‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 184 sur 217 · ARTICLES · texte numérisé non relu

ARTICLES

I. \j\ Vc.iu de c/inr/rin, \):ir M. d(^ Ikilzac. Gazette de Franche-Comté, i'ô août 18:;i.

IL liotnansel Contes philosophiques, par M. de Balzac. Gazctle do

Franche-Comté, 21 décembre 1831. Cet article et le précédent, (le premier anonyme et le second signé B (ernard) D (u Grail), sont de Charles de Bernard; c'est à l'occasion du premier que Balzac lui écrivit la lettre qui se trouve dans sa Correspondance^ page 90. Ces deux articles très-intéressants, n'étant pas encore réunis aux œuvres de leur auteur, nous allons les citer ici :

M™" de Staël disait : « J'ai besoin d'un premier mot ; » on trouve dans cet aveu l'histoire de la plupart des écrivains d'aujourd'hui. Beaucoup excellent à enluminer le dessin qu'ils ont calqué, modulent avec esprit et élégance sur le thème qu'ils ont emprunté; bien peu cherchent en eux leurs inspirations. La masse d'esprit qui circule dans la société tue l'originalité individuelle. On vit sur le fond commun, au lieu de travailler sur le sien. Vient-il, à de longs intervalles, quelqu'un de ces hommes forts qni ouvrent eux-mêmes leur route, chacun se jette dans la voie qu'il a frayée, et glane sur sa trace, au Heu de chercher une moisson vierge. Pour combien d'auteurs Walter Scott n'a-t-il pas été le premier mot de madame de Staël? Sans lui, nous n'aurions ni Cinq-Mars, ni Plik et Plok, ni peut-être Notre-Dame de Paris. Chaque jour le vieux Shakspeare déteint, pâle et décoloré, sur quelque drame de la nouvelle école. Dernièrement, un jeune homme, d'un talent frais et mordant, M. Jules Janin, a usé beaucoup d'esprit à nous donner une contre-épreuve de Sterne. Ce n'est plus, il est vrai, Yorik que nous connaissions, portant culotte noire et perruque poudrée, mais Yorik actuel et rajeuni, avec virgule à la Mazarin et gilet à la Robespierre ; incrédule, blasé, sardonique ; disséquant les misères de la vie avec le soin amoureux et subtil que son aîné mettait à en analyser les petites jouissances. Il y a, entre ces deux types, la distance qui sépare le siècle de Louis XV du nôtre, et les amours à joue rosedcVVattcau, des cadavres bleus et verts de Delacroix ; cependant c'est toujours Yorik, et le Voyage sentimental renferme l'idée mère de l'Ane mort et de la Confession.

Voici encore un homme de talent qui va demander, au foyer du voisin, une étincelle pour allumer le sien. Cette fois, le voisin, c'est Hoffmann, auteur de génie et d'inspiration, qui a creusé lui-môme sa mine, et qui doit faire école. Tant qu'il n'inspirera que des ouvrages comme la Peau de chagrin, nous n'aurons pas a nous plaindre. Il y a originalité dans cette copie, création réelle dans cette imitation. Comme dans Hoffmann, une trame surnaturelle et fantastique s'y déroule au milieu des événements de la vie positive. C'est l'histoire courte, amère, exaltée aun jeune homme riche de tête et de cœur, pauvre de fortune. Dans une étroite mansarde du pays latin, entre Bichat et la poésie, se consumait solitairement les vertes années de Raphaël, lorsqu'il devint amoureux d'une femme comme on en a peu vu dans les romans où la sensibilité est une vertu indispensable de l'héroïne, mais comme il s'en rencontre parfois dans le monde. Séduisante, vainc, aristocratique, Fœdoru tourne la tôte du jeune étudiant. C'est un tableau saisissant que lecouirasto

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de ces deux caractères, que cette passion qui, dans l'àmc dellaphac'l, vient mOlcr ses fleurs empoisonnées aux cuisantes épines de la pauvreté; car il aimo et n'est pas aimé. Toutce que le cœur d'un homme peut rcnformer de sentiment ardent et profond éclioue devant l'élégant et froid égoismc de cette femme, qui vit dans une atmosphèrcpassionnée, comme la salamandre dans le feu, sans brûler. Pousse parle double désespoir d'un amour malheureux et d'une insupportable misère, Raphaël va se jeter à la Seine, lorsqu'une idée, reste de bonne éduration, Tarréto. L'eau jaune et sale, le grand jour, les barques philantliropiques de M. Dacheux, les ignobles filets de Saint-Cloud lui font horreur. Il attendra la nuit pour se tuer, et, afin de tuer le temps jusque-là, il entre dans ce magasin d'antiquités du quai Voltaire, que tout le monde connaît. L'i, il devient acquéreur, nous ne dirons pas comment, d'un talisman, chose extrêmement rare de tout temps, et surtout au xix"= siècle; ce n'est pourtant qu'une simple peau de chagrin; mais que do vertus dans cette peau ! Tous les désirs do son possesseur sont sur-le-champ accomplis. Une petite condition est, il est vrai, attachée à l'exercice de cette i)uissancc surnaturelle. A chaque souhait, la peau de chagrin doit se rétrécir, et la vie du maître s'user d'autant : l'une est invariablement liée à l'autre. Après tout, c'est peu de chose auprès du pacte de Faust et Méphistophélès; et quel est le pauvre diable prf^t b. se noyer qui s'arrête à pareille bagatelle ? Raphaël, à moitié incrédule, conclut le marché, et, pour première épreuve de son pouvoir, demande une journée entière de jouissances fortes et raffinées, souhait naturel et pardonnable ù qui ira guère connu de la vie que les privations et la souffrance. Aussitôt, et par cncliantemont, une fétc splendide, une royale orgie, digne de Trimalcion, s'ofi^re à lui avec toutes ses magies, toutes ses voluptés. Il veut être riche; un immense héritage lui tombe du ciel ou des grandes Indes, ce qui revient au même; mais déjà la peau de chagrin est déjà sensiblement rétrécie, et ici l'auteur déroule à nos yeux un étrange spectacle.

