CHAPITRE PUREMENT ADMINISTRATIF
Repas de noce. — Vin du cru. — Coup (l'œil d'une mariée. — Coup de tête d'un maire. — Coup de pied du sort.
— Pierre, an repas de noce est un bien succulent passe-temps, mon ami!
— J'sais pas, monsieur le maire ; moi, j'y étais pas.
— Ce que c'est que de ne pas être doué de l'expérience des choses !... Oh ! vin appétissant..., marié du cru... 0 homme légal, suis-je heureux!
— Monsieur le maire, voilà une lettre qui est venue pendant votre absence.
— Dis donc ma délicieuse absence, rustre trop peu poétique î
— Votre absence trop peu poétique, monsieur le maire.
— Après lecture)... Hein:... Qu'est-ce à dire?... Comment?... — Quoi? — ... Pierre, qui t'a remis cette lettre anonyme?
— Le facteur, monsieur le maire.
— Ah ! on se permettra d'effrayer l'autorité constituée, en bicorne eten écharpe, par des moyens insidieux! et encore sur quel sujet, s'il vous plaît? sur l'un des sujets les plus poétiques depuis le 29 juillet... (après la mariée et le vin du cru cependant) : sur l'Association patriotique, qui réalise la grande ronde de Déranger.... gaillard, qui s'y entend, celui-là, en fillettes, en vin du cru et en patriotisme!... Ab ! on croit me faire peur? — Pierre, l'individu qui t'a remis cette lettre était-il armé ? avait-il un visage bien sinistre?
— Monsieur, il était armé d'une boîte, et il avait un visage de facteur.
— Ah! non, je n'ai pas peur..., et je leur prouverai... Vouloir intimider un fonctionnaire public ; mais il y a là crime prévu par la loi... 11 y a conspiration flagrante!... Ah ! c'est Vopinion du roi qu'il ne faut pas empêcher Chariot casse-tête de revenir tronquer nos institutions et nos individus !... Ah! les motifs de blàmc ont une force particulière à l'égard des employés du gouvernement !... Voyez-vous ça ! On va congédier les fonctionnaires parce qu'ils sont ennemis de l'ancien ordre des choses, de sorte que, persécutés également sous celui-ci ou sous l'autre, il ne leur resterait plus qu'à se faire naturaliser Portugais... à aller se faire pendre pour ne pas mourir de faim. Comme c'est probable!... — Voilà maintenant que l'effort
itané de l'appui le plus sympathique... ou pourrait même dire ici poétique... est un acte de l'opposition lapins déclarée. — Oh ! précieux!... — assurer la ise du pays est le devoir du gouvernement, de la garde nationale, de l'armée i t de- citoyens ; mais ce devoir n'appartient à aucuns autres... Ab ! bien gentil !... Mais, puisque la garde nationale, l'armée el les citoyens forment eux-mêmes cette iation, où diable pêchera-t-on les aucuns autres?... Qu'est-ce que c'est que ça, les aucuns autres/... Ab! on prend les lunettes d'un maire pour une optique & mystifications!... C'est ce que nous allons voir... — Pierre, donne-moi mon bicorne, Pierre; et puis ma canne à dard, Pierre.
— Monsieur va sortir à l'heure qu'il est?
— Oui, la dignité outragée veut qu'on sorte à toute heure ; s'il pouvait pleuvoir à verse même, ce serait, là la véritable poésie du devoir légal !
— Monsieur, ça tombe justement à sciaux.
— Eh bien, alors, donne-moi mon parapluie, Pierre... — Oui, c'est précisément demain matin que paraît le journal de l'arrondissement, et, en mettant au net un tas de belles pensées, beaucoup plus poétiques les unes que les autres, on verra comment je sais répondre aux menaces anonymes !... Allons, en route, et en avant le courage civil et le discernement individuel !
Le lendemain du repas de noce, les rayons d'un soleil printanier éclairaient également de leur équitable lumière et le réveil des nouveaux époux, et celui du maire, et celui d'une foule de bien d'autres encore que nous n'énumérerons pas ici, vu la quantité.
