SCÈNE d'octroi
Bordeaux, 15î décembre.
L'observation préventive est une des carrières les plus vastes. Avec un peu de poignet et d'imagination, rien ne peut être brillant comme l'avenir d'un gendarme ou d'un douanier. Rêves de dois et do fraudes, projets de conspirateurs, exploits de geôle, que ce doit être délicieux ! Dîner de suspicion, dormir l'oreille au guet, vivre toujours en alerte ; c'est la poésie la plus romantique appliquée à l'existence.
Or, ces jours derniers, une de ces existences en redingote verte était, sonde en main, assise sur la borne d'une barrière de Bordeaux, ayant absolument l'air de ne penser k rien, tandis qu'au contraire elle ruminait contrebande.
Il advint que, dans cette situation morale, un cheval se trouva nez à nez avec le douanier. Derrière le cheval était une voiture, derrière la voiture le charretier, et derrière le charretier un gros homme. Cheval, voiture et charretier, dûment visités, continuèrent leur chemin, et le gros homme s'apprêtait à reprendre le sien, quand le douanier le happa au collet, comme par manière d'estimer le drap de son habit.
— Ohé ! lui dit le soldat de l'octroi, pourquoi vous cachiez-vous donc ainsi derrière cette voiture ?
— Je ne me cachais pas derrière elle ; c'est elle, au contraire, qui me cachait en étant devant moi, et j'attendais qu'elle eût franchi la barrière pour en faire autant, mon volume personnel s'opposant à ce que nous puissions passer tous les deux de front.
— Et pourrait-on savoir quelle matière frauduleuse constitue ce volume extraordinaire? dit le douanier, toujours fixé à son poste et à son idée de contrebande,
— Une hydropisic, répondit le gros homme.
— Une hydropisie?... Voyons les pièces de conviction.
*— L'hydropisie ne paye pas de droit. Sans cela, je n'irais pas me promenei* hors barrière.
— Au nom du roi ! montrez Vos preuves, ou je ne réponds de rien
— Douanier, je porte certainement le roi dans mon cœur; mais cela n'est pas Visible môme sans mon gilet de flanelle ; ainsi laissez-nous aller, moi et mon hydropisie, vu l'impossibilité où je suis de vous repasser cette dernière.
304 HISTO[RE
Et le gros homme, qu'attendait son dinor, voulut s'en aller, ce que trouvant un acte d'insigne rébellion, le douanier se fendit fort élégamment ; puis, comme il tenait toujours sa sonde, en un temps deux mouvements le gros homme vit son malheureux ventre transforme en fourreau, et tomba à la renverse, criant miséricordi.', jurant Dieu et maudissant tous les employés de la douane.
Kbahi d'avoir rencontre chair au lieu de fer-blanc, le bon douanier fut sur le point de se lamenter; mais, comme avant tout il se devait à son service, il reprit sa sonde et alla visiter une dilip;ence pendant qu'on menait l'hydropique à l'hôpital.
A huit jours de h\, l'individu homicide et douanier était toujours à la mémo place, c'est-à-dire assis sur la borne de l'octroi, en redingote verte et sa soude en main, toujours avec l'air de ne penser à rien.
— Que j'embrasse mon sauveur! s'écria tout à coup une voix bordelaise.
Et, comme le douanier faisait mine de vouloir se sauver en reconnaissant l'homme qu'il avait si indélicatcment sonde, celui-ci lui raconta d'une manière succincte et joyeuse comme quoi il lui devait un grand bien au lieu d'un mal, lo système de vérification dont il avait usé à son égard ayant provoqué l'érouloment d'abord si intempestif, puis enfin si salutaire, de la masse d'eau constituant son hydropisie.
Ce qui fait que, touché de cette cure mcrvcillouso, l'estimable Bordelais sollicite aujourd'hui la croix d'honneur pour le gaillard contre le((ucl il eut réclamé la corde, il y a huit jours. (Historique.)
22 déccmbro 1831.
xxw.
( M AIH.E.
Comme quoi, lorsque les commissaires de jwlice portent des éperons, cela entrave le commerce.
