AVERTISSEMENT
J'ai rassemblé tout ce qui concernait le Ctidenaire.
Les renseignements sur lesqiiels ce récit est basé sont des mémoires secrets, des notes, des lettres et des correspondances encore existantes, et il y a des témoins de quelques ^/7'f^v rapportés.
.]'ai arrangé les faits en narration, et je les ai coordonnés de minii^re à produire une histoire suivie.
Réduit au rùle passif d'historien, je ne me suis permis aucune réilexion, et je livre ce lécit à la méditation de chaque personne, en regrettant toutefois d'avoir si peu de renseignements sur des faits aussi extraordinaires.
Néanmoins j'ose espérer que, dans le nombre de ceux qui liront cet ouvrage, il s'en trouvera qui reconnaîtront que les choses qui semblent les plus bizarres sont réelles, et les savants qui tâchent d'agrandir lo cercle des connaissances humaines y verront le récit de ce dont ils sont témoins ions les jours.
Quant aux 'riliqucs, j'avoue qu'ils ont beau jeu!
Toute la fin du livre n'a jamais reparu non plus ; nous allons la donner ici. en faisant remar(iuer que, aux dernières paj^es réimprimées dans toutes les éditions, l'auteur rcHvoie à sa préface du Virriire des Ardemies; or cette préface, que nous citerons plus loiu, a disparu aussi de toutes les réimpressions de l'ouvrage et ue se trouve absolument que dans l'édition originale.
Kl Irait d'une r('ponsf de M. de Saint-Aubm l'aine, nu général Béringheld.
" (îénéral, « .If MU' suis transporté sur le terrain où le Centenaire avait sa maison, et, après la plus exaclc recherche, je n'ai trouvé, pour tout vestige, qu'un manteau très vaste, (le coideur carmélite. »
iNUTL 1)L LKUITEUU
r.e qui reste à publier sur lo ('entenaire, si'r le général Béringheld, sur Mariauine, formera, je crois, un autre ouvrage qui aura pour titre le Uernier Uérin-
gheld. J'ignoro l'époque à laquelle je pourrai le donner, attendu qu'il exige encore beaucoup de travail et de recherches, et que, du reste, j'ignore si l'ouvrage que je présente sera goûté par le public.
J'ai promis les aventures de Lagradna et de Bulmel ; la simplicité naïve de cette histoire la rend digne d'être connue ; mais c'est peut-être une raison de plus pour exiger encore plus de travail, pour s'élever à la hauteur de la nature prise sur le fuit.
En finissant, je réclame de ceux qui auront lu cet ouvrage, une grande indulgence, en ce qu'ils pronouceront peut-être sur des choses dont ils ignoreront le plus ou le 7noins de réalité ^ Ainsi on se récriera sur Falliance de certains mots qui hurlent, sur des phrases incohérentes, sur des expressions hasardées ; mais heureusement que j'ai pris mes précautions, et que je déclare, d'ailleurs, être instruit de ce que j'ai risqué : le plus ou le moins de succès décidera si je dois ou me taire ou continuer.
Je ne me dissimule pas que certains lecteurs trouveront cette fin peu satisfaisante ; ils auraient voulu voir Marianine et Béringheld réunis et la scène de leur mariage: ce vice radical ne procède pas de mon fait. Si j'avais composé une histoire à plaisir, je n'aurais rien négligé, et j'aurais contenté tout le monde, s'il est possible; mais, historien, j'ai raconté fidèlement tout ce que j'ai su.
Enfin un grand nombre de notes piquantes ont été retranchées lors de la réimpression de l'ouvrage ; nous allons les recueillir ici en indiquant leur point de repère primitif.
Note supprimée au chapitre vi :
11 eût été très fastidieux pour le lecteur d'avoir à lire en entier les mémoires du général Béringheld ; on a donc été forcé d'en extraire ce qui se rattachait plus particulièrement au sujet, et d'en faire une narration suivie, en la coupant cependant par des lacunes nécessaires. On y perdra, peut-être, la manière détaillée et consciencieuse avec laquelle le général racontait les moindres détails qui concernent le vieillard et les événements de sa jeunesse ; mais l'on peut répondre que l'on doit y gagner une précieuse rapidité dans l'intérêt.
