‹ Histoire des œuvres de H. de BalzacChapitre 206 sur 217 · PRÉF.\CE · texte numérisé non relu

PRÉF.\CE

Mes chers lecteurs, dans la préface du Vicaire des Ardennes^ je vous avais sollicités de protéger mes petites opérations de littérature marchande ; mai», hélas ! malgré votre bienveillance, une rafale, un coup de mistral, a renversé un édifice que le pauvre bachelier croyait avoir bien construit. .\près avoir travaillé nuit et jour, comme un forrat, pour exciter vos larmes en faveur du Vicaire des Ardennes, la justice est venue lo saisir au moment où il obtenait quelque petit succès qui me mettait à l'aise: mon pauvre libraire a crié, et peu s'en est fallu que je no me crusse obligé de lui donner de quoi se rafraîchir le gosier, si je no m'étais souvenu que la pauvre yeut des auteurs ressemble à Cassandre, que l'on trompe toujours. Ilélas! la nîoitié, la plus belle moitié do l'édition du Vicaire a été anéantie sous le pilon qui a broyé Vllistoire philosophique des Indes et l'Emile; celte pensée ma consolé ; car, puisque mon ouvrage était criminel, il n'y a rien ù regretter, et je n'ai plus qu'à me féliciter de cette ressemblance d'un pauvre petit opuscule avec ces grands monuments : d'autant plus, qu'es conscience, je dois rendre hommage au bon cœur de mes juges, qui ont eu pitié du pauvre bachelier: ils ont rogné les ongles de la déesse quand

elle a fait tomber sa main sur moi, si bien que je ne lai presque pas senlic, et je leur dois grande reconnaissance. N'allez pas, mes chers lecteurs, me croire devenu ministériel, d'après ce sincère éloge de la magistrature ; d'abord mon éloge ne vaudrait rien pour ces messieurs : car, de commande, il y en a tant qu'on en veut; au lieu qu'être remercié de cœur par un auteur saisi, c'est une chose rare : on ne se quitte presque jamais sans rancune avec dame Justice.

Aussi est-ce sur ce sujet que roulera ma préface, cur je n'ai qu'elle pour parler de moi (et Dieu sait comme j'aime à en parler, puisque je suis à peu près seul démon bord): en effet, il y a longtemps que j'ai annoncé cette suite du Vicaire des Ardennes; et alors, plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de me demander comment il pouvait y avoir une suite à un ouvrage à la fin duquel presque tous les personnages se mouraient; à cela, je leur répondais, quand j'étais entrepris par mes hypocondres, que cela ne les regardait pas encore ; et, quand j'étais de bonne humeur, je leur disais en riant que mon ouvrage n'en serait que plus curieux pour les âmes charitables qui me font l'honneur insigne de lire successivement les vingt lignes de chaque page de mes œuvres demi-romantiques ; car un honnête homme se tient toujours à une juste distance des modes nouvelles.

Mais, en vous offrant cette suite curieuse autant que véridique, j'ai quelques précautions oratoires à prendre.

D'abord, après avoir lu cet éloge des magistrats, quelques méchantes gens, mes ennemis sans doute (car un ciron en al, pourraient prétendre que j'ai changé d'opinion et que la saisie a opéré une salutaire réforme dans ma tête, et ils s'en iront disant: « Ah ! n'ayez peur qu'il ne fronde quelque chose ! ah! il ne raillera plus rien ; il a reçu sur les doigts ; il n'y aura plus rien d'intéressant dans ce qu'il écrira: adieu ce qu'il nous a promis! » Oh! messieurs, je vous prie de ne pas les écouter ; car je vous promets, bien que je sois dans mon année climatérique, dans l'année qui arrive tous les sept ans, et pendant laquelle tout change chez nous, année qui a servi bien souvent de prétexte aux ministériels de toutes les époques qui, à chaque quart de conversion qu'ils faisaient, se prétendaient dans leur année climatérique, je vous jure que je n'en continuerai pas moins mon chemin comme par le passé, et, entre nous soit dit, je crois que le Centenaire et la Dernière Fée l'ont bien prouvé.

Cependant, vous, messieurs, qui m'avez si galamment obligé, ne pensez pas que je veuille en rien brûler la politesse à la loi sur la presse. Avant comme après ma saisie, je n'ai jamais eu l'intention d'être un brouillon ni un séditieux, et, sans être père de famille, je tiens à ce que le bon ordre ne soit troublé en rien : j'aime que la nuit les réverbères soient allumés; je n'ai jamais empêché un agent du nettoyage d'enlever les boues ; je me dérange lorsque la troupe passe, et je tire mon chapeau, je range ma canne quand j'apenjois un homme à la grenade bleue. D'ailleurs, un jeune bachelier qui demeure àl'ile Saint Louis, rue de la Femme-sans-Tête, ne sera jamais un séditieux. Il en coûte trop

cher de dire à l'État ce qu'on pense sur sa marche pour qu'Horace Saint-Aubin s'expose à publier ses opinions, comme le fit jadis Tristam Shandy.

