‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 13 sur 195 · IS HISTOIRE · texte numérisé non relu

IS HISTOIRE

Grâce à ce savoir-faire, il se faisait du savoir à bon marché et devenait une espèce de préjugé. 11 ignorait les premiers éléments de tous les arts, mais son nom retentissait dans les journaux ; et, si dans un salon une question d'art s'était élevée, tout à coup, à son aspect, une dame disait :

— Mais voilà M. de Villaincs qui va nous expliquer cela...

Et M. de Villaines expliquait tout, en donnant des avis parfaitement motivés; car c'était un improvisateur, et un homme de tribune, au coin de la cheminée. Quand il avait le bonheur d'être encore le neveu d'un pair de France, il jouissait d'une certaine réputation comme conteur. Sa conversation spirituelle, semée d'anecdotes, d'observations fines, le faisait rechercher; il était la providence des salons entre minuit et deux heures du matin.

Madame d'Esther n'entrait presque pour rien clans l'intérêt que M. de Villaines lui portait. M. de Villaines haïssait cordialement Ernest de la Plaine ; et, pour venger de vieilles injures, il avait résolu d'éclairer la comtesse sur le danger dont elle était menacée. — La plupart des belles actions n'ont pas eu d'autre principe que l'égoîsme. Aussi, pour rester philanthrope, il faut peu voir les hommes : l'indulgence mi I' mépris du monde doivent être écrits au fond du cœur de ceux qui demeurent dans le monde ou qui le gouvernent.

En ce moment, la discussion était arrivée au terme où elles tendent toutes : à un oui devant un non, exprimés, de part et d'autre, avec une exquise politesse. Alors les gens de bon goût cherchent à changer le sujet do la conversation; mais M. de Villaines, qui voulait tirer parti de cette dissertation, se leva. vint se pla- ! la cheminée, et, regardant les principaux avocats des deux opinions contraires, qui s'étaient eux-mêmes réduits au silence, il leur dit :

— Je vais essayer de vous mettre d'accord !... Dans les arts, il faut faire le moins de traités possible. L'œuvre la plus légère sera toujours mille fois plus significative que la plus belle des théories.

« Supposez, dit-il en jetant à madame d'Esther un regard d'intelligence qu'il eut l'adresse de dérober à tout le monde, supposez que. dans ce salon, serencontrât une jeune femme charmante, prête à s'abandonner â tous les plaisirs, à tous le- dangers d'une première passion... L'homme auquel elle va saerilier sa vie aura tous le- dehors flatteurs et décevants qui font croire à une belle âme; mais moi, observateur, je connais cet homme : je sais qu'il est sans cœur, ou que son cœur est profondément vicieux, et qu'il entraînera cet ange dans un abîme sans fond. N'est-ce pas là le premier acte du drame dont vous blâmez la représentation?... Eh bien, croyez-vous que je puisse obtenir de cette femme une renonciation

ière et complète à ses espérances en lui disant quelques phrases éloquentes et classi'i ilein drap dans r'énelon ou dans liessuet '.'...

A ces mots, madame d'Esther rougit.

Non. elle h" m • outera seulement pas... Mais, si je lui racontais une aventure effrayante, arri) récemment, qui peignît énergiquement les malheurs inévitables dent to • illégitimes sont tributaires, elle réfléchirait, et... peut- itre...

— Réalisez la supposition en nous donnant d'abord votre conseil : je consens

à être cette femme, et à prendre le danger sur mon compte... Voyons, prêchez moi..., dit en riant la maîtresse de la maison.

Tout le monde s'étant groupe autour de M. de Villaines, il commença en ces termes :

— Je ne sais pas s'il y a parmi vous beaucoup d'amants, dit-il en jetant un regard à demi sardonique sur tout le monde, mais je suis bien certain de ne jamais dire mon aventure à des personnes plus dignes de l'entendre...

Ici, le Message commençait, et, après le mot risées (voir tome III, page 3, ligne 17), se plaçait ceci :

— Je vous demande grâce, madame, dit M. de Villaines à la maîtresse du logis, pour ces détails; plus tard, vous...

— Allez, dit-elle, votre remarque est plus dangereuse que vos confidences. N'interrompez plus votre récit.

Après cette interruption, le Message reprenait et se terminait sans changements, complété par ces quelques lignes :

— Et vous avez cru voir dans cette aventure, dit la maîtresse du logis, une leçon pour les jeunes femmes!... Rien ne ressemble moins à un conte moral... Qu'en pensez-vous?... ajouta-t-elle en quêtant autour d'elle des approbations à son opinion.

— Il faut conclure de cette histoire, dit un jeune fat, que nous ne devons pas voyager sur les impériales!...

— C'est un malheur, mais ce n'est pas une leçon!... reprit une jeune dame. Vous nous avez représenté la comtesse si heureuse, et son mari si bien dressé, que la morale de votre exemple est en conscience peu édifiante ! dit-elle en s'adressant au narrateur.

