‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 35 sur 195 · PUBLIÉ SOIS L'EMPIRE, PAU L.\ AUTEUR INCONNU · texte numérisé non relu

PUBLIÉ SOIS L'EMPIRE, PAU L.\ AUTEUR INCONNU

— Monsieur, voici des livres que votre libraire vous envoie !..

— Bien ; mettez-les sur mon bureau.

Pais je retombai dans la méditation la plus profonde à laquelle je me sois

jamais abandonné. C'était une méditation sans substance et sans but, espèce de voyage fait dans un labyrinthe ténébreux où l'esprit ne pouvait rien apercevoir, où l'imagination marchait en aveugle qui n'a plus de bâton. Alors, l'âme est comme un orgue dont le musicien jouerait à vide parce que le souffleur s'est endormi; les cordes touchées ae résonnent point1.

Au milieu de ce néant, j'étais physiquement récréé par le lointain murmure de Paris, et par le frissonnement des bûches humides qui criaient dans mon foyer solitaire. Mes yeux, machinalement arrêtés sur le marbre de ma cheminée, y voyaient des paysages, des figures de vieilles femmes emmanchées sur des cous de chameau, des chèvres fantastiques, configurations bizarres qui ne me parlent et ne si' montrent qu'en ces moments où le cœuresl en deuil. Quand je suis heureux je ne les retrouve plus. Le bonheur est une chimère jalouse, elle tue toutes les autres-. Alors, j'aurais donné volontiers au diable dix heures à prendre sur mon éternité bien heureuse pour pouvoir lire quelque livre gai, le Poëtne ilu bonheur, par feu Marchangy, ou quelques mauvais articles faits par un camarade; lorsque, soudain, sur la ligne droite, tracée par la tranche du paquet, j'aperçois le titre courant d'un livre, jadis jeté dans les gémonies littéraires, livre battu, pulvérisé par le pilon, réduit en bouillie, devenu carton, et qui peut-être a servi au bonheur de quelque joueur sous forme d'as de pique, ou à celui de quelque, lady snus figure de boite a pains à cacheter. Je lus avidement ces mots imprimés en petites capital'- : OLYMPIA, OU LES \ ENGEANCES ROMAINES:..

— Ah! sac à papier V m'écriai-je, le marbre de ma cheminée, la musique du feu, les paysages rouges de mon brasier, tout ce qu'il y a de plus vague au monde, même le souvenir de la sublime tête déjeune fille que j'ai admirée hier aux Bouffons, cette tête fantastique ornée de cheveux abondants, magnifique diadème d'un front dédaigneux, ces yeux gris où deux cent vingt-trois romans étaienl en germe; tout le fantastique, allemand, français, etc., pâlit devant Olympia, unies Vengeances romaines.

Malheureusement, cet incident n'est pas nouveau. Sterne a trouvé l'histoire du petit notaire sur le papier dans lequel sa fruitière lui avait envoyé du beurre. Avanthier, un de mes amis a rencontré le conte le plus bouffon sur une vieille feuille d'un vieux livre latin dans laquelle un quincaillier lui avait envoyé des clous. Certes, amis et, ennemis, si je parle de cette maculature me jetteront au nez la biographie du chat Muit entremêlée des feuilles où l'incompréhensible Hoffmann a

parlé de lui sous le nom de Kreisler...

Biais comment se souvenir des tours de bissac en usage parmi les mendiants

1. Tout ce fatras est la traduction du mot anglais spleen. (Note île l'auteur.)

2. Ceci i ' la paraphrase du mot populaire : Je suis tout bile) </ toi? (Ibid.)

■i. Juron de mon maître d'écriture! Depuis que je me suis avancé dans la vie, j'ai iron dans la bouche de tous les maîtres d'écriture. Frappé do cette similitude, en ma qualité d'observateur, j'en ai cherché la raison. Elle est simple. Forcés par leur profession d'être toujours très-moraux en présence des enfants, ils ont puisé dans leurs attributions i qui leur permet d'exprimer leurs innocentes colères à propos des délié» et des pleins. (Mole de fauteur.)

