‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 194 sur 217 · CONDITIONS I) K !,.V S () 1' S <: H II' 1" I O N · texte numérisé non relu

CONDITIONS I) K !,.V S () 1' S <: H II' 1" I O N

l/ouvrage complet nuineiii 1(1 \olinnes; ornes de Ibî gra\ure.>. Il sera publié en 160 livrais(uis de .{ feuilles de 16 pages, avec une vignette, ou 4 k 5 feuilles sans vignette.

Prix de chaque livraison : [)0 centimes. Chaque volume : b francs.

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Furnc et Cie, rue Saint-André-des-Arts, 55, et dans les dépôts des publications illustrées; dans les déparlements, chez les principaux libraires de chaque ville.

Ce Prospectus est imprimé à Paris, chez Lacrampe fils et C'^, rue Damiette, 2.

Un premier avis de cette édition des Œuvres complètes de M. de Balzac avait été imprimé en 1841 au revers de la couverture des livraisons des Scènes de la vie privée des animaux. Il les annonçait en douze volumes seulement. Le prospectus que nous venons de citer les annonce en seize. Il fut réimprimé quelques années plus tard, et, cette fois, l'ouvrage en comporte dix-sept. Les Parents pauvres, en un volume, furent alors ajoutés à l'édition.

En 1853 enfin, laComédie humaine fut acquise parTéditeur Houssiaux ; il fit paraître aussitôt un prospectus nouveau dont nous allons citer la partie littéraire :

Depuis vingt ans que la première pierre de la Comndie humaine a été posée par M. de Balzac, Cet immense monument a eu le privilège d'exciter l'attention de la foule ; mais il a fallu que rédifice tut complet pour que tout ce qui avait été dépensé de critiques, d'attaques jalouses et acrimonieuses se trouvât changé en un immense concert d'éloges.

M. de Balzac, tout en recueillant de son vivant d'illustres sympathies isolées, n'eût pas la douce joie de la grande popularité qui devait l'attendre quelques années plus tard, et qui tend à grandir dans l'avenir.

L'auteur de la Comédie humaine fit faire un pas énorme au rotiinn : il le plaça dans de nouvelles conditions, il l'avança par de suprêmes efforts et dépassa tous les romanciers de son époque. Le public, fatigué des romans frivoles, des conteurs intarissables, entra avec une certaine crainte respectueuse dans l'œuvre de M. de Balzac: peu ii peu l'intelligence des lecteurs se développa au contact du grand génie. Aussi, est-ce à partir du demi- siècle, de 1850, que sa gloire s'est établie et a fait taire l'envie que sa belle conscience littéraire avait excitée.

Sur le tombeau de M. de Balzac a poussé un buisson de fleurs sympathiques pleines de vie, qui tous les jours croissent en vigueur.

La Comt'die humaine, le plus grand livre moderne, qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques, n'avait pas été publiée depuis la mort de l'auteur : nous pensons donc que cette nouvelle édition de ses œuvres sera favorablement accueillie.

Cette fois, les Œuvres complètes de M. de Balzac sont promises en vingt volumes .

414 APl'ENDICK A LIIISTOIKE

iNous devons au comte Ferdinand de Graniont, l'ami dévoue de Balzac, un curieux renseignement ; ce fut le marquis Auguste de Rclloy, revenant d'Italie et tout imprégné d'admiration pour In Dirine cotucdie du hante, qui trouva pour Ralzac ce titre général de ses œuvres : bi Connklu'Jiuniabin, par opposition à la trilogie du grand poète italien. Jusqu'alors, Halzac n'avait jamais donné d'autre titreà l'ensemble de ses travaux (\\ie'.fUudrs de mœurs au xix^sièclc.

