LA PÉROUSE ET DE SES COMPAGNONS
L' Astrolabe, le 14 mars 18:28.
Enfin, à dix heures et demie, le 14 mars, l'état-major, à la tête d une partie de l'équipage, descend sur le récif. Un détachement de dix hommes défile, par trois fois, dans un silence solennel et respectueux, autour du tombeau, et fait retentir le bois de mangliers de trois décharges de mousqueterie. De son côté, Y Astrolabe fait répéter aux échos des montagnes du groupe d'îles une salve de vingt et un coups de canon... Hélas! quarante ans auparavant, ces mêmes échos avaient entendu
la grande voix du canon français, partie des sabords de la Boussole et de Y Astrolabe, sous les ordres de La Pérouse! Quarante ans auparavant, ces mômes rivages avaient retenti des cris de nos compatriotes expirant sous les flèches des sauvages, ou succombant sous l'étreinte de la fièvre! Aussi ces pensées gonflent toutes les poitrines, agitent tous les cœurs, et font que des larmes glissent silencieusement sur nombre de visages.
En effet, la position de Y Astrolabe de cette seconde expédition offre une certaine analogie avec celle des marins de la première. Le temps, de sec qu'il était, est devenu pluvieux et malsain, de sorte que les fièvres se sont déclarées soudainement, et prennent un caractère épidémique. Le naturaliste Guaimard, le premier, après ses recherches dans l'île, non loin de Nama, est revenu avec cette fièvre intense qui tue rapidement un homme. Le commandant lui-même est saisi par des accès violents et dangereux. La fièvre cloue sur les hamacs la moitié des gens de l'équipage : les bras vont manquer à la corvette pour la manœuvre d'un départ difficile et périlleux. Le deuil dont cette terre néfaste couvre le premier séjour des Français, semble devoir envelopper aussi d'un crêpe lugubre le second séjour des marins de la même nation. D'Urville sent l'imminence du danger.
Mais ce danger n'est pas tout entier dans la maladie qui règne sur Y Astrolabe . Un péril tout aussi sérieux se manifeste du côté des sauvages de Vanikoro.
Lors de la première expédition de monsieur Gressien, pour étudier les contours et les sites de Vanikoro, les deux insulaires que Ton avait pris à levai, pour servir de guides, parurent fort alarmés de se trouver en présence des naturels de l'île de la Recherche, ceux de Vanou. Ils se couchèrent dans le canot, à plat ventre, et ne se laissèrent voir qu'après avoir reconnu que les habitants de Vanou nese montraient pas hostiles envers les Français. Les sauvages de Tevai étaient-ils donc eu mauvaise harmonie avec ceux de file de la Recherche, à
noire occasion? En outre, les naturels de Tevai se montrèrent bientôt, vis-à-vis de nos compatriotes, maussades, querelleurs, mendiants. Leur chef, Nero , ne cessait de demander. Un jour que d'Urville lui rendit visite, sans armes, et accompagné seulement de quelques officiers, Nero se plaignit amèrement de ce qu'on ne lui offrait rien, objectant que Pita, — Peter Dillon, — lui donnait beaucoup. Puis, peu à peu, le sauvage prenant une attitude menaçante, d'Urville s'empressa de lui offrir une hache et un collier, en échange de cochons qu'on ne lui remit jamais; et, profitant de l'ébahissèment de Nero, se leva et disparut, jurant bien qu'on ne le reprendrait plus, sans armes, à de pareils tête-à-tête
Au contraire, une fois dans le mouillage de Manevai, le capitaine trouva des hommes plus affables. On devina bientôt qu'ennemis de leurs frères de Tevai, ils prenaient à tâche d'agir tout autrement vis-à-vis des marins français. Ils accouraient de bonne amitié sur le pont de Y Astrolabe. Ils saluaient le commandant, à la façon du pays, en baisant le dos de leurs mains; et Mohembe, leur chef, c'est-à-dire YArihi, qui était en même temps prêtre de Nalamba, le premier des dieux de Yanikoro, se déclara son ofa ou ami particulier. Mohembe était fort laid, très-petit, difforme, mais bon, simple, discret et paisible. Il répondait à tout, n'interrogeait pas, ne demandait jamais de cadeaux.
Mais voilà que tout à coup l'équipage de la corvette remarque que les sauvages de Vanou sont devenus les meilleurs amis des sauvages de Tevai. Puis, un matin, d'Urville est fort surpris de voir venir à bord une demi-douzaine de pirogues de Tevai, sans que trois ou quatre naturels de Manevai, qui se trouvent sur le pont, paraissent effrayés le moins du monde à leur approche, quoiqu'ils eussent dit, encore la veille, qu'ils avaient les insulaires de Tevai pour mortels ennemis. Il en témoigne sa surprise à ceux de Manevai, qui se contentent de rire d'un air équivoque, en disant qu'ils ont fait la paix Ils ajoutent que
30i HISTOIRE DES NAUFRAGES.
les sauvages de Tevai apportent des cocos; mais en fait de cocos, on ne voit sur les pirogues que des arcs et des flèches en fort bon état. Les insulaires arrivent, montent d'un air déterminé, s'approchent du panneau pour regarder dans le faux-pont, et, en un mot, cherchent à s'assurer si le nombre des malades n'augmente pas... 11 est évident qu'ils attendent, pour déclarer la guerre, que l'équipage soit tout entier retenu et affaibli par la fièvre. Une joie maligne perce dans leurs regards diaboliques... On fait observer alors au capitaine que les naturels de Manevai font de même depuis plusieurs jours
Ces manœuvres annoncent les plus perfides dispositions
Aussi d'Urville se contenle de faire ouvrir la salle d'armes, ordinairement fermée avec soin, et montrant aux sauvages les canons, les sabres, les fusils, les espingoles, etc., qui brillent sous un rayon de soleil; l'aspect de ces armes étincelantes, dont ils ne connaissent pas l'usage, les fait tressaillir, et débarrasse vivement la corvette de leur présence.
Aussitôt le commandant de Y Astrolabe exhorte son monde à prendre courage. Les malades eux-mêmes prêtent leurs bras défaillants à l'appareillage. On peut élonger une ancre à jet dans l'est, par trente brasses de fond; et quoiqu'elle soit surjalée, on est assez heureux pour qu'elle prête un bon secours. C'est sur ce frêle appui que le 17 mars 1828, à onze heures quinze minutes du matin, la corvette déploie ses voiles et prend son essor pour quitter Vanikoro, en serrant le vent, avec une bonne brise d'est-sud-est. \J Astrolabe franchit heureusement la passe pour gagner le large, à travers des flots d'écume qui en blanchissent les bords, et sous un grain subit qui se prend à borner l'horizon dans un rayon de soixante à quatre-vingts toises.
L'expédition s'éloigna enfin, emportant de Vanikoro un plan qui en fait, à présent, l'un des points les mieux connus «le l'océan Pacifique.
Elle rentrait précisément à Marseille, juste un an après, jour pour jour, le 17 mars 1829.
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De 1837 à 1840, Dumont d'Urville iit un autre voyage au pôle Sud et dans l'Oeéanie; expédition qui lui valut le titre de contre-amiral, mérita des grades à ses officiers, et lit donner nombre de décorations aux gens de son équipage.
Pourquoi faut-il dire que celui que les plus dangereux océans du globe avaient respecté, était réservé pour périr par le feu , dans la catastrophe du chemin de fer de Versailles , le 8 mai 1842!....
La prise d'Alger, en 1830, en donnant à la couronne de France un nouveau fleuron, rendit en même temps plus hospitalières, pour les naufragés, les côtes, jusques alors si redoutées, des États Barbaresques. L'Algérie était un repaire de pirates, et malheur à qui tombait sous leurs coups!
Le brick le Silène, qui faisait partie de notre flotte, le 9 mai 1830, reçut l'ordre de porter au commandant de la croisière des lettres et des provisions fraîches. Aussitôt il quitta Malien, où se trouvaient l'amiral et la flotte. Le temps était beau, la mer bonne, le vent favorable, et l'équipage plein d'ardeur et de gaieté. Mais le ciel changea bientôt. Le 13 au soir, à la lueur d'un éclair, on entrevit la côte. On louvoya, car la nuit se fit sombre et orageuse. Puis le jour parut, mais si sombre, si obscur, qu'à peiney voyait-on. La pluie tombait, et une brume épaisse formait une telle vapeur que le soleil n'existait pas pour le brick. Rien de plus lugubre alors que l'aspect de la mer, car l'espace, au milieu duquel se meut un navire, se resserre, se rétrécit, se rapetisse à mesure que le brouillard s'épaissit, et l'on ne peut se défendre de l'appréhension d'être enseveli vivant dans cette tombe humide.
La vue de deux bricks de la division fit disparaître bientôt cette monotonie; mais un fort grain ne permit pas de les reconnaître, et on retomba dans l'obscurité. Puis, vers le milieu du jour, parut un autre brick, avec lequel ou entra en coni-
municatiou par signaux. C'était Y Aventure. On vira de bord. et on fit voile de conserve.
Néanmoins le soleil demeurait toujours voilé, et la brume ne permettait pas de prendre connaissance de la cote. Telle était la violence des courants, que l'on se croyait loin de terre lorsqu'on y touchait. V Aventure traçait la route. Le Silène le suivait; la navigation se faisait par tâtonnements. Mais, vers le soir, ce brick disparaissait dans le brouillard plus sombre, lorsque la terre, faiblement éclairée par les derniers reflets du jour, se montrant fort près, on la prit pour une brume épaisse. Avec cela, les lames chassées par le vent s'amoncelaient, s'élevaient en se brisant contre la côte, et formaient des bourrelets de vapeurs qui augmentaient la sécurité fatale de l'équipage. Tout à coup Y Aventure reçut une violente secousse
Ce choc fit croire tout d'abord qu'un brick venait de heurter l'autre, et tout le monde accourut sur le pont. Mais d'autres secousses, plus violentes que la première, firent trop vite comprendre que le navire avait touché. En effet, Y Aventure chancelle soudain comme un homme ivre, et l'on reconnaît enfin, le désespoir dans l'âme, que le brick est jeté à la côte. Aussitôt on se précipite en désordre sur l'avant, et officiers et soi» hits courent pêle-mêle vers le lieu supposé du danger. Le vent souftle avec une violence inouïe, la mer déferle avec fureur contre les flancs du vaisseau; les plus noires ténèbres ajoutent à l'horreur de ce drame.... Toutefois, l'œil peu à peu s'habitue à distinguer les reflets des récifs et la couleur blanchâtre des rochers : on devine que la position est des plus menaçantes, et, comme l'on sent que le brick fléchit sous le vent, et que le poids énorme de la mâture ajoute encore à cetle inclinaison. on se tient prêt à chavirer. Mais la voix du lieutenant de Naisseau d'Assigny s'écrie alors :
— Coupe, coupe le grand mât!
Aussitôt l'équipage, sortant de sa stupeur, s'élance à l'œuvrej les matelots, armés de haches, tranchent les haubans e( les
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manœuvres, et le mât, privé de ses appuis, et sapé à sa base, tombe sous le vent avec un fracas effrayant. Allégé, le brick se relève quelque peu; mais les lames et le vent, pesant ensemble sur le plat-bord, l'inclinent de nouveau, et la tempête le poussant de plus en plus vers la terre, on est obligé d'abattre à son tour le mât de misaine.
11 est dix heures. La nuit est horrible, violente la houle, le vent déchaîné, la pluie poussée par rafales, et les ténèbres sont impénétrables. Des vagues impétueuses saisissent Y Aventure sur leurs larges nappes, et, furieuses, menacent à chaque instant de le briser contre la côte. Le gouvernail est arraché et mis en pièces; à chaque secousse nouvelle, le malheureux brick retombe plus lourdement sur le côté. A toute minute, on croit le voir disparaître; et le fait est qu'il entre dans le sable déjà de sept à huit pieds. Les lames qui arrivent sans lin balaient tellement le pont, qu'on ne peut reprendre haleine, et cent fois l'on se sent périr. Pourtant, l'effroi qu'inspire la côte d'Afrique, et la cruauté des Maures, plus terrible que celle des éléments, effraient à ce point l'équipage, que pas un homme ne parle d'aller au rivage. On se cramponne sur la surface dévastée du pont, mais nul n'essaie de gagner la terre.
Cependant un avis, trop tardif hélas! ayant mis en éveil monsieur Bruat, commandant du Silène, cet autre brick fut sur le point d'échapper au désastre. Debout sur le pont, au moment où le grain fondait sur son navire, ce brave officier reconnut bien vile la blancheur de l'écume des (lots se brisant contre des rochers. Aussitôt il donne l'ordre de mettre la barre sous le vent, et il appelle aux voiles tout l'équipage. Mais l'évolution du virement de bord est lente : le petit hunier reste longtemps masqué, et le brick ne sent plus son gouvernail. Hélas ! alors que l'on amarre la grande voile pour arrêter une abaltée trop forte, un premier coup de talon et une lame furibonde le soulèvent comme une toupie, et, le laissant retomber ensuite, l'échouent presque aussitôt.
Cette ibis il faut gagner la côte. Des embarcations du S Urne, celles qui se trouvent à l'arrière, ont été brisées par la bourrasque; le canot du capitaine n'a plus que la moitié de sa carcasse; la chaloupe et le grand canot ne peuvent être mis a la mer. 11 n'est qu'un moyen de sauvetage : c'est de tendre deux cordes, que les plus vigoureux nageurs vont amarrer à terre.
A l'instant où ces tristes apprêts se font sur le Silène, le brick l'Aventure touche de nouveau, et sombre davantage; aussi son équipage, à moins de périr, est contraint de l'abandonner en hâte, car les lames couvrent le pont, et on court le risque d'être englouti subitement. Alors des matelots attachent un câble au vaisseau , et, se précipitant à l'eau , gagnent les rochers, où ils l'amarrent, en le tendant énergiquement, pour faciliter le périlleux trajet aux gens du brick. Tous atteignent heureusement la plage africaine. De là, leurs regards se portent sur la mer déchaînée, et ils cherchent à en percer les ténèbres, afin de connaître le sort de leurs compagnons du Silène. Mais ils ne peuvent que les hêler... A cet appel, l'équipage de ce brick quitte enfin son navire, vers deux heures du malin, à l'aide d'un double câble tendu en va-et-vient.
Les hommes des deux bricks réunis, les capitaines Brual et d'Assigny se consultent avec leurs officiers sur les moyens à prendre. Ce qu'ils ont le plus à craindre, c'est la fureur des Arabes, car, Alger est précisément en guerre avec la France, et Oran et Tunis sont à 50 et 00 lieues, au delà de contrées que peuplent des tribus belliqueuses et cruelles. Malgré tout, c'est vers Alger que l'on se dispose à marcher. Quelques matelots nagent d'abord jusqu'au Silène, lorsque se lève un soleil pale, qui permet à peine de contempler le lugubre spectacle que présente le rivage, où s'agite la coque à demi fracassée du premier brick, et où s'enfonce dans les eaux jusqu'au bordage l;i dépouille du second. Ils en rapportent une cage ;i poules, quelques bouteilles de vin, des coffres pleins de \èlemeuts appartenant à monsieur Brual, qui les partage gêné-
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reusement à ses compagnons d'infortuné, et la caisse do l'équipage, dont le contenu est aussitôt réparti entre tous, selon le rang et le grade de chacun.