Voyoz-vous dans cette chambre solitaire, au fond de ces appartements dorés, que garde une aimée de laquais à livrée éclatante, ce riche assis dans un fauteuil, p;\leetcourbé comme un vieillard? C'est Raphaël. Dovantlui,dans un cadre, etentourée d'une raie rouge qui dessine exactement ses contours, est suspendue la peau do chagrin. Les jours du jeune homme que nous avons vu supporter le malheur avec une ironique fierté s'usent à contempler ce tableau fatal qui renferme sa vie. C'est avec horreur qu'il observe chaque rétrécissement du talisman diabolique ; pour eu arnMer les progrès, il interdit toute pensée à son esprit, tout plaisir à ses sens, tout désir à son cœur; car, pour lui, désirer, c'est mourir. Mais les passions viennent le poursuivre jusque dans cette existence d'huître, où il s'est réfugié pour végétor quelques instants de plus. En vain il so cramponne à la vie, le talisman décroît chaque jour, l'our éviter les chances d'un duel, il souhaite la mort dn son adversaire et le tue; mais il est suicide en même temps qu'assassin, et la peau do chagrin, diminuant avec une eiïrayante rapidité, reste dans sa main, à peine grande commo une feuille i\o peuplier. Knfin, succombant sous cette implacabl»^ fatalité qui l'érrasc do sa main do for, ot dans un transport do dosospoir, il concentre toute la puisbuncc do sou désir pour se délivrer d'un seul coup do cot inferual

supplice. Il vend son reste de vie pour un dernier jour de bonheur, pour un dernier baiser de celle qu'il aime, et meurt à ses pieds.

Une haute et grave pensée se trouve sous cette donnée bizarre. La peau do chagrin, en effet, n'est que la personnification de passions ardentes et désordonnées qui colorent la vie, mais la rongent. Une philosophie froide, sceptique, amère ; un style nerveux, franc, quelquefois prétentieux; des caractères largement dessinés d'un seul trait; des scènes de boudoir et de salon neuves et vraies, et par-dessus tout un admirable tableau d'orgie plein de verve et de chaleur, rendent intéressante la lecture de ce livre; c'est une œuvre de haut goût, qui sera mieux comprise par les esprits blasés que par les âmes candides, et que nous recommandons à nos lecteurs plus qu'à nos lectrices.

11 est des âmes susceptibles, des esprits prudes et délicats, qu'effarouche singulièrement la tendance actuelle de la littérature. Leurs doléances élégiaqucs sur la corruption du goût, la prétention au bizarre, l'amour du laid et du triste ont sans doute un côté plausible ; mais, s'il est vrai que les ouvrages publiés aujourd'hui portent presque tous une empreinte d'amertume et de misanthropie pénible au cœur, à qui la faute? En accusant l'art, la société ne ressemble-t-ello pas h ces vieilles coquettes qui s'en prennent à leur miroir do leur laideur et de leurs rides? Depuis un demi-siècle qu'un tremblement de terre nous secoue à plaisir, mœurs et croyances, empires et dynasties croulent do toutes parts. Au souffle des révolutions, la civilisation entière s'effeuille comme en automne un arbre fouetté par l'orage. En vain, par un instinct de conservation naturel à l'humanité, qui se débat jusque dans l'agonie, les théories, les systèmes, les doctrines bourgeonnent à l'envi autour do cet arbre qui menace ruine, et aspirent h le remplacer après sa chute; le sol sur lequel les opinions contraires se dispatent l'empire est miné ; la mort est partout, môme dans la victoire, et l'on se bat pour le corps de Patrocle.