Moi, quelle est ma tAche? C'est d'aller à la messe le dimanche à Saint-Louis et d'y payer mes deux chaises sans rien dire à la jeune personne qui reçoit mes deux sous, quoiqu'elle soit bien jolie; démonter ma garde à ma mairie, de payer mes 8 francs 75 centimes d'imposition, et de faire mes romans le plus intéressants possible, afin d'arriver à la célébrité, et de pouvoir payer le prix d' un diplôme de licencié en droit; du reste, je n'ai nulle envie de trouver maurais qu'on soit gouverné aristocratiquemcnt, et de m'insurger, surtout avec ma pauvre canno de bambou et mes deux poings. Non, non, Horace Saint-Auhin est trop sage pour se fourrer dans de telles batrarres, d'autant plus qu'on n'ira jamais le chercher pour le faire conseiller d'Étal, chose qui lui irait comme un gant, car à qui cela no va-t-il pas? Ah ! si j'étais une fois conseiller d'État, comme je dirais au roi, et en face encore:* Sire, faites une bonne ordonnance qui enjoigne à tout le monde de lire des romans!... » Va\ ofTet, c'est un conseil machiavélique, car c'est comme la queue du chien d'Alcibiade ; pendant qu'on lirait des romans, on ne s'occuperait pas de politique; alors je me garderai bien de dire cela, car ce n'est pas dans ma manière de penser, et, dans ce propos, l'intérêt général était sacrifié à l'intérêt personnel ; c'était ce qu'il no faut jamais faire qu'en secret.

Or donc, cette préface est pour prier les personnes qui liront l'ouvrage ci-contre, de ne pas croire, d'après certains passages, que c'est une amende honorable que j'ai faite en le composant: ces passages cl les sentiments que je donne à mes personnages sont nécessaires ù l'intérêt du roman, comme les incidents et les aventures que l'on a trouvés condamnables dans le Vicaire relaient à l'intérêt de ce roman en lui-même. Ma faute a été, dans la chaleur de la composition, de ne pas mètre aperçu du danger; mais, cette fois, comme les fils de mon intrigue ne sortent que d'une bonne toile, il n'y aura pas de crainte à avoir, et j'espère que le lecteur me rendra la justice de croire que je n'ai été guidé que par le désir de lui offrir un ouvrage aussi intéressant qu'il est permis Il un jeune bychelier de le faire.

Autre avis non moins important ; c'est que, pour concevoir l'espèce de difficulté que j avais à surnionler, et pour bien juger de l'ouvrage, il faut absolument connaître les antécédents de la vie du principal personnage de ce tableau, et il faut pour cela avoir lu le Vicaire des Ardennes ; néanmoins cette production n'en est pas moins un roman tout îl part, et, comme il n'est pas facile (le lire un roman saisi et anéanti, j'ai jeté assez de jour sur les personnages tirés du Vicaire des Ardennes pour qu'il n'y ait aucune obscurité, et qu'une personne qui me ferait l'honneur de lire cet ouvrage seul, y prit de l'intérêt et y trouvât satisfaction. J'ose dire que cet ouvrage offrira de plus le mérite d'une autre dilTiculté vaincue, plus grande que les lecteurs no sauraient l'imaginer, et qui ne peut être guère appréciée que par les auteurs eux-mêmes. En général, l'on ue se tire d'affaire dans la composition d'un roman que par

la multitude des personnages et la variété des situations, et Ton n'a pas beaucoup d'exemples de romans à deux ou trois personnages, restreints à une seule situation.

Dans ce genre, Caleb Williams, le chef-d'œuvre du célèbre Godwin, est, de notre époque, le seul ouvrage que l'on connaisse, et l'intérêt en est prodigieux. Le roman à.' Annette nQ contient, de même que dans Williams, que deux personnages marquants, et l'intérêt m'en a semblé assez fort, surtout au quatrième volume ; mais j'en dis peut-être plus que la modestie, qui convient h. un pauvre bachelier, ne le comporte ; je m'arrête donc...

Alors je n'ai plus qu'à finir en sollicitant la plus grande indulgence pour un homme qui s'est toujours annoncé pour savoir faiblement sa langue : et, eti effet, quand on n'a bu au vase des sciences que dans le collège de Beaumontsur-Oise, et que l'on y a fait sa rhétorique sous feu le père Martigodet, on ne doit pas espérer de brillants succès ; mais le hasard est une si belle chose, que l'on peut bien un matin jeter son bonnet en l'air, faire craquer ses doigts, et se croire du talent tout comme un autre ; on en est quitte pour faire comme lo bonnet, c'est-à-dire pour retomber.

Là-dessus, je souhaite à ceux qui ont des vignes de faire de bonnes vendanges ; à ceux qui ont des métairies, de bonnes moissons; aux notaires, des successions ; aux avoués, des ventes ; aux vicaires, des cures ; aux curés, des évêchés ; aux évêques, des chapeaux; aux cardinaux, le ciel; à chacun, ce qu'il désire ; aux boiteux, de belles béquilles ; aux sourds, des cornets ; aux aveugles, d'y voir clair, etc., etc. Ne voulant ainsi que du bien à tout le monde, j'espère que personne ne me voudra du mal, et que mon roman aura du succès, sinon... eh bien... j'en ferai un autre, qu'est-ce que je risque? ce n'est jamais que quelques sous d'encre, de plumes, de papier et de cervelle qu'il m'en coûte; et encore, si mon roman ne se vend pas comme chose gentille, il se débitera comme opium; ainsi j'y vois bien des chances de succès, surtout après avoir imploré tout le monde ; mais, si quelqu'un trouvait qu'il y a peu de dignité à cela, prenez que je n'ai rien dit, ce sera tout un.

Cela étant, j'ai l'honneur d'être, monsieur, madame, ou mademoiselle, votre très humble serviteur, présentant mon salut au monsieur, mon hommage à la dame et quelque gracieuseté à la demoiselle, pourvu qu'elle ait trente ans au moins, quarante ans passe encore; mais davantage, oh ! cette gracieuseté se tournerait en un profond respect !

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