I. — M. Mahieux en société
C'était un salon éclairé par des bougies, comme tous les salons du monde qui ne le sont point au moyen de quinquets ou do gaz hydrogène, et meublé, comme tous les salons, par des figures vieilles ou jeunes, mâles ou femelles, insignifiantes ou animées, nulles ou importantes. Déjà on avait devisé sur bien des choses, et l'on ^ j^tfuuy allait'deviser sur beaucoup d'autres encore, quand, les portes ouvertes avec fracas, un valet se présenta, annonçant à haute voix :
— M. Mahieux!
— Hi ! ho ! hé ! hou ! ah ! ah ! ah!
Tel fut le bourdonnement général qui remplaça aussitôt les conversations particulières, par manière d'étonnement et de curiosité ; et deux dames parurent ensemble qui, en se déployant, laissèrent voir entre elles un petit homme intrente-deux, contrefait, et l'air triomphant au possible. C'était M. Mahieux.
— Dieu de Dieu ! mon cher, fait-il chaud dans votre salon, bon Dieu ! dit-il d'un son de voix tout à fait étrange, en s'avançant vers le maître de la maison. — Eh bien, comment vont les affaires, les plaisirs, les amours?
— Bien sensible, monsieur Mahieux... Et vous? Vous voilà donc de retour de votre pays? Avez-vous été satisfait de vos compatriotes ?
— Ah ! oui, mes compatriotes ! de fameux farceurs, allez ! Je me présente aux élections pour être nommé député! car, bon Dieu! il est une classe nombreuse qui n'est pas représentée à la Chambre ! C'est un fait constant, que l'infirmité n'y a pas d'organe! Et puis, pas du tout, ils vont choisir un colosse, un homme de cinq pieds quatre pouces. Je vous demande si un gaillard comme ça donnera dans la bosse: le plus souvent ! — Il est vrai de dire qu'il y avait un grand motif contre ma nomination : c'est que la tribune est plus haute que moi de trois pouces, et qu'alors il fallait, ou que la France fit faire une autre tribune, ou qu'elle se résignât à ne pas me voir parler, comme les souffleurs. — Ah çà ! mais, mon cher, nous ne sommes pas ici dans mon endroit; amusons-nous donc un peu, bon Dieu î Je vois par-ci, par-là des femmes charmantes ; est-ce qu'on ne pourrait pas en faire un tas, de femmes charmantes, pour jouer avec? aux jeux innocents, par exemple, c'est gentil.
— M. Mahieux aime les jeux innocents? demanda, d'un air bien pincé, une dame assise en tapisserie.
— Oui, grosse mère, je les adore.
Alors les jeunes filles accourent, les jeunes gens se placent, et on n'attend plus que M. Mahieux pour commencer, quand on l'entend, dans une salle voisine, jeter des cris et proférer des jurons épouvantables. On se précipite, on s'informe,
et on trouve M. Mahieux mordant furieusement un grand jeune homme blond. On les accable tous deux de questions ; mais, comme l'un est Anglais, et que l'autre ne discontinue pas de blasphémer, on ne peut rien savoir, si ce n'est à peu près que M. Mahieux, prenant pour une patère le nez du gentleman, un peu long il est vrai, avait voulu accrocher son chapeau après; que l'Anglais avait défendu son nez, M. Mahieux son chapeau, et qu'il en était résulté un instant de trouble, entièrement apaisé au moyen d'une compresse appliquée sur le genou britannique.
— Allons ! s'écrie M. Mahieux, à présent que l'Anglais a fini de faire le méchant, amusons-nous, belle jeunesse !
Ici arrivent des verres d'eau sucrée, apportés par une femme de chambre
M. Mahieux, à son voisin. — Dieu de Dieu ! voyez donc la belle personne ! Quand on a une taille si intéressante, peut-on porter des verres d'eau sucrée, bon Dieu ! — Petite ! Un rafraîchissement par ici. (M. Mahieux boit un verre d'orgeat.j — Merci, femme superbe! (Il en boit un second.) — Encore un, bobonne, charmeresse ! (II en boit un troisième.) — Ah ! séduisante Ganymède, va !
