Van Dale
Egine, lors qu'il leur vint de Delphes un Oracle, qui les menaçoit d'une ruine entière, s'ils faisoient la Guerre aux Eginetes plûtost que dans trente ans ; mais ces trente ans passez, ils n'avoient qu'à bâtir un Temple à Eaque, 5 et entreprendre la Guerre, et alors tout leur devoit réussir. Les Athéniens qui brùloient d'envie de se vanger, coupèrent l'Oracle par la moitié ; ils n'y déférèrent qu'en ce qui regardoit le Temple d'Eaque, et ils le bâtirent sans retardement ; mais pour les trente ans, ils s'en
10 moquèrent, ils allèrent aussitost attaquer Egine, et
eurent tout l'avantage. Ce n'est point un particulier qui
a si peu d'égard pour les Oracles, c'est tout un Peuple,
et un Peuple tres-superstitieux.
Il n'est pas trop aisé de dire comment les peuples
15 Payens regardoient leur Religion. Nous avons dit qu'ils se contentoient que les Philosophes se soumissent aux Cérémonies, cela n'est pas tout-à-fait vray. Je ne sçache point que Socrate refusast d'offrir de l'encens aux Dieux, ny de faire son personnage comme les autres dans les
20 Pestes publiques ; cependant le Peuple luy fit son procès sur les sentimens particuliers qu'on luy imputoit en matière de Religion, et qu'il faloit presque deviner en luy, parce qu'il ne s'en estoit jamais expliqué ouvertement. Le Peuple entroit donc en connoissance de ce qui
25 se traitoit dans les Ecoles de Philosophie, et comment soufroit-il qu'on y soùtinst hautement tant d'opinions contraires au culte étably, et souvent à l'existence mesme des Dieux ? Du moins, il sçavoit parfaitement ce qui se joùoit sur les Théâtres. Ces Spectacles estoient faits pour
30 luy, et il est seur que jamais les Dieux n'ont esté traitez avec moins de respect que dans les Comédies d'Aristophane. Mercure dans le Plutus vient se plaindre de ce qu'on a rendu la veuë au Dieu des Richesses, qui aupa-
l'avant estoit aveugle, et de ce que Plutus commençant à favoriser également tout le monde, les autres Dieux à qui on ne fait plus de Sacrifices pour avoir du bien, meurent tous de faim. Il pousse la chose jusqu'à demander 5 un Employ, quel qu'il soit, dans une maison bourgeoise, pour avoir du moins de quoy manger. Les Oiseaux ' d'Aristophane sont encore bien libres. Toute la Pièce roule sur ce qu'une certaine Ville des Oiseaux que l'on a dessein de bâtir dans les Airs, interromproit le commerce
10 qui est entre les Dieux et les hommes, rendroit les Oiseaux maistres de tout, et réduiroit les Dieux à la dernière misère. Je vous laisse à juger si tout cela est bien dévot. Ce fut pourtant ce mesme Aristophane qui commença à exciter le Peuple contre la prétendue
15 impieté de Socrate. Il y a là ce je ne sçay quoy d'inconcevable, qui se trouve si souvent dans les affaires du monde.
Il est toujours constant par ces exemples, et il le seroit encore par une infinité d'autres, s'il en estoit
20 besoin, que le Peuple estoit quelquefois d'humeur à écouter des plaisanteries sur sa Religion. Il en pratiquoit les Cérémonies seulement pour se délivrer des inquiétudes qu'il eust pu avoir en ne les pratiquant pas ; mais au fond il ne paroist pas qu'il y eust trop de foy. A
25 l'égard des Oracles, il en usoit de mesme. Le plus souvent il les consultoit pour n'avoir plus à les consulter ; et s'ils ne s'accommodoient pas à ses desseins, il ne se
15 il y a là je ne sçai quoi 1742.
I. C'est un des passages où Fontenelle complète son modèle. Van Dale ne cite en effet que la Paix d'Aristophane ; il est vrai que la citation est longue (447-452).
gênoit pas beaucoup pour leur obeïr. Ainsi ce n'estoit peut-estre pas une chose si constante, mesrae parmy le Peuple, que les Oracles fussent rendus par des Divinitez.