Alors, on range sur trois colonnes les deux cents marins de l'Aventure et du Silène, les officiers se placent en tête, et l'on se met en marche. Bientôt la caravane double une pointe de collines, lorsque tout h coup trois Bédouins, portant à la main des fusils à mèches, se montrent derrière des buissons, et couchant en joue les Français, leur enjoignent par signes de retourner sur leurs pas. En même temps, ils appellent d'autres Arabes. La caravane obéit, et elle se retrouve à peine en face des deux bricks, qu'il fond sur elle de véritables nuées de Bédouins. Ces misérables Maures, à face jaune, aux yeux fauves, à la barbe noire, furieux et rugissant comme des bêtes féroces, menacent les marins les uns de leurs yatagans, les autres de leurs fusils. 11 en est qui frappent de leurs bâtons sur les épaules et le dos des matelots pour les pousser vers les gorges des montagnes. Le plus petit nombre, s'écartant de cette scène de violence, se jette à la mer pour aller piller les navires, et telle est l'avidité de ces ignobles sauvages qu'ils semblent de loin s'entr'égorger pour s'arracher les dépouilles des bricks.
Heureusement un Maltais, pris devant Oran, fait partie de l'équipage du Silène. Il sait l'arabe, car il a longtemps navigué avec les marins de la Régence. Ce brave matelot se dévoue au salut des Français. Il affirme devant ces barbares que les naufragés sont Anglais... Par ce mot, magique en ce moment, il impose aux Arabes. Toutefois les Bédouins n'en persistent pas moins à vouloir guider la route des marins, et sous le prétexte de les conduire à Alger par un chemin plus court, ils dirigent les Français à travers les montagnes. Mais voici qu'au moment où les équipages atteignent le sommet d'un monticule, que couronne un douair, sortent des huttes qui le composent des bandes de femmes, vraies mégères plus forcenées
que les Kabyles. Elles sautent à la tête de nos captifs, leur arrachent effrontément les mouchoirs dont ils se couvrent la tête, leur crachent au visage, les pincent au point de faire couler le sang, et les lapident en hurlant comme des hyènes. On dépouille de leurs habits les officiers aussi bien que les matelots : on enlève même les pantalons à ceux qui ne possèdent plus que ce vêtement nécessaire. Quelques matelots, pour soustraire leur petit pécule h l'avidité des Maures ont imaginé de faire avaler par les poules leurs pièces de monnaie. Or, un Arabe, que la rapacité rend soupçonneux, s'avise de pourfendre un de ces innocents volatiles. L'Arabe bondit de joie : il tient la poule aux œufs d'or... La vue de ce trésor allume la cupidité des enfants de Mahomet... Toutes les pauvres poules sont immédiatement lacérées h coups de yatagan, et comme jadis les augures en face des entrailles de leurs victimes, les Maures sondent les intestins des poulets avec une telle furie de convoitise, que, malgré leur infortune, nos Français se livrent à un fou rire...
Nous ne pouvons suivre nos marins au milieu de ces hordes de barbares, arrivant, comme des avalanches, de l'intérieur, H qui, ne trouvant plus rien à prendre, s'en vengent cruellemenl sur nos pauvres compatriotes. On les dirige vers Alger, mais par un immense circuit, et, sous le prétexte de les faire avancer plus vite, bon nombre de Maures, armés de bâtons, frappent à coups redoublés ceux que la chaleur force à ralentir le pas. Sans doute le malheur anéantit le courage, caries Français subissent sans se plaindre cet avilissant traitement. Puis, arrivés dans un autre village, Kabyles des montagnes el Bédouins de la plaine se querellent pour le partage des captifs. L'un de ces monstres se précipite sur un matelot el lui assène un tel coup d'yatagan que le malheureux tombe à terre. Grâce au Mal lais, le sauvage Arabe ne l'achève pas...
Cependant, depuis deux jours déjà, Les naufragés n'onl pris aucune nourriture, el les inquiétudes de la nuil et les fali-
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unes du jour les ont épuisés. Enfin, sur la demande du capitaine Bruat, on leur donne à chacun du pain noir, du poids d'une once à peine, et quelques gouttes d'une eau saumâtre, dont ils peuvent difficilement s'humecter la gorge.
Puis on les sépare. Ils sont divisés par lots, ainsi qu'un vil bétail : et comme on les conduit sur des points opposés, ils ne reconnaissent que trop qu'ils ne vont point à Alger. Cette séparation met le comble à leur infortune. Épuisés, haletants, la marche qu'on leur impose semble à leur impatience vraiment infranchissable. En effet, la chaleur est étouffante. Ils foulent aux pieds un sol aride, couvert d'épines, parsemé de scorpions. La sueur ruisselle de leurs fronts, leurs forces les trahissent, et sans une pluie bienfaisante qui les ranime, ils succomberaient. Enfin, ils arrivent à leurs douairs respectifs, où on les entasse, par vingt et trente, dans des étables où tiendraient à peine quelques moutons.
Exténués, nos Français tombent sur des nattes pulrides, et s'y endorment. Que leur importe leur prison? Rien de plus hideux cependant que la hutte d'un Maure! Les murailles, faites de bois et de fiente d'animaux, répandent une odeur d'autant plus horrible que le sol est couvert d'immondices et de vermine. L'air n'y peut pénétrer: on n'y connaît point l'usage des fenêtres. Là, pendant qu'ils gisent accablés par la fatigue et la douleur, les Arabes des montagnes s'approchent sans égard, les réveillent du pied pour les examiner, et par des gestes expressifs leur font comprendre qu'on leur coupera la tête. Puis, la nuit venue, voici qu'on les arrache brutalement à leur repos pour les plonger dans le cloaque d'une immonde écurie, où d'humides ordures forment leur couche.
Le naufrage avait eu lieu dans la nuit du 13 au 14 mai. Mais voici que le 18, vers le soir, les frégates de la division française s'approchent delà côte, et quelques bricks étant venus reconnaître les embarcations échouées, les Arabes, croyant à un débarquement, prennent les armes et descendent des
montagnes en h u ri ail t, pendant que leurs femmes, mettent leurs enfants sur leur dos et s'enfuient. Quant aux captifs, on les parque dans une case plus solide, en les menaçant de la mort au moindre mouvement pour essayer de fuir. En même temps un coup de canon retentit dans l'espace... Les naufragés sont convaincus que c'est le signal de leur massacre : mais non, c'est l'amiral qui rappelle les bricks et s'éloigne.
Cependant les Arabes s'adoucissent quelque peu : on leur dit que le Dey d'Alger envoie des officiers pour protéger les prisonniers. Monsieur Bruat, six officiers, le Maltais et vingt-trois matelots sont enfermés dans une sorte de mosquée ouverte à tout venant, ce qui les expose à des outrages de tout genre. On laisse même partir le Maltais pour Alger, porteur de lettres du capitaine du Silène. Sur ces entrefaites une nouvelle se répand et change ces dispositions un peu meilleures. On raconte que les canons des frégates françaises ont blessé des Bédouins, et que plusieurs des captifs, échappés dans les montagnes, y ont maltraité une femme. Dès lors grande fermentation parmi les Arabes, Bédouins ou Kabyles. Les naufragés apprennent bientôt que vingt de leurs compagnons ont été décapités et que leurs têtes ont été envoyées à Alger. Quant aux autres, on les fait sortir de leurs prisons, et, cette fois, on les dirige vers la capitale, en suivant la côte.
Mais alors, des hauteurs on peut voir nombre de points blancs qui tachent l'horizon. Évidemment c'est la flotte française qui paraît à une grande distance. Aussitôt trois matelots entièrement nus, se détachent subitement des Bédouins armes qui forment leur escorte, après les avoir terrassés en un clin d'œil, puis s'élancent dans la mer et nagent vers les embarcations qui longent la côte. Hélas! leurs forces sont rapidement à bout, et quelques Arabes qui se sont jetés à l'eau à leur tour, les rejoignent bien vite, les ramènent au rivage, les conduisent à leurs gardiens, et ceux-ci, furieux, les massacrent sans pitié.
Cependant, dans ledouairoù sont enfermés les autres captifs.
le bruit de cet égorgement allume la soif du sang. Des assassins prennent leurs yatagans, et courant de cabanes en cabanes, ils immolent les malheureux Français. De toutes parts retentissent des cris de rage et des gémissements de douleur. Un épisode sur cent... Huit de nos marins sont enfermés dans une étable. Tout à coup la porte basse s'ouvre, et avec un vif rayon de lumière, pénètrent des Kabyles, hideux de fureur, et rouges de sang. L'un d'eux, vrai démon d'enfer, plonge son sabre dans l'épaule d'un matelot qui tombe. Puis il se rue sur un autre et allait lui trancher la tête, quand celui-ci disposé à vendre chèrement sa vie, saisit une fourche en bois qu'il avise entre les perches du toit, et, attaquant à son tour son ennemi, le terrasse d'un coup violent. A peine à terre, l'Arabe ouvre une large bouche pour hurler; mais le Français lui coupe la parole en enfonçant le manche de sa fourche dans la gorge du brigand, et en lui faisant rendre l'âme avec des flots de sang. Las d'égorger dans toutes les huttes du douair, des bandes de
Maures arrivaient en ce moment près de la cabane ouverte
Ils voient ce qui se passe... Telle est pourtant la lâcheté de ces
misérables qu'aucun d'eux n'ose approcher Les plus hardis
se contentent d'introduire le canon de leur fusil entre les planches. Nos intrépides matelots détournent les armes meurtrières, et trois d'entre eux, reconnaissant que les fusils n'ont pas de pierres, sortent d'un bond, fondent sur leurs meurtriers, les culbutent, renversent une Mauresse qui, à coups de sabre, voulait les retenir, et s'échappent en courant vers la mer. On les poursuit : heureusement ils s'enfoncent dans d'immenses marécages et disparaissent... Hélas I revenus de leur effroi, les Maures pénètrent enfin dans la cabane, et achèvent les massacres commencés. . .
Le lendemain de cette boucherie, ce qui reste de nos malheureux compatriotes est conduit à Alger, comme ceux de la première bande. Mais ils n'ont plus d'espoir de revoir la France. Le Dey a envoyé un officier turc pour commander
leur escorte. Cet homme a le cœur sensible, et les débris des équipages le surprennent pleurant sur leurs infortunes. II se montre en effet plein de bienveillance et de bonté. Après une marche longue et pénible, ils arrivent dans de belles campagnes bien cultivées, en regard de collines décorées de charmantes maisons de plaisance, et enfin Alger, avec son amphithéâtre splendide de hauts minarets, d'élégantes mosquées, de maisons blanches, de jardins fleuris et de bosquets verdoyants, se montre à leurs yeux. Ils sont aussitôt présentés au palais du Dey, qui les compte, puis, du doigt, leur désigne la façade delà Casbah... Horreur ! les infortunés reconnaissent, fichées sur des crochets de fer, et formant une affreuse guirlande, cent neuf têtes, fraîchement coupées et grimaçantes, de leurs compagnons des bricks F Aventure et le Silène.,. Ce sont les victimes des massacres des Maures, dont on a envoyé les têtes en hommage à Sa Hautesse... Les ignobles satellites du Dey se font alors un plaisir cruel d'insulter à l'indicible impression de douleur que ressentent les Français à cette vue. Ils se jettent l'un à l'autre les têtes sanglantes et pales de ces martyrs, se les renvoient, les brisent sur les dalles, et profanent leurs cadavres par les plus épouvantables mutila lions...
Enfin, on éloigne nos marins, et on les conduit au bagne, pour y servir sur les galères du Dey. . .
Grâces au ciel ! à quelques jours de là, le canon tonnait sur Alger, les Français s'emparaient de ce repaire de pirates et de forbans, et la victoire de notre glorieuse armée rendait à nos équipages captifs, trop décimés hélas! la liberté; le bonheur el la vie.
XIXe SIÈCLE.
L'Archipel grec. — L'écrin des plus lielles îles. — La France compte un héros de plus.
— Révolte de la Grèce contre les Turcs. — Bataille de Navarin. — Le Panayoti.
— L'enseigne Bisson. — Le pilote Trémintin. — Les deux mistics. — Attaque. — Branle-bas de combat. — La lutte. — Quinze Français contre cent vingt hommes. — - Feu aux poudres. — Héroïsme de Bisson. — Une division navale française sur les cotes d'Asie, en 1833. — Ordre d'hivernage. — Départ successif des bâtiments. — La frégate la Galathée. — Le vaisseau le Superbe. — Tempête de nuit. — Ravages de l'ouragan. — Avaries des navires. —Fatigue de l'équipage. — La Galathée au mouillage de Cérigo. — Le Superbe fuyant devant la tourmente. — Le port de Nausse invisible. — La baie de Parèkia. — Échoûment. — Le canon d'alarme. — Va-etvient. — Péripéties. — Scènes nautiques. — Découragement. — Les barils et les fils de loch. — Où se montre le commandant d'Oysonville. — Soumission des matelots.
— Nuit d'épouvante. — Dévouement deGigoux. — Le sauvetage. — Calque grec, — Salut. — Désastres sur le port de Boulogne- sur-Mer. — Nuit du 31 août 1833. — Navire en détresse. — VAmphitrite. — Cent huit femmes au désespoir. — Immobilité de l'équipage. — Échoûment de VAmphitrite. — Dévoûment de nos marins. — Le brave Hénin. — Sinistre tragédie. — VAmphitrite se sépare en deux. — Scène indescriptible. — Les cent huit femmes saisies par les vagues. — Anglaise rappelée à la vie pour mourir aussitôt. — Continuation de la bourrasque. — Ce que l'on raconte d'Hénin. — Moisson de corps. — Trois survivants. — Les cent huit condamnées à la déportation. — Entêtement du capitaine. — Triste rôle du chirurgien. — Orgueil britannique. — Déposition du maître d'équipage.
L'archipel grec, jadis la mer Egée, est encore aujourd'hui l'écrin des plus belles îles de l'Océan. C'est une vaste nappe d'azur, qui, partant du golfe Adriatique et des côtes méridionales de l'Italie, entoure la péninsule hellénique jusqu'au détroit des Dardanelles, et, par des pertuis sinueux, entourés des plus charmants rivages, s'enfonce jusqu'au pied des murailles de la Corne-d'Or, à Constantinople, où elle s'é-
31(î HISTOIRE DES NAUFRAGES.
largit pour devenir la mer Noire. Cet archipel, toujours illuminé des splendeurs du plus beau ciel, reflète tour à tour les flancs déchirés par les feux de la foudre et les sommets calcinés, dérobés sous les nuages, du littoral de l'Afrique, et tes côtes de l'Asie Mineure, jalonnées par les cent ruines pittoresques des colonies pélasgiques. Ailleurs, sur ses vagues, se mirent les trois pointes, hérissées de rochers caverneux, du cap Matapan; les cimes arrondies, semblables à des coupoles de bronze doré, des monts Taygètes , et enfin les admirables murailles noires, capitonnées de taches blanches, du Parthénon, s'estompant sur le bleu du firmament. Cet immense amphithéâtre de rivages grecs se découpe en dentelures innombrables d'anses poétiques, de baies vaporeuses, de golfes placides: et leurs eaux, du sein desquelles sortit la blonde Vénus, sont semées de milliers d'îles, jetées çà et là, comme des autels fleuris et des bois sacrés nageant au gré des vagues, où Napées, Ondines et Naïades semblent se cacher encore, sous de mystérieux lauriers-roses, comme aux temps héroïques.
Mais, malgré le calme trompeur de ces îles magiques, en apparence endormies dans les voluptés de leur climat fortuné, tout à coup, il y a vingt-cinq ans, s'élançaient de ces baies profondes, pour s'abattre sur les navires qui cinglaient à leur portée, des bandes de pirates qui y prenaient leur repos, comme des volées d'oiseaux de mer fatigués par la tourmente.