En ne publiant pas les lettres, les mémoires et les renseignements qui servent de base à toute cette histoire, je sens qu'à chaque pas je dois des explications. Je préviens donc que les détails déjà donnés sur le vieillard se trouvaient dans une lettre que le général Béringheld avait adressée, à cette époque, à un savant distingué de la capitale; aussi l'on a du remarquer que la description détaillée du vieux Béringheld n'était pas sortie de la plume sévère d'un auteur: nous l'avons jugée assez curieuse pour la laisser tout entière : il en sera de même pour beaucoup d'autres morceaux de cette histoire, dont on respectera le cachet et que Ton extraira facilement des correspondances et des mémoires*
Nous faisons cette observation, une fois pour toutes, afin d'éviter les repro-
1. On voit que je commence à regretter de n avoir pas cru mon irère.
ches que l'on pourrait nous adresser, soit sur lo peu de vraisemblance, soit sur la (liiïr'rence des styles.
Malgré notre désir de laisser parler le général, ii(»iis avons arran;,'*'- la narration comme si elle était faite par lÉditeur. afin de ne pas changer la manière, le genre et la division adoptés. Enfin nous ferons observer que, si nous avons retranché quelque chose, rien de ce qui reste n'est inutile, cl que l'histoire du général se lie ontièrcmcnl à cette aventure. {Xote de l'Éditeur.)
Fin suppriinéo, de la note conservée au chapitre \i :
(In trouvera une noie qui concernera cette aventure, ù la lin du deuxième volume. Alors les gens qui aiment à se sentir l'Ame agitée par iWs émotions douces et nnturellps, pourront se satisfaire.
Note supprimée au chapitre xi :
Cette aventure contenant des renseignements sur le d-nlfiiaire, nous l'avons laissée: elle se lie évidemment à l'histoire du général et se rattache îi tous les événements que l'on vient de rapporter : en un mot, elle fait corps avec les documents ([lu- le général a rassen)blés, touchaut son ancêtre.
(Sole de fÉdileur.)
Note supprimée au chapitre xxiv :
Le général Béringheld, lorsque Marianine lui raconta les diverses magies de cette nuit singulière, a fait une note qui prouve que, lorsqu'il l'écrivait, il avait acquis tous les pouvoirs déployés par le vieillard, et il a consigné l'aveu qu'ils sont l'apanage d'une science connue depuis longtemps, et qui n'a pas même été ignorée des anciens. {Note de l'Éditeur.)
Note suppriiiiL'C au chapitre xxv :
Nous avons essayé de rendre, d'une mauièrt' pins suivie et plus intelligible, les idées bizarrc^s, les choses incoliérentes.el la relation singulière qiuî le général Bériugheld écrivit daprès ce que Marianine a retenu. Ce n'est point h nous qu'il faut imputer le vague des expressions, les lacunes d'idées, et l'extraonh-(tlv*\ trt iti nain- de ce récit. {Sofe de l'Éitifrur
Notes supprimées dans l(f Dernim' Visiun((le Marianine):
Je n'ai pas besoin, je pense, de réitérer, pour ce morceau, l'observation que j'ai consignée dans la note que l'on a dû lire plus haut, lorsque j'ai rapporté le premier songe de Marianine. Ce morceau a été égalenu'nl respecté par l'Édileiir, (|ui n'a pas voulu retrancher un seul nu)t. {\ofe dr f iutnir.^
J'ai mis la narration au présent, comme si l'Éditeur lui-mrme racontait les événements, ou en était le témoin, afin d'éviter la confusion.
{Note de r Auteur.)
Mon cher A***, c'est la multiplicité des sensations et la pensée humaine qui ont rendu sensible la succession des instants et ont fait du temps une chose T^resque palpable ; or, du moment où l'on retire cette faculté de modifier l'espace, de le réduire en secondes, en quarts, en heures, le temps d'une journée devient une unité qui, bien que plus vaste, n'offre pas plus d'espace qu'une minute. Ce problème de métaphysique exigeant plus de développements pour être prouvé, je ne fais que vous l'énoncer pour l'intelligence de ma lettre; car, au total, il était môme inutile pour vous : vous me comprenez.
[Note du général Béringheld.)-
J'ai respecté cette note que je mets, comme on voit, textuellement.
{Note de l'Éditeur.)
