Le Colonel Chabert
Le Message.
Le Père Goriot.
Eugénie Grandet.
Massimilla Doni.
La Messe de l'athée.
César Birotteau.
Le Contrat de mariag'e.
Le Cabinet des antiques (les Ri-
valités).
La Femme abandon née.
Mclinoth réconcilié.
La Duchesse de Langeais (Histoire des Treize).
Madame Firmiani.
, Les Deux Poètes (Illusions perdues) .
Un Grand Homme de province â
Paris (Illusions perdues).
Les Souffrances de l'inventeur
(Illusions perdues).
Splendeurs et Misères des courtisanes.
La Dernière Incarnation de Vautrin (Splendeurs et Misères des courtisanes). .
Le Curé de Tours (les Célibataires).
Pierrette (les Célibataires).
Étude de femme.
. L'Interdiction.
Un Début dans la vie.
. Les Paysans.
, Le Cure de village.
, Physiologie du mariage.
. Paris marié, ou Petites Misères
de la vie conjugale.
. Ferragus (Histoire des Treize).
. Mémoires de deux jeunes mariées.
. Les Employés.
. La Musc du département (les Parisiens en province).
Albert Savarus.
La Fausse Maîtresse.
Honorine.
L'Envers de l'histoire contemporaine.
Z. Marcas.
La Maison Nucingcn.
La Bourse.
Béatrix.
Un Prince de la bohème.
La Cousine Bette (les Parents pauvres).
Gaudissard II.
L'Épicier.
Le Députe d'Arcis.
L'Employé.
Le Cousin Pons (les Parents pauvres).
Les Comédiens sans le savoir.
Grâce à certains personnages, quelques groupes se font d'eux-mêmes une place distincte et se mettent en relief dans la Comédie humaine : nous citerons surtout :
1° A cause de Catherine de Médicis, que Balzac a cherché à peindre sous un jour nouveau :
Le Médecin de campagne.
Mercadet (théâtre).
La Marâtre (théâtre).
Paméla Giraud (théâtre).
La Maison du chat qui pelote.
Modeste Mignon.
Gobseck.
Ursule Mirouet.
L'Illustre Gaudissart (les Pari-
siens en province).
La Peau de chagrin.
Autre Étude de femme.
Une Fille d'Eve.
Gambara.
Pierre Grassou.
Esquisse d'homme d'affaires.
Les Secrets de la princesse de Cadignan.
Un Drame au bord de la mer.
Le Martyr calviniste.
La Confidence des Ruggieri.
Les Deux Rêves.
2° A cause de la police, dont il dévoile certains mystères :
Les Chouans.
Une Ténébreuse Affaire.
Vautrin.
Le Père Goriot.
Splendeurs et Misères des courtisanes.
La Dernière Incarnation de Vautrin (Splendeurs et Misères des courtisanes).
La Cousine Bette.
Le Députe d'Arcis.
3° A cause de Vautrin et de Lucien de Rubempré, dont l'idée première semble avoir été empruntée par Balzac au Gaudet et à l'Edmond de Rétif de la Bretonne dans le Paysan perverti :
Vautrin.
Le Père Goriot.
Les Deux Poètes.
Un Grand Homme de province à Paris.
Les Souffrances de l'inventeur.
Splendeurs et Misères des courtisanes.
La Dernière Incarnation de Vautrin (Splendeurs et Misères des courtisanes).
Chez Balzac, la forme de la composition, son genre, l'agrément du drame sont autant de points indifférents pour qui aime à l'étudier : le plan, en effet, s'efface et s'annule devant le fond, et ce qui a toujours dominé, c'est l'idée : elle seule emplit et vivifie chacune de ses œuvres.
Des romanciers français, ses contemporains, nul ne fournirait matière à un livre tel que celui qui fut édité en 1856 ', sous le titre de : Les Femmes, et Maximes et Pensées de Balzac, deux volumes, dans la collection Hetzel et Lévy. Et cependant cet écrin déjà si riche, ayant pour étiquette l'Esprit de Balzac, est loin de renfermer l'extrait de tout ce que cet écrivain a su produire. 11 faut le voir surtout sonder, en vue de l'avenir, notre état politique et social. Il a écrit, dans le Dictionnaire de la Conversation, six articles esquissant Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Louis XVII, Louis XVIII; ce sont deux cent quatorze années de notre histoire (de 1610 à 18'2i) appréciées à son point de vue comme partisan du principe autoritaire et monarchique. Les réformés, la nohlesse, les philosophes libres penseurs, le clergé et le parlement, y sont tour à tour étudiés en regard du duel imminent entre la royauté et le peuple.
