‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 169 sur 217 · IL VAUT MIEUX JAMAIS QUE TARD · texte numérisé non relu

IL VAUT MIEUX JAMAIS QUE TARD

Il y a quelques mois, quand le prince de Joinville, pour apprendre la marine, parcourut la province en chaise de poste, le maire d'une petite ville se trouva pris au dépourvu. Il n'avait point été averti et n'avait fait aucuns préparatifs. La garde nationale n'était pas sous les armes ; le maire n'avait point préparé son improvisation ; les épiciers de la ville n'étaient pas munis de lampions; on n'osa même donner un bal, attendu que les dames, non averties, n'avaient pas médité leur toilette. Le discours parut faible, la réception peu brillante, et le Moniteur n'en parla pas.

Le maire en devint jaune et s'en prit à l'adjoint; l'adjoint au garde champêtre; le garde champêtre à sa femme; celle-ci à sa fille, qui s'en prit à son amant, lequel s'en prit au sort; en quoi nous le jugeons fort malheureux; car c'est une douce consolation de pouvoir faire retomber sa mauvaise humeur sur un être palpable. Demandez plutôt.

Quelque temps après advint un ami du maire. Le maire lui fit des reproches. Lui, habitant de Paris, ne l'avait pas averti ; à quoi l'ami répondit qu'il n'avait pas manqué de lui écrire à ce sujet, et que la lettre probablement avait été égarée. Le maire n'en crut rien, fit semblant de le croire et le remercia.

La chose se passa et fut oubliée de tous, à l'exception du maire.

Or, l'ami du maire avait raison. Il lui avait, en effet, écrit au sujet de l'arrivée du petit prince; puis il avait prié quelqu'un, qui se trouvait chez lui, de mettre la lettre à la poste. Cette personne la donna à une autre; cette autre à une autre, et enfin la lettre tomba dans les mains d'un homme qui allait à Constantinople.il oublia de la jeter à la poste et l'emporta à Stamboul.

Un jour, en envoyant des dépêches, il retrouva la lettre et l'expédia en même temps par un vaisseau qui revenait en France.

Or, un matin, le maire reçut une lettre, une lettre lacérée, percée et sentant le vinaigre à dix pas. Il fut véhémentement effrayé, l'ouvrit et la lut. Elle était ainsi conçue :

« Paris...

» Mon cher ami,

» Je vous avertis que le prince de Joinville va passer par votre ville. Vous recevrez cette lettre deux jours avant son arrivée. Prenez vos précautions. »

Elle était signée de son ami.

— Il veut réparer sa faute, se dit le maire. C'est bien. A tout péché miséricorde. Cette fois-ci, nous serons en mesure.

Après cette idf^e consolante, il on vint uno autro au fonctionnaire public, une autre qui lui dressa les cheveux sur la tôte et lui blômit la face, au point que l'adjoint en fut épouvante.

La lettre étiit percée de part en part, tailladée, passée au vinaigre.

— A coup sûr, le choléra-morbus est à Paris. Et cette phrase : Prenez vos précautions! Plus de doute...

On assemble le conseil municipal.

On décrète ce qui suit :

1" Un exprès va être envoyé à Paris pour supplier monseigneur le prince do Joinvillc d'ajourner son voyage ;

2" Un cordon sanitaire va être formé autour de la ville;

3" Un lazaret va être établi hors la ville ;

4" Y seront mises tout de suite les personnes atteintes ou soupçonnées ;

5" Le traitement de toutes maladies, ainsi que tout accouchement quolronquo, seront ajournés, pour ne pas distraire, des soins importants que demande l'approche du choléra, le médecin et la sage-femme do la ville ;

6" On fera des prières publiques;

7° Par autorité de police, on s'interdira jusqu'à nouvel ordre, pour ne pas exciter la colère du Ciel, les jurons, le vol, le sacrilé;^e, le rapt, l'ivrognerie, le viol, l'assassinat et les calembours et quolibets contre le pouvoir ;

8" On brûlera des herbes aromatiques dans les rues.

Trois gardes nationaux de bonne volonté firent le cordon sanit^iire et entourèrent la ville à une distance les uns des autres, qui parut un peu grande à quelques-uns, lesquels, néanmoins, ne jugèrent pas à propos de remplir les lacunes.

Et la consternation se répandit dans la ville. Les athées crurent, les impics so convertirent, hs prêtres firent l'aumône.

