‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 190 sur 195 · G HISTOIRE · texte numérisé non relu

G HISTOIRE

affaire. Balzac ne voulut entendre à rien. La discussion s'engagea, longue, fatigante, tout en restant des plus courtoises. Mélingue, épuisé, dit :

— Allons! vous y tenez absolument?

— Absolument.

— Eh bien, alors, j'obéis !

A ce mot, Balzac éprouva comme une commotion. Cessant de parler, il fit quelques tours dans le salon, et, venant à Mélingue :

— Je n'accepte pas cela, dit-il. Je vous veux convaincu ; obéissant, non. Votre concession m'a été au cœur. C'est une grande preuve de déférence et d'amitié. Laissez ce rôle et donnez-moi la main !

Mélingue était fort ému; nous avions beaucoup d'émotion aussi.

Quelques conférences entre Balzac et madame Dorval firent subir à la pièce les plus heureuses modifications.

La vaillante comédienne était souffrante; elle n'en commença pas moins les répétitions avec une ardeur extrême. Elle y apportait un liant, un charme dont se souviennent encore ceux qui eurent le bonheur de la seconder. Ce fut dans un de ses moments d'entrain qu'elle esquissa, à mon intention, sur la table du souffleur, un paysage à la plume dont le dessin enfantin est intéressant par son inexpérience même, et surtout par la consécration touebante que la mort donne aux moindres souvenirs laissés par ceux que l'on a aimés et admirés.

Madame Dorval était minée par le mal implacable qui devait sitôt l'emporter. Elle ne put continuer les répétitions ; on confia son rôle à madame Lacressonnière. La remplaçante obtint le succès que l'on sait ; mais, un jour qu'on la complimentait, elle répondit :

— Ah! si elle avait joué, elle!

La Marâtre fut représentée en juin 1848, ce qui veut dire au milieu des circonstances politiques les plus désastreuses!... Les théâtres étaient forcément abandonnés... Cependant telle est la puissance du génie, que ce qui restait à Paris de vaillant en littérature, se pressa dans la salle, et fit à l'œuvre de Balzac l'accueil sympathique et chaleureux qu'elle méritait.

Le lendemain de la représentation, j'allai rendre visite à l'auteur.

— Nous avons remporté la victoire, lui dis-je d'un ton joyeux.

— Oui, me dit Balzac, une victoire à la façon de celle de Charles XII.

En le quittant, je me risquai à lui demander où il était la veille et à lui reprocher de ne pas s'être montré à nous.

— Mais, me répondit-il en souriant, j'étais caché dans la loge des dames X...

— Ah ! eh bien? ajoutai-je avec curiosité.

— Eh bien,* la pièce les a beaucoup intéressées. Au moment où Pauline s'empoisonne pour laisser croire que sa belle-mère l'a assassinée, ma jeune fille a poussé un cri d'horreur ; elle m'a lance un regard de reproche, regard mouillé d'une larme, et, saisissant vivement la main de sa belle-mère, elle a porté cette main ;i ses lèvres avec un élan...

— Sincère?...

— Oh ! oui ! j'en suis sûr.

— Vous voyez bien, maître, que votre pièce peut servir de leçon!

XXVIII. Un Duel à la plume (Balzac et Sainte-Beuve), par A. -J.Pons. Le Nain Jaune, 10 décembre 1876.

XXIX. Les Œuvres et les Hommes,, par Victor Fournel. Le Correspondant, 10 décembre 1876. Nous extrayons de cet article, où il est question de la Correspondance de Balzac, le très-curieux fragment suivant:

On sait que Balzac écrivait laborieusement, et l'histoire des épreuves successives qu'il grossissait à chaque fois d'innombrables adjonctions, jusqu'à ce qu'il eût tiré un long roman d'une courte nouvelle, est devenue légendaire. Il lui fallait un effort sans cesse renouvelé pour revêtir ses conceptions d'un style adéquat, comme s'exprimeraient les Allemands. Théophile Gautier, qui le connaissait bien et l'admirait beaucoup, a dit de Balzac « qu'il ne possédait pas le don littéraire et que chez lui s'ouvrait un abîme entre la pensée et la forme ; qu'il ne trouvait pas son moyen d'expression, ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. » Pour reprendre une métaphore de Balzac lui-même, le fondeur n'arrivait qu'après un travail pénible à débarrasser son œuvre des bavures de la coulée. Il se rendait parfaitement compte de cette grande lacune de son talent; le style était sa préoccupation constante, et, à force de vouloir atteindre le but, il lui arrivait de le dépasser, en tombant dans les afféteries du maniérisme le plus précieux et le plus entortillé. Parmi ses amis, Gautier était précisément celui qui excitait le plus l'envie de Balzac par la tranquille supériorité de son style et à qui il demandait le plus volontiers conseil et, au besoin, secours. On savait qu'il avait souhaité sa collaboration pour Mercadet et que l'auteur dM Ibertus avait rimé, pour son Grand Homme de province à Paris, le sonnet de la Tulipe, qui a été recueilli dans ses œuvres. Mais il semble que tout n'ait pas été dit sur la collaboration plus ou moins volontaire de Théophile Gautier avec Balzac. Un aimable correspondant, un esprit curieux des choses littéraires, m'écrit pour m'en donner une preuve singulière et qui n'a jamais été relevée, que je sache. En 1837, Gautier publiait dans le Figaro les Portraits de Jenny Colon, de madame Damoreau (Figaro du 13 décembre 1837) et de mademoiselle Georges, qu'on a réunis depuis en volume, avec beaucoup d'autres, dans la collection de ses œuvres. En 1 839, Balzac faisait paraître Béatrix. Et, dans Béatrix, on retrouve, presque à chaque page, des expressions, des tournures, des images, même des phrases entières empruntées aux Portraits de 1837. Il suffit, pour s'en convaincre, de rapprocher les fragments ci-dessous :

BÉATB1X

(Édition Michel Lévy) à 1 fr. 25 le volume

Cette chevelure, au lieu d'avoir une couleur indécise, scintillait au jour comme des filigranes d'or bruni.

