.
Lorsque le chargement est complet, le négrier met à la voile en toute hâte. Le chemin de la croix de nos misérables captifs
commence Un garde farouche, un véritable satan, veillant
aux portes de l'enfer, se promène sans cesse de la cale à l'entre-pont et de l'entre-pont à la cale, épiant les paroles, les gestes, les angoisses des martyrs, et répondant à chaque plainte par une injure, à chaque prière par des coups de fouet.
UHippolyte, ou tout autre vaisseau faisant la Traite, l'histoire de l'un est l'histoire des autres, a quitté depuis six jours la côte de l'Afrique. Rien ne signale encore la navigation ; un jour ressemble à l'autre : inimaginable brutalité d'un côté, atroces souffrances de l'autre. Le septième jour, le vent fraîchit; il fait presque froid. Cette température semble bonne au capitaine pour renouveler l'air des écuries, cVsl le mol ! el pour faire prendre de l'exercice à ses oiseau. r s<ms phtm c'est le nom (pie l'on donne aux pauvres nègres à bord du né-
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grier, Eu efîel, pendant que l'on lave les écuries à grande eau et que l'on y verse du vinaigre h flot, les captifs, un moment débarrassés des chaînes communes, sont amenés sur le pont, les fers aux pieds et aux mains. Là, le féroce capitaine est assis dans un fauteuil, un fouet à la main, et son monde défile devant lui. Le vent froid gêne-t-il quelque peu ce monstre, on place sous ses pieds nus deux ou trois des plus jolies négresses, dont la poitrine et le ventre brûlants des ardeurs dé la fièvre , réchauffent les extrémités de cet odieux animal. Fait-il chaud, une couple de ces pauvres jeunes femmes agitent des éventails de plumes au-dessus de sa tête. Alors ces masses de nègres, étiolés par tant d'heures d'immobilité, aveuglés par les ténèbres, puis éblouis par le grand jour, souillés par les immondices entassées autour d'eux, tout entiers au marasme, à la nostalgie, sont contraints de marcher, puis de sauter, puis de danser. Résistent-ils? l'arme au poing, l'oreille au guet, l'œil ouvert, les dogues que l'on appelle négriers réveillent à coups de fouet l'ardeur qu'ils exigent de leurs captifs. La philanthropie ne veut-elle pas que l'on prenne soin de la santé de sa marchandise? Souvent, certains nègres, résolus à mourir, s'élancent à la mer, et disparaissent dans ses profondeurs. Le capitaine frémit à cette vue. Il a payé cet homme 600 fr. , et doit le revendre 1,500 et 2,000 : c'est une perte! Ou bien, cette femme qui lui a coûté 400 fr., et il en attend 1,200 ou 1 ,800, lui enlève et son bénéfice et son déboursé. Aussi entre-t-il dans des fureurs indescriptibles. Redoublement de vigilance! Au premier geste suspect du côté de l'Océan, un vigoureux coup de fouet rappelle le coupable à l'amour de la vie. . . Tout se fait au fouet, dans cet infernal séjour! Néanmoins, ces jours-là, beaucoup des infortunés Africains parviennent à tromper le regard de leurs bourreaux, et, chaque fois, cinq, dix, vingt nègres ou négresses réussissent à trouver la mort dans les flots. Les femmes surtout, dont l'exaltation du désespoir va jusqu'au délire, ne rêvent qu'aux moyens d'échapper aux humiliations, aux
tortures, aux violences dont elles sont l'objet. Elles usent du seul moyen qui leur soit laissé, la mort! Plus sveltes, plus fines, plus adroites, elles se jettent à l'eau avant que l'œil le plus exercé ait pu deviner leur mouvement. A ces heures d'indicibles angoisses, il est impossible de peindre l'ineffable expression de leur douleur. Belles et robustes, il y a huit jours, elles ont refusé toute nourriture : leur regard est devenu farouche, injecté de sang; leur sein s'est amaigri; un rire stupide crispe sans fin leurs lèvres. 11 est de ces négresses qui sont mères; mais leurs mamelles, taries par la douleur, refusent le lait à leurs enfants... Elles lancent leur progéniture dans les flots en criant :
— Aux requins, plutôt qu'aux blancs !
Et, quand elles le peuvent, elles se précipitent H' *es vagues. Si on les arrête à temps, le châtiment d^-fom-, leur est infligé par le forban : mais, penda^' ^et abominable supplice elles ne laissent pas échapper la m^ .re plainte; au contraire, elles rient et chantent :
— Aux requins, mon enfant, aux requins, plutôt qu'aux blancs !
Puis on les emporte râlant, frottées de vinaigre, et on les replonge dans le fond de cale, où tout rentre dans l'ordre, qui n'est autre que le silence du désespoir.
Ce désespoir, savez- vous ce qu'il conseille à ces misérables enfants de l'Afrique, qui dépérissent dans le navire comme dépérit la plante dont la racine est restée dans le sol qui l'a produite. et d'où un bras téméraire l'a arrachée? Écoutez-le : ces pauvres nègres ne forment qu'un vœu, celui d'échapper à la cruauté de leurs tyrans par la mort. Alors, ils se laissent mourir de faim, ou bien, s'ils sont assez heureux ou assez adroits pour recouvrer l'usage de leurs bras, ils se tuent en silence. les uns les autres. C'est un service qu'ils se rendent mutuellement. Il en est môme qui, pour s'empoisonner, absorbent les matières Fécales... qui les entourent, afin de hâter leur dernière heure.
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Ils se couchent et se roulent les uns sur les autres pour s'étouffer et s'asphyxier. Quelques-uns sont tellement foulés, que leurs intestins sortent du ventre. Beaucoup ont les membres brisés, tordus par ces violences nocturnes. Au lever du jour, on croit au repos de ces infortunés, à cause du calme qui a régné : mais non. On les trouve morts par vingtaines, couverts de sang et d'affreuses ordures, aplatis, strangulés, étouffés, bouffis, décomposés déjà par les horribles miasmes qui régnent dans ces affreux cachots de la cale et de l'entre-pont.
Il arrive parfois, pendant la nuit, que le ciel étant excessivement chaud et lourd, les nègres vaincus par la souffrance delà chaleur et un manque d'air absolu, s'écrient d'une voix lamentable :/ J>oija ! lamboya ! C'est leur exclamation suprême pour implore 'a mioAricorde. Alors, dans un désespoir surhumain, ils brisent leurs chaînes té ils se précipitent à l'écoutille pour respirer. Mais on la fern pitoyablement, en y fixant un grillage en bois. Ils se portent en foule à cette ouverture, s'y attachent pour aspirer l'air et l'interceptent complètement. F^las! les hurlements, les mugissements de ces patients, la chaleur, la vapeur de leurs tortures pour ainsi dire, bruit et odeur qui s'élèvent et engloutissent le cœur, ne peuvent être comparés à rien de terrestre. Le lendemain, quel spectacle! Ces grappes humaines sont trouvées à terre, se tenant les unes aux autres à la gorge, tirant la langue, les lèvres tuméfiées, les yeux hors de tête, les membres entrelacés...
A cette vue, le capitaine tremble de fureur et rugit comme un démon. Pour lui lecasimir noir est précieux, et cette fortuneJui échappe. 11 n'est pas de mot qui puisse rendre la rage de ce monstre. Il a ménagé sa marchandise, par intérêt ; mais voyant qu'elle lui échappe des mains, sa fureur s'exerce même sur les cadavres. Il les mutile avant de les faire jeter à l'eau, Malheur aux malades alors ! 11 sait qu'il va les perdre, au moins emporteront-ils le supplice de sa vengeance. Ces malheureux sont macérés par la maladie : ils sont dans un état de mai-
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greur et de dépérissement inimaginable ; ils vont expirer. Plusieurs sont arrivés à la dernière période de dyssenterie. C'est égal : Le fouel, vite le fouet!... Et le sang jaillit, et la chair saute en lambeaux, et les cris : Lamboynl sont étouffés sous le sifflement de la torture...
