Lisui les paroles de Socrato dans le Danquel de Plilon
lu couleur, au style, à l'agencement, aux caractères, et voyons comment M. de Balzac a fait usage de ces divers instruments, si difficiles à manier.
En commençant n'importe quel roman du fécond écrivain, il faut aussitôt reconnaître une habileté de mise en scène vraiment extraordinaire. Avec les plus petits moyens il s'empare de son lecteur, et ne le lâche qu'au bout de la course. On lit un roman de M. de Balzac, avec ce genre d'intérêt que l'on prend à regarder passer l'émeute dans la rue, à entendre le réquisitoire d'un procureur du roi dans une affaire capitale. Il saisit merveilleusement le côté dramatique de chaque chose; à ses yeux, le drame est partout, au comptoir, dans l'échoppe, au palais, à la chambre, partout enfin. Pour lui, la forme et la formalité ne cachent point le fond. Elles lui servent, au contraire, à étaler une érudition de hasarde» toutes matières, couleur locale dont s'étonne l'homme inhabile aux petites ruses du métier littéraire. Ce moyen, qu'il pousse souvent jusqu'à la puérilité, lui réussit, et flatte les spécialités. Aussi en use-t-il et en abuse-t-il.
Ce moyen, sans cesse employé, remplit un autre but dans les œuvres de M. de Balzac : il cache la pauvreté do l'intrigue. Nous ne lui ferons pas un crime d'ailleurs de cette sobriété d'événements, il faut peu de faits pour intéresser; tout gît dans l'art de les grouper. En bonne littérature, l'étude sérieuse des caractères, des passions et des objets matériels, l'emporte sur le fracas des événements; c'est pourquoi, contrairement à l'opinion générale (en dehors des lettrés), nous pensons que M. de Balzac est en progrès dans ses derniers romans : les Paysans, les Comédiens sans le savoir, une Instruction criminelle, la Femm,e de soixante ans. L'artiste s'est plus complètement affranchi des nécessités mélodramatiques qui font les succès populaires; on doit donc lui savoir gré de cet effort sinon vers le Beau, du moins vers le Vrai; — j'emploie ce mot à dessein, et je vais en donner l'explication.
La Vérité est une comme le Beau est un ; cependant le plus grand nombre des réalistes se font une vérité à eux. De môme que certains peintres voient la nature rouge, tandis que d'autres la voient verte, le réel a aussi pour les regards illusionnés une grande variété de couleurs. Le Vrai décrit une ligne courbe qui pourrait commencer à Pascal et finira Hoffmann. D'où je conclus que les vrais voyants sont rares. — Chez M. de Balzac, la réalité occupe une grande place au point de vue matériel; il décrit un intérieur avec autant d'exactitude que le daguerréotype; s'il passe au costume, la réalité devient si belle qu'elle en florit... et pourtant je vois déjà se glisser le fantastique dans ce nœud d'une cravate ou ces plis d'un frac. Qu'il arrive au caractère, et alors adieu le vrai pur, la fantaisie à tous crins chevauche à bride abattue. Nous avons signalé une contradiction chez M. de Balzac au point de vue moral, en voici une dans la pratique, au point de vue du vrai. Je vais le prouver.
A l'opposé des grands maîtres qui tous ont pris leurs types (j'excepte naturellement les poètes épiques) à la généralité, M. de Balzac procède par l'exception. Voilà où il cesse d'appartenir à cette école réaliste, qu'illustre de nos jours un écrivain beaucoup moins fécond et moins haut placé sur Téchelle littéraire, M. Mérimée* Dans tous les romans de M. de Balzac, le héros et plusieurs com-
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parscs n'appartiennent jamais à riiumanitc. Ce licros est le plus souvent quelque Renie étrange dévoré de projets gigantesques et qui doit- étonner la terre. S'il daigne en faire un artiste ou un homme politique, il sera plus fort que Michel- Ange ou Richelieu. Mais, me direz-vous, cela peut être vrai. D'accord, mais cela perd lapliysionomie réaliste. — Jetez dans un paysaj^c de Paul Potter un troupeau de moutons bicéphales, — on a vu des moutons bicéphales, — vous aurez un paysage admirablement peint, mais point réel.
La seconde contradiction de M. de Balziic consiste donc dans une recherche excessive de la réalité sans cesse démentie par le démon de la fantaisie. — Nous allons voir cette contradiction se poursuivre jusque dans le procédé matériel de romancier.
Tout le monde a pu, comme nous, admirer avec quel charme M. de Balzac décrit un intérieur et un personnage. Les Mieris et les Metzu n'ont pas fait de plus belle peinture flamande. Le coup de brosse est d'une propreté merveilleuse, la touche, grasse et finie à la fois, la lumière savamment répandue. A ces soins extrêmes, à la finesse des coups de pinceau, vous reconnaissez une miniature accomplie... Malheureusement M. de Balzac fait de la miniature qui a cinq pieds six pouces. — Contradiction dans le procédé artistique.
On a souvent comparé M. de Balzac aux grands maîtres des siècles passés, on en a fait un moderne Lesagc; grave erreur : i» Lcsai;o, comme la plupart des conteurs anciens, n'a jamais procédé par l'exception dans le choix de ses personnages. Ses abbés, ses voleurs, ses filous, ses comédiens, ses poètes, ses grands seigneurs, sont des types généraux; 2« Lcsage, Cervantes, Molière n'ont jamais f;iit de la miniature de grenadier, ils ont tracé comme Callot de la silhouette en deux coups de plume. Aussi M. de Balzac est-il le désespoir de l'illustration. Johannot, Gavarni, Meissonier, ont échoué contre cette contradiction qui le rend impossible à la gravure. Ils ont manriué, eux, les croquistes par excellence, lo chevalier de Valois, le papa Gobseck e tutli quanti, tandis que le dernier rapin venu vous pourtrait, sans se tromper, un capitaine Rolande, un Cartadillo ou un M. Tartuiïo.
M. de Balzac est un génie moderne, plein de sève, d'étude et d'amour. Malgré les légères inobservances que nous avons signalées, il n'en restera pas moins dans son genre, le plus remarquable des romanciers actuels. Il honore les lettres, et nous l'en remercions; car nous sommes pleins d'une passion filiale pour cette cohorte intelligente qui est appelée h jouer un si grand rôle dans l'avenir.
UIPPOLYTK CASIILLE.
IX. La Comédie humaine, par M. de Balzac, par Eugène Pclletan. La l'resse, 30 novembre 1840.
\.lLdc llalzac,\y.\v Uivm\\\m\ Revue clos Deux Mondes, 15 avril 18/i7.