C'est une drôle de chose que la peur; elle change la face des hommes et celle des aiïaires; elle rend lâches les braves et hardis les moins déterminés; elle fait descendre des gens dans leur cave par vingt degrés di^ chaleur, au risque d'un rhume de cerveau, et décide les carlistes à attendre patiemment que la Franco entière redemande Henri V. Ses effets ont une étonnante variété, et M. GeolTroy- Saint-Ililaire a remarqué, comme une monstruosité du genre, qu'à la suite d'imc grande secousse polili([ue, la peur croupiouisa dos représentants qui, jusque-là, avaient marché la voix forte et la tête haute.
Pour moi, j'aime bien mieux la peur de M. Mouchinet, mon marchand do tabac. Sa poiu*, à lui, est franche et pure comme du macouba, juste comme ses balances, raisonnée comme une demi-once à six blancs
Jugez plutôt.
C'était le 10 de ce mois Pendant (pio l'empereur Nirohis poursuivait ([uclqucs débris polonais juîjcjue dans la cité liergérc, par rolVideux ministère de M. Gisquel.
DliS ŒUVRiïS DE BALZAC. 305
M. Mouchinet était sorti depuis quelques instants avec son voisin l'épicier. 11 était parti l'air satisfait comme quand il fait un calembour. Tout à coup il rentre chez lui, l'œil effaré, son habit de travers, le chapeau sur l'oreille et le bec de son parapluie tourné vers la terre. Quand le bec du parapluie de M. Mouchinet est en bas, c'est que son propriétaire éprouve une violente commotion individuelle.
— Femme, s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée; femme, quel affreux malheur nous menace I — — ' "'
— Qu'y a-t-il donc, mon chat? reprend madame Mouchinet éperdue. Dieu! peut-on effrayer comme ça une innocente mère de cinq enfants. Le banquier qui a nos vingt mille francs aurait-il fait faillite?...
— Mon, non.
— Est-ce que M. DuchâteUier va établir un entrepôt de son stcrnutatif près de notrn bureau de tabac?
— Pas davantage.
— Est-ce que ma petite qu'est en nourrice a eu des convulsions?
— Ce n'est pas encore cela. Mais prends vite le maryland, les cigares de la Havane et le tabac turc, et fais-les porter dans le trou pratiqué au mur do la cave!... Joins-y l'argenterie et nos effets précieuses. — Tiens, voilà ma montre et mes breloques!... Maintenant, je vais étendre du tabac de fiacre sur le comptoir, encore du tabac de fiacre, cinq caisses de tal)ac de fiacre ; ça les adoucira peut-être, ces buveurs de sang !
— Dieu ! les républicains vont faire le pillage de notre tabac! — Éléonore, descendez à la cave les pipes d'écume et le carton des tabatières.
Ici entre dans la boutique un jeune homme à barbe de bouc et en chapeau de cuir.
Le Jeune Homme. — Un quart de tabac maryland, s'il vous plaît?
M. Mouchinet. — Nous n'en avons plus pour le moment : il ne nous reste plus que du tabac ordinaire, monsieur...
Le jeune homme s'en va.
— Dieu! vois-tu, mon épouse, comme il est venu me sonder, ce scélérat-là? Je l'ai vigoureusement éconduit, aussi !
— Mais dis-moi donc, monsieur Mouchinet, dans quel quartier est l'émeute?
— Elle n'est pas encore commencée, mon épouse; mais préparc toujours mon uniforme, car, si on les laissait faire, ils pourraient bien décréter les assemblées primaires cette après-midi, et proclamer la république au réverbère !
— Gomment, monsieur Mouchinet, aurcricz-vous des relations incendiaires avec ces hommes immoraux?...
— Oh! bobonne, je suis toujours marchand de tabac pur; mais, ce matin, j'ai été chez le commissaire de police, afin d'y avoir un passe-port pour l'épicier du coin, et..
— Ah ! et il vous a dit qu'on savait qu'il y aurait du bruit?
— Non.
— C'est qu'il donnait ses instructions d'ordre public à des ouvriers?