Dans ces parages, un jour, un des jours d'il y a vingt-cinq ans , eut lieu un drame de mer qui touchait de près à la France, et qui cependant, loin de faire jaillir ses larmes, mi! sur le front de notre patrie une auréole de gloire.
C'est que, en ce jour, la France compta un héros de plus... Ce héros, je veux le faire connaître.
La Grèce chrétienne, dans le but de s'affranchir de la tyrannie des Turcs, avait arboré l'étendard de la révolte. Inutile de dire qu'une Hotte française «'lait venue eu hâte soutenir les Hellènes contre leurs barbares oppresseurs. C'est alors que lut
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livrée cette terrible bataille de Navarin, dans laquelle les escadres combinées de la France, de l'Angleterre et de la Russie, en quelques heures, eurent détruit quatre-vingt-dix bâtiments, tant vaisseaux que frégates, corvettes et bricks. Les Turcs et les Égyptiens y perdirent sept mille hommes.
Mais ce qui ajouta un nouveau lustre à la gloire du pavillon français , le voici :
Une corvette de notre flotte, la Lamproie, s'était emparée, sur les côtes de la Syrie, d'une felouque de pirate grec, montée par soixante-six hommes d'équipage, le Panayoti. L'enseigne Bisson, avec le pilote Trémintin, fut chargé de conduire la prise, accompagné de quinze matelots français seulement : six Grecs restèrent à bord. Le reste de l'équipage du pirate fut placé sur la frégate la Magicienne , qui partit avec le Panayoti pour Smyrne, afin d'y rallier l'escadre de l'amiral de Rigny. Mais le gros temps sépara les deux navires. Alors, à deux heures du matin , deux des captifs grecs se jetèrent à la mer et gagnèrent la côte. On était dans le \oisinage de l'île de Stampalie. Bisson, sachant que toutes les îles de l'Archipel fourmillent de pirates, à la nouvelle de cet événement, pressent qu'il peut être attaqué, et se prépare à une défense vigoureuse. Ses quatre canons sont chargés à mitraille : tous les fusils sont placés sur le pont ; les sabres et les haches entourent le mât principal, et l'équipage promet de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Puis, à six heures du soir, Bisson dit à Trémintin :
— Pilote, si nous sommes attaqués et vaincus, et que vous me surviviez, jurez-moi de mettre le feu aux poudres !...
Trémintin le lui jure, et les deux marins se séparent.
Deux heures après, le soleil avait disparu dans les nuages de pourpre et d'or, et la nuit était venue peu à peu. Mais ce n'était pas un de ces beaux soirs d'Orient, avec de douces brises qui apportent des boulîées de parfums, avec de jolis nuages roses qui se reflètent dans les vagues, avec un soleil qui dé-
sorte le monde en souriant. Non : la mer était grosse, houleuse, et le vent soufflait, un vent de tourmente. Aussi Tréminlin, assis sur la drome, le coude appuyé sur le bastinga et tenant une longue-vue de nuit, veillait, observant l'horizon sur tous les points.
Soudain il avise dans la brume des vagues deux points blancs, au nord-nord-ouest, et ces deux points blancs ont pour lui quelque chose de suspect. En effet, presque aussitôt un coup de canon retentit sur l'immensité des Ilots... Bisson ne s'était point trompé : le Panayoti est poursuivi, et voici deux mistics, chargés de chacun soixante-dix Grecs, qui s'avancent en poussant de grandes clameurs.
En ce moment, dix heures du soir, comme une nymphe qui glisse sur la mer en tenant son écharpe arrondie au-dessus de sa tête, la felouque grecque fendait l'onde amère avec un élan rapide : mais bientôt la voix puissante du jeune enseigne, accouru sur le pont, fait carguer les voiles, qui se replient strictement le long des vergues, et ordonne de faire entendre le branle-bas de combat. En un instant tout le monde est à son poste. 11 est temps : les deux mistics, véritables oiseaux de proie de ces parages, allongés comme une pirogue, leurs voiles latines enverguées par leur grand côté à une antenne beaucoup plus longue que le mât, arrivaient portant chacun deux canons sur l'avant, plus, nombre de pierriers tenus avec des chandeliers et plantés dans le plat-bord. Bisson fait distribuer fusils, espingoles, haches et sabres à ses gens : il l'ail remplir d'eau les charniers pour rafraîchir l'équipage pendant le combat, et ordonne à une dizaine de ses Français de monter dans les hunes pour faire feu de haut en bas.
Un moment de silence, terrible et solennel, succède à ces préparatifs. Mais tout à coup les plats-bords dvs mistics se couvrent de fumée, et, avant que le bruit ne soit parvenu jusqu'au Partayoti, une pluie de mitraille vient s'abattre à quelques pas des Français. On entend les grêlons de ter grésiller
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sur tout le bâtiment. Un môme temps un matelot tombe de la grande hune sur le pont. Les pirates, qui voient l'effet du coup, poussent des hourras de joie. Heureusement la mort, qui a visité la felouque de Bisson, retourne à bord des misties avec une décharge de ses quatre canons, et aux cris de joie succèdent des imprécations de colère. La riposte est vive : cinq Français tombent... La fusillade s'engage pressée, furibonde. Debout sur le beaupré, Bisson tire lui-même sa carabine à deux coups. Mais subitement l'un des misties aborde la felouque : l'autre suit son exemple. Quatre de nos braves matelots , écrasés par le nombre des ennemis , succombent eu héros. Malgré tous leurs efforts et ceux de leur vaillant capitaine, plus de cinquante Grecs envahissent le pont : la perte du Panayoti est inévitable.
Bisson le comprend. 11 court à Trémintin qui se bat h tribord.
— Ces brigands sont maîtres du navire, lui dit- il, la cale et le pont en sont remplis : c'est le moment de terminer l'affaire...
11 dit, et s'affalant sous le tillac de l'avant-chambre, qui ne s'abaisse que de trois pieds au-dessous du pont et où sont arrimées les poudres, il allume une mèche, puis sortant à demi du panneau :
— Trémintin, reprend-il, commandez aux Français qui
sont encore en vie de se jeter à la mer Bien : maintenant
votre main, pilote, et adieu ! Je vais tout finir...
En parlant ainsi, Bisson a le visage illuminé des reflets du plus sublime héroïsme. A peine a-t-il disparu qu'une explosion, semblable à une éruption volcanique entr'ouvrant les entrailles du globe, se fait entendre. C'est le feu qui prend aux poudres et la felouque qui saute en l'air.... En même temps une affreuse pluie de débris, d'épaves de toutes sortes et de cadavres déchirés en lambeaux retombe sur les misties et la surface de la mer. Le Panayoti n' existe plus..;
Fidèle à son serment, le pilote sauta avec la felouque niais il ne partagea pas son sort, car, quoiqu'il eût un pied brisé et le corps couvert de contusions, il fut jeté sur le rivage, où il resta longtemps évanoui : puis, une fois guéri de ses blessures, il parvint à rejoindre la flotte française. Les quatre matelots qui avaient reçu l'ordre de se jeter à l'eau, échappèrent aussi à la mort, et, avec Trémintin, furent les narrateurs de ce merveilleux dévoùment de Bisson, comme ils en avaient été les témoins.
Au point du jour, on trouva sur la grève les cadavres de soixante-dix Hellènes, attestant le succès de l'héroïque résolution de notre jeune enseigne.
La scène change, mais le théâtre reste le même ; c'est-àdire que dans l'Archipel grec, et près des rochers qui servent d'assises à l'île de Paros, se passe, à quelque temps de là, un autre drame du plus grand effet, et ce sont nos marins français (fui en sont encore les acteurs. Mais cette fois, il s'agit d'un naufrage.
Nous sommes en 1 8 .rî 3 , au mois de décembre, époque des brouillards, du gros temps et quelquefois des tempêtes. En effet, le vent souflle sur les îles, le ciel est couvert de nuages, la mer commence à blanchir , tout fait présager une tourmente sur la mer de Grèce. Une division navale que la France entretient aux Echelles du Levant doit songer à son hivernage, et plusieurs de ses navires sont en partance pour Toulon. Deux d'entre eux , le vaisseau le Superbe et la frégate la Galathée reçoivent l'ordre de l'amiral Hugon d'appareiller de la rade de Smyrne. Les deux bâtiments obéissent aussitôt et dégolfent le 14, vers le soir. Ils sont rapidement portés au large par une brise qui peu à peu prend une allure menaçante. Après s'être promptement carabinée, cette luise croîl tellement en violence, que ce n'est plus une simple tempête qui se prépare, mais une bourrasque. Voici déjà le Superbe qui esl
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séparé de la Gahthée , et la nuit devient d'une si affreuse obscurité que les deux navires ne savent plus quelle marche suivre. A une grande distance l'un de l'autre, et sans possibilité d'apercevoir leurs signaux, ils subissent le même sort cruel et sont victimes des mêmes avaries. Soulevés, secoués, ballottés par un ouragan d'autant plus terrible qu'une brume épaisse couvre la mer, ils subissent aussi la lourde pression du brouillard qui enchaîne leur impulsion, et ne permet même pas de voir de l'avant à l'arrière.
Cependant le vent souffle de telle sorte que tout craque dans la mâture : les voiles se déchirent avec fracas; leurs lambeaux fouettent les vergues avec un bruit affreux. Sur les deux bâtiments les grands mâts de hunes sont brisés, et, en tombant, couvrent les ponts d'un amas inextricable de toiles, de cordages et d'agrès. Vainement la voix des capitaines a commandé de prendre les ris : les matelots effrayés ont manqué de résolution. Vainement quelques-uns se sont élancés pour serrer les voiles, le vent ne leur a pas permis d'exécuter la manœuvre. Tout au plus peuvent-ils se maintenir sur les vergues. Il leur faut l'habitude et le cœur de vieux matelots pour résister au balancement et aux secousses qui menacent leur vie, et se soustraire aux dents et aux ongles du démon des tempêtes qui semblent vouloir les déchirer, comme les rabans qui attachent les voiles à leurs vergues. Par celle de l'équipage, jugez de la position des capitaines sur la tête desquels repose toute la responsabilité ! •
Au lever du jour, jour presque autant sinistre que la nuit, les deux navires égarés sont exposés aux mêmes dangers, car la rage du vent est loin de se calmer. Au lieu de s'amender, le temps empire encore, et la brume s'épaissit davantage. Les côtes, que l'on doit raser d'assez près, sont invisibles derrière l'impénétrable rideau de brouillard qui les enveloppe. Néanmoins, par une sorte de prodige, la Galathêe a traversé heureusement le passage qui se trouve entre les îles et le cap
d'Oro. La mer lui a pris tout ce qu'elle peut prendre : elle bal ses murailles,, comme un bélier de siège, mais ses murailles résistent. Quant aux canots suspendus à l'entour de la frégate, elle les broie, elle les déchire, elle les disperse par lambeaux. Néanmoins la Galathée fait vent arrière et atteint la baie de Cérigo. Peu importe qu'elle y roule, qu'elle y langue, qu'elle y soit secouée à outrance : ses ancres tiennent bon et la préservent. Il n'en est pas de même du vaisseau le Superbe qui, sans voiles, sans mât de hune, poussé par des vagues furibondes, fuit, fuit encore, fuit toujours devant la tourmente. Sa masse (loltaute cède devant la violence de l'ouragan, et le colosse naval, humilié, ne peut résister à ses fureurs, qu'en pliant devant elles. Son pilote cherche Paros, où, au nord, se trouve une rade protectrice. Mais il passe devant Nausse sans le voir, et se trouve réduit à se mettre à l'abri dans Parèkia, autre relâche beaucoup moins commode.
11 y entre néanmoins. Mais alors pourquoi le Superbe s'arrête-t-il soudain? Quelle main imprudente l'a donc fait mouiller subitement?
Hélas ! le noble navire n'a pas jeté d'ancre : mais il a donné contre un rocher, et le récif le tient fixé, comme la serre d'un vautour étreint sa proie. Il talonne, et déjà le salut n'est plus possible pour lui. Secouée par des chocs multipliés contre des roches perfides, la mâture se brise, pièce par pièce, et un bas mât, en se détachant, écrase un matelot, sinistre augure de plus grands malheurs. En effet , le Superbe a bientôt sa carène défoncée : une voie d'eau est ouverte, et la cale, le faux-pont et la batterie sont rapidement inondés. Il est à craindre que sous l'inégale pression des vagues, la mer soulevant le navire ne le tire du berceau de rochers sur lequel il repose et ne le jette au large. Alors le salut des hommes deviendrait impossible. Sous cette appréhension trop fondée, monsieur d'Oyson ville, le capitaine du Superbe, fait tirer par intervalles des coups de canon, afin d'appeler le secours «les
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habitants de l'île, puis il commande de sortir des flancs du vaisseau les vivres, les munitions et tous les objets propres à un campement. Enfin, comme d'un instant à l'autre, le navire peut se partager en deux, comme la terreur glace tous les courages, et que chacun des matelots qui, pour la première fois, voit la mer si horrible et le vent si impétueux, se croit en droit de ne prendre conseil pour sa vie que de sa résolution et de son désespoir, et que l'habile officier prétend que son équipage ne se suppose pas dégagé des liens de la discipline, il fait armer l'état-mapr, ceint lui-même le sabre d'abordage, et réunissant son monde, il lui dit d'une voix paternelle, mais ferme :
— Avant le naufrage, mes pouvoirs étaient grands : maintenant ils sont sans limites. Le malheur qui nous arrive, me l'ait maître absolu. La moindre confusion, la moindre hésitation peuvent tout perdre. Je vous préviens donc que je fais fusiller immédiatement le premier qui désobéit. Ayez confianceen moi, confiance en vos chefs, et tous vous serez sauvés!
— Nous avons confiance, et nous obéirons, commandant! lui est-il répondu.
Cependant l'état de la mer est tel qu'il est impossible aux barques de l'île de venir en aide au vaisseau en perdition. Un second maître d'équipage, Gigoux, sans- avertir personne, se jette à la mer afin d'aller chercher quelques calques grecs pour opérer le sauvetage. Ce noble dévoûment , au milieu d'épouvantables dangers, n'est point fatal à l'homme de mer. 11 atteint heureusement le rivage. Toutefois, comme on ne le voit pas revenir, monsieur Le Frapper, lieutenant de vaisseau, a le courage de suivre l'exemple de Gigoux; mais il se blesse, et on est contraint de le remonter à bord. Pour montrer aux matelots le désir du capitaine de les arracher à leur cruelle position, on cherche à mettre quelques canots à la mer : mais le premier que l'on descend est aussitôt brisé qu'affalé. Alors quelques bons nageurs offrent d'aller avec le canot du capi-
taine établir un va-et-vient avec la terre. En effet, quelques hommes s'embarquent : mais l'embarcation est fracassée contre les récifs, et heureusement les hommes échappent à la mort.
On est au soir du 15 décembre. La tempête continue. Monsieur d'Oysonville engage ses gens à prendre du repos pendant la nuit qui va suivre. Le repos est difficile en pareil cas, surtout quand les matelots sont jeunes, peu habitués à la mer, et qu'ils ont en perspective.... la mort!... Cependant le capitaine donne l'exemple et descend lui-même dans sa chambre. Là, il constate la déplorable fixité du baromètre que justifient trop bien la contenance du vent et l'horrible calotte noire qui pèse sur l'horizon. Là aussi, à peine entré, un gabier, matelot des hunes, vient lui proposer de faire un radeau, et, parlant au nom de ses caramades, lui jure qu'il y a à bord douze gabiers qui, comme lui, veulent l'arracher au danger dont il n'est nullement cause, mais le pilote damné qui les a conduits là.... Monsieur d'Oysonville remercie le fidèle matelot, le rassure el l'envoie se coucher. La nuit, grâce au ciel, se passe sans aucun accident.