Ces articles présentent un vif intérêt : médités sous l'impression des événements les plus actuels, ils ont une portée politique que leur auteur, plus puhliciste qu'il ne le paraissait d'abord, a réussi à leur donner en y ouvrant des aperçus pleins d'enseignements ; les développements s'y rencontrent cà et là dans la Comédie humaine, et spécialement dans :
Le Martyr calviniste.
Les Deux Rêves.
Le Bal de Sceaux.
La Vieille Fille.
Le Cabinet des antiques.
La Duchesse de Langeais.
Les Paysans.
Le Médecin de campagne.
Z. Marcas.
La Maison Xucingcn.
L'Épicier.
Le Député d'Arcis.
Les Comédiens sans le savoir.
« Balzac prétendait que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont été réellement portes les douent en réalité. Aussi prit-il tous ceux des personnages de la Comédie humaine partout où il se promenait2. »
Ce Buffon, ce Linnée du monde psychologique usait d'une méthode en rapport avec l'œuvre projetée. « Guidé par le génie de l'observation, il hantait vallées et hauteurs sociales, étudiait comme Lavater, sur tous les visages, les stigmates qu'y impriment les passions et les vices, collectionnait ses types dans le grand bazar humain, comme l'antiquaire choisit ses curiosités, les évoquait aux places où ils
1 £t i très-augmenté, en 18G<5, sous le titro de Balzac moraliste, un vol. in-18 annoté par Alphonse Pages. Michel Lôvy frères. Une première édition de ce1 ouvrage avail
•us le titro do Maximes et Pensées de II. de Dalzac, in-18.
2 Madame Lauro ^\ir\Mo,B<ilzac, sa Vie et ses UL livres d'ajms sa Correspondance.
lui étaient utiles; les posait au premier ou au second plan, selon leur valeur, leur distribuait la lumière et l'ombre avec la magie d'un grand artiste qui connaît la puissance des contrastes, imprimait enfin à chacune de ses créations des noms, des traits, des idées, un langage, un caractère qui leur sont propres, et qui leur donnent une telle individualité, que, dans cette foule immense, pas un ne se confond avec un autre *.
Après Rabelais, Cervantes, Shakspeare, d'Urfé, Scarron, Molière, Lesage, Richardson et Reaumarchais, l'auteur de la Comédie humaine a trouvé des types nouveaux, et, parmi les êtres que son imagination sut animer, il en est auxquels, selon le mot si juste d'Amédco Achard, « la puissance de son évocation devait donner l'immortalité idéale de l'art, égale pour le moins à l'immortalité de l'histoire. »
Citons en passant, et entre beaucoup d'autres, Ralthazar Claes, — le père Goriot,— Grandet, — Loustcau, — Esther et madame Marneffe,— le baron Nucingen, — Gobseck, — Gaudissart, — Pauline, — Fœdora, — Hulot, — Rastignac, — Schmucke, — et Valentin ou Raphaël, le héros de ce roman qui, sous le titre de la Peau de chagrin, devient un véritable drame et atteint, dans certains de ses épisodes, les proportions d'un poëme.
Sous ces noms maintenant célèbres se personnifient aujourd'hui le savant qui, voué à son idéal, ne sauraitêtre ni époux ni père, et apparaît comme une série de monstres au point de vue de la famille: — l'homme déçu dans son amour paternel, — l'avare tel que l'a fait la société nouvelle, — le journaliste, — la fille et la femme entretenues, — le Turcaret d'après la Révolution, — le Shylock moderne, — le commis voyageur, — la femme suivant le cœur, — la femme sans cœur, — le libertin qui, à force de se plonger dans la fange, s'enlève toute place au foyer domestique et au sein de la cité, — l'ambitieux, — l'ami, — et enfin chacun de nous, dont les jours ici-bas sont comptés, et qui paye d'un instant plus ou moins long de son existence terrestre tout acte de volonté, suivant son degré d'énergie.