CCLXÏV. Le Vicawe des Ai^dennes. — Voici sa préface, enlevée aujourd'hui :
PRÉFACE qu'on lira si l'on peut
Comme on pourra critiquer et que l'on critiquera assurément cet ouvrage, je déclare que je suis jeune, sans expérience et sans aucune connaissance de la langue française, quoique je sois bachelier es lettres... Alors mes censeurs ne se tromperont pas en disant que cette production annonce du mérite, à travers les aberrations d'une imagination de vingt ans, et malgré les fautes de style qui s'y trouveront... Mais je leur réserve un coup auquel ils ne s'attendent pas, c'est que cette production n'est pas de moi. En effet, si j'étais l'auteur de cet ouvrage, je me serais bien gardé d'y clouer une préface : j'ai trop d'aniourpropre pour écrire un seul mot avec la certitude qu'il ne serait pas lu.
Les zoïles écartés par ma franche confession, je m'adresse à la partie saine du public, c'est-à-dire ?i ceux qui auront le bon sens de me lire, à ceux que le délire de la politique n'a point saisis, et qui, dévorant avec joie les bons romans, se sortent de la vie, et s'élancent dans le monde idéal que crée un auteur habile, charmant ainsi leurs chagrins et ne vivant plus qu'avec des êtres imaginaires qui leur plaisent, ou quelquefois les ennuient; car nul n'est parfait, même dans le monde romantique.
C'est à cette classe (remarquez bien co mot) que je m'adresse, et c'est à elle que j'ai réservé l'explication de l'espèce d'énigme que renferment les premières lignes de cette préface. Je serai sincère, j'aurai le courage de confesser tous
mes torts et de paraître au tribunal de police correctionnelle de l'opinion des lecteurs de romans, en leur demandant pardon de parler de moi... Mais, comme iKjus avons longtemps à nous voir, puisqfue j'ai trente ouvrages à faire paraître, je crois que nous pouvons sans danger nous dire nos vérités.
Je suis morose et sujet aux affections nerveuses. Un m«''decin de mes amis assure que j'ai les hypocondres très gros... On va se récrier et dire qu'il y a de la fatuité à instruire le public de ce que j'ai ou n'ai pas... htes-vous un grand homme pour que vos maladies l'intéressent? 11 est plaisant (ju'un inconnu vienne usurper, à vingt ans, les droits que le génie ne conquiert qu'à sa mort... Patience ! la grosseur de mes hypocondres va vous expliquer comment je n'ai pu vivre avec personne, comment je trouve tout le monde vicieux, corrompu, commen aucun ministère ne me plaît et comment chacun me parait taquin, mesquin, chagrin. J'ai des amis qui prétendent que l'on me fuit, parce que j'ai tous les défauts que je prête aux autres : ce qui est une véritable imposture, car je suis l'homme le plus facile elle plus accommodant. Je ne suis pas jaloux, quoique homme de lettres; je suis pauvre et ne désire rien, qu'un peu de gloire et d'argent.
Tout ceci explique comment je me suis, dernièrement, réfugié au Père- Lachaise, conduit par mes hypocondres, selon mon médecin, et par le dégoût de riiuiii.iuité, selon moi. J'espérais trouver dans ce lieu des hommes vertueux et d'un commerce aimable!... J'ai trouvé bien autre chose!...
D'abord, je n'ai vu dans ce lieu que des modèles accomplis eu tous genres. Le monde y est renversé : chaque épouse y est fidèle ; toutes les mères, adorées; tous les enfants, de leurs pères; et les superlatifs les plus pompeux sont prodigués à d'honnêtes charcutiers, procureurs, boulangers, tailleurs, maçons, etc.. tellement que, pour les hommes que la France, révère on n'a pu mettre sur leur marbie rien autre chose que Mnssrna ! Jfictfiics Vrlille ! Érari.stp Parny ! Mt'-hul! Ces messieurs les débitiints avaient tout pris. Kiilin, chaque morceau de terre couvre une fleur céleste, ou renferme un phénix qui, heureusement pour SCS héritiers, n'a pu renaître ; aucune femme n'est aigre ni vaporeuse; les hommes y sont excellents et munis d'excellents certilicats de bonnes mu'urs. C'est tout un autre monde, où régnent une paix, un cahue, une décence admirables. A la louange du genre humain, je déclare qu'après une perquisition exacte, je n'y ai vu qu'une seule épitaphe douteuse, (^.ela me fait souvenir de lavenlure du duc d'Ossone, qui, visitant les galères, interrogeait tous les rameurs ; et chacun lui raconta son histoire de telle manière, <iu'il n'y eu avait l)as im seul |)our qui la justice n'eiU connnis une gramle erreur. Il eu vit un qui, tout honteux, convint de sa peccadille.
— Qu'on m'ôte vite ce scélérat qui va gAter ces honuétesgons!... s'écria le duc.
