SUITE DE LA GENÈSE
Brangues, situé sur une éminence à quelques kilomètres du Rhône, dans l'Isère, se silhouette piUorcsquement sur le fond bleuâtre des montagnes du Bugey; la sombre verdure d'une allée d'arbres très vieux encadre ses maisons au couchant.
Brangues fut ému, en 1828, d'un drame passioinicl, dont Stendhal s'inspira dans le Rouge et le Xoir. Les circonstances du drame, le souvenir des personnages, sont encore présents à la mémoire des habitants ; la maison de la famille de Rénal, un peu fruste, subsiste toujours. Située tout en haut du village, sur la route du Rhône, elle est précédée d'un long corps de bâtiment en bordure sur la rue. Une porte charretière, flanquée à gauche d'une entrée plus petite, donne accès dans la cour, séparée par une grille du jardin en terrasse. A droite, un hangar; à gauche, la maison d'habitation, qua-
drilatère à deux étages, éclairés de ce côté par quatre fenêtres. En retrait, la porte d'entrée, percée, dans un second bâtiment qui relie la maison à la construction située sur la rue, La façade principale, au midi, sur le jardin, est éclairée par six fenêtres et trois lucarnes pratiquées sous la corniche en pointe de diamant du toit. A hauteur du premier étage, deux cadrans solaires, à demi effacés par les pluies, sont peints sur la muraille ; une porte basse, au ras du sol, communique avec les caves.
Des fragments d'arcade visibles sur le mur oriental, des voûtes en berceau dans les chambres situées sur la cour, une cheminée monumentale en pierre, à colonnes et à linteau sculpté, décorant la cuisine, enfin, un escalier à vis, semblent appartenir à une habitation plus ancienne dont les débris auraient été utilisés lors de la construction de la maison actuelle.
Comme architecture, elle n'a rien de remarr quable, elle diffère seulement des sordides habitations de prisé jaunâtre, lépreuses et humides, habitées par les paysans dauphinois. Mais lorsque, sortant des étroites cases parisiennes, on franchit le seuil d'une semblable maison, le;s grandes salles largement pourvues d'air et de lumière, étonnent, et plus encore lés combles, dont les charpentes massives, enchevêtrées bizarrement, soutiennent une toiture très haute, destinée à lutter contre le poids des neiges. La
demi-ôbscuritë qui y règne accroît leur étendue, l'impression d'espace est très sensible, ces combles ont la grandiose d'une nef gothique.
Il y a deux ans encore, on pouvait voir, intégralement conservé, le mobilier Empire, contemporain du drame. On remarquait dans le salon, des fauteuils recouverts de crin noir ; dans la chambre à coucher, de M"*® de Rénal, un lit à colonnes orné de cuivres, une magnifique commode avec des aigles dorés aux angles; dans l'une des chambres voûtées, les trois petits lits en bois, à barreaux, des enfants ; enfin, parmi une importante collection d'armes de différentes époques, se trouvait un sabre d'honneur offert à M. de Rénal, ex-grenadier de la Garde impériale. Comme iconographie t deux portraits de M. de Rénal, deux miniatures d'après ses enfants ; aucune peinture ou dessin ne rappelait sa femme.
Toutes ces choses ont été dispersées à la suite d'une vente judiciaire, la dernière héritière, veuve d'un neveu de M. de Rénal, ayant été internée dans une maison de santé.
La plupart des objets de valeur artistique ou archéologique sont recueillis dans un château voisin ; les portraits, retirés par la famille, se trouvent actuellement dans l'Ain.
M. de Rénal était un fort bel homme, malheureusement flétri par le mal vénérien : l'un des portraits le représente jeune, en costume, avec
le haut bonnet à poil ; l'autre montre rhomme rassi et gourmé, dépeint par Stendhal. Il vécut très vieux,
M™« de Rénal appartenait à la bourgeoisie riche de la province. Jolie, légère — la tradition veut que les avances aient été faites par elle — quoique morte bien avant son mari, elle survécut quelques années à Tattentat de Julien Sorel. Ses trois enfants, deux -garçons et une fille, se ressentirent du mal paternel.
La fille mourut à seize ans; le fils aîné, seul, vécut quelque peu. Mais, coxalgique, il ne pouvait guère jouer avec les enfants de son .âge, il se traînait, s'appuyait contre les murs, tombait lorsqu'il se risquait sans appui : « Il fallait l'aider à se relever à chaque instant», me disaient ses camarades.
J'arrive à l'énigmatique figure de Julien Sorel. Fils de paysans pauvres, le curé de Brangues ayant remarqué son intelligence, le prépare pour le séminaire.
Précepteur, ses fonctions le mettent en continuels rapports avec une femme légère qui n'a éprouvé que déceptions dans le mariage et cherche des compensations au bonheur domestique manqué.
