ARTICLES
I. La Peau de ckagrin,^v M. de Balzac. Gazette d<' Franche-Comté, 13 aoûl l8.il.
II. Romans el Contes philosophiques, par M. de lialzac. Gazette de
Franche-Comté, 21 décembre 1831. Cet article et le précédent, (le premier anonyme et le second signé B (ernard) D (u Grail), sont de Charles de Bernard ; c'est à l'occasion du premier que Balzac lui écrivit la lettre qui se trouve dans sa Correspondance, page 90. Ces deux articles très-intéressants, n'étant pas encore réunis aux œuvres de leur auteur, nous allons les citer ici :
Mnic de Staël disait : « J'ai besoin d'un premier mot ; » on trouve dans cet aveu l'histoire de la plupart des écrivains d'aujourd'hui. Beaucoup excellent à enluminer le dessin qu'ils ont calqué, modulent avec esprit et élégance sur le thème qu'ils ont emprunté; bien peu cherchent en eux leurs inspirations. La masse d'esprit qui circule dans la société tue l'originalité individuelle. On vit sur le fond commun, au lieu de travailler sur le sien. Vient-il, à de longs intervalles, quelqu'un de ces hommes forts qni ouvrent eux-mêmes leur route, chacun se jette dans la voie qu'il a frayée, et glane sur sa trace, au lieu de chercher une moisson vierge. Pour combien d'auteurs Waltcr Scott n'a-t-il pas été le premier mot de madame de Staël? Sans lui, nous n'aurions ni Cinq-Mars, ni Plik et Plok, ni peut-être Notre-Dame de Paris. Chaque jour le vieux Shakspeare déteint, pâle et décoloré, sur quelque drame de la nouvelle école. Dernièrement, un jeune homme, d'un talent frais et mordant, M. Jules Janin, a usé beaucoup d'esprit à nous donner une contre-épreuve de Sterne. Ce n'est plus, il est vrai, Yorik que nous connaissions, portant culotte noire et perruque poudrée, mais Yorik actuel et rajeuni, avec virgule à la Mazarin et gilet à la Robespierre; incrédule, blasé, sardonique; disséquant les misères de la vie avec le soin amoureux et subtil que son aîné mettait à en analyser les petites jouissances. Il y a, entre ces deux types, la distance qui sépare le siècle de Louis XV du nôtre, et les amours à joue rose de Wattcau, des cadavres bleus et verts de Delacroix ; cependant c'est toujours Yorik, et le Voyage sentimental renferme l'idée mère de l'Ane mort et de la Confession.
Voici encore un homme de talent qui va demander, au foyer du voisin, une étincelle pour allumer le sien. Cette fois, le voisin, c'est Hoffmann, auteur do génie et d'inspiration, qui a creusé lui-môme sa mine, et qui doit faire école. Tant qu'il n'inspirera que des ouvrages comme la Peau de chagrin, nous n'aurons pas a nous plaindre. Il y a originalité dans cotte copie, création réelle dans cette imitation. Comme dans Hoffmann, une trame surnaturelle et fantastique s'y déroule au milieu des événements de la vie positive. C'est l'histoire courte, amère, exaltée d un jeune homme riche de tète et de cœur, pauvre de fortune. Dans une étroite mansarde du pays latin, entre Bichat et la poésie, se consumait solitairement les vertes années de Raphaël, lorsqu'il devint amoureux d'une femme comme on en a peu vu dans les romans où la sensibilité est une vertu indispensable de l'héroïne, mais comme il s'en rencontre parfois dans le monde. Séduisante, vaine, aristocratique, Fœdora tourne la tête du jeune étudiant. C'est un tableau saisissant que le contraste
de ces deux caractères, que cette passion qui, [dans l'âme de Raphaël, vient mêler ses fleurs empoisonnées aux cuisantes épines de la pauvreté; car il aime et n'est pas aimé. Toutce que le cœur d'un homme peut renfermer de sentiment ardent et profond échoue devant l'élégant et froid égoïsme de cette femme, qui vit dans une atmosphèrepassionnée, comme la salamandre dans le feu, sans brûler. Poussé parle double désespoir d'un amour malheureux et d'une insupportable misère, Raphaël va se jeter à la Seine, lorsqu'une idée, reste de bonne éducation, l'arrête. L'eau jaune et sale, le grand jour, les barques philanthropiques de M. Dacheux, les ignobles filets de Saint-Cloud lui font horreur. Il attendra la nuit pour se tuer, et, afin de tuer le temps jusque-là, il entre dans ce magasin d'antiquités du quai Voltaire, que tout le monde connaît. Là, il devient acquéreur, nous ne dirons pas comment, d'un talisman, chose extrêmement rare de tout temps, et surtout au xixe siècle; ce n'est pourtant qu'une simple peau de chagrin; mais que de vertus dans cette peau ! Tous les désirs de son possesseur sont sur-le-champ accomplis. Une petite condition est, il est vrai, attachée à l'exercice de cette puissance surnaturelle. A chaque souhait, la peau de chagrin doit se rétrécir, et la vie du maître s'user d'autant: l'une est invariablement liée à l'autre. Après tout, c'est peu de chose auprès du pacte de Faust et Méphistophélès ; et quel est le pauvre diable prêt à se noyer qui s'arrête à pareille bagatelle? Raphaël, à moitié incrédule, conclutle marché, et. pour première épreuve de son pouvoir, demande une journée entière- de jouissances fortes et raffinées, souhait naturel et pardonnable à qui n'a guère connu de la vie que les privations et la souffrance. Aussitôt, et par enchantement, une fête splendide, une royale orgie, digne de Trimalcion, s'offre à lui avec toutes ses magies, toutessesvoluptes.il veut être riche; un immense héritage lui tomhe du ciel ou des grandes Indes, ce qui revient au même; mais déjà la peau de chagrin est déjà sensiblement rétrécie, et ici l'auteur déroule à nos yeux un étrange spectacle.