Fidèle à sa tâche d'historien d'une époque, Ralzac n'a pas négligé le cadre dans lequel s'agitent ses personnages : le mobilier et le costume sont de sa part l'objet d'un inventaire minutieux et toujours savant. Chaque pays, chaque ville dont il a fait choix pour être le théâtre du drame qu'il raconte, revivent aussi sous sa plume, pittoresquement décrits. C'est ainsi, pour ne citer que quelques exemples de son exactitude à dépeindre les lieux, que le lecteur peut, du coin do son feu, voyager dans les divers quartiers de Paris avec Facino Cane, — la Femme
de trente ans, — le Père Goriot, — un Grand Homme de province à Paris,
la Dernière Incarnation de Vautrin, — la Maison du chat qui pelote, — l'Envers de l'histoire contemporaine, — et les Parents pauvres; — à Issoudun, avec un Ménage de garçon; — à Douai, avec la Recherche de l'absolu; — à Alençon, avec la Vieille Fille; — à Saumur, avec Eugénie Grandet : — h Angoulème, avec les Deux Poètes;— à Tours, avec le Curé de Tours; — à Provins, avec Pierrette-
1. Madame Lauro Surville, Balzac, sa Vie et ses OEuvres d'après sa Corrcspondnce.
— à Presles, près Beaumont-sur-Oise, avec un Début dans la vie; — à Limoges, avec le Curé de village; — à Sancerre, avec la Muse du département ; — à Nemours, avec Ursule Mirouet ; — à Besançon, avec Albert Savants, — et à Guérande, avec Béatrix.
On lui a reproche ses prétendues longueurs, on a critique aussi ses analyses patientes du caractère de ses personnages. Ce n'est pas en vain cependant que l'artiste copie la nature : sans les plaines souvent uniformes, il n'y aurait pas de vallées, et sans les grandes nappes d'eau, il n'y aurait pas de cascades. La mise en scène de Balzac peut parfois paraître embarrassée de détails; mais vienne le moment où le cœur du romancier déborde, et il n'y a plus à regretter son récit si patiemment suivi. Quelles pages magistrales que les derniers instants de madame de Mortsauf! les adieux de madame Claes! les paroles de l'abbé Loraux à madame Bridau, qui vient de se confesser ! — les cris et les plaintes du père Goriot, se sentant mourir abandonné de ses filles, — la joie qui tue César Birotteau réhabilite et rendu à la vie commerciale, — et le tremblement nerveux dont est saisie, pour tout le temps qui lui reste à vivre, madame Hulot, frappée au cœur par les paroles séductrices de Crevcl !
Balzac a eu ses détracteurs; sans doute ses écarts d'imagination et ses débauches d'esprit feront toujours tache dans son œuvre. Il lui sera difficilement pardonné d'avoir volontiers abordé des sujets pour lesquels, en se rencontrant avec Dorât *, ce maître en littérature galante, comme avec un collaborateur tout trouvé, il se rendait complice de la pire école du xvm'' siècle et se condamnait à tous ses raffinements de pensée. En vain dirait-on que ses défauts ne sont peut-être que la conséquence des tableaux de mœurs par lui entrepris : dans ses peintures réalistes, où il ne recule devant aucune laideur, il a évidemment trop souvent poussé au delà de la limite posée par les convenances sociales ses recherches et ses observations. Mais, chez lui, le faux et le grimaçant le cèdent au beau et au vrai ; ce sont des scories mêlées à l'or pur. L'auteur de productions telles que :
L'Auberge rouge,
Séraphita,
Louis Lambert,
La lîecherche de l'absolu,
i ie Grandet,
César Birotteau,
Les Souffrances de l'inventeur,
Le Curé do village,
Le Médecin de campagne,
.Modeste Mignon,
Ursule Mirouet,
La Peau de chagrin,
La Cousine Bette,
Et le Cousin Pons.
