‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 12 sur 195 · LE CONSEIL · texte numérisé non relu

LE CONSEIL

— La pièce est, je vous l'assure, madame, souverainement morale.

— Je ne partage pas votre avis, monsieur, et je la trouve profondément immorale.

— Voilà des gens bien près de s'entendre!... dit un jeune homme.

— Ils ne connaissent pas la pièce!... lui répondit à voix basse une jeune femme.

— Vous avez été la voir? demanda le jeune homme.

— Oui, reprit-elle.

— Et vous étiez au spectacle avec M. de la Plaine...

— Cela est vrai !...

— Sans votre mari ni votre mère.

— Mon Dieu!... reprit-elle en riant d'un rire affecté, contraint même, l'incognito est bien difficile à garder dans Paris!

— Vous vouliez donc vous cacher?

— Non..., dit-elle ; et, si j'en avais eu l'intention, voyez un peu comme j'y aurais réussi ! Mais vous êtes donc mon espion?

— Non, madame, reprit le jeune homme, je suis votre ange gardien...

— N'est-ce pus la même chose? dit-elle; les anges gardiens sont les espions de l'âme.

— Oui, mais un espion doit être payé. Or, répondit-il, pourriez-vous me dire ce que gagnent les bons anges ?

La jeune femme regarda d'un air inquiet son interlocuteur. Pendant cet aparté, la discussion, ayant continué, s'était échauffée.

— Monsieur!... disait la maîtresse de la maison au représentant de l'opinion contraire à la sienne, il y a deux manières d'instruire une nation. La première et, selon moi, la plus morale, consiste à élever les âmes par de beaux exemples : c'était la méthode des anciens. Autrefois, les forfaits représentés sur la scène y apparaissaient au milieu de tous les prestiges de la poésie et de la musique ;

DES ŒUVRES DE BALZAC. Vô

les leçons données par le théâtre participaient donc de la noblesse même du sujet et de la pompe employée à la reproduire. Jamais alors la scène ne souilla la vie privée, jamais les poètes comiques ou tragiques d'aucun pays ancien ne levèrent le chaste rideau qui doit couvrir le foyer domestique. Il a fallu voir en France la ruine de l'art pour en voir la dégradation. Je vais condamner par un seul mot le système actuel : je puis mener ma fille voir Phèdre, et je ne dois pas la conduire à ce drame honteux, qui déshonore le théâtre où il se joue, ce drame où la femme dégradée insulte à tout notre sexe et au vôtre; car, ou vous faites la femme ce qu'elle est, ou elle vous fait ce que vous êtes : dans les deux cas notre avilissement est la condamnation du peuple qui l'accepte. — La seconde manière de former les mœurs est de montrer le vice dans tout ce qu'il produit de plus horrible, de le faire arriver à ses dernières conséquences, et de laisser dire chacun à son voisin : « Voilà où mènent les passions déréglées !... » Ce principe est devenu le moteur secret des livres et des drames, dont les auteurs modernes nous accablent. Il y a peut-être de la poésie dans ce système ; il pourra faire éclorc quelques belles œuvres; mais les âmes distinguées, les cœurs auxquels il reste quelque noblesse, même après la tourmente des passions et les orages du monde, le proscriront toujours : la morale au fer chaud est un triste remède, lorsque la morale décente et pure peut encore suffire à la société. — Madame, répondit le défenseur de la poésie hydrocyanique, je vous le demande, s'cst-il jamais rencontré de jeune fille qui, après avoir vu jouer Phèdre, ait emporté une idée bien exacte de la moralité contenue dans cette tragédie?... La discussion continua fort vivement, el le jeune homme qui, en entendant parler haut, avait interrompu la conversation commencée avec sa voisine, la reprit aussitôt. La jeune dame à laquelle il paraissait si vivement s'intéresser était une des femmes de Paris qui subissaient alors le plus d'hommages et de flatteries. Mariée depuis quatre ans à un homme de finance, admirablement jolie, ayant une physionomie expressive, de charmantes manières et du goût, elle était le but de toutes les séductions imaginables.