La Presse du 26 février 184*J contient encore, à propos de la Comédie humaine^ cette note caractéristique :

La Comédie Inunnlnr n'est point, .linsi ({u'ont paru riiurupicr quelques critiques, une simple collée lidn de romans détaclu's, réunis en corps d'ouvrages pour le besoin d'une cund)inîii>on de lil)i;uri(; ; loin de là, lu Comrdie hurnainn est une OMivre, un monument littéraire, un édiliee pliilosopliique, dont toutes les parties, toutes les assises, pour ainsi dire, se tiennent et sont dépendantes les unes des autres. Si les divers fra.irmenls de re lont >i harmonieux ont été détachés et publiés à part, c'est uni(fuemenl pour satisfaire h la curiosité des lecteurs de romans ; mais, dans toutes ces éditions séparées, lautcur a été obli^'é de faire le sacrifice d'un },MMnd nombre d'idées et d'aperçus philosopiûques qui servaient de lien entre les diverses études morales contenues dans la Cuynfdir Ininminr.

Si donc on veut lire utilement et apprécier convenablement le ^''-'ind moraliste de notre épo(fue, c'est dans son grand œuvre qu'il faut le chercher ; là, on verra comment ces chers-d'o'iivre si divers en apparence : Eugenir (]randr( et le l'th'e iioriol, le Mnlrcin dr raitij>atf/ir et Frrrni/Hx, le Cure ilr rillttfjf et lu l'/ii/.sioluyit' du hiuri(if/r, Ir. Li/s (((i/is lu Vallrr i-t la Frniiur suprrirurc, se déduisent lo},'i(|uemenl les mis des autres, et teiulent tous à un môme but : la connaissance apprort)ndic des passions, des sentiments, des vices, des ridicules qui afTectent la socii'-té humaine.

III. Le Uni (h' Sceaux. — Un extrait de cette nouvelle avait paru, avant l'apparition dos Seènes de la rie privée^ dans le Voleur du '» janvier 18:î().

IV, Mémoires de Deux Jeunes Mariées. — Cet ouvrage avait été annoncé dés 18:54 sur lescouverturesdesys/i/^A'.srf*' ;//^'///'5 au xix'sièclc» il le fut fort longtemps, ensuite, par la lievue de Paris.

W. lue Fille d'hlve. — Aous lisons, dans les Tableaux tmmdains, signés IWuiimicl, du VoUaire ^U" du 17 octobre 1880), les lignes suivantes:

LU brillant souvenir lilt<Taire s'attache .i la peisonliulilé de la duchesse Ku»

génie Litta, fille du premier mariai,'e de la piùiiccsse Porcia avec le comte Bologiiini. Balzac, pendant riiivcr qu'il passaà Milan ,1838), lui dédia, alors qu'elle était encore jeune fille, une de ses meilleures études sur la femme. 11 est hicMi curieux de relire aujourd'hui la lettre que le célèbre romancier adresse « ksa petite amie Eugénie » en lui envoyant son œuvre. Vingt ans à l'avance, Balzac avait senti quelle femme serait la duchesse Lilta et quel rôle elle serait appelée à jouer sur son temps...

Nous ne trouvons nulle trace, dans la Comédie humaine, de l'envoi en question. JNous ne relevons, adressées à des personnes de cette famille Porcia, que la dédicace de Splendeurs et Misères des courtisanes, au prince Alfonso Serafino di Porcia, adressée de Paris en juillet 1838, et celle des Employés [la Femme supérieui^e), à la comtesse Serafina San-Severino, née Porcia, datée priniitiveincnt de Milan, mai 1838. (Balzac, après avoir passé en 1837 quelque temps en Italie, avait en effet repassé par Milan au printemps de 1838.)

Il s'agit de la dédicace à.'une Fille d'Ève^ adressée à la comtesse Bolognini, née Vimercati, et remariée plus tard au prince Porcia; dans ces lignes, écrites en 1839, Balzac parle à la comtesse Bolognini de sa lille Eugénie (la duchesse Litta). On le voit, l'ouvrage n'est donc pas dédié à cette dernière, mais seulement à sa mère.

XVII et XVIII. Dàa'sidi Revue de Paris, la Grenadière et la première partie de la Femme abandonnée (la seule datée), portent toutes deux cette date : « A la Poudrerie d'Angoulème, août 1832. » La première dédicace de la Gi^enadière: «A Garoline », était en réalité adressée à madame Claire Brunne (madame Murbouty).

