‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 158 sur 217 · CAUSONS UN PEU HORTICULTURE · texte numérisé non relu

CAUSONS UN PEU HORTICULTURE

Bien que depuis le déluge quelques personnes aient eu la louable attention de cultiver un pou la science horticole en France, afin seulement que l'invention no s'en perdît pas, il faut convenir que cette intéressante branche d'industrie y a été fort longtemps négligée.

Cependant, nos visites guerrières à maintes capitales nous ont appris, parmi tant d'autres choses, quo, dans chacune d'elles, l'horticulturo était non-seulement

un genre de plaisir généralement apprécié, mais encore une source féconde de richesses et de pr.>5périté.

Or, comme, en fait de bonnes idées, nous sommes peu récalcitrants, nous arcas goûté du plaisir, nous avons goûté de l'imp-^nance végétale, et nous avons pensé que c'étaient choses convenables à importer.

Depuis lors, de généreux efforts, de coûteux sacrifices ont vaincu les premiers obstacles, et aujourd'hui cette science, élaborée péniblement par des hommes modestes et silencieus, a offert des résultats qui atteindront bientôt la supériorité.

De cette amélioration il commence à résulter ce qui existe déjà à Berlin^ Vienne, Edimbourg et surtout à Londres : toutes les classes s'intéressent et prennent part à une occupation pleine de charmes et de succès réels; chacun, suivant la somme de ses moyens, veut concourir à l'œuvre de mode ; entre la lucarne fleurie de la grisette et le jardin du riche capitaliste s'agitent les progrès ambi^ tieux de toute une population de petits propriétaires.

A une pareille armée de praticiens volontaires, il faut autre chose que de sèches théories jetées de loin en loin par un sixième étage. Une nouvelle association d'hommes spéciaux formant une Académie d horticulture, et appelant à en faire partie tous ceux qui le désirent, nous semble le moyen le plu? efficace pour régulariser au profit de la science, et maintenir toujours dans une salutaire direction un goût général auquel pourrait nuire une foule d'erreurs particulières.

Ce n'est pas dans les colonnes réclamées par le ridicule que nous chercherons à analyser le but de cette entreprise d'un intérêt du premier ordre. Que ceux qui voudront s'associer à ses utiles travaux, connaître ses moyens d'opérations, concourir aux prix trimestriels qu'elle décerne, que ceux-là se dirigent me Taitbout, n° 14; ils y trouveront des renseignements curieux.

Quant à nous, puisque nous avons sous les yeux le premier numéro du Journal de l'Académie d'horticulture, nous extrairons quelques lignes d'un article sur la Symétrie des jardins, par M. Ch. Lautour-Mézeray, dans lequel cet écrivain, qui instruit sans prétention, frappe de sa plume nerveuse les ridicules horticoles : « Depuis le démembrement des grandes fortunes, qui, sous les rapports de l'aisance individuelle, a produit d'heureux résultats, nos mœurs se sont nivelées à la juste mesure de nos propriétés et de nos appartements; dès lors, un étrange changemeht dans la signification des mots : un nouvel enrichi a donné le nom de château à sa petite métairie ; M. l'épicier a parlé de ses domaines, et chacun surtout a brigué les honneurs du jardin anglais; car c'est sous cette dénomination générique que l'on a confondu les jardins paysagers, les parcs et jardins-parcs. Ces jardins sont aujourd'hui en possession de la faveur du public; ilji'y a pas de petit propriétaire qui ne bâtisse une maison de campagne sur quelques toises de terrain, qui ne veuille avoir son jardin; délaces travestissements d'un genre qui doit, il est vrai, représenter les accidents de la nature en petit, mais dont les proportions doivent toujours avoir leur échelle. Un jardin paysager doit être riche de perspectives et se dérouler en tableaux ; des aspects nouveaux doivent s'y découvrir, les scènes de la vie agreste s'y rencontrer sans prétention; ce doit être enfin une vue de campagne harmoniée et resserrée dans un petit cadre. En France, où malhcu-

reusement on ne fait étude de rien, où l'on envie la propriété d'une chose parce que le voisin la possède, on dédaigne de se résigner à une position large et naturelle pour s'exposer au ridicule d'une imitation grotesque et imparfaite d'un état de fortune au-dessus de ses moyens. Aussi voyons-nous les propriétaires de ces petites maisons décorées du nom de campagnes et ensevelies sous les flots poudreux de la canicule, supporter courageusement les fatigues de toute une semaine de travail, dans l'espérance d'aller respirer /'air /rais du jardin de la plaine des Sablons. Ce jardin présente trois fois la grandeur d'une salle à manger raisonnable. Il eût été facile d'en faire une pelouse agréable; le malencontreux propriétaire a voulu un jardin : il a vu des boulingrins, un pont, un rocher, une futaie dans les sites délicieux de Trianon... Il fait une taupinière, un pont sans eau, une futaie avec deux peupliers, une rivière avec une mare! J'allais oublier le rocher, — c'est le maçon qui s'en est chargé. »