\ z-vous dans cette chambre solitaire, au fond de ces appartements dorés, que garde une armée de laquais à livrée éclatante, ce riche assis dans un fauteuil, pàleetcourbé comme un vieillard? C'est Raphaël. Devant lui,dans un cadre, et entourée d'une raie rouge qui dessine exactement ses contours, est suspendue la peau de chagrin. Les jours du jeune homme que nous avons vu supporter le malheur avec une ironique fierté s'usent à contempler ce tableau fatal qui renferme sa vie. C'est ayee horreur qu'il observe chaque rétrécissement du talisman diabolique ; pour en arrêter les progrès, il interdit toute pensée à son esprit, tout plaisir à ses sens, tout désir à son cœur; car, pour lui, désirer, c'est mourir. Mais les passions viennent le poursuivre jusque dans cette existence d'huître, où il s'esl réfugié pour régéter quelques instants de plus. En vain il se cramponne à la vie, le talisman dé' roîl chaque jour. Pour éviter les chances d'un duel, il souhaite la mort de son adversaire et le tue; mais il est suicide en même temps qu'assassin, et la peau de chagrin, diminuant avec une effrayante rapidité, reste dans sa main, à peine grande conu aille de peuplier. Enfin, succombant sous cette implacable fatalité
qui l'écrase de sa main de fer, et dans un transport de désespoir, il concentre toute la puissance d' délivrer d'un seul coup de cet infernal
supplice. Il vend son reste de vie pour un dernier jour de bonheur, pour un dernier baiser de celle qu'il aime, et meurt à ses pieds.
Une haute et grave pensée se trouve sous cette donnée bizarre. La peau de chagrin, en effet, n'est que la personnification de passions ardentes et désordonnées qui colorent la vie, mais la rongent. Une philosophie froide, sceptique, amère ; un style nerveux, franc, quelquefois prétentieux; des caractères largement dessinés d'un seul trait; des scènes de boudoir et do salon neuves et vraies, et par-dessus tout un admirable tableau d'orgie plein de verve et de chaleur, rendent intéressante la lecture de ce livre; c'est une œuvre de haut goût, qui sera mieux comprise par les esprits blasés que par les âmes candides, et que nous recommandons à nos lecteurs plus qu'à nos lectrices.
11 est des âmes susceptibles, des esprits prudes et délicats, qu'effarouche singulièrement la tendance actuelle de la littérature. Leurs doléances élégiaques sur la corruption du goût, la prétention au bizarre, l'amour du laid et du triste ont sans doute un côté plausible ; mais, s'il est vrai que les ouvrages publiés aujourd'hui portent presque tous une empreinte d'amertume et de misanthropie pénible au cœur, à qui la faute? En accusant l'art, la société ne ressemble-t-elle pas à ces vieilles coquettes qui s'en prennent à leur miroir de leur laideur et de leurs rides? Depuis un demi-siècle qu'un tremblement de terre nous secoue à plaisir, mœurs et croyances, empires et dynasties croulent de toutes parts. Au souffle des révolutions, la civilisation entière s'effeuille comme en automne un arbre fouetté par l'orage. En vain, par un instinct de conservation naturel à l'humanité, qui se débat jusque dans l'agonie, les théories, les systèmes, les doctrines bourgeonnent à l'envi autour de cet arbre qui menace ruine, et aspirent à le remplacer après sa chute ; le sol sur lequel les opinions contraires se disputent l'empire est miné ; la mort est partout, môme dans la victoire, et l'on se bat pour le corps de Patrocle.
Il est possible que notre imagination voie trop en noir, et qu'au lieu de pourrir le monde fasse peau neuve. Nul ne sait l'avenir; c'est un champ livré à toutes les conjectures sombres ou riantes. Mais le présent est clair et palpable, et il n'est personne qui n'ait au fond de son cœur le sentiment intime de ses déceptions et v" de sa misère. Le désenchantement et le septicïsme, ces deux maladies du siècle, ont pénétré toutes les classes et altéré la physionomie des nations, surtout de la nôtre. L'ancienne et proverbiale gaieté française ne nous est plus connue que par tradition. Le sourire silencieux et tordu do Méphistophclès a remplacé le rire franc et épanoui de nos pères, le rire qui d'une oreille à l'autre va, comme allait, si l'on en croit le médisant Rabutin, le bec amoureux de la Vallière. Quel goût pourrionsnous prendre à une littérature melliflue et frisée? Quelle saveur trouverions-nous à la poésie de Delille ou de Ducis, aux bergères en corset de Fontcnclle, aux madrigaux musqués de Dorât, à une époque dont le type poétique est Byron, et le type grotesque, mais malheureusement trop fidèle, Mayeux. Demander à l'art de rester rose et réjoui, quand la société qui pose devant lui est blafarde et rongée jusqu'au cœur, c'est imiter ces habiles critiques qui reprochaient à Géricault la
carnation pou flatteuse à l'œil des cadavres des naufragés de la Méduse, et le manque de grâce des poses qu'ils avaient prises pour mourir.
M. de Balzac a vu la société moderne telle qu'elle est, égoïste, blasée, incrédule, et il la peint telle qu'il l'a vue. La fermeté de son pinceau égale la profondeur de son coup d'œil. On a reproché à ses ouvrages de laisser dans l'âme une impression de tristesse et de découragement, et de flétrir l'une après l'autre toutes les illusions qui enchantent la vie. Singulier reproche ! et depuis quand le médecin qui décrit les symptômes d'une maladie est-il responsable des souffrances du malade? Si la \ Le entière n'est qu'une de ces longues et ironiques déceptions dont Sarrasine nous offre une image si frappante et si pittoresque, pourquoi ne pas le dire? Quelle est cette pruderie qui demande grâce pour des illusions qu'elle n'a plus ? M. de Balzac ne fail qu'exprimer ce que tout le monde éprouve, mais il l'exprime avec une chaleur de coloris et une force de talent qui mettent en relief ce qui n'était parfois qu'un sentiment indistinct dans l'esprit de ses lecteurs; d'une idée il fait un drame ; tant pis pour vous si un de vos vices, une de vos misères y surgissent tout à coup devant vous évoquée et incarnée par cette imagination puissante. Dans chacun de ces contes philosophiques se déroule sans pitié une page vivante du cœur de l'homme ; l'orgueil de famille poussé jusqu'au parricide dans et Verdugo, admirable tragédie dont la scène ne pouvait se passer qu'en Espagne; la cupidité étouffant l'amour filial dans l'Êlixir de longue vie, où nous trouvons un don Juan neuf et original, même après Molière, Mozart et Byron ; la lutte de l'amour et de l'ambition, du cœur et de la tôté, où, comme presque toujours, la tête l'emporte, dans le Chef-d'œuvre inconnu, scènes gracieuses de la vie d'artiste; le patriotisme dans l'exil, tableau de circonstance, si l'on songea la
Pologne, dans les Proscrits, drame où le pinceau de l'aut ■ s'esl trempé d'une
couleur dantesque, pour esquisser la grande figure de Dante; la société tout entière dans la Comédie du diable, immense pandœmonium où chacun a sa part de critique mordante et spirituelle.