Le réveil des époux fut monotone comme une après-dinée, celui du maire, gai comme un vainqueur de bataille. Depuis longtemps ses journaux l'attendaient : il ouvre celui de l'arrondissement et voit son article, qui lui semble être le plus remarquable publié depuis l'invention de la presse périodique. Il le lit une fois, deux fois, trois fois, puis enfin le laisse là parce qu'à chaque nouvelle lecture il le trouvait toujours mieux. Par devoir, il ouvre le Moniteur...
O lecteur ! pour m'épargner la peine de vous l'expliquer, faites-moi le plaisir de vous figurer vous-même l'aspect tout apoplectique que doit prendre le visage d'un maire, quand ce maire voit rebaussé du titre d'officiel un article qu'il vient de réfuter, nous savons comme !
Cependant, il n'avait reçu qu'une lettre anonyme... C'est que, dans le grand nombre, une était partie sans la signature du sous-préfet.
Et, comme souventes fois il arrive que les plus petites choses décident d'événements de plusieurs pieds de haut, il advint celle-ci, que M. le maire, qui, avant tout, voulait être un homme administratif, rentra dans la catégorie des simples particuliers portant lunettes, parce que, entre une démission et une bassesse, M. le maire trouva la démission beaucoup plus poétique.
14 avril 1831.
CAUSONS UN PKI HOUT I CULTURE.
Bien que depuis le déluge quelques personnes aient eu la louable attentionné cultiver un peu la science horticole en France, afin seulement que l'invention ne s'en perdit pas, il faut convenir que cotte intéressante branche d'industrie y a été fort longtemps négligée.
Cependant, nos visites guerrières à maintes capitales nous ont appris, parmi tant d'autres choses, que, dans chacune d'elles, l'horticulture était non-seulement
un genre de plaisir généralement apprécié, niais encore une source féconde de richesses et de prospérité.
Or, comme, en fait de bonnes idées, nous sommes peu récalcitrants, nousavons goûté du plaisir, nous avons goûté de l'importance végétale, et nous avons pensé que c'étaient choses convenables à importer.
Depuis lors, de généreux efforts, de coûteux sacrifices ont vaincu les premiers obstacles, et aujourd'hui cette science, élaborée péniblement par des hommes modestes et silencieux, a offert des résultats qui atteindront bientôt la supériorité.
De cette amélioration il commence à résulter ce qui existe déjà à Berlin, Vienne, Edimbourg et surtout à Londres : toutes les classes s'intéressent et prennent part à une occupation pleine de charmes et de succès réels; chacun, suivant la somme de ses moyens, veut concourir à l'œuvre de mode; entre la lucarne fleurie de la grisette et le jardin du riche capitaliste s'agitent les progrès ambitieux de toute une population de petits propriétaires.
A une pareille armée de praticiens volontaires, il faut autre chose que de sèches théories jetées de loin en loin par un sixième étage. Une nouvelle association d'homme- spéciaux formant une Académie d'horticulture, et appelant à en faire partie tous ceux qui le désirent, nous semble le moyen le plus efficace pour régulariser au profit de la science, et maintenir toujours dans une salutaire direction un goût général auquel pourrait nuire une foule d'erreurs particulières.
Ce n'est pas dans les colonnes réclamées par le ridicule que nous chercherons à analyser le but de cette entreprise d'un intérêt du premier ordre. Que ceux qui voudront s'associer à ses utiles travaux, connaître ses moyens d'opérations, concourir aux prix trimestriels qu'elle décerne, que ceux-là se dirigent rue Taitbout, n 1 i; ils y trouveront des renseignements curieux.
