XX VI II
>Ci:NE PATHÉTIQUE, HISTORIQUE, PATRIOTIQUE F. T ÉCONOMIQUE.
/. Moniteur ayant, omis, par un oubli impardonnable, d'enregistrer l'événement qu'on va lire, nous nous empressons, en l'apprenant, de le rendre à la circulation admirative.
Depuis son retour de la promenade en Belgique, chaque jour M. 1»: duc d'Orléans se rend mystérieu ement, par les Champs-Elysées, dans une maison du faubourg Saint-Honoré, où il passe régulièrement une heure vingt-cinq minutes, ni plus ni moins. Quoique ces visites soient faites sous l'incognito de l'air le plus bourgeois, il advint cependant, la semaine dernière, que cet incognito fut trahi. Le propriétaire d'un jeu de siam du carré Marigny, ex-portier à Saintc-Barbo, reconnut son royal élève sous le modeste chapeau rond, et, lier de cette découverte, il en fit part à un invalide, son ami, et à une marchande de pain d'épice, sa voisine. Pour de simples prolétaires, la rencontre d'un prince est une bonne fortune. Aussi ce ne fut plus dès lors que projets d'ovation, de harangue, d'arc de triomphe, même. Mais, pendant tous ces débats d'enthousiasme, le temps s'écoulait impassible, et, après le terme connu de nm\ heure vingt-cinq minutes, M. le duc d'Orléans reparut, venant du faubourg Saint-Honoré. Sa présence devint le signal de l'allégresse la plus spontanée. Le vieil invalide balbutia quelque s humbles variantes sur Jemmapes et Valmy, et la marchande de pain d'épice fit retentir les échos de vivat mille fois répétés, pendanl que le propriétaire du jeu de siam, se multipliant, battait des mains, sanglotait, éternuait, et se mouchait ment par manière de feu d'artifice. Chacun avant ainsi continué son pendant un laps de temps convenable, la marchande de pain d'épice acheva le sien en tendant respectueusement la main à Son Altesse royale. L'Altesse y déposa un petit papier, et disparut. Et le trio populaire de bénir une aussi heu-
reuse rencontre, L'invalide de se promettre la livre de tabac, et la marchande un
éventaire nouveau. Enfin, on ouvre le petit papier. — — Il contenait une
pièce de quinze sous!
29 septembre 1S31.
il vaut mieux jamais que tard.
Il y a quelques mois, quand le prince de Joinville, pour apprendre la marine, parcourut la province en chaise de poste, le maire d'une petite ville se trouva pris au dépourvu. Il n'avait point été averti et n'avait fait aucuns préparatifs. La garde nationale n'était pas sous les armes ; le maire n'avait point préparé son improvisation ; les épiciers de la ville n'étaient pas munis de lampions; on n'osa même donner un bal, attendu que les dames, non averties, n'avaient pas médité leur toilette. Le discours parut faible, la réception peu brillante, et le Moniteur n'en parla pas.
Le maire en devint jaune et s'en prit à l'adjoint; l'adjoint au garde champêtre; le garde champêtre à sa femme; celle-ci à sa fille, qui s'en prit a son amant, lequel s'en prit au sort; en quoi nous le jugeons fort malheureux; car c'est une douce consolation de pouvoir faire retomber sa mauvaise humeur sur un être palpable. Demandez plutôt.
Quelque temps après advint un ami du maire. Le maire lui fit des reproches. Lui, habitant de Paris, ne l'avait pas averti ; à quoi l'ami répondit qu'il n'avait pas manqué de lui écrire à ce sujet, et que la lettre probablement avait été égarée. Le maire n'en crut rien, fit semblant do le croire et le remercia.
La chose se passa et fut oubliée de tous, à l'exception du maire.
Or, l'ami du maire avait raison. Il lui avait, en effet, écrit au sujet de l'arrivée du petit prince; puis il avait prié quelqu'un, qui se trouvait chez lui, de mettre la lettre à la poste. Cette personne la donna à une autre; cette autre à une autre, et enfin la lettre tomba dans les mains d'un homme qui allait à Constantinople. Il oublia de la jeter à la poste et l'emporta à Stamboul.
Un jour, en envoyant des dépêches, il retrouva la lettre et l'expédia en même temps par un vaisseau qui revenait en France.
Or, un matin, le maire reçut une lettre, une lettre lacérée, percée et sentant le vinaigre à dix pas. Il fut véhémentement effrayé, l'ouvrit et la lut. Elle était ainsi conçue :
t Paris...
» Mon cher ami,
» Je vous avertis que le prince de Joinville va passer par votre ville. Vous recevrez cette lettre deux jours avant son arrivée. Prenez vos précautions. »
Elle était signée de son ami.
— Il veut réparer sa faute, se dit le maire. C'est bien. A tout péché miséricorde. Cette fois-ci, nous serons en mesure.
après cotte idée consolante, il en vint une autre au fonctionnaire public, une autre qui lui dressa les cheveux sur la tête et lui blêmit la face, au point que l'adjoint en fut épouvanté.
La lettre était percée de part en part, tailladée, passée au vinaigre.
— V coup sûr, le choléra-morbus est à Paris. Et cette phrase : Prenez vos précautions ! Plus (le dOUl !...
On assemble le conseil municipal.
On décrète ce qui suit :
1" Un exprès va être envoyé à Paris pour supplier monseigneur le prince de Joinville d'ajourner son voyage ;
2" Un cordon sanitaire va être formé autour de la ville;
3° Un lazaret va être établi hors la ville ;
i Y seront mises tout de suite les personnes atteintes ou soupçonnées ;
5° Le traitement de toutes maladies, ainsi que tout accouchement quelconque, seront ajournes, pour ne pas distraire, des soins importants que demande L'approche du choléra, le médecin et la sage-femme de la ville ;
6° On fera dos prières publiques;
7° Par autorité de police, on s'interdira jusqu'à nouvel ordre, pour ne pas exciter la colore du Ciel, les jurons, le vol, le sacrilège, le rapt, l'ivrognerie, le viol, l'assassinat et les calembours et quolibets contre le pouvoir;
8" On brûlera des herbes aromatiques dans les rues.
Trois gardes nationaux do bonne volonté liront le cordon sanitaire et entourèrent la ville à une distance les uns dos autres, qui parut un peu grande à quelques-uns, lesquels, néanmoins, ne jugèrent pas à propos de remplir les lacunes.
Et la consternation se répandit dans la ville. Les athées crurent, les impies se convertirent, les prêtres liront l'aumône.
La chose dura deux jours, au bout desquels vint l'ami du maire. On voulut le mettre au lazaret. Il força la ligne On se sauva dans les rues. On sonna le tocsin. On s'enferma à double tour. On voulut lui tirer des coups de fusil, il venait de Paris, et probablement il était infecté.
Il alla frapper chez le mairo. Le maire pâlit, sa femme et sa tille crièrent, la servante hurla, le chien jappa. Il continua à frapper. Le maire ouvrit la fenêtre du grenier, et, après l'avoir prié de prendre le dessous du vent, pour ne pas lui envoyer d'exhalaisons pestilentielles, il (ui expliqua ce qui se passait. L'ami demanda sa lettre. On la lui jeta par la fenêtre. Le vent l'emporta, cl l'ami courut après pendant une heure, répandant la terreur dans toutes les rues par lesquelles il passait. Puis il revint, riant et se tordant. On s'expliqua, et le cordon sanitaire alla se coucher.