Il est possible que notre imagination voie trop en noir, et qu'au lieu de pourrir le monde fasse peau neuve. Nul ne sait l'avenir; c'est un champ livré à, toutes les conjectures sombres ou riantes. Mais le présent est clair et palpable, et il n'est personne qui n'ait au fond de son cœur le sentiment intime de ses déceptions et de sa misère. Le désenchantement et le septicisme, ces deux maladies du siècle, ont pénétré toutfs les classes et altéré la physionomie des nations, surtout de la nôtre. L'ancienne et proverbiale gaieté française ne nous est plus connue que par tradition. Le sourire silencieux et tordu de Méphistophélès a remplacé le rire franc et épanoui de nos pères, le rire qui d'une oreille à l'autre va, comme allait, si l'on en croit le médisant Rabutin, le bec amoureux de la Vallièro. Quel goût pourrionsnous prendre à une littérature mcUifluc et frisée? Quelle saveur trouverions-nous à la poésie do Bclille ou de Ducis, aux bergères en corset de Fontenelle, aux madrigaux musqués de Dorât, h une époque dont le type poétique est Byron, et lo type grotesque, mais malheureusement trop fidèle, Mayciix. Demander à l'art do rester rose et réjoui, quand la société qui pose devant lui est blafarde et rongée jusqu'au cœur, c'est imiter ces ha!;ilcs critiques qui reprochaient à Géricault la

carnation peu flatteuse à l'œil des cadavres des naufragés de la Méduse^ et le manque de grâce dos poses qu'ils avaient prises pour mourir.

M. de Balzac a vu la société moderne toile qu'elle est, égoïste, blasée, incrédule, et il la peint telle qu'il l'a vue. La fermeté de son pinceau égale la profondeur de son coup d'oeil. On a reproché à ses ouvrages de laisser dans l'âme une impression de tristesse et de découragement, et de flétrir l'une après Vautre tout 'S les illusions qui enchantent la vie. Singulier reproche !et depuis quand le médecin qui décrit les symptômes d'uno maladie est-il responsable des soufTrances du malade? Si la vie entière n'est qu'une do ces longues et ironiques dccoptions dont Sarrasine nous offre une image si frappante et si pittoresque, pourquoi ne piis le dire? Quelle est cette pruderie qui demande grâce pour des illusions qu'elle n'a plus ? M. de Balzac ne fait qu'exprimer ce que tout le monde éprouve, mais il l'exprime avec une chaleur de coloris et une force de talent qui mettent en relief ce qui n'était parfois qu'un sentiment indistinct dans l'esprit de ses lecteurs; d'une idée il fait un drame ; tant pis pour vous si un de vos vices, une de vos misères y surgissent tout à coup devant vous évoquée et incarnée par cette imagination puissante. Dans chacun de ces contes philosophiques se déroule sans pitié une page vivante du cœur de l'homme ; l'orgueil de famille poussé jusqu'au parricide dans el Verdugo, admirable tragédie dont la scène ne pouvait se passer qu'en Espagne; la cupidité étouffant l'amour filial dans /'E/ia:jr de longue vie, où nous trouvons un don Juan neuf et original, mCme après Molière, Mozart et Byron ; la lutte de l'amour et de l'ambition, du cœur et de la t^te, où, comme presque toujours, la tête l'emporte, dans le Chef-d'œuvre inconnu, scènes gracieuses de la vie d'artiste ; le patriotisme dans l'exil, tableau de circonstance, si l'on songe â la Pologne, dans les Proscrits, drame où le pinceau de l'auteur s'est trempé d'uno couleur dantesque, pour esquisser la grande figure de Dante; la société tout entière dans la Comédie du diable, immense pandœmonium où chacun a sa part de critique mordante et spirituelle.

Parmi tous les éloges auxquels a droit M. de Balzac, nous en offrons un à cette vigoureuse impartialité qui, peu soucieuse des suffrages de coterie ou de parti, frappe indistinctement, partout où elle trouve un vice ou un ridicule. Il paraît avoir choisi pour devise littéraire cet ancien cri d'armes dos empereurs d'Allemagne : A dextre et à seneslre! Nous le félicitons sincèrement sur cette position élevée et indépendante où il a eu le rare courage de se placer, dans un temps où la littérature presque entière s'agenouille devant les préjugés du parterre, et se fait flatteuse du peuple, de flatteuse des rois qu'elle était, sans penser que les carrefours ont plus de boue encore que les salons de cour. Des œuvres do cet ordre n'ont rien de commun avec cette littérature de comptoir et d'estaminet, délices des cœurs sensibles qui fréquentent en hiver les bals du Prado et en été les frais ombrages de Romain ville. Lo talent de M. de Balzac est aussi aristocratique quo norvoux, et jamais la pbilosopliio froide et laillcuso, fille de lUibelais, et qui aimo à dépouiller de leurs haillons les misères de la vie pour les guérir, ne s'est rovètuo elle-même de formes plu» élégantes et de meilleur goût. B. 1)

III. Malheurs et Aventures de César Dirotteau avant sa naissance, par Edouard Ourliac. Figaro, 15 décembre 1837. Voici cet article, qui fut réimprimé à la suite de la première édition de César BiroHeau, et qui n'a pas encore été réuni aux œuvres de son auteur :

Chantons, buvons et embrassons-nous comme un chœur d'opéra-comique. Allongeons nos mollets, et tournons sur l'orteil comme un corps de ballet. Rcjouissons-nous enfin : le Figaro, sans qu'il y paraisse, a dompté les éléments, tous les malfaiteurs et tous les cataclysmes sublunaires.

Hercule n'est plus qu'un drôle, les pommes hespérides, que des navets ; la toison d'or, qu'une peau de lapin; le siège de Troie, qu'une faction de garde national. Le Figaro vient de conquérir César Birotteau.