XIX. Honorine. — L'épigraphe est empruntée au chapitre x de Mademoiselle de Maupin.

XXII. La Femme de trente ans. — Voici un complément inédit de la préface de cet ouvrage, telle qu'elle est réimprimée page 382 du tome XXII des Œuvres complètes de H. de Balzac. i\ous trouvons l'autographe de ces lignes sur un exemplaire de l'édition de 1834 de Même histoire {la Femme de trente ans)\ elles y suivent immédiatement la préface citée dana les Œuvres :

Ainsi pourraient être justifiées les apparentes bizarrenes des Dnux lirncon- ^/r5. Mais il est au fond de celle scène une pensée que l'auteur avait gardi'-e pour lui seul, un seci'cl dont on se moquerait en FrancejCt qui ne peut avoir de succes qu'en Allemagne ou près de certaines âmes féminines. Il le dévoile aujourd'uui,lantil est insoucieux des critiques. En France, personne ne lit un livre avec linletition de le creuser, et bien des gens vont s étoimer de n'avoir pas vu ra.

4IC APPENDICE A LUISToiRE

Hélène est dans lû^jc où la pureté même de làine fait (jue les fautes ont Ja proportion de» crimes, cl où la conscience a je ne sais quoi d'acide. Char^fée d'un fratricide, elle succombe sous les remords; elle ne se croit dijjne de personne; elle se voit en pensée la camarade des forçats. Son mariaf^e avec un criminel est pour elle un ordre du ciel, une laialité. Si elle avait eu six ans de plus, elle aurait épousn un agent de change et serait devenue le plus bel ornement de la civilisation.

Cette idée m'a été inspirée par la scène entre Guillaume Tell et le twiirtrirr dans Schiller. Aussi disais-jc qu'elle sera plus comprise en Allemagne qu'en F'rance.

XXIII. Le Père Goîûot. — S'il faut en croire le Figaro du 14 décciiilwc 1H78, voici une pensée autographo écrite en tète d'un exemplaire du Pèredoriol appartenant à .M. Henri .'Moilliac:

La femme vraiment distinguée est celle qu'on no distingue pas.

H. DK BALZAC.

XXVII. Le Contrat de vinriaqe {la Fleur-des-pois). — Dans la rurieuse introdurtion datée du 27 avril 1835, inlrodurtion inspiivc par iialzac et jibicée, la même aonée, entête du premier volume do la premi«Te série des Etudes de nururs auwx^ sirrle (yoiv pag:e 'i6), M. Félix Davin, parlant des œuvres qui devaient composer celte série, indique ainsi le sujet d<' la Fh'nr-drs-pnia:

La Fleur-des-pois, ((uc l'auteur doit pni)lier incessamment, est encore une histoire vraie, jumelle iVlJurp'nie Grandet. Là, le cadre est la province. Mademoiselle f'-ormou. celte fille qui s(« marie à quarante ans avec un fat; ses malheurs, l'avenir de ses enfants, composent un drame aussi terrible par rc que l'auteur dit, ([ue par ce (ju'il tait. Ce sera le second chant d'un po6mc commencé dans Euf/cnie Grant/rf, et (pie l'auteur finira sans doute. Mais à cette fleur odorante et (ine nous devons laisser et r(»x(|nisc fraidieur de son arAme et son velouté.

Il avait dit déjà, dans ce iikmik^ travail :

... peindre, dans la l'iri/r-des-pais, madeuïoiselle CoiMuon aux prises arec M. de Sponde...