Quant à nous, puisque nous avons sous les yeux le premier numéro du Journal de l'Académie d'horticulture, nous extrairons quelques lignes d'un article sur la Symétrie îles jardins, par M . Ch. Lautour-Mézeray, dans lequel cet écrivain, qui instruit sans prétention, frappe de sa plume nerveuse les ridicules horticoles : « Depuis le démembrement des grandes fortunes, qui, sous les rapports de l'aisance individuelle, a produit d'heureux résultats, nos mœurs se sont nivelées à la juste mesure, de nos propriétés et de nos appartements; dès lors, un étrange changement dans la signification des mots : un nouvel enrichi a donné le nom de château à 3a petite métairie; M. l'épicier a parlé de ses domaines, et chacun surtout ahrigué les honneurs dujardin anglais; car c'est sous cette dénomination générique que l'on a confondu les jardins paysagers, les parcs et jardins-parcs. Ces jardins sont aujourd'hui en possession de la faveur du public; il n'\ a pas de petil propriétaire qui ne bâti le une maison de campagne sur quelques toises de terrain, qui ne veuille avoir son jardin; délaces travestissements d'un genre qui doit, il
est vi i nter les accidents de la nature en petit, mais dont les proportions
doivent toujours avoir leur échelle, lin jardin paysager doit Être riche de perspec-
lérouler en tableaux ; des aspects nouveaux doivent s'y découvrir, les
tes de la vie contrer sans prétention ; ce doit Être enfin une vue
de campagne harmoni dans un petit cadre. En France, où malheu-
reuscment on ne fait étude de rien, où l'on envie la propriété d'une chose parce que le voisin la possède, on dédaigne de se résigner à une position large et naturelle pour s'exposer au ridicule d'une imitation grotesque et imparfaite d'un état de fortune au-dessus de ses moyens. Aussi voyons-nous les propriétaires de ces petites maisons décorées du nom de campagnes et ensevelies sous les flots poudreux de la canicule, supporter courageusement les fatigues de toute une semaine de travail, dans l'espérance d'aller respirer l'air frais du jardin de la plaine des Sablons. Ce jardin présente trois fois la grandeur d'une salle à manger raisonnable. Il eût été facile d'en faire une pelouse agréable; le malencontreux propriétaire a voulu un jardin : il a vu des boulingrins, un pont, un rocher, une futaie dans les sites délicieux de Trianon... Il fait une taupinière, un pont sans eau, une futaie avec deux peupliers, une rivière avec une mare! J'allais oublier le rocher, — c'est le maçon qui s'en est chargé. »
21 avril 1831.
HISTOIRE DU PROGRAMME D'UNE CÉRÉMONIE QUI EUT LIEU A UN HOTEL DE VILLE EXTRÊMEMENT ÉLOIGNÉ DE PARIS.
Un Préfet, très-agité. — Diable! diable! j'ai à organiser aujourd'hui môme une fête superbe, éblouissante, séduisante, et, pour cela, je n'ai à moi ni temps, ni ouvriers, ni instruments, ni invités, et, ce qui est pire, point d'argent !... Mais j'ai mis tout mon monde en campagne, toute la préfecture court la ville, et, pour peu que mes agents ne soient pas des imbéciles ni mes administrés des gens d'esprit, peut-être pourrai-je parvenir à organiser ma fête... ou une fête quelconque... car, après tout, pourvu que ce soit une fête, voilà ce qu'il me faut...
Premier Agent, tout essoufflé. — Monsieur le préfet, je vous amène le corps des tapissiers. Mais, comme on sait par la ville l'embarras de votre position, ils ne consentent à vous prêter appui qu'autant que vous leur accorderez certaines prérogatives... (Tirant un papier de sa poche d'agent.) Au reste, voilà leurs conditions...
Le Préfet. — C'est bon, c'est bon ; jette ça au panier; dis-leur que tout ce qu'ils demandent leur sera accordé, et mets-moi vite ces gaillards-là à la besogne.
Second Agent, aussi essoufflé que le premier. — Monsieur le préfet, je vous amène un orchestre complet; mais MM. les musiciens ne veulent jouer ce soir qu'à condition que...
Le Préfet. — C'est bon, c'est, bon; toutes les conditions possibles, je les accepte. Nous aurons donc des musiciens?
L'Agent. — Oui, monsieur le préfet, et des rafraîchissements aussi. Le limonadier de la préfecture veut bien en fournir gratis, mais seulement si l'on diminue ses contributions..
Le Préfet. — Va dire à ces bonnes gens-là que je serai le plus complaisant de tous les préfets, et fais vite apporter les instruments et la limonade; dépêche-toi.