appartient aujourd'hui h l'histoire: après une vie qui n'a été qu'un combat, le mot qu'il prête à madame Claes s'est réalisé pour lui : « La gloire est le soleil des morts : »
1. Dana sa P Eu mariage, Balzac a rajeuni, en l'encadrant dans des guillemets,
la pièce tirée du Couj ■ Mb rature, de Dorât, intitulée : Point de lendemain, et
commençant par ces mots : « La comtesse do '" me prit sans m'aimer... »
Du monde de la Comédie humaine, sorti vivant du cerveau de Balzac, se dégage une loi éminemment morale, chrétienne, consolante. Cette loi, le génie de Balzac ne pouvait l'omettre, car elle est la pierre angulaire de son grandiose édifice comme do la société humaine qu'il reflète ; c'est celle de l'expiation et de la réhabilitation par soi-même ou par autrui. Sans cette loi, que Balzac y a inscrite en lettres de feu, la Comédie humaine ne serait le plus souvent qu'un chaos moral, un véritable pandémonium ; avec elle tout s'explique : chaque physionomie, chaque caractère a sa raison d'être, chaque douleur a sa cause et son but, chaque fait a sa moralité. En s'inspirant du dogme catholique, le grand artiste l'a comme incarné à son œuvre !
XXV. L'Argent des gens de lettres, par Philibert Audebrand. Le Charivari, 21 décembre 1871. Les détails donnés dans cet article sur un prétendu travail publié par Balzac dans l'Ariel, sont tout à fait inexacts; la collection complète de ce journal ne contient absolument rien sur le sujet indiqué.
XXVI. Balzac; sa méthode de travail d'après ses manuscrits (ses œuvres diverses); par Champfleury. Musée universel des 3 mai 1873 et 2k janvier 187Zi. Le fragment fac-similé du manuscrit d'un Début dans la vie, inséré par M. Champfleury dans le second de ces articles, nous paraît sujet à caution ; il semble plutôt être de la main de la sœur de Balzac, madame Surville.
XXVIL Souvenirs d'un directeur de théâtre : Pierre et Catherine, drame historique projeté par M. de Balzac. Comment il a fait la Marâtre; par H. Hostein. Figaro, 20 octobre 1876. Voici cet article, dont nous avons parlé page 22/j.Il a été reproduit dans le volume de M. Hostein : Historiettes et Souvenirs d'un homme de théâtre, publié en 1878.
Une après-midi de l'été de 1847, un visiteur sonnait à la porte de l'un des deux pavillons que le célèbre docteur Ségalas avait fait construire à Bougival, sur la route, au bord de la Seine. Une bonne vint ouvrir.
— Le directeur du Théâtre-Historique? demanda l'étranger.
— Je vais prévenir monsieur, dit la bonne. Veuillez attendre ici, sous le bosquet.
C'est ainsi que le propriétaire appelait pompeusement quelques brins de vigne vierge entrelacés auprès de la porte d'entrée.
Je me trouvais sur le chemin de halage, abrité par la maison contre un soleil ardent. On m'annonça une visite.
— Une visite? Quelle idée de venir par une telle chaleur! Ce monsieur a-t-il dit son nom?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Comment est-il?
— Dame! je n'ai pas bien regardé. Il a un chapeau de paille et des souliers
pleins de poussière. Et puis il tient à la main une baguette avec laquelle il fait tomber les feuilles de la vigne vierge.
Elle n'en a pas déjà trop, dis-je avec la contrariété d'un homme que l'on
dérange.
Je quitte mon ombre et je me dirige vers le visiteur. Il regardait à travers la porte et se présentait de dos. A le juger ainsi, ce devait être quelque fournisseur de campagne. Il se retourne ; je reconnais M. de Balzac, le grand Balzac!... Je l'avais vu souvent, sans lui avoir jamais parlé.
Je me confonds en excuses pour l'avoir fait attendre. Je lui offre avec mille empressements d'entrer dans le petit salon.
— Nous étoufferions là-dedans, dit-il avec bonne humeur. Est-ce indiscret de vous demander si vous n'étiez pas quelque part plus au frais, lorsque j'ai sonné à votre porte?
— Ma foi, monsieur de Balzac, je vous confesserai que j'étais tout bonnement sur le chemin de halage, à l'ombre, au bord de la rivière, où il y a une belle herbe verte, qui fait paraître encore plus jaune le gazon de mon jardin.
— Eh bien, dit Balzac en riant, c'est là, si vous le voulez bien, que nous allons causer. Montrez-moi le chemin.
Quand il fut assis bien à son aise, il m'expliqua que depuis longtemps il projetait de composer pour notre théâtre un grand drame historique, dont il avait les éléments, ainsi que j'allais le voir , mais qu'il avait été retenu par la crainte de rencontrer une certaine opposition de la part d'Alexandre Dumas. Il avait appris, tout récemment, qu'à côté du grand écrivain se trouvait un directeur responsable; que ce directeur, c'était moi; or, étant mon voisin (Balzac avait alors une maison de campagne à Marly-le-Boi), il s'était décidé à s'arrêter à Bougival pour me demander franchement quelques renseignements.