Cependant, les miasmes délétères, qui empoisonnent Yécvrie où sont empilés nègres et négresses, nés des immondices de tant de créatures humaines parquées dans un espace si étroit, amènent une sorte de peste qui attaque les corps les plus vigoureux, et déchaînant les plus forts, les couvre d'une teinte livide, dernier et unique linceul de ces martyrs. Cette atmosphère intolérable pénètre toutes les parties du navire. Les galons d'or et d'argent, les montres, les bijoux des négriers en deviennent tout noirs. La plus grande souffrance physique, que les malades semblent endurer, est une soif inextinguible et dévorante. Ils saisissent avidement les moindres gouttes d'eau qui tombent à leur portée, et, après des pluies, ils appliquent leurs lèvres aux mâts mouillés, et lèchent le pont au moment où on vient de le laver avec de l'eau de mer. Alors ce n'est plus par vingtaines qu'on les jette à l'eau, mais par centaines...
Aussi le capitaine de s'écrier entre deux hoquets de fureur :
— En s'obstinant ainsi à mourir, ces gueux vont me ruiner ! Dire que la médecine n'a pas encore trouvé le moyen de ressusciter les hommes, surtout quand ils valent un tel prix! Et puis, ces gredins de nègres y mettent de la mauvaise volonté : ils font exprès de ne pas guérir... C'est par rancune, qu'ils crèvent! Ils n'ont pas même le soupçon du juste et de 1 injuste... Ils se permettent de tourner de l'œil, comme si ça ne faisait de tort à personne ! Ces affreux oiseaux sans plumes mériteraient qu'on les fusillât... pour leur apprendre à vivre !
Cependant voici qu'une sourde rumeur bourdonne dans les lianes du navire. Une tempête a eu lieu : elle a jeté le négrier hors «le sa route : el par suite d'une navigation plus longue, les vivres, calculés trop juste, manquent soudain... Le capitaine
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négrier ne s'effraye pas pour si peu. N'a-t-il pas de la chair humaine? On égorgera deux ou trois nègres par jour, et l'on atteindra ainsi la côte... Ainsi dit, ainsi fait... Chaque matin, quelques nègres sont assommés, absolument comme on fait d'un bœuf : puis, dépecés, on en compose de ces ragoûts qui révoltent l'estomac et font que le blanc, comme le noir, préfèrent l'abstinence à des aliments aussi exécrables...
Hélas ! la mort, plus que la médecine, atténue la violence de l'épidémie, car l'encombrement de la cargaison vivante s'affaiblit par la disparition même des victimes. Mais des scènes d'un autre genre se succèdent dans cet infâme repaire. Cette fois, ce n'est plus la danse que l'on exige des nègres et des négresses, au son du tam-tam mis à la disposition du griote, lenoiv ménétrier, et que dirige le violon du bourreau, le fouet du capitaine : mais c'est un signal qui vient d'être donné par le contremaître, en faction sur la dunette, et qui crie dans son porte-voix :
— Alerte! alerte! Une voile à l'horizon!...
La négraille est mise à la chaîne, et tous les cadenas sont fermés... Car, en effet, droit comme un I, s'avance, toutes voiles dehors, un navire qui cingle sous l'arc-en-ciel de la France, et la France défend la Traite des Noirs!...
— Toutes les bonnettes au vent! hurle le capitaine.
C'est en vain que le négrier se couvre de voiles : la frégate française arrive avec une telle vitesse, qu'à l'aide de la lunette, on peut lire le nom qui décore sa proue : l'Antigonel Aussitôt le capitaine de / 'Hippolyte , comprenant que sa cargaison vivante gêne sa marche, ordonne, sans balancer, qu'on allège son bâtiment, en jetant à l'eau, d'abord les plus vieux des nègres, puis les plus infirmes, puis les malades, puis les femmes! Alors les nègres désignés sont saisis, et amenés sur le pont, où, comprenant le sort qui les attend, ils le subissent avec indifférence, quelques-uns avec joie... Chaque fois qu'un noir tombe à l'eau, le bruit sourd de celte noyade ferait tressaillir un cœur d'homme et retentirait cruellement au fond de son âme : mais
les gens de l'équipage n'ont pas d'âme, et ils restent impassibles en face de cette exécution épouvantable. Néanmoins YAntiyone approche et tient en vue YHippolyte.
Les eaux de Cuba, le soir du 26 janvier 1826, sont témoins de ce drame de la mer. Les premiers roulements de tambour suffisent pour apprendre aux négriers que sur la frégate française on fait le commandement de : Chacun à son poste! Inutile de dire que les canons de Y Antiyone parlent haut et fort. V Hippolyte sent que la lutte n'est pas possible, et d'ailleurs quelques-uns de ses matelots refusent de donner leur vie pour sauver celle du capitaine. En un clin d'oeil, les Français montent à l'abordage, et le navire, capturé, devient la proie du vainqueur.
Le capitaine du négrier et presque tous ses acolytes, méritaient bien d'être pendus à la grande vergue ; mais la France est généreuse. On se contenta de les mettre aux fers et de les réserver peur être jugés par qui de droit. Quant aux nègres, les sons pénétrants d'un tumulte que l'on ne saurait décrire, mais qui exprimait la joie la plus immodérée, saisissant l'oreille, annonçaient qu'ils brisaient leurs fers. Dès que le premier boulet avait été tiré, ils avaient compris qu'on allait 1rs délivrer, et ils s'occupaient activement à se débarrasser de leurs chaînes, lorsque arrivèrent nos matelots pour les aider dans cette opération. Ils étaient alors au nombre de cent neuf, sur cinq cents qui avaient été chargés!
Le lieutenant de vaisseau, Gilbert, fut alors envoyé par le capitaine de vaisseau, Meillant, commandant de la Frégate, sur le négrier, avec dix-sept hommes de l'équipage de YAntigone, et les cent neuf noirs, pour les conduire à la Martinique. Mais il avait à passer dans les débouqùfements de Saint-Domingue, près des récifs de l'île déserte Morgane, et il était nuit ! Monsieur Gilbert n'était pas sans inquiétude dans ce débouquemenl dangereux : aussi veilla-t-il jusqu'à minuit. A ce moment, le ciel était étoile, <il quoique sans lune, la nuit n'était
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point noire. Le marin qui succédait alors au lieutenant Gilbert était le second chef de timonnerie, un homme habile et qui méritait confiance. Alors, fatigué de plusieurs jours de veille, avec un équipage étranger au navire, et cent neuf nègres qui demandaient des soins auxquels on n'est pas accoutumé à bord des bâtiments de guerre, le lieutenant s'endormit profondément, tout habillé, sur son cadre, dans sa cabine.
Tout à coup, il est réveillé par une violente secousse imprimée an brick, car le négrier est un brick. 11 attend, à demi levé... Un second coup de talon du navire lui prouve qu'il n'est pas le jouet d'une illusion. En même temps, un cri lamentable se fait entendre du pont :
— Nous sommes perdus î... Le bâtiment à la côte !
Il monte rapidement sur le tillac... Hélas! il n'y a plus à manœuvrer, le brick porte en grand sur des récifs. . . Aussitôt les secousses du bâtiment deviennent effrayantes... A chaque lame qui déferle on s'attend à le voir s'ouvrir. La position est des plus menaçantes, et les cris effrayants des noirs rendent encore plus horrible le désastre. Néanmoins des ordres sont donnés : on coupe les rides des bas-haubans, pour démâter et soulager le vaisseau chargé par le vent dans ses voiles ; mais la chute et le fracas des mâts épouvantent de nouveau les nègres qui passent tous du bord du vent à l'entre-pont. La mâture, les voiles, les agrès brisent un peu la mer sous le veut du navire, et cependant les secousses qu'il éprouve sont si violentes, qu'il est porté en grand, et chasse pour ainsi dire à sec, sur les récifs où il se trouve élevé.