Troisième Agent. — Ali! monsieur le préfet, la cérémonie est flambée! Pas moyen d'avoir un bal sans danseurs, et les officiers ne veulent pas venir s'il y a des bourgeois, parce que ceux-ci les mit insultés. — Impossible de composer une réunion un peu propre, s'il n'y a pas quelques vieilles têtes de magistrats. Ces vieux entêtés-là ne veulent pas venir s'ils iront point la préséance sur la noblesse. — La noblesse ne viendra point, si elle n'a le pas sur la magistrature. — Jusqu'aux bourgeois qui font les difficiles et resteront chez eux si le candidat libéral n'est pas nomme aux élections !
Le Préfet. — Diable: diable! Je n'avais pas prévu tous ces embarras-là!... Eli bien, mon ami, mon excellent ami, tu vas retourner chez tous ces ambitieux. Dis aux officiers qu'il n'y aura pas un seul bourgeois; aux magistrats, qu'ils auront la préséance; à la noblesse, qu'elle aura le pas (dire lequel, par exemple, je n'en sais rien); enfin aux bourgeois, que le candidat libéral sera nommé, par la raison toute simple que les votes sont libres, et que, par conséquent, cela ne dépend pas de moi. Dis tout cela, mon ami, et nous aurons ce soir une fête superbe, éblouissante, séduisante.
Dix heures du soir.
L'hôtel de ville est illuminé, une musique harmonieuse électrise une partie de la société déjà arrivée; l'allégresse est générale.
Trois heures du matin.
Des cris remplacent le son des instruments, les lustres sont brisés, les invités se prennent aux cheveux; le tumulte est au comble.
l)i i \ Mi S1CIENS, sortant du champ de bataille. — Eh bien, Colophane, chacun, ce soir, a été joue comme il faut ; nous avons vu là une fameuse danse! Reste à savoir maintenant qui payera les violons!
28 avril 1831.
i x CONCIL1 \ BULE CARLISTE.
Mon compagnon frappa mystérieusement trois coups à une petite porte qui s'ouvrit comme d'elle-même, et nous entrâmes.
— Ali çà, lui dis-je, vous m'avez mené à une loge de francs-maçons?
— Non, me répondit-il à demi-VOÏx, je vous ai mené à un conciliabule, et à un eonciliabulc carliste encore.
Cela io" parut chose digne d'être vue, et je le suivis en Bilence, tandis qu'il montait un noir escalier en colimaçon, qu'il enfilait trois obscur cori idorsel qu'il escaladait une petite échelle qu'on retira quand nous fûmes parvenu, au faite.
- tions dan-, la salle dea séances, qui était tout Bimplemenl un vaste grenier, sur les mur duquel on avait attaché quelque tapii erie représentant des
tyrs, des saints et des rois de France.
L'assemblée était aussi singulière que le lieu de la réunion. Il y avait plusieurs tonsures, des figures que l'on rencontre dans les salons et aux deux Chambres, de vieilles marquises, de jeunes femmes, et jusqu'à d'ignobles faces d'ex-gendarmes.
Pour ma part, j'y reconnus le vicomte de C....ac, le petit baron de V... et la charmante M11'' de B...
Nous prîmes place près de cette dernière, mon guide avec un recueillement religieux, moi avec une curiosité vive.
Un orateur occupait la tribune, si on peut appeler de ce nom une modeste chaise qu'on devait sans doute à la munificence de l'invisible portier de cette habitation. L'orateur était un homme puissant de corps, faible d'éloquence, mais chamarré de rubans de plusieurs ordres.
— Oui, s'écria-t-il en terminant d'une voix éclatante, si j'aime et si je regrette cette noble et malheureuse famille, c'est que je crois sincèrement qu'elle seule comprend et peut faire le bonheur de la France. Car que demandons-nous, nous qu'on accuse sans cesse? le bonheur de la France et les honneurs dus à nos illustres ancêtres. Voilà tout.
Au bruit de cette logique, je me crus un instant à la Chambre des députés.
Une approbation générale, mais toute légère et de bon ton, accueillit l'orateur lorsqu'il sauta à bas de sa chaise.
D'autres lui succédèrent, qui, à peu de chose près, répétèrent le même discours, sans doute pour la plus grande édification des auditeurs. Les finales seules me semblèrent offrir quelque différence.
Un jeune abbé, sentant le musc et le jésuite à quinze pas, vit le bonheur de la France dans le retour de la foi et le triomphe de la religion.
