DE LA CHRÉTIENTÉ
Adonc, le pape mort, sans que l'Église ait été malade, et le conclave se devant assembler, sans pour cela que l'Église en doive aller mieux, ce fut pour l'architecte du palais Quirinal affaire aussi importante de convenablement casernerle régiment catholique-apostolique-romain, que pour la statue de Pasquin de le harceler de ses méchantes plaisanteries condamnables d'impiété.
Or, ce étant, M. Valadier, chevalier et architecte, — car une profession n'empêche pas l'autre, — M. Valadier, aussi fort sur son histoire romaine que M. Villemain sur celle d'Angleterre, s'avisa de penser que, de toutes les restaurations, l'impériale n'était pas la plus médiocre, et que, somme toute, il pouvait trouver une réputation toute faite en appropriant aux nouvelles circonstances les localités préparées autrefois pour l'impératrice Marie-Louise et son fils, alors souverain de Rome sans conclave.
Mais M. Valadier, que son titre de chevalier élève de beaucoup, comme on le pense bien, au-dessus des capacités d'architectes ordinaires, s'aperçut, aux ornements mondains qui révélaient la destination première de ces lieux, de la difficulté qu'il éprouverait dans l'accomplissement de sa transfiguration architecturale. En ingénieur bon chrétien, il jugea prudent, pour le salut de son âme, de s'éclairer des lumières de quelque cardinal en odeur de sainteté, de celui, par exemple, que l'on suppose généralement devoir être élu.
Aussi, avant de parcourir avec l'Éminence les galeries profanes, M. le chevalier de l'ordre des architectes avait repassé quelques ouvrages moraux, tel celui de la Rochefoucauld sur les pantalons appliqués aux danseuses, et, fort de ses auteurs, il se proposait de faire des prodiges religieux et romains.
Quant au luxe, rien ne fut à redire, si ce n'est pour enrichir encore ces immenses salles, phénomènes de splendeur et de somptuosité. Mais, quand advint le chapitre de ces secrets de la vie privée, embellis chez les grands des charmes de la mollesse, des recherches de la volupté, l'architecte s'empourpra comme un pilastre de granit et commença son discours de réformes.
D'abord, il offrit de détruire ces mystérieux boudoirs, séjour de rêveries, h la lumière douteuse, à l'air parfumé et aux moelleuses ottomanes. Mais le cardinal l'en empêcha bien, prétendant qu'un futur pape aimait à se reposer tout comme monarque de Rome ou de France
Et le chevalier s'inclina
De même fut pour les étuves des bains, ces salles élégantes et solitaires, que l'architecte jugeait inutiles pour le conclave, dont les membres, au contraire, paraissent des messieurs fort propres.
De même alors le chevalier s'inclina.
Mais quelle fut sa surprise, quand, offrant de remplacer par un tableau d'église celui de Diane surprise au bain, sa demande ne fut acceptée qu'à la condition d'y faire succéder Suzanne, vue dans l'eau belle et ravissante, par les deux vieillards ravis.
Néanmoins, il s'inclina encore.
Quand il vit aplanies dans l'esprit du cardinal les difficultés qu'il redoutait le plus, l'architecte, apercevant encore çà et là quelques peintures bien mondaines, proposa simplement de les vêtir à la grecque ou à la romaine, costumes, comme on sait, beaucoup plus convenables que les pantalons collants. Heureusement, le cardinal, ami des arts autant que de l'Église, s'opposa de même à la mutilation de fort belles natures, et consentit seulement à ce que des auréoles, placées sur quelques têtes, fissent autant de saints ou de saintes de quelques divinités trop égrillardes.
Pour le coup, le chevalier s'inclina d'une façon tout architecturale.
Puis, comme il s'en revenait au Vatican avec Son Éminence, le complimentant des murmures approbateurs qui l'accueillaient à son passage, ce qui, disait-il, en chevalier poli, était un hommage populaire à la tiare, tous deux purent apercevoir sur la statue de Pasquin un mauvais quatrain dont le sens était que, quel que fût le pape, la voix de Dieu ne serait point la voix du peuple.
Aussi, deux jours après, lors de la procession du conclave, on remarqua que les tentures du palais Braschi couvraient, à dessein sans doute, la statue de l'hérétique Pasquin.
13 janvier 1831 .