‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 175 sur 195 · SCÈNE D'OCTROI · texte numérisé non relu

SCÈNE D'OCTROI

Bordeaux, 12 décembre.

L'observation préventive est une des carrières les plus vastes. Avec un peu de poignet et d'imagination, rien ne peut être brillant comme l'avenir d'un gendarme ou d'un douanier. Rêves de dois et de fraudes, projets de conspirateurs, exploits de geôle, que ce doit être délicieux! Dîner de suspicion, dormir l'oreille au guet, vivre toujours en alerte ; c'est la poésie la plus romantique appliquée à l'existence.

Or, ces jours derniers, une de ces existences en redingote verte était, sonde en main, assise sur la borne d'une barrière de Bordeaux, ayant absolument l'air do ne penser à rien, tandis qu'au contraire elle ruminait contrebande.

Il advint que, dans cette situation morale, un cheval se trouva nez à nez avec le douanier. Derrière le cheval était une voiture, derrière la voiture le charretier, et derrière le charretier un gros homme. Cheval, voiture et charretier, dûment visités, continuèrent leur chemin, et le gros homme s'apprêtait à reprendre le sien, quand le douanier le happa au collet, comme par manière d'estimer le drap de sou habit.

— Ohé! lui dit le soldat de l'octroi, pourquoi vous cachiez-vous donc ainsi derrière cette voiture ?

— Je ne me cachais pas derrière elle ; c'est elle, au contraire, qui me cachait en étant devant moi, et j'attendais qu'elle eût franchi la barrière pour en faire autant, mon volume personnel s'opposant à ce que nous puissions passer tous les deux de front.

— Et pourrait-on savoir quelle matière frauduleuse constitue ce volume extraordinaire? dit le douanier, toujours fixé, h son poste et à son idée de contrebande.

— Une hydropisie, répondit le gros homme.

— Une hydropisie?... Voyons les pièces de conviction.

— L'hydropisie ne paye pas de droit. Sans cela, je n'irais pas me promener hors barrière.

— Au nom du roi! montrez vos preuves, ou je ne réponds de rien.

— Douanier, je porte certainement le roi dans mon cœur; mais cela n'est pas visible même sans mon gilet de flanelle ; ainsi laissez-nous aller, moi et mon hydropisie, vu l'impossibilité où je suis de vous repasser cette dernière.

Et le gros homme, qu'attendait son dîner, voulut s'en aller, ce que trouvant un acte d'insigne rébellion, le douanier se fendit fort élégamment ; puis, comme il tenait toujours sa sonde, en un temps deux mouvements le gros homme vit son malheureux ventre transformé en fourreau, et tomba à la renverse, criant miséricorde, jurant Dieu et maudissant tous les employés de la douane.

Ébahi d'avoir rencontré chair au lieu de fer-blanc, le bon douanier fut sur le point de se lamenter; mais, comme avant tout il se devait à son service, il reprit sa sonde et alla visiter une diligence pendant qu'en menait l'hydropique à l'hôpital.

A huit jours de là, l'individu homicide et douanier était toujours à la même place, c'est-à-dire assis sur la borne de l'octroi, en redingote verte et sa sonde en main, toujours avec l'air de ne penser à rien.

— Que j'embrasse mon sauveur! s'écria tout à coup une voix bordelaise.

Et, comme le douanier faisait mine de vouloir se sauver en reconnaissant l'homme qu'il avait si indélicatement sondé, celui-ci lui raconta d'une manière succincte et joyeuse comme quoi il lui devait, un grand bien au lieu d'un mal, le système de vérification dont il avait usé à son égard ayant provoqué l'écoulement d'abord si intempestif, puis enfin si salutaire, de la masse d'eau constituant son hydropi

Ce qui fait que, touché de cette cure merveilleuse, l'estimable Bordelais sollicite aujourd'hui la croix d'honneur pour le gaillard contre lequel il eût réclamé la corde, il y a huit jours. (Historique.)