Dès le point du jour, le 16, les travaux recommencent à bord. Des barils vides, bien bondés, sont attachés à des lignes de loch, cordages très-minces, qu'ils peuvent facilement traîner après eux dans l'eau. On les livre à la mer, dans l'espoir que la lame et le vent les pousseront à la côte où les matelots, qui y sont parvenus la veille, pourront les saisir. En effet, le premier baril touche terre, en contournant un rocher qui est derrière le Superbe et dont ou redoule la présence. Aussitôt les matelots du rivage s'emparent de la ligne de loch à l'extrémité de laquelle doit venir un cordage plus solide pour former le \a-et-vient tant désiré. Mais hélas! après quelques efforts, ou s'aperçoit que la ligne de loch se prend dans les rochers et ne peut s'en dégager. D'autres barils suivent le premier : malheureusement le résultat est le même. Toutefois, on remarque que les objets flottants peuvent aller à terre, sans être jetés sur
la roche, et arriver dans une petite anse favorable à leur échouage. Alors le capitaine fait préparer deux grands flotleurs et quantité de petits radeaux avec des portes, des tables, des cloisons et des caisses. On les jette successivement à la mer, et tous ceux qui peuvent, sans imprudence, se livrer au hasard de cette navigation et qui ne sont pas effrayés des lames, passant constamment à plus de 15 pieds au-dessus de leurs têtes, se rendent ainsi à terre. Les hommes, qui ne nagent pas bien, sont sauvés en se plaçant entre de bons nageurs. Le succès est complet, et le courage revient à ceux qui sont encore à bord.
Cette confiance est d'autant plus heureuse que tout l'équipage est consterné par un accident fort grave. Gigoux était parvenu à faire sortir du port de Parèkia une barque qu'il dirigeait vers le Superbe; mais la barque fît de vains efforts pour accoster le vaisseau, elle dut se retirer après maints dangers d'être submergée.
Quoique la mer fût affreuse toujours, monsieur d'Oysonville fait mettre le grand canot dehors, pour les hommes qui répugnent à se servir des radeaux. Monsieur M ai son neuve, un officier résolu, s'y embarque avec quelques canotiers, afin d'établir la communication si fort demandée. Mais à un moment donné, l'embarcation est obligée de lâcher l'amarre : le flot se rend maître du canot, le lance sur les rochers, et, si les canotiers se sauvent, l'équipage n'en est pas moins désespéré en voyant lui échapper ce moyen de salut.
Alors c'est la chaloupe que l'on met à la mer. L'opération est difficile et longue, elle prend trois heures. Maître Jaconieu n'est pas secondé très-habilement, car les hommes d'élite sont à terre. Les douze gabiers, si généreusement dévoués, sont eux-mêmes sur le rivage. Néanmoins la chaloupe est installée du côté où penche le Superbe. Elle peut contenir cent vingt hommes : c'est à qui prendra place. L'un se pend aux chaînes des porte-haubans et à tout ce qui tient au plat-bord : l'autre
guette le moment où la vague si agitée apporte l'embarcation au-dessous de lui. Le capitaine dirige ce transbordement, et il exige prudemment que quatre-vingts hommes seulement livrent leur vie au perfide élément. Les plus effrayés veulent obtenir passage : mais le capitaine fait un signe, l'équipage se soumet et la chaloupe s'éloigne. Hélas ! elle aussi subit le sort du grand canot.
Nouveau découragement, car la seconde nuit vient, et que sera-t-elle? Un extrême abattement succède à la première et si douce espérance. Reste l'essai d'un radeau. Monsieur d'Oysonville donne l'ordre d'y travailler. Il est prêt. Mais le capitaine, au moment de le faire lancer à l'eau, exige qu'on n'y touche pas, avant qu'il soit revenu de sa chambre. On obéit... Toutefois comme il tarde à revenir, quelques matelots murmurent, et veulent agir sans commandement. Prévenu , le capitaine survient, et, le visage mécontent, sans colère cependant, il montre un coin du ciel qui s'éclaircit, et annonce que le vent ne peut larder à changer... Les matelots se rassoient en silence, mais ne quittent plus des yeux le coin bleu du firmament.
Bientôt , au moment où l'on pousse le radeau sur les vagues, voici qu'un caïque, loué à grands frais, se montre nageant vers le Superbe, Cette vue n'empêche pas soixante hommes de descendre sur le radeau, qui part aussitôt et arrive cette fois sans accident. Le caïque accoste à tribord, et tout le monde, debout sur la préceinte du vaisseau, veut s'y précipiter. D'un mot encore monsieur d'Oyson\ille arrête ces hommes si empressés d'y trouver un moyen de fuir, et leur rappelant qu'il est à bord des malades et des mousses, les généreux matelots, noblement inspirés, vont chercher ces malades, et les déposent dans le caïque, ainsi que les mousses : mais comme trois ou quatre matelots peuvent encore prendre place dans l'embarcation, tous demandent à être ces heureux élus. Le capitaine place alors en faction, le sabre à la main, deux élèves de marine, et leur dit :
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— J'ai désigné les hommes qui doivent partir. Si quelqu'un veut s'élancer malgré moi, tuez-le sans pitié...
La barque part. Chacun implore ensuite la faveur d'être du prochain voyage, l'un parce qu'il est marié, l'autre parce qu'il a un enfant dont la mère est morte ; celui-ci, parce qu'il est le soutien de son père, celui-là parce qu'une promise l'attend ; tous parce qu'ils ont soif depuis plus ou moins longtemps. D'Oysonville reste inébranlable. Le caïque fait alors quatre voyages, et emporte ainsi quatre-vingts hommes.
Cependant la nuit vient une fois encore, mais la mer embellit et le vent tombe. Restent cent vingt hommes à débarquer. La raison l'emporte sur la terreur : la plupart se couchent et s'endorment. Le lendemain, beau temps enfin, la mer est navigable, tout le monde est sauvé.
A terre, le service se fait comme dans une caserne, et, dix jours après le naufrage, l'équipage du Superbe, ses tambours et ses officiers en tête part pour Nausse, où l'attend le vaisseau la Ville de Marseille. Pas un homme ne manque à l'appel, grâce à l'admirable sang-froid du sage capitaine.
Boulogne-sur-mer est divisée en deux parties, la basse et la haute ville. Celle-ci, jolie, presque coquette, est entourée d'une muraille flanquée de tours rondes, et renferme un vieux château fort. Ses remparts offrent une promenade d'autant plus agréable, que l'on domine la mer et que l'on peut suivre de leurs plates-formes les divers incidents dont elle peut être le théâtre.
Un soir, le soir du 31 août 1833, la mer est fort mauvaise, et du quai de la ville basse, comme des promenades de la ville haute, on la voit qui déferle avec fureur contre ses rivages. Puis, la brume légère qui s'élève des vagues agitées étant soulevée par le vent qui change quelque peu, tout à coup, en vue du port, on avise un navire qui fait de puissants efforts
pour lulter contre la tempête. C'est un spectacle navrant. Le navire en détresse, à l'entrée même du port, est un I rois-mâts. 11 ne porte point de pavillon. Mais, avec une longue-vue on reconnaît facilement qu'il est anglais, on lit même son nom : il s'appelle FAmphitrite. On voit quantité de femmes sur le pont : elles sont toutes dans les attitudes de la plus cruelle épouvante, de la prière, du désespoir. On peut en compter plus de cent... Il y a aussi quelques enfants. 11 est facile de reconnaître que le navire cherche à gagner le large :
mais les vents le repoussent. Il échoue, c'est fait de lui !
Nos marins bolonais se précipitent de tous côtés sur la plage. On va mettre un canot à la mer : c'est bien le moins qu'on essaie de sauver ces pauvres naufragés. Quant au navire, il ne faut plus y penser : la mer, en montant, doit le mettre en
pièces
Le canot est à la mer, mais il ne peut aborder YAmphitrite. Un patron des bateaux pêcheurs de Boulogne, le brave Hénin, annonce à ses amis qu'il va se jeter dans les flots, et soudain il se débarrasse de ses vêtements et prend en main une corde. Personne n'ose le suivre. Quand une fois il s'est jeté à la nage, on le voit lutter avec énergie contre les lames qui déferlent.
Mais ce qui étonne les nombreux spectateurs qui, du quai et des promenades, contemplent cette sinistre tragédie, c'est l'immobilité de l'équipage. De très-agité qu'il était d'abord, il est fort calme maintenant, et ne fait aucun signal. On ne voit plus les femmes. Sont-elles donc tellement épuisées par le mal de mer, l'effroi, le désespoir, qu'elles soient couchées sur le pont, ou renfermées dans leurs cabines?... On se demande le motif de ce changement à vue, et on ne le devine pas. Les matelots n'ont-ils plus la force d'agir? Ou peut-être le capitaine espère-t-il sauver le bâtiment sans un secours de la t< rreî
La venue de la nuit la plus sombre rend plus horrible ce spectacle! La consternation se montre sur tous les visages. Ce
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qui ajoute à celte consternation, c'est l'état du ciel, de la terre, de la mer. Le ciel est noir comme jamais on ne l'a vu noir : de la terre arrivent des rafales de vent qui permettent à peine de tenir pied ; la mer creuse ses abîmes, elle semble y puiser des montagnes qu'elle lance ensuite avec furie au plus haut du firmament. Aussi le bruit du ressac, d'un ressac si furieux, qu'on croirait qu'il veut engloutir la ville, les horribles sifflements d'un vent impétueux, à ce point, qu'on dirait qu'il veut soulever les maisons pour les rouler dans les profondeurs de l'Océan, les sourds grondements de l'air dont les divers courants luttent avec fracas au-dessus des têtes, enfin les cris des marins qui se hèlent sur le port pour aller au navire échoué, en revenir, ou pêcher quelque misérable victime, tout en un mot impressionne très-lugubrement.
Cependant le courageux Hénin est allé à la nage vers YAmphitrite. Il a pu toucher le navire échoué. On a même vu un matelot lui jeter une corde, puis la corde s'est retirée sans Hénin. Alors, sur le point de périr, Hénin a dû lâcher prise, car il se tenait à une poulie du bastingage, et il a pu regagner Boulogne.
On s'empresse autour de lui pour savoir ce qui se passe en mer, lorsque, tout à coup, un mât est amené aux pieds des spectateurs par le flot : puis au mât succèdent des tonneaux, puis des débris, des épaves de toutes sortes, et enfin des cadavres, des cadavres nus, des cadavres dépouillés de tout vêtement par la rage de la tempête. Aussitôt la foule s'agite et s'anime. On court de tous côtés avec des fanaux. On se précipite sur toute l'étendue de la ligne de mer. Là, à chaque instant, on recueille des cadavres de femmes, des cadavres d'hommes, des cadavres d'enfants. C'est horrible à dire!... tous ces corps sont inanimés, déjà privés de vie. On s'empresse de les recueillir et de les porter sans retard à l'hôtel de la Marine, où le maître du logis, et surtout une Anglaise, Mrss Austin, et une autre Anglaise plus jeune, lady Curtis, fille
de sir Awet, dont le grand-père a fondé la Société Humaine, prodiguent leurs soins à ces pauvres victimes du naufrage. On cite l'une de ces femmes, arrachée nue à l'eau, que Ton dépose sur la table de la salle à manger. A force de friclions, on rappelle un peu de chaleur. Cette femme, d'une beauté remarquable, ouvre bientôt les yeux, mais presque aussitôt elle les referme et rend le dernier soupir. On voit arriver ainsi de minute en minute quantité de corps de femmes, dont les formes se dessinent sur la molle surface des vagues.
Un de nos marins du port, dans la pénombre produite par les lanternes et les falots, a cru reconnaître quelque chose qui se meut dans le voisinage d'un rocher. 11 y court. C'est un malheureux matelot épuisé qui cherche à saisir les aspérités du roc. On le prend, on le porte dans la salle de secours de la Société Humaine. Deux autres hommes de YAmphitrite sont recueillis de même. L'un est trouvé à califourchon sur une planche que la vague a poussée sur le rivage : un autre est jeté par le flux sur le sable dans un état de presque insensibilité.
Dans cette affreuse nuit, les marins de la Société Humaine et ceux de la douane font preuve d'une activité au-dessus de tout éloge. A mesure qu'ils apportent des corps, les chirurgiens s'en emparent. On les roule dans des couvertures, puis on les saigne. Beaucoup de femmes font un léger mouvement : un sang noir s'échappe de leurs bras; elles soulèvent leurs paupières... Ou croit qu'elles reviennent à la vie : pas du tout, elles meurent !
Au fur et à mesure de cette triste inspection, on dépose les cadavres dans un coin de la salle.
Cependant quelques matelots recouvrent leurs sens. On apprend par eux que le bâtiment naufragé est anglais et qu'il a nova YAmphitrite, toutes choses que l'on savait déjà. Mais ce que l'on ignorait, c'est que ce trois-mats, YAmphitrite, est un bâtiment de transport pour les condamnés à la déportation. C'est pour cela qu'avec seize hommes d'équipage seulement, il a cent huit femmes et douze enfants. Ces matelots rappelés
à la vie sont John Owen, maître d'équipage, homme superhe et dans la force de l'âge, John Richard Price et James Towsey, deux jeunes hommes pleins d'énergie.
Pendant la nuit, on recueille quarante-trois cadavres de femmes. L'une d'elles est trouvée dans le port, serrant dans ses bras un enfant de deux ans. Dans cette étreinte glacée de la mort, le petit cadavre est tellement incrusté, pour ainsi dire, entre les seins de la mère, qu'il est impossible de les désunir. Presque tous ces corps sont dépouillés de leurs vêtements, tant la mer, toujours furieuse, les secoue et les déchire dans ses élancements terribles. La plage est couverte de débris. La carcasse de YAmphitrùe est en quelque sorte pulvérisée.
Par un étrange caprice du hasard, la camériste de lady Gurtis vient de reconnaître dans John Owen, son voisin et son ami d'enfance.
Une souscription est ouverte, d'abord pour venir en aide aux naufragés, mais aussi pour récompenser les braves marins de Boulogne qui ont exposé leur vie aussi généreusement. Quant à Hénin, on est convaincu que le gouvernement fixera les yeux sur lui, et saura le traiter selon son intrépide vaillance. Ce n'est pas la première fois que ce brave s'honore par de pareils traits.
Voici une pièce officielle ; c'est la déposition, en présence des autorités de Boulogne, de John Owen, maître d'équipage à bord de Y Amphitrite.
« John Owen, né à C raifort, dans le comté de Kent, Angleterre, déclare être maître d'équipage à bord de YAmphitrùe, bâtiment de transport, capitaine Hunter, en charge pour Sydney, Australie.
« V Amphitrite quitta Woolwich, dimanche 26 août. La tempête Commença dans la nuit du 29, quand le bâtiment était en vue de Dungenets, à trois milles est du port de Boulogne.
« Le capitaine fit tous ses efforts pour l'éloigner de la terre, mais en vain. Surles quatre heures de l'après-midi, le samedi,
le bâtiment fut entraîné par la violence du vent vers le port, et échoua. Le capitaine fit jeter l'ancre, dans l'espoir qu'à la marée montante le navire pourrait se remettre à flot.
