HISTOIRE VERITABLE
Co)ii)ne quoi des douaniers se lassèrent de prendre des vessies pour... un enfant,
A la barrière de Ramponneau, ils étaient quatre douaniers, aimables, facétieux et habillés de vert, comme sont tous les douaniers et commis d'octroi, par ordonnance du 1(3 avril dernier.
Nonchalamment assis sur quatre bornes parallèles, les douaniers devisaient et s'entre-narraient leurs exploits. L'un d'eux, qui lisait le Constitutionnel le quatrième jour après sa publication, donnait les nouvelles noiitiques. Et les douaniers admiraient la faconde de M. Dupin.
Pa'^se une jeune fille, rose et blanche, avec des cheveux châtains s'échappant par boucles, d'un fichu rouge attaché négligemment sur sa tête. Ses yeux noirs étaient timidement baissés. Et, quand le plus galant des qiuilre douaniers lui adresse un compliment, la belle enfant rougit et double le pas.
— Voilà une jolie fille! dit l'un des douaniers; mais avez-vous remarqué sou
excessif embonpoint et la difficulté de sa démarche? Il est bien malheureux que la jeunesse soit ainsi exposée à la séduction. Cette pauvre petite a été trompée. Et voici venir un pensionnaire pour les enfants trouvés.
Et les douaniers moralisèrent ; car le douanier est moraliseur par essence. — D'aucuns ont remarqué que les gens qui s'ennuient ont une grande propension à la morale ; d'autres prétendent, au contraire, que la morale ne vient pas de l'ennui, mais que c'est l'ennui qui vient de la morale.
Enfin, quoi qu'il en soit, que les sages soient ennuyeux ou ennuyés, les douaniers, après avoir longtemps déploré la perversité du genre humain, s'accordèrent à dire que, faute de pire, le choléra-morbus devrait bien purger la terre et décimer tous les hommes, à l'exception des douaniers.
— Messieurs, dit un autre douanier, je reconnais cette jeune fille. Je l'ai vue un autre jour passer par la barrière de Belleville, légère et svelte ; sa taille aurait tenu dans les deux mains, et je vous affirme qu'elle était moins timide qu'aujourd'hui. Elle avait ses grands yeux noirs bien ouverts et elle ne rougissait pas. Messieurs, voyez où mène la perversité ! Jeune et jolie, si elle avait conservé cette belle fleur d'innocence, elle pouvait prétendre au sort le plus brillant ; peut-être même aurait-elle pu devenir la femme d'un douanier.
Alors il faisait presque nuit, les allumeurs descendaient les réverbères et les fenêtres des maisons rouges et vertes des marchands de vin s'illuminaient successivement. Alors, aussi, passa à la barrière une jeune fille, rose et blanche, avec des cheveux châtains s'échappant par boucles, d'un fichu rouge attaché négligemment sur sa tête. Ses yeux noirs étaient timidement baissés.
— Oh ! dit un douanier.
— Ah ! dit un autre.
Et les quatre douaniers s'étonnèrent, car c'était la même ; elle rentrait encore, et ils ne l'avaient pas vue ressortir.
Les douaniers eurent une idée.
Ils entourèrent la jeune fille aux yeux noirs, et la firent entrer à l'octroi. La jeune fille était rouge comme le serait une pêche dans un pays où il y aurait du soleil.
Ils la déshabillèrent avec toute la retenue et la décence dont sont susceptibles les douaniers.
Et l'honneur de la jeune fille fut sauf, car elle était légère et svelte, et sa taille aurait tenu dans les deux mains, après qu'elle eut quitté sa robe et trois énormes vessies pleines d'esprit-de-vin, attachées autour d'elle.
6 janvier 1831.