XI. Pensées de II. de lîalzac, par l'aul de Molcncs. Journal des UcbatiJ, 15 avril 1852
XII. La CeniièJne Représentation de Mercadet, par Albéric Second. Le Constitutionnel, 18 juin 1852. Quoique cette piquante fantaisie ait été réimprimée en 1858, dans le volume de l'auteur intitulé A quoi tient l'amour j nous croyons bien faire en la reproduisant ici.
On donnait, l'autre soir, au théâtre du Gymnase-Dramatique, la centième représentation de Mercadet le Faiseur, cette œuvre posthume de M. de Balzac, dont l'apparition, on s'en souvient, excita à un si haut point la curiosité parisienne. Sans nous être rien dit, sans rendez-vous pris à l'avance, et très-certains d'ailleurs de nous y rencontrer, nous nous trouvâmes, ce soir-là, une douzaine d'amis, passionnes admirateurs de ce mort illustre, mêlés à la queue dont les tronçons serpentaient, dès six heures, sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Nous avions tous assisté, il y a dix mois, à la première représentation de l'ouvrage, et nous accourions pieusement à ce jubilé de la gloire et du génie, comme nous sommes allés l'an passé et comme nous irons chaque année, le 18 août, déposer des couronnes d'immortelles sur la tombe provisoire de ce grand écrivain.
M. de Balzac n'était point de ces hommes qu'on aime à demi. Ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher et de le connaître conservent avec une sorte de religion le culte de sa mémoire dans la meilleure place de leurs souvenirs et de leurs cœurs. Cette vie pleine de luttes sans cesse renouvelées, ce combat de toutes les heures, sans trêve, ni merci, résument d'une façon si complète l'existence des lettrés au xix« siècle, qu'il nous est impossible de ne pas voir dans cette grande et douloureuse figure la personnification d'une classe entière d'individus. C'est pourquoi Dieu, qui est souverainement juste, lui fera dans l'avenir une part de gloire d'autant plus large et d'autant plus incontestée, que sa vie a été plus tourmentée et plus amère. C'est pourquoi il nous appartient, à nous qui sommes les humbles sacristains d'un temple dont il fut, lui, le pontife radieux, de veiller à ce que ses autels soient toujours ornés de fleurs nouvelles, et à ce que l'encens brûle incessamment dans les cassolettes. — Que ces cassolettes soient d'or ou de cuivre, le métal ne fait rien à l'alTaire. — Si l'encens est pur, la condition essentielle n'est-elle pas remplie?
Lorsque nous entrâmes dans la salle, elle était comble, à l'exception des avantscènes, de plusieurs loges de face et d'une certaine quantité de fauteuils d'orchestre loués d'avance et restés vides. Le hasard nous plaça â côté d'un liommc de quarante-cinq ans, d'un' très-grand air, habillé avec la plus exquise élégance, et de qui la boutonnière était fleurie d'une rosette où se fondaient, dans un pêle-mêle harmonieux, tous les ordres de l'Europe et toutes les nuances de l'arc-cn-cicl. On eût dit une de ces fleurs impossibles et cliarmantes que Diaz invente dans ses jours de soleil et de b#»»e humeur pour le plus grand désespoir des horticulteurs et pour la plus grande honte des jardiniers. Mon voisin parcourait V Entracte d'mi œil distrait, et je me complus à étudier cette tête fine et distinguée, me demandant si je n'avais pas eu déjà la bonne fortune de le rencontrer qftclque i)art, et cherchant à mettre un nom sur sa ligure. Quand il eut terminé sa lecture, il se lova, tourna le dos à la scène, tira de sa poche un binocle enveloppé dans un étui
en cuir de Russie et se mit à lorgner la salle. Sur les flancs de l'étui qu'il déposa sur le velours de son fauteuil, une E et une R, surmontées d'une couronne de comte, étaient {j'ravéL'Scn lettres d'or. A chaque instant mon voisin souriait et saluaitde !a main. Machinalement, mon regard suivit la direction de son regard, et je ne fus pas peu surpris en constatant que saints et sourires s'adressaient exclusivement aux loges inoccupées. Lorsqu'il eut terminé la icvue des loges, il lorgna l'orchestre; et cet étrange phénomène se renouvela. Son binocle, qui courait de stalle en stalle, ne s'arrêtait que sur les stalles vides ; alors il inclinait légèrement la tûtc ou faisait un signe imperceptible du bout de ses doigts finement gantes.
— C'est un fou! pcnsai-je, dominé par cet orgueil détestable qui nous porte à considérer conmic insensés tous ceux dont les actions ou les discours nous sont inintelligibles et à taxer do folies les choses dont le sens réel nous échappe.
Comme s'il eût voulu m'oter jusqu'au moindre doute à cet égard, mon voisin 60 pencha vers le fauteuil placé à sa gauche et parut échanger quelques paroles avec un spectateur imaginaire. Ce fauteuil était de ceux qu'on avait retenus dans la Journée; un carton fixé au dossier indiquait que la place était louée, et sans douto le locataire, encore absent, ne se préoccupait que de la grande pièce. J'ai oublié do dire (jue le spectacle commençait par un vaudeville du répertoire.
En ce moment, un de mes amis entra à l'orcVestre, passa devant moi, serra la main que je lui tendis et me salua pur mon nom. Mon voisin se retourna aussitôt et me considéra quelques instants avec assez d'attention.
— Parbleu! mon cher compatriote, — car vous êtes de la Charente, je crois, — jo suis ravi de vous voir, me dit-il après un court silence.
— A (jui ai-je l'honneur de parler? demandai-jc surpris au plus haut point. L'inconnu fouilla dans sa poche et me tendit sa cartu le plus t;alainiuent du
monde. L'élonnement faillit in'arracher un cri; Dieu merci, il expira dans mou gosier. Soi* cette carte, je lus ces mots :
LE COMT»; KIGKNK DE IIASTK.NAC.
— M. de Rastignac? ré^Jétai-je d'une voix incrédule.
— En personne.
— Celui qui est né à Ruiïec?
— Précisément.
— Le cousin de madame de Rauséant?
— Lui-même.
— C'est vous qui avez vécu dans lu pension bourgeoise de madame Vauqucr, née de Conflans?
— Juste.
— Qui avez connu le père Goriot et Vautrin?
— Sans doute.
— Ainsi vous existez? lui demandai-je assez bêtement. M. de Rastignac si; prit à sourire.
— Trouvez-yuus donc que j'aie l'appai^encu d'un fantôme? dit-il en frisant u Ojoustacbe.
—-Monsieur, hasardai-jo, que M. de Balzac vous ait emprunte votre personalité, qu'il en ait tiré parti dans l'édification de son œuvre immense, je le comprends à merveille; mais qu'il vous ait pris votre nom ! voilà, ce que jonc saurais croire.
— Je l'avais autorise, reprit M. de Rastignac.