5 Après cela, il seroit fort inutile de rapporter des Histoires de grands Capitaines, qui ne se sont pas fait une affaire de passer par dessus des Oracles ou des Auspices. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cela s'est pratiqué mesme dans les premiers Siècles de la
10 Republique Romaine, dans ces temps d'une heureuse grossièreté, où l'on estoit si scrupuleusement attaché à la Religion, et où, comme dit Tite-Live dans l'endroit mesme que nous allons citer de luy, on ne connoissoit point encore cette Philosophie qui apprend à mépriser
15 les Dieux*'. Papirius faisoit la Guerre aux Samnites, et dans les conjonctures où l'on étoit; l'Armée Romaine souhaitoit avec une extrême ardeur, que l'on en vinst à un Combat. Il falut auparavant consulter les Poulets sacrez, et l'envie de combattre estoit si générale, que
20 quoy que les Poulets ne mangeassent point quand on les mit hors de la cage, ceux qui avoient soin d'obser\'er l'Auspice, ne laissèrent pas de rapporter au Consul qu'ils avoient fort bien mangé. Sur cela le Consul promet en mesme temps à ses Soldats et la Bataille et la Victoire.
2) Cependant il y eut contestation entre les Gardes des Poulets sur cet Auspice qu'on avoit rapporté à faux. Le bruit en vint jusqu'à Papirius, qui dit qu'on luy avoit rapporté un Auspice favorable, et qu'il s'en tenoit là ; que si on ne luy avoit pas dit la vérité, c'estoit l'affaire
* Tite-Live, î. 10.
I. Van Dale, 421. — Cet épisode de Papirius est une des narrations les plus « égayées • de l'Histoire des Oracles.
de ceux qui prenoient les Auspices, et que tout le mal devoit tomber sur leur teste. Aussitost il ordonna qu'on mist ces malheureux aux premiers rangs, et avant que l'on eust encore donné le signal de la Bataille, un trait 5 partit, sans que l'on sceust de quel costé, et alla percer le Garde des Poulets qui avoit rapporté l'Auspice à faux. Dés que le Consul sceut cette nouvelle, il s'écria. Les Dieux sont icy presens, le criminel est puny, ils ont déchargé toute leur colère sur celuy qui la meritoit, nous n^avons plus
10 que des sujets d'espérance. Aussitost il fit donner le signal, et il remporta une victoire entière sur les Samnites.
Il y a bien de l'apparence que les Dieux eurent moins de part que Papirius à la mort de ce pauvre Garde de Poulets, et que le General en voulut tirer un sujet de
15 rasseurer les Soldats, que le faux Auspice pouvoit avoir ébranlez. Les Romains sçavoient déjà de ces sortes de tours dans le temps de leur plus grande simplicité.
Il faut donc avouer que nous aurions grand tort de croire ny les Auspices, ny les Oracles plus miraculeux
20 que les Payens ne les croyoient eux-mesmes. Si nous n'en sommes pas aussi desabusez que quelques Philosophes, et que quelques Généraux d'Armée, soyons-le du moins autant que le Peuple l'estoit quelquefois '. Mais tous les Payens méprisoient-ils les Oracles ? Non,
25 sans doute. Et bien, quelques particuliers qui n'y ont point eu d'égard, suffisent-ils pour les décrediter entiere-
19 de croire les auspices, ou les Oracles 1742 — 22 et quelques Généraux d'armée 1728.
I. Des réflexions de cette nature en disent long sur le dessein secret de Fontenelle.
ment ' ? A l'autorité de ceux qui n'y croyoient pas, il ne faut qu'opposer l'autorité de ceux qui y croyoient ^.
1. Van Dale, 205. « At non omnes quidem Ethnici, imô ne omnes Christian! in eadem, circa hanc materiam, fuere sententiâ. » Et tandis que Van Dale s'efforce de l'établir à grand renfort de citations de Cicéron, des Epicuriens, des Académiciens, desPéripatéticiens, des Cyniques, de Strabon, de Nicéphore Grégoras, d'Eusèbe, dont les contradictions à ce sujet sont amusantes, de Vossius, de Cœlius Rodiginus, etc. (205- 225), Fontenelle raisonne, et dévoile à son lecteur les principes les plus subtils et les plus redoutables du cartésianisme. Ce passage est un des plus « dangereux » du livre, et un de ceux aussi contre lesquels s'est le plus vigoureusement — et le plus inutilement — escrimé Baltus.
