‹ Histoire des œuvres de Stendhal: IntrodChapitre 12 sur 74 · LE ROUQE ET LE NOIR · texte numérisé non relu

LE ROUQE ET LE NOIR

GENÈSE ET COMPOSITION

Quand les enfants paHaient de gloire, on leur disait : « Faites-vous prêtres. » Quand ils

Êarlaient d'ambition : « Faites-vous prêtres. » ►'espérance, d'amour, de force, de vie :

« Faites-vous prêtres ! »

Musset. — Confessions d'un enfant du siècle. IL

L'œuvre avait d'abord un autre titre.

Colomb raconte qu'il vit longtemps sur la table de Beyle un manuscrit intitulé Julieriy et qu'un matin de mai 1830, au milieu d'une conversation, Stendhal, s'interrompant soudain, s'écria : « Si nous appellions mon roman le Rouge et le Noir? Cette nouvelle dénomination était-elle, suivant l'expression de Colomb, une concession à la mode d'alors ? Elle avait, en tout cas, quelque chose d'énigmatique et d'attirant. ,

Mais Beyle ne voulait pas indiquer par là, comme on l'a cru souvent, les chances du jeu de la vie et les hasards.de la fortune qui n'élève un homme que pour l'abaisser, et qui, selon le

mot de l'auteur, porte Julien à une immense hauteur, pour le jeter dans l'abîme. Selon Stendhal lui-même, «le Rouge» signifiait que Julien, venu plus tôt, eut été soldat, et « le Noir », qq'à Tépoque où il vécût, il dut prendre la soutane. C'est ainsi que Beyle nommait, « l'Amarante et le Noir » son roman de Leuvuen^ parce que Leuwen a d'abord l'habit de lancier à passepoils amarante, puis l'habit de maître des requêtes.

Il a tiré de la Gazelle des Tribunaux le sujet de son livre. En 1827 et en 1828, un procès criminel, le procès d'Antoine Berthet, fit beaucoup de bruit en Dauphiné.

Berthet, fils d'un maréchal-ferrant de Brangues (Isère), était un jeune homme pâle, mince, délicat, à la physionomie parlante, aux grands yeux noirs, à la mise soignée. Elevé par le curé de son village natal, qui lui enseigna le latin, il avait été précepteur des enfants de M»"- M

Congédié par le mari, il alla faire ses études au séminaire de Belley, puis à celui de Grenoble. Renvoyé de ce dernier établissement sans espoir de retour, banni de la présence de son père, il revient à Brangues chez sa sœur et adresse à M""' M... des lettres pleines de reproches et de menaces. Précepteur au château de C..., il est aimé de M"" de C..., qui lui déclare sa passion dé bouche et par écrit.

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Chassé de nouveau, repoussé de tous les séminaires où il se présente, il entre chez un notaire de Morestel. Mais il a résolu de tuer M"^^ M... Le dimanche 22 juillet 1827, à l'église de Brangues, il tira deux coups de pistolet, Tun sur M™* M..., Tautre sur lui-même. M"* M..., grièvement blessée, ne mourut pas ; Berthet reçut entre la mâchoire et le cou deux balles dont une seule put être extraite. Le procès du meurtrier commença le 15 décembre suivant à Grenoble. « Deux passions, dit-il au président, m'ont tourmenté pendant quatre ans, l'amour et la jalousie. »

Il ajoutait qu'il avait été l'amant de M"* M..., qu^une servante avait tout appris au mari ; que lorsqu'il partit, M"° M... lui avait juré dans sa chambre à coucher, devant l'image du Christ, qu'elle ne l'oublierait pas et n'aimerait jamais que lui, mais que, lorsqu'il revint, il eut la conviction qu'il était « remplacé de deux manières » par l'étudiant Jacquin.

A vrai dire, deux jours après l'arrêt, il fît appeler dans son cachot le président des assises et lui remit une rétractation autographe : il affirmait que M""* M... n'était pas coupable, et il priait sa victime « de pardonner à un jeune homme qu'avaient égaré des sentiments qu'elle n'avait jamais partagés. » Quoi qu'il en soit, il fut condamné à mort, et, le 23 février 1828, à onze heures du matin, exécuté sur la place

d'armes de Grenoble, au milieu d'une foule immense composée surtout de femmes.