Jamais les dieux irrités, jamais Junon, Neptune, M. de Rambuteau ou le préfet de police, n'opposèrent à Jason, Thésée, ou les passants de la capitale, plus d'obstacles, de monstres, de ruines, de dragons, de démolitions, qu'à ces deux malheureux in-octavos

Nous les avons enfin, et nous savons ce quïl en coûte. Le public n'aura que la peine de les lire. Gela compte pour un plaisir. Quant à M. de Balzac, — vingt jours de travail, deux mains de papier, un beau livre de plus : cela compte pour rien.

Quoi qu'il en soit, c'est un exploit typographique, un tour de force littéraire et industriel digne de mémoire. Écrivain, éditeur et imprimeur ont plus ou moins mérité de la patrie. La postérité s'entretiendra des metteurs en pages, et nos arrière-neveux regretteront d'ignorer les noms des apprentis. Je le regrette déjà comme eux, sans quoi je les dirais.

Le Figaro avait promis le livre au 15 décembre, et M. de Balzac le commence le 17 novembre. M. de Balzac et le Figaro ont la singulière habitude de tenir parole quand ils ont promis. L'imprimerie était prête et frappait du pied comme un coursier bouillant.

M. de Balzac envoie aussitôt deux cents feuillets crayonnés en cinq nuits do fièvre. On connaît sa manière. C'était une ébauche, un chaos, une apocalypse, un poôme hindou.

L'imprimerie pâlit. Le délai est bref, l'écriture inouïe. On transforme le monstre, on le traduit à peu près en signes connus. Les plus habiles n'y comprennent rien de plus. On le porte à l'auteur.

L'auteur renvoie les deux premières épreuves collées sur d'énormes feuilles, des affiches, des paravents. C'est ici qu'il faut frémir et avoir pitié. L'apparence de ces feuilles est monstrueuse. De chaque signe, de chaque mot imprime, part un trait de plume qui rayonne et serpente comme une fusée à la Congrève, et s'épanouit à l'extrémité en pluie lumineuse de phrases, d'épithètes et de substantifs soulignés, croisés, mêlés, raturés, superposés; c'est d'un aspect éblouissant.

Imaginez quatre ou cinq cents arabesques de ce genre, s'enlarant, se nouant, grimpant et glissant d'une marge à l'autre, et du sud au septentrion. Imaginez douze cartes de géographie enchevêtrant à la fois villes, fleuves et montagnes. —

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Un cchevcau brouille' par un chat, tous les bicroglyplics do la dynastie des Pharaons, ou les feux d'artifice de vin^t réjouissances.

A cette vue, Timprimerie se réjouit peu. Les compositeurs se frappent la poitrine, les presses gémissent, les protes s'arrachent les cheveux, les apprentis perdent la tûte. Les plus intelligents abordent les épreuves et reconnaissent du persan, d'autres l'écriture madécasso, quelques-uns les caractères symboliques do Wichnou. On travaille à tout hasard et à la gricc de Dieu.

Le lendemain, M. de Balzac renvoie doux feuilles de pur chinois. Le délai n'est plus que de quinze jours. Un prote généreux offre de se brûler la cervelle.

Deux nouvelles fouilles arrivent trùs-Iisiblcmcnt écrites en siamois. Deux ouvriers y perdent la vue et le peu de langue qu'ils savaient.

Les épreuves sont ainsi renvoyées sept fois de suite. On commence à reconnaître quelques symptômes d'excellent français; on signale mémo quelque liaison dans les phrases. Mais le terme arrive, l'ouvrage ne paraîtra pas. La désolation est au comble, et c'est ici que le travail se complique d'un admirable concours de calamités.

Au plus fort de la hite, le malheureux qui portait jour et nuit des épreuves h M. do Balzac est arrêté le soir par des bandits qui les lui volent. M. de Balzac avait eu la présence d'esprit de s'aller loger b. Chaillot, quelque temps auparavant. Ce malheureux crie et se débat, les malfaiteurs prennent la fuite. On rattrape une épreuve à Ncuilly, la seconde dans un champ de betteraves, et une troisième qui descendait à Houen, tout le long de l:i rivière. On assure qu'ils ne les ont jetées que faute de les pouvoir lire. A quelque chose malheur est bon.

Le travail est interrompu. Une nuit se perd. Les ouvriers so croisent les bras. Les pressiors s'en buttent les flancs. Le prote monte à sa tour : «( Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?— Je vois un porteur qui verdoie et une épreuve qui flamboie. »

Les épreuves arrivent; mais la nuit est passée. Le temps est proche. Il y a des pleurs et des grincements de dents. Pourtant le prote prend courage et les ouvriers le mors aux dents. L'imprimerie s'emporte; toutes les mains trottent commodes pattes do lièvre; les compositeurs comme des navettes, les pressiors comme des rouages, les metteurs en pages comme des ressorts. Les apprentis piétinent; les correcteurs tremblottent; l'encadreur a des mouvements épileptiques, et le prote des tics liévreux. C'est une seule mécanique, une machine électrique ou une cage do fous.