littéraires, quand on voitbien réellement : Olympia, ou les Vengeances romaines, un vrai titre, impossible à inventer, imprimé en caractères vulgairement nommés têtes de clous dans l'idiome typographique; quand on tient deux feuilles du format in-douze bien jaunies, presque noires vers la marge, marbrées parle temps; puis dix pages dont l'étroite justification ne contient pas plus do dix-neuf lignes à vingt-trois lettres ; le fragment d'un véritable roman jadis édité par Maradan, un roman fait sous l'Empire, auctore incerto, sans nom d'auteur, petit livre qui reparaît comme dut reparaître quelque meuble de l'archevêché dans les filets de Saint- Cloud?..

Je ne sais si vous parcourerez, avec autant de bonheur que je l'ai fait, les campagnes pittoresques de la nature littéraire, et si vous composerez avant la lecture des fragments que je transcris ici, la préface dont je me suis donné le divertisset ment. J'en doute. 11 faut avoir bien médité le corps de cette oeuvre inconnue pour en comprendre les haillons; il faut être anatomiste pour s'amuser dans un cimetière !

Olympia, ou les Vengeances romaines ! A quelle époque vivait cette Olympia? Était-ce sous les Tarquins, sous la République, sous les Césars? Est-ce du temps des papes? En quel siècle? Puis est-ce une femme? Sera-ce une nuit de sang ou de plaisir? Il y a peut-être des coups de poignard et de l'amour tout ensemble! Mais c'est un roman de l'Empire ! 11 y aura quelque chevalier, ou des bardes, de froides allégories sous le schako d'un officier français. Peut-être n'y aura-t-il rien du tout.

Après une demi-heure de rêveries, j'avais fait mon Olympia. C'était une ravissante courtisane qui chaussait souvent la tiare, vendait toujours des barrettes, cotait les péchés, entretenait sa table avec les dispenses de mariages, et nourrissait ses chevaux avec les parties casuelles. Bonne fille, d'ailleurs! rieuse, vindicative, et faisant tuer les gens qui la calomniaient. C'était du xvie siècle tout pur, et, j'oubliais que, sous l'Empire, les bibliophiles étaient au lycée occupés à fonder leur moyen âge. Alors, par une dernière réflexion, je fis d'Olympia la cause innocente de l'assassinat du citoyen Duphot.

Que d'erreurs ! Jugez ! Olympia était une duchesse romaine, duchesse comme Torlonia, le marchand de rubans, est duc; duchesse par la grâce du pape, comme le roi était roi par la grâce de Dieu !.. Voici l'ordre dans lequel je lus les maculaturcs :

Ici se place le fragment inséré dans la Muse du département; cette réflexion seulement a été enlevée :

« Nous te bannirons parce que tu es Aristide le juste » est le mot d'ordre des journalistes, et tout le journal est là... Aristide était le précurseur de Socrate, Socrate celui de Jésus-Christ, Jésus-Christ l'éternel symbole des anges terrestres persécutés.

L'article se termine ainsi :

Foi d'ho '•!>> homme, j'avais le frémissement que les hommes do talent nous

donnent parleurs œuvres les plus éloquentes, et la feuille s'arrêtait là.

Voici maintenant les fragments omis de la Femme de province :

En acceptant p ■ femmes celles-là seule ni qui satisfont au programme arrêté

dans la Physiologie ibt mariage, programme admis par les esprits les plus judicieux de ce temps, il existe à Pari- plusieurs espèces de femmes, toutes dissemblables.

Foi de physiologiste, aux Tuileries, un observateur doil parfaitement reconnaître les nuances qui distinguent ces jolis oiseaux de la grande volière. Ce n'esl pas Ici le lieu de von- amuser par la description de ces charmantes distinctions avec lesquelles un auteur habile ferait un livre, quelque subtile iconographie de plumeau veut et de regards perdus, de joie indiscrète el de promesses qui ne disent rien, de chapeaux plus ou moins ouverts i I de petits pieds qui ne paraissent pas remuer, de dentelle- anciennes sur déjeunes figures, de velours qui ne sont jamais miroités sur des corsages qui se miroitent, de grands châles et de mains effilées, de bijouteries précieuses destinées à cacher ou à faire voir d'autres irm res d'art.