Un vieillard qui avait des culottes de satin noir et des manchettes plissées, assura, lui, que la gloire de la patrie, c'étaient les lumières puissantes d'une noblesse affermie.
Et cependant, malgré ces variantes bien distinctes, chacun des discours fut accueilli avec une égale bienveillance. Ceci m'expliqua comment un gouvernement qui n'a que de tels appuis ne peut exister longtemps. Chacune de ces ambitions altières qui se réunissent et se flattent pour former un pouvoir le détruisent bientôt elles-mêmes en voulant ensuite le posséder chacune séparément.
Avant de se quitter, on arrêta le jour de la prochaine réunion, à laquelle tout le monde promit bien de ne pas manquer, le marquis de F... y ayant promis lecture d'une lettre de son correspondant d'Holy-Rood.
On replaça l'échelle ingénieuse qui permettait de conspirer tranquillement loin de la terre et de la garde municipale; chacun descendit comme il put, et, dans cette marche pénible, j'eus la meilleure preuve de ce courage du dévouement quiaffronte tous les dangers pour faire triompher une cause.
Au jour indiqué pour remonter l'échelle, je courus chez mon introducteur, afin de l'accompagner une seconde fois... Mais, ô fragilité des machines humaines! le cher ami n'était plus carliste de la veille. Un poste honorable en province
l'avait subitement éclairé sur ses erreurs politiques; Charles X comptait un partisan de moins.
Dans l'impuissance de m'instruire davantage, j'apprends toujours à mes lecteurs ce que j'ai pu savoir, et, dans le cas où l'un d'eux, par trop scandalisé, voudrait indiquer à M. Vivien le lieu des séances, elles se tiennent rueSaint-Honoré, près la Halle.
5 mai 1831.
i \i CONNAISSANCE.
Ce dimanche-là, ne sachant où aller, je m'acheminai machinalement vers le théâtre Montparnasse, réceptacle dramatico-champêtre de toutes les grisettes de Paris.
J'entre au parterre, et le hasard me place près d'au jeune et piquant minois, au teint frais, aux beaux yeux bleus, à la taillf svclte et gracieuse.
Mon cœur philanthrope n'a jamais pu résister à la vue séduisante d'un tablier noir servant d'enveloppe à tant d'attraits...
Placé fort proche de ma gentille voisine, j'essayai d'entamer la conversation. J'offris d'abord ma lorgnette. C'est toujours par là que je commence : il est bon de voir déjà les choses du même œil. Ma voisine est une petite brocheuse, qui, moyennant ses soixante centimes, vient prendre de l'agrément pour toute la semaine. Paraissant extrêmement sensible, elle répandit quelques larmes brillantes et Qtées sur le sort de l'infortunée Léonie. Je mêlai mes larmes aux siennes, et nous fîmes un duo fort attendrissant.
Bientôt nous fûmes comme d'anciennes connaissances. J'eus même l'ineffable joie de lui présenter l'hommage respectueux de mes sentiments sous la forme d'une orange payée pour être de Malte. Dès lors, mademoiselle Chonchon (c'est le nom de ma belle) de temps en temps appuya son joli bras sur mon épaule, pencha sa tète sur ma poitrine. Vous devez penser, mes amis, dans quel état mon pauvre cœur ''tait. A ses battements précipités, on l'aurait cru gratifié du plus solide anévrisme.
Enfin, la toile baissée pour ne plus se relever, j'offre mon bras qu'on accepte, non sans quelque hésitation, et, d'un air grave comme une patrouille de la garde nationale, je reconduis la jeune fille dans le domicile paternel situé rue de la Huchette. Cependant, chemin faisant, j'obtiens quelques propos de reconnaissance, quelques promesses vagues, paroles enivrantes qui rafraîchissent les sens c inme une rosée de feu. La soirée était calme, le ciel étoile comme le poitrail d'un I ; pas la moindre averse pour apaiser les passions, pas ]<■ moindre pompier
ippléer la nature... Je pris flamme !
Surmontant ma timidité habituelle de i(| degré au-dessous de zéro, je sai ila main de mademoiselle Chonchon avec toute la délicatesse d'un gendarme.