Trop occupé de ce qu'il dit pour regarder ce qu'il fait, M. Mahieux, voulant placer son verre, culbute le plateau, et, avec lui, quinze différentes sortes, de liquides qui, avant d'arriver à terre, inondent tous les intéressants individus réunis pour faire joujou avec l'innocence, Cris, tumultes, verres brisés, robes perdues, habits tachés, rien ne manque à la catastrophe causée par M. Mahieux.
Pour lui, effrayé des suites d'une pareille maladresse, il crie plus fort que tout le monde, en accuse le pauvre Anglais, lequel, se chauffant tranquillement les pieds, répond toujours Yes ! aux impertinentes interpellations du bossu.
— Dieu de Dieu ! a-t-on vu traverser le détroit pour faire des malheurs pareils ! Je suis sur, bon Dieu ! que ce goddem-\k est payé par son sournois de gouvernement pour casser les verres en France.
— Allons, monsieur Mahieux, calmez-vous, je vous en prie. Pour quelques robes et quelques verres...
— Oh ! homme généreux ! vous êtes bon là, avec vos robes et vos verres ! Ça m'est bien égal, à moi ; c'est le liquide que je regi'ette : j'ai une soif terrible, moi, d'abord...
Et, là dessus, M. Mahieux va dans la salle à manger, d'où il revient, après cinq quarts d'heure, avec le nez légèrement égratigné.
L'Anglais. — Goddem .' meusieur le baussu, you avoir pris mon carrick que you salissez biaucoup en le traînant par terre..
M. Mahieux, s'apercevant de sa méprise. — Ah ! c'est que, voyez-vous, l'Anglais, je l'ai pris un instant pour me réchauffer, car j'ai les pieds gelés... Mais soyez tranquille, bon Dieu ! on ne vous le mangera pas, votre carrick.
— Yes!
Tout le reste de la soirée, M. Mahieux fut d'une amabilité délicieuse, charmant par sa gaieté tous ceux qu'elle ne scandalisait pas, faisant rire aux éclats toutes les jeunes personnes qu'il ne faisait point crier en les pinçant, et ne s'occupant absolument que de la société, si ce n'est quand on apportait des rafraî-
chissements. Malheureusement, une dame, qui jouait à la bouillotte, laissa tomber son mouchoir, et tout fut fini. M. Mahieux, que la galanterie a toujours perdu, se précipite sous la table pour le ramasser ; la dame, effrayée, jette un cri; Mahieux, ne croyant pas qu'un genou délicatement pressé puisse causer tant de bruit, se relève pour savoir ce qu'il y a ; mais son brusque mouvement enlève la table, qui, après s'être balancée quelque temps en l'air, se renverse avec fracas, entraînant, dans sa chute, joueurs, chaises et bougies. Tout tombe, roule et se groupe sur le parquet, tandis que la cire brûlante, qui voltige sur les physionomies, arrache de toutes parts des cris de douleur et de malédiction.
Oh ! pour ce dernier coup, arrivé en un clin d'œil, à cette culbute générale et instantanée, à ce bouleversement subit des idées et des individus, plusieurs crurent à la chute de la maison, entre autres les joueurs de bouillotte, et principalement le pauvre Anglais, qui articulait du langage national, autant que pouvait le lui permettre une énorme dame placée en travers sur la partie supérieure de son estomac.
Enfin il en fallut finir avec les douleurs et les gémissements, et, après un quart d'heure accordé h la mutuelle confidence des contusions reçues, quelqu'un s'avisa de demander la cause première de tant de vacarme ; mais personne ne put le dire, car M. Mahieux n'était plus là pour accuser l'Anglais ; il avait disparu avec le carrick de ce dernier, n'ayant jamais pu retrouver son petit habit.
6 janvier 1831.