Parmi tous les éloges auxquels a droit M. de Balzac, nous en offrons un à cette ureuse impartialité qui, peu soucieuse des suffrages de coterie ou de parti, frappe indistinctement, partout où elle trouve un vice ou un ridicule. Il paraît avoir choisi pour devise littéraire cet ancien cri d'armes des empereurs d'Ail A dextreet àsenestre! Nous le félicitons sincèremenl surcette posi-
tion élevée et indépendante où il a eu le rare courage de se placer, dans un temps où la littérature presque entière s'agenouille devant les préjugés du parterre, et se fait flatteuse du peuple, de flatteuse des rois qu'elle était, sans penser que les carrefours ont plus de boue encore que les salons de cour. Des œuvres de cet ordre n'ont rien de commun avec cette littérature do comptoir el d'estaminet, délices des cœurs sensibles qui fréquentent en hiver les hais du Prado et en été les frais ombragt i avilie. Le talent de M. de Balzac est aussi aristocratique que nerveux, et jamais la philosophie froide et railleuse, fille de Rabelais, et qui aime à dépouiller de leurs haillons les misères de la vie pour les guérir, ne s'est revêtue elle-même plus élégantes et de meilleur goût. B. D.
III. Malheurs et Aventures de César Birotteau avant sa naissance, par Edouard Ourliac. Figaro, 15 décembre 1837. Voici cet article, qui fut réimprimé à la suite de la première édition de César Birotteau, et qui n'a pas encore été réuni aux œuvres de son auteur :
Chantons, buvons et embrassons-nous comme un chœur d'opéra-comique. Allongeons nos mollets, et tournons sur l'orteil comme un corps de ballet. Réjouissons-nous enfin : le Figaro, sans qu'il y paraisse, a dompte les cléments, tous les malfaiteurs et tous les cataclysmes sublunaires.
Hercule n'est plus qu'un drôle, les pommes hospérides, que des navets ; la toison d'or, qu'une peau de lapin; le siège de Troie, qu'une faction de garde national. Le Figaro vient de conquérir César Birotteau.
Jamais les dieux irrités, jamais Junon, Neptune, M. de Rambuteau ou le préfet de police, n'opposèrent à Jason, Thésée, ou les passants de la capitale, plus d'obstacles, de monstres, de ruines, de dragons, de démolitions, qu'à ces deux malheureux in-octavos.
Nous les avons enfin, et nous savons ce qu'il en coûte. Le public n'aura que la peine de les lire. Cela compte pour un plaisir. Quant à M. de Balzac, — vingt jours de travail, deux mains de papier, un beau livre de plus : cela compte pour rien.
Quoi qu'il en soit, c'est un exploit typographique, un tour de force littéraire et industriel digne de mémoire. Écrivain, éditeur et imprimeur ont plus ou moins mérité de la patrie. La postérité s'entretiendra des metteurs en pages, et nos arrière-neveux regretteront d'ignorer les noms des apprentis. Je le regrette déjà comme eux, sans quoi je les dirais.
Le Figaro avait promis le livre au 15 décembre, et M. de Balzac le commence le 17 novembre. M. de Balzac et le Figaro ont la singulière habitude de tenir parole quand ils ont promis. L'imprimerie était prête et frappait du pied comme un coursier bouillant.
M. de Balzac envoie aussitôt deux cents feuillets crayonnés en cinq nuits de fièvre. On connaît sa manière. C'était une ébauche, un chaos, une apocalypse, un poëme hindou.
L'imprimerie pâlit. Le délai est bref, l'écriture inouïe. On transforme le monstre, on le traduit à peu près en signes connus. Les plus habiles n'y comprennent rien de plus. On le porte à l'auteur.
L'auteur renvoie les deux premières épreuves collées sur d'énormes feuilles, des affiches, des paravents. C'est ici qu'il faut frémir et avoir pitié. L'apparence de ces feuilles est monstrueuse. Do chaque signe, de chaque mot imprimé, part un trait de plume qui rayonne et serpente comme une fusée à la Congrève, et s'épanouit à l'extrémité en pluie lumineuse de phrases, d'épithètes et de substantifs soulignés, croisés, mêlés, raturés, superposés; c'est d'un aspect éblouissant.
Imaginez quatre ou cinq cents arabesques de ce genre, s'enlaçant, se nouant, grimpant et glissant d'une marge à l'autre, et du sud au septentrion. Imaginez douze cartes de géographie enchevêtrant à la fois villes, fleuves et montagnes. —
L'a écheveau brouillé par un chat, tous les hiéroglyphes de la dynastie des Pharaons, ou les feux d'artifice de vingt réjouissances.
A cette vue, l'imprimerie se réjouit peu. Les compositeurs se frappent la poitrine, les presses gémissent, les protes s'arrachent les cheveux, les apprentis perdent la tète. Les plus intelligents abordent les épreuves et reconnaissent du persan, d'autres l'écriture madécasse, quelques-uns les caractères symboliques de Wichnou. On travaille à tout hasard et à la grâce de Dieu.
Le lendemain. M. de Balzac renvoie deux feuilles de pur chinois. Le délai n'est plus que do quinze jours. Un prote généreux offre de se brûler la cervelle.
Deux nouvelles feuilles arrivent très-lisiblemenl écrites en siamois. Deux ouvriers y perdent la vue et le peu de langue qu'ils savaient.
Les épreuves sont ainsi renvoyées sept fois de suite. On commence à reconnaître quelques symptômes d'excellent français; on signale même quelque liaison dans les phrases. Mais le terme arrive, l'ouvrage ne paraîtra pas. La désolation est au comble, et c'est ici que le travail se complique d'un admirable concours do calamités.
Au plus fort de la hâte, le malheureux qui portait jour et nuit des épreuves à M. de Balzac est arrêté le soir par des bandits qui les lui volent. M. do Balzac avait eu la présence d'esprit de s'aller loger à Chaillot, quelque temps auparavant. Ce malheureux crie et se débat, les malfaiteurs prennent la fuite. On rattrape une épreuve à Neuilly, la seconde dans un champ de betteraves, et une troisième qui descendait à Bouen, tout le long de la rivière. On assure qu'ils ne les ont jetées que faute de les pouvoir lire. A quelque chose malheur est bon.
Le travail est interrompu. Une nuit se perd. Les ouvriers se croisent les bras. Les pressiers s'en battent les flancs. Le prote monte à sa tour : « Anne, nia sœur Anne, ne vois-tu rien venir? — Je vois un porteur qui verdoie et une épreuve qui flamboie. »
Les épreuves arrivent ; mais la nuit est passée. Le temps est proche. Il y a des pleurs et des grincements de dents. Pourtant le prote prend courage et les ouvriers le mors aux dents. L'imprimerie s'emporte ; toutes les mains trottent commodes pattes de lièvre; les compositeurs comme des navettes, les pressiers comme des rouages, les metteurs en pages comme des ressorts. Les apprentis piétinent; les correcteurs tremblottcnt; l'encadreur a des mouvements épilcptiqucs, et le prote des tics fiévreux. C'est une seule mécanique, une machine électrique ou une cage de fous.
