‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 169 sur 195 · THÉÂTRE DE L'AMBIGU-COMIQUE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE L'AMBIGU-COMIQUE

PREMIÈRE REPRÉSfcNTATION DE

l'assassinat.

Comédie judiciaire du M. d'Aubigny.

Un écrivain quasi philanthrope a publié unvolume surl'art de faire des dettes, science délicieuse, branche d'économie sociale, complément' du savoir-vivre, escroquerie élégante, brillant cheval de louage sur lequel tant d'individus par-

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courent la vie. Mais il est une classe d'êtres auxquels est interdite la pratique de cette précieuse théorie: c'est celle des directeurs de théâtre.

Si l'ingénieux débiteur peut échapper aux poursuites de ses créanciers en 'ouvrant pas quand ils se présentent, en exceptant de ses promenades les quartiers de ses fournisseurs, en les renvoyant, au cas de rencontre, à un rendez-vous où ils viendront seuls, que peut faire un directeur autour duquel le sort réunit chaque jour ses créanciers en troupe? car chacun d'eux constitue, pour ainsi dire, un des organes de son existence ; et à tout moment il lui faut entendre la prima donna soupirer la nécessité d'une parure, le jeune premier répéter la nomenclature de ses engagements, et la. soubrette demander le montant de ses gages; enfin, pour lui, chaque tirade est une réclamation, chaque pirouette sent le protêt: à force d'être dramatique, la situation finit par être peu gaie.

Après un mois d'administration ambiguë et comique, c'était précisément celle où se trouvait M. d'Aubigny.

« Mais enfin, quand me payerez-vous? demandait un jour un tailleur à mon oncle. — Vous êtes bien curieux, lui répondit mon digne parent. » Et, comme le tailleur estimait fort un bon mot, il lui offrit de lui prendre mesure.

« Il est vrai que je vous dois mille francs, écrivait, la semaine dernière, un ferrailleur à un usurier qui les lui réclamait; mais je vous préviens que, si vous me forcez à vous les rembourser..., je vous tue. » Et, le créancier ayant porté sa lettre au tribunal, les juges lui garantirent le remboursement d'abord et la vie ensuite jusqu'à ce que la mort s'ensuive.

Or donc, M. d'Aubigny, pensant probablement qu'une réponse quelconque compromet toujours, préféra payer en monnaie de rustre et ferma la porte de son cabinet au nez des artistes de son théâtre, qui, après quatre mois de sacrifices faits dans l'intérêt de l'art, venaient réclamer le dividende de cet intérêt.

C'était après une répétition de Cotillon 111 : la cour, confinée dans le couloir, devisait sur une conduite aussi étrange.

— Du Barry, dit Louis XV, si nous mettions tes bijoux en gage?

— Eh ! la France, ne sais-tu pas qu'ils y sont déjà?

— Voilà qui est fort désagréable pour moi qui n'ai plus crédit qu'argent comptant, ajouta le duc de Cossé.

— Et moi qui ai un fiacre à l'heure, sans un sou dans ma soutane, reprit l'archevêque Gentil !

Puis, de minute en minute, la troupe grossissant de voix, d'avis, de plaintes et d'expédients, un machiniste démonta la porte du cabinet silencieux, et M. d'Aubigny, voyant s'avancer vers lui le tambour Mathon, sabre au côté, Caïn avec sa massue, et le traître avec son regard farouche et ses sourcils assassins se crut un homme mort.

— Payez-nous, nous vous en sommons ! lui dit l'allumeur du lustre, les yeuxflamboyants comme un homme à jeun.

— Au meurtre ! s'écria M. d'Aubigny.

Puis, croyant être assommé, il s'élança de son secrétaire, pour fuir : le secrétaire tomba sur la queue de madame du Barry, madame du Barry sur Louis XV.

Louis XV sur ML d'Aubigny; dans la bagarre, celui-ci reçut par la mine la calotte de l'archevêque, par les jambes l'épée du duc de Cossé, appela au secours et tâcha de s'échapper; l'archevêque, qui voulait payer son fiacre, retint son directeur par le pan de sa redingote; mais le pan resta dans le cabinet pendant que M. d'Aubigny courait sur les boulevards criant : « Au meurtre ! à l'assassinat ! » sa plume à l'oreille, et à sa main la perruque de Louis XV, qu'il avait cru prendre aux cheveux.

Comme or. voit, alin que la représentation fut complète, il ne manquait qu'un public pour l'applaudir; mais M. d'Aubigny, D'ayant jamais pu l'attirer de bonne volonté, vient de l'assigner, par huissier, à entendre juger devant les tribunaux criminels les coupables conspirateurs qui n'ont tenté rien de moins que l'assassina' de deux directeurs (dont l'un absent), dans la personne d'une vieille redingote.

25 août 1831.

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