« Vers cinq heures, un bâtiment français vint à leur secours. Owen et Rice, ni aucun des hommes de l'équipage, n'en eurent connaissance. Ils étaient en ce moment sous le pont, disposant leurs bagages dans la pensée de débarquer. Owen pense qu'il eût été possible alors de sauver tout le monde.
« Avantl'arrivée du bateau français, il vit un homme qui. du rivage et avec son chapeau, faisait signe de débarquer. Il aperçut ensuite un homme arrivant à la nage du côté de la poupe, qui lui cria en anglais de lui jeter une corde, ce que lui, Owen, allait faire quand il en fut empêché par le capitaine.
« Après le départ du bateau, le chirurgien demanda Owen, et lui dit de mettre à la mer le grand canot, et cela, par suite de discussion avec sa femme, qui voulait débarquer dans ce grand canot. Mais il n'empêcha aucun des condamnés d'y entrer. Puis le docteur changea d'avis et déclara qu'aucun canot n'irait à terre, ce qui ne permit à aucun des condamnés de débarquer. Au même instant, ces condamnés, qui se tenaient sur le pont, descendirent pour faire leurs préparatifs de départ et demandèrent à grands cris le canot. Trois des femmes dirent à Owen qu'elles avaient entendu le chirurgien dire au capitaine de ne point accepter l'assistance du bateau français.
« Sur les sept heures, la mer commença à monter, et l'équipage, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance de salut, monta sur les vergues.
« Les femmes restèrent sur le pont. Owen estime qu'elles subirent cette situation près de deux heures.
« Mais subitement le vaisseau, qui avait touché, se sépara en deux, et toutes 1rs femmes, moins une, furent enlevées par les (lois.
« Ce fut un moment d'affreuse et inexprimable angoisse.
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« Owen, le capitaine, quatre matelots et une femme étaient sur les vergues : il pense que l'on resta dans cette position à peu près une heure.
« Enfin, s'apercevant que les mats, les vergues, les voiles et le navire étaient sur le point de céder à la violence du vent et de la mer, Owen dit à ses camarades qu'il était inutile de rester plus longtemps, qu'ils allaient périr, et qu'il fallait tenter de nager jusqu'à terre. Alors il s'élança dans la mer. Il nagea près d'une heure avant d'atteindre le rivage, où il fut recueilli par un Français et conduit sans connaissance à l'hôtel de la Marine.
« Owen ajoute qu'il était parfaitement instruit du danger que courait le navire dès l'instant de l'échoùment , mais la honte de paraître avoir peur fit que ses compagnons et lui restèrent sur Y Amphitrite au risque d'y perdre la vie. »
Ajoutons, nous, que le stupide entêtement du capitaine Hunter, qui ne voulait sans doute pas encourir la responsabilité de l'évasion des 108 femmes, si elles parvenaient à terre, et les conseils absurdes de l'orgueilleux chirurgien, furent cause d'un grand malheur. L'humanité, de préférence à la discipline, impose un devoir bien autrement sacré : celui de pourvoir au salut de malheureuses créatures ! L'homme civilisé qui fait loi d'instructions inintelligentes, descend au-dessous des sauvages et se montre plus féroce que les peuples les plus barbares.
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In drame a bord. — Le navire en rade. — Lazzis du Parisien. — Préparatifs funèbres.
— Les poulies. — La grande vergue. — Toilette excentrique de nègres. — Le condamné à mort. — Portrait. Le lever du soleil. — La pendaison du noir. — Sépulture. La traite au Congo. — Comment les négriers se perfectionnent. — Barre
de justice. — Marché aux esclaves. — Tableau. — La iolie Quarteronne. — Vente à la criée. — Infamie des acheteurs. — Une mère et sa fille. — Barbarie — La goélette YAmistead. — Chargement de nègres. — Nuit des Antilles. — Ca'mr et silence. — Rumeurs >oudaines. — Rébellion d'esclaves noirs. — Le nègre Cinquez. — Meurtre du capitaine. — Les noirs démons. — Amour sacré de la patrie ! — Le pilote. — Com ment YAmistead avance de jour et recule de nuit. — Le fils d'un roi d'Afrique. — Travestissements. — Orgie. — Voyage fantastique. — Le Washington. — La lutte du nègre sur les vagues de l'Océan. — L'homme-poisson. — L'influence magique. — Captivité. — Expiation. — Une stat.on navale française. — Les corvettes le Berceau et le Voltigeur. — Tempête en 1845 sur la mer des Indes. — Nuit d'angoisses. -- Engloutissement du Colibri, brick-aviso de l'État. — Malgache et Français. — A cheval sur une barrique. — Navigation nocturne sur une drome. — Grain et pluie.
— Souffrances sans nom. — La plage de sable. — A terre. — Le soldat Hova. — L'hospitalité. — Comment se retrouvent les naufrages. - Le cadavre. — Sépulture. Le naufrage au port. — Brest en 1845. — Soirée d'un dimanche d'automne. — Le goulet. — La goélette la Doris. — Bourrasque. — Détresse. — Catastrophe. — l'n père voyant mourir son fils. — Consternation. — Sauvetage.
ITn navire est a l'ancre en face de l'une des grandes cités de l'Union, en Amérique. Il est entouré de petites bar- J ques chargées de melons, d'oranges, de grenades, de raisins et de figues. Ceux qui apportent ces fruits offrent leur marchandise avec des cris si variés, que l'on pourrait se croire au milieu des naturels de quelque île sauvage de la mer du Sud, si l'on n'avait devant les veux une des merveilles delà civilisa-
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tion humaine, c'est-à-dire une ville sortie du sol, par enchantement, en quelques années, et rapidement devenue l'agglomération la plus curieuse de toutes les richesses des deux mondes.
Mais laissons la ville, les barques tumultueuses, leurs fruits, et remarquons que, du navire, on ne répond nullement aux cris des marchands, si ce n'est pour leur faire signe de s'éloigner.
C'est qu'un drame se passe sur le pont du navire américain leWashington : on va pendre un homme à la grande vergue !
En effet, l'aurore vient de paraître à peine :1e navire, arrivé à la fin de la nuit, a mis en panne, il y a une heure tout au plus, et déjà une première poulie est bouclée sur le parquet du pont ; une seconde est attachée à la grande vergue, et l'on cloue à la dunette une troisième poulie de rappel. Puis on voit une corde qui passe sous la poulie du pont, va tourner derrière la poulie de rappel fixée à la dunette, et pend, avec un nœud coulant, à la poulie de la grande vergue. Ces détails sont trèssignificatifs.
Déjà bon nombre de matelots sont sur le pont dont ils éloignent les colis, les agrès et autres objets qui peuvent gêner la circulation : en un mot, ils font place nette. Mais ces matelots sont tristes: la mort d'un homme bien portant a toujours quelque chose d'indéfinissable qui serre le cœur. Seulement, parmi les matelots américains, on reconnaît quelques Français, et ceux-là même, dans le moment le plus solennel, ont loujours quelques lazzis qui pèsent sur leur poitrine et qu'il leur faut laisser échapper.
— Après tout, dit l'un de ces matelots, qui a nom le Parisien, on devine pourquoi, après tout, la pendaison, qu'est-ce ? une cravate, plus ou moins serrée, voilà tout. Avez- vous jamais avalé de travers? eh bien ! c'est cela.
— Ce n'est pas la mort qui effraie, répond un autre matelot, ce sont ces affreux préparatifs! Et puis l'idée de descendre
dans ce grand... plat à barbe que l'on nomme... la mer!
— Quant aux préparatifs, on ne les voit pas longtemps, répond le Parisien. Maintenant, pour ce qui concerne le bain d'eau, après le bain d'air, rien de plus simple. On peut même se vanter d'être cousu dans son hamac, par la main de l'un de nous, aussi proprement que par la meilleure des couturières de Batignolles; après quoi, on vous met aux pieds un sac de sable, afin que vous descendiez au fond de la mer aussi prestement que possible. Là, on est couché dans la vraie tombe d'un marin, une belle tombe, où on n'est pas gêné comme dans un misérable cercueil
Le Parisien va continuer, mais soudain un roulement de tambour se fait entendre sur le pont, et appelle l'équipage sur le théâtre de l'exécution. A mesure que les matelots arrivent sans la précipitation bruyante qui leur est habituelle, mais les uns après les autres, sans bruit, et comme des fantômes évoqués par une puissance occulte, ils se rangent sur l'avant et le passavant; ils jettent un coup d'œil sur les poulies et la corde qui balance son nœud coulant dans l'espace. Ils regardent aussi deux de leurs compagnons occupés à lier au contrecacatois le Pavillon de Justice, encore enroulé autour de sa hampe, retenu par un fil qui pend sur le pont, et qui, tiré au moment suprême, doit le laisser flotter en liberté. Viennent ensuite les soldats de marine qui se rangent à bâbord et à tribord, le long des bastingages, et enfin les officiers, ayant leur capitaine en tête, qui prennent place sur la dunette. Aussitôt, sortent en désordre, par les panneaux de rentre-pont, deux cent cinquante à trois cents nègres, dont l'apparition subite, surtout sous les oripeaux dont ils sont affublés, a quelque chose de fantastique. Beaucoup de ces nègres, nus, sauf le pagne, portent sur la tête des shakos de soldats, ou <les bonnets de dentelles de femmes. Plusieurs ont pour tout vêtement un habit d'ordonnance, dont la couleur écarlale tranche sur le non de leur peau ; quelques-uns n'ont qu'un gilet cramoisi, ou une
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■paire de bottes; d'autres encore sont emprisonnés dans des robes de femmes, ou ont revêtu des houppelandes de malades, des vareuses de matelots, ou des uniformes d'officiers. Pas un n'a de pantalon. Les négresses, plus modestes, sont enveloppées dans des lambeaux d'étoffes, ou n'ont d'autre voile que celui d'une ceinture déguenillée. Nègres et négresses sont entassés sur le pont, au-dessous de la corde fatale qui semble menacer leurs têtes. Les spectateurs des barques, très-silencieux à cette heure, ne savent que penser de cette scène burlesque de mardi gras, au pied d'une potence.
Cependant l'orient est rouge des feux du soleil qui approche, mais l'astre du jour ne paraît pas encore. Sur le pont, comme sur la mer, il règne un calme tel, que l'on peut entendre craquer l'escalier de la cale. En effet, sur les derniers degrés de l'avant, paraît tout à coup la tête, puis le buste, puis le corps tout entier d'un dernier noir, les menottes aux mains, que suivent et accompagnent deux soldats, et derrière lequel marchent gravement deux matelots, dont le visage est empreint d'une souveraine tristesse. Debout, noble et fier parmi les siens à genoux, le noir, qui est évidemment la victime, est grand de tout leur abaissement. Une large poitrine, des bras et des mains sur lesquels les muscles font saillie, une taille herculéenne, tel est le nègre qui s'avance résolument sous la corde. Ses lèvres sont plus épaisses et plus retroussées que celles des gens de sa race en général ; mais, en s'ouvrant, elles découvrent une double rangée de dents, dont la régularité ne le cède qu'à la blancheur. Il porte en lui cette dignité, ce prestige qui naît d'une autorité perdue. Ses yeux, s'ils ne sont pas flamboyants, ont l'expression d'une profonde résignation : il contemple et brave le martyre.
Arrivé au pied du grand mât, le noir regarde autour de lui, comme pour adresser un dernier adieu à tous ceux des nègres qui l'entourent, et un défi de haine aux blancs dont il subit la violence. Mais aussitôt, l'un des matelots qui le suivent, lui
passe au cou le nœud coulant de la corde, et l'autre lui glisse un bonnet noir sur les yeux. Puis, règne un moment d'attente, pendant lequel les regards se partagent entre le patient intrépide, dont pas un muscle ne bouge, et l'horizon Subitement, un rayon du soleil levant s'échappe du tabernacle d'or qui rutile à l'orient, et frappe le navire, ses vergues, la victime, l'équipage et la mer. Un signal est donné, et les deux matelots, qui ont saisi la corde à la première poulie, tirent d'un même élan.... Le nœud coulant étrangle le mot : Frères!...
que prononce le noir, et on voit son corps s'élever en l'air
Au même instant, un coup de canon sillonne l'espace, et le Pavillon de Justice, libre du lien qui le tient roulé, se déploie au sommet du grand mât.
Tout est fini : le nègre a cessé d'exister!....
L'équipage se retire aussitôt par les escaliers, et on fait descendre, dans rentre-pont du Washington, nègres et négresses, dont l'attitude effarouchée se trahit par un rictus hébété chez les hommes, et par quelques pleurs chez les femmes. Restent seulement deux soldats qui doivent, pendant une heure, garder le cadavre du supplicié. Ce temps passé, deux matelots viennent détacher le corps de l'infortuné; un roulement de tambours rappelle tout le monde sur le pont. On a placé le supplicié dans un hamac cousu avec soin ; à ses pieds, on a mis ud sac de sable. Ainsi disposé, il a été couché sur le caillebotis, et le caillebotis sur le passavant. Tout l'équipage est debout : les nègres sont encore agenouillés. Un prêtre arrive : il bénit le cadavre, prie pendant quelques minutes; et lorsqu'une dernière fois il a répandu de l'eau bénite sur le noir, le hamac, sur un mouvement du caillebotis, glisse dans lr> vagues qui se referment sur lui, ne laissant sur la mer que les cercles qu'il a tracés en tombant dans l'abîme.
A quelle histoire appartient donc ce dénouaient? La voici :
Un soir, sur les côtes d'Afrique, au Congo, alors que 1*' soleil se couchai! dans la mer, tout sillonné de larges bandes
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violacées, et que le crépuscule descendait avec cette rapidité qui lui est ordinaire dans les climats méridionaux, un vaisseau négrier était venu prendre une lourde cargaison de nègres. C'était un négrier perfectionné, celui-là! Tout tend à la perfection sur cette terre, même les navires qui font la traite des noirs. Dans un tel négrier, on attache les hommes et les femmes, huit par huit, à une barre de fer appelée Barre de Justice, garnie de menottes, afin de garrotter et de tenir immobiles les pieds des esclaves. Chacune cle ces barres a six pieds de long à peine, pour huit nègres! tant le perfectionnement et la cruauté des négriers sont ingénieux à ne pas perdre de place! En outre de la barre, on impose aux nègres, épuisés déjà par la souffrance morale et la torture physique, un carcan ou collier à charnière, se fermant à l'aide d'une vis. Ce carcan est pourvu de deux œillets qui sont destinés à recevoir les anneaux d'une chaîne que l'on arrête au moyen d'un cadenas passé dans deux chaînons, et qui sert à amarrer les esclaves, tout comme des bêtes féroces, soit à bord, soit à terre. Joignez à cet horrible attirail, perfectionné , des menottes, pour les poignets, et des poucettes, pour les mains, disposées de manière à être serrées avec assez de force pour faire jaillir le sang, à l'aide d'un écrou. Une rébellion devient impossible, sur un négrier, pour les infortunés contusionnés, meurtris, énervés par l'agonie de la géhenne, et sans autre vigueur que celle du désespoir.