L'ouvrage avance; mais tout d'un coup douze ouvriers disparaissent. Un toni - Lite- Le plancher s'effondre, et les poêles, les casiers, les charpentes enroulées dan-, un galop furieux, suivent les malheureux dans l'abîme, sous une pluie d'aérolithes inconnus. — Est-ce une mine, un incendie, une trappe, un volcan, le feu du ciel ou le jugement dernier? On recueille les blessés descendus et non montés en diligence dans la cour des Messageries. On a quelque peine à prouver aux autres qu'ils se portent bien. On reconnaît la grêle de Gomorrhc et le feu du ciel pour des A, des B, des P, d Q, et autres innocentes lettres de l'alphabet. Le calme renaît. On repense à César Birolteau. Plus d'épreuves, plus
de copie. César Birotteou est tombé dans une diligence qui vient de partir pour Louviers. César Birotteau court le monde. On le poursuit. Le coupé lisait le premier chapitre, l'impériale le troisième, la rotonde le second. Les épreuves suivantes tournoyaient aux roues comme do vrais soleils d'artifice qu'elles sont.
On arrête la diligence. « César Birotteau ou la vie ! » Les voyageurs hésitent; mais ils rendent César Birotteau. On leur laisse la vie.
L'ouvrage a repris de plus belle, et M. de Balzac et le Figaro ont tenu parole. César Birotteau va voir le jour au renouvellement du 15 décembre.
Nous l'avons, nous le tenons. La maison est étayée, assurée et barricadée. On n'y laisse pas fumer. On a posé des paratonnerres sur les toits, et des factionnaires aux portes. Toutes les précautions sont prises tant contre les sinistres que contre la trop grande ardeur des abonnés.
L'oeuvre finie, les ouvriers ont pleuré de joie, les compositeurs se sont jetés dans les bras les uns des autres, et les pressiers se sont empresses eux-mêmes dans les leurs.
C'était des transports comme à la délivrance de la Méduse, ou après la prise de Constantine. Nous nous sommes tous embrassés et nous prions le public, quelque envie qu'il en ait, de n'en pas faire autant. Tout le monde s'est distingué, mais nous citerons avec éloge les deux hommes qui ont ou arrêté la diligence, ou été arrêtés par des brigands.
Nous n'avons à déplorer que quelques blessures qui s'améliorent de jour en jour, un tuyau do poêle, une case de B et un bonnet grec ; mais il nous restera tant de gloire et si peu d'exemplaires, que nous n'avons ni le temps ni le courage de nous plaindre.
C'est tout simplement à cette heure un ouvrage de deux volumes, un tableau immense, un poëme entier composé, écrit et corrigé à quinze reprises par M. de Balzac en vingt jours, et déchiffré, débrouillé et réimprimé quinze fois dans le même délai. — Composé en vingt jours par M. de Balzac, malgré l'imprimerie; composé en vingt jours par l'imprimerie, malgré M. de Balzac.
Il est vrai que M. de Balzac occupait en même temps à autre chose quarante ouvriers d'une autre imprimerie. Nous n'examinons pas ici la valeur du livre. Il s'est fait merveilleusement et merveilleusement vite. Il en sera ce qu'il pourra. — Cela pourrait bien n'être qu'un chef-d'œuvre. — Tant pis pour lui !
IV. Un Grand Homme de province à Paris, par M. de Balzac, article de Jules Janin, dédié à Th. Revue de Paris, juillet 1839. On sait que Jules Janin passe pour avoir servi de modèle au personnage de Lousteau dans le roman dont il s'agit.
V. Balzac, par Paul de Molènes ; Revue des Deux Mondes , 1er novembre 1842.
VI. Monographie de la Presse, par M. de Balzac ; article de Jules Janin publié dans le Journal des Débats, 20 février 1843.
VII. Comment on paye ses dettes quand on a du génie, par Charles Baudelaire. Écho des Théâtres, 25 août 1846.
VIII. M. H. de Balzac, par C.-Jlippolyte Castille. ha Semaine, U octobre 1846. Nous reproduisons ce remarquable article, auquel Balzac a répondu. (Voir tome XXII, page 361).
A dater de ce jour, ta Semaine commence une ère nouvelle : en même temps qu'elle met en usage les coquetteries d'une gravure plus correcte et d'une distribution plus lumineuse, elle imprime-à sa rédaction un nouvel essor. Cliaque ordre d'idées va prendre sa place, son étendue, sa portée. Dans cette réorganisation, fruit d'une année d'expériences, la critique ne pouvait pas être oubliée : nous lui rendons aujourd'hui le rang et l'importance qu'elle doit occuper dans le domaine de la littérature.
Notre article hebdomadaire explorera désormais un plus vaste champ que les productions éphémères que chaque matin voit éclore. Ainsi, nous nous efforcerons de faire, de temps à autre, connaître à nos lecteurs l'état artu<>l du roman, non seulement en France, mais encore en Allemagne, en Angleterre, en Espagne et en Italie. Et pour cela nous prendrons corps à corps tous les grands maîtres du gmre; nous analyserons leurs procédés artistiques, leurs tendances morales, leurs institutions politiques. Qu'on n'aille pourtant pas, d'après cet expose, nous prendre pour un iconoclaste qui se rue dans le temple, le marteau à la main; nous respecterons les idoles, mais nous tâcherons d'éclairer le culte, d'indiquer ce qu'il est bon d'honorer ou de réprouver, en n'oubliant jamais que, pour être bonne à quelque chose, la critique doit respirer une intime bienveillance, et ne jamais sécréter le fiel de la satire.
Parmi les sept ou huit romanciers français actuellement h la mode, les plus sérieux sont, de l'avis général, Balzac et George Sand. Nous ne nous occuperons aujourd'hui que du premier de ces écrivains et nous l'étudierons avec le recueillement dont son œuvre est vraiment digne.
En considérant les détails de la Comédie humaine, vaste palais auquel il manque encore tant de colonnes et d'arceaux, on conserve deux impressions bien distinctes : là première est une profonde admiration pour l'artiste qui fouille d'uni- main si ferme et si intelligente ces bas-reliefs du cœur humain, les passions. La seconde, hélas ! il faut bien le dire, n'est qu'une immense tristesse mêlée de mépris pour cette humanité dont un ciseau impitoyable vient de sculpter les difformités morales. De ce mépris naît je ne sais quel dégoût de la vie qui vous domine durant plusieurs jours. Après avoir lu la Peau de chagrin, le Grand // <mtne ■'■ à Paris ou le Père Goriot, il est arrivé à plus d'un lettré il"
ferm< r ses rideaux pour ne plus voir le. soleil. — Un roman de -M. de Ualzac me fait l'effet d'un fruit magnifique et tentateur; quiconque y mord en garde longtemps l'amertume à la lèvre. — Je défends sérieusement Balzac aux hypocondriaques.