La jolie femme qui, vers avril ou mai, quitte son hôtel de Paris et s'abat sur -"H château pour habiter sa terre pendant sept mois, n'esl pas une femme de province. Est-elle une femme de province, l'épousedecel omnibus appelé jadis un préfet, qui se montre à dix départements en sept an-, depuis que les ministères constitutionnels onl inventé le Longchamps de- préfectures?

La femme administrative est une espèce à part. Qui nous la peindra? La Bruyère devrait sortir de dessous son marbre puni- tracer ce caractère.

Oh ! plaignez la femme de province ! Ici, l'encre devrait devenir blême; ici, le bec affilé des plumes ironiques devrail s'émousser.

Pour parler de cet objet de pitié, l'auteur voudrait pouvoir se servir des barbes de s,i plus belle plume, afin de caresser ces douleurs inconnues, de mettre au jour ces joies tristes el languissantes, de rafraîchir les vieux fends de magasin' que cette femme impose a sa tête, de cylindrer ces étoffes délustrées, de repasser ces rubans invalides, remonter ces rousses dentelles héréditaires, secouer ces vieilles (leurs i artificieuses qu'artificielles, étiquetées dans les cartons, ou serrées dans ces armoires ,]ont les profondeurs rappelleraient aux Parisiens les magasins des

MenUS-PlaisirS et, les décoration* des opéras qu'on ne joue plus? Quel Style peut

peindre les couleurs passées de la bordure qui entoure le portrait de c stte pâle figure? Comment expliquer que les robe- sont flasques en province, que les yeux sont froids, que la plaisanterie \ est. comme |es semestres des rentes sous l'Empire, presque toujours arriérée; que les cœurs souffrent beaucoup, el que le laisser aller général de la femme de province vient d'un défaut de culture de ce même cœur infiniment négligé, mal entn tenu, peu compris?

La femme de pro\ in< e a un i œur, el B'en Berl très-peu ou mal, ce qui est pis.

Or, la vie de la femme est au cœur, et non ailleurs, \u — i 1.1 sagesse des enseignes a-t-elle pn ce lé les lois de la si ience médicale, en disant la femme sans tête pour exprimer une bonne femme, la vraie femm s.

Une femme heureuse parle cœur a un air ouvert, une figure riante; jamais vous ne verre/, une femme de province réellement gaie ou ayant l'air délibéré. Presque toujours le masque est contracté. File pense à. des choses qu'elle n'ose pas dire; elle vit dans une sorte de contrainte, elle s'ennuie, elle a l'habitude de s'ennuyer, mais elle ne l'avouera jamais. J'en appelle à tous les observateurs sérieux de la nature sociale, une femme de province a des rides dix ans avant le temps fixé par les ordonnances du code féminin.

Les femmes de province ont des blessures à l'esprit et au cœur, blessures si bien couvertes par d'ingénieux appareils que les savants seuls savent les reconnaître, et si sensibles qu'il est difficile à un Parisien d'être une demi-journée avec une femme de province sans l'avoir touchée à l'une de ses plaies et lui avoir fait grand mal. il a imité ces amis imprudents qui prennent leur ami par le bras gauche sans voir les bandelettes dont l'humérus est enveloppé et qui le grossissent.

L'amour-propre impose silence à la douleur. L'ami ventouse par Hippocrate présente dès lors, sa droite et refuse sa gauche à cette aveugle amitié. La femme de. province, si elle rencontre un étourdi, ne sait bientôt plus quel côté présenter.

La femme de province est dans un état constant de flagrante infériorité. Aucune créature ne veut s'avouer un pareil fait, tout en en souffrant. Cette pensée rongeuse opprime la femme de province.