Enfin le jour vient éclairer le drame qui se passe sur YHippo- Jyte. Le soleil levant permet de voir la terre à cinq ou six milles, sous le vent. On peut reconnaître que ce n'est qu'une île déserte. Toutefois, on met le canot à la mer, et on le fait garder en dedans des récifs. Certes! il serait facile à l'équipage de s'arracher à ce naufrage : mais la vraie philanthropie permetelle d'abandonner les cent neuf Africains? Le généreux lieule-
nant parle donc en cette occasion au cœur de ses gens, et il les détermine à fabriquer un radeau. On se met à l'œuvre. Sa base est composée du mât de misaine, de deux mâts de hune, renforcés de bouts-dehors etdetangons, du gui et de mâtereaux, le tout fortement amarré et lié ensemble par des pièces de bois diagonales. Sur celle charpente on cloue toutes les planches du faux-pont, et on en fait une plate-forme flottante, qui est ellemême consolidée par les grands panneaux du navire, fixés par de fortes crampes et transfilés de cordages qui relient toute la machine. Enfin on place solidement au centre deux grands charniers qui sont remplis de biscuit et d'eau douce. Mais comme on allait s'occuper à le mâler, après sept heures d'un rude travail dans l'eau, au milieu des brisants et sous le soleil des tropiques, les naufragés eurent la douleur de voir que la mer s'était retirée et que le radeau était échoué. Le négrier lui-même, élevé sur les récifs, n'était plus ébranlé par les lames. Cependant, c'était pour sauver les nègres que l'on se donnait tout ce mal; car, sans eux, dans le canot, l'équipage tout entier aurait pu atterrir. Le brave lieutenant Gilbert le fit comprendre aux noirs par quelques mois bienveillants, et en même temps il leur expliqua qu'il allait se rendre à terre, lui et ses matelots, à cause de l'approche de la nuit. Mais il ajouta que le lendemain il rendrait les prendre tous. Eu entendant ces mots généreux, et dits avec cœur, nègres et négresses ne manifestent aucun étonnement ; ils donnent même des marques de confiance à nos marins, les femmes surtout, qui sont en plus grand nombre que les hommes.
11 vente toujours grand frais : la mer est clapoleuse en dedans 'les récifs, et le canot parait si exposé qu'il suffira de la moindre imprudence pour le perdre. Néanmoins le lieutenant t'ait embarquer tout son monde, et donne le signal du départ en hissant le mât de misaine de la frêle embarcation. A celte vue, les nègres, qui sans doute n'avaient pas bien compris l'avis du lieutenant, poussenl un cri d'épouvante si lamentable, et la
mer le répète d'une façon tellement sinistre, que l'âme des plus grossiers matelots en est émue. On fait alors, du canot, des signaux pour rassurer les esclaves. Arrivé à terre, monsieur Gilbert allume de grands feux, qu'ils peuvent voir du brick, et autour desquels se couche l'équipage épuisé de fatigue.
C'esl dans un îlot détaché de Morgane que l'on vient d'aborder. Quelques hommes, qui se sont écartés du rivage pour ramasser du bois sec, reviennent avec plusieurs gros oiseaux, qu'ils ont tués à coups de bâton, et des œufs trouvés à terre. La nuit se passe sans événement.
Le lendemain, au point du jour, le lieutenant, qui a couché sous une voile, à l'écart, jaloux de remplir un devoir sacré, part sixième dans le canot. Mais la mer est toujours mauvaise, et ce n'est qu'après une nage pénible de quatre heures, qu'il approche assez du négrier pour y distinguer les noirs sur le pont, la plupart vêtus des habits de l'équipage, et quelquesuns même armés. Restés maîtres du navire, ils ont disposé de tout. Aussi notre marin craint-il de les trouver ivres, et il use de la plus grande prudence pour les aborder, sachant combien les noirs sont intraitables en pareil cas, et redoutant surtout qu'ils ne s'emparent du canot.
Alors, ayant gagné le radeau, qu'il trouve un peu au large du brick, il y fait amarrer son embarcation, et, de là, fait signe aux nègres de venir le joindre pour qu'il les conduise à terre. Quelques négresses se portent en dehors, sur les débris de la mâture, mais personne ne quitte le bord. Impatient de cette perte de temps, le lieutenant se jette à l'eau pour gagner le négrier, et il est suivi par deux de ses hommes, avec lesquels il monte sur le pont, sans difficulté de la part des noirs.
Impossible de décrire le désordre du navire! Littéralement
il a été mis à sac Et quelle position pour le bon lieutenant
que de se trouver ainsi seul au milieu de tous ces nègres, de toutes ces négresses, lui étranger à l'horrible métier de la traite ! Il ne peut que leur parler et essayer de leur faire entendre rai-
son. Il y met tout son cœur, et cherche h obtenir d'eux qu'ils viennent jusqu'au radeau, le canot ne pouvant aborder le brick à cause des brisants. Mais les noirs, tous de l'intérieur de l'Afrique, ne savent pas nager!... Cependant, monsieur Gilbert attend le moment où la mer est le plus favorable, et il fait approcher le radeau, sur lequel il fait apporter les négrillons et les femmes, qui, dans ce transbordement, ont de l'eau jusque sous les bras. Ce genre de sauvetage est des plus lents, car les noirs ne se prêtent à l'opération qu'avec une extrême répugnance. Enfin, le canot étant chargé, et pourvu en outre de biscuit et d'ustensiles, l'embarcation s'éloigne une seconde fois du brick, abandonnant encore ceux des nègres qui s'obstinent à ne pas quitter le navire, et remorquant le radeau chargé des femmes, des enfants et de quelques noirs. Mais la traversée est telle, qu'il faut, à un moment donné, jeter l'ancre du radeau, et le laisser en mer, pendant que le canot gagne péniblement l'îlot. Heureusement les deux matelots qui ont suivi à la nage monsieur Gilbert sur le brick, donnent une nouvelle preuve de dévouement, en restant avec les nègres du radeau. Toutefois, ils violent leur consigne, en se dirigeant pendant la nuit vers l'île Morgane.
Le lendemain, qui est le deuxième jour après ce naufrage, le canot, sous la conduite de monsieur Aregnaudau, lieutenant de frégate, du quartier-maître Stévenard, et de six hommes, ne trouvant pas le radeau sur le point désigné, continue sa route, mouille le plus près possible des récifs, et cherche à décider les noirs àquitter le brick. Neuf seulement se rendent aux prières de monsieur Aregnaudau. Aussitôt le canot retourne à terre, la mer et le vent ne permettant plus de tenir près des brisants.
Depuis le matin de ce jour, on apercevait le radeau tout à tait à la ente, et les noirs sur la plage. Bientôt ils rejoignent le gros des naufragés, et les deux matelots se justifient d'avoir quitté leur mouillage, devenu marnais, et déclarent \ avoir
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perdu huit noirs, pour avoir touché plusieurs fois. Mais, hélas! si presque tous les noirs sont à terre, l'équipage est épuisé, malade, et souffre beaucoup du manque d'eau douce : aussi le commandant songe-t-il à gagner l'ouest de Morgane, en passant parle sud de l'île, afin de trouver, au delà, l'île Aklin, habitée par les Anglais.
La nuit se passe, comme les précédentes, près de grands feux qu'il est facile d'alimenter avec les débris nombreux de vaisseaux naufragés, dont cette île est la perte fatale. Mais déjà quelques dissensions annoncent que les esprits s'aigrissent par la souffrance : les hommes parlent haut, pendant la nuit, en causant du naufrage.
Au lever du soleil on se met en route. L'équipage est au complet. Sur les 109 noirs, 8 ont péri, 72 sont avec le gros des naufragés, restent donc 29 sur le brick. Grâces à Dieu ! ils sont pourvus de légumes et de riz, et, en ceci, sont-ils les moins à plaindre, car la chaleur est excessive, et les malheureux noirs voyageurs demandent constamment de l'eau qu'on ne peut leur donner. Ils ne portent aucun fardeau cependant, tandis que les matelots ont tous une charge de vivres. Le canot navigue en face de la troupe qui longe la côte. La nuit revient encore et se passe près de grands feux.
Le quatrième jour, la marche devient plus pénible à cause de la difficulté du sol, mais, plus heureux que la veille, la bande des naufragés trouve enfin un lac d'eau douce, et un sentier frayé annonce qu'il doit être visité quelquefois. Blancs et noirs s'abreuvent à loisir, et on passe la seconde nuit, depuis le départ, sur les rives de cette nappe d'eau bienfaisante.
Le lieutenant, afin de gagner l'île d' Aklin et de délivrer plus promptement les noirs laissés sur le brick, tente le passage du canal, qui sépare cette île de Morgane. Son monde, et les noirs de sa troupe, pourvus de coquillages, s'acheminent toujours vers l'ouest de Morgane, où il doit les retrouver. Après avoir touché à Aklin, monsieur Gilbert allume de grands feux
qui, par la faveur du ciel, sont aperçus et lui amènent deux sloops caboteurs. Avec eux, il enlève les 29 nègres de leur prison et rejoint ensuite les siens. Les deux sloops les conduisent tous à Nassau qu'ils atteignent douze jours après la perte du navire. dette fois on perd encore 8 nègres et négresses, tous malades depuis longtemps. Le reste de ces infortunés est enfin déposé dans la colonie ; puis l'équipage replacé sur YàHcnriette, messieurs Gilbert et Aregnaudau sont expédiés en France, où la conduite du premier reçoit les éloges bien mérités du ministre de la marine.
