CHAPITRE I
Première Raison, pourquoy les anciens Chrestiens ont crû que les Oracles estoient rendus par les Dénions. Les Histoires
1. Sur le même sujet, Van Dale est plus explicite, et son analj-se, plus détaillée, est aussi plus exacte. Cf. p. 2 et 3. — « Je vous avoue que je ne reconnois point dans ce discours ni un Chrétien sçavant tel que vous estes, qui doit à ce qu'il me semble, connoître un peu mieux les Pères de l'Eglise, et avoir plus de respect pour leur autorité ; ni un zélé partisan des Modernes que vous élevez beaucoup au dessus des Anciens pour ce qui regarde la justesse et la précision du raisonnement; et que je vois néanmoins icy accusez fort universellement de répéter sans discernement les mauvaises choses que les Anciens ont avancé sans preuve. » Baltus, Réponse, 9.
2. On ne saurait mieux montrer les « ch^igements » — heureux — que Fontenelle fait subir à Van Dale, et l'ordre qu'il met dans la confusion du savant hollandais, qu'en indiquant la suite des idées dans les vingt-cinq premières pages du De Oraculis.
Cherchera réfuter des erreurs universellement accréditées, c'est passer pour un ennemi du Christianisme; on reste donc volontiers attaché à ses préjugés, malgré les inconvénients de cette pratique, 1-2; c'est ainsi que dans la question des oracles, où la religion n'est nullement intéressée, tout le monde est d'accord ou à peu près, pour découvrir du surnaturel; mais personne n'en donne des preuves; il faut rejeter ces prétendus secours qu'on apporte à la religion chrétienne, 3. Le moyen, en effet, de croire que des oracles païens ont mieux connu les circonstances de la naissance et de la vie du Christ, que les prophètes eux-mêmes? 4. Pures inventions et supercheries que tous ces Apocryphes, qui n'ont fait que ridiculiser le Christianisme aux yeux des Païens, 5. Et cependant Justin, Clément d'Alexandrie, Lactance n'ont pas craint de se servir du témoignage d'Hermès Trismégiste et d'Hystaspe, qui n'ont jamais existé, 6. Il y a donc des cas où on ne doit pas s'en rapporter aux aflfîrmations des grands hommes, 8. Ces prédictions relatives au Christ ne sauraient être l'œuvre des Démons, 8. — Mais de grands savants
surprenantes qui coiiroient sur le fait des Oracles et des Génies '.
L'Antiquité est pleine de je ne sçay combien d'Histoires surprenantes, et d'Oracles qu'on croit ne pouvoir
l'ont cru, I. Vossius en tête! 8. — Ils ont eu grand tort, 8-10. Dieu ne pouvait pas se servir des démons pour annoncer son fils. Niaiseries, que tous ces raisonnements! lo-ii. Le but de ces oracles supposés était de consolider le Christianisme : en réalité on l'a rendu ridicule, 12-13. En tout cas, ces pratiques sont et doivent être odieuses aux bons esprits, pourvus de quelque sens critique, 13. Ces misérables supercheries ont certainement retardé le triomphe de la religion chrétienne, 14. Il est incroyable que des Boissard, des Peucer, des H. Grotius aient donné dans le panneau ; car enfin Porphyre n'était pas fou ! I). Il y a donc du danger à traiter cette question des oracles; mais la vérité avant tout, 17 ; et les grands hommes ont pu se tromper tout comme les autres, 18. Dans quelles limites ils peuvent inspirer confiance, 18. Entrons donc en matière. On dit, d'après un passage d'Eusèbe qui cite Porphyre, que les oracles ont cessé à la naissance du Christ, et Arnobe et bien d'autres l'ont cru, sur ce passage de Porphyre : quel dommage seulement qu'il y soit question de tout autre chose que de la cessation des oracles ! 18-21. Ceux qui soutiennent que le Messie a imposé silence aux oracles sont pleins de contradictions, 23. On se sert encore, pour établir cette thèse, du dialogue de Plutarque, où il y a cependant plusieurs oracles formellement exceptés, preuve irréfutable qu'il est toujours dangereux de ne pas scrupuleusement vérifier ses textes, 25. Mais revenons à Eusébe. Sa seconde preuve est l'histoire de Thamus, etc., etc. — On reconnaît, faits et raisonnements, la matière que Fontenelle a distribuée dans ses premiers chapitres ; — et on peut voir ce qu'elle a gagné à passer de l'original dans l'adaptation.