Tel est le perfectionnement apporté sur les négriers modernes : telle fut la disposition donnée aux nègres du Congo, sur le bâtiment dont il est question. Aussi, quand la mort eut exercé ses ravages, par suite de l'entassement de tant de corps dans ces affreuses sentines de chair humaine, les miasmes pestilentiels furent tels, qu'à la distance d'une portée de canon, l'odorat était affecté de l'approche du négrier. C'est du reste ce qui arrive chaque fois qu'un tel navire e st en marche. Tel est le résultat du crime de l'homme blanc martyrisant
l'homme noir, comme lui, né libre, comme lui racheté par le sang du Fils de Dieu, comme lui doué d'une âme douce, bonne,
aimante, intelligente, spirituelle
Quand on songe à l'épouvantable et monstrueuse iniquité de l'esclavage des noirs, on se demande si Dieu a laissé s<*s foudres s'éteindre ! Quand on s'arrête aux infamies, aux turpitudes, aux supplices auxquels on les livre, on se demande où sont et ce que font les nations civilisées. Quand on songe à la férocité du négrier, on ne comprend pas comment, à uu moment donné, les nègres ne se révoltent pas...
Arrivés au port, et dans une ville où il y a un marché d'esclaves, on les refait dans le repos et par une meilleure nourriture. Puis on les conduit en champ de foire, où, comme des bestiaux, on les expose à l'encan. L'amateur les tâte, les palpe, les examine, les marchande... Vendus, il leur faut plus de deux ans pour s'acclimater, et alors il en meurt presque une moitié. Or, la moindre faute, faute qui n'en est pas une, souvent c'est un simple geste! on ne les tue pas, oh ! non, ils coûtent cher! mais on les fustige, on les flagelle, on les meurtrit, car on revient de la flagellation et des meurtrissures. Jamais on ne les laisse en contact avec leurs parents : la vue des tortures de ceux qui leur sont chers ne les porterait-elle pas à la révolte? Une négresse devient-elle mère? on l'arrache à son mari, car
l'enfant qu'elle va mettre au monde vaut de l'or, et il rst
esclave !
Chez les esclaves de notre négrier, le sang coula sous les coups, comme toujours; l'ange de la mort choisit bon nombre de victimes, parmi les négresses surtout, et, un moment, le négrier, se croyant poursuivi, fit enfermer un certain nombre de nègres, deux à deux, dans des tonneaux, et les jeta à la mer. De cette manière, ni hommes, ni tonneaux ne surnagent, al
toute preuve de délit disparaît dans les Ilots.
En Amérique, généralement, le marché aux esclaves est un vaste hangar, une sorte de halle, où l'on peut Noir, tous les
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jours de l'année, des rangées de nègres et de négresses, jeunes et vieux, maris et femmes, mères et enfants, que l'on vend isolément ou par lots, selon la convenance. Là, les hommes sont étendus pêle-mêle, sur le sol, dans toutes les poses. Tous ont un affreux hébétement peint sur le visage. Ils ne comprennent pas encore le sort qui les attend, et ils ont tant souffert déjà! Là, sont couchées, dans des attitudes diverses, des femmes de toutes nuances, depuis le noir d'ébène jusqu'au grissouris et aux tons cuivrés. Voici une jolie fille de dix ans, dont la mère a été vendue la veille, et qui la redemande en pleurant. Voici une vieille négresse, dont les bras amaigris et les doigts pleins de callosités témoignent d'un travail dur et pénible : à la vente, elle passera comme article de rebut pour ce qu'on voudra en donner. Un peu plus loin, parmi cent autres, voici une mulâtresse au regard doux et suppliant. Cette jeune fille de quinze ans qui se presse contre elle, c'est son enfant. Ce sont les mêmes grands yeux noirs, ombragés de longs cils : la blancheur de son teint indique une quarteronne. Ses cheveux bouclés sont du brun le plus riche. La mère et la fille
seront-elles séparées ?... Voilà l'unique souci de leur âme
Enfin, signalons toute la cargaison des nègres arrivés du Congo, et que l'on a refaits. A leur arrivée, leur marchand les a conduits dans un endroit salubre, où avec une bonne nourriture, ils ont été promptement engraissés. Les plus tristes ont dû s'égayer en dansant de force au son du violon et... du fouet! ... Ces malheureux, comme les autres, attendent les nouvelles péripéties du drame dont ils sont les patients depuis
déjà deux mois
Tout à l'entour de la halle s'élèvent de petites tribunes destinées aux commissaires priseurs et aux crieurs. On va vendre ces esclaves à la criée, et de nombreux spectateurs examinent les corps, les figures, et discutent les qualités et les prix, avec le même entrain que des maquignons le feraient pour des chevaux. La vente a lieu. Un Espagnol, don Ruiz,
achète quarante-neuf des Africains. Un autre Espagnol, le senor Montey, en prend à son compte peut-être trente. Puis, corn nie ces dignes personnages ont acheté des poteries, des ustensiles de cuivre, des articles de luxe, des objets de toilette de femmes, etc., et qu'ils >ont conduire leurs achats dans leurs habitations splendides, et voisines l'une de l'autre, à Principe, dans l'île de Cuba, ils frètent la goélette l'Amistead, pour transporter le tout à Guanaja, le port le plus proche de Principe.
L'undeces Espagnols, don Ruiz,aune tête ronde comme un boulet, de petits yeux d'un gris pâle, avec eles sourcils roux et hérissés, des cheveux raides et crépus, brûlés par le soleil, et une bouche large et grossière, tendue par le tabac qu'il mâche sans fin. Ses mains sont larges, velues, parsemées de taches roussâtres, sales et garnies d'ongles à l'état d'ergots. En achetant les nègres, cet homme les a saisis par la mâchoire pour leur faire ouvrir la bouche, afin de voir leurs dents. Il leur a ordonné de se lever, de marcher, de sauter, pour juger ta force de leurs muscles, et quand il a rencontré des récalcitrants, il les a frappés rudement de sa cravache qui a tracé des sillons sanglants sur leur peau noire. 11 a été plus minutieux encore, et plus horrible pour les négresses. Enfin, maître de quarante-neuf de ces hommes et de ces femmes, possesseur de leurs corps et de leurs âmes, il leur a fait mettre les fers aux pieds et aux mains, et, comme des moutons liés par les quatre membres, il les a fait charger sur la goélette l'Ami»tead. Le senor Montey a fait de même : seulement, en plus, il a examiné la jeune quarteronne, a palpé son cou, son buste, ses bras, a examiné ses dents, et, après l'avoir payée bon nombre de dollars, il a repoussé du pied la pauvre mère dont les traits exprimaient d'indicibles angoisses, et a fait enchaîner et enlever la tille malgré ses cris de terreur
VAmistead me\ à la voile et s'éloigne de la Havane, pour longer Cuba jusqu'à Guanaja. Le silence règne à bord pendant les premiers jouis. La nuit du troisième arrive. La lune
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se lève et brille de tout son éclat sur les plus ravissants paysages de l'île que l'on découvre de la goélette. La mer est si calme qu'elle semble un immense tapis d'azur, sans aucun pli. Toutes les étoiles s'y réfléchissent, scintillantes comme des flammes. Le capitaine dort sur le pont, avec son mulâtre couché à ses pieds
Toutàcoup une rumeur, lourde d'abord, mais bientôt plus
éclatante, surgit delà cale où sont renfermés les esclaves
Presque aussitôt un nègre s'élance sur le pont. C'est un Africain de 26 ans, grand et terrible, qui porte dans son attitude le prestige de la dignité et la force du commandement. Il a nom Cinquez : il est fils de l'un des chefs des tribus africaines qui vendent leurs esclaves; il a été fait prisonnier de guerre, et, comme tel, vendu. Ce noir, à l'aspect énergique et mâle, inspiré par le courage du désespoir, a brisé ses fers et ceux de ses compagnons d'infortune. Armé d'un long coutelas trouvé dans la cale, il tombe comme la foudre sur le capitaine et lui fend la tête en deux. Trois autres nègres, intrépides comme le premier, se précipitent sur le mulâtre et deux matelots blancs qui accourent : ils les égorgent. Quant au reste des nègres, troupeau abâtardi par la souffrance, et resté dans la cale, il se contente de faire un épouvantable vacarme, croyant que le bruit équivaut à la besogne.
Réveillé par l'infernal sabbat qui s'échappe des cavités du navire, clon Ruiz commande au nègre Antonio, fidèle encore, de jeter du pain aux nègres pour leur fermer la bouche. Mais les nègres, appelés par Cinquez, ont envahi le pont où la soif du meurtre les fait hurler comme des démons. Grâce à cet affreux désordre, le pilote et un matelot détachent le canot de la goélette et se hâtent de gagner terre. Quant à don Ruiz et au senor Montey, le premier est épargné par le fait d'Antonio et delà peur superstitieuse qui paralyse les révoltés; le second est blessé par Cinquez, qui le tuerait, si Antonio ne lui apprenait que c'est un homme de mer et qu'il peut les reconduire dans
3M HISTOIRE DES NAUFKAGES.
leur pays. Car, telle est l'idée qui domine ces pauvres nègres : Revoir leur Patrie !
En effet, tout grièvement blessé qu'il est, Montey est mis à la barre, et reçoit l'ordre de faire route pour l'Afrique, car, comme Cinquez a remarqué qu'il est venu du côté où le soleil semble se lever, il exige que la proue du navire soit tournée vers l'orient. 11 fait plus, il a l'œil sur la goélette, et s'il avise que la marche est changée, malheur à Montey ! Le couteau du nègre, rouge encore du sang qu'il a versé, est aussitôt
suspendu sur sa tête Néanmoins l'Espagnol trouve moyen
de tromper l'œil vigilant de son ignorant argus. Il erre dans le voisinage des Antilles. Un orage rend la fraude plus facile, et Cinquez est trompé. Le manque d'eau potable se faisant sentir, la goélette atterrit à l'île Saint-André : mais on n'y trouve ni eau, ni habitants.
Cependant Cinquez, grâce à son coup d'œil juste, apprend à gouverner. De jour, il s'empare du gouvernail, dont Montey reste maître à son tour pendant la nuit. Il advient alors que le premier navigue vers l'Afrique, et que le second, nonobstant la présence de Cinquez, qui dort à côté de lui, et celle de deux nègres éveillés, fait route vers l'Amérique. De cette façon, le voyage peut durer longtemps. Mais alors, en même temps qu'il croit diriger la traversée, notre héros noir rétablit l'ordre parmi ses compagnons. Ceux-ci tout d'abord ont pillé le navire. Nus jusque-là, les nègres ont trouvé, épars dans les cabines, des vêtements de tout sexe, de toute forme, de toute couleur. Immédiatement, ils les ont endossés à la façon des blancs. Mais quelle désinvolture ont ces pauvres noirs, dont les membres, toujours libres, se trouvent cette fois emprisonnés dans do falbalas de femmes et des vêlements d'officiers ou de matelots! Travestis de la sorte, ils dansent, ils sautent, ils chantent, ils tempêtent : ce sont des scènes grotesques auxquelles l'ivresse prête toutes ses fureurs et ses excentricités, car ils boivent aussi, car ils mangent ; en un mot, ils se livrent à de tels e\«
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que plusieurs périssent d'indigestion. 11 en est même qui meurent empoisonnés, pour avoir ingurgité des matières destinées à d'autres usages. Cinquez met donc un terme à cette orgie meurtrière. Il répartit la nourriture, divise le butin, et agit avec tant de sagesse, que ses prisonniers admirent son esprit d'ordre, sa prudence et sa raison.
Malheureusement, la marche de la goélette, pendant la nuit, annulant la traversée faite pendant le jour, la famine doit résulter de l'épuisement des vivres dans une navigation sans terme. Quelques navires que l'on rencontre donnent bien des provisions, mais elles sont rapidement épuisées. Ces pourparlers de bord à bord, dans ces occasions, ont ceci de particulier que Cinquez se place toujours à côté de don Ruiz, qui, seul, parle anglais; et alors, l'œil flamboyant de l'Africain épie les paroles du blanc au passage, de telle sorte que si le noir défiant devinait un mot révélateur, son terrible couteau, constamment ouvert, ferait aussitôt justice de l'Espagnol. Antonio, du reste, est l'interprète de don Ruiz et de Cinquez; mais si le noir ménage Antonio, noir comme lui, c'est qu'il a besoin de ses services comme organe de communication, car il le méprise, à titre de renégat des siens
Deux mois se passent ainsi, et, en résumé, la goélette se retrouve sur les côtes de l'Amérique, dont les riverains, effrayés à l'aspect de ces hommes noirs ridiculement vêtus, s'enfuient à leur descente à terre, ou les repoussent à coups de fusil. C'est en atterrissant ici et là pourtant, qu'ils obtiennent quelquefois des provisions. Un jour, moyennant des poignées de doublons, ils achètent, de gens stupéfaits d'une telle générosité, un chien et un fusil, et, enthousiasmés de ce dernier objet, ils ne remarquent pas qu'ils en ont plusieurs à bord. Une autre fois, sur les grèves de Culloden, ils se trouvent face à face avec des capil aines américains auxquels ils proposent de les conduire vers le soleil levant, et en échange de cette œuvre, ils offrent deux malles pleines de ces doublons.
Mais voici qu'un matin, au moment où l'aurore dissipe les ombres de la nuit, un cutter américain, dont les sabords laissent briller la gueule de nombreux canons, se rencontre avec la goélette. C'est le Washington, des États-Unis. Les officiers accourent sur le pont du cutter, dès qu'on leur a signale la goélette. A leur vue, don Ruiz, rendu plus farouche par sa captivité forcée, s'écrie :
— Ce navire m'appartient, et les nègres qu'il porte sont à moi. Ces brigands se sont révoltés, il y a deux mois déjà. Nous errons à l'aventure. Je demande votre protection !
L'équipage américain saute à l'instant même sur le pont de la goélette. On désarme les nègres, et le Washington remorque YAmistead. A cette vue , Cinquez descend rapidement dans l'entre-pont; il attache autour de lui une charge de doublons, et, remontant sur le tillac, d'un bond il se jette à la mer. Il plonge, reste sous les vagues pendant six minutes, y détache ses doublons qu'il abandonne aux abîmes, et reparaît à plus de trois cents pieds de distance. Aussitôt le canot du cutter est mis à sa poursuite. Cinquez l'attend. Mais à peine les matelots sont-ils sur le point de le saisir, qu'il plonge de nouveau pendant un long temps, et ne reparaît que fort loin et d'un côté tout à fait opposé. Cette lutte entre le noir et les blancs dure près d'une heure. Enfin, l'Africain, épuisé, se livre de luimême. Assis dans le canot, il sourit, et, par ses gesles, fait voir qu'il s'attend à être pendu. On le dépose sur le cutter. A peine y a-t-il mis le pied, qu'il demande, par une pantomime des plus expressives, à être reconduit sur la goélette. Aussitôt, en le ^yant avec eux, les nègres l'entourent, le baisent, lui font de folles caresses. Ils pleurent, rient, dansent et crient tout à la fois. Cinquez se montre plein de majestueuse dignité. Son rôle, et sa puissance sur ces hommes, tiennent du presti;
— Frères et amis, leur dit-il, nous voulions revoir notre pallie; mais le soleil s'est joué de nous. Je vous ai engagés à tuer le capitaine, parce que je ne voulais pas voir «les noirs
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esclaves des blancs. Maintenant, mieux vaut mourir que vivre de longues lunes dans la misère. Pour moi, je dois être pendu; mais qu'importe? J'aurais voulu seulement vous sauver de
l'esclavage!
A ces mots, grand tumulte chez les nègres. On est contraint de faire repasser Chiquez sur le Washington. Une indifférence stoïque se manifeste sur son visage en se laissant enlever. On lui met les menottes : il les accepte sans émotion.
Mais, le lendemain, une nouvelle pantomime exprime encore le désir de retourner près de ses noirs* On y consent, et ses mains sont rendues libres. Il est accueilli avec plus-d'ivresse que la veille : c'est un tohu-bohu désordonné, dont nul vacarme au monde ne peut imiter l'explosion.