Les nations de l'Europe se sont livrées à la pêche de la morue dès le neuvième siècle. Au dixième, on trouve des pêcheries établies sur les côtes de Norwége et d'Islande. En 1308, Amsterdam en avait une sur les côtes de la Suède. Au rapport d'Anderson, ce fut en 1530 que la France envoya au banc de Terre-Neuve son premier vaisseau pour pêcher la morue. En 1789, le produit de la pêche française, à Terre- Neuve, découverte par nos Basques, n'était pas moindre de 15,731,000 francs. Aujourd'hui nos départements maritimes font mieux que cela, de beaucoup. Cette pêche de la morue a lieu d'ordinaire du mois de février à la mi-avril. On se sert de lignes, de cales de plomb, d'hameçons, de rets, etc. Chaque pêcheur ne pêche à la fois qu'un poisson, ce qui ne l'empêche pas d'en prendre de 350 à 400 par jour. Outre les pêcheurs, chaque navire doit avoir à son bord plusieurs décolleurs, des (rancheurs, des saleurs. Les premiers coupent les têtes, les seconds ouvrent les corps, les troisièmes les salent à fond de cale, cou contre queue et queue contre cou. On ne mêle pas la pêche des différents jours, et chaque couche, dune brasse en carré, doit être recouverte de sel. Lorsque la pile est terminée, et que la morue a égoutté son eau durant deux ou trois jours, on la met en place sur le vaisseau. On la sale alors de nouveau, et on n'y touche plus (pie la charge ne soit complète.
Dans les contrées du littoral qui s'adonnent à ce genre de commerce, le départ des navires pour la pêche est l'occasion d'une fête religieuse qui met Dieu de la partie, en l'invoquant pour appeler sa bénédiction sur l'entreprise. On festoie de même le retour. Jadis, lorsque plusieurs vaisseaux faisaient route ensemble pour le même lieu, celui dont la chaloupe atterrissait la première prenait le nom d'amiral, et dressait et faisait mettre à 1 échafaud l'affiche, où chaque maître de barque venait faire écrire son nom et le jour de son arrivée. Le vaisseau amiral choisissait son galet, et, par préférence, avait tous les bois de charpente qui se trouvaient sur la côte le jour de son atterrissage. Les bâtiments qui peuvent revenir les premiers l'ont presque sûrement un profit considérable sur la vente. Lorsqu'on se trouve sur la fin de la saison, on court quelquefois trois ou quatre bordées : alors on pêche la nuit, et, pour inspirer clu zèle aux pêcheurs, on donne une ration d'eau-de-vie ou de tabac à tous ceux qui rapportent des morues
Or, le Goéland, bâtiment de pêche, regagnait les ports de France, en 1829, après une longue pêche de la morue, lorsque, le 15 juillet, un violent orage fondit tout à coup sur lui. La foudre, mêlant à la pluie ses éclats furibonds, frappa le Goéland et tua deux matelots qui travaillaient sur le pont. En même temps, le second du vaisseau, sortant tout effaré de la cale, s'écriait d'une voix entrecoupée par la terreur :
— Au feu î au feu ! La cale brûle ! Le feu est dans la cale ! . . .
En effet, le tonnerre, dans ses capricieuses évolutions, avait frappé le grand mât, et, pénétrant dans les œuvres vives du navire, y avait enflammé la cargaison. En un instant, les passagers, et tout l'équipage, ensemble 50 personnes, furent sur le pont. On apporta des seilles, puis on disposa les pompes de façon à donner en abondance de l'eau pour engloutir l'incendie. Gens de mer et passagers mirent tous leurs bras à l'œuvre du salut commun. Mais plus on travaillait avec ardeur,
plus le feu semblait faire de rapides progrès. En outre de sou chargement de morue, le Goéland portait une partie de spiritueux qui s'enflammèrent dès le début. La destruction du bâtiment était inévitable : nulle puissance humaine ne pouvait sagement espérer l'arracher aux étreintes formidables de cet élément de ruine que l'on nomme le feu ! La fumée s'élevait en noires colonnes comme celles d'un volcan qui \a faire irruption : et de ses nuages blafards s'échappaient ici el là des flammes rutilantes, qui présageaient que les flancs du navire recelaient un cratère, et allaient se changer en fournaise. Aussi, le salut paraissant impossible, les pompes furent bientôt abandonnées, et l'on se précipita vers les embarcations. Mais déjà la chaloupe était la proie du feu. La yole fut jetée à la mer, et on y plaça une pauvre jeune fille de quinze ans, pâle. et plus belle dans sa terreur qu'elle ne devait l'être encore dans ses heures de joie et de plaisirs. Une autre femme, jeune aussi, mais dont le visage exprimait l'effroi en taches livides, lui fut adjointe pour compagne. En môme temps, d'aulres passagers, poussés par l'amour delà vie s'y précipitèrent, sans calcul, et en tel nombre, que presque aussitôt, la yole surchargée coula à fleur d'eau, et s'engouffra dans l'abîme, étouffant soudain les cris de terreur que poussaient ceux qui y cherchaient un asile. Ce fut une affreuse tragédie que celle de cet engloutissement. entre le vaisseau en feu, le ciel noir sillonné des éclats de la foudre et les violences de l'Océan.
On vit alors un acte d'héroïsme qui mérite d'être cité.
Le capitaine et les gens de l'équipage, en un clin d'œil, eurent envahi le canot, la seule embarcation restante. Un homme, un seul, lesecond du capitaine, monsieur André — je le nomme, il le mérite! — le second du capitaine, donc, resta bravement sur le Goéland, dont la coque grondait sourdement cl craquait sous ses pieds. D'un sang-froid admirable, maître de lui-même, ce courageux marin présidait de haut à l'arrimage du canot, allant chercher au milieu des ravages de 1 in-
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cendie, et passant ensuite aux marins les compas et la boussole qu'il retira de l'habitacle, du biscuit, du vin, du linge, des couteaux, de la chandelle. Enfin, alors que le navire sembla vouloir s'enfoncer sous les eaux, il s'élança à la mer, et alla prendre la moindre place dans le trop étroit canot.
Le drame s'accomplissait avec une effrayante rapidité. La foudre une fois tombée sur le navire, qu'elle avait allumé comme un bouquet d'artifice, il avait suffi d'une demi-heure pour tenter d'éteindre le feu avec les pompes, mettre à flot les embarcations, réunir toutes les personnes du bord pour les caser dans la yole et le canot, et charger ce dernier des objets les plus indispensables. Ce sauvetage rapide était d'autant plus difficile que les ténèbres couvraient la mer, sillonnée à chaque instant par des lueurs fulgurantes qui éblouissaient les yeux, et que la foudre déchirant les nues amoncelées, et le tonnerre grondant avec fureur, une pluie torrentielle tombait, et gênait, en les paralysant, les efforts de nos infortunés. Heureusement, peu à peu les ténèbres s'effacèrent, car les flammes du navire prenant le dessus sur les tourbillons de fumée qui s'en échappaient, leur clarté sinistre se répandit au loin sur les vagues qu'elles teignirent de sang. Le feu jaillit alors par toutes les écoutilles, et il fallut faire force de rames pour soustraire les naufragés aux dangers effroyables qui les menaçaient. En effet, le Goéland portait des poudres, en assez grande quantité même, et l'explosion qu'elles devaient causer en brûlant, ne pouvait tarder à couvrir la mer de débris calcinés.
0 prodige! la yole, que l'on croyait à tout jamais engloutie,
n'avait été que mise à l'écart par une vague monstrueuse
Elle reparut bientôt, s'éloignant du navire; mais elle n'avait plus de gouvernail. Un bout de corde lui fut alors envoyé par le canot qui la prit à sa remorque, et, à l'aide de quelques espars, les deux embarcations parvinrent, non sans peine, à s'éloigner du foyer de l'incendie.