Or, il n'est question dans /// F/nir-drs-pms, (jui p^rte pour titre aujourd'hui : le (Contrat de Mariof/e, ui de « mademoiselle (lormon • ni de « M. (le Sponde». Il est facile de reconnaît r«' dans ces personnages les héros du roman /a Viriiir Fil/r, avec (pielques modillcations de noms et dévénenients. M. de Sponde devint le chevalier de Valois et mademoiselle Cormon n'rut à pleurer que sur ses propres mal-

heurs. Pour la Fleur-des-pois, Balzac prit un tout autre sujet dont madame et mademoiselle Évangélista, Paul de Manerville et Henry de Marsay font à peu près tous les frais. Pourtant Balzac avait commencé le roman primitivement annoncé, et nous possédons tout le début de l'œuvre, début inédit, où mademoiselle Cormon et M. de Sponde (personnage non placé aujourd'hui dans la Comédie humaine) jouent un rôle important.

XXIX. Ursule Mrowe^. — Nous avons entre les mains un fragment manuscrit de l'auteur, formant le premier chapitre des Héritiers Boirouge ou Fragments dldstoire générale; le chapitre ii, qui n'est pas écrit, porte pour titre: Ursule Mirouët. Il semblerait donc, contrairement aux indications primitivement données dans le cours de ce livre, que les Héritiers Boii^ouge sont devenus Ursule Mirouët^ et pourtant, dans la table de la nouvelle édition de la Comédie humaine dressée par Balzac en 1845 (voir pages 217-220), les Héritiers Boirouge font toujours partie des œuvres à écrire, alors qu.'U?'sute Mirouët, publiée en 1841, est indiquée sur ce même tableau parmi les œuvres imprimées. Il y a là une énigme bien difficile à éclaircir aujourd'hui.

XXXI. Le Lys dans la Vallée. — Dans une lettre encore inédite de Balzac à madame Hanska, lettre datée du 15 janvier 1837, Balzac raconte qu'il vient de relire le Lys dans la Vallée, en môme temps que la dernière lettre de madame de Berny (morte le 27 août 1836, deux mois après la pubh cation du Ljys dans la Vallée). Elle lui conseillait, dans cette lettre, de supprimer un assez long fragment delà dernière entrevue de madame de Mortsauf avec Félix de Vandenesse; il s'y décida, et nous avons pensé qu'il serait curieux de recueillir ici ce passage, dans sa forme première et avec ses développements primitifs. Il commence dans l'édition définitive, page 625, hgne 12:

— Ah l c'est la mort, mon pauvre Félix ! me dit-elle, et vous n'aimez pas la mort! la rrfort odieuse, la mort dont toute créature, môme l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour, l'amour éternel que l'on jure aux belles formes seulement! Je le savais bien! l'amour vit de plaisirs. Elle a raison, votre ArabcUe, elle se plonge dans les voluptés pendant ses jeunes années... Elle ne vous verra pas étonné de son changement! Ah! pourquoi vous ai-je Lunt souhaité, Félix ! Vous l'avez quittée, elle ne vous aime pas, je le sais : elle vous aime pour elle, et non pour vous; mais vous êtes venu, et je vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fit jadis du comte de Gomminges un trappiste. Et moi qui désirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys élcrncl, je vous enlève vos illusions. Le véritable auiour

nS APPENDICE A L'IllSTOHlE

ne calcule rien! Mais ne vous enfuyez pas, restez. M. Uri|,'el m'a trouvée beaucoup mieux ce matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis, quand j'aurai recouvré quelques forces, que je commencerai à pouvoir prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. Apeinc ai-je trcnle-cinqans. je puis encore avoir de belles années! D'ailleurs, le bonheur rajeunit, et je veux connaître lo bonheur pour lequel tant de femmes so perdent. Oui, j'y ai bien pensé, j'ai fait des projets délicieux mous les laisserons à Clocheyourde et nous irons ensemble en Italie.

Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre, comme pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment, et se pencha vers le bouquet: « Pas de larmes! » me dit-il à l'oreille.

— Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je afin de justilier mon brusque mouvement.

— Si ! dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement de càlinerio; mais, sans vous, elle m'est funeste... sans loi! reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.