Et pourtant, me direz-vous, il y a des consolations dans la Comédie humaino.
la beauté s'élance çà et la de ces groupes de monstres, comme une fleur immaculée surgit d'une terre fangeuse.— Eugénie Grandet, Mmo de Mortsauf, têtes penchées et mélancoliques, nous garderons longtemps le souvenir de votre doux et ptile sourire! — Mais, de bonne foi, ces pauvres sacrifiées nous font-elles prendre en amour l'homme et la société dont elles meurent victimes? M. de Balzac, où avez-vous laissé cette sympathie humaine que vous pouviez boire à larges traits dans un des deux grands maîtres qui nous ont tendu la coupe de leur génie?
Comme l'atteste en général son œuvre entière et en particulier le Curé de village, M. de Balzac est catholique, apostolique et romain; mais vous ne trouverez point en lui la foi robuste du Dante. Son culte est fortement entaché d'hérésie pantagruélique. Il croit en l'oracle de la dive bouteille. — Savez-vous ce qu'à notre sens contient cette
... Bouteille Pleine toute De mystères ?
Le grand Alcofribas l'a dit : Elle tient toute vérité enclose. Entendons-nous cependant : elle contient du vin parfumé, père des gais propos : nos aïeux l'ont bu, il nous est resté la lie, la vérité triste, le doute, le scepticisme. Voilà ce qu'au fond de l'amphore avait puisé Rabelais; M. de Balzac a humé le même piot. — De là, cette étrange contradiction qui règne dans la Comédie humaine. — Nous allons mieux l'expliquer encore.
Deux génies, l'un ancien, l'autre moderne, deux génies aussi différents l'un de l'autre que le noir et le blanc, se livrent, dans l'œuvre de M. de Balzac, un combat auquel il est difficile de comprendre quelque chose. La cause en est simple nonobstant : dès le commencement de sa carrière, M. de Balzac s'éprit d'un vif amour pour Rabelais et Walter Scott. Au premier, il emprunte cette philosophie sceptique, cette verve effrontée et railleuse qui a engendré la Physiologie du mariage et les Contes philosophiques. Au second, il prit cette foi religieuse, cette majesté descriptive, cette chasteté des passions, cette étude détaillée
des choses et des caractères, dont les reflets illuminent son œuvre entière,
t notamment le Lys dans la vallée et le Médecin de campagne. — Les deux types
n'ont pourtant pas laisse leur empreinte à la même profondeur et sur les mômes
surfaces. Selon nous, Rabelais déteint particulièrement sur la nuance, et Walter
Scott plus généralement sur le procédé.
Or, par l'influence directe de Rabelais, M. de Balzac est arrivé au scepticisme
pur, non quant aux principes religieux, mais quant à l'homme et à la société;
voilà d'où vient le côté maladif, moqueur, désespéré, qui domine la plupart de
ses caractères. On l'a dit depuis longtemps, M. de Balzac est le chantre du
désespoir. A ceci nous n'ajouterons qu'un mot : le désespoir est immoral.
Tirons de cette explication une conséquence qui écartera, nous l'espérons
toute imputation d'hostilité systématique de notre part. — Artiste et philosophe,
M. de Balzac s'est courbé sur Rabelais, afin d'en exhumer les trésors de sophisme
et de polyglottisme qui se nouent dans son œuvre De cette longue étude une empreinte est restée. L'ébauchoir a laissé un pli à la main du modeleur. Le fanatisme de l'art a fourvoyé l'artiste. Je résumerai ma pensée par ce mot : chaque fois que M. de Balzac s'écarte du sens moral, on peut en accuser, neuf fois sur dix, son profond amour pour l'art.
Nous allons en donner des preuves tirées des principaux types de la Comédie humaine. Cette investigation nous fournira l'occasion de signaler les nouveaux abîmes qui se cachent dans l'œuvre touffue du grand romancier. Nous poursuivons toujours notre premier point de vue.
Quiconque a lu M. de Balzac, connaît une des plus étranges physionomies de sa vaste comédie : Vautrin. On n'a pas oublié cette figure vigoureuse comme les grandes silhouettes de VCklyssée, et pourtant toute moderne. Le galérien Trompela-Mort vit dans toutes les mémoires. Nul n'a oublié le crâne roux et les épaules de cyclopc de cet homme poilu. Les moindres actes de sa vie, plus chargée d'ombre, plus rougie de sang qu'une toile espagnole, ne sont pas sortis de notre souvenir. On a fini par prendre à ce monstre un intérêt mystérieux qui va croissant de jour en jour. Les cœurs battent aux moindres péripéties qui mettent en danger la vie de ce Trompe-la-Mort qui renaît sans cesse. On suit avec anxiété la trame de ses crimes révoltants, on s'intéresse à leur perpétration. L'œil s'attache à cet homme qui marche dans la société à travers les lois, les embûches de la police, les trahisons de ses complices, comme un sauvage du nouveau monde parmi les reptiles, les bêtes féroces et les peuplades ennemies. M. de Balzac a jeté sur Vautrin l'intérêt immense que M. Coopcr répandit sur Bas-de-Cuir. Le jour où M. de Balzac laissera succomber son géant du monde civilisé, il aura perdu un de'ses plus actifs agents do succès. Honneur soit donc rendu à l'artiste puissant qui coula ce beau bronze aux reflets rouges et aux muscles tordus! Il a bien travaillé! .Mais, mon maître, je vous arrête là. Ce bronze, fait pour les dieux et le- héros, vus l'avez changé en monstre. Tout plein de votre génie, vous vous êtes attaché à votre œuvre avec d'âpres voluptés. Enivré de votre propre talent, vous vous êtes contemplé vous-même, et, tant était puissante votre création, vous avez oublié l'immonde nature du monstre et l'avez adoré. Enchanteur, vous avez éparpillé sur elle tant d'alléchements, que notre cœur et notre esprit se sont arrêtés, surpris et suspendus. — C'est le comble do l'enchantement. Mais, un beau jour, nous nous sommes aperçus que nous adorions ce brave, cet honnête Vautrin, que nous chérissions ce charmant M. Ferragus, ancien galérien, chef des dévorants et l'un des fameux Treize. Bixiou, Lousteau, Bastignac, en un mot tous ces démons secondaires qui sautillent dans les colonnades de votre édifice, nous Bemblèrenl de très-agréables compagnons. Après avoir fait ainsi connaissance avec cette séduisante canaille, on ferme le livre de M. de Balzac, on se tâte et Ton finit par se dire : « Ma foi, je crois que je tuerai bien le mandarin! » Ceci mène, en projection perpendiculaire, à une morale très-large, la morale de la force. Toute supériorité devient bonne. Tel est un fripon, mais c'est un homme bien fort : Monsieur triche au jeu, mais il fait si joliment filer. la carte ! Ce loup-
I 1er est un homme sans mœurs, sans probité, sans esprit, mais il sait rouler
l'actionnaire dans la perfection ; on peut l'avouer pour ami. Voyez-vous ce gentleman si galamment gante, il tue un homme avec autant de sang-froid qu'il avale une huître au Rocher de Cancale ; ôtons-lui notre chapeau!