La mer, en ce moment, reprit un peu de calme; et ce calme
rendit quelque peu d'espérance à nos pauvres navigateurs. Les vents se turent fort à point, car la brise la plus légère eût suffi pour couler bas les deux fragiles abris, beaucoup trop chargés de monde. Évidemment la main de la Providence se montrait. Néanmoins, après une longue lieure de navigation, un malheureux courant les repoussa dans les eaux du bâtiment en feu, dont la masse effrayante, rouge comme un volcan en fusion, dominait les vagues qui reflétaient son squelette embrasé. Le canot passa même si près de la cabine, qu'une de ses voiles s'enflamma, avant môme qu'on pût l'amener. Le terrible élément du feu semblait conjuré avec celui de l'eau pour causer la perte des malheureux naufragés. De nouveaux efforts des rameurs éloignaient bien les embarcations de quelques brasses; mais la violence du courant les reportait avec une nouvelle force vers le bâtiment embrasé.
Cependant la nuit était venue, et le spectacle grandiose du navire dévoré par les feux du ciel touchait à sa fin. Tout à coup, vers dix heures, le grand mât oscilla sur lui-même, s'inclina, et enfin, tombant comme un obélisque de feu, s'éteignit dans la mer. Sa chute produisit une commotion sur les vagues, qui fit trembler les patients des embarcations, en quelque sorte rivées à cette partie de l'Océan. Ce qui ajoutait à l'affreux voisinage du Goéland, et à la terreur qu'il inspirait, était que de misérables animaux, chiens, chats, moutons, chèvres et porcs, abandonnés dans le vaisseau, chacun à sa façon, semblaient appeler l'homme à leur secours, et poussaient d'épouvantables clameurs.
Enfin, vers le matin, avant que les poudres n'écartelassenl le Goéland, la pluie cessa de tomber, la tempête se calma, cl les naufragés reprirent d'autant mieux courage qu'une voix s'écria : Terre! terre! En effet, dans la brume d'or qui se levai! du coté de l'orient, un sol montagneux apparaissait, estompant ses formes fantastiques sur les nuages empourprés du Levant. C'était la France, c'était le salut !
Duniontd'Urville. — Expédition dans l'Océanie, de 182G a 1829. — La Coquille devient l'Astrolabe. — L'archipel des Amis. — L'île de Tonga-Tabou. — Ce qu'est le Tabou. — Paysage. — Tempête. — Dangers que court la corvette. — Échouage. — Aménité des chefs sauvages. — Sauvetage des objets précieux. — Palou et Tahofa. — Les sauvages à bord. — Les Ofas. — Perfidie. — Escarmouches. — Le village sacré. — Ce que dit le canon français. — Incendies. — Soumission des sauvages.
— Terre de Van Diémen. — La Pérouse. — Départ pour Mallicolo. — Les trois pirogues de Tikopia. — Le matelot prussien. — Le lascar Joë. — Tikopiens à bord. — Profils de Vanikoro dans la brume du soir. — Plan topographique. — Portraits sans retouche. — La ceinture de corail. — Premières entrevues. — Les crânes des Maras.
— Dissimulation. — Mutisme. — Ce que produit un lambeau d'étoffe rouge. — Le naufrage de La Pérouse. — Au fond de l'eau. — Ce qu'on arrache aux coraux. — La baie de Manevai. — Le mausolée. — Les maladies. — Périls extrêmes. — Trahison. — Perfidie. — Métamorphose. — Arrivée des sauvages. — La salle d'armes. — Ébahissement. — Départ de la corvette. — Expédition contke Alger en 1830. — Le brick le Silène. — Le brick l'Aventure. — Brumes. — Ouragan de nuit. — Échouements. — Dangers de mer. — Naufrages. — Dangers de terre. — Caravane. — Les Bédouins.
— Captivité. — Sévices et cruautés. — Dévouement d'un Maltais. — Barbarie des Arabes. — Arrivée des Kabyles. — Les poules aux œufs d'or. — Séparation des captifs. — Comment on les parque. — Leurs souffrances. — Le coup de canon. — Les Mauresses. — Massacre des Français. — Épisodes de cette boucherie. — Départ pour Alger. — Le palais du Dey. — La cour décorée de cent neuf têtes de nos marins du Silène et de Y Aventure. — Au bagne. — Victoire des Français. — Conquête d'Alger.
-m jé a Condé-sur-Noireau, dans le Calvados, en 1790, \\\ Jules Dumont d'Urville s'appliqua de bonne heure aux * choses de la navigation. Nourri de la lecture de Plutarque d'abord, puis des voyages d'Anson, de Bougainville et de Cook, il était aspirant de marine à dix-sept ans, et contreamiral à cinquante. Ses nombreuses découvertes, ses patientes investigations, et les trésors naturels dont il enrichit la France, ont fait immortelle la renommée de cet homme de mer.
Il fit une première expédition à bord de la corvette la Coquille, sous le commandement du capitaine Isidore Duperré. Puis, chargé par notre gouvernement d'étudier les régions très-peu connues de l'Océanie, il commença son second voyage, qui fut l'un des plus importants de la première moitié du dixneuvième siècle. C'était en 1826. La corvette t Astrolabe lui fut confiée pour cette expédition. V Astrolabe de Du mont d'Urville serait-elle plus heureuse que Y Astrolabe de La Pérouse? Cette pensée dut monter souvent au cerveau du jeune navigateur, d'autant plus qu'il avait mission de rechercher les traces de ce mystérieux et intéressant La Pérouse et de ses infortunés compagnons.
Du reste, Y Astrolabe n'était autre que la Coquille : il y eut échange de nom, en souvenir de La Pérouse, Yoilà tout. Ce fut à Toulon que s'embarqua notre héros, le 23 avril 1826. L'étatmajor se composait du lieutenant Jacquinot, des enseignes de vaisseau Lottin, Paris, Gressien et Guilbert; des officiers de santé et naturalistes Quoy, Guaimard et Lesson, et du dessinateur de Sainson. Quelques élèves de marine, Faraguet, Dudemaine, etc., soixante-huit matelots, complétaient l'équipage. Mais ces derniers, rassemblés hâtivement à Toulon, comptaient parmi eux quelques mauvais sujets tirés des cachots pour finir leur temps dans un voyage de découvertes. Le commandant le savait, et se tenait sur ses gardes.
Nous n'allons pas suivre Y Astrolabe dans ses pérégrinations à travers l'Océan, et nous arrêter à chacune de ses stations : Gibraltar, Ténériffe, le cap de Bonne-Espérance et la Nouvelle- Hollande, où elle jette enfin l'ancre après cent huit jours de navigation. La Nouvelle-Zélande reçoit ensuite la visite de Dumout d'Urville. Puis, de là, remontant vers le nord, l'expédition arrive devant Tonga-Tabou, l'une des îles les plus méridionales de l'archipel Tonga ou des Amis, entre les îles Viti et celles des Navigateurs. (Test là que nous devons nous transporter en imagination; et pour atteindre plus facilemenl
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ce but, je dirai que l'archipel de Tonga se compose d'une centaine d'îles ou îlots, dont les plus étendues sont Tonga-Tabou, Vavao et Eoa; les plus élevées, Eoa, Vavao et Namouka; la plus basse, Tonga- Tabou. Elles sont entourées de récifs de corail dangereux, ou de bancs de sable, et d'un abord difficile.
Le nom d'Archipel des Amis, donné à ces îles par Cook, est bien peu mérité, certes! car déjà ses habitants avaient tenté jadis d'enlever le capitaine anglais, puis plus tard le général d'Entrecasteaux, afin de les égorger et de se rendre maîtres de leurs navires. Aussi leur perfidie connue tient sur ses gardes notre habile navigateur.
Le tabou, plus exactement le tapou, règne sur ces parages, comme dans toute la Polynésieentière. C'est un singulier usaçe que celui du tabou. Le tabou est un interdit que, dans l'Océanie, on met sur certaines choses, et même sur les personnes. Nul ne peut approcher, et encore moins toucher, la chose ou la personne tabouée. C'est un veto indéfini dont on comprend que des chefs habiles peuvent tirer une grande ressource. Des importuns gênent-ils une maison, des champs, un objet quelconque? on taboue la maison, les champs, l'objet. Le terrain consacré à un dieu ou devenu la sépulture d'un chef est taboue. On impose le tabou sur une pirogue pour la rendre plus sûre. Défense de combattre sur un lieu qui est taboue. Quiconque touche le corps d'un chef mort est tabou : pour le sortir de cette interdiction, il ne faut pas moins qu'un intervalle de plusieurs lunes. Il est tabou de manger en présence d'un parent supérieur, à moins qu'il ne tourne le dos. L'empire du tabou est le gardien des privilèges respectifs des classes.