Il en est une autre plus corrosive encore : elle est mariée à un homme excessivement ordinaire, vulgaire et commun.

Son mari n'est pas seulement ordinaire, vulgaire et commun, il est ennuyeux, et vous devez connaître ce fameux exploit signifié à je ne sais quel prince, requête de M. de Lauraguais, par lequel on lui faisait commandement de no plus revenir chez Sophie Arnould, attendu qu'il l'ennuyait, et que les effets de l'ennui chez une femme allaient jusqu'à lui changer le caractère, la figure, lui faire perdre sa beauté, etc. A l'exploit était jointe une consultation signée de plusieurs médecins célèbres qui justifiaient les dires delà signification.

La vie de province est l'ennui organisé, l'ennui déguisé sous mille formes; enfin l'ennui est le fond de la langue.

J'y ai vu de belles jeunes filles, richement dotées, mariées par leur famille à quelque sot jeune homme du voisinage, enlaidies, après trois ans de mariage, au point de n'être plus, non reconnaissables, mais reconnues.

Les hommes de génie éclos en province, les hommes supérieurs, sont dus à des hasards de l'amour.

Toute femme est plus ou moins portée à chercher des compensations à ses nulle douleurs légales dans mille félicités illégales.

Ce livre d'or de l'amour est fermé pour la femme de province, ou du moins elle le lit toute seule, elle vit dans une lanterne, elle n'a point de secret à elle, sa maison est ouverte et les murs sont de verre.

Si, dans la province, chacun connaît le dîner de son voisin, on sait encore mieux le menu de sa vie, et qui vient, et qui ne vient pas, et qui passe sous les fenêtres avant de passer par la fenêtre. La passion n'y connaît point le mystère.

Vous avez passé quelques mois en province, vous avez dit par désœuvrement quelques mots d'amour à la Femme la moins laide du département; là, elle vous paraissait, jolie, et ?ous avez été vous-même. Cette plaisanterie est devenue sérieuse à votre insu.

Madame Goquelin, que vous avez nommé.' Amélie, votre Amélie vous arrive à six ans de date, veuve et mut' prête à faire votre bonheur quand votre bonheur s'est beaucoup mieux arrangé. Ceci n'est pas de l'innocence, mais de l'ignorance. Vous la dédaignez, elle vus aime; vous arrivez à la maltraiter, elle vous aime; elle ne comprend rien à ce que l'on a si ingénieusement nommé le français, l'art de l'aire comprendre ce qui ne doit pas se dire.

On ne peut éclairer cette femme, il faut l'aveugler.

Toutes ces impuissances de la province prennent les noms orgueilleux de s ■ ss 1, (i • simplicité, de raison, de bonhomie.

On ne saurait imaginer la masse imposante et compacte que forment toute- ces petites choses, quelle force d'inertie elles ont, et combien tout est d'accord : lange et figure, vêtement et mœurs intérieures. Dans la toilette d'une femme de province, l'utile a toujours le pas sur l'agréable. Chacun connaîtla fortune du voisin, l'extérieur ne signifie plus rien.

Puis, comme le disent les sages, on s'est habitué les uns aux autres, et la toilette d. 'vient inutile.

C'est à cette maxime que sont ducs les monstruosités vestimentales de la province ; ces châles exhumés de l'Empire, ces robes ou exagérées, ou mal portées, ou trop larges, ou trop étroites !

La mode s'j assied au lieu de passer. On tient à une eh. .s,' gui a coûté trop cher, on ménage on chapeau. On garde pour la saison suivante une futilité qui ne doit durer qu'un jour.

Quand une femme de province vient à Paris, elle se distingue aussitôt à l'exiguité des détails «le sa personne et de sa toilette, à son étonnement secretet qui perce, ou ostensible et qu'elle veut cacher, excité par les choses et par les idées. ■

Elle ne sait pas! Ce mol l'explique. Elle s'observe elle-même, elle n'a pas le moindre laisser aller.

Si elle est jeun.', elle peut s'acclimater; mais, passé je ne. sais quel âge* elle souffre t -tut dans Paris, qu'elle retourne dans sa chère province.