— N'ayez aucune appréhension, dis-je à M. de Balzac; notre patron littéraire accueillera avec enthousiasme l'idée de voir un auteur aussi considérable que M. de Balzac s'associer à lui pour la gloire et le succès de notre théâtre.
A l'appui de cette déclaration, je citai le nom d'Adolphe Dumas, que l'autre Dumas avait fraternellement accueilli avec son École des Familles; le nom de Joseph Autran, le père de la Fille, d'Eschyle; celui de Paul Meurice, à qui nous devions un Hamlet en beaux vers, etc., etc.
— A la bonne heure dit Balzac, me voilà tout à fait rassuré. Je puis donc, sans inconvénient, vous parler de mon drame historique. Il s'appellera Pierre et Catherine. Pierre Ier et Catherine de Russie! c'est, je crois, un excellent Bujet de pièce.
— Traité par vous, monsieur de Balzac, le sujet ne peut être qu'excellent. Etes-vous avancé? avez-vous un plan détaillé?
— Tout est là, dit Balzac en se frappant le front. Il ne s'agit plus que d'écrire. Tenez, on pourrait répéter après-demain le premier tableau.
— J ii curieux de connaître ce premier tableau, dis-je de mon air le plus aimable.
— C'est très-fanle. Nous sommes dans une auberge russe. Vous voyez d'ici
le décor? Bon. Dans cette auberge, beaucoup de mouvement, parce qu'il y a sur la route des passages de troupes. On entre, on sort, on boit, on cause, mais tout cela très-rapidement.
Parmi les gens de la maison, une servante jeune, vive, alerte. Faites attention à cette femme -là!... Elle est bien campée, pas de beauté, mais un piquant exceptionnel ! On la lutine en passant : elle sourit à tout le monde. Cependant, il ne faut pas aller trop loin, ni en paroles ni en gestes. Aux propos vifs, aux étreintes entreprenantes, elle répond par des gifles qui valent des coups de poing.
Entre un soldat plus crâne que les autres, chargé d'une mission particulière et pressée; il se donne, pour l'accomplir, le temps qu'il voudra employer. Il peut donc boire à son aise, et causer longuement avec la servante, si elle lui plaît. Et, en effet, elle lui plaît à première vue; quant à elle, le soldat lui semble un beau soldat.
— Fille, dit-il en la prenant par la taille, tu me conviens, mets-toi là, près de moi, à cette table, et buvons ensemble. Le soldat s'assied et fait asseoir la servante.
S'apercevant que le vieil hôtelier n'est pas de cet avis, le soldat se lève avec fureur, et, écrasant son poing sur la grosse table de sapin :
— Qu'on ne s'oppose point à ma volonté, sinon je mets le feu à la baraque! Et il l'aurait mis, en vérité. C'était cependant un honnête militaire, mais
terrible avec ses inférieurs.
Le vieil hôtelier fait signe à la jeune fille d'obéir. Que voulez-vous! lorsque les troupes sont déchaînées dans les campagnes, le pauvre paysan est bien en peine!
Le soldat s'était remis à table. Il avait le bras tendrement passé autour du cou de la servante; il ne détachait ce bras que dans les moments où il prenait son verre, l'autre main étant occupée à tenir le tuyau de la pipe qu'il fumait. Quand il avait largement bu, il regardait avec passion la fille d'auberge, et il lui disait:
— Sois tranquille, je te donnerai une bien plus belle cabane que celle-ci. Tandis qu'ils causent immobiles, sans s'occuper d'autre chose, la porte du
fond s'ouvre. Un officier paraît. En le voyant, chacun se lève avec respect. Les soldats font le salut réglementaire et se tiennent immobiles.
Seuls, le soldat et la servante demeurent assis. Ils n'ont ni entendu ni vu l'officier. Remarquant cela, le personnage gradé s'indigne, ses yeux s'arrêtent sur la servante; il ne cesse point de la regarder, tandis qu'il s'avance vers la table. Arrivé près du soldat, il lève le bras et l'abaisse avec une force terrible sur l'épaule du pauvre diable qui se courbe sous le choc :
— Debout, drôle ! s'écrie l'officier. Va écrire sur le comptoir ton nom, celui de ton régiment, ton numéro d'ordre et attends-toi à avoir bientôt de mes nouvelles!