Une île basse, couverte d'une recouche épaisse de bonne terre, où les végétaux se développent avec vigueur; quelques mamelons capitonnés de mangliers, de bananiers et de cocotiers; çà et là des villages composés de huttes ovales de 20 pieds
de large sur 30 de long; nombre d'oiseaux, marlins-pêcheurs, tourterelles, merles, moucherolles,chats-huants et poules d'eau, répandus et voletant un peu partout, tel est l'aspect que présente à l'équipage de Y Astrolabe l'île de Tonga-Tabou, lorsque la corvette aborde ses rivages. Du reste pas de montagnes, ni de collines : conséquemment de ruisseaux, point. Saufle rat, nul animal mammifère sauvage. L'île est gouvernée par plusieurs chefs indépendants les uns des autres, c'est Tahofa, c'est Palou, c'est Toubo, c'est Hâta, et d'autres encore, mais rivaux, mais jaloux, mais dissimulés. Leurs suivants se nomment mata-boulaù . Les habitants, nus, circoncis, tatoués en partie, notamment sur le ventre et les cuisses, et leur peau brune, mais douce parce qu'elle est ointe d'huile parfumée, sont beaux et bien faits, cupides, audacieux, sournois et barbares. Les femmes, le corps ceint d'une natte qui fait un tour et demi sur les reins, sont peu gracieuses, et tiennent des hommes quant à la dissimulation. Ce peuple vit de rats, de poissons, de fruits à pain, d'ignames.
Arrivée le 9 avril 1827 à la hauteur cl'Eoa, Y Astrolabe comptait mouiller dès le lendemain : mais une violente tempête la jette hors de sa route. Le 16, elle a connaissance des îles llapaï, et enfin le 20, à la suite d'un grain furieux, la corvette est poussée dans une passe dangereuse, à l'est de Tonga-Tabou, au moment où elle atteignait le mouillage. Mais le vent se joue d'elle, et tombant jusqu'au calme plat, livre ainsi le navire au jeu des courants dans un chenal hérissé de récifs à pic. brossée par le mouvement des eaux, Y Astrolabe s'accule contre les brisants du nord : heureusement une manœuvre habile la relève. Néanmoins le vent, revenu au S. S. E., tient la cor?ette collée contre ce mur de coraux sous-marins, véritable remparl formidable aux acores duquel on ne trouve point de fond a 80 brasses. Le danger est évident : aussi, Dumont d'Urville se multiplie. Des ancres à jet sont élongées. Mais à peineà l'eau, les parties aiguës du corail tranchent les cordages et le> an-
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cres sont perdues. Les chaînes seules résistent. On tremble toutefois pour leurs anneaux, car, que les coraux en coupent un seul, et la corvette, broyée par les récifs, devient une proie facile pour les cupides insulaires. Les Français sont égorgés, les travaux et les richesses amassées par l'expédition sont à jamais perdus, et le sort de la seconde Astrolabe est le mêmeque celui de la première. Jugez des angoisses du commandant en chef.
Cependant, à peine échouée, Y Astrolabe reçoit la visite de trois Anglais, établis dans Tonga-Tabou. Ils offrent leurs services à l'équipage et semblent dévoués à notre cause. Viennent ensuite des chefs indigènes, Palou etTahofa, qui s'installent sans cérémonie sur le navire et se font les commensaux de Dumont d'Urville. Cette aménité des sauvages rassure le navigateur, qui, voyant croître le péril delà corvette, dont les chaînes ont cédé, et que les oscillations furibondes de la houle poussent à cinq ou six pieds du mur de corail, veut au moins mettre son monde à l'abri. En effet, la chaloupe est chargée de vivres et d'une partie des gens de l'équipage, qu'elle doit conduire en sûreté sur la petite île de Pangaï-Modou, lorsque se présente un homme attaché à un établissement de missionnaires anglais, qui, s'adressant au commandant, lui révèle qu'en se divisant ainsi, il se livre à la rapace convoitise des naturels, prêts à s'élancer avec leurs pirogues sur la riche cargaison du bâtiment, et que, quand même Tahofa et Palou seraient de bonne foi dans leurs témoignages d'amitié, leur autorité serait méconnue par la population. Contre-ordre est alors donné à la chaloupe, et l'équipage de la corvette ne doit plus avoir qu'une seule et même fortune. Seulement, Dumont d'Urville enferme dans une caisse en tôle les papiers et documents scientifiques, et les envoie aux missionnaires sur un bot. Cette frêle embarcation à peine éloignée, la houle augmente, la brise fraîchit, et la nuit se fait si affreuse que Y Astrolabe, battue par le ressac, présente l'aspect le plus si-
nistre. La moitié de l'équipage descend dans la chaloupe et les canots, avec les montres marines, les instruments du bord et les papiers indispensables, et on attend le dénoûment du drame.
Palou et Tahofa sont toujours sur le vaisseau, bien repus, bien traités, mangeant et surtout buvant à même, mais parfaitement indifférents au sort de la corvette, qui lutte contre la ruine qui veut la saisir, se débat contre la rafale, et s'agite sur ses ancres. Enfin, le 22, le vent change. Aussitôt on met dehors voiles hautes et basses. Les canots agissent sur l'avant du navire, et l'on file des amarres par le bout. Un mouvement a lieu dans la position de Y Astrolabe, et tout chacun de croire qu'elle se détache du récif. Hélas! point... Tout au contraire, elle donne en plein sur l'écueil et n'a plus que 3 ou 4 pieds d'eau sous la poulaine. L'échouage est complet, et c'en est fait du beau navire! Déjà les sauvages de la côte, attentifs à ce qui se passe, poussent des hurlements de joie, et leurs nombreuses pirogues s'élancent, comme des oiseaux de proie, pour fondre sur la corvette qu'ils supposent que l'on doit abandonner, et la piller... Mais Dumont d'Urville frappe un coup décisif, et s'adressant à Palou, Tahofa, et Lavaka, un autre chef de l'île, il leur dit la vérité sur la position de son bâtiment, et leur demande, si en leur abandonnant tout ce que contient le navire, ils laisseront aux Français ce qui leur est nécessaire pour regagner leur patrie ?... Palou affirme qu'il périra plutôt que de laisser maltraiter ses amis les Français. En effet, il monte sur le pont, et voyant que des pirogues on va se mettre à l'abordage, il ordonne aux naturels, d'une voix impérative, de se retirer sans retard... Il achevait à peine qu'on annonce au commandant que l'on vient de ressaisir les amarres filées par le bout au moment de l'appareillage. 0 bonheur! La corvette reprend incontinent la position de la veille, c'est-à-dire qu'elle est encore exposé;', mais non perdue
Le lendemain 23, on s'écarte des récifs de quelques toises, et le 24, après quatre grands jours d'angoisses inexprimables, grâce à quelques risées folles du nord-est et à la touline des embarcations , Y Astrolabe s'écarte enfin des acores de cet affreux écueil, reprend lentement la voie du mouillage, et jette enfin l'ancre devant l'îlot de Pangaï-Modou, le 26 au soir.