Cette cause célèbre avait d'autant plus ému le dauphinois Beyle, que M"" M... était parente éloignée d'un de ses amis d'enfance, M.... conseiller à la cour de Grenoble, récemment élu député de l'Isère.

Elle lui fournit la donnée et les principaux personnages de son roman.

Stendhal met la scène en Franche-Comté, il ne veut pas, dit-il, toucher à la vie privée ; il invente donc la petite ville de Verrières, et il place à Besançon, où il n'est jamais allé, l'évêque, le jury et la cour d'assises dont il a besoin. Mais les réminiscences de Grenoble abondent en son œuvre.

On a prétendu que Julien était le portrait du romancier, et lorsque Latouche l'interrogea sur ce point : « Julien^ c'est moi », répondit Beyle.

Mais il plaisantait. Colomb s'inscrit en faux contre cette opinion, et, dans une lettre de 1831, Beyle protesta vivement, que s'il était « Julien » qui désiré parvenir coûte que coûte, il aurait fait quatre visites par mois au Journal le Globe et fréquenté régulièrement certains salons, « Chez moi, ajoutait-il, le* plaisir actuel l'emporte sur tout % On lit dans une note inédite

de Colomb, « que M. Michel, Dauphinois, ancien capitaine dans la garde impériale, devenu directeur du dépôt de mendicité à Saint-Robert

près de Grenoble est le type du personnage de

Valenod Le Napolitain di Fiore,ami d'Henri

Beyle, « grand et beau, semblable au Jupiter Mansuetus « condamné à mort en 1799, est r « Altamira » du roman.» (A. CnuguET. Stendhal- Beyle. Pion, 1902.)

Le Bouge et le Noir, commencé sous la Restauration, ne fut achevé que quatre mois après la Révolution de Juillet 1830. Cela a pu nuire à son succès, car l'ouragan populaire avait renversé des choses et des idées que l'auteur bat en brèche. (Colomb.)

Les Lettres inédiles à Moanier publiées par M.Corréard,les Souvenirs d'Egotisme, publiés par M. C.Stryienski, et l'ouvrage de M. Auguste Cordier : Comment a v?cu Stendhal ont révélé plusieurs épisodes de la vie de Stendhal, qu'il a fait revivre dans son roman. (A. P.)

Le volume (dont le manuscrit devait, par traité, être remis au libraire Levavasseur à la fin d'avril) parut réellement dans les dernières semaines de 1830; il est annoncé dans la Bibliographie de la France au 13 novembre, et Beyle écrit à Madame Ancelot, le 13 janvier 1831, 4c qu'il n'a su qu'il y a huit jours l'apparition du /?oiigro(Corr., II, p. 111, et A. Corbier (Comment a vécu Stendhaljp. 189.) — (A. Chuquet.) Lettre de Stendhal à Levavasseur, nov. 1830 :

4c En -vérité, Monsieur, je n'ai plus la tête à 4c corriger les épreuves. Ayez la bonté de bien

4c faire relire les cartons : C'est ayec le plus « grand des regrets que je me privç du plus « grand plaisir de dîner avec vou% et avec « M. Janin. Que j'aurais voulu avoir une plume <ç, pour adoucir la grossesse de MsiUhide.

€ puisse ce roman être vendu et vous dédom- « mager des retards de l'auteur. Je croyais « qu'il serait imprimé à deux feuilles par « semaine comme Armance. Je vous demanile « comme preuve d'amitié, Monsieur, de ne p«^^ « laisser vendre im seul exemplaire sans les

« cartons Agréez tous mes regrets de ne

« plus vous revoir cette année et tous mes « remercîments pour vos^bons et aimables pro- « cédés. H. Beyle.»

En note : Cette lettre a été écrite avant le 6 novembre 1830, date du départ de Beyle pour ritalie. Le Bouge et le Noir a paru chez Levavasseur, en novembre 1830, daté de 1831. (C.

Stryienski. Lettres inédites de Stendhal publiées à la suite des Souvenirs d'Egolisme. Charpentier, 1892, p. 296.)

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