Ci mme quoi, lorsque les commissaires de police portent des éperons, cela entrave le commerce.

C'est une drôle de chose que la peur; elle change la face des hommes et celle des affaires; elle rend taches les brave- et hardis les moins déterminés; elle t'aii descendre- dans leur cave par vingt degrés de chaleur, au risque d'un

rhume de cerveau, e1 décide les carlistes à attendre patiemment que [a France

entière redemande Henri V. Ses effets onl u tonnante variété, el Ml. Geoffroy-

Saint-Hilaire a remarqué, comme une monstruosité du genre, qu'a la suite d'une politique, la peur crowpionisa des représentants qui, jusque-là, avaient marché la voix forte el la tête haute.

Pour moi, j'aime bien mieux la peur de M. Mouchinet, mon marchand de i .Ire . Sa peur, à lui, est franche et. pure comme du macouba, juste comme ses balances, raison née comme une demi-once à si\ blancs.

Jugez plutôt.

I lit le 19 de ce moit Pendant que l'empereur Nicolas poursuivait quelques débris polonais jusque dans la cité Bergère, par l'officieux ministère de M. Gisquet.

M. Mouchinet était sorti depuis quelques instants avec son voisin l'épicier. 11 était parti l'air satisfait comme quand il fait un calembour. Tout à coup il rentre chez. lui, l'œil effare, son habit de travers, le chapeau sur l'oreille et le bec de son parapluie tourné vers la terre. Quand le bec du parapluie de M. Mouchinet est en bas, c'est que son propriétaire éprouve une violente commotion individuelle.

— Femme, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée; femme, quel affreux malheur nous menace!

— Qu'y a-t-il donc, mon chat? reprend madame Mouchinet éperdue. Dieu! peut-on effrayer comme ça une innocente mère de cinq enfants. Le banquier qui a nos vingt mille francs aurait-il fait faillite?...

— Non, non.

— Est-ce que M. Duchàtellier va établir un entrepôt de son sternutatif près de notre bureau de tabac?

— Pas davantage.

— Est-ce que ma petite qu'est en nourrice a eu des convulsions?

— Ce n'est pas encore cela. Mais prends vite le maryland, les cigares de la Havane et le tabac turc, et fais-les porter dans le trou pratiqué au mur de la cave!... Joins-y l'argenterie et nos effets précieuses. — Tiens, voilà ma montre et mes breloques!... Maintenant, je vais étendre du tabac de fiacre sur le comptoir, encore du tabac de fiacre, cinq caisses de tabac de fiacre ; ça les adoucira peut-être, ces buveurs de sang !

— Dieu! les républicains vont faire le pillage de notre tabac! — Éléonore, descendez à la cave les pipes d'écume et le carton des tabatières.

Ici entre dans la boutique un jeune homme à barbe de bouc et en chapeau de cuir.

Le Jeune Homme. — Un quart de tabac maryland, s'il vous plaît?

M. Mouchinet. — Nous n'en avons plus pour le moment : il ne nous reste plus que du tabac ordinaire, monsieur...

Le jeune homme s'en va.

— Dieu! vois-tu, mon épouse, comme il est venu me sonder, ce scélérat-là? Je l'ai vigoureusement éconduit, aussi !

— Mais dis-moi donc, monsieur Mouchinet, dans quel quartier est l'émeute?

— Elle n'est pas encore commencée, mon épouse; mais prépare toujours mon uniforme, car, si on les laissait faire, ils pourraient bien décréter les assemblées primaires cette après-midi, et proclamer la république au réverbère!

— Comment, monsieur Mouchinet, aurcriez-vous des relations incendiaires avec ces hommes immoraux?...

— Oh ! bobonne, je suis toujours marchand de tabac pur ; mais, ce matin, j'ai été chez le commissaire de police, afin d'y avoir un passe-port pour l'épicier du coin, et...

— Ah ! et il vous a dit qu'on savait qu'il y aurait du bruit?

— Non.

— C'est qu'il donnait ses instructions d'ordre public à des ouvriers?