L'ouvrago avance ; mais tout d'un coup douze ouvriers disparaissent. Un tonnerre éclate. Le plancher s'efTondro, et les poêles, les casiers, les charpentes enroulées dans un galop furieux, suivent les malheureux dans l'abîme, sous une plui(» d'aérolithos inconnus.— Est-ce une mine, un incendie, une trappe, un volcan, le feu du ciel ou le jugement dernier? On recueille les blessés descendus et non montés en diligence dans la cour dos Messageries. On a quelque peine k prouver aux autres qu'ils se portent bien. On reconnaît la grôle de Gomorrhe et lo feu (lu riol pour des A, des B, des l\ des 0, et autres innocentes lettres do l'alphaliot. Lo r;ihne n>naît. On réponse h Céxar Uirollcau. Plus d'épreuves, plus

de copie. César Birotteou est tombe dans une diligence qui vient de partir pour Louviers. César Birotteau court le monde. On le poursuit. Le coupé lisait le premier chapitre, l'impériale le troisième, la rotonde le second. Les épreuves suivantes tournoyaient aux roues comme de vrais soleils d'artifice qu'elles sont.

On arrête la diligence. « César Birotteau ou la vie!» Les voyageurs hésitent; mais ils rendent César Birotteau. On leur laisse la vie.

L'ouvrage a repris de plus belle, et M. de Balzac et le Figaro ont tenu parole. César Birotteau va voir le jour au renouvellement du 15 décembre.

Nous l'avons, nous le tenons. La maison est ctayée, assurée et barricadée. On n'y laisse pas fumer. On a posé des paratonnerres sur les toits, et des factionnaires aux portes. Toutes les précautions sont prises tant contre les sinistres que contre la trop grande ardeur des abonnes.

L'œuvre finie, les ouvriers ont pleuré de joie, les compositeurs se sont jetés dans les bras les uns des autres, et les pressiers se sont empressés eux-mêmes dans les leurs.

C'était des transports comme h la délivrance de la Méduse, ou après la prise do Constantine. Nous nous sommes tous embrassés et nous prions le public, quelque envie qu'il en ait, de n'en pas faire autant. Tout le monde s'est distingué, mais nous citerons avec éloge les deux hommes qui ont ou arrêté la diligence, ou été arrêtés par des brigands.

Nous n'avons à déplorer que quelques blessures qui s'améliorent de jour en jour, un tuyau de poêle, une case de B et un bonnet grec ; mais il nous restera tant de gloire et si peu d'exemplaires, que nous n'avons ni le temps ni le courage de nous plaindre.

C'est tout simplement à cette heure un ouvrage de deux volumes, un tableau immense, un poëme entier composé, écrit et corrige à quinze reprises par M. do Balzac en vingt jours, et déchiffré, débrouillé et réimprimé quinze fois dans le même délai. — Composé en vingt jouis par M. de Balzac, malgré l'imprimerie; composé en vingt jours par l'imprimerie, malgré M. de Balzac.

Il est vrai que M. de Balzac occupait en même temps à autre chose quarante ouvriers d'une autre imprimerie. Nous n'examinons pas ici la valeur du livre. II s'est fait merveilleusement et merveilleusement vite. Il en sera ce qu'il pourra. — Cela pourrait bien n'être qu'un chef-d'œuvre. — Tant pis pour lui !

IV. Un Grand Homme de province à, Paris, par M. de Balzac, article de Jules Janin, dédié à Th. Revue de Paris, juillet 1839. On sait que Jules Janin passe pour avoir servi de modèle au personnage de Lousteau dans le roman dont il s'agit.

V. Balzac, par (Paul) Ga.schon de Molcncs ; Revue des Deux Mondes, l^"" novembre 18Zi2.

VI. Monographie de la Presse, par M. de Balzac; article de Jules Janin publié dans le Journal des Débats, 20 février 18/j3.

VII. Comment on paye ses dettes quand on a du génie j par Charles Baudelaire. Écho des Théâtres, 25 août I8Z16.

VIII. M. If. de Balzac, par C.-Ilii)polyte Castille. La Semaine, U octobre 18/i6. Nous reproduisons ce remarquable article, auquel Balzac a répondu. (Voir tome XXII, page 361).

A dater de ce jour, la Semaine commence une ère nouvelle : en môme temps qu'elle met en usage les coquetteries d'une gravure plus correcte et d'une distribution plus lumineuse, elle imprime à sa rédaction un nouvel essor. Chaque ordre d'idées va prendre sa place, son étendue, sa portée. Dans cette réorganisation, fruit d'une année d'expériences, la critique ne pouvait pas ôtre oubliée : nous lui rendons aujourd'hui le rang et l'importance qu'elle doit occuper dans le domaine de la littérature.

Noire article hebdomadaire explorera désormais un plus vaste champ que les productions éphémères que chaque matin voit éclore. Ainsi, nous nous efforcerons de faire, de temps à autre, connaître à nos lecteurs l'état actuel du roman, non seulement en France, mais encore en Allemagne, en Angleterre, en Espagne et en Italie. Et pour cela nous prendrons corps à corps tous les grands maîtres du genre; nous analyserons leurs procédés artistiques, leurs tendances morales, leurs institutions politiques. Qu'on n'aille pourtant pas, d'après cet exposé, nous prendre pour un iconoclaste qui se rue dans le temple, le marteau à la main; nous respecterons les idoles, mais nous tâcherons d'éclairer le culte, d'indiquer ce qu'il est bon d'honorer ou de réprouver, en n'oubliant jamais que, pour être bonne à quelque chose, la critique doit respirer une intime bienveillance, et ne jamais sécréter le fiel de la satire.

