STENDHAL ET LA DANSE
par Paul Glillemin
ÉDITION
Stendhal et la Danse^ par Paul Guillemin, avec une planche (représentant Stendhal dansant par Alfred de Musset, décembre 1833); Briançon, 1899, 1 brochure petit in-i» carré, pp. 7.
Grenoble, imprimerie Joseph Baratier, avenue Alsace-Lorraine, 24. Il a été fait un tirage à part sur papier du Japon, de 10 exemplaires numérotés, avec la planche en deux états. L'un de ces exemplaires porte cet envoi d'auteur : « A mon cher ami Casimir Stryienski, ce n** 9 d'un tirage à part destiné à faire loucher les Stendhaliens de Tan 2000. P. Guillemin. »
Texte. — Tout n'a pas encore été dit sur Stendhal et nous pensons que le dernier mot viendra de Louis Teste et de Casimir Stryienski lesquels, lentement et silencieusement, s'appliquent à fixer sa grande et énigmatique figure. En attendant on continue à prendre Stendhal
dans le détail, on cherche à isoler ses à-côlés, on tourne autour de lui avant de l'aborder.
Ainsi nous avons déjà :
Stendhal diplomate, par Louis Farges. {Bévue Bleue, 7 septembre 1889).
Stendhal mathématicien, par Constant Pinet.
{La Vie contemporaine, 1®"" avril 1897).
Stendhal socialiste, par Rioux de Maillon.
{La Justice,! mai 1895).
Stendhal enfant, par C, Stryienski. {L'enfance de Henry Beyle, 1889).
Stendhal académicien, par A. Houssaye.
{Histoire du 41® fauteuil de r Académie).
Stendhal moliériste, par H. Cordier. {Molière jugé par Stendhal, 1898).
Stendhal militaire, par Jean Mélia. {Bévue socialiste, avril 1899, qui suit sur ce terrain une centaine d'écrivains distingués).
Stendhal 5/io6, par Jacques Olliviers. {Figaro ^ 28 février 1864).
Stendhal ^co/io/7z/s/e, par lui-même sans doute. {Le Producteur, 1830).
Stendhal sentimental, par Jean de Mitty.
{Bévue Blanche, 1«' mars 1896).
Stendhal médecin, par Louis Teste, {Le Gaulois, 3 juillet 1895), lequel fit un bail nouveau avec la santé, du jour où il dénicha sur le quai Voltaire, pour cinquante sous, deux volumes portant soixante annotations autographes (1).
(1) A cette nomenclature, déjà riche cependant, nous ajoutons :
A peine esl-il besoin de dire que Tétude de Stendhal psychologue, naturiste, critique, se poursuit avec passion, toutes les épithètes laudatives ou cruelles se succèdent sur son œuvre et sur son caractère.
On a présenté... dépeint... et démontré :
Stendhal dans l'image ;Paul Guillemin(r7/nagerie de Stendhal entrebâillée 1895).
Stendhal plagié par Taine : Barbey d'Aurevilly {Le Réveil, 31 juillet 1858).
Stendhal plagié par A. Damas: Ch. JoUiet (dessin de Hadol, F/^aro, 8 juillet 1838).
Stendhal amputé par E, Zola : Ant. Laporte (Le Collaborateur illustré y 10 mai 1897).
La faïencerie s'en est mêlée et la salle à manger des stendhaliens s'est embellie de deux superbes assiettes façon Rouen et Nevers donnant :
La belle Stendhal, d'après Henry Monnier, et, en Consolo da Civita Vecchia, dit l'exergue (Galerie céramique de douze faïenceries dauphinoises).
Stendhal législateur, par Paul Bourget. {Le Parlement^ 1" mars 1883).
Stendhal poète classique (?) par G. Stryienski. {Journal de Stendhal, app. 1888).
Stendhal poè/e romantique (?) par H. Gordier. {Stendhal et ses amis, p. 75, 1890).
Stendhal Bartholo, par... X... {Le Temps, 16 août 1890).
Stendhal dessma^eur, par G. Stryienski. {Revue Universelle, *13 avril 1901).
{Note du bibliographe).
Nous connaissons de Stendhal son faux toupet, sa teinture, sa canne, sa bague, son éternel cigare, ses amis, ses ennemis, ses amies, ses ennemies, ses testaments.
Mais il manquait à la série un :
Stendhal dansant. Le voici, d'après un crayon d'Alfred de Musset, caché jusqu'ici à tous les regards et ce n'est pas dans le salon de la belle M°*° Ancelot que la représentation a eu lieu.
Ce dessin figure dans un album que Musset, promena en tous pays, et sur lequel il croquait avec le crayon, les scènes qui l'avaient frappé.
11 se rattache au fameux voyage d'Italie où George Sand, que guettaient la dysenterie et le docteur Pietro Pagello, alla en 1833, promener avec Alfred de Musset une lune de miel déjà fortement entamée.
€ Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon, dit Paul ManGton,etdescendirentà Avignon parle Rhône.
Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal, qui rejoignait son consulat de Civita-Vecchia.
Ce compagnon inattendu les divertit quelques jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans préjugés. George Sand insiste sur l'impression à la fois agréable et pénible quil lui laissa. Causeur pénétrant et sans charme (1), observateur profond, il se moqua
(1) Mariéton a-t-il lu Etienne-Jean Delécluze et Mme Ance-^ loi l (note de P. G.)
surtout de ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes péripéties :
4c Nous soupâines avec quelques autres voyageurs de choix, écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Stendhal fut là d'une gaieté folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint quelque peu grotesque et pas joli du tout » (1). Deux dessins d'Alfred de Musset dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal, d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet, dansant devant une servante d'auberge (2) ». Dans quelle bastide heureuse, entre Avignon et Marseille, les trois voyageurs firent-ils cette halte, au cours de laquelle Stendhal prit contact avec les vins des côtes du Rhône? L'histoire ne le dit pas. Et que fait donc Taccorte fille d'auberge, à l'air si naïvement surpris? Il semble bien qu'elle lève le pied et que lé bras va s'arrondir! On était au mois de décembre et le repas a lieu en plein air, devant un vague décor rhodanien. On s'explique comment Stendhal a son chapeau sur la tête, des bottes four-
(1) Histoire de ma vie. (Note de P. G.).