Cette folle caresse m'épouvanta, car elle agrandissait encore les terribles discours des deux abbés. En ce moment, ma première surprise so dissipa; mais, si je pus faire usage de ma raison, ma volonté no fut pas assez forte pour réprimer lo mouvement nerveux qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans répondre ou plutôt je répondais par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. En efl'et, après avoir été frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme, autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité do mouvement, l'insouciance piot'ondo de ce qui n'est pas ou son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui recommandent l'enfance à la protection. En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les déguisements sociaux, de môme que l'enfant no les a pas encore revêtus? Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse en n'acceptant plus, de tous les sentiments humains, que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence à la manière de Chloé?

— Comme autrefois, vous allez me rendre h la santé, Félix, dit-elle, et ma val lée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous nu* présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! Puis vous êtes si riche do force 01 do santé, qu'auprès do vous la vie est contagieuse; d'ailleurs, vous devez me guérir, vous qui avez été mon assassin! Oui, vous m'avez tuée en no deviluinl j)as couïbien je vous aimais. Toute feninu; est voilée, et t<»nl voilo veut êire levé; vous avez manqué de hardiesse, une hardiesse m'aurait fait vivre!... Mon ami, prouvez-moi donc que je no puis mourir! mourir trompée, sans avoM" connu le bonheur, et par votre faute, Félix! Ils croient (jue ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien

mal à voir; mais j'éprouve une plus ai-deiile soil! — J'avais soif du loi! me dit-elle d'une voix plus étouffée, en me prenant les mains dans ses mains brûlantes, et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: — Mon agonie, c'était de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre, je veux vivre! Je veux monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisirs. Ils me parlent de paradis!... Non, l'enfer, s'écria-t-elle, mais le bonheur!

Ah ! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au vieux prêtre et à moi; car les accents de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie, les angoisses de l'amourdéçu. La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.

— Oui, vivre ! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi, vivre de réalités, et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie; je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. N'ai-jc pas rêvé plus de nuits heureuses que lady Arabelle ne vous en a donné? Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui n'ai jamais été chercher quelqu'un dans une lande? Pourquoi m'a-t-on douée d'une âme qui ne peut vivre que d'amour, et qu'avais-je à expier pour en être privée? A qui mon bonheur aurait-il nui? Et voyez tout ce que tue mon malheur! Si vous aviez été moins soumis, Félix, je vivrais, je pourrais veiller au bonheur de mes enfants, les marier, les guider dans la vie. Pourquoi ne m'avez-vous pas surprise, la nuit... Mourir sans connaître l'amour! l'amour joyeux, l'amour dont les extases enlèvent nos âmes jusque dans les cieux; car le ciel ne descend pas vers nous, ce sont nos sens qui nous conduisent au ciel. Nous ne nous sommes aimés qu'à demi. L'union des âmes ne précède pas l'amour heureux, elle en est la conséquence. Mon don de seconde vue m'a révélé ces plaisirs pour lesquels vous m'avez trahie ; vous aviez raison de m'abandonnerpour les goûter: c'est toute la vie, et je me suis trompée moi-même; car mes sacrifices ont été faits au monde et non à Dieu! Et l'on me console en me parlant de l'autre vie; mais y a-t-il une autre vie? Celle-ci, je la connais, je l'aime, je ne veux pas mourir! Une heure de lady Dudley vaut l'éternité.

Elle s'arrêta, parut écouter, et sentit à travers les nuu's je ne sais quelle odeur.

— Félix! les vendangeuses vont dîner, et moi? moi, dit-elle d'une voLv d'enfant, qui suis la maîtresse, j'ai faim! 11 en est ainsi de l'amour : elles sont heureuses, elles!

— Kyrie eleison ! disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, l'œil au ciel , ^écitait les litanies.

Elle entendit ces paroles, regarda son confesseur, et se mil à rire.

— Personne n'a eu pitié de moi! répondit-elle. Vous me parlez toujours du paradis I y scra-t-il, Félix ?

