DE LA LIBERTÉ DRAMATIQUE AU POINT DE VUE HISTORIOUR ET MILITAIRE
— Embêtant, Pacot! V'ià-t-il pas qui suppriment le plus bel agrément de la garnison, le spectacle historique et militaire !
— Vraiment, l'ancien !... Qu'est-ce que c'est que çâ, le spectacle historique et militaire?
— Eh bien, une supposition que t'es bête, Pacot...
— Mais, mon ancien, pourquoi donc que vous choisissez toujours cette supposition-là?
— C'est qu'elle est historique, vois-tu. Eh bien donc, une supposition que t'es bête, Pacot, que t'es farceur, que tu es bon à jouer un rôle n'importe, dans une pièce quelconque; eh bien alors, tu es obligé de décéder, et ce n'est plus que
vingt-cinq ans après ta mort que tu peux reparaître sur la scène, à condition encore que tu n'aurais pas laissé à la payse des méchants marmots qui viendront s'opposer à ce qu'on joue monsieur leur père.
— Oh ! c'te bêtise !
— Que c'est même immoral, en ce que ça peut porter des jeunes auteurs à prématurer des finales d'existence pour se ménager des sujets sur leurs vieux jours.
— Ah! c'est bien féroce; mais c'est égal, ça nous débarrassera des pièces do circonstance, où, dans l'ordre du jour, on nous envoie applaudir gratis. Toujours une corvée de moins, l'ancien.
— Que c'est ensuite détruire le charme et la poésie du quartier Popincourt, où chaque affiche de spectacle est le programme des situations dramatiques et équivoques de l'Empire; ce qui distrait pendant la faction et permet d'apprendre pas cher aux particuliers qui ont l'amour de l'instruction.
— C'est vrai ; aulieur qu'à présent, vu les difficultés que vous venez de dire, y aura toujours un siècle ou deux entre les spectateurs et le spectacle, ce qui sera fastidieux, vrai, l'ancien, car, en fait d'anciens, moi, j'aime que les vrais anciens, mais j'aime pas les vieux anciens qui n'ont pas d'aigles sur leur bonnet à poil.
— Bien dit, Pacot! Tiens, regarde-moi ça, mon ami.
— Oui, l'ancien. Quoi?
— Cette superbe affiche !
— Ah! c'est vrai : laquelle, s'il vous plaît?
— Eh ! pardieu, la celle du théâtre des circonférences ohjmpiques, où on prétend que sont alignés, on peut l'dire sans affront, les plus fameux grognards de l'Europe à pied et à cheval.
— Pour lors, mon ancien, votre nom est dans les fantassins.
— Oh! Pacot! quelle idée ! pourquoi pas, au fait, puisque j'étais avec Vautre ? Oh ! vertueux Pacot! consolation des anciens, toi que tu sais écrire, vois donc si, dans le 5" régiment, 3« bataillon, 6'^ compagnie, tu ne lirais pas en effet : Jean- François Brutignon, dit le Crâne ?
— Volontiers, l'ancien.
Après cinq minutes d'attente.
— Eh bien, Pacot?
— De quoi, mon ancien?
— Eh bien, m'as-tu trouvé, mon ami?
— Non, caporal, je suis encore qu'à la première ligne, où il y a l'Em... pé... l'Empereur.
— Le chef de file d'abord, c'est juste. Après ?
— Après, j'ai beau me baisser, mon ancien, j'peux pas épeler, l'affiche est trop haute.
— Cré coquin, Pacot, ne te gêne pas, jeune ami. Fais comme moi quand je veux subtiliser un baiser à la payse à travers les barreaux de i'entrc-sol.
— Vrai, l'ancien, vous m'autoriseriez à me permettre une licence pareille avec mon respectable caporal?
— Allons, un temps, deux mouvements î saute, farceur, et lis couramment.
3 février 1831.