— Vous?
— Non-seulement moi, mais aussi mes amis. Nous l'avions tous autorisé.
— Tous, dites-vous?
— Certes.
— De qui parlez-vous ?
— De ceux qui sont dans cette salle et que je viens de saluer.
— Où donc sont-ils?
— C'est juste; vous ne pouvez les voir.
M. de Rastignac toucha légèrement mon front avec l'index de sa niait droite. Si légère qu'eût été l'imposition de son doigt sur mon cpiderme, je ressentis une secousse électrique des plus vives; et il me sembla que je venais de subir une opération comparable à celle de la cataracte.
— Regardez à présent, me dit M. de Rastignac.
D'un geste il m'indiqua les loges et les stalles que j'avais crues vides. Elles étaient occupées par des messieurs et par des dames causant et riant ensemble, comme des ombres, assurément, eussent été incapables de le faire.
— Ils y sont presque tous, me dit l'ancien pensionnaire de la maison Vauquer. Les principaux personnages de la Comédie humaine ont fait comme vous : ils sont venus saluer la centième représentation de Mercadet, et ils applaudiront si fort, si fort, que le bruit de leurs bravos réjouira Balzac dans sa tombe.
J'étais abasourdi.
— Est-ce que je rêve? Deviens- je fou? me demandai-je à moi-même.
— Vous êtes sceptique, mon cher compatriote, continua M. de Rastignac; ii vous faut des preuves; en voici qui vous satisferont, j'imagine, quelque saint Thomas que vous puissiez être.
Et, se penchant un peu en arrière, il interpella un spectateur.
— Nathan ! dit-il.
— Cher comte?
— Où et quand votre prochain drame?
— Je finis la pièce d'ouverture pour rAmbigu-Gomiqao.
— M'enverrez-vous une loge?
— Vous êtes déjà inscrit.
— DuBruel?
— Plait-il?
— Vous devenez bien paresseux depuis que vous êtes de l'Académie.
— Moi? j'ai cinq actes en répétition au Vaudeville et deux actes aux Variété3é
— A la bonne heure ! Je n'aperçois pas votre femme ?
— Tullia? Elle est dans la troisième baignoire.
— Seule?
372 HISTOlKt
— Avec la Paiférine.
— Horace, est-il vrai que ce pauvre vidamc de Paniiers soit au plus bas.
— Il est mort aujourd'hui, à cinq heures.
— Comment! le docteur Biaiichon tue ses malades, ni plus ni moins qu'un chirurgien de village?
— Eh ! mou cher, je ne suis pour rien dans l'affaire. Il est mort de ses quatre viogt-dix-sept ans sonnés!
— Bixiou, vos dernières caricatures ne valent pas le diable.
— Parbleu! je voudrais bien vous y voir, vous, avec la censure!
— Bonjour, Léon de Lora; bonjour, Stidmann, votre exposition est superbe, mes enfants! vous Ctcs les princes du Musée. Dites donc Stidmann, Pradier vient de mourir... Voilà une belle place à prendre.
— ilélas! cher comte, il y a des hommes qu'on ne remplace pas!
Toutes ces questions et toutes ces réponses bondirent comme les volants que doux joueurs habiles s'envoient et se renvoient dans une partie do raquettes bien menée.
M. de Raslignac se tourna de mon côté.
— Êtes-vous toujours aussi incrédule? me demanda-t-il avec un fin sourire.
— Moi, monsieur? Dieu me garde de douter de votre parole ! La vérité est que je ne savais ni que croire ni que penser.
A mesure que mon célèbre compatriote les interpellait ainsi, d'un œil avido jo contemplais tous ces hommes dont les noms sont devenus, grâce à M. de Balzac, bien plus que par leurs travaux, populaires dans toute l'Kurope civilisée. A l'exception de Bixiou, maigre, assez piètrement vêtu, et point décoré, les autres m'apparurent cossus, décorés et dans l'état de santé le plusflorissant. Madame Tullia du Bruel,encore fort appétissante, portait, non sans grâce, cet embonpoint aimable (jui envahit les danseuses lorsqu'elles font succéder, sans transition, les douceurs du farnienle aux incessantes tortures de leur rude métier. La Paiférine, accoudé familièrcnicnt sur le dossier de sa chaise, étalait une chemise idéale et un gilet impossible.
— Est-ce que M. de la Paiférine ne voit plus madame de Bochegudc? demandai-je à M. de Uastignac.
— Il est revenu complètement :\ la belle Tullia. Il assure que, tout compte fait, le cuisinier do du Brucl est un des plus grands artistes qui soient à Paris
— Madame de Bochegudo vit-elle encore?
— Vous pouvez la voir dans la première avant-scène du rcz-do-chaussé
— Qui donc l'accompagne?
— Conti.
— Conti, lo célèbre musicien?
— Dame! vous savez la chanson :
Kl l'on reviont toujours A sus pruoiiurs amuurs!
Je lue sentis pris d'un vif désir dexaiuiner de pre^ telle arlilicieusc blonde qui
fat tant aimôe par le jeune baron Calyste du Guoiiic (voir Tièatrix) et j'eus recoure au l)inocle de M. de Rastignac. Madame de Rocliegude, devenue osseuse et filandreuse, maigrie, flétrie, les yeux fermés, avait fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de l'article-Paris. Comme le soir mémorable où Calyste, marié à mademoiselle de Grandlieu, la retrouva au théâtre des Variétés, sa chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de boucles où ruisselai<mt les clartés de la rampe, attirées par le luisant d'une huile parfumée. Son front pâle étincelait; elle avait mis du rouge dont l'éclat trompait l'œil sur la blancheur fade de son teint refait à l'eau de son. Une écharpe de soie était tortillée autour do son cou, de manière h en diminuer la longueur. Sa taille était un chef-d'œuvre de composition. Ses bras maigres, durcis, paraissaient à peine sous les bouffants â effets calculés de ses larges manches. Elle offrait ce mélange do lueurs et de soieries brillantes, de gaze et de cheveux crôpés, de vivacité, de calme et de mouvement qu'on a nommé le je ne sais quoi. — Conti fut aussi de ma part l'objet d'un minutieux examen. Conti avait l'air maussade, distrait, ennuyé, il semblait méditer l'éternelle vérité de cet aphorisme profond et sombre comme un gouffre : « Il en est des femmes abandonnées comme des cigares éteints; il ne faut ni reprendre les unes ni rallumer les autres. »
— Tenez, me dit M. de Rastignac, voici un do vos confrères qui a fait un beau rêve et une belle fin.
— Qui donc?
— Etienne Lousteau.
Il me l'indiqua.
— Le petit La Baudraye s'est enfin laissé mourir.
— Et Lousteau a épousé sa veuve?