\.- croyez pas que la différence entre les femmes de province etles Parisiennes ~.,it purement extérieure, il y a des différences d'esprit, de mœurs, de conduite.

Ainsi la femme de proi ince ne songe point à se dissimuler, elle est essentiellement naïve. Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées, son esprit inventif et l'envie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque; si elle a quelque vice, quelque grain de laideur, une tare quelconque, la Parisienne est capable d'en faire un agrément, cela s.' voit souvent; mais la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son embonpoinl se place mal, eh bien, elle ,.,, prend son parti, et ses adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent la prendre comme elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce qu'elle n'est pas. De là ces tournures groti jques, ci b maigreurs effrontées, es am-

pleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée et qui étonnent les Parisiens, (les difformités orgueilleuses, ces vices de toilette existent dans l'esprit.

A quelque sphère qu'elle appartienne, la femme de province montre de petites idées. C'est elle qui, à, Paris, trouve de bon goût d'enlever à sa meilleure amie l'affection de son mari.

Les femmes de province no savent pas se venger avec grâce, elles se vengent mal ; elles n'ont pas dans le discours ni dans la pensée l'atticisme moderne, ce parisiénisme (ce mot nous manque) qui consiste à tout effleurer, à être profond sans en avoir l'air, à blesser mortellement sans paraître avoir touché, à dire ce que j'ai entendu souvent : « Qu'avez-vous, ma chère? » quand le poignard est enfoncé jusqu'à la garde.

Les femmes de province vous font souffrir et vous manquent; elles tombent lourdement quand elles tombent; elles sont moins femmes que les Parisiennes. Mais, ce qui dans tout pays est impardonnable, elles sont ennuyeuses, elles ont le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elles outrent tout. On en voit qui mettent quelquefois un talent infini à éviter la grâce.

La femme de province n'a que deux manières d'être : ou elle se résigne, ou elle se révolte.

Sa révolte consiste à quitter la province et s'établir à Paris. Elle s'y établit légitimement par un mariage et tâche de devenir Parisienne; elle y triomphe rarement de ses habitudes.

Celle qui s'y établit en abandonnant tout ne compte plus parmi les femmes.

Il est une troisième révolte qui consiste à dominer sa ville et à insulter Paris; la femme assez forte pour jouer ce rôle est toujours une Parisienne manquée. Aussi la vraie femme de province est-elle toujours résignée.

Voici les choses curieuses, tristes ou bouffonnes qui résultent de la femme combinée avec la vie de province.

Un Parisien passe par la ville, un de ses amis lui vante la belle madame une telle, il le présente à ce phénix, et le Parisien aperçoit une laideron parfaitement conditionnée.

II arrive alors des aventures comme celle-ci.

Un jeune homme a quelques jours d'exil â passer dans une petite ville de province, il y retrouve l'éternel ami do collège, cet ami de collège le présente à la femme la plus comme il faut de la ville, une femme éminemment spirituelle, une âme aimante et une belle femme. Le Parisien voit un grand corps sec étendu sur un prétendu divan, qui minaude, qui n'a pas les yeux ensemble, qui a passé quarante ans, couperosé, des dents suspectes, les cheveux teints, habillé prétentieusement, et le langage en harmonie avec le vêtement. Le Parisien fait contre bonne fortune mauvais cœur, et se garde bien do revenir à ce squelette ambitieux.

Le Parisien moqueur félicite son ami de son bonheur, il le mystifie en prenant cet air convaincu que prennent les Parisiens pour se moquer.

La veille de son départ, le Parisien, questionné par son ami sur l'opinion qu'il emporte de la petite ville, répond quelque chose comme :

— Je nie suis royalement ennuyé, mais j'ai toujours eu la plus belle femme de

la ville :

Le lendemain matin, l'ami le réveille; armé d'une paire de pistolets, il vient lui proposer de se brûler la cervelle, en lui posant ce théorème :

— Si vous avez eu la plus belle femme de la ville, ce ne peut être que ma maî-

illons nous battre, vous n'êtes qu'un infâme!

