C. STRYIE^SM
{Lettre à A Panpe, ii juin fifOî}.
A Monsieur Casimir Stryienski\
Cher Monsieur,
— € Vous devriez écrire la bibliographie de Stendhal » — me disiez-vous au mois do janvier, lors de ma première visite de réconnaîssance littéraire, quand je vins vous exprimer ma gratitude de simple lecteur pour vos éditions posthumes des œuvres de Beyle. Certes, une telle invitation était bien faite ]*our tenter un stendhalien, dont la ferveur ne
s'était pas attiédie depuis 1876, date de son initiation, et la perspective d'être un modeste ouvrier de la gloire du Maître était des plus séduisantes. Mais mon inexpérience en matière bibliographique, etla pauvreté de mes documents personnels, me faisaient hésiter, lorsque, avec une grâce charmante, pour vaincre mes scrupules, vous mettiez vos richesses particulières à ma disposition. .
Comment résister à cette perspective de parcourir tant de documents si précieux et d'en faire profiter le public ?
J'acceptai donc cette tâche, si attrayante pour moi, et je me mis à l'œuvre, sans modèle, au petit bonheur de l'inspiration, avec une méthode improvisée, ayant pour base l'exacti tude précise, l'ordre, et la clarté.
Il me parut intéressant de réserver une large part à la critique, si variée et si instructive dans ses appréciations ; mais un peu entraîné, je fis cette part au point que cet ouvrage pourrait porter comme sous-titre: Histoire des jugements formulés sur Stendhal I
J'espère que les lecteurs ne se plaindront pas de cette prolixité. D'ailleurs, n'était-ce pas mon devoir strict de bibliographe d'enregistrer tout ce qui constituait une opinion curieuse ou intéressante sur Stendhal, qu'elle fût favorable à l'auteur ou non?
Oserai-je vous avouer qu'à cet égard , je son-
geais, par instants, à Bouvard et Pécuchet copiant d'une écriture appliquée, les ... naïvetés échappées à nos grands écrivains et orateurs ? la similitude était frappante!
Mais si, d'aventure, mon culte pour Stendhal fut mis à rude épreuve, quelle compensation intime lorsque je transcrivais les extraits de Taine, de Nietzche, de Léon Chapron, de MM.
Bourget, Barrés, Bélugou et vos préfaces des œuvres posthumes, si lumineuses de sympathique clairvoyance.
....Quoi qu'il en soit, l'œuvre est terminée ; c'est en quelque sorte le catalogue de votre collection stendhalienne, de vos notes manuscrites, toutes choses intéressantes, les unes inédites, d'autres peu connues ou même oubliées, qu'il importait de fixer d'une manière définitive pour rhistoire des œuvres de Stendhal.
Introducteur de votre Musée Beylique, j'ai fait de mon mieux, pour que les visiteurs y passent des moments agréables.
Puissent-ils éprouver autant de plaisir à consulter cette bibliographie, que j'en ai eu à Técrire !
Veuillez agréer, cher Monsieur, l'expression de mes sentiments affectueux et dévoués.
A. Paupe,
Paris, 20 mai 1903.
INTRODUCTION
Depuis plusieurs années j'avais amasse des notes qui devaient me servir à faire une œuvre modeste, mais fort utile — une bibliographie stendhalienne. Le temps me manquait pour réunir et coordonner mes fiches, éparpillées dans mes tiroirs... quand j'eus la bonne fortune d'entrer en relations avec M. Adolphe Paupe ; je lui proposai de se charger du travail et de lui confier tous mes matériaux.
M. Paupe se mit en campagne avec tant de zèle que la bibliographie devint bientôt un volume et dépassa de beaucoup les proportions ordinaires, elle se changea bel et bien en une histoire raisonnée des ouvrages de Beylc ; on verra que le titre de cette publication n'a rien de prétentieux et que, dût la modestie di^ routeur s'en effaroucher, ce livre l'honore autant qu'il honore Stendhal.
M. Paupe a non seulement fait la nomenclature des éditions, il a dressé une liste des articles les plus saillants consacrés à Bcylc.
Non satisfait de les énumérer sèchement, il a extrait avec impartialité certains passages de ces arlicles, enregistrant les critiques aussi bien que les éloges, et c'est là que son travail est tout à fait précieux. Quel intérêt n'y a-t-il pas, en effet, de pouvoir comparer Téiude de Jules Janin sur le Rouge et le Noir, au lendemain de l'apparition de ce roman, avec celle de Taine ou celle de Bourget?
Be; le ne connaîtra jamais la popularité, mais il aura toujours sa place marquée dans Thistoire littéraire du xix® siècle. Le moment viendra où un éditeur nous fera la grâce d'une édition de ses œuvres ; les tentatives faites jusqu'ici se sont arrêtées en route, mais lorsque, à côté des deux romans célèbres, nous aurons, en un format commode, les voyages, les souvenirs personnels et surtout la correspondance, aujourd'hui presque introuvable, le monument sera en lin digue du maître. Celui qui entreprendra ce labeur, aura, je crois, beaucoup à glaner dans le présent volume; et il me semble que j'ai bien mérité des lettres en encourageant M. Paupe à consacrer ses rares loisirs à ce chapitre important de Texégèse stendhalienne.
Casimir Stryienski.
Mayens de Sion, Août 1903.