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LA TOMBE DE STENDHAL

P, GiNiSTY, 1888. — La République Française, n* du 10 novembre 1888. (Ex.)... « La découverte de cette semaine, c'est la tombe de Stendhal, au cimetière Montmartre, éventré odieusement par la construction d'un pont gigantesque qui le traverse (bien inutilement), et dont le recueillement est troublé par les coups de marteau des ouvriers qui établissent cette grande carcasse de fer au-dessus des tombes.

Cette tombe de Fauteur de la Chartreuse de Parme — où il repose depuis 1842, — n'avait jamais été ignorée. Une publication de 1867 notamment, sur les cimetières de i*aris, rédigée (ce sont là les contrastes de la vie littéraire) par le joyeux Jules Noriac, mentionnait, très en détail, l'inscription italienne qui est gravée sur la pierre funéraire : Arrigo Beyle, Milanese, car, par un dilettantisme posthume, il avait voulu rappeler sa prédilection pour l'Italie, — qui était loin de ressembler à ritalie d'aujourd'hui, — et dont il avait fait sa patrie d'adoption.

Pauvre cimetière Montmartre qui avait des coins si mystérieux, comme on l'a brutalement changé, comme on Ta bouleversé !...

Quoi qu'il en soit puisque le tombeau de Stendhal a été révélé aux Parisiens de 1888, un certain courant d'opinion se forme qui demande qu'on saisisse cette opinion pour élever un monument à un écrivain qui

peu à peu a retrouvé tant de fidèles. N'avait-il pas été un peu prophète quand il disait : « Je serai compris vers 1880 ». Il est certain que nul écrivain n'est moins démodé aujourd'hui que ce subtil analyste qui avait ses vingt ans sous le Consulat... Puisque Stendhal est dieu et qu'il a ses prophètes, l'idée d'un monument à lui élever était donc toute naturelle. Il manquait un autel au culte de ceux qui ne se contentent point de chérir un écrivain dans son œuvre. Mais est-ce bien dans ce cimetière banal et bruyant, coupé par un pont hideux, troublé par le bruit des trompes de tramways, que Beyle, en ses rêves de gloire future, eût souhaité sa statue ? »

Garibert, 1888. — Paris ^ n° du 12 novembre 1888. (Extraits)... « Ils sont nombreux les morts oubliés. Cet abandon — s'il leur pèse — doit peser surtout à ceux quifurentdes fiersetdes orgueilleux, comme Stendhal, dont on croyait généralement la tombe en Italie, quand elle est chez nous.

Si on ignorait son emplacement, c'est qu'on n'y allait guère. On est fixé depuis hier.

Stendhal en rende grâce à l'omnibus qui va passer ! Sa tombe, avec son épitaphe écrite en italien, se trouvait sur le tracé de la nouvelle voie. On Fa enlevée avec le plus grand soin du terrain qu'elle occupait depuis 1842 pour la reporter ailleurs... »

Maurice Barres, 1891 . — Le Génie au cimetière. Figaro^ 3 novembre 1891. « Stendhal est enterré à Paris, au cimetière Montmartre, près de l'entrée à droite, sous le pont Caulaincourt. Sa tombe se distingue des autres en ce qu'elle est la plus misérable. Toutefois elle n'est pas délaissée, un lettré et amateur d'art, bien connu dans le monde du Palais, M. Ghé-

ramy, prend soin qu'elle soit toujours fleurie. Mais cette tombe, outre que les années l'ont fort effritée, n'est pas celle que se souhaitait Stendhal. Inconvenance que Stryienski me voulut faire toucher et qu'il dénonce à la grande famille Beyliste. — Voici en effet ce que nous extrayons des manuscrits inédits de Stendhal: « Je n'ai jamais aitné avec passion dans ma vie que « Cimarosa, Mozart et Shakespeare. A Milan en 1820 « j'avais envie de mettre cela sur ma tombe. Je pen- « sais chaque jour à cette inscription, croyant bien « que je n'aurais de tranquillité que dans la tombe ; « je voulais ime tablette de marbre de la forme d'une « carte k ']ouev, Errica Bey le, Milanese, Vissey Scrisse, « Amo.QuesV anima adorava Cimarosa, Mozart e Sha- « /cespeâre» (c'est-à-dire Henri Beyle, Milanais, vécut, écrivit, aima. Vivant, il adorait Gimarosa, Mozart et Shakespeare ) « N'ajouter aucun signe sale, aucun « ornement plat. Faire graver cette inscription en « caractères majuscules. Si je laisse de quoi faire cette « tablette, je prie qu'on la place dans le cimetière « d'Andilly, près de Montmorency, exposée au levant. « Mais surtout je désire n'avoir pas d'autre monument, « rien de parisien, rien de vaudevillesque, j'abhore ce « genre. » En 1837, Beyle perfectionna encore son « épitaphe. Il mit. en italien toujours : Ci-gît Henri « Beyle, milanais, qui vécut, écrivit, aima. Il aima « Cimarosa, Shakespeare, Mozart, le Gorrège. Il aima « passionnément V. M. A. A. M. et quoiqu'il ne fût « rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre « ou cinq de ces initiales. 11 respecta un seul homme, « Napoléon. »

Les initiales signifient Victorine (voir la Vie de Henri Brulard). Mélanie, dite Louason, Amélie et

An^èle (voir Journal) et Métilde (voir sa Correspondance). Or, Colomb, Tami qui se chargea des dernières volontés de Stendhal, les exécuta inoparfaitement. Il maintint simplement : Milanese^ vis$e, scrisse^ amo ; et encore eut-il le tort d'intervertir l'ordre de ces trois mois et de placer en première ligne : il écrivit.

Manœuvre choquante pour qui comprend que ce grand passionné n'écrivait précisément que pour se prolonger le plaisir perçu dans telle ou telle circonstance de sa vie. D'ailleurs, le vrai Beyliste avant tout doit respecter les manies de Beyle. Enfin l'infidèle Colomb n'imagina-t-il pas des petites urnes d'un odieux « Louis-Philippe » pour compléter la tombe de Beyle. Aux yeux des Beylistes, il ne fît que compléter sa trahison.

De telles erreurs ne pouvaient échapper à M. Stryienski : il les signala discrètement au Beylisme et tous nous fûmes émus. Avant peu, les désirs très précis du mort vont être satisfaits.

L'inscription sera rétablie, et sur la tombe en outre, on déposera un exemplaire du beau médaillon de David d'Angers. — Cette histoire prouve, avec cent autres, que la vraie famille d'un génie, c'est sa famille intellectuelle. Je ne demande pas aux petits neveux de Stendhal d'égaler Charlotte Corday qui assassina Marat pour être digne de son aïeul Corneille ; je constate simplement que les consanguins ne pensent pas à envoyer une fois l'an une poignée de chrysantèmes , ni une fois tous les cinquante ans un maçon sur la tombe croulante du génie qui les honore. Mais quoi î en plein Paris élégant, M'"^ de Rotschild ne vient-elle pas de faire jeter à terre la maison de Balzac? Qui donc des parents de Balzac a protesté?... »

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