— Mais non.

— Eh bien, qu'est-ce que c'était donc alors ? car vous me faites dessécher de peur!

— Eh bien, mon épouse..., le commissaire de police avait ses éperons !

i , PORTl EU Dl CA \i P i>;: m \ i n i: utE.

Cette physionomie n'est pas assez large pour constituer une figure historique

Cependant, ce vieux grognard, qui a'esl ni c âerge ni suisse, mais gardien à lui

seul de tout un camp, ressort éminemment de la ligne vulgaire des portiers.

Il y a quelque huit jours, ce camp, désert maintenant, retentissait de tam bours et de clairons; chaque pied de son poudreux terrain était foui par de martiales manoeuvres ; chacune de ses lignes parcourues par d'agiles coursiers 5 la vh

istence, la vie de guerre animait toute cette nature monotone; enfin, trente mille hommes alors gardaient eux-mêmes le camp de Maubeuge.

vingt mille francs ont été dépensés d'abord pour l'établissement de cette • irde d'honneur donl on devait démontrer ensuite l'utilité. Les trente mille hommes ont disparu. On les retrouverait au besoin, épars sur le Rhône et l'Isère. Mais les

cent \iii-rt mille francs sont bien perdus pour le contribuable. Un contribuable cl l'écu qu'il porta au lise ne se rencontrent plus une seconde fois dans la vie. Kl aujourd'hui, de ces dépenses belliqueuses, de tout ce luxe militaire, il ne reste plus rien qu'un simple portier.

Voyez-vous cette figure bizarre, exilée entre deux nations, portier d'un désert, d'un désert sans cour, éta es, ni porte cochère; portier pour ne tirer le cordon : personne; pour répondre à des locataires absents; seul maître de la i'.^*- au gre- 'il y avail un grenier et une cave.

dort-il la grasse matinée sans que les porteurs de journaux, les palefreniers, le facteur ou les crienrs des rues, viennenl troubler son sommeil. Seulement, il a s momiques par provision, car la laitière et le boulanger ne sont pas as ce qui a le désagrément de le priver des nouvelles du jour, de i chronique débit te par l'épicier, commentée par la pratique, et classée au ran ides entre une livre de beurre cl une once de café. i ; ut. mi peut déjeuner sans nouvelles, le portierd 'pane. Puis, pour tuer le temps jusqu'au dîner, il donne pondant une heure une leçon d'exer- 5on chien, balaye un coin de sou camp pendant dix minutes, et emploi" le d jour à calculer combien d'années et de coups de balai exigera il i ompl it de ta totalité de son domaine. Et, api , quand vient la nuit d'hiver avec ses ombre glaciales, ses brouillards pénétrants, i r lui point de réverbères à garnir pour de brillants escaliers, point de rhumes a braver pour ouvrir la porl ad - ■ [uip is le m feu, qui sert aussi de lumii odeste cabine, avec le . mirs pour rêveries. Oubli du présent qui agace.

absence de la réalité qui inquiète; alors, charme de ces songes délicieux qu'on bâtit comme on les veut, sans autres Trais que la pensée. Pour le soldat, l'image du petit chapeau apparaît au milieu dos braises capricieuses de son foyer; il la dévore de l'œil, la caresse de sa pincette, et souvent l'image revient constante au foyer, car son type demeure fidèle au cœur du vieux brave.

Sans horloge qui indique un terme à ses veilles, le portier du camp jette un regard aux maisons qui entourent la sienne : par exemple, celles de Mons et de Maubeuge... Les fenêtres se dégarnissent de clarté, les lumières s'éteignent; il allume la sienne et va se coucher.

Heureux portier!

Cependant, demain, il sera matinal. Une pensée patriotique surgie en son cerveau nécessite un travail assidu de sa part. Tourmenté par ces bruits de guerre qu'accrédite un spéculateur, qui font trembler un diplomate et qu'un vieux soldat accueille toujours avec joie, lui aussi tient à dire .ses deux mots à l'ennemi. Il veut prévoir tous les cas. Il a donc disposé son fusil de munition et doit planter à la frontière un énorme écriteau où il a tracé cette formule de son nouvel état : Parlez au portier, s'il vous plaît .'

