LE JALOUX SAPEUR
La scène se passe dans la cour du Palais-Royal. LE SAPEUR, PACOT.
Le Sapeur, poussant un soupir. — C'est du propre!...
PaCOT, en se dressant par les épaules, faisant jaillir assez lestement sa salive, et gardant les deux mains sous les pans de son uniforme. — Vous dites, sapeur?...
Le Sapeur. — Je dis que c'est bien joli! (En montrant la cour.) Toi-même, conscrit, il ne te viendrait jamais dans l'idée de vouloir faire tourner des sapeurs là dedans!... Leurs barbes et leur z-haches n'y tiendraient seulement pas...
Pacot. — Oui, sapeur. C'est tout comme le sergent, qui dit que le gouvernement a tort de rester là, vu qu'il est difficile d'y faire des manœuvres ! (Silence.) Sapeur?...
Le Sapeur, regardant entrer la garde nationale. — C'est des barbes de chez le perruquier, ça!... On fera plus vite un gouvernement que des éventails comme ça !... (Il se caresse la barbe.)
Pacot. — Sapeur?...
Le Sapeur. — Les bourgeois ont-ils de beaux habits !... Le tambour-major est bel homme!... Oui, faut le dire, il est bel homme; mais ça ne jette pas sa canne en l'air comme on vous les jetait dans la garde impériale...
Pacot. — Sapeur?...
Le Sapeur. — Ils peuvent bien payer des millions de milliasses, ils ne feront jamais jeter une canne en l'air comme le vieux Rabourdin la jetait... Ah! cre coquin, ça allait-il haut, et en tournant encore ! il était vaniteux aussi! Et il s'est
1. Tous ces morceaux étant extraits de la Caricatun, nous les ferons suivre de la date du numéro dans lequel ils ont paru.
brûlé la cervelle à Tilsitt parce qu'il avait laissé tomber sa canne devant L'empereur de toutes les liussics. qu'était prévenu de voir Rabourdin!... C'était là un troupier!... Jamais, jamé! Tiens, mis-tu celui-là qui veut faire des grâces? Encore un singulier pistolet! Rabourdin vous levait son coude — bien arrondi... comme ça! (Il soupire.) Tout ce qu'on peut dire de ceux-ci (Il montre les sapeurs), c'est que ce sont des bourgeois;... ça ne s'exerce pas!
Pacot. — Sapeur?...
Le Sapeor. — Tu tournes l'œil en manière de question? Je parie que tu vas me dire quelque bêtise!...
Pacot. — C'est-y vrai, sapeur, qu'on embête la colonne dans les meilleures sociétés de Paris?...
Le Sapeur. — Embêter la colonne !... Ah ! je t'embête!...
Pacot, hardiment. — Oui, que l'on lui fait des pièces...
Le Sapecr. — Lui faire des pièces?... On voit bien que tu ne la connais pas...
Pacot, s'entètant. — Oui, des pièces de versification!... où l'on lui dit qu'elle est de bronze... que je l'ai entendu lire... Sapeur, faut pas vous fâcher, que il y est question de braise et de fournaise, et autres bêtises... de mirmidons.
Le Sapeur. — Des mirmidons!... (Il sourit.) Pacot..., que t'es bête! tu ne sais rien de rien en politique. Tu vois ben, les journaux?... Ils ont des colonnes. Manière de dire... Et là-dessus, on t'a fait un calembour pour t'embêter...
Pacot. — Non, sapeur, j'ai vu la colonne de la place Vendôme dans leurs colonnes, comme je vous vois.
Le Sapeur, faisant toucher sa barbe à Tacot. — C'est-y ma barbe?... à moi?...
Pacot, intimidé. — Oui, sapeur...
Le Sapeur. — Eh ben, si c'est ma barbe, ça n'est pas possible! Et nom de nom de..., on t'a fait avaler une Hère blague sans sel ! ..
Pacot. — Sapeur?...
Le Sapei i'.. — Est-ce qu'on peut parler nationalementde la colonne !... Veux-tu que je te dise ce qui peut en parler?... c'est trois cent mille hommes bien alignés, et aveede beaux sapeurs !... .Mais il faudrait l'ai tue, avec ses mille canons... Voilà les pièces de versification de la colonne!... C'est là, tonnerre de Dieu, la voix de la colonne, et c'est pourquoi qu'on ne l'embête pas... Sans ça, les autres l'auraient bien embêtée...