Les jeunes fils de famille, riches et oisifs; les gens de trente ans, si spirituels ; les élégants quadragénaires, ces émerites de la galanterie, si habiles, si perfides, grâce à de vieilles habitudes ; enfin tous ceux qui, dans le grand monde, jouaient le rôle d'amoureux par état, par distraction, par plaisir, vocation ou nécessité, semblaient avoir choisi madame d'Esther pour en faire ce que l'on nomme à Paris une femme à la mode.

La supposant mal défendue par un banquier, ou pensant que peut-être l'âge et les manières de son mari devaient lui avoir donné quelque aversion secrète du mariage, ils cherchaient à l'entraîner dans ce tourbillon de fêtes, de voyages, d'amusements faux ou vrais, au milieu duquel une femme, en se trouvant toujours en dehors d'elle-même, ne peut plus être elle. Au sein de cette atmosphère de bougies, de gaze, de fleurs, de parfums; dans ces courses rapides et sans but, où force lui est d'obéir aux exigences d'une perpétuelle coquetterie d'esprit et au besoin de lutter avec des rivales, à peine une femme peut-elle réfléchir ; alors, tout est complice de ses étourderies, de ses fautes : hommes et choses. Puis, si,

par prudence, elle reste vertueuse, ses prétendus amis la calomnient. 11 faudrait qu'elle fût un ange pour résister à la fois au mal et au bien, à des passions vraies et à d'adroits calculs.

En ce moment, madame d'Esther avait distingué, parmi tous les hommes du monde qui se pressaient vainement autour d'elle, un jeune officier de mérite, nommé M. de la Plaine.

Ernest de la Plaine était bien fait, élégant sans fatuité, possédait le don de plaire par ses manières et par une certaine grâce native. Il avait une de ces figures graves auxquelles la nature a, dans un moment d'erreur, donné tous les caractères de la passion et toutes les séductions de la mélancolie; il était éminemment spirituel et très-instruit. En le rencontrant, madame d'Esther préféra sa conversation à celle des gens dont elle était environnée, parce que les hommes instruits et spirituels n'abondaient pas autour d'elle ; Ernest lui plut, et elle laissa voir son goût pour lui, parce qu'elle n'avait aucune arrière-pensée ; sa naïveté fut mal comprise, et les gens du monde dirent, dans leur langage si favorable à la médisance, que madame d'Estber avait iltsliii'j't1' M. de la Plaine.

Ernest, se voyant distingué par une femme à la mode, la rechercha, redoubla de soins pour elle, obéissant ainsi à sa double vocation d'homme et d'officier. 11 s'efforça de plaire à M. le comte d'Esther. Aujourd'bui h; titre de Comte ou dé baron semble être une conséquence nécessaire de la patente des banquiers. Or,

le bon capitaliste, ayant rencontré ] If gens capables de l'écouter, reçut a

merveille M. de la Plaine, dont il croyait être compris ; et, de concert avec sa jolie femme, il conspira le bonheur de l'officier, qui, disait-il, était un trèsaimable jeune homme.

Ces rencontres, ces soins, ces visites, ces conversations à onze heures qui s'établirent entre madame d'Esther et le capitaine étaient des choses extrêmement naturelles, en harmonie avec nos usages, et ne froissaient en rien ni les mœurs ni les lois. M. d'Esther pouvait bien prier M. de la Plaine de mener madame la comtesse au spectacle et au bal, quand, en sa qualité de mari, il n'en avait pas le temps. — M. Ernest la lui ramenai! fidèlement. — Mais, pour un observai -m-, madame d'Esther marchait très-vertueusement, et, à son insu peut-être, sur la glace d'un abîme, sur une glace dont elle seule n'entendait p;is les craquements. Il existe dans la nature un effet de perspective assez vulgaire pour que chacun eu ,iit été frappé. Ce phénomène a de grandes analogies dans la nature morale. Si vous voyez de loin le versant d'une allée sur une route, la pente vous semble horriblement rapide, et, quand vous y êtes, vous vous demande/ si ce chemin est bien réellement la côte ardue que vous aviez naguère aperçue. Ainsi, dans lé monde moral, une situation dangereuse épouvante en perspective; mais, lorsque nous sommes sur le terrain de. la faute, il semble qu'elle n'existe plus; et alors nous sommes tous un peu comme M. de Brancas, l'original du Disirait peint par la Bruyère, qui, jeté dans un bourbier, s'j était si bien établi, qu'il demanda : i Que me voulez-vous? » aux gens empressés de l'en tirer.