I. « Il est vray que si les trois raisons que vous produisez sous le nom des Anciens Chrétiens et que vous réfutez ensuite, estoient véritablement celles qui les ont persuadé, il seroit difficile de les excuser et de ne pas convenir avec vous de leur peu d'exactitude dans leurs raisonnemens. Mais je dois vous dire d'abord, que ces raisons que vous leur attribuez ne sont point d'eux du tout, que non seulement on ne les trouve point dans leurs ouvrages, mais encore que l'on y en trouve d'autres en grand nombre et toutes différentes, et un peu meilleures que celles que vous leur prêtez. » Baltus, Réponse, 10. — Il est seulement fâcheux pour Baltus que tous ses beaux développements ne le montrent pas plus clairement. — Il oppose alors ses « trois raisons » à celles de Fontenelle. Les anciens chrétiens ont cru que les oracles étaient rendus par les démons ri" sur" l'autorité de l'Ecriture Sainte qui assure que toutes les Divinitez du Paganisme estoient des démons » ; 2° sur le pouvoir qu'ils avaient, eux Chrétiens, de chasser les démons « avec une autorité surprenante »; 5" enfin, sur ce que les oracles « portoient à toute sorte de crimes, d'impietez et d'abominations détestables ». C'est ce qui compose leschap. xv-xx de la Première Partie de la Réponse, p. 88-129.
attribuer qu'à des Génies. Nous n'en rapporterons que
, quelques exemples, qui représenteront tout le reste '.
/ Tout le monde sçait ce qui arriva au Pilote Thamus ^.
Son Vaisseau estant un soir vers de certaines Isles de la
5 Mer Egée 3, le vent cessa tout à fait. Tous les gens du
Vaisseau estoient bien éveillez, la pluspart mesme pas-
soient le temps à boire les uns avec les autres, lors qu'on
entendit tout d'un coup une voix qui venoit des Isles, et
1. « Souffrez que je vous demande d'abord comment il est possible qu'Origène, Eusebe, Tertullien, saint Cyprien, saint Athanase et les autres Pères de l'Eglise ayent pris le sentiment qu'ils ont eu touchant les Oracles, des histoires rapportées par Suidas, Cedrenus et Nicephore ? Histoires dont ils n'ont jamais entendu parler ni dit un seul mot dans leurs ouvrages. Comment avez-vous pu oublier si-tost le dessein que vous vous estes proposé déz l'entrée de vôtre première dissertation, qui est de rechercher les raisons pourqnoy les premiers Chrétiens ont crû que les Oracles avaient quelque chose de surnaturel ? Des Auteurs tels que ceux que vous citez ici, peuvent-ils estre mis au nombre des premiers Chrétiens, ou produits comme de bons garands de ce que l'on a pensé prés de mille ans avant eux ? Prenez la peine de relire le titre de vostre premier chapitre... Est-ce là cette justesse de raisonnement que vous vous attribuez au dessus des Anciens, en qualité de Moderne, et qui devroit sur tout paroitre dans les écrits d'un homme qui fait sur ce sujet le procez aux Pères de l'Eglise, et qui les accuse d'avancer bien des choses sans en apporter des preuves suffisantes?» Baltus, Réponse, 15-16. — Leclerc lui ayant fait remarquer que « Mr. de Fontenelle n'a pas voulu direque les anciens Chrétiens se soient fondez uniquepient sur les Oracles qu'il a citez, mais sur des Oracles de cette sorte » : « Il devoit donc le dire, réplique le jésuite. Mais ne citant point d'autres Auteurs que ceux-là, ne rapportant point d'autres Oracles, n'en réfutant point d'autres: Qui auroit pu deviner qu'il n'en prétendoit pas parler, et qu'il en avoit d'autres en vue ? Pour moy je ne sçais point faire dire à un auteur ce qu'il ne dit pas : je m'en tiens exactement à ses paroles. » Suite, 18.
2. Van Dale, 25-27, donne le passage du dialogue de Plutarque où l'anecdote de Thamus est relatée, et le fait suivre de la traduction de Turnèbe. Inutile de dire que l'adaptation est plus vive et plus fine que le texte original.