Parmi les sept ou huit romanciers français actuellement à la mode, les plus sérieux sont, de l'avis général, Balzac et George Sand. Nous ne nous occuperons aujourd'hui que du premier de ces écrivains et nous l'étudierons avec le recueillement dont son œuvre est vraiment digne.

En considérant les détails de la Comédie humaine, vaste palais auquel il manque encore tant de colonnes et d'arceaux, on conserve deux impressions bien distinctes : là première est une profonde admiration pour l'artiste qui fouille d'une main si ferme et si intelligente ces bas-reliefndu cœur humain, les passions. La seconde, hélas ! il faut bien le dire, n'est qu'une immense tristesse mêlée de mépris pour cette humanité dont un ciseau impitoyable vient de sculpter les difformités morales. Do ce mépiis naît je ne sais quel dégoût de la vie «jui vous domine durant plusieurs jours. Après avoir lu la Peau de chagrin, le Grand Homme de province à Paris ou le Père Goriot, il est arrivé à plus d'un lettre de fermer ses rideaux pour ne plus voir le soleil. — Un roman de M. de Balzac mo fait l'effft d'un fruit magnifique et tentateur; quiconque y mord en garde longtemps rauiertuine à la lèvre. — Je défonds sérieusement Balzac aux hypocondria({ucs.

Et pourtant, me direz-vous, il y a des consolations dans la Comédie humaine.

la beauté s'élance çà et là de ces groupes de monstres, comme une fleur immaculée surgit d'une terre fangeuse. — Eugénie Grandet, M"'^ de Mortsauf, têtes penchées et mélancoliques, nous garderons longtemps le souvenir de votre doux et pâle sourire ! — Mais, de bonne foi, ces pauvres sacrifiées nous font-elles prendre en amour l'homme et la société dont elles meurent victimes? M. de Balzac, où avez-vous laissé cette sympathie, humaine que vous pouviez boire à larges traits dans un des deux grands maîtres qui nous ont tendu la coupe de leur géuie?

Comme l'atteste en général son œuvre entière et en particulier le Curé de village, M. de Balzac est catholique, apostolique et romain ; mais vous ne trouverez point en lui la foi robuste du Dante. Son culte est fortement entaché d'hérésie pantagruélique. Il croit en l'oracle de la dive bouteille. — Savez-vous ce qu'à notre sens contient cette

... Bouteille Pleine toute De mystères?

Le grand Alcofribas l'a dit : Elle tient toute vérité enclose. Entendons-nous cependant : elle contient du vin parfumé, père des gais propos : nos aïeux l'ont bu, il nous est resté la lie, la vérité triste, le doute, le scepticisme. Voilà ce qu'au fond de l'amphore avait puisé Rabelais ; M. de Bal/ac a humé le même piot, — De là, cette étrange contradiction qui règne dans la Comédie humaine. — Nous allons mieux l'expliquer encore.

Deux génies, l'un ancien, l'autre moderne, deux génies aussi différents de l'autre que le noir et le blanc, se livrent, dans l'œuvre de M. de Balzac, un combat auquel il est difficile de comprendre quelque chose. La cause enï simple nonobstant : dès le commencement de sa carrière, M. de Balzac s'éprit d'un vif amour pour Rabelais et Walter Scott. Au premier, il emprunte cette philosophie sceptique, cette verve effrontée et railleuse qui a engendré la Physiologie du mariage et les Contes philosophiques. Au second, il prit cotte foi religieuse, cette majesté descriptive, cette chasteté des passions, cette étude détaillée des choses et des caractères, dont les reflets illuminent son œuvre entière, notamment le Lys dans la vallée et le Médecin de campagne, — Les deux types n'ont pourtant pas laissé leur empreinte â la môme profondeur et sur les mômes surfaces. Selon nous, Rabelais déteint particulièrement sur la nuance, et Walter Scott plus généralement sur le procédé.

Or, par l'influence directe de Rabelais, M. de Balzac est arrivé au scepticisme pur, non quant aux principes religieux, mais quant à l'homme et à la société; voilà d'où vient le côté maladif, moqueur, désespéré, qui domine la plupart de ses caractères. On l'a dit depuis longtemps, M. de Balzac est le chantre du désespoir. A ceci nous n'ajouterons qu'un mot : le désespoir est immoral.

Tirons de cette explication une conséquence qui écartera, nous l'espérons toute imputation d'hostilité systématique de notre part. — Artiste et philosophe, IVl. de Balzac s'est courbé sur Rabelais, afin d'en exhumer les trésors de sophisme

ot do pnly£»lottisme qui so nouent dans son œuvro. De cotte longue étade une empreinte est restée. L'cbauchoir a laissvi un pli à la main du modeleur. Le fanatisme de l'art a fourvoyé l'artiste. Je résumerai ma pensée par ce mot : chaque fois que M. de Balzac s'écarte du sens moral, on peut en accuser, neuf fois sur dix, son profond amour pour l'art.