— Mademoiselle ! m'écriai-je, les pieds parfaitement en dehors, mais fort ému en dedans; mademoiselle! cotte main délicieuse, qui semble vous appartenir, je ne consentirai à vous la rendre que quand vous m'aurez permis de vous revoir! Ouf!
Comme je m'y attendais, la pauvre demoiselle parut fort surprise. Mais ce fut moins de. ma proposition que de la pantomime qu'elle m'avait coûtée, car elle m'assigna le plus gracieusement du monde un rendez-vous pour le lendemain soir à huit heures, devant l'église Saint-Sulpice. Puis, là-dessus, elle rentra gaiement chez papa et maman, tandis que, moi, je tirai ma montre pour compter désormais les heures par minutes et par secondes !
Le lendemain, à sept heuresdu soir, j'étais déjà en toilette de bal. Un rendez-vous produit sur moi l'effet des plus violentes contredanses, et c'est toujours dans ce costume que je m'y rends. Arrivé sur la place du Palais-Royal, j'aperçois un groupe d'individus; j'avais une heure à perdre, je m'approche et j'augmente le rassemblement de ma somme d'existence en petits souliers.
Comme j'allais adresser ma question de nouveau venu, je me trouve tout à coup nez à nez avec une énorme colonne d'eau. Croyant au prodige d'une trombe aérienne, je suis extrêmement flatté que le phénomène ait bien voulu me distinguer de la foule; je regarde en l'air pour le bien apprécier; je cherche, mais je ne vois rien : je suis mouillé, trempé, inondé, transpercé, diluvié; je suis seul maintenant, chacun a fui le terrain aquatique. — J'en fais autant.
Touchée de mon héroïsme et de ma longanimité, la foule m'essuie, me plaint et m'instruit. Le pompier, homme tout d'enthousiasme et de dévouement, n'est plus qu'une machine ministérielle. Le voilà, faisant de l'ordre public à deux sous la voie! Maladroitement arraché à l'élément terrible qui lui assigne l'estime, toujours, — la mort, souvent, — que de haines il allume pour éteindre une gambade ! que d'amours-propres noyés! — Car...
— Ah ! — ni ! — ho ! — bravo ! — ohé ! — fameux ! — hohohoho !
— Qu'est ceci ! une charge de dragons?
— Non, monsieur, une charge de simple particulier.
En effet, un jeune homme qui a acheté un seau plein à un porteur d'eau, tourne la place, arrive derrière l'officier commandant les jets d'eau, et, d'un bras vigoureux, le coiffe de ce coffre à liquide, qu'il abandonne en fuyant, fflistoriquej. — Hermétiquement imprégné, manquant d'air et probablement de commodité, l'officier s'agite furieux et prononce d'énergiques jurons qui semblent sortir d'une grosse caisse, jusqu'à ce qu'un pompier, quittant sa pièce, vienne rendre son commandant à la respiration et à l'hilarité publique.
Je trouvai fort ingénieuse cette tentative de représailles; mais, comme elle n'avait on rien séché mes habits, je rentrai vite pour en changer, ne voulant pas voir mon rendez-vous tomber aussi dans l'eau.
Déjà, depuis cinq minutes, huit heures avaient sonné, lorsque mon pied palpitant atteignit enfin la place Saint-Sùlpice, place d'ordinaire solitaire et mystérieuse... Elle n'était ce soir-là ni de l'une ni de l'autre nature. Une foule inquiète inondait son pavé. Ne voyant point de pompe, j'approchai.
Enhardi parla figure charmante et la démarche incertaine d'une jeune fille,
un élégant l'avait cavalièrement accostée ; mais tout aussitôt un grand gaillard, brutal et cordonnier, était tombé sur le couple à triples coups de tire-pied, et. depuis cinq minutes, les deux champions se rossaient avec une égalité de grâces musculaires qui intéressait trop vivement la foule pour qu'elle les séparât.
La jeune fille, c'était Chonchon ; le jeune fashionable, c'était un ami auquel j'avais confié l'aveu de ma témérité. Je le remerciai beaucoup d'en avoir acc< les conséquences chanceuses, et je m'en allai prendre un riz au lait.
19 mai 1831.