— Mais non.
— Eli bien, qu'est-ce (jue c'était donc alors? car vous luc faites dcbsêcher de peur!
— Eli bien, mon épouse.. .> le commissaire de police avait ses éperons!
29 décembre 1831.
LE PORTIER DU CAMI> DE MALDEUGE.
Cette physionomie n'est pas assez large pour constituer une figure historique. Cependant, ce vieux grognard, qui n'est ni concierge ni suisse, mais gardien ù lui seul de tout un camp, ressort éminemment de la ligne vulgaire des portiers.
Il y a quelque huit jours, ce camp, désert maintenant, retentissait de tambours et de clairons; chaque pied de son poudreux terrain était foulé par de martiales manœuvres ; chacune de ses lignes parcourues par d'agiles coursiers ; la vie à double existence, la vie de guerre animait touto cette nature monotone; enfin, trente mille hommes alors gardaient eux-m^mes le camp de Maubeuge.
Cent vingt mille francs ont été dépensés d'abord pour l'établissement de cette garde d'honneur dont on devait démontrer ensuite l'utilité. Les trente mille hommes ont disparu. On les retrouverait au besoin, épars sur le Hhùne et l'Isère. Mais les cent vingt mille francs sont bien perdus pour le contribuable. Un contribuable et l'écu qu'il porta au fisc ne se rencontrent plus une seconde fois dans la vie. Et aujourd'hui, de ces dépenses belliqueuses, de tout ce luxe militaire, il ne reste plus rien qu'un simple portier.
Voyez-vous cette figure bizarre, exiléu entre deux nations, portier d'un désert, d'un désert sans cour, étages, ni porte enchère ; portier pour ne tirer le cordon à personne; pour répondre à des locataires absents; seul maître de la cave au grenier, s'il y avait un grenier et une cave.
Aussi dort-il la grasse matinée sans (juc les iiortcurs de journaux, les palefreniers, le facteur ou les crieurs des rues, viennent troubler son sommeil. Seulement, il a ses denrées gastronomiques par provision, car la laitière et le boulanger ne sont pas usa porte, ce qui a le désagrément do le priver des nouvelles du jour, de cette cliroiii(iuc débitée par l'épicier, commentée par la pratique, et classée au rang des matières solides entre une livre de beurre et une once de café.
Comme, après tout, on peut déjeuner sans nouvelles, le portier déjeune. Puis, pour tuer le temps jusqu'au dîner, il donne pendant une heure une leçon d'exercice à son chien, balaye un coin de son camp pendant dix minutes, et emploie le reste du jour fi calculer combien d'années et do coups de balai exigera encore le nettoiement complet de la tot;ilité de son domaine.
Et, après dîner, (juand vient la nuit d'hiver avec ses ombres glaciales, ses brouillards pénétrants, pour lui point de réverbères à garnir pour do brillants escaliers, j)oint de rhumes ii braver pour ouvrir la porte à des équipages; mais In silence auprès d'un bon feu, qui sert aussi di> lumière à sa moilesle cabine, avec le passé pour couipaguou et les souvcuirs pour rêveries. Oubli du pré&cut qui agace.
absence de la réalité qui inquiète; alors, charme de ces songes délicieux qu'on bâtit comme on les veut, sans autres frais que la pensée. Pour le soldat, l'image du petit chapeau apparaît au milieu des braises capricieuses de son foyer ; il la dévore de l'œil, la caresse de sa pincette, et souvent l'image revient constante au foyer, car son type demeure fidèle au cœur du vieux brave.
Sans horloge qui indique un terme à ses veilles, le portier du camp jette un regard aux maisons qui entourent la sienne : par exemple, celles de Mons et de Maubeuge... Les fenêtres se dégarnissent de clarté, les lumières s'éteignent; il allume la sienne et va se coucher.
Heureux portier !