In ce moment, madame d'Esther se trouvait dans le plu-, brillant des trois ou quatre salons de Paris où l'on s'intéresse encore à la littérature, aux arts, à la

conversation française d'autrefois, où le jeu est un accessoire souvent dédaigné, où la poésie règne en souveraine, où les hommes les plus distingués de la noblesse, française, si peu tyrannique et si calomniée, se rencontrent avec les hommes transitoires de la politique. La discussion y est polie, spirituelle surtout. Là, les naufragés de l'Empire causent avec les débris de l'émigration ; les artistes y sont près des gens de cour, leurs juges naturels, puissance contre puissance. Ce salon est un asile d'où les lieux communs sont bannis; la critique y sourit; le bon goût y interdit de parler du fléau régnant ou de ce que tout le monde sait; enfin, vous pouvez y apporter votre idiome et votre esprit, vous serez compris ; chaque parole y trouve un écho. Les sots ne viennent pas là ; ils s'y déplairaient ; ils y seraient comme dos chats dans l'eau ; leur esprit tout fait n'aurait pas cours en ce salon, et ils le fuient, parce qu'ils n'aiment pas à écouter.

Le jeune homme que madame d'Esther nommait son espion appartenait à l'une de ces catégories sociales entièrement ruinées par les barricades de Juillet. — C'était le neveu d'un pair de France!... — Or, presque toutes les industries tuées en juillet 1830 ont reçu peu ou prou de mesquines indemnités; mais celle des neveux de pairs de France a été complètement détruite, sans que la moindre souscription ait dédommagé les victimes. Être neveu d'un pair de France était jadis un état, une position : c'était au moins un titre qui éclipsait même le nom patronymique d'un jeune homme; et à cette question faite sur lui : « Qui estil?... » tout le monde répondait:

— C'est le neveu d'un pair de France !...

Ce bienheureux népotisme valait une dot; il impliquait un brillant avenir, il supposait la pairie pour la seconde génération : le neveu d'un pair de France était l'espérance incarnée.

Or, ayant tout perdu, fortune positive et fortune problématique; de chiffre, étant devenu zéro, M. de Villaines s'était vu dans la cruelle nécessité d'être quelque chose par lui-même. Il tâchait donc de passer pour un homme spécial; et, depuis deux ans, s'occupait de beaux-arts.

Les beaux-arts semblent n'exiger aucune étude sérieuse chez les gens qui aspirent à les diriger. Il leur faudrait bien, à la vérité, avoir quelque haute pensée, comprendre leur siècle, et sentir vivement les grandes conceptions ; mais qui n'a pas la prétention de se connaître aux arts?... Alors, la capacité de l'homme auquel les gouvernements confient cette importante direction ne peut résulter que d'une croyance. Donc, le but des intrigants sans âme, et à qui trop souvent les destinées de l'art ont été remises, a toujours été d'accoutumer le public à croire en eux.

M. de Villaines, homme d'esprit et d'une grande finesse, envieux comme tous les ambitieux, prenait le devant sur ses rivaux en flattant les artistes; en publiant des ouvrages spéciaux ; eu comptant des colonnes renversées ; en rétablissant le texte d'inscriptions inutiles ; en demandant la conservation de quelques monuments que personne ne songeait à détruire ; enfin, pour avoir le droit d'administrer les ruines de la France, il enrégimentait les débris de l'Asie, de Palmyrc, de Thèbes aux cent portes, et faisait graver les tombeaux de l'Egypte ou do la Sicile.

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