‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 157 sur 217 · CHAPITRE PUREMENT ADMINISTRATIF · texte numérisé non relu

CHAPITRE PUREMENT ADMINISTRATIF

lispas de noce. — Vin du cru. — Coup d'œil d'une mariée. — Coup de tête d'un maire. — Coup de pied du sort.

— - Pierre, un repas de noce est un bien succulent passe-temps, mon ami !

— J'sais pas, monsieur le maire ; moi, j'y étais pas.

— Ce que c'est que de ne pas être doué de l'expérience des choses !... Oh ! vin appétissant..., marié du cru... 0 homme légal, suis-je heureux!

— Monsieur le maire, voilà une lettre qui est venue pendant votre absence. • — Dis donc ma délicieuse absence, rustre trop peu poétique !

— Votre absence trop peu poétique, monsieur le maire.

— (Après lecture)... Hein!... Qu'est-ce à dire?... Comment?... — Quoi? — ... Pierre, qui t'a remis cette lettre anonyme?

— Le facteur, monsieur le maire.

— Ah ! on se permettra d'effrayer l'autorité constituée, en bicorne et en écharpe, par des moyens insidieux ! et encore sur quel sujet, s'il vous plaît ? sur l'un des sujets les plus poétiques depuis le 29 juillet... (après la mariée et le vin du cru cependant) : sur l'Association patriotique, qui réalise la grande ronde de Bérangcr.... gaillard, qui s'y entend, celui-là, en fillettes, en vin du cru et en patriotisme!... Ah ! on croit me faire peur? — Pierre, l'individu qui t'a remis cette lettre était-il armé? avait-il un visage bien sinistre?

— Monsieur, il était armé d'une boîte, et il avait un visage de facteur.

— Ah ! non, je n'ai pas peur..., et je leur prouverai... Vouloir intimider un fonctionnaire public ; mais il y a là crime prévu par la loi,.. Il y a conspiration flagrante!... Ah ! c'est Vopinion du roi qu'il ne faut pas empêcher Chariot casse-tête de revenir tronquer nos institutions et nos individus !... Ah ! les motifs de blâme ont une force particulière à l'égard des employés du gouvernement!... Voyez-vous ça ! On va congédier les fonctionnaires parce qu'ils sont ennemis de l'ancien ordre des choses, de sorte que, persécutés également sous celui-ci ou sous l'autre, il ne leur resterait plus qu'à se faire naturaliser Portugais. .. à aller se faire pendre pour ne pas mourir de faim. Comme c'est probable!... — Voilà maintenant que l'effort spontané de l'appui le plus sympathique... on pourrait môme dire ici poétique... est un acte de l'opposition la plus déclarée. — Oh î précieux!... — Assurer la défense du pays est le devoir du gouvernement, de la garde nationale, de l'armée et des citoyens ; mais ce devoir n'appartient à aucuns autres... Ah ! bien gentil !... Mais, puisque la garde nationale, l'armée et les citoyens forment eux-mêmes cette association, où diable pôchera-t-on les aucuns autres?... Qu'est-ce que c'est que ça, les aucuns autres?... Ah! on prend les lunettes d'un maire pour une optique à mystifications!... C'est ce que nous allons voir... — Pierre, donne-moi mon bicoinc, Pierre; et puis ma canne à dard, Pierre.

— Monsieur va sortir à l'heure qu'il est?

— Oui, la dignité outragée veut qu'on sorte à toute heure ; s'il pouvait pleuvoir à verse même, ce serait là la véritable poésie du devoir légal !

— Monsieur, ça tombe justement à sciaux.

— Eh bien, alors, donne-moi mon parapluie, Pierre... — Oui, c'est précisément demain matin que paraît le journal de l'arrondissement, et, en mettant au net un tas de belles pensées, beaucoup plus poétiques les unes que les autres, on verra comment je sais répondre aux menaces anonymes !... Allons, en route, et en avant le courage civil et le discernement individuel !

Le lendemain du repas de noce, les rayons d'un soleil printanier éclairaient également de leur équitable lumière et le réveil des nouveaux époux, et celui du maire, et celui d'une foule de bien d'autres encore que nous n'énumérerons pas ici, vu la quantité.

Le réveil des époux fut monotone comme une après-dînée^ celui du maire, gai comme un vainqueur de bataille. Depuis longtemps ses journaux l'attendaient : il ouvre celui de l'arrondissement et voit son article, qui lui semble être le plus remarquable publié depuis l'invention de la presse périodique. Il le lit une fois, deux fois, trois fois, puis enfin le laisse là parce qu'à chaque nouvelle lecture il le trouvait toujours mieux. Par devoir, il ouvre le Moniteur...

O lecteur ! pour m'épargner la peine de vous l'expliquer, faites-moi le plaisir de vous figurer vous-même l'aspect tout apoplectique que doit prendre le visage d'un maire, quand ce maire voit rehaussé du titre d'officiel un article qu'il vient de réfuter, nous savons comme !

Cependant, il n'avait reçu qu'une lettre anonyme... C'est que, dans le grand nombre, une était partie sans la signature du sous-préfet.

Et, comme souventcs fois il arrive que les plus petites choses décident d'événements de plusieurs pieds de haut, il advint celle-ci, que M. le maire, qui^ avant tout, voulait être un hommo administratif, rentra dans la catégorie des simples particuliers portant lunettes, parce que, entre une démission et une bassesse, M. le maire trouva la démission beaucoup plus poétique.

14 avril 1831.

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