La chose dura deux jours, au bout desquels vint l'ami du maire. On voulut le mettre au lazaret. Il força la ligne. On se sauva dans les rues. On sonna le tocsin. On s'enferma à double tour. On voulut lui tirer des coups do fusil. Il venait do Paris, et probablement il était infecté.

Il alla frapper chez le maire. Le maire pAlit, sa femme et sa fille crièrent, la servante hurla, le chien jappa. Il continua à frapper. Le maire ouvrit la fenêtre du grenier, et, après l'avoir prié do prendre le dessous du vent, pour ne pas lui envoyer d'exhalaisons pestilentielles, il lui expliqua ce qui se passait. L'ami demanda sa lettre. On la lui jota par la fenêtre. Le vent l'emporta, et l'ami courut après pondant une heure, répandant la terreur dans toutes les rues par lesquelles il passait. Puis il revint, riant et se tordant. On s'expliqua, cl le cordon saniuiiro alla se coucher.

20 octobre 18"^ I.

DES OEUVRES Di- BALZAC. 299

ESSAI d'un remède CONTRE LE CHOLÉ R A- MOR B US,

Le cholcra-morbus était à la barrière de Pesth, en Hongrie, qui marchait de son pas sanglant, la faux en main et la tête haute, sans que les commis de l'octroi lui courussent après, faute d'avoir subi les visites de formalité...

Puis, devant le fléau, bondissait la terreur vagabonde, la terreur aux yeux hagards, aux mains suppliantes, aux cris déchirants. Car, si l'on n'en mourait, il y aurait à devenir fou de se trouver ainsi happé sans rime ni raison par cette main brutale, faisant tout ci coup rendre compte de la vie, à vous, petite et heureuse fille, à vous, homme jeune et avide de jours, comme si jamais on songeait à pareille chose avant d'être brisé par les revers ou affaibli par l'âge.

Aussi était-ce dans Pesth un trouble d'assaut, un sac moral. Ici, les uns barricadant leurs maisons pour ne pas ouvrir au choléra-morbus; — là, d'autres fuyant leur logis, pour qu'il ne les rencontrât pas chez eux ; — h côté, des épicuriens s'emplissant d'eau-de-vie et de liqueurs fortes pour ne laisser en eux aucun vide où l'épidémie pût se loger ; — et, plus loin, quelques pauvres diables assommant les gendarmes, afin de se procurer encore une dernière satisfaction... Mais, au miheu de ces figures décomposées par la terreur, de ces pensées bouleversées par l'effroi, un seul sentiment domine tous les autres : celui de l'égoïsme, première qualité.

Parmi les nouveaux vassaux du seigneur Choléra se trouvait un primat de Hongrie, lequel ne pouvait se résoudre à mourir comme un simple particulier. Et cela se conçoit. Qu'un vil prolétaire, perdant toujours en ce monde et n'ayant qu'à gagner en l'autre, quitte la vie insouciant, bien ; mais c'est à regret qu'on abandonne, pour l'hypothétique peut-être, une certitude de plaisirs et de délices ; et le primat, cramponné après l'existence, combattait le fléau depuis longtemps par d'incroyables préservatifs.

Tous les systèmes rêvés sur l'origine du choléra, il les avait suivis; toutes les tisanes ou pilules supposées efficaces, il les avait avalées. Ayant appris que, d'après nouvelle méthode, le choléra s'introduisait par les cheveux, il s'était fait raser la tête, ce qui lui donnait l'air d'un Chinois effrayé. 11 avait aussi tenté d'inutiles efforts pour se procurer une bienfaisante gale, indiquée comme remède; malgré la meilleure envie, il n'avait jamais pu se la procurer, et il en était réduit à se gratter tout le long du jour par manière de consolation.

Il avait donc usé tous les conseils, épuisé tous les médicaments, hors ceux de son confesseur ; l'arrivée du choléra à Pesth lui rendit tout à coup cet oubli palpable comme un remords : il envoya vite chercher le saint homme.

Vous dire ce qui se passa entre eux pendant plusieurs heures qu'ils demeurèrent enfermés, point ne saurais ; mais, dans la journée même, le primat déposa deux millions de florins pour la construction de la cathédrale de Gran, ainsi que cent mille florins pour aumônes aux pauvres; enfin, à part l'air insolite que don-

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nait toujours à sa physionomie son chef toiuli; ronimn vous savez, jamais, depuis longtemps, il n'avait parti si tranquille sur Testât de sa santé.

Et, deux jours après, le primat de Hongrie était mort du choléra-morbus.

27 octobre 1831.

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