Au premier moment, c'est-à-dire en recevant le coup sans savoir qui le donnait, le soldat s'était senti disposé à se venger ; mais en reconnaissant un supérieur, cet instinct naturel avait été comprime par l'habitude de la subordination.
Il se dresse automatiquement, il fait le salut et va inscrire au comptoir ce qui lui a été demandé.
Cependant l'officier considère la servante avec un redoublement d'attention. Cet examen parait le calmer et l'adoucir. Le soldat ayant écrit, présente humblement le papier.
— C'est bon, dit l'officier en le lui rendant, va-t'en!
Le soldat fait un nouveau salut, tourne sur ses talons selon l'ordonnance, et sort sans regarder personne, pas même la jolie fille.
A celle-ci l'officier fait un sourire, elle répond en souriant aussi.
— Un bel homme! pcnse-t-elle.
Le bel homme s'assied à la place que le soldat occupait. Il demande qu'on lui apporte ce qu'il y a de meilleur dans l'auberge, et il invite la servante à lui tenir compagnie. Elle accepte sans hésitation.
La conversation s'engage entre eux et devient promptement très-intime.
Uu étranger se montre à la porte d'entrée. Il est enveloppé dans un grand manteau.
En voyant ce personnage, hommes et femmes tombent à genoux. Quelques-uns inclinent leur front jusqu'à terre.
Pas plus que n'avait fait le soldat, l'officier ne remarque ce qui se passe derrière lui. La séduisante fille d'auberge est en train de l'ensorceler. Dans un moment d'enthousiasme, l'officier s'écrie :
— Tu es divine, je t'emmène. Tu auras un bel appartement où il fait trèschaud.
De loin, le personnage au manteau examine le groupe resté indifférent à sa venue. Comme malgré lui, la fille espiègle attire son attention et sa sympathie. 11 s'approche de la table, et, rejetant son manteau en arrière, il reste les bras croisés sur sa poitrine. L'officier jette les yeux sur lui. Aussitôt l'officier se lève on palissant, et, s'inclinant très-bas, il balbutie ces mots :
— Ah! pardon, sire!
— Relève-toi.
De môme encore que le soldat, l'officier se relève tout d'une pièce, attendant le bon plaisir du maître. Le maître était occupé à regarder de près la servante; de son coté, elle considérait avec admiration et sans trembler le tzar toutpuissant.
— Tu peux te retirer, dit celui-ci à l'officier. Je garde cette femme, je lui donnerai un palais!
\ni i se rencontrèrent pour la première fois Pierre Ier et celle qui devint Catherine de Russie!...
— Eli bien, que dites-vous de mon prologue? demanda Balzac.
— Très-curieux, très-original ! mais le reste?
— Sous peu, vous l'aurez. La donnée est intéressante; vous verrez!... Comme cadre au ita historiques, je rêve une mise en scène toute nouvelle. La Russie est pour nos théâtres, et principalement pour le vôtre, une mine féconde a exploiter. Ou y viendra. Au point de vue décoratif et plastique, nous en sommes
encore, quand il s'agit de ce riche et grandiose pays, aux enluminures représentant le passage de la Bérésina, et la mort de Poniatowski avec son grand diable de cheval qui a l'air de vouloir avaler des glaçons. S'animant à mesure qu'il parlait :
— Et les habitants? Des cœurs d'or! bien préférables à nous. Quant à leurs paysans, il n'y a plus que parmi eux qu'il existe des ténors. Nos campagnards, à nous, ont tous des voix de Prudhommes enrhumés... Et la haute société russe! adorable! au surplus, c'est là que j'ai choisi et obtenu ma femme !...
Balzac me laissa enthousiasmé de lui et bâtissant des montagnes d'espérances en raison du succès inévitable de Pierre et Catherine.
Lorsque je le revis, tout était changé.