5 janvier 1882.

PROflRÈS DE L'OPINION PUBLIQUE.

Ce soir-là, c'était fête à la cour. Car à présent la cour festoie que c'est une bénédiction ! Grande soirée, pour la clémence du Russe envers les Polonais; concert pour chanter la gloire du vainqueur de Lyon ; bal paré, où l'on remarquait madame de Feuchères, et auquel ne fut pas invité l'indiscret M. Hcnnequin.

Ce soir-là, c'était seulement un concert de famille, un divertissement incognito, caché de la sorte dans la louable intention sans doute de ne point blesser les oreilles de ceux qui ne se divertissent pas du tout. Aussi la réunion avait-elle lieu dans les petits appartements, au rez-de-chaussée du pavillon Marsan; et les sons mélodieux allaient se perdre en tourbillonnant dans les larges échos du Carrousel, sans troubler la misère, c'est-à-dire le repos des rues de la capitale.

Séduit par ces accents, un garde national, sorti du poste royal, s'arrête et écoute... Un piano parle, une voix l'accompagne, cette voix parait être celle d'une jeune princesse; le soldat, citoyen et dilettante, se laisse ravir par ce charme; il monte sur une borne, colle sa tète contre les volets, et le voilà tout oreilles...

Mais un camarade l'aperçoit, qui vient détruire son estimable illusion :

— Veux-tu bien descendre, lui crie-t-il, qu'ils vont te faire payer, s'ils tr voient.

On nous permettra de taire le nom du grenadier estimateur, dans la crainte que cette révélation ne lui fasse infliger la croix d'honneur.

5 janvier 1832.

JUSTE Ml [ il l i l M. i; A I R I..

Considérant que le peuple français s'est comporté d'une manière fort inconvenante envers Louis M F, qu'il s'est moqué de Louis Wlli. qu'il a chassé Charles X, ... etc. : considérant qu'il importe dune de maintenir une cérémonie expiatoire qui témoigne à l'univers toul le respect, tout l'amour que le peuple français n'a cessé de porter à ses rois;

La Chambre des pairs adopte la résolution suivante:

Ar.Tn m prbmier. — La loi de 1815 sur la commémoration du 21 janvier est et demeure abrogée, attendu que cette loi était injurieuse pour le peuple français; mais, attendu qu'il est essentiel d'effacer jusqu'à la trace d'un événement aussi funeste :

Ar.T. 'J. — Le - 1 jam ier demeure un jour de deuil général. Ce jour-là, les cours, tribunaux el administrations publiques seront fermés. T. a Chambre des pairs pourra seule tenir ses s comme d'ordinaire, ce qui n'a pas d'inconvénient, attendu

qu'elle n'y fait jamais rien.

\i i. ::. — Ce jour-là, les Français auront tous le cœur navré et la larme à l'œil. Il n'y aura ni spectacles, ni concerts, ni bastringues, excepté ceux de la cour el des théâtres de polichinelle.

Art. i. — Attendu qu'il serait de la dernière inconvenance qu'il fit un beau

temps ce jour-là, ce qui pourrait porter le peuple à la gaieté, le gouvernement

prendra des mesures pour qu'il pleuve, qu'il neige el qu'il crotte. La crotte est

itiellcment monarchique. Le ministre des travaux publics est spécialement

responsable de l'état de l'atmosphère pendant ladite journée.

Art. 5 i i dernier. — Enfin toutes mesures seront ordonnées, qui tendront à suspendre ce jour-là toute la \ ie sociale, et à faire qu'il soit comme si elle n'était pas.

routefois, i • ; lirs de France continueront de toucher leurs pensions comme à L'ordinaire et la liste civile n'en courra pas moins son petit bonhomme de train.

1" mars 1

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