Pendant toute la durée dé ce long péril, les trois chefs Tongas n'ont cessé de se montrer dévoués, et leurs sentiments de bonne amitié ne se sont pas démentis un seul instant. Néanmoins Dumont d'Urville continue d'être vigilant, et bien lui en prend. Un mois se passe pendant lequel le commandant rend des visites à Palou, qui le reçoit assez peu chaudement; à la tama-ha Fana-Kana, sorte de prêtresse du pays, qui l'accueille avec une courtoisie presque européenne et lui raconte qu'elle se souvient du passage des vaisseaux d'Entrecasteaux, allant à la recherche de La Pérouse, et affirme que, jadis, deux autres bâtiments à pavillon blanc ont touché à l'île Namouka. De leur côté, les officiers se rendent à terre où on leur fait un bon accueil, et où ils couchent chez leurs Ofas. Les ofas sont les amis que les naturels se font parmi les navigateurs, et qu'ils choisissent pour les aimer et les protéger. Enfin les savants et les naturalistes se livrent à leurs études sur le territoire de l'île. Mais voici que, soudain, l'expédition acquiert une preuve de la perfidie naturelle aux insulaires de Tonga-Tabou. Le 13 mai, au moment où Y Astrolabe met à la voile, après avoir comblé les indigènes de présents, les sauvages s'emparent, par une ruse inouïe, d'une embarcation qui portait à terre un des élèves et des hommes. Ainsi ont-ils agi déjà avec Cook et d'Entrecasteaux. Dumont d'Urville se voit contraint de sévir pour obliger ces hôtes pervers à rendre ses gens. D'abord ils ne renvoient que l'élève, monsieur Dudemaine , et promettent de ramener les autres marins. C'est en vain qu'on brûle leurs villages et qu'on leur fait une guerre de buissons : ils ne veulent que gagner du
temps, et se fortifier dans leur village sacré de Mafanga. Ils prétendent posséder chez eux des Européens : c'est la manie de leurs chefs. Alors d'Lrville fait approcher la corvette des récifs qui protègent Mafanga, et canonne vivement les naturels réunis au nombre de quatre à cinq mille, armés de fusils, d'arcs, de lances et de casse-têtes. Abrités par des retranchements de sable, nos insulaires croient pouvoir braver impunément l'artillerie française : mais enfin, fatigués de leur inaction et voyant de temps à autre bon nombre des leurs tomber sous le feu, ils renvoient leurs prisonniers qui arrivent , à demi tatoués et déjà travestis de force en sauvages. Cette révolte était le résultat d'une conspiration ourdie dans l'île, par des échappés de galères que j'ai signalés au début, les déserteurs Reboul et Simonet, gens de sac et de corde, que les chefs de l'île ne purent restituer, car ils étaient en fuite.
Lorsqu'elle eut quitté les rivages inhospitaliers de Tonga- Tabou, et après plusieurs incidents de pure navigation, V Astrolabe relâcha, en décembre, à Hobarl-Town,. l'une des villes de la Terre de Yan-Diémen, au sud de l'Australie. Là, un pilote, du nom deMansfield, raconta au commandant, d'une façon confuse, qu'un capitaine de navire anglais prétendait avoir trouvé des traces du passage et sans doute de la perte de La Pérouse. Pour plus de détails, il l'adressa à l'aide de camp du gouverneur, sir Frankland. Celui-ci lui apprit qu'en effet le capitaine Dillon prétendait avoir eu connaissance du gisement du naufrage de Y Astrolabe et de la Boussole Mais il ajouta que Dillon était un fou, un aventurier, et que sa découverte n'était qu'une fable. Dumont d'Urville, d'abord très-refroidi dans son premier espoir, ne savait trop que penser, lorsque survint le commandant du port, Keller, qui lui remit le journal relatant, tout au long, le rapport de Dillon. Après la lecture de ce factum, notre marin français crut > trouver un fond de vérité, et mit aussitôt à la voile pour Mallicolo, citait le nom que
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Dillon donnait exprès à Vanikoro, pour dépister les explorateurs.
La corvette arrivait, le 10 février 1828, devant Tikopia, l'une des îles des Nouvelles Hébrides, lorsque la vigie annonce trois pirogues qui approchaient. Chacun de courir sur le pont. Dans la première des pirogues, on remarque un Européen portant un bonnet de laine, une chemise rouge et un pantalon de prunelle blanche. Cet homme monte à bord , déclare qu'il est le Prussien Martin Bushart, qu'il vient d'accompagner Dillon à Vanikoro, que le navire de cet Anglais a pu mouiller à Ocili, que le capitaine a obtenu à Vanikoro les objets mentionnés dans sa relation, mais qu'il ne reste plus de Français dans l'île, le dernier étant mort un an auparavant, et son tombeau y étant signalé aux étrangers. Enfin il ajoute que les naturels se sont montrés paisibles, mais que l'air y est si malsain, que les équipages y prennent la fièvre presque aussitôt. En même temps, un autre homme, que le commandant de Y Astrolabe prenait pour un insulaire, lui présente une lettre de Dillon lui-même, se gardant bien de donner aucun renseignement sur Vanikoro et le naufrage, mais faisant part qu'il se dirigeait sur l'île Pitt. Alors Dumont d'Urville apprend que l'homme à la lettre n'est point de Tikopia, mais un Lascar, du nom de Joë, ayant habité successivement Viti, où il avait pris femme, Koro, Imbao, Mouala, Vatou-Lele, etc., et qu'il est précisément celui qui a vendu à Dillon la poignée d'épée aux armes de France, et le premier de qui soient venus les renseignements les plus positifs sur le lieu et les traces du naufrage de La Pérou se.
Mais ni Bushart, ni Joë ne voulant suivre Dumont d'Urville, celui-ci résolut de partir sans retard. Malheureusement, avec le Prussien et le Lascar, étaient montés à bord au moins vingtcinq naturels, qu'il fallait faire déguerpir, et le nombre de leurs pirogues ne suffisait pas pour les ramener à terre. Tout en pestant, on dut attendre deux grandes heures : encore
n 'arriva- 1 — il que cinq pirogues, et chacune d'elles ne pouvait recevoir que trois ou quatre hommes en sus de ceux qui la montaient. Aussi, quand elles furent toutes parties, il resta encore cinq sauvages. Aucune pirogue nouvelle n'était en vue, et le courant ayant entraîné Y Astrolabe déjà de huit milles sous le vent, bon gré malgré, il fallut se décider à faire voile avec eux. Les Tikopiens couchèrent dans le grand canot, et devinrent fort utiles au navigateur, car, toute la nuit, ils ne cessèrent d'indiquer exactement le gisement de Vanikoro. Certaines étoiles leur servaient à reconnaître leur position. Enfin, le lendemain, dans les feux du soir, des barres de perroquet on put distinguer les sommités de Vanikoro, sous la forme de trois mamelons, aplatis et isolés, comme autant d'îles distinctes. A cette vue, tous les cœurs français furent agités. C'était donc là le point mystérieux qui avait caché si longtemps à la France et à l'Europe entière le drame fatal de La Pérouse! Mais quel allait être le résultat des efforts de l'expédition?...
V Astrolabe erra d'abord longtemps autour de Vanikoro avant de trouver un mouillage, le long du récif qui l'entoure. Puis, comme Dillon, qui n'avait pu faire mouiller le Saint-Patrick ni à Païou, ni à Vanou, mais bravant tout danger, s'était glissé dans un petit espace, appelé havre d'Ocili, au milieu des récifs de la partie orientale, Dumont d'Urville alla prendre le même mouillage, le 20 février.
Le groupe de Vanikoro se compose de quatre îles. Deux sont grandes et fort élevées. La première a nom île de I" Recherche, et possède deux districts avec villages appelés Païou et Vanou. La seconde, qui se nomme Tevai, n'a qu'un village qui porte aussi ce nom. Deux autres îles, fort petites, ont aussi des villages, Nama, etc., et sont désignées sous les appellations Vanikoriennes de Maneva et Nanoim-ha. Ces quatre lies sont tellement voisines l'une de l'autre qu'elles ne paraissent en former qu'une seule, sous le nom commun de Vanikoro.
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Un récif de corail de 30 à 40 milles de circuit enveloppe ce groupe d'îles comme d'une ceinture, à une certaine distance du rivage. Il existe à peine quelques coupures qui servent de passes et d'entrées dans les baies intérieures. Un petit espace, encastré dans les récifs de la partie orientale de cette ceinture peut servir d'abri et a reçu le nom de havre d'Ocili. L'espace qui s'étend entre cette enceinte de coraux et la terre, offre une nappe d'eau constamment paisible, tandis qu'au dehors la mer est souvent agitée. L'île de la Recherche surtout , la plus grande, est très-montagneuse, et couverte d'épaisses forêts de la plus riche végétation, qu'entretiennent des pluies fréquentes. Mais l'humidité qui en résulte, rend l'atmosphère brumeuse et fait que le climat de Vanikoro, très-malsain, donne des fièvres dangereuses, qui rendent ces îles redoutables aux Océaniens de leur voisinage et surtout aux Européens.