420 APPENDICE A LIllSTOlRE

Elle jeta ses bras autour de mon cou, membi-assa violemment, et me serra en disant- « Vous ne m échapperez plus! je ne veux i)lus porter de robe blanche ! Je veux être ainn-e comme lady Dudley, je ferai des folies comme elle, j'api)rendrai l'anglais pour bien dire : vvj dee. J'irai à la cour, chez la duchesse de Berry; je porterai de ravi.-santes toilettes, et vous serez fier de moi.Mamère me prop(jsait cette vie de luxe et d'éclat; si j'avais suivi ses conseils, je vous aurais conservé, je n'aurais pas eu de chagrins, et je ne mourrais pas de mille désirs trompés. Mourir quand on aime la vie!

•- Non, non, lui dis- je.

Elle m'entendit enfin, et me fit un signe de télé comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à l'instant.

— Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir Manette.

Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la couchai tout habillée sur son lit.

XXXIV. Les Cclibntawes. III. La Rabouilleuse. — A propos de co roman, M. Francisque Sarcey, raconte sous le titre ^Une coquille de /ialzac, dans le A7A'"= Siècle des 10 et 2:3 janvier 18~y, une curieuse erreur de date du grand écrivain. Il s'agit du récit de l'arrestalion de Joseph Bridau.(I\'ige 258 du tome VI des Œuvres complètes^ édition définitive.) Voici, en propres termes, ce que dit l'un des gendarmes au peintre arrêté :

Voyez-vous, monsieur, il s'agit on co moment do notre peau comme do la v<Mre. Innocent ou coupable, il faut »[ue nous vous protégions contre l'émeulo que cause l'assassinat du commandant Gilet; et co peuple ne s'en tient pas à vous en accuser; il vous croit le meurtrier, dur comme fer. M. (iilet est adoré do ces gens-lîi, (jui, regardez-les, ont bii-n la mine do vouloir se faire justice eux-mêmes. Ah! nous les avons vus travaillant, en 18:W, le casaquin aux employés des contribulions, qui n'étaient pas à la noce, allez!

Or, l'acliou du roman se passe en pleine Hestauration, et le héros principal, Philippe Hridau, est un olïicier de l'Empire, en demi-solde, qui se plaint sans cesse d'ôtre en butte aux persécutions des Bourbons.

Possesseur du manuscrit autograi)h(' et des séries d'épreuves des deux partiesde la Ilahouilleuse, il nous a semblé curieux derecherclicr si le texte de cette phrase sur 1830 s'y trouvait écrit do la main même de Balzac.

Toul d'abord nous avons constaté ([u'il n'existe pas dans le manuscrit del'dMivre; voici la huitc i)remiére version du passage:

Voyez-vous, monsieur, dit au pcinti-c un de ceux qui le tenaient, il s'agit en ce moment de votre peau : car, innocent ou coupable, il faut que nous vous protégions contre l'émeute que cause l'assassinat du commandant Gilet. Et le peuple ne vous en accuse mcmcpas : il vous croit lemeurtrier, et, comme M. Gilet est adoré, ces gens-là, regardez-les! ont bien la mine de faire justice euxmêmes !

Il n'est donc pas question encore, on le voit, de 1830 ; mais, sur la première épreuve de l'ouvrage, la fm de la phrase est modifiée ainsi :

... Ce peuple ne s'en tient pas à vous en accuser, il vous croit le meurtrier. M. Gilet est adoré de ces gens-là, qui, regardez-les, ont bien la mine de faire justice eux-mêmes.

Puis Balzac ajoute en marge, de sa main, les lignes suivantes : Nous les avons vus travaillant, après 1830, le casaquin aux employés des contributions !

Il n'y a donc pas de doute possible sur l'erreur commise par le grand romancier lui-même; ce n'est point une simple coq[uille, c'est bien une confusion de date qu'il faut relever dans ce passage de son roman.

XXXIX. Illusions perdues. — Voici, comme complément aux vers de Balzac que nous avons cités à propos de cet ouvrage, un sonnet inédit publié pour la première fois dans la Vendée (journal de Fontenay-le-Comte) du vendredi 23 décembre 1881. L'autographe appartient à M. Badihé, amateur distingué de Fontenay :

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