LA FEMME GUILLOTINÉE
Deuxième (''dition, 1 vol. in-10, papier vélin, orné d'une prnvure et d'un titre de A. Johannot. Prix : r> fr., chez Delanple frères, rue du Battoir, n" 19.
« Monsieur, dis-jc à M. Delangle, ne serait-ce pas une indiscrétion que de ▼DUS demander le nom de l'auteur de ce livre et sa demeure?... »
M. Delangle me regarda de travers ; mais, s'apercevant que je n'avais l'air d'être ni un espion ni un garde de commerce, il me donna d'autant plus facilement l'adresse réclamée, que M. Charles Nodier, occupé à lire une épreuve de y Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux, affirma que ma figure était littéraire et plantureuse.
Je saluai ces messieurs et je m'acheminai vers la région parisienne où demeurent, dit-on, beaucoup de nos petits grands hommes : je veux parler du quartier des Catacombes ; ils sont là plus près de leurs modèles.
Je m'attendais bien ù frapper h une porte semblable ù une porte, à voir un portier comme un autre, et non pas quelque nain hideux. L'on m'avait affirmé que l'auteur de l'Ane mort était un vieillard de cinquante ans, long, sec, maigre, blasé, et j'avais parié que c'était un petit bossu, contrefait, malin et qui riait de toute la civilisation. Vous jugez si j'avais de la curiosité !... Il ne s'agissait de rien de moins qu'un dîner au Rocher de Cancale. J'entre ; car il paraît qu'on voit cet auteur-lù sans subir ces préliminaires d'espionnage dont usent les grands seigneurs de la pensée, du théâtre et de la cour. Quelle surprise!...
Je vois un jeune homme qui pourrait faire honneur à la femme d'un banquier. Son front avait la pureté, la blancheur, l'innocence que les romanciers supposent toujours à leurs héroïnes; sa figure était fraîche ; rien n'accusait les travaux arides de l'esprit, ni ces nuits passées devant une lampe confidente et amie du silence et de la poésie. Ses yeux brillaient d'un feu moqueur, sa voix était sardonique ; il avait les cheveux noirs, et sa chambre éclatait de luxe et de magnificence.
— Voilà, me dis-je, un homme d'antithèse et de talent. Il a écrit de l'honneur, comme Sénèque écrivait son Traité de la pauvreté., sur une table d'or.
— Monsieur, lui dis-je, j'ai lu votre livre et je l'ai compris.
• — Vous êtes flatteur..., répondit-il en riant; mais Monsieur habite Paris ?...
— Oui, Monsieur, et je viens vous demander raison de bien des incorrections. Comment un homme aussi complet que vous paraissez l'être a-t-il pu ne mettre que vingt-neuf chapitres à une œuvre littéraire?... C'est absolument comme si M. Ladvocat publiait les Mémoires de Constant en trois volumes. Il y a là quelque chose de boiteux et de choquant : un titre pareil, Monsieur, et vingtneuf chapitres !... Paresseux ! mais ne savez-vous pas que le nombre trente possède un prestige *
1. Il m'est interdit de publier par quels moyens je me suis mis en posset sion de ce trentième chapitre.
462 APPENDICE A LllISTOinK