Nous allons en donner des preuves tirées des principaux types de la Comédie humaine. Cette investigation nous fournira l'occasion de signaler les nouveaux abîmes qui se cachent dans 1 œuvre touffue du grand romancier. Nous poursuivons toujours notre premier point de vue.

Quiconque a lu M. de Balzac, connaît une des plus étranpios physionomies de sa vaste comédie : Vautrin. On n'a pas oublié cette figure vigoureuse comme les grandes silhouettes de VOdyssée^ et pourtant toute moderne. Le galérien Trompela-Mort vit dans toutes les mémoires. Nul n'a oublié le crâne roux et les épaules de cyclope de cet homme poilu. Les moindres actes de sa vie, plus chargée d'ombre, plus rougie de sang qu'une toile espagnole, ne sont pas sortis de notre souvenir. On a fini par prendre à ce monstre un intérêt mystérieux qui va croissant de jour en jour. Los cœuis battent aux moindres péripéties qui mettent en danger la vie de ce Trompo-la-Mortqui renaît sans cesse. On suit avec anxiété la trame de ses crimes révoltants, on s'intéresse à leur perpétration. L'œil s'attache à cet homme qui marche dans la société à travers les lois, les embûches de la police, les trahisons de ses complices, comme un sauvage du nouveau monde parmi les reptiles, les bétes féroces et les peuplades cnneuiics. M. de Balzac a jeté sur Vautrin l'intérôt immense que M. Cooper répandit sur Bas-de-Cuir. Le jour où M. do Balzac laissera succomber son géant du monde civilisé, il aura perdu un do'ses; plus actifs agents do succès. Honneur soit donc rendu à l'artiste puissant qui coula ce beau bronze aux reflets rouges et aux muscles tordus ! Il a bien travaillé! Mais, mon maître, je vous arrôtelà. Ce bronze, fait pour les dieux et les héros, vous l'avez changé en monstre. Tout plein de votre génie, vous vous êtes attaché h votre œuvre avec d'Apres voluptés. Enivré de votre propre talent, vous vous êtes contemplé vous-mCuic, ot, tant était puissante votre création, vous avez oublie l'immonde nature du monstre et l'avez adoré. Enchanteur, vous avez éparpille sur elle tant d'alléchements, que notre cœur et notre esprit so sont arrêtés, surpris et suspendus. — C'est le comble do l'enchantement. Mais, un beau jour, nous nous sommes aperçus que nous adorions ce brave, cet honnête Vautrin, que nous chérissions ce charmant M. Ferragus, ancien galérien, chef dos dévorants et l'un des fameux Treize. Bixiou, Loustcau, Hastignac, en un mot tous ces dé'mons secondaires qui sautillent dans les colonnades. do votre édifice, nous semblèrent de trè.s-agréablos compagnons. Après avoir fait ainsi connaissance avec celte séduisante canaille, on forme le livre do M. do Balzac, on so làte et Ton finit par se dire : « Ma foi, j(; crois que jo tuerai bien le mandarin! » Ceci mène, en projection perpendiculaire, à une morale très-largo, la morale do la force. Toute supériorité devient bonne. Tel est un fripon, mais c'est un homme bien fort! Monsieur triche au jeu, mais il fait si joliment filer la carte ! Ce loupccvvier est un honune sans mœurs, sans probité, sans esprit, mai» il sait rouler

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l'actionnaire dans la perfection; on peut l'avouer pour ami. Voyez-vous ce gentleman si galamment ganté, il tue un homme avec autant de sang-froid qu'il avale une huître au Hocher de Cancale; ôtons-lui notre chapeau!

Je n'en ai pas encore fini avec la morale. Vous allez voir où l'art conduit par fois l'écrivain. — Un jour, M. de Balzac ayant relu Paul et Virginie, s'immergea si profondément dans les ondes transparentes du génie de Bernardin, qu'il en sortit dépouillé de sa crasse parisienne et pur comme une jeune vierge fraîchement baptisée. Il quitta la boue des trottoirs, but à pleins poumons de la rosée et du soleil, choisit en Touraine un paysage aux lignes placides, et écrivit un de ses plus délicieux romans, le Lys dans la vallée.

L'histoire est fort simple : une madame de Mortsauf, mariée à un de ces hommes qui ont mille fois tort d'être maris, aime éperdument son jeune voisin de campagne. Le Paul de madame de Mortsauf est parfois pressant, tout conspire contre le cœur de la pauvre femme : l'indifférence du mari, les sollicitations de l'amant, les effluves embaumées d'une riche campagne, le soleil, et cet autre astre plus radieux encore : le soleil de la jeunesse et de l'amour. — Elle résiste. Les surprises du cœur et des sens, les flèches perfides du hasard s'émoussent contre une vertu plus dure qu'un bouclier de diamant. Cette lutte, véritablement pleine de charme, de grâce et d'intérêt, dure environ deux volumes. A la fin la pauvre femme tombe malade, — une de ces maladies étranges qui donnent à M. de Balzac l'occasion de montrer l'universalité de ses connaissances. — Ce mal terrible siège au pylore, orifice inférieur qui, si l'on s'en rapporte à l'étymologie grecque, garde laporte de Vestomac. 11 la garde si bien, que madame de Mortsauf ne peut prendre la plus légère quantité d'aliments. Elle succombe lentement aux tortures de la faim.