Pacot. — Possible, sapeur!...
25 novembre J8:S0.
LES BAISERS PATRIOTIQI I 5>|
i gentlemen, venus de Londres pour présenter leurs respects au « citoyen des deux inondes », retournaient dans leur patrie, heureux d'avoir pu voir la révolution do Juillet au mois de septeml re. ils étaient tous trois pensifs, assis sur \\\i
dos bancs d'arrière du paquebot, et ils restaient dans cette attitude sournoise et silencieuse, moitié réservée, moitié fière, qui caractérise tout bon gentleman.
Cependant, après une heure de silence, quand la brume leur cacha les cotes de France, le plus gros des trois étrangers, qui était, je crois, un alderman, dit en murmurant :
— Gren chitoyenne!... ounanime dans ses upinionnes !...
Le second le regarda d'un air aristocratique, et répondit en mauvais français, pour faire voir à l'alderman qu'il savait aussi bien que lui la langue du pays :
— L'éristocressy frenchèsse, elle été démocrate..., et c'été ridicoule àoun merquis de... mè le pèple... Le pèple, il été fort sur le pévé..., souhlime!...
Le troisième, examinant ses deux compatriotes, leur dit, en anglais, avec une sorte de timidité, car c'était un petit marchand du Strand, et il reconnaissait un esquire et un alderman dans ses deux voisins :
— C'été étonnant, comme mosiè dé la Fayette été encore djeune! je n'ai pas trouvé à lui les cheveuses si bien nés!
— Hào! dit l'alderman, noà! noà!... Ses cheveux sont blonds.
— No! no! reprit l'esquire ! ses cheveuses être gris, noirs et blcnnes...
— Hào! répliqua le mercier, je l'ai embrassé.
— Vos? dit l'esquire.
— Hào! s'écria l'alderman, vos evoir été éttrépé!... le dgénéralle estic oune Utile.
— Hàô! reprit l'esquire, oune grend..., sec..., nouare...
— Nô !... oune little... groà..., dit l'alderman en décrivant avec ses mains une forte proéminence abdominale.
— Noà!...
— Hào!...
— No !... s'écrièrent à la fois les trois Anglais.
— Mosiè, dit l'alderman à un passager français, j'aye périé avec ce dgentlemen que lé dgénéralle la Fayette né bèse pas tu le moânde... et qu'il été petit...
— Voici son portrait, répondit, en leur montrant sa tabatière, un Français qui riait depuis un moment.
Les trois Anglais regardèrent avec sang-froid cette tabatière, qui leur prouvait un malheur commun. Ils s'interrogèrent mutuellement de l'œil et restèrent dans un profond silence, comme s'ils eussent appris une faillite qui les aurait ruines.
Arrivé à Douvres, le petit marchand monta sur le paquebot qui partait pour la France.
— Puisque je n'ai pas embrassé le gren chitoyenne, j'y retourné!... se dit-il.
10 décembre 1830.
ROI" TE d'hast INC s.
Une diligence est une encyclopédie roulante, un résumé de la vie ordinaire; car la facilité des liens y augmente en raison du rétrécissement, du cercle social.
Jugez quel enthousiasme de rapprochement devait animer sir K..., se trouvant, après un hon dîner, seul en tète-à-téte avec une charmante voyageuse, lady aux cheveux hlonds, aux yeux hleus, à la figure plate ; en un mot, beauté à la manière hritannique. Vous dire quelle conversation fut tenue, point no sais; mais il fut ouï petits cris et petites injures légèrement perçants, couverts cependant par le hruit des coursiers lancés au galop.
Enfin, la diligence arrêtée devant l'auberge de Roberts-Brjdge, la jeune lady, tout effarée, s'élance hors de la voiture, et, interpellant le coachman, se plaint vivement à lui des importunités de son compagnon de route. Justement, elle s'adressait à John Teckey, l'un des cochers les plus moraux de la Grande-Bretagne, sinon des plus adroits. Aussi, plein d'indignation, il ouvre incontinent la portière, pour faire à sir K... les reproches respectueux qu'autorisait sa manière de voyager...
Mais le moyen de se consoler des rigueurs de la jolie et farouche lady? Le trop sensible gentleman était mort de chagrin — et d'apoplexie foudroyante !