2. « Mais quand bien même il s'ensuivroit, que ceux qui les ont méprisé, n'ont pas crû qu'ils fussent rendus par les Dieux ou par les Démons, quel poids peut avoir leur autorité contre celle de tous les autres ? Quelques Epicuriens et quelques Cyniques n'ont point crû, qu'il y eût rien de surnaturel dans les Oracles ; mais tous les autres Philosophes en ont esté persuadez, et l'ont soutenu fortement. Deux ou trois, qui passoient pour des impies parmy les Payens, s'en sont mocquez ; mais tous les autres les ont respecté, comme ce qu'il y avoit de plus divin dans leur religion. Les villes et les Provinces entières y accouroient en foule. Elles ne faisoient point de guerres, elles n'envoyoient point de colonies, elles n'entreprenoient point d'affaires considérables, qu'elles n'eussent auparavant consulté l'oracle. En un mot le Paganisme n'a jamais rien eu de plus fameux ni de plus respecté. Que peut donc l'autorité d'un petit nombre de particuliers, regardez par les autres comme des impies, comparée à celle de tant de peuples, de tant de villes et de provinces, de tant de Princes et de Philosophes ?
Vous avez senti la force de cet argument, et pour l'affoiblir vous dites, que le témoignage de ceux qui croyent une chose établie, n'a point de force pour Vappuier ; mais que le témoignage de ceux qui ne la croyent pas, a de la force pour la détruire .V qWz une proposition qui me paroit fort étrange, et qui peut avoir des conséquences qui le sont encore davantage. C'est une vérité établie que l'existence de Dieu : et lorsqu'il s'agit de la confirmer par l'autorité, celle du petit nombre d'athées qui ne la croyent pas, doit-elle l'emporter sur celle de tous les peuples et de toutes les nations de la terre qui la croyent ? L'autorité de ces impies aura-t-elle plus de force pour la détruire, que celle de tous les autres hommes pour l'appuier ? Le Christianisme est établi et répandu par tout le monde : l'autorité de quelques libertins qui n'y ont pas beaucoup de foy, doit-elle prévaloir sur celle de tous les autres Fidèles qui le croyent, et qui le reconnoissent pour la seule véritable religion ? Jusqu'à présent n'a-t-on point crû, et les simples lumières du bon sens n'apprennent-elles pas, qu'en matière de suffrages et d'autoritez, la plus grande et la plus saine partie doit toujours l'emporter ?
Mais dites-vous ; et c'est la preuve que vous apportez de votre paradoxe : ceux qui croyent. ..des raisons de croire. C'est à mon sens tout le contraire. Car à l'exception du petit peuple, qui soit qu'il croye ou qu'il ne croye pas, ne se met pas fort en peine de s'instruire du pour ou du contre ;
Ces deux autoritez ne sont pas égales. Le témoignage
il ne se peut gueres, que ceux qui croyent, ne soient pas instruits des raisons de ne pas croire ; et ceux qui ne croyent pas, peuvent très aisément n'estre pas instruits des raisons de croire. La raison est qu'il y a de la peine à croire. C'est une sen.'itude contre laquelle l'esprit humain se révolte naturellement. Ainsi ceux qui croyent sont portez à examiner les raisons de ne pas croire, afin de se délivrer, s'il est possible, de cette servitude si fâcheuse : Et ceux qui ne croyent pas, comptant pour beaucoup d'estre délivrez de ce joug incommode, évitent naturellement tout ce qui pourroit les y engager, et sont bien plus portez à s'instruire des raisons de ne pas croire, pour se fortifier toujours de plus en pins dans leur incrédulité, que de celles qni pourroient les obliger à croire. La disposition d'esprit et de cœur où ils sont, leur donne autant de goût pour les premières raisons, que de mépris et d'aversion pour les secondes. Celles-là leur paroissent toujours convaincantes et décisives ; et celles-cy selon eux, ne méritent pas seulement que l'on y fasse attention.
