‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 159 sur 217 · UN CONCILIABULE CARLISTE · texte numérisé non relu

UN CONCILIABULE CARLISTE

Mon compagnon frappa mystérieusement trois coups à une petite porte qui s'ouvrit comme d'elle-même, et nous entrâmes.

— Ah çà, lui dis-je, vous m'avez mené à une loge de francs-maçons?

— Non, me répondit-il à demi-voix, je vous ai mené à un conciliabule, et à un conciliabule carliste encore.

Cela me parut chose digne d'être vue, et je le suivis en silence, tandis qu'il montait un noir escalier en colimaçon, qu'il enfilait trois obscurs corridors et qu'il escaladait une petite échelle qu'on retira quand nous fûmes parvenus au faîte.

Nous étions dans la salle des séances, qui était tout simplement un vaste grenier, sur les murs duquel on avait attaché quelques tapisseries représentant des martyrs, des saints et des rois de Franco.

L'assemblée était aussi singulière que le lieu de la réunion. Il y avait plusieurs tonsures, des figures que l'on rencontre dans les salons et aux deux Chambres, de vieilles marquise's, déjeunes femmes, et jusqu'à d'ignobles faces d'ex-gendarmes.

Pour ma part, j'y reconnus le vicomte de C....ac, le petit baron de V... et la charmante M^'*^ de B...

Nous prîmes place près de cette dernière, mon guide avec un recueillement religieux, moi avec une curiosité vive.

Un orateur occupait la tribune, si on peut appeler de ce nom une modeste chaise qu'on devait sans doute k la munificence de l'invisible portier de cette habitation. L'orateur était un homme puissant de corps, faible d'éloquence, mais chamarré de rubans de plusieurs ordres.

— Oui, s'écria-t-il en terminant d'une voix éclatante, si j'aime et si je regrette cette noble et malheureuse famille,. c'est que je crois sincèrement qu'elle seule comprend et peut faire le bonheur de la France. Car que demandons-nous, nous qu'on accuse sans cesse? le bonheur de la France et les honneurs dus h nos illustres ancêtres. Voilà tout.

Au bruit de cette logique, je me crus un instant à la Chambre des députés.

Une approbation générale, mais toute légère et de bon ton, accueillit l'orateur lorsqu'il sauta à bas de sa chaise.

D'autres lui succédèrent, qui, à peu de chose près, répétèrent le même discours, Sans doute pour la plus grande édification des auditeurs. Les finales seules me semblèrent offrir quelque difl'érence.

"Un jeune abbé, sentant le musc et le jésuite à quinze pas, vit le bonheur de la France dans le retour de la foi et le triomphe de la religion.

Un vieillard qui avait des culottes de satin noir et des manchettes plissées, assura, lui, que la gloire de la patrie, c'étaient les lumières puissantes d'une noblesse affermie.

Et cependant, malgré ces variantes bien distinctes, chacun des discours fut accueilli avec une égale bienveillance. Ceci m'expliqua comment un gouvernement qui n'a que de tels appuis ne peut exister longtemps. Chacune de ces ambitions altières qui se réunissent et se flattent pour former un pouvoir le détruisent bientôt elles-mêmes en voulant ensuite le posséder chacune séparément.

Avant de se quitter, on arrêta le jour de la prochaine réunion, à laquelle tout le monde, promit bien d*^ ne pas manquer, le marquis de F... y ayant promis lecture d'une lettre de son correspondant d'Holy-Rood.

On replaça l'échelle ingénieuse qui permettait de conspirer tranquillement loin de la terre et de la garde municipale; chacun descendit comme il put, et, dans cette marche pénible, j'eus la meilleure preuve de ce courage du dévouement quiaflfronte tous les dangers pour faire triompher une cause.

Au jour indiqué pour remonter l'échelle, je courus chez mon introducteur, afin de l'accompagner une seconde fois... Mais, ô fragilité des machines humaines! le cher ami n'était plus carliste de la veille. Un poste honorable en province

l'avait subitement éclairé sur ses erreurs politiques; Charles X comptait nn partisan de moins.

Dans l'impuissance de m'instruire davantage, j'apprends toujours à mes lecteurs ce que j'ai pu savoir, et, dans le cas où l'un d'eux, par trop scandalisé, voudrait indiquer à M. Vivien le lieu des séances, elles se tiennent rueSaint-Honoré, près la Halle.

5 mai 1831.

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