— Me voici encore, frères, leur dit-il, le visage en feu et des éclairs dans les yeux; me voici, frères, et je viens vous répéter : Mourez, mourez comme moi; et pour être libres par la mort, tuons, tuons les blancs! Je viens vous apporter le secours de mon bras. Le seul moyen d'être libre, c'est de tuer ou d'être tué. Venez!
11 n'achève pas, car les mains de fer de matelots robustes tombent et s'appesantissent sur le généreux Cinquez. On le garrotte : on l'entraîne; on veut le transborder sur le cutter. Le traître, le renégat Antonio, placé aux écoutes comme un mouchard, près des sabords, a fait comprendre que Cinquez appelle à la révolte et au massacre. Aussi, vainement les nègres, ses amis, font retentir l'air de cris de bêtes fauves, et allument leurs regards farouches aux regards de démon de Cinquez. Celui qui voulait se faire leur libérateur est arraché à leurs bras. Cinquez, près d'eux, ils semblaient être sous une magique influence! Ils la conservent encore, tant que le héros, que l'on entraîne, fixe les yeux sur la goélette et que, du bord du cutter, il leur adresse des gestes éloquents. Mais à peine a-t-il disparu que leur feu tombe et s'éteint. Leur âme, leur génie les a quittés pour toujours.
A quelques jours de là, le Washington arrivait devant une des grandes villes de l'Union. Grand bruit dans la cité américaine, qui déjà connaissait l'histoire de la révolte des nègres. Les villes mêmes qui sont partisans du système de l'esclavage, ont de très-nombreux membres qui le repoussent énergiquement; et quoique, dans ces villes, l'orgueil des blancs les pousse à tenir toujours à l'écart les gens de couleur, à les obliger à prendre le bas du pavé, des omnibus spéciaux, des églises à part, et à leur témoigner un mépris implacable, il y a aussi de saines familles où on les regarde comme des frères. Le jugement de Dieu, plus tard, décidera qui a bien agi... Donc, dans cette ville, pour les abolitionnistes,Cinquezfut un héros. L'admiration de son courage fut telle que l'éditeur du Sun de New- York envoya un artiste, à franc étrier, prendre le croquis du jeune noir, et ce croquis unique se vendit des prix énormes. En outre, il n'y avait que trois jours que X Amistead était prise, que, sur un théâtre, on jouait un drame dans lequel goélette et cargaison de nègres étaient représentées avec tous les épisodes de leur sanglante aventure.
Mais pour les partisans de l'esclavage, ce même Ciuquez fut un bandit dont il fallait se défaire au plus vite, car les partisans de l'esclavage, si terribles pour les noirs, sont lâches! Alors, en effet, le fils d'un roi d'Afrique, le valeureux Cinquez, fut pendu, comme nous l'avons vu
Dans le voisinage de nos possessions coloniales, la France enlretient toujours un certain nombre de vaisseaux en station, pour observer les côtes, empêcher la traite des noirs et protéger les intérêts du commerce. En 1845, notre station navale de Bourbon comptait notamment dans ses eaux la corvette lé Berceau, le brick-aviso le Colibri, et une autre corvette, le Voltigeur, Mais, pendant la nuit du 2(> février, ces divers bâtiments reçurent l'ordre d'appareiller, cl, mouilles sur la rade de
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Mourounsanga, ils mirent à la voile par un beau temps, ne devant pas perdre de vue le Berceau, et, au besoin, l'île de Mayotte devant être le lieu de ralliement.
La mer devint bientôt mauvaise, néanmoins, et un grain menaça les navigateurs. « Je sentis alors, dit un jeune volontaire du Colibri, Anquez, dans un long rapport que nous avons sous les yeux, je sentis alors quelques gouttes d'eau tomber, et la brise fraîchir. Le temps était très-noir. Je ne voyais plus le Berceau , mais j'apercevais encore le Voltigeur, car son fanal d'habitacle était assez apparent. Nous filions deux nœuds et demi, gouvernant à l'ouest-sud-ouest. Le navire avait beaucoup de dérive, et nous fatiguions par la violence des coups de tangage. La bordée de quart se composait de quinze hommes; mais il y en avait deux à la barre, deux à la brigantine, et un en vigie; plus un Malgache, en faction au fanal. Le capitaine, monsieur Orcel, dormait dans sa chambre. Pendant que l'on carguait la grande voile, le grain tomba à bord si rapidement et avec tant de force que, quoique je fisse mettre la barre au vent, et que je sautasse pour amener le grand hunier en faisant le commandement pour le petit, l'inclinaison devenait dangereuse, et l'eau, passant par-dessus les bastingages, entrait par les sabords. Ne voyant pas le navire arriver, je demandai au timonier si la barre était au vent. Il me répondit que oui; mais il ajouta que le navire n'obéissait pas. Je sautai au grand panneau, afin d'appeler tout le monde sur le pont. Il s'agissait de me débarrasser du grand hunier et de la grande voile. Hélas ! en jetant un regard autour de moi, je reconnus qu'il était trop tard. J'ordonnai néanmoins de carguer les écoutes de hune; malheureusement cet ordre ne fut pas exécuté, et l'eau commença à entrer par les panneaux.
« Cependant le timonier appelait le capitaine : il n'eut pas de réponse. Voyant alors le navire chavirer, je me retirai vers l'arrière, et, de là, je tendis la main à deux officiers, messieurs Burger et Maureau, pour les aider à monter sur le flanc
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du bâtiment. Puis, à mon tour, j'appelai monsieur Orcel, qui ne me répondit pas non plus. Le palrou de la yole s'occupait à en couper les garants, lorsqu'il la sentit s'affaisser sous lui el disparaître. Dans le même moment, le Colibri s'engloutit subitement, et disparut sous les eaux.
a Comme je savais nager, je me tins à la mer, appelant toujours le capitaine, mais sans réponse. Je me disposais à m'éloigner, lorsque tout à coup quelqu'un me saisit par les deux pieds, et je coulai au fond de Peau. Je faisais des efforts inouïs pour revenir à la surface... Vain espoir! Le malheureux qui m'avait saisi, et que je reconnus pour un Malgache, m'étreignait de toutes ses forces et m'entraînait avec lui. Je remontai trois fois sur l'eau, et trois fois nous coulâmes. Enfin, après bien des efforts, je parvins à me dégager et je respirai librement. Aussitôt je me dépouillai de mes habits, et, nu, je me dirigeai sur un point noir voisin de moi. 0 bonheur! c'était une barrique vide. Je la saisis avec empressement et repris un peu de forces. Le jour commençait à se faire. J'eus alors connaissance de monsieur Maureau. Je lui demandai s'il a\ait quelque chose pour se tenir sur l'eau. Il avait la moitié d'une vieille vergue de perroquet qui s'était détachée de la drome. Nous fîmes drome ensemble. Peu de temps après, un troisième naufragé, Lavaquaire, se joignit à nous, ayant un chantier de chaloupe; et, le jour venu, nous eûmes le bonheur desauu r un de nos compagnons, Guviller, qui était près de nous et noyait. Après avoir lié notre drome avec les débris d'une chemise, nous fîmes route tous Quatre vers la grande terre, dont nous étions éloignés de quatre lieues environ, et où la mer, les vents et les courants nous portaient. A huit heures environ, nous eûmes connaissance de sept de nos compagnons qui M tenaient après une barrique vide. Je reconnus monsieur Burger, le maître d'équipage Sergent, et des Malgache*; mais comme ils ne faisaient aucun mouvement, et que nous nagions pour aller à terre, nous les perdîmes de vue en peu de teni|>>.
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Vers deux heures, nous eûmes connaissance d'un de nos matelots, Moynet, qui, ne sachant pas nager, avait trouvé une grande planche sur laquelle il s'aidait. Peu de temps après, nous joignîmes à notre drome le mât de misaine du canot-major.
« Les grains cependant étaient moins fréquents, mais trèsforts , et la pluie, qui était excessivement froide, tombait par torrents et nous faisait grelotter. Nous eûmes alors connaissance d'une plage de sable vers laquelle nous approchions assez rapidement. Mais nos forces diminuaient insensiblement, et nous étions très- fatigués. Enfin, à quatre heures, après nous être reposés un moment, nous trouvant près de récifs, nous nous décidâmes à nous séparer, en prenant chacun l'un des morceaux qui composaient la drome. Pour moi, j'eus le mât du canot-major avec lequel je me dirigeai vers la terre.
« Je manque d'expressions pour dire toutes les souffrances que j'ai éprouvées dans ce trajet. Entièrement couvert par chaque lame qui venait se briser avec force sur ma tête, en me faisant perdre à chaque instant mon mât, ma seule planche de salut, je nageais avec force pour la rattraper. Bientôt je restai à sec sur des coraux qui me déchirèrent les bras et la poitrine. Haletant et épuisé, j'essayais en vain de me lever : la douleur causée par le corail qui m'entrait dans les pieds m'empêchait de me tenir debout et me forçait d'attendre une autre lame qui me traînait sur le fond et me faisait éprouver des douleurs atroces. Après deux heures de lutte, cependant, je parvins h gagner la côte, tout saignant, à demi mort; là, je fis deux pas, puis je tombai... J'étais dans cette position, lorsque je sentis la mer me gagner : elle montait et voulait ressaisir sa proie. L'état de faiblesse où j'étais ne me laissait que peu d'espoir, et la nuit arrivait! Alors je tentai un dernier effort, et, rampant sur les mains et les genoux , je parvins à gravir assez haut pour que les flots ne pussent m'atteindre. Je restai dans cette attitude assez longtemps, et ce n'est qu'au moment où je
vis un de nos matelots, Lavaquaire, sortir de l'herbe, près de moi, que je réussis à me lever. Je fis un bâton, et nous allâmes tous deux à une petite aiguade qui était à cinquante pas. Nous nous y baignâmes et nous y passâmes la nuit sous un arbre, grelottant de froid, car la pluie tombait toujours.
« Le lendemain matin, nous sentant un peu de forces, nous fîmes route pour Mourounsanga, dans l'île de Madagascar, à une lieue de l'endroit où nous avions atterri. Nous rencontrâmes un de nos compagnons, Cuviller, qui était avec nous sur la drome, et avait eu le bonheur de se sauver. Exprimer la joie que j'en ressentis m'est impossible. Un soldat hôva, qui nous vit dans l'état où nous étions, nous conduisit chez un Portugais, monsieur Renoas, résidant depuis longtemps chez les Hôvas. Nous y fûmes très-bien reçus. 11 y avait déjà chez lui quatre de nos matelots arrivés de la veille au soir. Le dernier de nous qui laissa monsieur Maureau , après nous être séparés de la drome, fut Cuviller, auquel il dit de ne pas l'attendre davantage, car il était très-fatigué. Ce furent là ses dernières paroles. Mais le lendemain, 28, on vint nous dire que le corps d'un blanc gisait sur le sable. Après avoir pris un drap et de quoi faire une fosse, nous allâmes tous sept pour reconnaître le cadavre et lui rendre les derniers devoirs. Hélas! c'était l'infortuné Maureau! Son corps n'était pas défiguré el ne semblait pas avoir été noyé. Mais il baignait dans son sang qui lui sortait par le nez, la bouche et les oreilles... Deux soldats hôvas, en faction à cent pas de là, avaient entendu ses cris pendant la nuit... Nous enterrâmes Maureau, et une croix faite par l'un de nous, et sur laquelle je gravai son nom, lui sert de pierre tumulaire... A peu de distance, nous trouvâmes aussi le corps d'un matelot : un trophée d'armes, dessiné sur son bras gauche, nous le fit reconnaître pour Moynet... 11 l'ut également inhumé par nous, mais sans drap, la pauvreté du Portugais Renoas no nous permettant pas de lui es demander un second.
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« A noire retour, nous rencontrâmes encore d'autres gens du Colibri. Tous, comme nous, n'eurent qu'à se féliciter du bon Renoas, d'un jeune hôva, chef de la douane, et du gouverneur hova, qui nous donna du riz et un bœuf. Le premier, pauvre, très-pauvre, nous a nourris et hébergés de la façon la plus amicale. Au second je dus un vêtement complet, et la pirogue qui a porté à Nossi-Bé la nouvelle du désastre de notre Colibri. »
Le pauvre Maureau, arrière-petit -fils de feu le vice-amiral Martin, n'était placé sur le Colibri que de la veille, pour y commander un quart, à la place d'un officier malade! Quelle fatalité !... Ainsi le veut la vie du marin...
Qu'y a-t-il de plus sinistre qu'un naufrage? Rien, assurément, si ce n'est de faire naufrage au port môme, alors que l'on croit tous les dangers passés et qu'enfin la patrie vous sourit !... C'est un drame de ce genre que nous allons raconter.
C'est à Brest que la scène se passe, le dimanche 19 septembre 1855. Comme la douce soirée est belle, une foule nombreuse étale ses toilettes sur les quais et le long du port. Brest est une charmante ville; une de ces villes que tout poêle aime, parce que, quelque part que l'on aille, des forêts de mâts se montrent à chaque pas; l'odeur du goudron des embarcations y semble un parfum; on croit entendre les chœurs du plus bel opéra, quand les matelots, bras dessus, bras dessous, hurlent sur les promenades et dans les cabarets leurs grivoises barcaroles. Mais en dehors de ce charme particulier, Brest est vraiment une cité pittoresque; sa position à l'extrémité de la Bretagne l'appelle à la domination des mers; son port occupe le fond d'une rade immense : l'entrée en est défendue par nombre de batteries. De gracieuses constructions, émergeant d'une riche verdure, se mirent dans ses eaux, et sa plage du Conquet est une des plus belles.
Ce jour-là, le long du port, et de toutes les fenêtres qui ont vue sur la mer, une foule endimanchée regardait arriver un navire ralliant l'entrée du goulet. C'était la jolie goélette, la Boris, appartenant à l'État, qui, après une longue et laborieuse station dans la mer des Antilles, partie du Fort-Royal le 25 juillet, de la Basse-Terre le 30, et de Saint-Thomas le 3 août, montée par quarante-huit hommes d'équipage, et montrant de nombreux passagers sur ses gaillards, entrait dans les eaux de Brest pour y prendre le repos. Jules Lemoine, dont le père . ancien capitaine de vaisseau, se trouvait parmi les curieux de la plage et agitait son mouchoir, commandait ce navire, et souriait au bonheur et à la joie impatiente du vieillard.
Pénible avait été la traversée, il faut le dire; mais la vue de cette terre de France , si avidement souhaitée , avait rappelé bien vite la confiance et la paix dans le cœur de l'équipage, épuisé par une longue navigation et par les périls auxquels il avait échappé à la hauteur des Açores, où, plusieurs jours durant, \& Boris avait été assaillie par de violentes tempêtes. Mais tout cela n'était plus qu'un songe : quelques minutes encore, et l'élégante Boris, comme une nymphe fatiguée par ses jeux sur les eaux, mouillerait en rade et reposerait avec nonchaloir.
En effet, la goélette avait déjà franchi toutes les passes du goulet, et sept heures du soir sonnaient à terre qu'elle courait grand largue, refoulant avec peine, sous toutes voiles, un très-fort jusant. Sa voile de fortune venait d'être carguée, et on se disposait à laisser tomber l'ancre quand tout à coup survint une irrésistible bourrasque d'ouest-sud-oues(. accompagnée d'un grain violent. Prise en travers par la rafale, la Boris céda à la force du vent, et, se couchant sur bâbord, ouvrit un large passage aux lames par les panneaux...