L'adultère jaillit du contrat ; mais le mari a des soupçons, la séparation devient nécessaire. Julien Sorel entre alors comme secrétaire ou précepteur dans une famille noble, à
Cordon, sur les bords du Rhône. Julien est beau ; un premier amour l'a rendu entreprenant ; une fille s'ennuie, il la séduit ; un enfant naît que Ton cache dans un couvent. Un mariage va racheter la faute, mais l'amante, délaissée, jalouse, se venge. Julien est chassé, ses rêves d'avenir sont évanouie, il retombe petit clerc à Morestel. Il se vengera. Il part de Morestel un dimanche et se dirige vers ' Brangues. A michemin, Julien rencontre M. de Rénal, échange quelques mots avec lui, cette circonstance imprévue ne l'émeut point. M""* de Rénal est à l'église, à son banc, elle prie*
nia vise, une première balle se perd contre un pilier — la trace en a subsisté un demi-siècle, jusqu'à la reconstruction de l'église — la seconde atteint son ancienne maîtresse, la troisième est pour lui, il se blesse seulement.
Le médecin, grand-père de celui qui me donnait ces détails, appelé d'abord auprès de Julien Sorel, était occupé à le panser, lorsqu'on vint le chercher pour secourir la victime.
Outré de colère en apprenant le meurtre, il quitte précipitamment le blessé, l'apostrophe : 4c Ah ! c'est toi qui a tué M"^^ de Rénal ! Crève, eh 1 charogne ! » Moins coupable que beaucoup de graciés d'aujourd'hui, Julien Sorel fut guillotiné à Grenoble. Les juges ne virent en lui qu'un vulgaire assassin, R. Colomb, l'exécuteur testamentaire de Stendhal, le traite de « mauvais
garnement » on ne m'en a parlé à Brangues qu'avec le mépris le plus sincère. Malgré tout cela, fut -il l'être supérieur et incompris que Stendhal a peint ? Je ne sais...
Le drame date de 1828, le Rouge et le Noir parut en 1830. Peu connu des Dauphinois, ce roman eut un grand succès dans la région, lorsque le journal Lyon Républicain le publia en feuilleton, il y a cinq ans environ.
Ces quelques renseignements n'ont d'autre prétention que d'indiquer les dessous d'un des plus célèbres et troublants romans du dix-neuvième siècle, de préciser le pays et le milieu où s'agitèrent les êtres qui participèrent au drame que je viens d'esquisser.
Ils permettent également de se rendre compte des transformations qu'a subies le vécu dans l'œuvre de Stendhal et soulignent ainsi un des côtés piquants des très réalistes romans contemporains.
Tandis que certains romanciers, Emile Zola et son école, obtinrent une presque absolue impression de réalité avec des épisodes arbitraires et des êtres fictifs, dont ils ne pouvaient indiquer un prototype exact et complet, Stendhal, opérant à l'inverse, transporte le vécu dans le domaine spéculatif. Avec les détails très circonstimciésqu'il tenait du défenseur de Julien Sorel, son intime ami, il écrit le Rouge et le Noir œuvre purement psychologique et idéa-
liste, où des êtres sensitifs à l'excès et doués d'une étonnante acuité d'esprit fonctionnent le plus souvent à rebours de la vie.
Les seuls comparses ont le droit de s'agiter normalement, le rôle des autres se bornant à traduire les sensations que Stendhal éprouverait en leur lieu et place. (Charles Saunier.) (LeGratiriy 5* année, n° 48, janvier 1891, p. 38.)
Page 3.4 du même numéro, M. Emile Trolliet signataire de la notice sur Noël Saunier peintre (1847-1891) écrit: « Entre temps, Noël Saunier illustrait à l'aquarelle Germinal^ Criquettey et composait un grand nombre de dessins pour le Bouge et le Noir de notre illustre compatriote Stendhal. »
Il serait bien intéressant de savoir ce que ^ont devenus ces dessins à la mort du célèbre peintre. Ont-ils enrichi un Musée ou une collection particulière ?
En tous cas, le dernier mot n'ayant pas été dit, sur le Bouge et le Noiv^ comme publication illustrée, ces dessins seraient précieux pour line réimpression artistique du chef-d'œuvre de Stendhal. (A. P.)
Publication partielle et anticipée. — Le
Keepsake Français ou Souvenir de littérature contemporaine y orné de 18 gravures anglaises, 2® année, 1831. Paris-Londres, a publié pp. 194- 210 : Besançon. — Le café. — Le séminaire
avec cette note au bas de la page 210 : « Fragment d'un ouvrage inédit qui doit être publié incessamment chez Levavasseur. >
ÉDITIONS
Edition originale. — Le Bouge et le Noir.
Chronique du XIX"" siècle par M. de Stendhal. Paris. Levavasseur, au Palais- Royal, 1831.
Imprimerie A. Barbier. 2 vol. in-8% 398-486 pp- Epigraphe :
La vérité, l'âpre vérité.
Danton.
Deux vignettes d'Henri Monnier servent de frontispice aux deux volumes, l®*" vol. Julien Sorel tirant sur M™' de Rénal. 2« vol. Mathilde de la Mole tenant la tête de Julien Sorel.
Particularité de cette édition : « Changement continu du titre, page à page, suivant le texte de cette page. » (P. Bourget. Nouveaux Pastels, p. 104.)