L'aspect de Vanikoro ne laisse pas d'être pittoresque, et les villages y produisent bon effet, adossés à des montagnes boisées. Ils se composent d'assez jolies huttes, suffisamment propres, de 10 à 20 pieds de long sur 8 à 10 de large. Elles sont appuyées sur des pieux. Leurs toits et les murailles sont faits de nattes fabriquées avec des feuilles de cocotier. Un foyer carré se trouve au centre de la cabane. Ces villages ont aussi leur maison commune où les hommes se réunissentpour fabriquer leurs
arcs et leurs flèches, et se débarrasser de certains animaux
peu commodes. Pendant ce temps les femmes vont chercher le poisson, les fruits ou les racines, nourriture du Vanikorien.
Quels hommes et quelles femmes ! Les premiers, petits et grêles, sont absolument nus : ils ont la peau noire, les cheveux enveloppés d'un morceau d'étoffe qui pend sur les épaules, le corps ceint d'une liane noire et luisante. Les bras, les jambes et la tête sont décorés de bracelets et de colliers de coquilles. Leurs narines et leurs oreilles sont percées afin d'introduire dans les trous des os ou du bois : délicieux ornements! Ces sauvages portent constamment un arc et des fie—
ches. Les secondes sont également sans vêtements, sauf la ceinture de liane. Leur laideur est repoussante. Les plus jeunes n'ont pas môme ce qu'on nomme en France la beauté dudiahle, c'est-à-dire la fraîcheur de la jeunesse : elles sont laides aussi. On ne trouve pas la moindre grâce dans leurs mouvements. Du reste, les insulaires sont excessivement jaloux à l'endroit de leurs femmes. Hommes et femmes, à force de mâcher la noix d'arec, mêlée avec de la chaux, ont les dents en ruines et les lèvres d'un rouge effrayant sur leurs visages noirs. C'est à ce beau monde que nos Français vont avoir affaire.
Quand enfin Y Astrolabe fut affou reliée sur ses ancres, le canot, sous la conduite de l'enseigne Gressien, fit le tour de l'île, à l'ouest surtout, en dedans de la ceinture des brisants. A Païou, le premier village où il s'arrêta , tout le monde prit la fuite. Un matelot anglais, descendu à terre, ne trouva qu'un vieillard et une vieille femme, que la terreur rendit muets. A Nama, on donnaà monsieur Gressien quelques morceaux de fer et de cuivre provenant des vaisseaux naufragés à Païou et à Vanou : mais aucun des naturels ne voulut ouvrir la bouche sur les naufrages et leurs gisements. Il était évident que les insulaires, craignant que les Français ne fussent venus pour tirer vengeance de la mort de nos compatriotes, s'étaient promis de garder un silence absolu. On put juger de suite que Dillon avait semé d'avance des préventions à l'endroit des Français, et que c'étaient ces terreurs, habilement produites, qui bâillonnaient toutes les bouches et fermaient toutes les oreilles. Un naturel, plus communicatif, semblait-il vouloir parler? ^l'instant même les siens l'entouraient, et leurs visages effrayés le forçaient à la retraite. Ni promesses, ni caresses, ni prières, ne purent vaincre leur obstination.
Le c«mot de Gressien passa la nuit près de Yanou: puis le lendemain, il février, se dirigeant vers la passé du nord, il rentra dans le bassin intérieur, et revint à bord par la passe de l'est.
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Le second de Y Astrolabe, monsieur Jacquinot, rencontra, à Vanou, Je même système de mutisme. A l'approche des Français, l'alarme se répandit dans le village, et femmes et enfants s'enfuirent dans les bois en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Les hommes seuls se montrèrent, mais inquiets. On les interrogea, ils se turent. On les accusa, ils nièrent. Pourtant ils avouèrent avoir possédé longtemps les crânes des Maras (Européens), mais ils prétendirent les avoir jetés à la mer. En outre, un vieillard confessa que des blancs étant venus à Vanou. les insulaires les avaient reçus à coups de flèches : qu'aussitôt les blancs avaient soufflé sur eux la mort avec leurs fusils; et qu'enfin ces blancs étaient tous morts. Puis il ajouta qu'à Païou il était resté deux blancs, mais qu'ils étaient morts depuis longtemps.
A Manevai et à Tevai, on montra aux naturels des croix de Saint-Louis et une pièce d'argent, en leur demandant s'ils avaient déjà vu des objets semblables. Il fut répondu qu'il s'en trouvait à Vanou.
A JNama, toujours le silence, toujours la dissimulation. Mais alors monsieur Jacquinot s'étant avisé de déployer devant les sauvages un morceau de drap rouge, un Vanikorien, séduit par les couleurs de l'objet, sauta subitement dans le canot, faisant signe qu'il allait conduire au lieu du naufrage, si on lui donnait ce drap rouge.
La chaîne des récifs qui forme une immense ceinture autour de Vanikoro, à la distance de deux ou trois milles au large, près de Païou, se rapproche beaucoup de la côte, dont elle n'est plus qu'à un mille. Ce fut là, dans une sorte de coupée à travers les brisants, que le noir vanikorien arrêta le canot et fit signe aux blancs de regarder au fond de l'eau. En effet, à la profondeur de douze à quinze pieds, les Français distinguèrent aussitôt, disséminés çà et là, et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets, d'autres objets encore, et surtout quantité de plaques de plomb...
Tous les doutes étaient dissipés... Les tristes débris du naufrage de La Pérouse étaient là sous les yeux de ses compatriotes... Aussi des larmes glissaient des yeux de tous nos marins...
Il ne restait plus que des objets en cuivre, en fer ou en plomb... Tout le bois avait disparu, détruit par le temps et le frottement des lames... Le gisement des ancres donnait lieu de présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que deux autres semblaient avoir été mouillées. En outre, l'aspect des lieux permettait de supposer que le navire avait donné dans cette passe, pour avoir voulu s'introduire en dedans de la chaîne des brisants, et qu'il y avait échoué. Enfin quelques noirs affirmèrent que c'était ce navire dont l'équipage, débarqué à Païou, avait construit un petit bâtiment, tandis que l'autre vaisseau avait échoué de l'autre côté du récif et s'était englouti.
Mais voici qu'un matelot, se promenant dans Païou, avise sur une porte un panneau cloué, lequel panneau, fait d'un morceau de sapin de 4 pieds de long sur 14 pouces de large, était décoré d'une fleur de lis et autres ornements sculptés. C'était, à n'en pas douter, un débris du couronnement de l'un de nos navires.
De ce moment on se mit à l'œuvre pour arracher aux coraux les débris du désaslre dont ils étaient une preuve incontestable. Ce ne fut pas sans peine qu'on put extraire de la croûte du corail une ancre d'abord, un canon court en fonte, un pierrier en bronze, une espingole en cuivre, un saumon, un»' grande plaque de plomb, quantité de porcelaines et une foule d'autres objets.
Cependant l'Astrolqbe était mal à l'aise dans le mauvais havre d'Ocili. La houle fatiguait ses chaînes et menaçait de la jeter à tout moment sur les récifs, dont les roches verticales l'auraient fracassée. Aussi son commandant songe-t-il à changer de station. D'Urville quitte Ociliet vient, à laide d'ancres à
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jet et de grelins, se ranger dans la haie de Manevai, dont le bassin, très-calme, le tient à l'abri de tons les éléments. Alors on continue les travaux avec ardeur : l'expédition scientifique se rend à terre; on fait le relèvement de l'île; toutes choses marchent d'ensemble.
Le naufrage de La Pérouse sur cette côte étant désormais un fait acquis, et les objets trouvés chaque jour le confirmant encore, on décide en conseil, et à l'unanimité, d'élever un tombeau à la gloire et au souvenir de l'infortuné navigateur et de ses compagnons. Le théâtre du sinistre est Païou; mais, comme on ne peut l'ériger en cet endroit, on choisit de préférence le récif qui ceint le mouillage de Manevai, et que couronne une touffe de mangliers. On donne au mausolée la forme d'un prisme quadrangulaire de six pieds d'arête, et on le surmonte d'une pyramide de même dimension. Afin de préserver ce funèbre monument de la profanation, on se garde bien d'employer le fer dans sa construction, ou toute autre chose capable de tenter la cupidité des sauvages. Puis, dans une des traverses, on incruste une plaque de plomb, sur laquelle on a gravé profondément ces mots :