L'expérience ne confirme que trop cette vérité. On voit tous les jours que l'autorité la plus méprisable, la plus petite apparence de probabilité, fait plus d'impression sur une infinité de gens, pour ne point croire, que les raisons les plus évidentes et l'autorité la plus grande et la plus respectable, lorsqu'il s'agit de croire. » Baltus, Réponse, 139-145. Cf. encore Suite (282-298) et Réponse (i43-i4ii). Il faut citer ce dernier passage. « Souffrez Monsieur, que je vous apporte icy pour exemple, et que je vous prie de me dire sincèrement, pourquoy l'autorité de Mr. Van-Dale, qui assurément de quelque côté qu'on la regarde, n'est pas fort considérable, et qui dans la matière dont il s'agit, devoit au moins vous estre très-suspecte, l'a emporté néanmoins dans vostre esprit, sur celle de tous les Pères de l'Eglise, des Chrétiens de tous les siècles et des Payens même les plus éclairez ; et ses conjectures frivoles et ridicules, sur toutes les preuves solides que les premiers ont apportées pour appuier leur sentiment ? Je n'en vois point d'autre raison que le penchant que nous avons vous et moy, à l'incrédulité. Vous ne croyez pas facilement les choses où il entre du Mer^-eilleux : comme vous avez reconnu que c'est là une foiblesse de l'esprit humain, voustàchezde vous en garantir. Il n'j' a que dans la Physique, où vous me paroissez bien différent de vous-même. Car lorsqu'il s'agit d'établir la pluralité des mondes, et de placer des habitans dans les planètes et dans toutes les étoiles, alors il me semble que le Merveilleux vous plaît extrêmement, et que vous avez même beaucoup de penchant à le croire.
Mais pour revenir à nostre sujet, je vous ay fait voir dans la première partie de cette Réponse, que vous n'estiez pas trop bien instruit des raisons, que les Anciens Chrétiens avoient eues, pour croire les démons auteurs des Oracles. J'appréhende même qu'il ne se trouve bien des gens, qui n'ayant pas pour vous autant d'estime que j'en ay, ne croyent en voyant les fautes dans lesquelles vous estes tombé en citant Eusebe et Porphyre, que vous en avez parlé sans les avoir lus exactement. Ne puis-je donc pas conclure de-là contre vous-même, que ceux qui ne croyent pas ne se mettent pas toujours fort en peine de s'instruire des raisons de croire ? »
de ceux qui croyent une chose déjà établie, n'a point de force pour l'appuyer, mais le témoignage de ceux qui ne la croyent pas, a de la force pour la détruire. Ceux qui croyent, peuvent n'estre pas instruits des raisons de 5 ne point croire, mais il ne se peut guère que ceux qui ne croyent point, ne soient pas instruits des raisons de croire.
C'est tout le contraire quand la chose s'établit ; le témoignage de ceux qui la croyent, est de soi-mesme
10 plus fort que le témoignage de ceux qui ne la croyent point ; car naturellement ceux qui la croyent, doivent l'avoir examinée ; et ceux qui ne la croyent point, peuvent ne l'avoir pas fait.
Je ne veux pas dire que dans l'un ny dans l'autre cas,
1 3 l'autorité de ceux qui croyent, ou ne croyent point, soit de décision, je veux dire seulement que si on n'a point d'égard aux raisons sur lesquelles les deux partis se fondent, l'autorité des uns est tantost plus recevable, et tantost celle des autres. Cela vient en gênerai, de ce que
20 pour quitter une opinion commune, ou pour en recevoir une nouvelle, il faut faire quelque usage de sa raison, bon ou mauvais, mais il n'est point besoin d'en faire aucun pour rejetter une opinion nouvelle, ou pour en prendre une qui est commune. Il faut des forces pour
25 résister au torrent, mais il n'en faut point pour le suivre '.
Et il n'importe sur le fait des Oracles, que parmy
18 plus recevable, tantôt 1742.
I. La remarque est sans doute inutile : dans tout le De OracuUs, il n'y a rien de plus net et de plus incisif, et qui soit aussi de plus de « décision », comme dit Fontenelle.
ceux qui y croyoient quelque chose de divin et de surnaturel, il se trouve des Philosophes d'un grand nom, tels que les Stoïciens. Quand les Philosophes s'entêtent une fois d'un préjugé, ils sont plus incurables que le 5 Peuple mesme, parce qu'ils s'entêtent également et du préjugé, et des fausses raisons dont ils le soutiennent. Les Stoïciens en particulier, malgré le faste de leur Secte, avoient des opinions qui font pitié '. Comment n'eussent-ils pas cru aux Oracles ? Ils croyoient bien aux 10 Songes. Le grand Chrisippe ne retranchoit de sa créance aucun des points qui entroient dans celle de la moindre Femmelette.