3. « Je pense que vous avez voulu dire, de la mer Ionienne, où tous les Géographes anciens et modernes placent les Isles dont parle Plutarque ; C'est à sçavoir entre celles de Céphalonie et de Corfou, vis-à-vis de l'Etolie et par conséquent fort loin de la mer Egée. Mais cette petite méprise ne doit pas nous arrêter. » Baltus, Réponse, 12. — La correction ne fut jamais faite par Fontenelle, preuve incontestable qu'il ne lut jamais la Réponse, comme il le disait à l'abbé Trublet. — Sur un exemplaire de l'édition de 1707, que nous avons sous les yeux, on a fait à la main la correction indiquée par Baltus.
qui appelloit Thamus. Thamus se laissa appeller deux fois sans répondre, mais à la troisième il répondit. La Voix luy commanda que quand il seroit arrivé à un certain lieu, il criast que le grand Pan estoit mort. Il n'y eut 5 personne dans le Navire qui ne fust saisy de frayeur et d'épouvante. On déliberoit si Thamus devoit obéir à la \''oix, mais Thamus conclut que si quand ils seroient arrivez au lieu marqué, il faisoit assez de vent pour passer outre, il ne faloit rien dire, mais que si un calme
10 les arrestoit là, il faloit s'acquiter de l'ordre qu'il avoit receu. Il ne manqua point d'estre surpris d'un calme à cet endroit là, et aussi-tost il se mit à crier de toute sa force que le grand Pan estoit mort. A peine avoit-il cessé de parler, que l'on entendit de tous costez des plaintes et
1 5 des gemissemens, comme d'un grand nombre de personnes surprises et affligées de cette nouvelle. Tous ceux qui estoient dans le Vaisseau furent témoins de l'avanture. Le bruit s'en répandit en peu de temps jusqu'à Rome, et l'Empereur Tibère ayant voulu voir Thamus luy-mesme,
20 assembla des gens Sçavans dans la Théologie Payenne, pour apprendre d'eux qui estoit ce grand Pan, et il fut conclu que c'estoit le Fils de Mercure et de Pénélope '. C'est
I. « Pour ce qui regarde l'histoire de Thamus rapportée par Plu- ^
tarque, il est vray qu'Eusebe l'a insérée dans son livre de la Préparation Evangelique. Mais pouvez-vous dire que c'est sur cette histoire qu'il s'appuye, pour prouver que les Oracles des Gentils estoient rendus parles démons? Vous ne pouvez ignorer qu'il n'en produise d'autres raisons en grand nombre, dans le quatrième, le cinquième et le sixième livre de son Ouvrage. Pour cette histoire, il ne s'en sert, comme on le voit par le titre même du chapitre où il la rapporte, que pour montrer que les Payens eux-mêmes avoient reconnu, que la plupart de leurs Oracles avoient cessé après la naissance de jESUs-christ, et que ne connoissant pas la véritable cause de cet événement extraordinaire, ils l'avoient attribué à la mort des démons ou des génies, qu'ils croyoient présider à ces Oracles. Que cette histoire fût vraie ou non, Eusebe ne s'en mettoit pas en peine. Peut-estre ne la croyoit-il pas plus que vous... Mais ce qu'il concluoit de cette histoire vraie ou fausse étoit vray et le sera toujours, quoyque vous en puissiez dire, qui est .•
ainsi que, dans le Dialogue où Plutarque traite des Oracles qui ont cessé, Cleombrote conte cette Histoire, et dit qu'il la tient d'Epithersés son Maistre de Grammaire, qui estoit dans le Vaisseau de Thamus lors que la chose 5 arriva.
Thulis* fut un Roy d'Egypte, dont l'Empire s'étendoit jusqu'à l'Océan. C'est luy, à ce qu'on dit, qui donna le nom de Thulé à l'Isle qu'on appelle présentement Islande. Comme son Empire alloit apparemment jusque-là, il 10 estoit d'une belle étendue. Ce Roy enflé de ses succès et de sa prospérité, alla à l'Oracle de Serapis, et luy dit.
Toi qui es le maistre du feu, et qui gouvernes h cours du Ciel, dis-moy la vérité. Y a-t-il jamais eu, et y aura-fil 15 jamais quelqu'un aussi puissant que moy ?
* Suidas.