Je n'en ai pas encore fini avec la morale. Vous allez voir où l'art conduit par fois l'écrivain. — Un jour, M. de Balzac ayant relu Paul el Virginie, s'immergea si profondément dans les ondes transparentes du génie de Bernardin, qu'il en sortit dépouillé de sa crasse parisienne et pur comme une jeune vierge fraîchement baptisée. Il quitta la boue des trottoirs, but à pleins poumons de la rosée et du soleil, choisit en Touraine un paysage aux lignes placides, et écrivit un de ses plus délicieux romans, le Lys dans la wallée.
L'histoire est fort simple : une madame de Mortsauf, mariée à un de ces hommes qui ont mille fois tort d'être maris, aime éperdument son jeune voisin 'de campagne. Le Paul de madame de Mortsauf est parfois pressant, tout conspire contre le cœur de la pauvre femme : l'indifférence du mari, les sollicitations de l'amant, les effluves embaumées d'une riche campagne, le soleil, et cet autre astre plus radieux encore : le soleil de la jeunesse et de l'amour. — Elle résiste. Les surprises du cœur et des sens, les flèches perfides du hasard s'émoussent contre une vertu plus dure qu'un bouclier de diamant. Cette lutte, véritablement pleine de charme, de grâce et d'intérêt, dure environ deux volumes. A la fin la pauvre femme tombe malade, — une de ces maladies étranges qui donnent à M. de Balzac l'occasion de montrer l'universalité de ses connaissances. — Ce mal terrible siège au pylore, orifice inférieur qui, si l'on s'en rapporte à l'étymologie grecque, garde la porte de l'estomac. Il la garde si bien, que madame de Mortsauf ne peut prendre la plus légère quantité d'aliments. Elle succombe lentement aux tortures de la faim.
Ici, je m'arrête ému et plein d'admiration. Dans les détails de cette lente agonie, M. de Balzac a déployé une si profonde sensibilité, 'que chaque ligne fait jaillir sa larme. Je suis heureux de joindre mon témoignage d'admiration à l'admiration publique. Cent pages éloquentes se succèdent sans fatigue! Je reconnais le génie et je le salue plein de respect et de sympathie !
J'ai applaudi avec la foule, je rentre maintenant dans les coulisses.
Autour de la victime expirante viennent se ranger les princes de la science. Leur art est impuissant. Alors arrive l'Église avec ses austères consolations. Rongée par les morsures de la faim, la pauvre femme trouve encore un regard doux et résigné pour chacun de ceux qui l'entourent, un sourire pour celui qu'elle aime. La mort approche, les parents, les serviteurs et les prêtres s'assemblent. Le chœur des Sanglots et des Regrets gémit comme une sourde musique. La sainte va monter au ciel enveloppée dans les langes de sa vertu. Elle touche au port éternel. Les cieux vont s'entr'ouvrir. Que fait en ce moment suprême cette sublime martyre? Elle ment à toute une vie de sacrifices, de devoirs et de vertu. Elle, serre violemment son amant dans ses bras et s'écrie : « Vous ne m'échapperez plus ! » Elle a soif de lui, et de sa vie passée, voilà ce qu'elle pense. — « Oui, vivre! dit-elle..., vivre de réalités et non de mensonges! tout a été mensonge dans ma vie; je les ai comptés depuis quelques jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu, moi qui ne suis jamais
allée chercher quelqu'un dans la lande? » — A quoi hou continuer? Vous voyez suffisamment où l'art a conduit l'artiste. Le pis, c'est que cette chute est presque un trait de génie. Elle est dans la nature. Décolletez la nature, soit. La belle dame ne saurait y perdre, si vous vous tenez dans une juste mesure, mais souvenez-vous que l'amant le plus épris doit respecter certains langes. — O Rabelais! vieux railleur, toi dont la philosophie finit par le mot trincq! ne serais-tu pas pour quelque chose dans le dénoùment où une femme vertueuse meurt comme une ménade en criant : « Amour ! »
Pour en finir avec ce point de vue. que me reprocheront sans doute les partisans de l'art pour l'art, je dirai quelques mots de ce vif enthousiasme dont la jeunesse littéraire s'est enflammée pour M. de Balzac. Après mures réflexions, je me vois force de le déclarer, hélas ! c'est plutôt à ses défauts qu'à ses qualités que le romancier doit la majorité de ses fanatiques littéraires. Il les doit surtout à cet étrange talent qui le pousse à doter les mauvaises natures des dons les plus brillants, et à les entourer d'une auréole d'intérêt.
Leur audace, l'esprit de leurs vices, leur raillerie à la don Juan, le succès qui préside à leurs entreprises, les alternatives du luxe et de la misère, je ne sait quel cynisme répandu sur l'ensemble de ces êtres fantastiques, séduisent cette bonne jeunesse toujours plus forfantine de vices que de vertus. Plus on est naïf, plus on aime à paraître scélérat. On se plait tant à se draper en grand homme inconnu? Que de fois, d'inoiïcnsifs jeunes gens, dans l'intimité du coin du feu, ne vous ont-ils pas dit, avec un épanouissement intérieur : — « Je crois, Dieu me pardonne, que Balzac m'a deviné en créant ce gueux de Lousteau !» — Et l'on se fait gloire, en pleurant de saintes larmes sur soi-même, de ressembler à Lousteau, ce singe de Lousteau! comme le désigne lui-même M. de Balzac. Un autre, honnête garçon, aussi probe citoyen que mauvais îïmeur, se chatouillera lvpiderme en se comparant à Lucien de Rubcmprc, un poëte faussaire. Tel autre se croira un Rastignac au petit pied, Rastignac! un homme d'État en herbe, vivant aux dépens de ses maîtresses. — Eh bien, je le dis avec sincérité, cela m'afflige; c'est, de par maître Rabelais lui-même, pousser la raillerie trop loin!