21 avril 1831.

niSTOIRE DU PROGRAMME d'uNE CÉRÉMONIE QUI ECT LIEC A IN HÔTEL DE VILLE EXTRÊMEMENT ÉLOfGNÉ DE PARIS.

Un Préfet, très-agité. — Diable! diable! j'ai à organiser aujourd'hui même une fête superbe, éblouissante, séduisante, et, pour cela, je n'ai à moi ni temps, ni ouvriers, ni instruments, ni invités, et, ce qui est pire, point d'argent '.... Mais j'ai mis tout mon monde en campagne, toute la préfecture court la ville, et, pour peu que mes agents ne soient pas des imbéciles ni mes administrés des gens d'esprit, peut-être pourrai-je parvenir à organiser ma fête... ou une fête quelconque... car, après tout, pourvu que ce soit une fête, voilà ce qu'il me faut...

Premier Agent, tout essoiifflé. — Monsieur le préfet, je vous amène le corps des tapissiers. Mais, comme on sait par la ville l'embarras de votre position, ils ne consentent à vous prêter appui qu'autant que vous leur accorderez certaines prérogatives... (Tirant un papier de sa pocbe d'agent.) Au reste, voilà leurs conditions..

Le Préfet. — C'est bon, c'est bon ; jette ça au panier; dis-leur que tout ce qu'ils demandent leur sera accordé, et mets-moi vite ces gaillards-là à la besogne.

Second Agent, aussi essouffl-î que le premier. — Monsieur le préfet, je vous amène un orchestre complet; mais MM. les musiciens ne veulent jouer ce soir qu'à condition que...

Le Préfet. — C'est bon, c'est bon; toutes les conditions possibles, je les accepte. Nous aurons donc des musiciens?

L'Agent. — Oui, monsieur le préfet, et des rafraîchissements aussi. Le limonadier de la préfecture veut bien en fournir gratis, mais seulement si l'on diminue ses contributions..

Le Préfet. — Va dire à ces bonnes gens-là que je serai le plus complaisant de tous les oréfets, et fais vite apporter les instruments et la limonade; dépêche-toi.

Troisième Agent. — Ah ! monsieur le préfet, la cérémonie est flambée! Pas moyen d'avoir un bal sans danseurs, et les officiers ne veulent pas venir s'il y a des bourgeois, parce que ceux-ci les ont insultés. — Impossible de composer une réunion un peu propre, s'il n'y a pas quelques vieilles têtes de magistrats. Ces vieux entêtés-là ne veulent pas venir s'ils n'ont point la préséance sur la noblesse. — La noblesse ne viendra point, si elle n'a le pas sur la magistrature. — Jusqu'aux bourgeois qui font les difficiles et resteront chez eux si le candidat libéral n'est pas nommé aux élections î

Le Préfet. — Diable! diable! Je n'avais pas prévu tous ces embarras-là!... Eh bien, mon ami, mon excellent ami, tu vas retourner chez tous ces ambitieux. Dis aux officiers qu'il n'y aura pas un seul bourgeois; aux magistrats, qu'ils auront la préséance; à la noblesse, qu'elle aura le pas (dire lequel, par exemple, je n'en sais rien); enfin aux bourgeois, que le candidat libéral sera nommé, par la raison toute simple que les votes sont libres, et que, par conséquent, cela ne dépend pas de moi. Dis tout cela, mon ami, et nous aurons ce soir une fête superbe, éblouissante, séduisante.

Dix heures du soir.

L'hôtel de ville est illuminé, une musique harmonieuse électrise une partie de la société déjà arrivée; l'allégresse est générale.

Trois heures du matin.

Des cris remplacent le son des instruments, les lustres sont brisés, les invités se prennent aux cheveux; le tumulte est au comble.

Deux Musiciens, sortant du champ de bataille. — Eh bien. Colophane, chacun, ce soir, a été joué comme il faut ; nous avons vu là une fameuse danse! Reste à savoir maintenant qui payera les violons!

28 avril 1831.

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