1°. Que les Payens reconnoissoient, que la pluspart de leurs Oracles avoient déjà cessé alors. 2°. Que ces histoires qu'ils racontoient de la mort de leurs Dieux ou de leurs démons, n'ayant commencé à se répandre parmi eux que sous l'empire de -Tibère, dans le temps que le Sauveur du monde chassoit ces malins Esprits, il estoit facile de reconnoître à qui on devoit attribuer le silence des Oracles, et le renversement de l'empire que les démons exerceoient autrefois dans tout le monde par leur moyen. Voila uniquement pourquoy Eusebe a rapporté cette histoire. Il s'en sert comme d'un argument fort propre pour convaincre les Payens, par le témoignage de leurs Auteurs mêmes. C'est donc en vain que vous voulez la faire passer pour une fable, puisque après tout, il sera toujours vray et indubitable, que cette fable a eu cours parmi les Payens, et que Plutarque l'a rapporté pour expliquer le silence des Oracles. Cela suffit pour justifier la conduite d'Eusebe et faire voir qu'il a eu raison d'insérer cette fable ou cette histoire dans son ouvrage, comme il a fait en copiant cet endroit tout entier du livre de Plutarque. » Baltus, Réponse, ié-19. Et il continue (20-25) à analyser les « raisons » et les « sentimens » d'Eusèbe « en rapportant cette histoire » ; et tout cela est un bel exemple de ces discussions qui abondent dans le livre du bon Père, érudites, pointilleuses, ennuyeuses, et qui ne décident rien du tout. Cf. encore (Suite, 143-148) l'indication des différences entre Pythonisses et Nécromantiennes.
L'oracle luy répondit.
Premièrement Dieu, ensuite la Parole, et VEsprit avec eux, tous s'assemblans en Un, dont le pouvoir ne peut finir. Sors (Ticy promtement. Mortel, dont la vie est toujours incertaine.
5 Au sortir de là, Thulis fut égorgé '.
Eusebe a tiré des Ecrits mesme de Porphire, ce grand ennemy des Chrestiens, les Oracles suivans ^.
1. Gémisse:^, Trépie\. Apollon vous quitte ; il vous quitte forcé par une lumière céleste. Jupiter a esté, il est, et il sera. O
10 grand Jupiter ! Helas ! mes fameux Oracles ne sont plus.
2. La voix ne peut revenir à la Prêtresse. Elle est déjà condamnée au silence depuis long temps. Faites toujours à Apollon des Sacrifices dignes d'un Dieu.
j. Malheureux Prestre, disoit Apollon à son Prestre, 1 5 ne m'interroge plus sur le divin Père, ny sur son Fils unique, ny sur l'Esprit qui est l'ame de toutes choses. C'est cet Esprit qui me chasse à jamais de ces lieux.
1. Van Dale, 56. Fontenelle n'a guère fait que traduire le passage. — Van Dale raisonne successivement sur chacun de ces oracles, 37 sqq., 57, 59 sqq. ; procédé monotone et qui amène fatalement des répétitions. Fontenelle a bien fait d'exposer tout en une seule fois, et de discuter ensuite.
2. Van Dale (59-61) donne la traduction des deux premiers par Schedius.
1. Hei mihi Tripodes congemiscite, abiit Apollo, Abiit, quiaflammeum me cogit cœleste lumen. Erat Jupiter, et nunc est, et erit : Magne Jupiter! Hei mihi, Oraculorum déficit me claritas.
2. Non potest fieri ut convalescat vox Pythiae, Jam enim longis temporibus emarcuit, Conjecta in claves silentii non vaticinantis.
Facite verô, ut mos est, sacrificia Phœbo, qualia Deo conveniunt.
Le troisième Oracle a été traduit par Mornay, « atnonsatis benè » :
Ne me extremum et ultimum velis ipse rogare Infelix sacerdos de divino Genitore, Deque Charo et unico Filio celeberrimi Régis Et Spiritu, qui omnia circum affatim continet,
l6 HISTOIRE DES ORACLES
Auguste* déjà vieux, et songeant à se choisir un Successeur, alla consulter l'Oracle de Delphes. L'Oracle ne répondit point, quoy qu'Auguste n'épargnast pas les Sacrifices. A la fin cependant il en tira cette réponse.
5 L'Enfant Hébreu, à qui tous les Dieux obéissent, me chasse d'icy, et me renvoyé dans les Enfers. Sors de ce Temple sans parler '.
Il est aisé de voir que sur de pareilles Histoires, on
n'a pas pu douter que les Démons ne se meslassent des
10 Oracles -. Ce grand Pan qui meurt sous Tibère, aussi bien
* Suidas, Nicephore, Cedremts.
3 ne répondoit point 1698.
Montes, terram, fluvios, mare, tartara, aërem, ignem. Hei me etiam nolentem Spiritus ille his aedibus expellit : Actutumque desertum linquetur limen hoc fatidicum.
On voit que Fontenelle ne s'astreint pas à une fidélité scrupuleuse.
1. Van Dale, 37. — On peut voir au même endroit la « discussion d'un point de critique », comme dit Fontenelle, sur le texte de Suidas.
