‹ Histoire des œuvres de H. de Balzac (volume 2)Chapitre 70 sur 195 · LES COMÉDIES QU'ON PEUT VOIR GRATIS A PARIS · texte numérisé non relu

LES COMÉDIES QU'ON PEUT VOIR GRATIS A PARIS

Nous avions bien déjeuné au Palais-Royal. En artistes régalés, nous étions disposés à rire, quoique nous eussions un rendez-vous chez un gérant de journal dont le caractère et la caisse se recommandent par des mouvements comparables à coux des marées.

Le valet de chambre de ce grand homme d'affaires nous fit attendre en intimes que nous étions; mais, nous ayant dit que Monsieur était en conférence avec un homme qui lui vendait l'incarcération d'un insaisissable débiteur, nous échangeâmes un regard et violâmes la consigoe, en gens affriandés par la caricature que promettait cette annonce.

Ce père Fromenteau, voyez-vous, est tout un poëme, mais un poème parisien. A son aspect, vous devineriez, comme nous le devinâmes de prime abord, que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esprit et de misère.

Quand, à Paris , vous rencontrez un type , ce n'est plus un homme, c'est un spectacle ! Ce n'est plus un moment de la vie ni une existence, c'est plusieurs existences !

Cuisez trois fois dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une espèce d'apparence bâtarde de bronze florentin. Eh bien, les éclairs de malheurs innombrables, les nécessités de positions terribles, ont bronzé la tète de Fromenteau comme si la sueur d'un four avait par trois fois déteint sur son visage.

Les rides très-pressées ne peuvent plus se déplisser , elles forment des plis éternels, blancs au fond. Cette figure jaune est toute rides. Le crâne, semblable à celui de Voltaire, a l'insensibilité d'une tête de mort; et, sans quelques cheveux à l'arrière, on douterait qu'il fût celui d'un homme vivant. Sous un front immobile, s'agitent, sans rien exprimer, des yeux de Chinois exposés sous verre à la porte d'un magasin de thé, des yeux factices qui jouent la vie, et dont l'expression ne change jamais. Le nez, camus comme celui de la Mort, nargue le Destin, et la bouche, plus serrée que celle d'un avare mais toujours ouverte, est néanmoins discrète autant que le rictus d'une boîte à lettres. Calme comme un sauvage, les mains hàlées, Fromenteau, petit homme sec et maigre, se recommande par une attitude diogénique pleine d'insouciance, qui ne peut jamais se plier aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs ne sont pas écrits dans son costume pour ceux qui savent déchiffrer un costume ! Quel pantalon surtout! un pantalon de recors, noir et luisant comme l'étoffe dite voile, avec

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laquelle ou fait les robes d'avocat! un gilet acheté au Temple, mais à châle, et brodé! un habit d'un noir rouge! Et tout cela brossé, quasi propre, orné d'une montre attachée par une chaîne de chrysocale. Fromenteau laissait voir en ce moment une chemise do percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un faux diamant en épingle! Le col de velours ressemblait à un carcan sur lequel débordaient les plis rouges d'une chair de Caraïbe. Le chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coiffo eût rendu de quoi faire doux lampions, si quelque épicier l'eût acheté pour le faire bouillir. Ce n'est rien que d'énumérer ces accessoires, il faudrait pouvoir peindre l'excessive prétention que Fromenteau savait leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de l'habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entre-bailléos, qu'aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire entrevoir ce mélange de tons si divers, un observateur aurait compris, à l'aspect de Fromenteau, que, si, au lieu d'être mouchard, il eût. été voleur, toutes ces guenilles, au lieu d'attirer le sourire sur les lèvres, eussent fait frissonner d'horreur. Sur le costume, on se fût dit : « Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a des vices, mais il ne se soûli' pas, mais il ne triche pas : ce n'est ni un voleur, ni un assassin; qui est-ce? » Et Fromenteau eût été vraiment indéfinissable jusqu'à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Le fin sourire de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdàtres, la petite grimace de son nez camus, disent qu'il ne manque pas d'esprit. Il s'est fait un visage de fer-blanc, el l'àme doit être comme le visage. Aussi ses mouvements de physionomie sont-ils di - grimaces arrachées par la politesse, plutôt que par l'expression de ses mouvements intérieurs. 11 effrayerait s'il ne faisait pas tant rire. Ce cynisme en fait de costume a un sens, cet homme ne tient pas plus à son habillement de ville que les acteurs ne tiennent au leur. 11 excelle à se déguiser, à se grimer; il donnerait des leçons à Frederick LcmaUrc, car il peul devenir dandj quand il le faut.