— Comme vous dites : cet heureux drôle est, à cette heure, possesseur de la plus belle fortune du Sancerrois et d'une des femmes les plus charmantes que je connaisse.
— Madame Piédefer ne s'est pas opposée â ce mariage?
— Il a fallu recourir, pour forcer sa volonté, h l'artillerie des actes respectueux.
— Et M. de Clagny n'est pas mort de chagrin?
— Lo pauvre homme ! on vient de le mettre à la retraite par application du décret du l**" mars, relatif h la magistrature.
— M. le baron de Nucingen est-il dans la salle? demandai-je.
— Nucingen est cloué dans son lit par la goutte; il n'a pas deux bons mois dans l'année.
— Et sa femme?
— La baronne ne va plus au spectacle ; les 'offices religieux, les assemblées de charité, les quêtes et les sermons absorbent tous ses soins et tout son temps. Le père Goriot possède actuellement une tombe en marbre blanc et un terrain perpétuel au cimetière du Pùre-Lachaise.
— Et sa sœur, madame de Restaud?
— Morte, il y a plusieurs années, séparée de corps et de biens avec son mari.
— Veuillez excuser mon insatiable curiosité, dis-je à mon ricorono, mais.
depuis que jo sais lire et ponsor, jo n'ai pas co<:so do vivre avec les personnages de la Comédie humaine ?
— Allez! allez! me répondit-il avec politesse, vous n'éprouvez certes pas autant do plaisir à m'interrogcr que j'en éprouve à vous répondre. Que désirezvous savoir encore ?
— L'ancien ministre de l'agriculture et du commerce, M. le comte Popinot, celui que nous appelions le petit Anselme Popinot, du temps de la grandeur et de la décadence de César Dirotteau, montrez-le-moi, je vous prie.
— Il est en Angleterre, à Claremont, où il a suivi les princes déchus.
— Et du Tillet ?
— Du Tillet n'est plus en France, il s'est expatrié.
— Pour des causes politiques?
— Eh quoi ! vous n'avez pas oui parler de sa faillite ? Il a disparu un beau matin, emportant la caisse. La compagnie dos a2;ents de change a désintéressé les créanciers. Jenny Cadinc et Suzanne du Val-Noblo ne sont point étrangères h sa ruine.
— A-t-on dos nouvelles d'Eugénie Turquot, dite Malaga, cotte fille dont M. de Balzac a tracé un crayon si éblouissant dans la Fausse Maîtresse?
— Elle est en Californie, où elle croque des lingots d'or comme clic croquait dos pralines à Paris. Elle a de si belles dents !
— Et madame Schontz?
— Elle tient une table d'hôte et donne t\ jouer.
— Et Josépha, la célèbre chanteuse?
— Délaissée par le duc d'Hérouvillc, cette Ariane de la rue Le Peletier est allée chercher fortune on Amérique.
— Que sont devenus les deux enfants de madame de Mortsauf, de cette créature céleste nommée si justement le Lys dans la Vallée?
— Jacques est mort de la poitrine; Madeleine, riche à millions du chef de son père et du chef de sa mèro, qui était une Lenoncourt, n'a point voulu se marier. Quoi qu'en ait dit M. de Balzac, je suppose qu'elle a nourri longtemps une secrète passion pour Félix do Vandenesse. Elle occupe l'avant-scèncdes premières. C'est une vieille fille à présent; mais c'est encore une femme adorable, la digne fille do sa mère.
— Connaissez-vous le nom du personnage qui vient d'entrer dans sa logo?
— Ce personnage est Canalis.
— Cànalis ! le po(5te illustre qui joua un si grand rôle dans la vie de Modeste Mignon?
— Précisément.
— Je l'aurais cru plus jeune.
— Ces dernières années l'ont cfToctivoment bien vieilli : Canalis a touché h la politique, et vous voyez comme la politique a creusé le front et blanchi los tompes delà poésie. Co grand homme tarirait le Pactole ; aussi fait-il ;\ mademnisollo Madeleine do Mortsauf une cour omprosséii et intéressée. — Hogardez :\ gaucho, dans la première loge, en partant do la porte du balcon, et reconnaissez une des physionomies les plus curieuses de la Comédie humaine.
— (lott.o jrrn<«se fommo?
— C'est madame Nourrisson.
— La tante de Vautrin?
— En chair et en os, — en chair surtout. Voilà la formidable vieille qui est allée, un matin, trouver le fils du baron Hulot, et qui lui a proposé, moyennant cinquante mille francs, de le débarrasser de la petite madame Marneffe. — Vous avez dû lire cette scène terrible dans la première partie des Parents pauvres?
— Elle n'est pas seule, je crois?
— Elle est avec son mari.
— Comment ! il s'est rencontré quelqu'un qui a épousé madame Nourrisson?
— Vous ignorez sans doute qu'elle est cinq ou six fois millionnaire? Règle générale : là où il pleut des millions, il pousse des épouseurs. Elle s'appelle aujourd'hui madame Gaudissart, née Vautrin.
— Quoi ! l'illustre Gaudissart a épousé cette horrible vieille?
— Régulièrement, je vous prie de le croire, par-devant M. le maire du deuxième arrondissement.
— A propos des Parents pauvres, Wenceslas Steinbock fait-il bon ménage avec sa jeune femme?
— Un ménage excellent ; c'est le fils Hulot qui s'est dérangé à son tour. Madame Hulot, qui est une demoiselle Crevel, occupe cette loge de face avec le couple Steinbock. Hulot leur a dit qu'il les rejoindrait; sans doute il a prétexté un travail urgent pour une cause importante, car il est une des lumières du Palais, amsi qu'on est convenu d'appeler les avocats qui font payer leurs plaidoiries plus de cinq mille francs pièce. La vérité est qu'il entretient des accointances avec les coulisses de l'Opéra. Hulot n'est pas pour rien le fils de son père !
— Sa femme est-elle jalouse?
— Comme une tigresse ! Sa belle-mère, la vertueuse Adeline, la veuve du baron, cherche à la consoler et à la calmer; à quoi elle ne réussit guère. On cause d'une séparation prochaine. — Je voudrais vous montrer Palma, Worbrust, Gobseck et Gigonnet, ce brelan carré d'usuriers, d'égorgeurs et d'assassins: par malheur, la chose n'est -pas possible. Gobseck est seul dans la salle en ce moment, perdu dans un coin obscur du parterre.
— Et les trois autres?
— Ces quatre gredins poussent l'avarice à ce point qu'ils se sont cotisés pour acheter un billet de quarante sous. Ils doivent se repasser leurs contremarques et jouir chacun d'un quart du spectacle. Ou je me trompe fort, ou ce vieux scélérat de Gobseck fera faillite à ses associés et ne quittera la place qu'avec le dernier spectateur.