2. Est-ce» une conséquence bien sûre, — demande ^aXlus, Réponse, (20), — que puisqu'Eusebe a produit ces histoires, c'est sur leur autorité qu'il a crû que les Oracles estoient rendus par les démons ? Pour reconnoitre la fausseté d'une telle conséquence, il n'y a qu'à faire réflexion qu'Eusebe dans tout son ouvrage fait profession de combattre les payens. Or qui a-t-i! de plus ordinaire que de combattre un adversaire par des autoritez et des raisons que l'on juge les plus propres pour le convaincre de quelque vérité, quoyque ce ne soient pas ces mêmes autoritez et ces mêmes raisons, mais d'autres très-difïerentes qui nous en ont convaincu nous-mêmes ? N'est-ou pas surtout obligé nécessairement d'en agir ainsi, lorsque ceux que l'on entreprend de convaincre, reconnoissent une autorité et des principes tout differens des nôtres ; et n'estce point là précisément le cas où se trouve Eusebe ? Agissant contre les Payens pouvoit-il leur citer l'autorité de l'Ecriture sainte, qu'ils ne reconnoissoient pas, quoyque pour luy il la reconnût, comme tous les Chrétiens, pour la règle de ses sentimens ? Et quand les autres SS. Pères ont entrepris de prouver aux Payens l'unité et la Providence de Dieu, l'immortalité de l'Ame, les récompenses et les châtimens de l'autre vie, ne se sont-ils pas servi comme luy du témoignage de leurs Auteurs, de leurs Poètes et de leurs Philosophes ? Peut-on néanmoins conclure de-là,
que Jesus-Christ, est le Maistre des Démons, dont l'Empire est ruiné par cette mort d'un Dieu si salutaire à l'Univers ; ou si cette explication ne vous plaist pas, car enfin on peut sans impieté donner des sens contraires à 5 une mesme chose, quoy qu'elle regarde la Religion ; ce grand Pan est Jesus-Christ luy-mesme, dont la mort cause une douleur et une consternation générale parmy les Démons, qui ne peuvent plus exercer leur tirannie sur les hommes. C'est ainsi qu'on a trouvé moyen de
10 donner à ce grand Pan deux faces bien différentes '.
L'Oracle rendu au Roy Thulis, un Oracle si positif sur la Sainte Trinité, peut-il estre une fiction humaine ^ ? Comment le Prestre de Serapis auroit-il deviné un si grand Mystère, inconnu alors à toute la Terre, et aux
1 5 Juifs mesme ?
Si ces autres Oracles eussent esté rendus par des Prestres Imposteurs ; qui obligeoit ces Prêtres à se décrediter eux-mesmes, et à publier la cessation de leurs Oracles ? N'est-il pas visible que c'estoient des Démons
que c'est sur l'autorité de ces Poètes et de ces Philosophes, et non sur celle de l'Ecriture sainte, qu'ils ont crû toutes ces véritèz ? Ainsi donc quoy qu'Eusehe ait produit contre les Payens les Oracles de Porphyre et les Histoires de Plutarque, vous ne pouvez point en conclure, comme vous faites, que c'est sur de pareilles autoritez, qu'il a crû que les Oracles estoient rendus par les démons. »
1. Van Dale, 27 : « Fabula haec... ab Eusebio non solùm citatur, sed etiam à viris jam supra nominatis (^El. Schedio, P. Mornaeo, Hospiniano)... pro vera habetur Historia : ac quidem praecipue quod praetensa ista Historiola dicatur Tiberii Qiesaris sub Imperio contigisse, adeôque cum tempore mortis Servatoris nostri ipsis (sic) congruere videatur; ad cujus niortem et Boissardus et alii hanc Historiolam refenint : ad Daemonum seu Diaboli mortem, ratione Oraculorum, ut quae antea longe magis vigebant, alii : quanivis alii denique aliter haec interpretentur et applicent. — Ex hisce audiamus... primo loco Boissardum... « Quidam existimant vocem illam locutam fuisse de Christi Servatoris morte... » etc, etc. — Cf. encore 35.
2. Ce petit paragraphe résume trois pages d'argumentation de Van Dale, 56-59. Fontenelle donne la conclusion du raisonnement, en supprimant les prétendues preuves qui l'établissent.
iS HISTOIRE DES ORACLES
que Dieu mesme forçoit à rendre témoignage à la Vérité ' ? De plus, pourquoy les Oracles cessoient-ils, s'ils n'estoient rendus que par des Prestres ?