Je profite de cette circonstance pour manifester, une sérieuse opinion sur l'art, — et je comprends, dans ce mot, la poésie et le roman, — toute couvre d'art dnit,dis-je, tendre vers un but: le Beau. Mais le Beau ainsi que l'entendaient les Grecs, c'est-à-dire le Beau contenant l'âme du Bien. De là au sens moral, il n'y a pas loin. On pourrait victorieusement prouver que, dans toute œuvre parfaite, Le beau, le sens moral et la logique sont toujours d'accord avec les règles de l'art, et concourent à sa perfection. Plus d'un sculpteur, plus d'un peintre, plus d'un poëte ou d'un romancier catholiques romains, gagneraient à méditer la haute théorie du païen Platon '.
ne pousserons pas plus loin nos observations en ce sens. Arrivons maintenant à tout ce qui, dans l'art, n'est point l'àme, c'est-à-dire au procédé, à
1. Lisez les j..-ir<jles de Socratc dans L Banquet de Platon.
la couleur, au stylo, à l'agencement, aux caractères, et voyons comment M. de Balzac a fait usage de ces divers instruments, si difficiles à manier.
En commençant n'importe quel roman du fécond écrivain, il faut aussitôt reconnaître une habileté de mise en scène vraiment extraordinaire. Avec les plus petits moyens il s'empare du son lecteur, et ne le lâche qu'au bout de la course. Ou lit un roman de M. de Balzac, avec ce genre d'intérêt que l'on prend à regarder passer l'émeute dans la rue, à entendre le réquisitoire d'un procureur du roi dans une affaire capitale. Il saisit merveilleusement le côté dramatique de chaque chose; à ses yeux, le drame est partout, au comptoir, dans l'échoppe, au palais, à la chambre, partout enfin. Pour lui, la forme et la formalité ne cachent point le fond. Elles lui servent, au contraire, à étaler une érudition de hasard en toutes matières, couleur locale dont s'étonne l'homme inhabile aux petites ruses du métier littéraire. Ce moyen, qu'il pousse souvent jusqu'à la puérilité, lui réussit, et flatte les spécialités. Aussi en use-t-il et en abuse-t-il.
Ce moyen, sans cesse employé, remplit un autre but dans les œuvres de M. de Balzac : il cache la pauvreté de l'intrigue. Nous ne lui ferons pas un crime d'ailleurs de cette sobriété d'événements, il faut peu de faits pour intéresser; tout gît dans l'art de les grouper. En bonne littérature, l'étude sérieuse des caractères, des passions et des objets matériels, l'emporte sur le fracas des événements; c'est pourquoi, contrairement à l'opinion générale (en dehors des lettrés), nous pensons que M. de Balzac est en progrès dans ses derniers romans : les Paysans, les Comédiens sans le savoir, une Instruction criminelle, la Femme de soixante ans. L'artiste s'est plus complètement affranchi des nécessités mélodramatiques qui font les succès populaires; on doit donc lui savoir gré de cet effort sinon vers le Beau, du moins vers le Vrai; — j'emploie ce mot à dessein, et je vais en donner l'explication.
La Vérité est une comme le Beau est un ; cependant le plus grand nombre des réalistes se font une vérité à eux. De môme que certains peintres voient la nature rouge, tandis que d'autres la voient verte, le réel a aussi pour les regards illusionnés une grande variété do couleurs. Le Vrai décrit une ligne courbe qui pourrait commencer à Pascal et finira Hoffmann. D'où je conclus que les vrais voyants sont rares. — Chez M. de Balzac, la réalité occupe une grande place au point de vue matériel; il décrit un intérieur avec autant d'exactitude que le daguerréotype; s'il passe au costume, la réalité devient si belle qu'elle en florit... et pourtant je vois déjà se glisser le fantastique dans ce nœud d'une cravate ou ces plis d'un frac. Qu'il arrive au caractère, et alors adieu le vrai pur, la fantaisie à tous crins chevauche à bride abattue. Nous avons signalé une contradiction chez M. de Balzac au point de vue moral, en voici une dans la pratique, au point de vue du vrai. Je vais le prouver.
A l'opposé des grands maîtres qui tous ont pris leurs types (j'excepte naturellement les poètes épiques) à la généralité, M. de Balzac procède par l'exception. Voilà où il cesse d'appartenir à cette école réaliste, qu'illustre de nos jours un écrivain beaucoup moins fécond et moins haut placé sur l'échelle littéraire, M. Mérimée. Dans tons les romans de M. de Balzac, le héros et plusieurs com-
parses n'appartiennent jamais à l'humanité. Ce héros est le plus souvent quelque étrange dévoré de projets gigantesques et qui doit étonner la terre. S'il daigne en faire un artiste ou un homme politique, il sera plus fort que Michel- Ange ou Richelieu. Mais, me direz-vous, cela peut être vrai. D'accord, mais cela perd la physionomie réaliste. — Jetez dans un paysage de Paul Potter un troupeau de moutons hicéphales, — on a vu des moutons bicéphales, — vous aurez un paysage admirablement peint, mais point réel.
La seconde contradiction de M. de Balzac consiste donc dans une recherche excessive de la réalité sans cesse démentie par le démon de la fantaisie. — Nous allons voir cette contradiction se poursuivre jusque dans le procédé matériel de romancier.
Tout le monde a pu, comme nous, admirer avec quel charme M. de Balzac décrit un intérieur et un personnage. Les Mieris et les Metzu n'ont pas fait de plus belle peinture flamande. Le coup de brosse est d'une propreté merveilleuse, la touche, grasse et finie à la fois, la lumière savamment répandue. A ces soins extrêmes, à la finesse des coups de pinceau, vous reconnaissez une miniature accomplie... Malheureusement M. de Balzac fait de la miniature qui a cinq pieds six pouces. — Contradiction dans le procédé artistique.
On a souvent comparé M. de Balzac aux grands maîtres des siècles passés, on en a fait un moderne Lesage; grave erreur : 1° Lesage, comme la plupart des conteurs anciens, n'a jamais procédé par l'exception dans le choix de ses personnages. Ses abbés, ses voleurs, ses filous, ses comédiens, ses poètes, ses grands seigneurs, sont des types généraux; 2« Lesage, Cervantes, Molière iront jamais fait de la m'miaturo de grenadier, ils ont tracé comme Callot de la silhouette en doux coups de plume. Aussi M. de Balzac est-il le désespoir de l'illustration. Johannot, Gavarni, Meissonier. ont échoué contre cette contradiction qui le rend impossible à la gravure. Us ont manqué, eux, les croquistes par excellence, le chevalier de Valois, le papa Gobseck e tutti quanti, tandis que le dernier rapin venu vous pourtrait, sans se tromper, un capitaine Rolando, un Cartadille ou un M. Tartuffe.