J'ai remarqué de grands laquais qui, par l'ordre de leurs sensibles maîtresses, apportaient d'un air triste les offrandes des veuves, et déposaient, par procuration, les branches (rimnu)rlelles; je no sais même pas s'ils ne pleuraient point aussi par procuration uw par onlre.
Enfin, je me suis promené avec un véritable plaisir au milieu de ces archives de la mort et j'y ai trouvé cette tranquillité, cet abandon qui rendent la vie aimable. Je ne me suis querellé avec personne ; tous ont pris mes discours en bonne part; aucun ne s'est levé de sa tombe pour me reprocher mes sarcasmes innocents ; et, excepté quelques statues que le sculpteur a arrangées de telle sorte qu'elles me regardaient de travers, j'allais sortir fort content de la bonhomie de mes hôtes, lorsque j'aperçus un jeune homme non loin du tombeau d'IIéloïsc. Comme, depuis trois jours, j'étais à peu près sevré de la présence importune des hommes, j'avoue franchement que j'examinai ce chrétien avec l'attention qu'on prête îi l'échantillon du drap dont on est forcé de s'habiller.
Ici commence mon crime ; ici l'on verra la curiosité qui perdit notre mère Eve se déployer, chez un de ses enfants, avec une force vraiment diabolique, et vous-même qui lisez cettuy morceau de prose, confessQZ que vous désirez connaître ce jeune homme : première raison pour m'absoudre.
Je m'approchai à pas de loup, et je vis qu'il était assis sur un de ces tabourets contenus dans une canne. Je conclus de là qu'il aimait ses aises, et je présumai que sa douleur n'avait rien de profond. Bientôt je m'aperçus qu'il tenait sur ses genoux une masse assez considérable de papiers et qu'il les barbouillait avec vitesse.
A ces indices, je reconnus un de nos artistes dessinant nos monuments et spéculant sur la mort. Enhardi par cette idée, je m'avançai brusquement... On ma toujours dit que ma figure n'était pas gracieuse, et mes amis les plus intimes prétendent que, s'ils me rencontraient au coin d'un bois, ils s'enfuiraient : j'avoue que, si je me rencontrais moi-même, j'en ferais peut-être autant; quoi qu'il en soit, le résultat de mon mouvement accéléré et du rire agréable que je formai, fut la retraite soudaine de cet honnête jeune homme.
Maître de la place, j'en parcourus l'étendue. Je vis un petit cippe en marbre sur lequel était écrit : Bientôt. Cette inscription changea totalement mon opinion. La terre qui environnait cette tombe modeste n'avait point cette fraîcheur qui annonce le culte que nous prodiguons aux sépulcres. Elle était foulée, aucune fleur ne parait ce dernier asile, le petit treillage obligé ne l'entourait pas... Non, tout indiquait une douleur sauvage, sans luxe, sans coquetterie, et le chagrin n'avait aucun fard. Alors, je pensai que ce jeune homme promettait peut-être plus qu'il ne tiendrait.
Lorsque je me retirai, je le vis revenir tout inquiet de ma visite ; il s'appuya sur le marbre, en passant sa main dans ses cheveux, et se remit à écrire. Ce qui m'étonnale plus, c'est qu'il ne poussa point de soupirs, no versa point de larmes, ne se rongea point les ongles; seulement, il me regarda par instants et finit par s'accoutumer à ma figure. Je saisis les moments pendant lesquels il écrivait pour m'approchcr de lui, et je parvins par degrés à être à trois pas de lui. Je m'assis sur l'herbe, et je résolus de m'insinuer dans sa confiance pour savoir ce qu'il écrivait ; car loul ceci nie paraissait singulièrement roma-
446 APPENDICE A l/IIISTolHE
iiesque. Alors je in avumj.ii par un mouvement de fesses imperceptible, si bien (fiie, sans qu'il eût dit un seul mot, nous nous trouvâmes côte à côte.
L'inconnu ne m'eut pas plus tôt envisagé, qu'il se lova et s'enfuit pour la seconde fois. Jugeant alors que j'en avais assez fait pour une première tentative, je m'en allai, bien résolu de revenir.
Le lendemain, je me rendis au cimetière, où je fus seul à entrer. Je cours !... Quel fut mon étonnemcnt, en arrivant au tombeau de la veille, d'y voir mon jeune homme écrivant toujours avec la même rapidité, mais pâle, l'œil abattu et les cheveux iiumides de rosée. — Avait-il passé la nuit là? Comment ? Pourquoi?...