M. de Rastignac s'interrompit et fit un petit signe affectueux à un musicien de l'orchestre, un vieillard à tête blanche, leaucl accordait sa contrebasse.
— Serait-ce le cousin Pons? demandai-je.
— Vous oubliez deux choses, à savoir : que le cousin Pons est mort., et que, de son vivant, il s'habillait avec un spencer de velours vert, deux faits essentiels relatés dans la seconde partie des Parents pauvres. Mais, si Orestc n'est plu^, Pvlado vit encore, Damon a survécu à Pithias. C'est le père Schmucke que vous ave?
devant les yeux. Le pauvre liommo languit dans un ('•tat voisin do la dptre'^<;o; il n'a d'autres ressources que les cinquante francs par mois qu'il touche de son théâtre et quclquos leçons de piano, à soixante-quinze centimes le cachet. On ne sait comment s'y prendre pour lui venir en aido; et, j)0ur ma part, je ne vis jamais de misère si orgueilleuse, ni de haillons plus fièrement portés.
— Ne pourriez-vous, dis-je à M. do liastignac, m'exhiher M. Maxime de Trailles?
— De Trailles n'hahite plus Paris. Quand le diable prend du ventre, il se fuit ermite. Ce condottiere retraité est marié, père de famille, réside en province, prononce des discours dans les comices agricoles, améliore les races ovine, hovine et chevaline, administre sa commune et roprésonto un canton au conseil général de son départonient. — Feu Maxime do Traillos, commo il se plait :\ signer les lettres qu'il nous écrit do loin en loin.
— Kt dos Lupeanlx?
— Des Lupoaulx est préfet de première classe. En revancho. voici dans une loge le comte Félix de Vandenesso avec la comtesse Nathalie do Manorville; un peu plus bas, les Grandvillc et les Grandlieu; jinis le duc de Rhétoré, Laginski, d'P'sgrignon, Montriveau, Rochefide et d'Ajuda-Pinto, sans oublior les Chiiïrovillo, de l'ancienne maison Protoz et Chiffrovillo, qui a fait une cnlossalo fortuno dans la fabrication des produits chiniiques. Hélas! pourquoi faut-il que notre pauvrtî Camille Maupin n'assiste pas à cette solennité !
— Vous parlez do mademoiselle Des Touches?
— Oui.
— Kilo est toujours en religion?
— Elle est morte il y a deux ans, on véritable ndour do snintoté, dans un couvent près de Nantes. C'est là qu'elle so retira, vous ne l'ignorez pas, après avoir marié Calysto du Guénic à Sabino do Grandliou. Ouello f^mmo! Diou n'on fait plus comme rellc-h\,et il a bien raison: c'est in)]) humiliant pour les hommes!
Les dernières paroles de M. de Rastignac furent couvertes par lo l)ruit des trois coups traditionnels que le régisseur frappa sur la scène.
— Faisons silence, me dit-il ; on va conmiencer Mercndet ; }o reprendrai mon bavardage après le premier acte, si je ne vous ennuie pas cependant.
— Ah ! monsieur! m'écriai-je, ah ! mon...
Je n'eus pas le loisir do terminer ma phrase; une main amie mais vigoureuse, pesa fortement sur mon épaulo ; je me réveillai en sursaut.
— Comment! tu viens au Gymnasse lorsqu'on joue Mercadet, et c'est pour y dormir!... me dit une voix bien connue.
— Moi? je dors?
— Tu ne dors pas ; mais tu dormais.
Je me retournai brusquenu-nt
Mon voisin était un monsionr h la (iguro béato, en Innoites Moues, qui dépeçait ujte orange avec la plus ridimle solennité.
Aux avant-scènes, aux loges, aux stalles d'orchesiro, partout où j'avais cru
voir los personnages de la Comédie humaine, je n'apen-iis que des tètes insignifiantes, des galbes communs, des types ingrats, — une collection de médailles eiïacées.
En ce moment la toile se leva, les acteurs entrèrent en scène, et la grande comédie de M. de Balzac se déroula au milieu des rires et des applaudissements de la foule.
Donc, j'avais rêvé; et, si j'avais rêvé, c'est que je m'étais endormi. Mais pourquoi ce sommeil? quelle cause l'avait provoqué? L'orage qui grondait dans le ciel? l'étouffante chaleur qui régnait dans la salle? ou le vaudeville de M. Trois- Étoiles, qui commença le spectacle?
Peut-être bien ces trois causes réunies.
ALBl-.RIC SECOND.
XIIL Sur les œuvres de Balzac, par Armand Bascliet. Le Mousquetaire, 17 mars 185/|.
XIV. Sur les œuvres de Balzac, par Philibert Audebrand. Le Mousquetaire, 10 juillet 185/i.
XV. M. de Balzac, par J. de P. La France centrale (de Blois), du U mars 1855. Cet article curieux, que nous allons reproduire, est de M. Jules de Pétigny, qui liabitait le château de Clénor, près de Blois; il était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et archéologue des plus distingués.
Balzac et moi, nous détestions cordialement les cartes. Ce fut la première sympathie qui nous rapprocha. Nous sentions vivement le besoin d'échanger des idées, de verser en dehors le trop plein de nos jeunes imaginations, et chacun de nous était heureux de trouver un auditeur qui pût l'écouter et le comprendre. Aussi, que de ruses, que de stratagèmes pour conserver la liberié de nos causeries! Tantôt nous nous cachions dans une embrasure do fenêtre sous une double enceinte de rideaux, tantôt nous placions devant nous comme un rempart le dos d'un énorme canapé. Mais ces précautions ne suffisaient pas toujours pour nous dérober au regard inquisiteur de la maîtresse de la maison; si nous avions le malheur d'être aperçus, nous ne tardions pas à voir s'allonger devant nous deux mains blanches et décharnées tendant à chacun une carte, et nous étions traînés vers une table de jeu avec les mines humbles et déconfites de deux collégiens surpris en flagrant délit d'école buissonnière.
Cependant il est juste de dire que ces catastrophes étaient rares; habituellement nous réussissions à nous faire oublier, et les heures coulaient vite dans nos interminables conversations. Balzac y déployait tous les trésors de sa verve, tout cet océan d'idées qui bouillonnait déjà dans sa tête, et que sa féconde imagination a répandu depuis dans cent volumes. Plus tard, lorsque j'ai lu ses ouvrages, j'ai éprouvé un j)laisir tout personnel à y reconnaître nos entretiens dramatisés, h y retrouver les sentiments et les impressions de sa jeunesse qu'il
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développait dans noî5 causeries intimes avec une chaleur et une richesse dVlocution dont ce que je lisais me semblait ôtre l'écho lointain et afTaihli.