— Quoi! mesdames, répondit M. de Villaines, n'est-ce donc rien que de vous montrer quelle instabilité frappe les liaisons criminelles; de vous faire voir lo hasard, les hommes, les choses, tout, aux ordres de cette justice secrète dont la marche est indépendante de celle des sociétés?... 11 n'y a pas de quoi faire frémir une femme au moment où elle va se livrer au malheur?...

Aces mots, madame d'Esther leva la tête vers M. de Villaines; elle était pç<t- Y fondement émue.

— Prenez garde, reprit-il en s'adressant aux dames, si vous ne trouvez pas cette histoire assez tragique, vous donnez gain de cause à ceux qui plaident pour cette pièce dont vous condamniez le sujet; mais, à des femmes moins jeunes, moins naïves que celle à laquelle j'étais censé m'adresser, je pourrais dire une tragédie domestique plus effrayante...

— Supposez-nous moins naïves, alors..., dit une dame. Madame d'Esther était muette e» pensive.

— Je ne me fais jamais prier..., dit M. de Villaines. ,

II s'assit sur une causeuse, le silence se rétablit, et chacun écouta de nouveau.

Ici se plaçait le fragment de la Grande Bretèche ou les Trois Vengeances, qui termine aujourd'hui Autre élude de femme. Apres ce récit, le Conseil se terminait ainsi :

— Eh bien, mesdames, dit M. de Villaines, après un bref moment de silence, pendant lequel chacun de ses auditeurs cherchait des critiques à faire, ou se remettait de ses émotions, est-ce une leçon?... N'y a-t-il pas dans cette aventure l'épouvantable angoisse que doivent donner les mensonges perpétuels auxquels vous condamne une passion illégitime?... Eh bien, cette affreuse tragédie est moins horrible pour moi que le spectacle d'une jeune et jolie femme, encore pure, prête à devenir la proie d'un homme sans principes...

— Cette histoire est-elle vraie?... demanda la maîtresse de la maison.

— Oui, répondit-il; mais qu'importe?

M. de Villaines revint s'asseoir près de madame d'Esther. La conversation prit un autre cours; et, quelques instants après, des discussions s'élevèrent au sujet de ces deux histoires.

La jeune comtesse, saisissant un moment où personne ne faisait attention à elle, alla dans un boudoir voisin, suivie du neveu de l'ex-pair de France.

Là, ils s'assirenl ensemble sur le même divan, assez embarrassés l'un et l'autre, n'osant pas se parler; mais, comme le silence est très-bavard entre un jeune homme et une jolie femme, la comtesse retrouva bientôt la parole.

— Monsieur, lui dit-elle d'un son de voix touchant, n'ètes-vous pas lié depuis longtemps avec M. de la Plaine?...

— Oui, madame.

— Et le connaissez-vous bien?...

— Oui...

— Alors je vous remercie, monsieur, du conseil indirect que vous m'avez donné. — Vous êtes mon véritable ami, vous!... Vous avez raison : il n'y a pas de bonheur assi z grand pour faire affronter les secrètes tortures que les [lassions illégitimes nous (Vint subir.

M. de Villaines, auquel il restait une ombre de. pudeur dans rame,, mugit du rôle qu'il venait de jouer; et, dès ce moment, il devint passionnément épris de madame d'Est li

XVII. La Grenadière, daté d'Angoulème, août 1832. Dédié d'abord à Caroline en ces termes : « A la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant. » Aujourd'hui : A D. W. Imprimée pour la première fois dans la Revue de Paris d'octobre 1832, cette nouvelle, qui dut s'appeler d'abord les Orphelins, parut pour la première fois en volume,

datée d'août 1832, dans le tome II de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1833 [daté 183Z.) ; elle fit aussi partie de la deuxième édition de ces Scènes, en 1839, et n'entra dans celles de la Vie "privée, augmentée de sa première dédicace, qu'à leur cinquième édition, tome II, 18/i2 (première édition de la Comédie humaine); la dédicace actuelle est une correction inédite de l'auteur.

XVIII. La Femme abandonnée, daté d'Angoulême, septembre 1832. Dédié à la duchesse d'Abrantès en août 1835. Imprimé pour la première fois dans la Revue de Paris de septembre 1832, ce récit parut pour la première fois en volume dans le tome II de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1833 (daté 183/i). Il fut placé, augmenté de sa dédicace et de sa date, dans les Scènes de la Vie privée, lors de leur cinquième édition. Tome II, 18Z|2 (première édition de la Comédie humaine).

XIX. Honorine, daté de Paris, janvier 18Zi3. Dédié à Achille Devéria. Divisé en six chapitres sans titres, ce roman parut pour la première fois dans la Presse du 17 au 29 mars 1843, précédé de l'épigraphe ci-contre, empruntée à Mademoiselle de Maupin :

« Idéal ! fleur bleue à cœur d'or dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond de notre âme pour en boire la plus pure substance! fleur douce et amère, on ne peut t'arracher sans faire saigner le cœur, sans que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges !

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