Ici, je m'arrête ému et plein d'admiration. Dans les détails de cette lente agonie, M. de Balzac a déployé une si profonde sensibilité,*que chaque ligne fait jaillir sa larme. Je suis heureux de joindre mon témoignage d'admiration à l'admiration publique. Cent pages éloquentes se succèdent sans fatigue! Je reconnais le génie et je le salue plein de respect et de sympathfe !

J'ai applaudi avec la foule, je rentre maintenant dans les coulisses.

Autour de la victime expirante viennent se ranger les princes do la science. Leur art est impuissant. Alors arrive l'Église avec ses austères consolations. Rongée par les morsures de la faim, la pauvre femme trouve encore un regard doux et résigné pour chacun de ceux qui l'entourent, un sourire pour celui qu'elle aime. La mort approche, les parents, les serviteurs et les prêtres s'assemblent. Le chœur des Sanglots et des Regrets gémit comme une sourde musique. La sainte va monter au ciel enveloppée dans les langes de sa vertu. Elle touche au port éternel. Les cieux vont s'entr'ouvrir. Que fait en ce moment suprême cette sublime martyre? Elle ment à toute une vie de sacrifices, de devoirs et de vertu. Elle serre violemment son amant dans ses bras et s'écrie : « Vous ne m'échapperez plus ! » Elle a soif de lui, et de sa vie passée, voilà ce qu'elle pense. — «Oui, vivre! dit-elle..., vivre de réalités et non de mensonges! tout a été mensonge dans ma vie ; je les ai comptes dopuis quelques jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu, moi qui uo suis jamais

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allée chercher quelqu'un dans la lande? n — A quoi bon continuer? Vous voycx suffisamment où l'art a conduit l'artiste. Lo pis, c'est que cette chute est presque un trait de génie. Elle est dans la nature. Décolletez la nature, soit. La belle dame ne saurait y perdre, si vous vous tenez dans une juste mesure, mais souvenez-vous que l'amant le plus épris doit respecter certains langes. — O Rabelais! vieux railleur, toi dont la philosophie finit par le mot trincq! ne serais-tu pas pour quelque chose dans le dénoùment où une femme vertueuse meurt comme une ménade en criant : « Amour ! »

Pour en finir avec ce point de vue, que me reprocheront sans doute les partisans de l'art pour l'art, je dirai quelques mots de ce vif enthousiasme dont la jeunesse littéraire, s'est enflammée pour M. de Balzac. Après mûres réflexions, je me vois force de le déclarer, hélas! c'est plutôt à ses défauts qu'à ses qualités que le romancier doit la majorité de ses fanatiques littéraires. Il les doit surtout à cet étrange talent qui le pousse à doter les mauvaises natures des dons les plus brilhmts, et à les entourer d'une auréole d'intérôt.

Leur audace, l'esprit de leurs vices, leur raillerie à la don Juan, le succès qui préside à leurs entreprises, les alternatives du luxe et de la misère, je ne sait quel cynisme répandu sur l'ensemble de ces êtres fantastiques, séduisent cette bonne jeunesse toujours plus forfantine de vices que de vertus. Plus on est naïf, plus on aime à paraître scélérat. On se plait tant à se draper en grand lionime inconnu? Que de fois, d'inofl'ensifs jeunes gens, dans l'intimité du coin du feu, ne vous ont-ils pas dit, avec un épanouissement intérieur : — « Je crois, Dieu me pardonne, qi.e Balzac m'a deviné en créant ce gueux de Loustcau! »» — Et l'on se fait gloire, en pleurant de saintes larmes sur soi-même, de ressembler à Loustcau, ce singe de Lousteau! comme le désigne lui-même M. de Balzac. Un autre, honnête garçon, aussi prol)e citoyen que mauvais rimeur, se chatouillera l'épidorme en se comparant à Lucien de Rubcmpré, un poîUe faussaire. Toi autre se croira un Rastignac au petit pied, Rastignac! un homme d'État en herbe, vivant aux dép'ens de ses maîtresses. — Eh bien, je le dis avec sincérité, cela m'afflige; c'est, de par maître Rabelais lui-môme, pousser la raillerie trop loin !

Je prolitc de cette circonstance pour manifester, une sérieuse opinion sur l'art, — et je comprends, dans ce mot, la poésie et le roman, — toute œuvre d'art doit, dis-je, tendre vers un but: le Z?eaM. Mais le Beau ainsi que l'entendaient les Grecs, c'est-à-dire le Beau contenant l'àme du Bien. De là au sens moral, il n'y a pas loin. On pourrait victorieusement prouver que, dans toute œuvre parfaite, lo beau, le sens moral et la logique sont toujours d'accord avec les règles de l'art, et concourent à sa perfection. Plus d'un sculpteur, plus d'un peintre, plus d'un poëte ou d'un romancier catholiques romains, gagneraient à méditer la haute théorie du païen Platon '.

Nous ne pousserons pas plus loin nos observations en ce sens. Arrivons maintenant à tout ce qui, dans l'art, n'est point l'àme, c'est-à-diro au procédé, à

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