J'en citerai un exemple entre mille. Balzac alors s'était épris du magnétisme avec ce fol enthousiasme qu'il apportait à toutes choses nouvelles. Son zèle était ardent, sa foi entière, son assurance imperturbable. Il suivait les exercices des maf^nétiseurs, étudiait leurs poses et dévorait leurs li\Tes. « Oui, me disait-il, j'approche du but. Encoro quelques efforts et je l'atteindrai. Le magnétisme n'est que l'ascendant irrésistible de l'esprit sur la matière, d'une volonté forte et immuable sur une âme ouverte h toutes les impressions. Avant peu, je posséderai les secrets de cette puissance mystérieuse. Je contraindrai tous les hommes à m'obéir, toutes les femmes à m'ai mer. Voj'ez, continuait-il en s'échaufTant de plus en plus, cette jolie personne qui bâille près d'une table d'écarté ... Eh bien, par la seule fascination de mon regard, je la forcerai de traverser ce salon et de venir se jeter dans mes bras. »
Je ne pus retenir un éclat de rire; car Balzac avait dès lors une Rpécialité de laideur très-remarquable, malgré ses petits yeux étin celants d'esprit. Unn taille grosso et courte, d'épais cheveux noirs en désordre, une figure osseuse, une grande bourbe, des dents déjc'i ébréchées, voilà son portrait h vingt ans, autant quo ma mémoire me le rappelle, et sa mise ne s'éloignait pas moins que sa figure de l'homme à bonnes fortunes.
Il s'est peint assez fidèlement lui-même dans plusieurs de ses romans. Les premiers et les meilleurs, la Peau de chagrin, le Père Goriot, le Lya danx la Vallée, font paraître au premier plan un jeune homme débutant dans la vie, plutôt gaucho quo timide, le ccaur plein de désirs ardents qui s'attaquent à la première femme venue, et viennent se heurter contre les mille obstacles matériels quo les convenances sociales opposent aux amours novicos. Ce personnago si naïvement tracé, c'est Balzac tel que je l'ai connu, et je ne doute pas que la plupart des maladresses, des petites humiliations de salon qu'il attribue h ses amours ne fussent pour lui des souvenirs.
Pour en revenir h ses idées sur le magnétisme, elles étaient sincères comme toutes les illusions qu'il s'était forgées à toutes les époques de sa vie; sans dnute il s'en est désabusé depuis ; mais il en a fait un roman dont j'ai oublié le titre et dont le sujet est une jeune femme dominée par l'ascendant d'un magnétiseur. Lorsqu'il avait adopté une idée, il était tellement convaincu, qu'il ne comprenait pas qu'on put se refuser à partager sa persuasion. M. Baschet ne croit pas h l'anecdote des ananas, aveclesquels Balzac espérait devenir subitement millionnaire; je ne sais si elle est vraie; mais dans son caractère elle est au moins trèsvraiaemblable, et pas plus extraordinaire que celle des mines d'argent de la Sar- «laignc, qu'il voulait renouveler des Bomains. Il y a beaucoup de lui dans sa dernière création, Mercndct le Faiseur. Comme Montaigne, comme Molière, commr^ tous les véritables révi-latcurs du cœur humain, Balzac a sans rosse reproduit sa personnalité dans ses œuvres.
Quoi qu'il en soit, dans nos entretiens, je ne ménageais aucune de ses illusions, et il me trouvait aussi imperturbable ((n'il était lui-nn^me entliousiasto.
Une de nos sympathies, la principale peut-être, c'est que nous n'étions d'accord sur rien, et que nous soutenions avec un égal entêtement des opinions diamétralement opposées. Aussi nos disputes n'avaient point de terme et la soirée finissait toujours trop tôt; car nous nous séparions emportant de part et d'autre d'excellents arguments que nous n'avions pas eu le temps d'utiliser. Du reste, nos relations se bornaient à peu près à ces réunions hebdomadaires : hors de là, il nous arrivait rarement de nous rencontrer. Mais le jour qui ramenait nos causeries périodiques était attendu avec impatience, du moins par moi
iJn dimanche Balzac ne parut point et je dus passer quatre mortelles heures à faire semblant de regarder une partie de whist. Le dimanche suivant, même désertion. Je n'y tenais plus, j'allai chez lui. On me dit qu'il était absent depuis quinze jours et que ses parents eux-mêmes ne savaient pas où il était allé. Il y avait là un mystère dont je ne possédais pas la clef. Après m'être fatigué vainement à combiner des hypothèses plus ou moins invraisemblables, je pris le parti de n'y plus penser. Six semaines après, par un beau soir d'été, je flânais sur le boulevard du Temple, lorsque je sentis une main qui se posait sur mon épaule. Je me retournai et je reconnus Balzac, ou plutôt je ne le reconnus pas d'abord, tant il était changé. Sa figure, ordinairement très-colorée, était pâle et défaite ; ses yeux creux, sa barbe longue, ses vêtements en désordre. Il avait l'air de sortir de l'hôpital ou d'un mélodrame de la Gaieté. Sans me laisser le temps de lui adresser une parole, il m'entraîna hors de la foule, puis il me dit d'un ton grave : « Mon existence actuelle est un mystère pour tout le monde, même pour ma famille. Mais pour vous je n'ai point de secrets ; vous connaîtrez le lieu de ma retraite. Venez me voir demain à midi, et tout vous sera révélé.» Là-dessus il me quitta en me laissant son adresse qui était dans une petite rue du quartier Saint-Antoine. M. Baschet m'a rappelé que c'était la rue Lesdiguières.
Arrivé au numéro indiqué dans cette rue solitaire et qui n'est guère habitée que par de pauvres ouvriers, je me crus d'abord dupe d'une mystification. Cependant je me hasardai résolument dans un escalier raide et noir, et je frappai en vain à plusieurs portes; les habitants étaient à leur travail journalier. Une bonne femme à qui je demandai M. de Balzac, crut que je me moquais d'elle ; une autre me regarda de travers et me prit pour un agent de police. Enfin je montai jusqu'au dernier étage, sous les tuiles, et là, en désespoir de cause, je poussai du pied une dernière porte fermée de quelques pFanches mal jointes; une voix d'homme se fit entendre. C'était celle de M. de Balzac.
J'entrai dans une étroite mansarde, meublée d'une chaise dépaillée, d'une table boiteuse et d'un mauvais grabat qu'entouraient à demi deux sales rideaux. Sur la table on voyait un encrier, un gros cahier do papier couvert de griffonnages, une cruche de limonade, un verre et un reste de pain. Il faisait dans ce bouge une cbaleur étouffante, et on respirait un air méphitique à donner le choléra, si le choléra eût alors été inventé.