On vous présente à la femme la plus spirituelle, et vous trouvez une créature qui tourne dans le même genre d'esprit depuis vingt ans, qui vous lance des lieux communs accompagnés de sourires désagréables, et vous découvrez que la femme la plus spirituelle de la ville en est simplement la plus bavarde.

Deux femmes également supérieures et toutes deux en province, où l'auteur de ces observations a eu la douleur de les trouver, expliquent admirablement le sort des fe îes de province.

La première avait su résister à cette, vie tiède et relâchante qui dissout la plus forte volonté, détrempe le caractère, abolit toute ambition, qui enfin éteint le sens du beau.

Bile passait pour une femme originale; elle était haïe, calomniée; elle n'allait nulle part, mi ne voulait plus la recevoir, elle était l'ennemi public.

Voici ses crimes ;

Pour entretenir son Intelligence au niveau du mouvement parisien, elle lisait tous les ouvrages qui paraissaient et les journaux: et, pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie et par le mauvais goût, elle avait nue amie intime à Paris qui la mettait au fait des modes et drs petites révolutions du luxe. Elle demeurait donc toujours élégante, et sou intérieur était un intérieur presque parisien. Hommes el femmes, en venant chez elle, s'y trouvaient constamment blessés de cette constante nouveauté, de ce bon goût persistant.

One haine profonde s'émut, causée par ces choses. Mais la conversation et l'esprit de cette femme en 'e n d rèreii t une bien jilus cruelle aversion. Cette femme

se refusait au clabaudage de petites nom elles, à cette médisance de bas étage qui i lit le fond de la vie en province; elle remuait, des pensées au lieu de remuer des

mots.

Elle fut atteinte et convaincue de pédantisme, chacun finit par se moquer effrontément de ses nobles et grandes qualités, d'une supériorité qui blessait toutes les prétentions, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait pas. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devienl la monstruosité. Cette femme fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert se lit autour d'elle, l'as une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, dénaturée. Il résultait de ceci qu'elle était impie, immorale, dévergondée, dangereuse, d'une conduite légère et répréhensible.

— Madame une telle, oh .' I lie est, folle.

Tel fut l'arrêt suprême porté par toute la province.

La seconde avait deviné l'ostracisme que sa résistance lui vaudrait, elle était restée grande en • Ile-même, elle livrait son intérieur seulement a ces minuties.

(. fut à elle que je demandai le secret (le l'amour en province; je ne voyais pas

dans la journée une seule occasion de lui parler, dans toute la ville un seul lieu où l'on put la voir sans qu'elle fût observée.

— .Nous souffrons beaucoup l'hiver, me dit-elle; mais nous avons la campagne !

Je me souvins alors qu'au mois d'avril ou de mai, les jolies femmes d'une ville de province sont les premières à décamper.

En province, la maison de campagne est le fiacre à l'heure, de Paris.

Quoique l'homme le plus spirituel de la ville, un homme d'avenir, disait-on, et qui fit, un épouvantable fiasco à la Chambre, lui rendît des soins, cette femme mourut jeune et dévorée comme un ver. La supériorité comporte une action invincible qui, au besoin, réagit sur celui que la nature a doué de ce don fatal.

XXXVII. Les Rivalités; la Vieille Fille, daté de Paris, octobre 1836. Dédié à E. Midy de la Greneraye- Surville (beau-frère de l'auteur'. Imprimé pour la première fois dans la Presse du 23 octobre au lx novembre 1836, ce roman parut pour lapremière fois en volume, daté, en 1837, dans le tome III de la première édition des Scènes de la Vie de province, 1834-1837. C'est en 18liU, augmenté de sa dédicace actuelle, qu'il prit place avec le Cabinet des antiques, sous le titre collectif de : les Rivalités, dans le tome III de la troisième édition des Scènes de la Vie de province (première édition de la Comédie humaine, tome VII). Lapremière version était divisée en trois chapitres, supprimés aujourd'hui :

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