Quelques secondes après, onnepouvail plus apercevoir du beau navire que l'extrémité de ses mâts : la Dons avail sombré par l'arrière sous les yeux des nombreux spectateurs Iran d'effroi !...
Quelles clameurs sur le navire!.. Hélas! elles cessent bientôt, étouffées par les eaux qui engloutissent la goélette... Quelles clameurs aussi sur la plage!.. Mais celles-là sont de ces clameurs qui ne s'apaisent pas et murmurent toujours dans les âmes !
Monsieur Binet, enseigne de vaisseau , officier de service à bord d'un stationnaire du port, voyant s'éteindre subitement les feux de la goélette, dont il suivait tous les mouvements, et pressentant un malheur, fait aussitôt tirer le canon d'alarme qui retentit lugubrement dans la ville, répercuté par les échos... Il met à la mer toutes les embarcations du Robuste et se dirige lui-même en toute hâte dans le canot-major vers le point qu'occupait la. Boris, et d'où partent encore des cris de détresse, poussés par ceux qui échappent au gouffre, en nageant. Là se passent des scènes que la plume ne peut rendre : on voit, cramponnés convulsivement à la mâture du navire, à des pièces de bois flottantes, ou nageant en tous sens, nombre d'hommes qui luttent avec le courage du désespoir contre les vagues irritées qui menacent de les engloutir... Heureusement, l'ardent officier arrive; il appelle, il va, il vient, il saisit celuici, il saisit celui-là, il sauve l'un, il sauve l'autre, il emplit tellement son canot-major et les barques de ses matelots d'infortunées victimes, qu'il arrache au trépas, que, sur soixantesept personnes qui se trouvaient à bord de la goélette, il en sauve trente-deux du sein des eaux...
Combien c'est cruel à dire ! Le reste de ces soixante-sept personnes, moins quatre hommes qui, après des efforts inouïs, ont réussi à gagner le port, le reste périt, soit à bord, soit en luttant contre la mer en fureur...
Jules Lemoine, le jeune commandant de la goélette, lui aussi, meurt comme un brave en portant secours à ses compagnons d'infortune, et après avoir arraché aux flots trois de ses matelots. Honneur au vaillant officier! Papin, chirurgien-major de la Boris, en sauve quatre, puis il succombe,
vaincu par les lames. Gloire à son noble zèle... Enfin un enseigne auxiliaire, Giraud, troisième officier du bord, lui aussi, est englouti par la mer...
Quelle consternation sur le rivage! Quelle douleur dans la ville! Qui pourrait peindre l'effroi qui serre tous les cœurs? Citer même tous les actes de dévouement qui s'accomplissent serait impossible. Je signalerai cependant deux braves maçons qui se jettent spontanément à la mer et qui, pendant deux heures, s'exposent aux plus grands dangers pour secourir les naufragés. Tant il est vrai que l'habit de bure cache souvent un cœur de héros! Ajoutons, pour leur plus grande gloire, que leur nom est omis sur ces pages, parce qu'ils eurent l'héroïsme, plus merveilleux encore, de se soustraire à l'admiration de leurs concitoyens
A onze heures , une embarcation de la corvette de guerre F Allier, mise à la recherche des naufragés de la Boris, rencontra quatre malheureux pêcheurs, naufragés aussi, qui depuis six heures étaient cramponnés sur la coque de leur canot. Ils priaient... dans l'attente de la mort.
Qui pourra dire l'amère douleur de la jeune femme et du vieux père de l'infortuné Jules Lemoine? 11 est de telles angoisses dans la vie qu'on ne peut que les plaindre!..
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Sir John Franklin. ■— Son expédition en 1845. — Mystères de la disparition de YÉrèbe et de la Terror. — Expéditions nombreuses. — Dévouement conjugal. — Expédition du capitaine Mac Clintock . — Départ du cutter le Fox en 1857 . — Entrée dans la mer Polaire Boréale. — Glaces gigantesques. — Influences atmosphériques. — Forces élastiques. — Éruptions des voûtes de glace. — Premier hivernage. — Tempête sur l'océan Glacial. — Le Fox reprend sa marche en 1858. — Uppernawick. — Baie de Melville. — Cap York. — Cap Warrander. — Entrée du Pond. — Vieille femme et petit garçon. — Campement d'été des Esquimaux. — Séjour à Kapawroklulik. — Indices de vaisseaux anglais. — Cap Hay. — Les traîneaux et les chiens. — L'ile Beechey.— Stèle funéraire élevée par les Anglais au Français Bellot. — Table de marbre de iady Franklin. — Détroit de Bellot. — Second hivernage. — - Recherches en 1859. — Voyage en traîneau. — Noirs fantômes sur la neige. — Esquimaux. — Portraits. — Villages, résidences d'hiver. - Cabanes de neige. — Cap Victoria. — Le lieutenant Hobson, à terre. — Villages de neige du cap Norton. — Épaves de vaisseaux. — La vieille femme. — L'île du roi Guillaume. — Un cairn vide. — Vestiges évidents de l'expédition de sir John Franklin. — Cap Félix. — Large cairn. — Tente, vêtements. — Autres cairns intacts. — Boîte de fer. — Parchemins. — Hivernage de YÉrèbe, et de la Terror, à l'ile du roi Guillaume, en 1846. — Addition aux parchemins. — VÉrèbe et la Terror avancent de 15 milles seulement en 20 mois. — Mort de sir John Franklin en 1847. — Perte, dans les glaces, de YÉrèbe et de la Terror. — Un grand bateau anglais. — Les deux squelettes. — Fusils, montres, sextant, etc., etc. — Retour du Fox. — Expédition de Crimée en 1854. — Siège de Sébastopol. — La frégate la Se'millante. — Détroit de Bonifacio. — Engloutissement subit. — Désastre. — Tempêtes de la mer Noire. — La goélette la Perseveranza. — Échouement. — Les hussards à bord. — La corvette le Pluton. — Ouragan. — Péripéties. — Naufrage. — La côte d'Eupatoria. — Le vaisseau le Henri IV. — Détails —A la côte.
l y a quelques années , il vint à l'esprit d'un homme de talent, d'un Anglais déjà fameux par ses travaux maritimes, de chercher un passage aux flottes de sa nation à travers les glaces du pôle boréal, dans la partie nord-ouest qui, du détroit de Behring au détroit de Davis, unit l'océan Pacifique à l'océan Atlantique. Un titre supérieur couronnait les nombreuses
entreprises de sir John Franklin, et, quoique chargé de soixante hivers, à la prudence de lage mûr il joignait encore le feu de la jeunesse. L'intrépide marin quitta donc l'Angleterre en 1845, suivi des vœux de sa famille en alarmes, muni du programme des lords de l'amirauté, et prêt à tout braver.
Mais où alla-t-il? Que devint-il? Ce fut le secret de Dieu. Comme pour notre La Pérouse, un profond mystère enveloppa sa dangereuse expédition.
Le commandant, M'Cluse, sur la corvette Investigator , et le capitaine Inglelield , sur le steamer le Phénix , sillonnèrent longtemps toutes les mers, visitèrent toutes les îles, explorèrent toutes les côtes, parcoururent toutes les steppes, questionnèrent toutes les tribus, s'enfoncèrent dans tous les parages que les glaces semblaient rendre inabordables, étudièrent les neiges des terres polaires, et ces hommes, animés du plus noble zèle, ne trouvèrent pas le plus léger vestige du passage de sir John.
Néanmoins deux faits signalèrent ces patientes recherches :
D'abord, le canal deviné par Franklin fut trouvé s'ouvrant entre les glaces du pôle boréal, et mettant en communication les deux océans ;
Ensuite un Français, le lieutenant Bellot, attaché à l'expédition par désir de juger l'inconnu , et surtout par amour de ses semblables exposés au malheur, s'étant aventuré sur les glaces pour aller à la découverte, tomba dans l'une des fissures béantes de l'océan Glacial et... disparut à tout jamais, regretté de ses compatriotes, objet d'étude c$f d'admiration de ses frères d'armes anglais.
Cette première et longue recherche de Y Investigator et du Phénix n'apportant aucun résultat, nombre d'autres expéditions avaient été entreprises par le gouvernement britannique, qui, dans ces occasions, perdit jusqu'à Imit navires et dépensa près de vingt-trois millions. Alors lady Franklin, modèle d'à-
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mou r conjugal, femme d'un rare dévouement et d'une incomparable énergie, au moment même où les hommes les plus fortement trempés cédaient sous le poids du découragement, leva, elle, plus fièrement la tête, ouvrit les trésors de sa fortune et prépara, à ses frais, une nouvelle et tout aussi patiente investigation. Pour elle et en son nom, le capitaine Mac-Clintock se chargea d'aller soustraire aux plages désolées de l'océan le secret qu'elles gardaient avec tant d'obstination; et, grâce à la résolution généreuse et indomptable d'une faible femme, le sombre mystère, que le sévère génie des régions boréales cachait sous les voiles funèbres de solitudes glacées, fut enfin déchiré.
Ainsi qu'il advint pour notre La Pérouse, on sait aujourd'hui quel fut le sort de sir John Franklin et de ses compagnons; et, comme pour La Pérouse encore, on peut suivre, sur la carte des régions arctiques, la route que suivit cet audacieux navigateur anglais.
Parti d'Angleterre sur YErèbeeX la Terror, le 26 mai 1845, sir John Franklin fut arrêté bientôt, par des brumes impénétrables, dans la mer de Baffin; là, après avoir épuisé tous les genres de calamités, obligés d'hiverner, trois ans de suite, sous le pôle; vaincus par le climat; décimés par de cruelles maladies, ses équipages virent leur chef perdre la vie. Puis, ils furent contraints de délaisser leurs vaisseaux brisés par les glaces et rivés par un froid inimaginable aux vagues toujours figées d'une mer éternellement implacable. En gagnant la baie d'Hudson, ils semèrent la route, jusqu'au dernier, de leurs cadavres inconnus et défigurés.
Comment le capitaine Mac Clintock arriva-t-il à la connaissance détaillée de cette déplorable odyssée de sir John Franklin? Le voici. Pour en instruire nos lecteurs, nous extrayons et nous analysons ce qui suit du rapport que Mac Clintock adressa, tout récemment, à l'amirauté de Londres et à la Société britannique de géographie.
3G0 HISTOIRE DKS NAUFRAGES.
Parti d'Aberdeen, en Ecosse, le 1er juillet 1857, sur le Fox, dès le 6 août le capitaine anglais arrive à Uppernawick, établissement danois, sis au nord, dans le Groenland. 11 y achète 35 chiens de trait, et deux conducteurs esquimaux consentent à le suivre : ce sont des auxiliaires indispensables pour les recherches qui devront être faites sur des parties de terre et <lr mer que l'on ne peut parcourir qu'en traîneau.
Le 18 août, le Fox est à moitié route de la baie de Melville au détroit de Lancastre, lorsque soudain le navire est cerné par une colossale agglomération de glaces en dérive, et se trouve condamné à l'hivernage, au centre des plus vastes accumulations de glaçons flottants, que les souvenirs d'un marin puissent rappeler. Enchaînés par ces blocs gigantesques, dans l'impossibilité d'établir un observatoire sur la surface de ces bancs mobiles, tout au plus les Anglais peuvent-ils étudier les vents et observer les courants dont est le jouet l'immense radeau de glaces qui entraîne leur navire. Chose remarquable! L'intluence atmosphérique est plus forte que celle de la mer sur les mouvements des glaces, et nul ne peut saisir le moindre indice du courant sous-marin qui devrait porter vers le nord, d'après la théorie du lieutenant Maury. Au contraire de cette Ihéorie, de hautes montagnes de glaces, qui auraient dû marcher en sens inverse du Fox, dérivent, en lui tenant une trop fidèle compagnie. Autre observation curieuse! Les forces élastiques des couches marines font éclater souvent de longues crevasses, dans la voûte solidifiée qui les couvre, et ces ouvertures, subitement béantes, se produisent si violemment que. parfois, de longues files de glaçons sont projetées, comme par l'explosion d'une mine, à plusieurs pieds de hauteur, et alors forment de véritables chaussées le long des crevasses qui les ont produites. Par bonheur, le Fox ne se trouve jamais dans l'axe même de Tune de ces éruptions, quoique bon nombre de ces soulèvements aient lieu à quelques mètres de sa carène. C canaux, une fois ouverts, permettent de prendre près de
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quatre-vingts phoques, dont la chair fait l'aliment des chiens, et l'huile celui des lampes.
Le 25 avril 1858, une violente tempête s'élève au sud-est. L'océan, bouleversé dans ses abîmes, rompt les glaces flottantes avec un épouvantable fracas, et, lançant dans les airs, des masses désagrégées de glaçons d'un poids énorme, menace cent fois d'écraser le navire sous leur chute formidable. Dieu seul préserve le Fox, qui, sans le bras de la Providence, devait inévitablement périr. Délivrés alors, les marins anglais se dirigent en toute hâte vers le Groenland pour y prendre des provisions fraîches, que ces pauvres établissements ne peuvent accorder qu'avec parcimonie.
Le Fox touche successivement à Holsteinbourg, à Godhaven et àUppernawick. Il entre dans la baie de Melville, au commencement de juin, et double le cap York le 26, et s'y met en rapport avec les indigènes. Mac-Clintock espérait y rencontrer Hancs, un Esquimau, conducteur de chiens, qu'un caprice d'amour fit déserter le navire d'une précédente expédition, et qui aurait pu donner quelques renseignements : mais il réside fort loin, au Whale-Sound. Le 12 juillet, le capitaine communique ensuite avec les naturels du cap Warrander; ils déclarent n'avoir eu connaissance d'aucun vaisseau depuis le passage du Phénix, en 1854. Aucun naufrage, disent-ils, n'a eu lieu sur leurs côtes.
De nouvelles glaces empêchent le Fox d'arriver à l'entrée du Pond avant le 27 juillet. L'aide de la vapeur et la supériorité des machines du bâtiment le dégagent de ces accumulations de glaces. Au Pond, Mac Glintockne trouve qu'une vieille femme et un petit garçon qui le pilotent jusqu'à leur village, à 25 milles dans le passage. Ce village se compose de quelques tentes de peaux de phoques, habitation d'été des Esquimaux, élevées sur la mousse humide d'une ravine très-profonde qu'entourent des escarpements de rochers ou de glaciers à pic. Là, pendant huit jours, les Anglais se mettent en rapport très-amical avec le point le plus reculé du globe, dont le nom, Kapawroklulik, est
aussi barbare que le sile est sauvage. De ce clan nomade nulle connaissance à acquérir sur Franklin. Seulement, ces braves gens parlent de deux vaisseaux naufragés, à un temps bien plus reculé, et dont les plus âgés gardent le souvenir. Ils signalent même l'un d'eux, complètement enseveli sous des sables, mais qui se trouve à quelques milles, à l'est du cap Hap.
Le 6 août, laissant Pond's-lnlet, le Fox mouille à l'île Beechey, le 1 1 , et y dépose à terre, tout auprès de la stèle funéraire élevée, par les soins de sir John Barrow, à la mémoire du jeune et noble lieutenant français, Bellot, mort glorieusement dans une expédition précédente, en traversant des glaces pour obéir aux ordres de son capitaine, h la recherche de Franklin, non loin de ces parages, une table de marbre, envoyée par lady Franklin.
Cette table, du plus beau marbre, porte, en souvenir des équipq.ges de Y Erèbe et de la Terror, que dirigeait sir John Franklin, l'inscription que voici :