Deuxième édition. — Le Rouge et le Noir.
Chronique du XLY"" siècle par M. de Stendhal. Paris. A. Levavasseur. Urbain Canel, 1831. 6 vol. in.l2.
L'épigraphe a été supprimée.
Troisième édition. — Le Rouge et le Noir.
Chronique du XIX^ siècle par Stendhal (Henri Beyle).
Paris. J. Hetzel, 1846, 1 vol. in-8^ Le titre, en tête du texte, porte ; le Rouge et le NoiPy chronique de 1830.
Avertissement de V éditeur : Cet ouvrage était prêt à paraître, lorsque les grands événements de Juillet sont venus donner, à tous les esprits, une direction plus favorable aux jeux de Timagination. Nous avons lieu de croire que les feuilles sqivantes furent écrites en 1827.
Quatrième édition. — Le Rouge et le Noir.
Chronique du XIX"* siècle par M. de Stendhal (Henry Beyle). Seule édition complète entièrement revue et corrigée. Paris^ Michel Lévy Frères, libraires-éditeurs, rue Vivienne, 2 6/5, 1854. 1vol. in-12pp. LXXV-506.
Au verso du titre :
La vérité, Tâprc vérité.
Da>ton.
Sur le faux-litre : CBEuvres complètes de Stendhal, et au verso ; Œuvres complètes de Stendhal. En vente... Sous presse... Paris Imprimerie Simon Raçon et Cie, rue d'Erfurth, 1.
Edition réimprimée en 1870.
Edition populaire. — Les Romans populaires illustrés par Bertall^ 26® série contenant de Stendhal Le Rouge et le Noir (112 pages) et à la fin San Francesco à Ripa*
1 vol. in-4° Barba s. d. (1851).
Avec une notice par E. de LabedoUière et 43 vignettes de Berlall.
Edition incomplète. — Stendhal (Henry Beyle). Le Rouge et le Noir. Paris, Librairie Nouvelle, boulevard des Italiens 15, en face de la Maison Dorée, 1855. 1vol. petit in-12pp.492. Edition à 1 fr. Sur le faux-titre: le Bouge et le •Voir et au verso Paris. Typographie Dondey- Dupré, rue Saint-Louis, 46.
Les épigraphes en tête de chaque chapitre de l'édition originale ont été supprimées.
Edition réimprimée en 1857.
Edition de Luze. — Le Bouge et le Noir par M. de Stendhal (Henri Beyle), Réimpression textuelle de l'édition originale, illustrée de 80 eaux-fortes (1 portrait, 76 vignettes en têtes, 3 culs-de-lampe) dessinées et gravées par H. Dubouchet. Préface de Léon Chapron. En tête du premier volume : Portrait de Stendhal burin et eau-forte de H. Dubouchet, d'après le tableau d'Albert de Dreux, du Musée de Grenoble. (XXIV 324, 338, 374 pp.). Paris. Librairie L. Conquet, 5, rue Drouot, 1884-1885. 3 vol. in-S" format raisin pour le grand papier, format cavalier pour le petit papier. Tirage unique à 500 exemplaires numérotés à la presse : 150 exemplaires sur grand papier du Japon (en 3, 2 et 1 états des eaux-fortes) format in-S*"
raisin, texte réimposé (Epuisés) et 350 exemplaires sur papier vélin à la cuve, fabriqué spécialement pour cette édition par les papeteries du Marais avec un seul état des eaux-fortes, format in-S" cavalier. Texte imprimé par A.
Lahure. Eaux-fortes par Chardon aîné.
Petite édition Lemerre. — Œuvres de Stendhal (Henri Beyle). Le Bouge et le Noir.
Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, 31, passage Ghoiâeul. xMDCCCLXXXVI. 2 vol. . in-12 couronne, pp. LV, 408-430. Portrait de Stendhal. Eaii-forte d'après le médaillon de David d'Angers. Préface de Paul Bourget, extraite des Essais de Psychologie contemporaine parus chez le même éditeur en 1833.
Petite collection Girard. — Le Bouge et le Noir^ chronique du XLY^ siècle, par M. de Stendhal. 4 vol. in-32 Jésus. En appendice, à la fin du 4* vol. : le vrai procès de Julien Sorel publié par M , C. Stryienski dans la Bévue Blanche de mars 1894. Réimpression textuelle de l'édition originale, avec les titres courants changeant dans le cours de l'ouvrage s. d.(1899). Paris. Edmond Girard, imprimeur-éditeur, 8, rue Jacquier, tomes I et II. Paris. Girard et Villerelle, libraires-éditeurs, 59, rue desMathurins. T. III et IV.
Traduction anglaise.^ De Stendhal (Henry Beyle). Bed and Black, a Story of Provincial France. Cr. 8 vo. p. 446 Downey. [1901].
Traduction allemande. — Rot und Schwarz par Friedrich von Oppeln-Bronikowski. 2 vol.
Edit. Eugène Diedrichs, Leipzig, 1900.
ÉTUDES ET CRITIQUES