Balzac était couché dans le lit et coiffé d'un bonnet de coton d'une couleur problématique : « Vous voyez, me dit-il, la demeure que je n'ai quittée depuis deux mois qu'une seule fois, le soir où vous m'avez rencontré. Pendant tout ce
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tonips, jo ne sais pas sorti do co lit où je travaille nuit et jour à la prande œuvre pour laquelle je me suis condamné à cette vie de cénobite, et que je viens licurcusement de terminer; car mes forces sont à bout. Depuis longtemps je rÊvais à l'entreprise que j'ai enfin exécutée, mais j'avais éprouvé qu'un travail sérieux est impossible au milieu des distractions du monde et du tracas des affaires. J'ai donc brisé tous les liens qui m'attachaient à la vie commune, j'ai fui le genre Immain et je me suis enterré vivant. Maintenant que mon œuvre est accomplie, je ressuscite et je renoue mes rapports avec les hommes. Je suis bien aise de commencer par vous. »
(>ottc œuvre si pompeusement annoncée et qui avait coûté si cher à son auteur, n'était non éàn moins qu'une tragédie en cinq actes, en vers, dont il me fallut entendre la lecture d'un bout à l'autre. Le sujet était la mort de Charles 1'^. Balzac y avait mis tous ses sentiments royalistes, car 11 était royaliste alors, ou i\ peu prés, royaliste constitutionnel comme on l'était sous la I\f^stauration. La pièce me parut irréprochable au point de vue des règles classiques. Les vers étaient corrects, les trois unités rigoureusement observées. Il y avait çà et là quelques éclairs de génie, quelques profondes intuitions du cœur humain, suitout dans Cromwell; mais l'ensemble était froid et passablement ennuyeux. Il remarqua sans doute cette impression sur ma figure; car il sembla peu content de l'effet pr.jduit. Cependant il m'annonça l'intention de lire sa i^ièce en comité du Théâtre-Français. Je ne sais s'il osa se risquer devant l'aréopage comique; mais je n'en ai jamais entendu parler depuis, et je crains que ce premier ouvrage d'un écrivain, devenu si célèbre, ne soit entièrement perdu pour les amateurs de pièces rares et inédites. Du moins il n'en est pas question dans la liste très-complète que Balzac lui-m^me a donnée de ses ouvrages imprimés ou destinés h l'être. M. Baschet cite cetttî tragédie sous le titre dUenrietle d'Angleterre, et raconte qu'elle fut soumise au jugement de l'académicien Andrieux, qui déclara l'auteur incapable de mieux faire. Je crois qu'.Vndrieux avait raison, au moins en fait de tragédie. Les essais toujours malheureux que lîalzac a tentés depuis, au théâtre, semblent prouver qu'il s'était trompé au premier abord sur sa vocation. Il est rare qu'il n'en soit pas ainsi, et qu'on ne fasse pas fausse route à l'entrée de la carrière. Je n'accepte pas même comme un démenti le succèsde sa comédie posthume de Mcrcadet.qu'icsi un excellent roman plutôt qu'une bonno pièce, et qui a réussi peut-être parce qu'elle était posthume.
I*eu de jours après cette singulière entrevue, je partis pour la province cl jo fus longtemps sans revenir à Paris. A mon retour, je m'informai de Balzac auprès de nos amis communs. On me dit que son père étiiit mort laissant des affaires embarrassées, que sa fortune était perdue, qu'il avait changé de demeure et qu'on ne savait co qu'il était devenu. Le fait est que Balzac, réduit h vivre do sou travail, évitait avec soin, par un»; noble fierté, ceux qui l'avaient connu dans une position meilleure. 11 rompit courageusement avec le passé, et recommença une existence nouvelle. C'est sans doute à cette époque de sa vie que se sont arrêtés les biographes qui l'ont fait sortir de si bas. Il remonta en effet tous les degrés de l'échelle sociale; mais il avait commencé par le désordn?.
Au reste, c'est à ses malheurs qu'il dut probablement sa gloire. Si Balzac c'tait reste riche, il n'aurait été qu'un homme d'esprit original et fantastique, jetant sur le papier quelques conceptions avortées dont il aurait amusé cj ennuyé ses amis. La pauvreté lui imposa l'obligation d'un travail opiniâtre sans lequel il ne pouvait rien faire dn bien ; car il produisait péniblement. Son génie se forma à cette rude école et le feu créateur jaillit sous la pression de la nécessité.
Retiré en province, j'avais tout à fait perdu sa trace. Ce fut seulement après plusieurs années que je retrouvai son nom sur la couverture du Dernier Chouan, le premier de ses romans qui aient commencé à le faire remarquer. Ce nom grandit rapidement; ses ouvrages devinrent populaires; il s'éleva à la cclcbritc. Mais, par cette raison même, je ne cherchai point à me rapprocher de lui. Je craignais qu'il ne me prît pour un de ces courtisans de la Renommée qui s'attachent comme des lichens parasites à tous les hommes en réputation. Je désirais pourtant qu'un hasard me le fit rencontrer; mais le monde dans lequel il s'était lancé n'était plus le mien, et Balzac es. mort sans que je l'aie revu depuis ma visite au faubourg Saint-Antoine.
Cet épisode de sa vie, auquel il a fait allusion dans la première partie de la Peau de Chagrin, caractérise parfaitement la fermeté opiniâtre de ses résolutions et sa persévérance dans le labeur obstiné auquel il a dû sa gloire et ses succès, mais où il a puisé le germe de la maladie dont il est mort dans la maturité de l'âge et du talent. Cette maladie était la même que celle à laquelle a succombé l'illustre et savant Burnouf, qui, dans une carrière bien différente, fut aussi victime de ces nobles excès qu'un écrivain distingue appelle l'intempérance du travail.
Confident des premières impressions de Balzac et de ses premiers essais, j'acquitte la dette d'un des souvenirs les plus attachants de ma jeunesse, en montrant par son exemple comment s'acquièrent ces grandes renommées littéraires que le monde envie, mais que bien peu d'hommes ont le courage d'acheter au prix qu'elles coûtent. J. de P. (Jules de Pètigny.)
XVL Étude sur Balzac, par Louis Lurine. La Semaine, U mai J856.
XVII. Honoré de Balzac, par un anonyme. Revue française des 10 et 20 juin 1856.
XVIIL Honoré de Balzac, par Amédce Rolland. Le Diogène^ n° 3, 2Zi août 1856.
XIX. Balzac journalisle, par Philibert Audebrand. Gazette de Paris des 8 et 15 novembre 1857.
XX. A propos d'un article inédit de M. de Balzac (le Monde comme il est, par le marquis de Custine. Voir tome XXII, page 239), par Louis Llbach. La Réforme littéraire, n° 1, 19 janvier 1862.