Il avait renoncé momentanément à la pièce russe. Il s'engageait à nous la donner plus tard ; mais il avait réfléchi. C'était une entreprise colossale, pour laquelle il ne fallait rien négliger. Or, il lui manquait une foule de détails indispensables sur certaines cérémonies, sur certains usages, qu'il se proposait d'étudier sur les lieux mêmes, attendu que, durant l'hiver suivant, il devait faire un voyage à Saint-Pétersbourg et à Moscou... Bref, il me priait de ne pas insister, offrant délivrer au printemps une pièce en remplacement de celle qu'il ajournait.
Malgré mon désappointement, je dus souscrire aux désirs de M. de Balzac, et, en désespoir de cause, je le priai de me dire, si cela était possible, quelques mots du sujet nouveau qu'il nous destinait.
— Ce sera une chose atroce, reprit Balzac avec le contentement d'un homme à qui on a cédé.
— Comment, atroce?
— Entendons-nous, il ne s'agit pas d'un gros mélodrame où le traître brûle les maisons et perfore à outrance les habitants. Non ; je rôve une comédie de salon où tout est calme, tranquille, aimable. Les hommes jouent placidement au whist, à la clarté de bougies surmontées de leurs petits abat-jour verts. Les femmes causent et rient en travaillant à des ouvrages de broderie. On prend un thé patriarcal. En un mot, tout annonce la règle et l'harmonie. Eh bien, là-dessous les passions s'agitent, le drame marche et couve jusqu'à ce qu'il éclate comme la flamme d'un incendie. Voilà ce que je veux.
— Vous êtes dans votre élément, maître. Alors votre donnée est trouvée?
— Complètement. C'est le hasard, notre collaborateur habituel, qui me l'a fournie. Je connais une famille — je ne la nommerai pas — composée d'un mari, d'une fille que le mari a eue d'une première union, et d'une belle-mère, jeune encore et sans enfant. Les deux femmes s'adorent. Les soins empressés do l'une, la tendresse mignonne et caressante de l'autre, font l'admiration de l'entourage.
Moi aussi, j'ai trouve cela charmant... d'abord. — Ensuite, je me suis étonné, non point qu'une belle-mère et sa bru fussent bien ensemble, — cela n'est pas précisément contre nature, — mais qu'elles fussent trop bien. L'excès gâte tout.
Malgré moi, je me pris à observer; quelques incidents futiles me maintinrent dans mon idée. Enfin, une circonstance plus grave m'a prouvé, un de ces derniers soirs, que je n'avais point porté un jugement téméraire.
Comme je me présentais dans le salon, à une heure où il ne s'y trouvait presque plus personne, je vis la bru sortir sans m'avoir remarqué. Elle regardait sa belle-mère. Quel regard ! quelque chose comme un coup de stylet. La bellemère était occupée à éteindre les bougies de la table de whist. Elle se retourna du côté de sa belle-fille; leurs yeux se rencontrèrent, et le plus gracieux sourire se dessina en même temps sur leurs lèvres. La porte s'etant refermée sur la bru, l'expression du visage de l'autre femme se changea subitement en une amère contraction.
Tout cela prit, vous le pensez bien, le temps d'un éclair, mais ce temps m'avait suffi. Je me dis: Voilà deux créatures qui s'exècrent! Que venait-il de se passer? Je n'en sais rien, jamais je ne voudrai le savoir; mais, partant de là, un drame tout entier se déroula dans mon esprit.
— Et, pour la première représentation, vous offrirez une belle loge à ces dames, afin qu'elles profitent de la leçon que la pièce contiendra sans doute à leur intention ?
— Assurément, j'offrirai la loge dont vous parlez, et, puisque vous en faites la remarque, cela vous oblige dès à présent, à m'en réserver une de plus ; mais je ne songe nullement à donner des leçons à qui que ce soit. Bien présomptueux serait le romancier ou l'auteur dramatique qui écrirait pour donner des leçons! Il influence ses lecteurs ou spectateurs sans but défini à l'avance; à son tour, il subit l'action de son temps, sans se rendre compte du comment ni du pourquoi; instinct et hasard !...
Pour en revenir à ces dames, elles jouent la comédie de la tendresse, cela est, pour moi, hors de doute ; mais les choses peuvent en rester là, entre elles sans aboutir fatalement à un drame quelque peu foncé. Elles m'ont fourni, je le répète, un simple point de départ. Mes déductions féroces sont le fruit de mon imagination, et n'auront jamais — je me plais à le croire — rien de commun avec les réalités de leur existence. Dans tous les cas, si leur désunion contenait, ce qu'à Dieu ne plaise, les germes quelconques d'un dénoûment violent, il serait très-possible, en effet, que ma pièce les arrêtât net sur cette pente.