Il devint évident pour moi que cette aventure devait ôlre fort intéressante ; je ne cherchai pas ?i mexpH(iiier la bizarrerie d'un tel fait ; seulement, par un magique pressentiment, je jugeai que j'avais devant les yeux un être malheureux. La compassion la plus vive s'empara de mon cœur, et j'aurai la franchise d'avoucp que, dans cette compassion, so glissait l'espoir de lire le manuscrit.
Prenant alors les sons les plus anodins du médium de ma voix, je dis à rélranger :
— Monsieur, vous paraissez graremcnt affecté!... Puis-je vous ôtrc utile à quelque chose ? Je suis bachelier es lettres.
— Non .
Ce non oui quelque rhoso de flatteur, malgré l'accent sévère avec lequel 11 fut prononcé, «ar le jeune homnu' me parlait au moins. En cet instant, la plume de l'étranger tomba par terre ; je la ramassai, et, la lui présentant avec loiile la grâce dont la nature m'a doué, je réussis à obtenir un signe de tôte assez amical.
Réduit à un lôle passif, je m'en contentai, et, semblable îi ces chiens qui suivent de r(pil la bomlire (fiie leur maître tient à la main et qui l'escortent de leurs regards pétillants jusqu'à ce qu'elle ait disparu, de même je suivais la main du jeune homme, toutes les fois qu'elle allait d'un bout à l'autn- du papier, ou lorsqu'il prenait de l'encre. Je cherchais à comprendre quelle aventure bizarre pouvait obliger \\n homme ?i écrire eu plein air plut<M que dans un cabinet bien chaud et sur une table commode, lorsiiue le jeune homme lira une ligne assez forte h la fin de la page qu'il tenait, et il roula le li»iit dans une feuille de papier. Cela fait, il quitta son tabouret, s'assit par terre, en appuvant sa télé contre lo marbre, et, croisant ses bras, il ferma les yeux et ue remua plus. Il était beau de figure, et sa pose noble me lit plaisir à voir.
Mais toutes ses actions avaient un cachet d'originalité trop ressemblant à celui (le la folie, pour (|uc je restasse oisif; rassemblant alors toni ce (fue je «avais du grand style employé depuis dix ans par les hommes dont la France s'honore, je lui dis avec chaleur 1
— Jeune homme, écoutez! Il est des moments où l'Ame, abattue cl flj^trie, recule (levant le fardeau de» misères humaines; parfois la fleurde la vie perd son
délicieux parfum; il suffit de quelques froides réflexions pour nous prrcipiler du haut du trône idéal que construisent de brillantes imaginations : mais la nuit enfante le jour, la douleur le plaisir, l'hiver rend le printemps plus aimable; sortez de votre affliction; jetez-la comme un manteau trop lourd... Au bruit de ces tropes harmonieux, il souleva sa paupière et me répondit :
— Par grâce, monsieur le bachelier, ne métouiîez pas, et laissez-moi mourir tranquille !
— Mourir ! m'écriai-je en m'élancant sur lui, et le saisissant par la poche dans laquelle le manuscrit était contenu ; mourir! mon cher monsieur, y pensez-vous?
— Gomment voulez-vous que je vive? Mon âme est là !
Et il m'indiqua le marbre contre lequel il s'appuyait. Je vis avec joie que ce mouvement fit passer le manuscrit hors de sa poche.
— Ah ! monsieur, vivez sans vôtre àme; il y en a tant qui n'eu ont pas, vous ferez comme eux !
— Mon ami, reprit-il au moment où je mettais la main sur ses papiers, la mort est douce aux malheureux !...
— Monsieur et ami, tel malheureux que l'on soit, il est très agréable de vivre : l'existence est un fardeau, soit ! mais il est très agréable à porter, et, sans les humains qui nous le tiraillent de côté et d'autre. Userait encore plus...
— De l'eau! de l'eau!...
Le manuscrit sauta par terre.
— Qu'avez-vous?... lui dis-je en prenant le rouleau de papier.
— Je meurs de faim... et... je veux, je veux mourir. Adieu, Mélanie, adieu, ma mère !...