(2) Une histoire d'amour 1897. (Note de P. G.).
rées, un gilet copieux et une limousine à triple collet ; la scène était faite pour frapper vivement Alfred de Musset. Ce n'est pas d'ailleurs sous ce jour comique que Stendhal, resta dans l'esprit d'Alfred de Musset ; ce dernier en revenant d'Italie lui consacra une strophe délicieuse :
Tu Tas vu, cet antique port, Où, dans son grand langage mort,
Le flot murmure,
Où Stendhal, cet esprit charmant
Remplissait si dévotement
Sa sinécure (1).
Malheureusement, il n'est pas facile de reconstituer la physionomie de Stendhal avec l'ébauche de Musset. A quel autre portrait faut-il demander une comparaison. Est-ce à celui :
Stendhal musicien, tracé par Berlioz {Mémoires d'Hector Berlioz^ 1870), qui regarde le défilé du carnaval à Rome ? « Et ce petit homme « au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui « veut avoir Tair grave, c'est un homme d'es-
(1) Pour compléter
Stendhal... poétisé^ nous rappelons, sans faire aucune comparaison, les vers suivants de Viennet :
Stendhal, Morgan, Schlegel, ne vous effrayez pas Muses ! ce sont des noms fameux sous nos climats, Chefs de la Propagande, ardens missionnaires, Parlant de Romantique, et prêchant ses mystères ! {Note du Bibliographe.)
« prit qui écrit sur les arts d'inspiration c'est le « consul de Civita-Vecchia... » Est-ce à un
Stendhal âgé, article de M, Henri Fouquier {Le Temps, 25 juillet 1899):.
« Je le voyais en sa vieillesse, correct et élé- « gant, arrivant au cercle des Ganaches, où il « allait dîner tous les jours, portant à la main « une badine achetée chez Verdier, et qu'il « aimait qu'on crut être le don d'une comtesse. »
L'album de Musset a son histoire. En 1881, la veuve de Paul tombée dans la gêne, fut amenée à un expédient douloureux ; « On va, dit M. Jules Claretie, vendre à l'encan cet album que Musset grilTonnait aux côtés de George Sand pendant le fameux et tragique voyage en Italie. Imaginez les Lettres d'un Voyageur illustrées par un caricaturiste de l'école Topfer: George Sand et Musset en bateau, le passage des touristes à la douane italienne, Stendhal dans une auberge, la drôlerie du voyage jetée par Musset au hasard de la plume sur des feuilles d'album » (1).
La mort de M""^ Paul de Musset fit ajourner la vente qui n'eut lieu que le 6 avril 1883 ; ce fut un événement ; les manuscrits, les dessins montèrent à des prix fantastiques : « L'album du voyage en Italie, dit M. Paul Eudel, quelques croquis assez médiocres contenant le portrait
(1) La Vie à Paris, 1884.
de George Sand, à demi cachée par un éventail, et celui de Stendhal, le seul ressemblant qui existe, d'après ce que m'a dit mon voisin, M. Henri Cordier, M"*" Lardin rachète à ^800 fr. cette dernière épave (1). »
Depuis lors, M™* Lardin de Musset qui avait toujours estimé que ces dessins ne devaient pas sortir de la famille, s'est décidée à en communiquer quelques-uns, c'est ainsi que paraît aujourd'hui l'extraordinaire document iconographique consacré à Stendhal, lequel heureusement n'a pas laissé de parents que cette publication puisse froisser. M. Charles Chincholle va nous dire quel sort lui eût peut-être été réservé : « Chose bizarre, c'est dans la charge que ce poète de si bon goût excellait ! Il était même si cruel dans la caricature que certains de ses dessins ont été détruits par les intéressés peu satisfaits de se voir si diaboliquement pris sur le vif. » (2). La danse n'a pas empêché Stendhal de faire son chemin, et on a pu récemment raconter, sans exciter l'étonnement, l'anecdote suivante :
Stendhal au Panthéon. — Paul Deschanel (Le Journal^ 31 mai 1899). — « Lorsque M. Fournière, à la tribune du Parlement, eut terminé le discours demandant la translation des cendres
(1) L Hôtel Drouot et U Curiosité en 1883.
(2) Les Mémoires de Pam, 1889. (P. G.).
de Balzac au Panthéon, M. Paul Deschanel; se penchant vers le député socialiste, lui demanda;
— Et Stendhal?
Cette parole honore grandement le Président de la Chambre. Et Stendhal, en eflFet? Tout aussi bien que Michelet, que Balzac, que Quinet, que Lamartine, il a droit aux honneurs du Panthéon.
Moins populaire, certes, que la Comédie Humaine, l'œuvre de Henri Beyle n'en est pas moins parmi les plus hautes et les plus belles du siècle. Elle a fécondé la pensée contemporaine, créé une sensibilité nouvelle, et doté la littérature d'impérissables chefs-d'œuvre. »
Stendhal ira donc au Panthéon quelque jour, et ce sera justice. Il est vrai, cependant, qu'il n'aura jamais sa statue à Grenoble; mais aussi, pourquoi s'est-il avisé d'écrire Le Bouge et le Noivy au lieu de continuer à fabriquer de la moutarde à Marseille I »
Paul Guillemin.