XXI. Balzac aux lanternes, par Eusèbe de Salles. La Presse, U octobre 1862.
XXII. Lettre à madame de Balzac, p3Lr Charles Monselet. Le Figaro, 6 novembre 1862.
XXIII. Détails sur iSflir'flc, par Benjamin Gastiueau. La Loire illustrée (de Tours), n° 1, août 1863.
XXIV. U?ie Préface à la Comédie humaine de Balzac, contenant un ordre de lecture, par M. Alphonse Boulé. L'Illustration, JO et 17 juillet 1809. Cet article, que nous allons reproduire, a été recomposé et tiré ù part, très-augmenté et daté d'Arpajon, G octobre 1872, Ilennuyer, imprimeur, 1873. C'est cette dernière version que nous recueillons ici.
Au point culminant du Père-Lachaisc, à cette place où Uastipnac, après sou adieu suprômc au père Goriot, s'était écrié, les yeux fixés sur Paris : « A nous deux maintenant! » s'élève le monument funèbre de Balzac. Son buste, uu livre avec le titre : la Comédie humaine, en sont la seule décoration.
Quand, jeune et ignoré, Balzac dans ses promenades venait à cotte mémo place contempler Paris et que, dans sa soif de gloire, il jetait le cri qu'il fit depuis celui de Rastignac, il ne se doutait pas qu'il y serait couché un jour et si \ite enlevé par la mort.
Ko à Tours, le 10 mars 1799, Balzac était mort à Paris le 18 août ISjU : il avait vécu un demi-siècle.
Les grands écrivains viennent toujours dans leur temps : Balzac était appelé à être et fut le peintre des mœurs françaises au xix* siècle ; il s'était donné lui môme le titre de docteur en médecine sociale. cùie^
Celui que l'on a appelé le plus fécond de nos romanciers so trouva'a la fois physiologiste, — moraliste, — ho mme d'affaires, — publiciste, — philologue, — antiquaire, — historien — et philosophe ; il fut, h, l'occasion, mystique comme Swedenborg et sut môme, sans errer, aborder le dogme religieux; — av;iut tout, il a été po(itc dans l'acception la plus large.du mot.
La Monarchie, la Révolution, l'Empire, la Restauration surtout, et enfin le gouvernement de Juillet, furent l'objet constant de ses recherches et de ses études. Dans ses appréciations sur l'ancien et le nouveau régime, il resta toujours fidèle à ses croyances comme catholique et à ses principes comme monarchiste. Croire, avait-il dit, c'est vivre ! et il eut au plus haut degré la foi politique et la foi religieuse. Ses idées absolutistes en ont fait un des champions les mieux inspirés du principe d'autorité.
Balzac est un des polygraphes du xix'^ siècle, et il ne travailla qu'une vingtaine d'années; la mort seule brisa cette plume qu'il disait lui-même être de diamant, pour ne pas s'user à ses héroïques labeurs.
Le titre de la Comédie humaine, qu'il osa donner à ses œuvres, a aidé à on former comme un tout complet, divisé en :
Scènes do la vie privée.
Scènes de la vie de province.
Scènes do la vie parisienne.
Scènes do la vie politique Scènes de la vie militaire.
Scènes de la vie do campagne* Études philosophiques.
Études analytiques.
Contes drolatiques.
Théâtre.
Mais maintenant que les productions de Balzac sont toutes connues, que son œuvre est parfaite et ne peut s'augmenter, ces catégories doivent, pour le lecteur, s'effacer devant un classement plus rationnel.
Ces sous-titres de la Comédie humaine n'apparaissent en effet aujourd'hui que comme des coupures, des moyens de faciliter la publication ; par eux-mêmes ils n'ont pas de signification bien caractérisée : toutes les études de Balzac ne sont-elles pas philosophiques? Presque toutes ne se rapportent-elles pas à la vie privée? Aucune, directement ou indirectement, rcste-t-elle étrangère à la vie politique ? La plupart d'entre elles ne procèdent-elles pas à la fois de la synhèse et de l'analyse, — à tel point qu'il est difficile de dire laquelle des deux méthodes était la plus familière à l'auteur.
A un autre point de vue, ils ne sauraient servir de fil conducteur au milieu des deux mille personnages que Théophile Gautier compte dans la Comédie humaine : l'intérêt que Balzac leur portait, nous voulons l'éprouver à notre tour, mais, pour les connaître, il faut les voir vivre; or, Balzac en suit certains du berceau à la tombe et beaucoup d'entre eux figurent dans divers romans; par exemple, tels apparaissaient dans les Chouans ou dans une Ténébreuse Affaire, qui se retrouvent dans Splendeurs et Misères des courtisanes et la Dernière Incarnation de Vaùirin, ou dans la Cousine Bette, ou le Député d'Arcis; tels autres font leur entrée dans un Grand Homme de province à Paris et ont une place nouvelle soit dans la Muse du département, soit dans Modeste Mignon, soit dans les Secrets de la princesse de Cadignan, soit dans les Comédiens sans le savoir.
Un ordre de lecture s'impose donc dès le début : tous ces personnages si divers demandent à défiler devant nous sans rompre l'harmonie de l'œuvre de Balzac telle qu'il la comprenait lui-même et la sentait vivre en lui. Peintre de mœurs, il était avant tout historien; or, l'histoire n'a qu'un ordre, — l'ordre chronologique. Les études mêmes les plus métaphysiques en apparence, se ratchant toujours par un point quelconque au temps, peuvent aussi trouver une place dans cette classification.
Cette nomenclature nouvelle de la Comédie humaine ne saurait comprendre les Contes drolatiques, ouvrage de fantaisie par excellence et que Balzac lui-même a pu regretter d'avoir livré au public. Ce livre, qui suffirait à lui seul pour la réputation d'un écrivain, ne fut que le produit des passe-temps de Balzac, lequel devait trouver ailleurs son véritable titre à la célébrité. Pour ces récits détachés, qui commencent au temps-eS'le duc Richard gouvernait la Normandie et finissent sous Henri III, il a su, avec un rare talent, emprunter le style et le sel rabelaisiens ; certaines leçons morales s'en dégagent forcément, mais en s'y compltiisant, Balzac n'a fait que payer sa dette au sensualisme, dont les intelligences les mieux douées ne sont pas toujours exemptes. La même plume, en effet, n'al-elle pas écrit Jésus-Christ en Flandre, cette suave légende qui sert comme de frontispice à la Comédie humaine, et encore Séraphita, espèce de vision spiritualiste, rêve de l'âme délivrée du corps, la vie entre ciel et terre ?
Voici l'ordre de lecture que nous proposerions pour les études composant à proprement parler la Comédie humaine^ car beaucoup d'autres écrits de B-ilzac
mSTOlHE
i. Jésus-Christ eu Flandre.