— Faites donc, maître, et tout sera pour le mieux.
Quelques mois s'écoulèrent. Le voyage en Russie eut lieu; puis vint l'heure du retour. J'en fus instruit des premiers, et je courus chez M. de Balzac, à son hôtel de l'avenue Fortunée.
Je frappai à la dernière porte adroite en venant des Champs-Elysées. L'entrée n'avait rien de monumental : elle était munie d'une petite fenêtre grillée qui s'ouvrit au bout d'un moment; un domestique en veste rouge me fit décliner mes noms et qualités; il disparut, et, bientôt après, je fus introduit dans un jardinet dont les allées étroites étaient macadamisées jusqu'à la maison. Là, j'entrai dans un salon un peu bas. Ma vue fut immédiatement attirée par un magnifique buste en marbre, dû à David d'Angers, et représentant le maître du logis.
Balzac était à l'autre extrémité du salon : il me laissa contempler son buste; puis il me cria de loin : « Le voilà, votre manuscrit! »
Alors, je vis mon auteur, debout contre une table de travail, vêtu de sa grande robe monacale, de laine blanche, la main appuyée sur un manuscrit de papier grisâtre. Le manuscrit rayonna à mes yeux comme doit rayonner à ceux du chercheur d'or la pépite qu'il vient de découvrir.
J'accourus. Sur le premier feuillet, Balzac avait écrit de sa main, en gros caractères: «Gertrude, tragédie bourgeoise, en cinq actes, en prose.» Au verso, se trouvait la distribution projetée de la pièce. Melinguc était désigné pour le rôle de Ferdinand, l'amant de la belle-mère et de la bru. Madame Dorval devait jouer Gertrude. Les noms de Mathis, Barré (aujourd'hui sociétaire de la Comédie- Française), Saint-Léon, Gaspari, etc., figurent encore pour les autres rôles.
Au-dessous, l'auteur a minutieusement indiqué tout ce qui concernait l'époque, le truc de l'action, l'ameublement et le décor. Il va jusqu'à donner la mesure du double tapis qu'il juge indispensable pour la mise en scène. Ces curieux détails ont été ramenés, dans l'œuvre imprimée, aux mentions sommaires en usage.
Quant à l'unique salon dans lequel la pièce primitive devait se jouer, il fut ensuite additionné de la chambre où Pauline se suicide.
Nous décidâmes qu'une première lecture aurait lieu le surlendemain chez M. de Balzac, et que je me chargeais d'amener madame Dorval et Mélingue. Au jour indiqué, nous étions réunis, et l'auteur commença en disant d'une voix claire : Gertrude, tragédie bourgeoise!!!
— Oh ! oh ! Gertrude ! tragédie ! fit madame Dorval à mi-voix !
— N'interrompez pas, s'écria Balzac en riant.
Il reprit son manuscrit, et un silence religieux fut observé.
On s'arrêta à la fin du second acte. Impossible d'aller plus loin, tant l'œuvre était longue et touffue. En sortant, nul d'entre nous n'avait songé à faire des compliments à l'auteur sur ce que nous venions d'entendre, nous avions positivement la cervelle troublée comme si l'on nous eût fait prendre d'un vin capiteux.
Balzac nous accompagna jusqu'au seuil de sa maison, sans paraître s'être aperçu de notre irrévérence; il nous donna un autre rendez-vous.
Balzac nous lut ses trois derniers actes. Le suicide de Pauline était l'objet d'un récit, ce qui fit encore bondir madame Dorval. Balzac s'arrêta, la regarda un moment, puis il dit :
— J'ai compris !
Et il continua.
Parvenu à la fin du cinquième acte, et sans attendre nos réflexions :
— Des longueurs; un quart de la pièce à couper; un récit à mettre en action...
— Et un titre à changer, ainsi qu'un comédien, s'écria vivement madame Dorval en indiquant d'une main, sur le manuscrit, le mot Gertrude, et, de l'autre, désignant Mélingue qui baissait la tête.
Le titre ne souleva point d'objections. On le remplaça par celui de la Marâtre, qu'il a glorieusement gardé. Quant à la question Mélingue, ce fut une autre