ARTICLES NÉCROLOGIQUES SUR STENDHAL
Old-Nick (E. D. Forgues), — Une erreur de nom. Bayle. Frédéric Styndall (1). Le National, 7i° du i°^ avril i 842. — Extraits .-...«Indifférence fâcheuse, mépris ingrat ! Ah ! s'il se fût agi d'un receveur général, d'un préfet, d'un ex-directeur de la police, d'un acteur sorti depuis quinze ans de quelque théâtre aujourd'hui fermé !... Mais un studieux observateur des passions humaines, un des trois ou quatre vrais dilettanti qui, en France, aient pris la peine d'écrire sur les beaux-arts; le plus spirituel parmi les derniers champions de la philosophie matérialiste, le seul homme peut-être, à qui Diderot, de nos jours, eût volontiers tendu la main ; l'auteur de deux romans que les connaisseurs ont déjà mis à part de tout le fatras qu'aura produit en ce genre, la triste période du feuilleton, l'homme qui nous a, le premier, prêché Kossini, l'ingénieux analyste auquel nous devons la définition la plus juste de l'amour et de ses phénomènes, qu'est-ce que cela bon Dieu ?.,.
On n'eût seulement pas retourné la tête, si quelque
(1) Frédéric Siyndail ou la fatale année, par M. Kéralry. C'est un roman dont la fin tragique de Winckelmann a fourni la principale donnée.
peu de broderies consulaires, qi»elques décoralions italiennes, quelque croix en sautoir n'avaient averti nos insouciants que, sous rhomme d'esprit, il y avait un diplomate.
Diplomate, il est vrai, de quatrième ordre, homme d'esprit de premier... Cette vie si gratuitement insultée à son terme, et si singulièrement punie de l'obscurité volontaire où elle s'était confinée... Civita, Sa vie,
— la seule portion tout au moins dont il tint compte,
— était à Paris, où son esprit mobile et curieux suivait avec une joie d'enfant les mille riens qui préoccupent tour à tour nos athéniens inconstants ! Et, à propos d'athéniens, il fallait l'entendre parler avec une estime concentrée de son vice-consul Lysimaque, espèce de factotum, auquel il déléguait si volontiers les prérogatives diplomatiques, pour savoir ce que vaut une bonne plaisanterie assaisonnée de sang- froid.
Mondain. — Bienvenu dans le monde où il apportait plus que son contingent d'esprit, d'anecdotes et d'agréable littérature, causeur toujours entouré parce qu'il savait très bien écouter ; contradicteur déférent quoique malin, et sachant autant qu'homme du monde se faire une bonne part sans toucher à celle d'autrui. — Style, bref, mâle, direct, un peu sec, sans qualité prosodique, sans éclat de couleur, que M. Beyle a toujours gardé comme un costume à lui, dont personne n'oserait imiter la nudité volontaire.
Administrateur de la liste civile impériale (cella) dont le comte Daru était intendant général, chargé de choisir les livres et les manuscrits que la Bibliothèque impériale demandait à celle de Wolfenbuttel. — En 1813, l'almanach en fait foi, le jeune inspecteur du mobilier était devenu auditeur au Conseil d'Etat et
avait cédé à M. Lecoilteulx de Cauteleu la moitié de ses attributions primitives. — En 1814, notre ex-auditeur tourna ses pas comme Enée vers cette teiTC promise de la paresse intelligente : Italiam, falo profugus. »
Paul Merruau. — Beyle Stendhal. Courrier Français, n^ du 6 avril 1842... « Les éloges que Beyle peut recevoir de nous après sa mort n'ont d'ailleurs rien d'expiatoire. Nous ne croyons pas que l'oubli ait sitôt frappé des productions ingénieuses, aussi originales que le Bouge et le Noir, la Chartreuse de Parme, la Vie de i?ossmi... (Biographie assez incomplète, pleine d'inexactitudes : « Il se battit à Waterloo dans un rég-iment de dragons... etc. »)... Il était destiné à passer sa vie, comme Sterne, dans un perpétuel voyage sentimental... Peu soucieux de juger, Beyle voulut surtout sentir. Dans ses écrits, il sembla ne rien faire pour le lecteur et faire tout pour lui-même. Ecrire, c'était comme un besoin, comme un complément de l'impression qu'il cherchait à reproduire, à fixer pour en jouir plus longtemps, pour en jouir une seconde fois. Enfin il ne voulut pas dépenser sa jeunesse, comme il le dit lui-même, dans des passions stériles, ni dans la lutte ; il voulut l'enrichir au contraire, par des émotions douces ou pénétrantes, par des impressions vives ou tendres ; il les chercha avidement pour s'y abandonner au profit de son esprit et de son cœur. — Ce qu'il appréciait surtout dans les arts, c'était leur effet sur une âme bien disposée...
La Vie de Rossini, en particulier, fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme. L'auteur ne l'a pas écrite en musicien, mais en homme du monde, en amateur hnbile. Il a analysé les opéras du maître italien sous le
point de vue des sensations que cette musique fait naître. — Les Mémoires d'un Touriste qui semblent un recueil de notes prises au hasard, sont pleins de laisser- aller et de charme. Quel causeur spirituel et intéressant que Beyle !
Il intéresse même au paradoxe ; il sait vous attirer malgré vos goûts et vos penchants sur le terrain de ses sympathies ; il sait vous ravir par la description minutieuse des différentes saveurs du vin de Bourgogne, lors même que vous êtes un obstiné buveur d'eau. Parfois, souvent même, une véritable sensibilité éclate dans les pages nonchalantes des Mémoires d'un Tou^ riste. On croirait lire un chapitre de Sterne. — Epitaphè de Beyle par M. Merruau : 4f Souffrez que je dise, que « je repète que je ne juge rien, que je sens tout, et c'est « ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire : « Gela est bon, cela est mauvais ; mais je dis, mille « fois par jour : « J'aime, oui j'aime et j'aimerai à « aimer tant que je respirerai. »
Notice nécrologique.
Gazette du Dauphiné, 3 avril 1842.