Sans attendre plus longtemps, j'emportai le manuscrit et je fus chercher des secours : ils arrivèrent trop tard. Je trouvai le malheureux jeune homme mort. Il avait la bouche pleine d'herbes dont il avait vainement cxprimi' le suc, SCS ongles étaient enfoncés dans la terre, sa pose annonçait une violente convulsion et il tenait sa bouche collée sur un portrait de femme *. Je m'empressai de prendre cette charmante miniature, non pas à cause de la chaîne et de la monture qui se sont trouvées en or pur, mais parce que je présumai que ce portrait était de quelque importance dans les aventures de ce beau jeune homme. Sa mort m'affligea singulièrement : ce qui m'a consolé, c'est qu'il voulait absolument mourir, et que^ qualid même je serais arrivé plus tôt, il eût tout refusé.
En me retirant, je vis une voiture attelée de doux chevaux qui accourait au
i» La gravure qui est entête de cet ouvrage est une exacte et fidèle copie de cette admirable peinture. Nous avons jugé que Ce serait faire plaisir à tout le inonde, que de donner une idée de la beauté de l'héroïne de cette aventure historique; (Voyez les Annales de la Cour de cassation, année 1816.;
j^rand galop. Celte voilure portail sur ses panneaux des armes de marquis. Une femme s'élanra en s'écrianl :
— Sauvez mon fils !... sauvez mon fils!...
Je ne jugeai pas à propos de me trouver à celte reconnaissance.
Ce jeune homme avait une mi-re!... Si. sur ce pr«''lexte, un censeur me contestait le legs que je me suis approprié, je ferai observer que :
Premièrement, ce jcimc homme ma nommt^ son ami ;
Secondement, celte bienveillance annonrail lintenlion de me léguer le n)anuscril : car ces sortes de papiers no se confient qu'à des amis ;
Troisièmement, l'intention est réputée pour le fait. Et enfin, comment la mère aurait-elle agi? Elle eût détruit le portrait, elle eût déchiré le manuscrit; car elle n'aurait rien épargné dans sa douleur, et toute la France serait privée (le cette production.
J'ai lu le manuscrit, j'ai reconnu que jamais histoire plus intéressante n'avait ('•tr- publiée. Alors je l'ai montrée à un très honnête libraire de mon quartier. Le prix qu'il «n'en offrit me séduisit, mais il m'avertit qu'il ne pouvait pas imprimer le manuscrit si un homme de lettres n'y mettait la main : le regardant alors avec cette noble fierté qui sied au talent modeste, je lui dis :
— Je suis bachelier es lettres.
Or, vous sentez combien celle explication était indispensable. Il en résulte que ce qu'on va lire n'est nialheureusemenl que trop vrai et que c'est un diamant brut que j'ai poli, monté et fait briller. Ce que vous y trouverez de mal doit être mis sur le compte du mort, et, s'il y a quelque chose de bon, attribuez-lo, je vous prie, au jeune bachelier.
Vous remarquerez combien il a fallu de travaux pour pouvoir deviner, par la seule force de l'imagination, lont ce que le manuscrit du jeune homme no disait [)as, et pour dispo.><cr son histoire de manière à former un ouvrage dramatique dans le plan, les raraclères, etc.
Il est vrai (jue le hasard voulut que j'eusse encore, à relie époque, quelque argent, car les poches des bacheliers es lettres sont souvent vides, et j'employai u'on petit pécule à aller à pied à .\ulnay-le-Vicomte. Là, je m'informai des rirronstanccs que le jeune honnne avait omises, et j'ai eu<hàssé son ouvratrc dans mi cadre que, sans vouloir me vanter, l'on saura appit'cier, je n'en doule pas.
AUcndii (pie le lihiaire ne ma pas remboursé mes frais de voyage, de ce voyage entrepris dar>s l'intérêt de tous, je supplie ceux qui auront la bonté de me lire, de faire aller cet ouvrage vers la rotite llalteuse d'une seconde édition : c'est le seul moyen dempécher la ruine lolalo d'un pauvre bachelier, qui commence SCS premières opérations de lillrraturr marchande.
En terminant cette entrevue amicale avec mes juges, je les supplie de me pardonner de les avoir initiés dans mes petites affaires, et je leur recommande ime dernière fois d'avoir du courage, de la patience, cl, avant tout, de m'accorder leur amitié ; (inaiil k la mienne, ils sont sûrs de l'obtenir à la seconde cdi-
tion; et s'ils veulent savoir par quel moyen je leur témoignerai cette afTection littéraire, ils n'ont qu'à essayer !.,. et sur le champ j'imprimerai : leTraversin, ou Mémoires secrets d'un ménage ; le Fiancé de La mort; mon Cousin Vieux- Pont; le Bâtard; les Conspirateurs et les Gondoliers de Venise.