PORTBAITS CONTEMPORAINS

(Édition Charpentier, 1874)

Les cheveux... scintillent et se contournent aux faux jours en manière de filigranes d'or bruni.

Son front large et bien taille recevait avec amour la lumière, qui s'y jouait en des luisants satinés. Sa prunelle, d'un bleu de turquoise, brillait sous un sourcil pâle et velouté d'une extrême douceur...

Ce nez d'un contour aquilin, mince, avec je ne sais quoi de royal...

Ses bras noblement arrondis, sa peau tendue et lustrée avaient un

yrain plus fin : les contours avaient acquis leur plénitude. (Pages 2i et 25. Le Siècle du 14 avril 1839.)

Ce visage, plus rond qu'ovale, ressemble à celui de quelque belle Isis des bas-reliefs éginétiques.

Le front est plein, large, renflé aux tempes.

L'arc des sourcils, tracé vigoureusement, s'étend sur deux yeux dont la flamme scintille par moments comme celle d'une étoile fixe....

Le nez, mince et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées.

Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le plus évident de la force. Ce col présente par moments •les plis d'une magnificence athlétique.

L'attache des bras, d'un superbe contour, semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement modelé-, terminés par un poignet d'une délicatesse anglaise, par des mains mignonnes et pleines de fossettes. (P. G8- 71. Le Siècle du 18 avril 18.39.)

Le front large, plein, bombe attire et retient la lumière, qui s'y joue en luisants satinés. Une prunelle brune scintille sous un sourcil pâle et velouté d'une extrême douceur.

Le nez fin et mince, d'un contour assez aquilin et presque royal...

Les bras prennent de la rondeur, la peau, mieux tendue par un embonpoint naissant, devient d'un grain plus fin, se lustre et se satine, les contours acquièrent de la plénitude. (Pages 38 i et 393. Jenny Colon; Figaro du 9 novembre 1837.)

Elle ressemble à s'y méprendre à une... Isis des bas-reliefs éginétiques.

Mademoiselle Georges a le front plein, large, renflé aux tempes.

L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse, incomparables s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et d'éclairs tragiques.

Le nez, mince et droit, coupé d'une narine oblique et passionnément dilatée.... etc.

Une singularité remarquable du col de mademoiselle Georges, c'est qu'au lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un contour renflé et soutenu, qui lie les épaules au fond de satéte sans aucune sinuosité,dk\gnostic de tempérament athlétique, développé au plus baut point chez l'hercule Farnèse. L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des musclesct la violence du contour. ..Mais ils sont très-blancs, très-purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfant

tino et dos mains mignonnes frappées de fossettes. (P. 37G-77. Mademoiselle Georges ; Figaro du 2G octobre 1837.) Le costume du temps où les femmes avaient des corsets pointus à échelles de rubans, s'élançant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes en brocart dont la main sort comme le pistil du. calice d'une fleur. (P. 385. Jenny Colon déjà citée.)

Les grandes robes de lampas ou de brocatelle aux plis soutenus et puissants, les hautes fraises godronnées... les manches à crevés et à jabots de dentelles à plis soutenus et puissants, où elles s'entouraient de fraises godronnées, cachaient leurs bras dans des manches à crevés 'à jabots de dentelles, d'où la main sortait comme le pistil d'un calice... (P. 93. Le Siècle, W avril 1839.)

Rien de plus concluant, on le voit, et il serait facile de multiplier ces exemples. Faut-il croire à une collaboration secrète de Gautier? Il paraît beaucoup plus sûr de s'en tenir à une imitation de Balzac, qui, en s'efforçant de s'assimiler un style qu'il admirait, a poussé son imitation un peu trop loin, çà et là jusqu'à la copie. Ces rapprochements piquants nous révèlent toutes les minuties de son procédé, l'effort laborieux de son enfantement littéraire; nous le surprenons, pour ainsi dire, peignant au pointillé, empruntant quelques touches aux portraits de Jenny Colon et de madame Damoreau pour composer la figure de Fanny O'Brien, et rehaussant, renforçant celui de Camille Maupin de traits qu'il dérobe à la puissante effigie de mademoiselle Georges. On a dit souvent que George Sand était l'original de la Camille Maupin de Balzac ; on voit que mademoiselle Georges lui a servi aussi de type, au moins physiquement. Comme l'abeille, Balzac picore partout, mais, alourdi par son butin et gêné dans son vol, il ne ressemble pas plus à son modèle que l'inventaire d'un commissaire-priseur ne ressemble au tableau d'un peintre.

XXX. Balzac à l'Académie (conversations de Victor Hugo recueillies par Richard Lesclide). La Lune Rousse, 8 mars 1877. Voici cet intéressant récit.

Page 1