— Monsieur graisse-t-il la patte? demanda Fromenteau, d'un ton menaçant quoique froid, à sou i lient.

— Il B'agil de cinquente cintimes (Odry dans les Saltimbanques), répondit le spéculateur en prenant cent sous et les tendant à Fromeateau.

— Et pour la canaille?., reprit l'homme.

— Laquelle? demanda mon ami.

— Ceux que j'emploie, répliqua Fromenteau tranquillement.

— Y a-l-il au-dessous? dis-je.

— Oui, monsieur, répondit, l'espion. Il y a ceux qui nous donnent des renseitriieiiients Bans le savoir et sans se les faire payer. Je mets les sots et les niais audessous delà canaille; car elle est souvent belle et spirituelle, |,, canaille!

L'impassibilité de ce sauvage, digne d'être mis eu parallèle avec la Longue* Carabine de Cooper, nous sembla comme un défi.

— Lis. ne ,-t s.-iu.s châle, ajouta l'espion suis qu'aucun muscle de sa figure irm.it : je la nomme Li Béranger.

— Vous avez une Lisette el vous reste/ dans votre partie? s'écria mon ami.

— Et elle le sait, dit-il. Quant on est voleur ôl qu'on est aimé par une honnête femme, ou elle vole on on devient honnête homme; moi. je suis resté mouchard.

— Et pourquoi ?

r ) ï : s œuvres de balzac.

— C'est si amusant! On a beau vanter la poche et la chasse, traquer l'homme dans Paris est une partie bien plus intéressante.

Nous nous aperçûmes que ce curieux produit de l"écume qui surnage aux bouillonnements de la cuve parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d'être philosophe.

— Et vous me paraissez être un homme remarquable, lui dis-je. Fromenteau ne donna pas signe d'émotion.

— J'ai de grands talents, répondit-il ; mais on les a pour rien, c'est comme si j'étais un crétin !

Et il se condamna bravement au lieu d'accuser les hommes. Trouvez beaucoup d'artistes méconnus qui n'aient pas plus de fiel que Fromenteau !

— Les circonstances ont été contre moi, dit-il en terminant; je pouvais être cristal, je suis resté grain de sable. Voilà tout.

Et le petit père Fromenteau s'en alla sans nous saluer. Un vrai traitde génie .

La partie reproduite de l'Espion à Paris, commence page 288, ligne '20; celle du Luther des chapeaux, page 290, ligne 22, et celle d'une Marchande à la toilette, page 296, ligne 8.

LIV. Les Petits Bourgeois. Dédié à Constance-Victoire. Non daté. Cet ouvrage que Balzac avait laissé inachevé, quoiqu'il Peut déclaré pourtant presque terminé en mars I8lili (voir tome XXII, page 573), et, en octobre 18Z(6, composé depuis dix-huit mois à une imprimerie (voir tome XXII, page (365), s'appelait alors 'les Petits Bourgeois de Paris. Il parut posthume dans le Pays du 26 juillet au 28 octobre 1854, puis en volume, chez Potter, en deux parties : les Petits Bourgeois et les Parvenus, chacune formant quatre volumes, la première publiée en 1856 et la seconde en 1857. Voici les divisions de ces versions, divisions supprimées aujourd'hui :

lre partie. (Les Petits Bourgeois, en édition in-8").

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