Cependant, demain, il sera matinal. Une pensée patriotique surgie en son cerveau nécessite un travail assidu de sa part. Tourmenté par ces bruits de guerre qu'accrédite un spéculateur, qui font trembler un diplomate et qu'un vieux soldat accueille toujours avec joie, lui aussi tient à dire ses deux mots à l'ennemi. Il veut prévoir tous les cas. Il a donc disposé son fusil de munition et doit planter à la frontière un énorme écriteau où il a tracé cette formule de son nouvel état : Pariez au portier, s'il vous plaît!
5 janvier 1832.
PROGRÈS DE l'opinion PUBLIQUE.
Ce soir-là, c'était fête à la cour. Car à présent la cour festoie que c'est une bénédiction ! Grande soirée, pour la clémence du Russe envers les Polonais; concert pour chanter la gloire du vainqueur de Lyon ; bal paré, où l'on remarquait madame de Feuchères, et auquel ne fut pas invité l'indiscret M. Hennequin.
Ce soir-là, c'était seulement un concert de famille, un divertissement incognito, caché de la sorte dans la louable intention sans doute de ne point blesser les oreilles de ceux qui ne se divertissent pas du tout. Aussi la réunion avait-elle lieu dans les petits appartements, au rez-de-chaussée du pavillon Marsan ; et les sons mélodieux allaient se perdre en tourbillonnant dans les larges échos du Carrousel, sans troubler la misère, c'est-à-dire le repos des rues de la capitale.
Séduit par ces accents, un garde national, sorti du poste royal, s'arrête et écoute... Un piano parle, une voix l'accompagne, cette voix paraît être celle d'une jeune princesse; le soldat, citoyen et dilettante, se laisse ravir par ce charme; il monte sur une borne, colle sa tête contre les volets, et le voilà tout oreilles...
Mais un camarade l'aperçoit, qui vient détruire son estimable illusion :
— Veux-tu bien descendre, lui crie-t-il, qu'ils vont te faire payer, s'ils te voient.
On nous permettra de taire le nom du grenadier esltinaleur, dans la crainte que cette révélation ne lui fasse infliger la croix d'houueui
5 janvier 1832.
JLSTE MILIEt FUNÉRAIRE.
Considérant que le peuple français s'est comporté d'une manière fort inconvenante envers Louis XVI, qu'il s'est moqué de Louis WIII, rpiii a chasse Charles X, et que... etc. ; considérant qu'il importo donc de mainfnir une cérémonie expiatoire qui témoigne à l'univers tctit le rospoct, tout l'amour que le peuple français n'a cesse de porter à ses rois;
La Chambre des pairs adopte la résolution suivante :
Autici.i: pRKM(En. — La loi de 1815 sur la commémoration du 21 janvier est et demeure al)rof,'éc, attendu que cette loi était injurieuse pour le |)cuple français; mais, attendu qu'il est essentiel d'effacer jusqu';\ la trace d'un é énemcnt aussi funeste :
AiiT. '2. — Le "il janvier demeure un jour d».' deuil [général, (ii; jour-là, les cours, tribunaux et administrations publiques seront fermés. La Chambre des pairs pourra seule tenir ses séances comme d'ordinaire, ce qui n'a pas d'inconvénient, attendu qu'elle n'y fait jamais rien.
AiiT. .'{. — Ce jour-là, les Français aumnt tous !e cunir navré et la larme a Iceil. 11 n'y aura ni spectacles, ni concerts, ni bastringues, excepté ceux de la cour et des théâtres de polichinelle.
AnT 4. — Attendu qu'il serait de la dernière inconvenance qu'il fit un beau temps ce jour-là, ce (pii pourrait porter le peuple à lu gaieté, le gouvernement prendra das mesures pour ((u'il pleuve, qu'il neige et qu'il crotte. La crollf est essentiellement monarchi((ue. Le ministre des travaux publics est spucialeuicut responsable de l'état de l'atmosphère pendant ladite journée.
Airr. 5 et uEtiMEn. — Enfin toutes mesures seront ordonnées, qui tendront à suspendre ce jour-là toute la vie sociale, et à faire qu'il soit comme si elle n'était pas.
Toutefois, les pairs de France continueront de toucher leurs pensions comme à l'ordinaire et la liste civile n'en courra pas moins sou petit bonhomme de train.
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