M. de Balzac est un génie moderne, plein de séve, d'étude et d'amour. Malgré les légères inobservances que nous avons signalées, il n'en restera pas moins dans son genre, le plus remarquable des romanciers actuels. Il honore les lettres, et nous l'en remercions; car nous sommes pleins d'une passion filiale pour cette cohorte intelligente qui est appelée à jouer un si grand rôle dans l'avenir.
IIIPFOLYTE CASTILLE.
I\. La Comédie humaine, par M. de Balzac, par Eugène Pelletan. I.' Presse, 30 novembre 1846.
X. //. 'A- Balzac, par Lerminier. Revue des Deux Mondes, 15 avril
XI. Pensées de II. de Balzac, par Paul de Molènes. Journal des Débats, 15 avril 1852.
XII. La Centième Représentation de Mercadet, par Albéric Second. Le Constitutionnel, 18 juin 1852. Quoique cette piquante fantaisie ait été réimprimée en 1858, dans le volume de l'auteur intitulé A quoi tient l'amour, nous croyons bien faire en la reproduisant ici.
On donnait, l'autre soir, au théâtre du Gymnase-Dramatique, la centième représentation de Mercadet le Faiseur, cette œuvre posthume de M. de Balzac dont l'apparition, on s'en souvient, excita à un si haut point la curiosité parisienne. Sans nous être rien dit, sans rendez-vous pris à l'avance, et très-certains d'ailleurs de nous y rencontrer, nous nous trouvâmes, ce soir-là, une douzaine d'amis, passionnés admirateurs de ce mort illustre, mêlés à la queue dont les tronçons serpentaient, dès six heures, sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Nous avions tous assisté, il y a dix mois, à la première représentation de l'ouvrage et nous accourions pieusement à ce jubilé de la gloire et du génie, comme nous sommes allés l'an passé et comme nous irons chaque année, le 18 août, déposer des couronnes d'immortelles sur la tombe provisoire de ce grand écrivain.
M. de Balzac n'était point de ces hommes qu'on aime à demi. Ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher et de le connaître conservent avec une sorte de religion le culte de sa mémoire dans la meilleure place de leurs souvenirs et de leurs cœurs. Cette vie pleine de luttes sans cesse renouvelées, ce combat de toutes les heures, sans trêve, ni merci, résument d'une façon si complète l'existence des lettrés au xixe siècle, qu'il nous est impossible de ne pas voir dans cette Tande et douloureuse figure la personnification d'une classe entière d'individus. C'est pourquoi Dieu, qui est souverainement juste, lui fera dans l'avenir une part de gloire d'autant plus large et d'autant plus incontestée, que sa vie a été plus tourmentée et plus amère. C'est pourquoi il nous appartient, à nous qui sommes les humbles sacristains d'un temple dont il fut, lui, le pontife radieux, de veiller à ce que ses autels soient toujours ornés de fleurs nouvelles, et à ce que l'encens brûle incessamment dans les cassolettes. — Que ces cassolettes soient d'or ou de cuivre, le métal ne fait rien à l'affaire. — Si l'encens est pur, la condition essentielle n'est-elle pas remplie?
Lorsque nous entrâmes dans la salle, elle était comble, à l'exception des avantscènes, de plusieurs loges de face et d'une certaine quantité de fauteuils d'orchestre loués d'avance et restés vides. Le hasard nous plaça à côté d'un homme de quarante-cinq ans, d'un très-grand air, habillé avec la plus exquise élégance et de qui la boutonnière était fleurie d'une rosette où se fondaient, dans un pêle-mêle harmonieux, tous les ordres de l'Europe et toutes les nuances de l'arc-en-ciel. On eût dit une de ces fleurs impossibles et charmantes que Diaz invente dans ses jours de soleil et de bonne humeur pour le plus grand désespoir des horticulteurs et pour la plus grande honte des jardiniers. Mon voisin parcourait VEntr'acte d'un œil distrait, et je me complus à étudier cette tête fine et distinguée, me demandant si je n'avais pas eu déjà la bonne fortune de le rencontrer quelque part, et cherchant à mettre un nom sur sa figure. Quand il eut terminé sa lecture, il se leva, tourna le dos à la scène, tira de sa poche un binocle enveloppé dans un étui
en cuir de Russie et se mit à lorgner la salle. Sur les flancs de l'étui qu'il déposa sur le velours de son fauteuil, une E et une R, surmontées d'une couronne de comte, étaient gravées en lettres d'or. A chaque instant mon voisin souriait et saluait de la main. Machinalement, mon regard suivi! la direction de sonregard, et je ne fus pas peu surpris en constatant que saints et sourires s'adressaient exclusivement aux loges inoccupées. Lorsqu'il eut terminé la revue des loges, il lorgna l'orchestre; et cet étrange phénomène se renouvela. Son binocle, qui courait de stalle en stalle, ne s'arrêtait que sur les stalles vides : alors il inclinait légèrement la tête ou faisait un signe imperceptible du bout de ses doigts finement gantes.
— C'est un fou! pensai-je, dominé par cet orgueil détestable qui nous porte à considérer comme insensés tous ceux dont les actions ou les discours nous sont inintelligibles et à taxer de folies les choses dont le sens réel nous échappe.
Comme s'il eût voulu m'ôter jusqu'au moindre doute à cet égard, mon voisin se pencha vers le fauteuil placé à sa gauche et parut échanger quelques paroles avec un spectateur imaginaire. Ce fauteuil était de ceux qu'on avait retenus dans la journée; un carton fixé au dossier indiquait que la place était louée, et sans doute le locataire, encore absent, ne se préoccupait que de la grande piôrc. J'ai oublié de dire que le spectacle commençait par un vaudeville du répertoire.
En ce moment, un de mes amis entra à l'orchestre, passa devant moi, serra la main que je lui tendis et me salua par mon nom. Mou voisin se retourna aussitôt et me considéra quelques instants avec assez d'attention.
— Parbleu ! mon cher compatriote, — car vous êtes de la Charente, je crois, — je suis ravi de vous voir, me dit-il après un court silence.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demaudai-je surpris au plus haut point. L'inconnu fouilla dans sa poche et me tendit sa carte le plus galamment du
monde. L'étonnemcnt faillit m'arracher un cri; Dieu merci, il expira dans mon . Sur cette carte, je lus ces mots :